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SOUDAIN
Thème doux et mélancolique
Un téléphone vibre.
Merci.
T'as dormi ?
Un quart d'heure.
Quelqu'un crie.
Attends. Attends.
- Calmez-vous !
On va pas y arriver, Mme Duris.
- Djibril ! Djibril, non, non, non !
Doucement, doucement.
Tu la tiens pas par les poignets. Comme ça.
Voilà. Voilà.
Bonjour, Simone.
C'est Marie-Lou.
Ça me fait plaisir de vous voir, hein.
Vous avez toujours de beaux yeux.
Exclamation surprise
Elle fait partie de votre collection, non ?
C'est très joli.
Djibril, tu peux ramasser la marionnette par terre ?
Voilà. Tu peux la mettre à son doigt ?
Voilà.
Viens plus près.
Mets-toi bien dans son regard.
Approche.
Lui, c'est mon ami, Djibril.
Mme Duris, moi, c'est Djibril.
Vous vous souvenez ? On se connaît.
Il fait beau aujourd'hui.
Ça donne envie de se promener.
Tiens, viens là.
Mets-toi... Non, pas comme ça. Regarde.
Juste tes paumes vers le haut, en soutien.
- Et là. - Comme ça ?
Ouais.
Allez, on y va.
Et voilà.
Simone, vous voudriez me montrer votre collection
dans votre chambre ?
On va aller se promener par là.
Hm... C'est vrai qu'il fait très beau.
Ah non, pas encore, Adidja.
Qu'est-ce que je vous ai dit ?
- On toque trois fois, si on n'a pas de réponse, on rentre.
C'est pas exactement ça.
Ce qu'on fait, c'est la base de l'Humanitude.
D'accord ? Qui s'en souvient ?
On toque trois coups,
on attend trois secondes, encore trois coups.
Si on n'a pas de réponse, on attend encore trois secondes,
un dernier coup et on entre.
Voilà, c'est ça.
D'accord ? Trois, trois, un. C'est ça pour les coups.
Il faut jamais oublier que vous entrez chez quelqu'un.
Si vous vous en souvenez, vous n'entrerez pas impunément.
Vas-y.
Elle toque trois coups.
- Trois coups - On peut voir la formation ?
Merci. Un coup
Elle tourne la poignée.
- Entre les doigts... - Il vous savonne entre les doigts...
Jusqu'aux épaules.
- Parle-lui d'elle, de ce que t'as vu dans sa chambre.
- Je suis arrivée, j'ai vu les photos,
Agatha.
Vous étiez pilote d'avion ? Mais c'est formidable.
- Demande si je peux nettoyer le ventre.
- Claude peut-il vous nettoyer le ventre, Agatha ?
- Oui ? - Oui ?
- Oui. - Alors, on y va.
- Voilà, il vous savonne le ventre, tout doucement.
- Demande si elle peut lever le bras gauche.
- Agatha, vous pouvez lever le bras gauche ?
Oui, encore, encore, encore. Allez-y !
Je suis sûre que vous pouvez le faire !
Allez-y ! Bravo, bravo !
- Comme les ailes d'un avion. - Je te mets le savon.
- Formidable ! Je vais vous savonner maintenant.
- C'est bon ? - Voilà.
Je vous savonne le bras, le coude...
- Je l'ai jamais vue se laisser faire comme ça.
Très bien, bravo.
Normal, vu le temps qu'il prend.
Un petit peu les mains...
- Faire ça tous les jours, c'est pas réaliste.
C'est comme le discours d'un candidat avant les élections.
Le bras droit...
- Ça marche que parce qu'on est en formation.
Vous êtes formidable, Agatha.
- Marie-Lou, il est 14 heures.
- Je remonte le bras. - Voilà, il vous mouille le bras.
Le dos.
- Il vous mouille le dos maintenant. Voilà.
C'est très bien, Agatha.
- Voilà. - Très bien.
Il va vous mouiller l'autre bras. Le bras gauche.
Voilà.
On voulait vous voir
pour vous informer de deux ou trois choses.
Dans l'ancien logement de la direction,
que vous utilisez comme une salle de sieste,
y a quatre chambres à coucher.
Comme je vous le disais par mail,
on a décidé de les proposer à la location.
On les louera en priorité au personnel célibataire.
Si personne se porte candidat,
ce sera pour des stagiaires ou étudiants dans le milieu du soin.
Le loyer sera directement prélevé sur les salaires à un tarif
inférieur au marché local ou parisien.
Sans compter les économies de temps de trajet.
Ça n'empêcherait pas
la séparation entre travail et vie privée ?
- Disons que c'est un système qui convient
à ceux qui veulent rester proches des résidents.
Vous vous demandez peut-être si des gens
sont intéressés...
Si on vous propose cette solution,
c'est en partant du principe que certains, comme moi,
ne tiennent pas à séparer le travail et la vie privée.
Il n'y aura aucune obligation à faire des heures supplémentaires.
On fixera un quota de garde de nuit
afin d'éviter toute surcharge de travail.
Et nous demanderons simplement au personnel résidant sur place
de comprendre qu'en cas d'urgence, ils seront prioritaires.
On aura le droit
d'inviter son amoureuse, ou...
Rires
- L'important, c'est trouver un juste milieu.
Nous n'accepterons que les employés qui pensent
que cet établissement est avant tout pour les résidents.
D'ailleurs, si personne ne se porte candidat,
Marie-Lou est prête à tenter l'expérience.
Moi, je suis contre, mais si ça se fait,
elle sera un cas témoin.
Voilà.
Personnellement, je verrais mon amoureux dehors.
- Rires - Très bien.
On vous communiquera plus de détails dans la semaine.
Autre point.
Concernant la prochaine session de formation de base en Humanitude,
c'est dans quatre mois, c'est encore un peu tôt,
mais nous allons recruter cinq aides-soignants,
deux infirmiers et trois personnes d'autres services
pour se porter volontaire.
Comme les fois précédentes, les effectifs seront réduits
pendant quatre jours, ce qui veut dire
que les congés et récups seront plus difficiles à poser en cette période.
Je compte sur votre compréhension, hein.
Anticipons-le dès maintenant. Oui ?
- Je peux parler du ressenti de l'équipe ?
Bien sûr.
- Une formation trois fois par an, une fois tous les quatre mois,
- c'est trop fréquent. - Comment ça ?
- Bah, c'était encore le cas cette fois-ci,
on manque de personnel sur le terrain.
C'est contre-productif, non ?
Absolument.
C'est pour l'anticiper que je vous en parle maintenant.
- Si vous maintenez ce rythme de formation,
il faut recruter du personnel.
- J'en ai fait la demande aux dirigeants.
- C'est long, former les nouveaux.
Ça aussi, c'est une charge en plus.
Oui.
On a 120 professionnels qui travaillent ici,
que dix personnes maximum peuvent participer à chaque formation,
environ 60 n'ont pas encore pu la suivre.
Avec trois sessions par an,
l'ensemble du personnel aurait été formé dans deux ans.
Mélanie, je croyais que t'étais d'accord
- sur le bien-fondé de l'Humanitude. - Y a un autre problème.
L'Humanitude prend trop de temps.
On m'a rapporté que certains formés à l'Humanitude
ne finissent pas les soins et se déchargent sur les autres.
Je me demande si cette méthode supporte la mise en pratique.
- Le pire, c'est que certains soignants formés à l'Humanitude
ont tendance à prendre de haut
leurs collègues expérimentés qui travaillent plus vite.
Si c'est le cas, c'est inacceptable.
- Merci, Sophie. Si ça se produit,
c'est qu'on est dans une période de transition.
Quand on aura tous acquis ces techniques,
nous gagnerons du temps.
D'après les statistiques, 35 minutes par résident...
J'ai déjà entendu ça.
Mais je crois que ce n'est pas adapté.
- Je... - Merci, Sophie.
Merci à tous.
Euh...
Je vous donnerai plus de détails à la prochaine réunion.
Je voulais juste que vous sachiez que ça se préparait.
- Merci à tous pour votre précieuse participation.
Je compte sur vous pour boucler les grilles PATHOS.
Si personne n'a d'autres questions, on en reste là.
Bon courage pour cet après-midi.
MERCI.
À 15h30, dans la salle d'activité,
on invite Mme Louise Falcone dans "La Chambre de Vanessa".
Tous sont conviés, résidents et membres de l'équipe,
alors n'hésitez pas à passer.
Je serai là.
Moi aussi.
- Si vous avez envie, vous pouvez adresser un mot
à Louise, chacun et chacune votre tour.
Si, bien sûr, vous le sentez.
Euh...
Maman, je t'aime.
T'étais une prof tellement spartiate que...
je me faisais un peu harceler à cause de toi, mais...
Mais quand même, je t'aime.
Tu veux ?
- Eh bien euh... moi aussi, je t'aime.
- Hey, ça va ? - Ouais.
- J'ai toujours séché tes cours d'endurance.
J'allais fumer avec mes potes.
- Rires - On vous félicite pas.
- Non, j'ai arrêté. - Ah, tant mieux.
- Ça va bien ? - Ouais.
La formation, comment ça se passe ?
- Dernier jour, demain. - J'adore ton gigot,
mamie.
Plus que celui de maman. Éclats de rire
- Ça fait mal, mais c'est pas grave.
Et vous, Louise, vous voulez dire quelque chose ?
La poutre.
Ah oui, oui, c'est vrai.
La fameuse photo.
On peut la voir ?
Ouais.
- Quelle beauté ! Rires
Ah oui, ça c'est sûr. Magnifique.
Je vous demande d'applaudir chaleureusement la famille Falcone.
Applaudissements
- Super, partager le parcours des résidents
avec l'établissement.
Une idée de Damien.
- C'est surtout grâce à la personnalité de Vanessa.
Merci pour tout.
- Bravo ! - La semaine prochaine,
nous recevrons M. Murano et sa famille.
- L'augmentation des salaires des aides-soignants
dépasse largement le taux d'incrémentation de l'OGD.
Ce que vous demandez,
c'est de diminuer les revenus du groupe ?
- Ça revient peut-être à ça, oui.
Avec ce plan de financement,
on convaincra jamais les investisseurs.
- Les EHPAD privés doivent retrouver la confiance des usagers.
Si on n'augmente pas les salaires de 4 %,
on perdra le personnel compétent, la qualité des soins
et donc la confiance en notre établissement.
C'est ridicule !
- Les anciennes grilles de salaire sont ridicules.
Vous devez les convaincre.
Ne faire attention qu'aux chiffres a mené à l'affaire Orpea.
Ils ont perdu beaucoup d'argent.
Je peux pas accepter ces chiffres.
Donc revoyez votre devis. Et je vous l'ai déjà dit,
ajoutez la rénovation du logement de la direction.
Il faut augmenter le nombre de résidents.
Je vous l'ai déjà répondu,
avoir plus de chambres alourdirait le travail des équipes.
Et j'évalue déjà la possibilité d'utiliser autrement ce logement.
Il est parti ?
- Oui. - Oui.
- Bon, sur ce... - Marie-Lou ?
Oui ?
- Va pas trop loin, tu vas te faire dégager.
Le Jardin de la Liberté est un modèle pour le groupe.
Les autres chefs d'établissement ont moins de pouvoir.
Certains dirigeants ne voient pas ça d'un bon œil.
Les frais de formation à l'Humanitude
font débat dans les réunions de budget.
Si tu te fais éjecter, il y aura ni réforme, ni rien.
Donc vas-y mollo.
- Merci. - Je suis de ton côté. L'oublie pas.
Merci.
- On se voit au CA. - Oui.
À plus tard.
- Moi aussi, je suis de ton côté, ne l'oublie pas.
Tu lui fais confiance ?
Va savoir.
Ils se sont peut-être ligués contre moi pour me faire plier.
- Tu veux faire quoi la prochaine fois ?
Je vais demander 3 %.
Si j'arrive à avoir 2,5, ce sera toujours ça.
- T'es redoutable. - Hm.
- J'ai un autre truc redoutable à te dire.
Quoi ?
- Doris peut pas prendre sa garde. - Encore ?
- Sa mère est malade. Je pense pas qu'elle mente, mais bon.
Avec Marion, on s'est réparti le travail.
- On a appelé tout le monde, après... - Je m'en charge.
- Non, t'es déjà venue hier. C'est mon tour.
- Non, rentre tant qu'Emma est réveillée.
T'en fais pas pour moi.
- Rentrez, vous deux, je m'en occupe. Marie-Lou rit.
Ton fils t'attend, non ?
- Martin me demande de te laisser dormir.
- Ah... J'ai l'air si fatiguée que ça ?
Non, t'es très belle.
On est en période de transition, tout est instable.
Et c'est un travail au long cours, il faut se serrer les coudes.
Profite.
- Merci. - De rien.
Demain, t'as enfin un jour de congé.
Je t'interdis de venir travailler.
Elle éclate de rire.
Bonne soirée.
- Ouais, bonne soirée. - Ouais...
- Excusez-moi ?
Vous auriez une minute ?
Oui.
Thème mystérieux
- Je vais démissionner à la fin du mois.
Depuis que vous êtes en poste, les choses commencent à changer.
Mais il y a un héritage négatif trop lourd ici.
Donc les résidents sont gérés par l'institution
et les aides-soignants sont inférieurs aux infirmiers.
La plupart de mes collègues en ont pris leur parti.
J'ai compris que cette conception des choses n'allait pas évoluer.
T'as des projets ?
- Je vais transformer ma maison en un petit EHPAD.
Et pas à pas, je mettrai en place les soins auxquels j'aspire.
Ça me permettra de consacrer du temps à chaque personne.
Nos revenus devraient augmenter aussi.
Vos revenus ?
- Anna va arrêter en même temps que moi.
Son diplôme d'infirmière va nous permettre
d'ouvrir notre structure.
Désolée, je sais que j'ai insisté pour qu'elle suive la formation...
- Si un jour, tu changes d'avis, tu seras toujours la bienvenue.
Merci.
Notification
Alors, voilà le pli, là.
On garde
la même largeur...
Tu peux juste tirer la serviette qui rentre en dessous.
Hop...
Tac.
Là, c'est pas fini.
- Tu vas attraper le poignet ici... - OK.
Tout doucement, tout doux.
- Alors maintenant, comment ça se passe ?
- Vous voulez récupérer ses effets personnels ?
- Non, on a aucun attachement avec tout ce qui se trouve ici.
- On peut en récupérer une partie, mais pas la totalité.
Le reste ira à Emmaüs.
Vous pouvez vous en occuper ?
- Oui, j'ai juste besoin d'une signature.
C'est parfait.
Éventuellement,
tu peux commencer à ranger les affaires.
Ce qu'on a utilisé,
gants de toilette, serviette, tu peux...
- Et on tire, on tire comme ça pour se grandir.
C'est ça, c'est très bien.
Voilà, et on lâche tranquillement.
Voilà.
Salut.
Salut.
T'es pas en congé, aujourd'hui ?
Je suis venue pour Simone.
Oui, j'ai appris, ça va ?
Ça va.
- Si vous arrivez pas à suivre, vous faites le maximum.
Le jeune pousse des cris dehors.
Butte du Chapeau Rouge.
Butte du Chapeau Rouge.
Le garçon crie.
Il gronde.
Il glousse.
Le tonnerre gronde.
Il gémit.
On va rester ensemble ici un peu.
Oui ?
En anglais : Restons ici ensemble.
En japonais : Attendons ici.
Gémissement
Oh oh...
Oh...
L'appareil bipe.
Tomoki.
- Bonjour. - Merci d'être restée avec lui.
Il courait le long du tram,
j'ai eu peur qu'il y touche.
Ah oui.
Comme il avait un traceur GPS,
je me suis dit que vous finiriez par arriver et je suis restée.
- En japonais : - Tu m'as fait peur.
Je vous remercie du fond du cœur.
- Merci infiniment. - De rien.
- Attends, Tomoki. Je veux lui dire merci.
Y a pas de quoi.
Tomoki gémit.
On va lui dire merci.
Je me suis bien amusée.
Merci.
Tomoki, à bientôt.
Au revoir.
Gémissements amusés de Tomoki
Euh...
Vous connaissez le Théâtre 13 ?
Euh... non.
- On joue une pièce là-bas.
Si ça vous dit.
- Désolée, je n'ai que ça. - C'est pas grave.
C'est de l'italien ?
Ça veut dire quoi, le titre ?
"Da Vicino Nessuno è Normale".
Ça veut dire : "De près, personne n'est normal."
Ça me parle.
- Vous êtes comédienne ? - Metteur en scène.
Le comédien, c'est lui.
Mme Morisaki !
J'arrive.
- Au revoir. - Au revoir.
Ce qui est étonnant,
c'est que, malgré son Alzheimer précoce avancé,
il a quand même réussi
à rentrer chez lui.
Mme Murano, je peux vous demander
ce que vous avez ressenti à ce moment-là ?
- Je crois que j'étais encore plus perturbée
que quand il a disparu.
Non, vous inquiétez pas.
- Mais j'ai réalisé que s'il n'était pas rentré à la maison,
c'était probablement dû à l'Alzheimer
qu'on venait de lui diagnostiquer.
C'est vrai que...
juste avant sa disparition, il avait du mal à tenir des propos cohérents.
Avant de rentrer à la maison,
il serait allé plusieurs fois sur son lieu de travail.
Mais personne n'a reconnu le directeur adjoint qu'il avait été.
Ce qui compte,
c'est que les deux endroits où il a voulu rentrer,
c'était son ancien lieu de travail et sa maison.
J'ai hésité avant d'accepter de vous parler,
mais si je suis finalement venue,
c'est pour que vous puissiez mieux connaître Philippe,
qui vit désormais ici.
Et on vous en remercie.
Maurice,
à la maison, quel genre de père était M. Murano ?
- On peut pas dire qu'il était un bon père.
Je me demande si c'est pas ma mère qui a Alzheimer
pour parler de lui en bien.
Mon père...
était quelqu'un de très autoritaire.
Il avait trop confiance en lui. Il écoutait jamais l'avis des autres.
Avant sa disparition, il rentrait pas toujours à la maison.
J'espérais un jour lui parler,
oser le critiquer, mais il est devenu sénile avant.
S'il redevenait conscient, j'aimerais lui demander une chose.
C'est ce qu'il a tiré de cette vie.
Ah !
M. Murano ?
Philippe ?
- On peut avoir quelqu'un, s'il vous plaît ?
Je vous laisse sortir.
- M. Murano, vous pouvez vous appuyer sur moi ?
C'est Stéphanie.
Brouhaha
On peut les emmener à l'infirmerie, s'il vous plaît ?
Merci beaucoup.
On y va.
Vous arrivez à avancer ?
Il gémit.
Voilà. Vous pouvez me suivre ?
Oui, c'est super.
On va y aller doucement.
Voilà.
Ça va aller. On s'occupe de vous.
Aucun des deux n'a de fracture.
Mais M. Reinhart a un gros bleu sur la contusion.
Sa famille pourrait s'inquiéter.
Si les douleurs persistent, emmenez-le à l'hôpital.
- Je pense que ça ira. Mais bon... - D'accord.
Merci, Ismaël.
Hé, ça va ?
Hm...
On dit quoi aux familles ?
- Celle de Philippe était là, elle comprend.
On expliquera les choses à celle de Loup.
On a un enregistrement vidéo.
Oui, Sophie ?
- J'aimerais en profiter pour dire quelque chose.
- Oui, allez-y.
- Je participerai jamais aux formations d'Humanitude.
- Rire incrédule - Quel est le rapport ?
La base de l'Humanitude,
c'est d'encourager la station debout et la marche ?
Oui.
- Avez-vous déjà réfléchi
au danger de faire se lever des résidents à troubles cognitifs ?
Si nos résidents désorientés aux mouvements imprévisibles
marchent en même temps, on pourra plus suivre sur le terrain.
Dans la réalité, c'est pas comme dans les manuels.
- C'est là votre erreur. Ce n'est pas un manuel,
ça nous apprend à regarder la réalité de chacun.
- En cas d'accident, on porte plainte contre le personnel.
- Les familles sont largement informées de notre politique.
- Que ferez-vous si le degré de dépendance des résidents diminue ?
- C'est-à-dire ?
- S'ils se mettent à marcher, leur GIR va baisser.
Donc les revenus liés au forfait dépendant vont baisser.
Mais pour éviter la hausse du taux de chute,
il faudra embaucher. Comment faire avec moins de budget ?
Sophie, je respecte votre travail,
mais on en arrivera pas là.
Si plus de résidents marchent,
les frais médicaux et d'assurance baisseront.
Notre réputation s'améliorera...
- Pardon... vous ne souhaitez pas leur santé ?
Bien sûr que si !
Facile, les idéaux, mais avec le manque de personnel,
comment faire pour les atteindre ?
- Vous êtes celle qui a le plus besoin de la formation.
Quand ce sera fait, vous aurez honte de ce que vous venez de dire.
- Faut toujours que vous preniez les gens de haut.
Bien.
Je démissionne.
Sophie !
Marie-Lou soupire.
On toque.
- Sophie a accepté de retirer sa démission. Là-dessus...
- Je tiens pas à garder contre son gré quelqu'un qui veut partir.
Si elle démissionne,
on pourrait perdre d'autres infirmiers dans la foulée.
- Ça peut aller jusque-là ?
- Beaucoup d'infirmiers la respectent. - Oui.
Les infirmiers pensent qu'en prenant ton poste à la direction,
tu as évincé Sophie du poste de cadre qui lui revenait
pour pouvoir mettre ta politique en place.
Bah c'est faux.
- Je suis en phase avec tes directives...
Quand je suis passée directrice,
elle a refusé le poste et t'a recommandée à sa place.
Tout le monde le sait.
- Si j'ai renoncé à la blouse blanche,
c'est parce que je soutiens ta politique.
Sauf que personne ne m'a suivie.
On ira pas plus loin si on ignore Sophie.
- Laurence, t'inquiète pas. Moi, je te soutiens.
Merci, Laurence.
Je prends la suite.
Non, ça va.
Ça m'ennuie de te dire ça, mais...
Sophie a émis une autre condition pour retirer sa démission.
Laquelle ?
Des excuses de ta part.
Devant le reste de l'équipe, en plus.
Je vais pas te dire ce que tu dois faire.
T'as eu une attitude condescendante
envers une infirmière expérimentée.
Moi-même, je trouve que tu as surréagi.
Mais tes convictions sont le moteur de cet établissement.
Si tu t'excuses publiquement, que tu admets tes erreurs,
certains dans l'équipe pourraient être déstabilisés.
Je le sais, je suis passé dans pas mal d'établissements.
Et...
Quoi ?
- Y a des signes avant-coureurs
qui trompent pas chez les chefs d'établissement en pré burn-out.
Ils coupent la parole aux autres.
Ils ont une respiration superficielle.
Ils écoutent pas ce que les gens disent.
T'as plus de recul.
Ou plutôt, tu ignores volontairement les signes.
J'ai peur qu'il t'arrive le pire. En tant qu'ami.
Merci.
Je me plierai à ta décision.
Mais bon... en gros, repose-toi.
À demain.
- Excusez-moi, c'est libre, là ?
Oui.
Chuchotements dans le public
Le public se tait.
Bonsoir.
Je m'appelle Gorô Kiyomiya.
Et je suis un comédien japonais.
En japonais :
Le mot italien manicomio veut dire "hôpital psychiatrique".
Aujourd'hui, en Italie, il n'y a plus aucun manicomio.
Le saviez-vous ?
Moi, faute de culture, je l'ignorais.
C'est un dénommé Franco Basaglia qui en est à l'initiative.
Il est décédé prématurément, à 56 ans.
Basaglia disait ceci :
"Les gens bien portants sont-ils vraiment vivants ?"
Moi, j'ai 75 ans, j'ai encore toutes mes dents
et je suis en forme,
mais pour autant, comment savoir si
"les bien portants sont bien vivants" ?
Qui sont ceux qui sont vraiment vivants ?
Quelqu'un s'exclame.
Docteur Basaglia.
C'est le matin. Réveillez-vous.
Sinon, je pars tout seul.
Si je vais à l'hôpital en vous laissant dormir,
je vais passer pour un fou.
Luciano.
Tu n'es plus mon patient.
Tu es un invité qui vit dans cet appartement.
Plus rien ne t'oblige à aller au manicomio.
Tu n'as pas l'habitude ?
Dans ce cas, réfléchissons
à quoi tu as été contraint de t'habituer.
Tomoki gémit.
Percussions discrètes et diverses dans le public
Quand l'aliéné a réintégré la société,
il a tué sa femme.
C'est regrettable.
Il a tué ses parents ?
C'est possible aussi.
Car dans ce manicomio,
le seul avenir qui lui reste, c'est la mort.
- Tomoki : - Hmm... ouah.
Soit il se tue,
soit il tue ceux qui l'enferment.
Percussions et tintements du public
Il choisit forcément l'un ou l'autre.
Si les familles,
les collègues,
les amis,
la société tout entière rejettent les aliénés,
cela se reproduira encore et encore.
Donc on devrait les enfermer ?
Non.
Sommes-nous sains
et eux fous ?
Non !
Il y a de la folie en chacun de nous.
Vous voyez !
De près,
personne n'est normal.
Ouvrir les portes des asiles...
Il traîne la chaise.
Ce n'était pas suffisant.
Nous allons ouvrir
une autre voie possible
pour notre monde.
L'intérieur et l'extérieur,
il faut...
tout mélanger.
Tomoki glousse.
Je ne vous ai pas parlé d'utopie.
Il y a encore vingt ans,
personne n'aurait cru que les asiles pouvaient être démantelés.
Ce qui compte,
c'est qu'on a démontré qu'on pouvait rendre l'impossible possible.
Les asiles finiront peut-être par redevenir comme avant.
Ils deviendront peut-être encore plus fermés qu'avant.
Gémissement jouissif
Pourtant...
Ils deviendront peut-être encore plus fermés qu'avant.
Pourtant,
une chose aura changé.
"Quand on veut, on peut."
Désormais,
tout le monde connaît cette simple vérité.
Grognement
Pour finir, les gens d'ici
doivent savoir qu'ils sont meilleurs que n'importe quel psychiatre.
L'autre jour,
un chauffeur de taxi a pris un passager à Trieste.
Beyrouth ?
C'est loin.
C'est après la Turquie.
Il va falloir me payer la course.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
700 lires.
Comment les avez-vous gagnés ?
Travailleur journalier ?
Vous avez du mérite.
Très bien, en route pour Beyrouth.
Mais pourquoi tenez-vous tellement à aller à Beyrouth ?
Je vois.
Votre sœur s'est mariée là-bas ?
Elle doit vous manquer.
Tomoki gémit.
Figurez-vous que moi, je viens de Croatie.
On peut faire un crochet par chez moi ?
Tomoki gronde.
Pas de détour.
Merci.
Percussions et tintements
Ah...
On traverse tous des épreuves.
Mais...
il faut continuer à vivre.
On y est. On est à Beyrouth.
Oui, c'est ici.
Pour la course,
300 lires, ça ira.
Tomoki crie.
Oh !
Ça alors, Signore Basaglia !
J'ai vu votre tête dans les journaux.
Non, il voulait aller à Beyrouth donc je l'ai amené ici.
Non, y a pas de quoi.
Sur ce...
Gorô lui tape le dos.
À bientôt.
Percussions et tintements
Hm...
Mmh...
Applaudissements et percussions Tomoki gémit.
- Je suis Lucie Ernaux, directrice de la programmation.
Merci infiniment. C'était magnifique.
Nous passons à la discussion,
si vous avez le temps, n'hésitez pas à rester.
Et je vous demande d'accueillir
Gorô Kiyomiya
et la metteur en scène, Mari Morisaki.
- C'est mon petit-fils, Tomoki.
- Tout le monde se pose la question. Je voulais demander
si l'intrusion de Tomoki était un happening.
Euh...
oui et non.
Mari rit.
En général,
quand Tomoki assiste au spectacle, il finit par monter sur scène.
Quand parfois il ne monte pas,
on se demande avec Gorô si c'était une bonne représentation.
Donc aujourd'hui, c'est qu'elle devait être bonne.
Non ?
- J'aimerais maintenant donner la parole aux spectateurs.
- Gorô est bien plus âgé que Basaglia,
pourquoi lui avoir offert le rôle ?
- En même temps, il n'est pas italien non plus.
Rires
Il ne joue pas que Basaglia.
J'ai toujours eu très envie de travailler avec Gorô.
C'est pour ça.
Tomoki crie.
- Et vous, Gorô, quand Mari vous a proposé le rôle,
vous avez hésité ?
Hm...
Mon petit-fils, Tomoki, qui vient de partir en courant,
souffre d'un autisme sévère.
Il a toujours été en institution,
même si ce n'était pas en hôpital psychiatrique.
Ses parents ne s'entendaient pas bien
et pendant longtemps, je n'étais pas certain
que ce soit mon rôle d'intervenir.
Mais quand j'ai été visiter un de ces établissements,
je me suis dit :
"Ah, il faut que je le prenne avec moi."
J'ai eu l'impression que là-bas,
il n'était pas traité comme...
un être humain doté d'une âme.
C'est pour ça que,
quand Mme Morisaki m'a proposé ce rôle,
j'ai eu très sincèrement
envie de le jouer.
- En vous écoutant à l'instant, je me suis dit
que la pièce aurait pu être montée en français.
Qu'en pensez-vous ?
- Là, comme j'ai envie d'avoir le plus de temps possible
pour échanger avec vous
et que je veux vous exprimer mon respect,
je parle en français.
Mais pour exprimer ses émotions,
il n'y a rien de tel que sa langue maternelle.
D'où le japonais.
Applaudissements
Désolé.
Une autre question ?
Merci.
En japonais : C'était magnifique.
Ça m'a touchée.
Non, ça m'a transpercé le cœur.
Ça me fait plaisir.
Merci.
Non, merci à vous.
Je suis directrice d'EHPAD.
C'est pourquoi
chacun des thèmes de votre pièce
m'ont personnellement parlé.
Mais... Petit cri de Tomoki
Tomoki glousse.
Être confrontée à l'impossible rendu possible,
ça a été douloureux.
J'ai réalisé
que je n'étais pas encore à la hauteur.
Pensez-vous vraiment
que l'impossible
soit possible ?
- Ce qu'elle vient de dire, c'est que...
L'impossible est impossible.
Mais seulement jusqu'à ce qu'il devienne possible.
Tomoki glousse.
Cette voie de l'impossible vers le possible,
ce n'est que quand on la découvre
qu'on comprend qu'elle a toujours existé.
Or pour que ça arrive, il faut essayer.
- Une spectatrice : - En français !
Chuchotements
On m'a annoncé
que j'avais un cancer et qu'il me restait 6 mois à vivre.
Mais un an s'est écoulé depuis le diagnostic.
Parfois, j'ai l'espoir d'être guérie,
je refais des examens,
et je déprime parce que les taux restent mauvais.
Mais ce serait formidable que l'impossible devienne possible.
Supprimer les hôpitaux psychiatriques,
c'est impensable quand on vit au Japon.
Mais...
savoir que d'autres ont brisé les idées préconçues,
ça donne beaucoup de courage,
et j'ai eu envie de le partager avec d'autres.
Mais au départ,
c'est parce que moi,
j'avais besoin de courage,
que j'ai choisi ce sujet.
Ça répond à votre question ?
Oui.
Merci beaucoup.
De rien.
Désolée. Ce que je viens de dire, c'est...
- En japonais : - Pas la peine de traduire.
Je pense
que ce n'est pas la peine de traduire.
Rien qu'au son de leur voix, vous avez compris
qu'elles s'étaient dit des choses importantes.
Je pense que c'est suffisant.
- Nous en resterons là pour aujourd'hui.
Mari, Gorô, je vous remercie.
Applaudissements
Merci beaucoup.
Bravo !
Tomoki émet un petit grondement.
Tomoki.
On s'est retrouvés.
- Vous êtes venue. - Oui.
Pardon.
Marie-Lou Fontaine.
- Moi aussi, c'est Mari. - Oui, j'ai vu votre flyer.
Pas de chichis.
- On se tutoie ? - Oui, mais dans quelle langue ?
Peu importe.
C'était vraiment formidable.
Est-ce que je peux vous poser une question ?
- Tu veux bien m'attendre dans le hall ?
- Je vais fumer une cigarette dehors.
OK.
- Pourquoi donnez-vous des instruments aux spectateurs ?
Comme Tomoki monte...
Tomoki, à bientôt.
- ...voulais abolir la frontière entre la scène et la salle.
- D'accord. Je vous remercie. - Merci beaucoup.
- Désolée. - Non.
Tu as dû être très sollicitée.
J'avais peur que tu sois partie.
- On avait rendez-vous.
On fait quoi ? On marche un peu ?
Ouais. OK.
Merci.
Non, merci à toi.
J'ai bien fait de venir.
- Pour aujourd'hui, et pour l'autre jour.
Merci encore.
De rien.
C'est la spécialité de Tomoki,
mais qu'il le fasse à Paris...
De courir, ou de disparaître ?
De disparaître.
- Comme c'est le même mot en japonais, j'ai eu un doute.
Ah oui.
- L'autre jour, c'est Tomoki qui m'a fait du bien.
Tu le remercieras.
- Pourquoi tu parles aussi bien japonais ?
J'ai fait mon Master à Waseda.
- Quelle spécialité ? - Anthropologie.
- Et tu es devenue directrice d'EHPAD.
Oui.
Et toi, pourquoi tu parles français ?
J'ai fait philo à la Sorbonne.
Oh là là.
- Et tu es devenue metteur en scène. - Oui.
J'ai tant de questions à te poser !
Pareil pour moi.
Je peux commencer ?
- Oui, demande-moi ce que tu veux.
- Qui es-tu ?
Comment ça ?
Tu parles japonais,
tu as un Master en anthropologie,
tu es directrice d'EHPAD,
et tu as sympathisé avec Tomoki.
Quel genre de femme es-tu ?
Question difficile.
Pardon.
- Si je parle japonais, c'est grâce à mes années de Master.
Je n'avais pas pratiqué depuis longtemps,
donc là, je galère un peu.
Ça ne se ressent pas.
- Si tu veux parler français, dis-moi. - Oui.
Le Japon m'a toujours attirée.
- C'est grâce à ma mère. - Ah oui ?
Elle était illustratrice.
Elle collectionnait les estampes,
et j'adorais les animés.
Miyazaki, Takahata,
je les ai découverts assez tôt, pour une Française.
- Même Takahata ? - Oui, Pompoko.
Pompoko !
- Je rêvais tellement d'aller au Japon
qu'après avoir étudié Essai sur le don de Mauss,
j'ai complètement changé de sujet :
"La culture d'entreprise à l'origine du déclin démographique."
- Ça rigole pas. - Non.
J'ai finalement compris que le capitalisme induisait
une baisse de la natalité et un vieillissement de la population.
Et comme le Japon était à la pointe du phénomène,
je suis restée faire une étude de terrain
en travaillant pour une société d'assurance.
Mais il y a eu le séisme.
Quand la centrale a explosé,
ma mère m'a suppliée de rentrer.
Moi, j'aurais bien voulu rester.
Décrypter les codes ambigus et complexes
de la société japonaise,
j'avoue que ça me fascinait.
- C'était peut-être mieux comme ça.
Ça t'a évité de voir ce qu'est devenu le Japon.
Tu l'as vu, toi ?
Oui.
Je suis rentrée quand tu es repartie,
un an après le tremblement de terre.
J'avais fait le tour de mon activité en France.
Pourquoi ?
- Le français n'est pas ma langue, je ne faisais pas le poids.
- Alors que tu parles si bien ? Mari rit.
- Je peux revenir en arrière ? - Bien sûr.
- Pourquoi le capitalisme induit fatalement un déclin démographique ?
Marie-Lou rit.
C'est une longue histoire.
Je t'écoute.
- Au cours du développement du capitalisme,
les travailleurs ont été rémunérés
juste ce qu'il faut pour pouvoir récupérer quotidiennement,
devenant des consommateurs pouvant manger 3 fois par jour.
Grâce à cet apport nutritionnel suffisant
et aux innovations technologiques,
notamment dans le milieu médical,
l'espérance de vie augmente,
et la population vieillit.
C'est l'aspect positif du capitalisme.
Mais ce n'est qu'un des aspects.
Oui, et...
Je peux passer en français ?
Bien sûr.
- Merci, dis-moi si tu comprends pas. - Oui.
Pour les capitalistes,
moins ils payent le travailleur, mieux c'est.
- Pour augmenter la compétitivité de leurs produits.
- Oui. La baisse du coût de main-d'œuvre
est provoquée en partie par la concurrence entre travailleurs.
Mais surtout, et de façon quasi mécanique,
par les révolutions technologiques qu'exige le capitalisme.
Les innovations facilitent les tâches, mais les dévaluent aussi.
Ce qui baisse le salaire horaire.
Oui.
Pour préserver son niveau de vie de consommateur,
on travaille plus qu'avant.
Et petit à petit, on vend son temps personnel.
Ah oui.
Les heures sup gratuites,
ou les petits jobs des femmes au foyer.
C'est ça.
À l'origine, le temps libre devait servir...
aux relations humaines, à la récupération physique.
Mais au final,
tout est tombé sous le contrôle du système capitaliste.
Un couple n'a plus assez de temps et d'énergie
pour mettre au monde des enfants et les élever.
La population jeune diminue
et la base de la pyramide démographique rétrécit.
C'est comme ça partout, surtout en ville.
Je comprends.
- Si le phénomène a démarré au Japon ou en Corée,
c'est lié à la forte imbrication du patriarcat et du capitalisme.
Mais encore ?
- Il y avait une culture préexistante qui favorisait
la mobilisation des travailleurs par l'autorité.
Quand les Français devaient sacrifier du temps libre,
- ils se rebellaient. - En effet.
Ça finit toujours par se produire.
Dans toutes les sociétés capitalistes.
Le capital se valorise lui-même sans jamais s'arrêter.
- C'est pour ça que la baisse de natalité
et le vieillissement de la population
sont une conséquence inévitable du capitalisme.
Et le Japon est à la pointe de ce phénomène.
Tu as tout compris.
Et aujourd'hui, la France semble suivre le même chemin.
- Est-ce que les anthropologues lisent aussi Marx ?
Pour s'y référer ou le critiquer,
ça me semble un passage obligé.
Et pour les philosophes ?
C'est pareil, je dirais.
Même si moi, je ne suis pas philosophe.
- Pourquoi t'es devenue metteur en scène ?
- Parce que je voulais mettre la philo en pratique,
- plutôt que de la penser. - Waouh...
Oh...
Oh, oh !
J'ai un truc sur le visage ?
Moi aussi ?
Bon. Euh...
Musique latine au loin
Tiens.
Merci.
Attends.
Voilà. Mari rit.
- Avoir des lingettes désinfectantes sur soi,
ça fait typiquement japonais, non ?
Je sais pas, mais merci.
- Au Japon, on dit que ça porte chance.
C'est une bien délicate consolation.
- Mon tout premier jour à Paris, j'en avais reçu une aussi.
Les danseurs applaudissent.
- Mari, qui es-tu, au juste ?
Question difficile.
- N'est-ce pas ?
Une metteur en scène qui met la philo en pratique.
- Et une cancéreuse qui refuse de mourir.
Ah...
Difficile de rebondir là-dessus.
Tu es étonnante.
Ton cancer en est où ?
Merci.
Pourquoi ?
De me poser la question.
J'ai eu un cancer du sein il y a 5 ans.
À l'époque, j'ai eu une ablation, puis une reconstruction,
et c'en est resté là.
Il y a 2 ans, on m'a trouvé des métastases,
au foie, et aussi aux os.
J'ai suivi tous les traitements possibles,
mais ce n'est pas en très bonne voie.
Tu veux dire que...
- De ce que je sais, ça ne va pas me tuer tout de suite.
Tant que je me prépare au mieux
et que j'assume le risque, je peux même partir en tournée.
Le risque...
Mon médecin traitant m'a dit :
"Votre état pourrait soudain se dégrader."
"Soudain se dégrader"...
Oui.
- Et il m'a dit qu'une fois que ce sera parti,
ça ira très vite.
Au pire, trois semaines.
Au mieux, trois mois.
- Tout le monde connaît la situation ?
- Les gens de l'équipe, oui. Gorô aussi.
Mais je ne l'ai pas rendu public.
Alors, tout à l'heure...
- C'était la première fois que je le disais.
Mais je t'ai sentie tellement concernée...
- Moi ? - Oui.
J'ai eu envie de te le dire.
Qu'on était pareilles.
Que moi aussi, je me battais.
Dommage que Gorô ait mis son grain de sel.
Non.
Merci.
La musique latine reprend.
Donc...
pour répondre à ta question,
je suis certes une cancéreuse en phase terminale,
mais je ne suis pas que ça.
Je me bats pour ne pas être que ça.
Je m'obstine. Voilà qui je suis.
Et parmi mes moyens de lutter,
il y a le théâtre et la philosophie, je dirais.
Je crois que je comprends.
Parce que toi aussi, tu te bats ?
Grâce à l'anthropologie ?
Sans doute.
Contre quoi ?
Hm...
Un fonctionnement.
Un fonctionnement.
Kôzô, en japonais ?
- Oui. Un téléphone sonne.
- Vas-y. C'est peut-être une urgence.
Merci.
Allô ?
Oui ?
Qu'est-ce qu'il se passe ?
Non, pas la peine de contacter Olivier, c'est bon.
Toi, tu...
Non, si personne est dispo, pas de problème.
Bon, euh...
dis à Djibril de patienter 30 minutes,
on commencera les tâches de nuit quand j'arriverai, d'accord ?
Oui.
D'accord.
Mari rit.
Lève la tête.
- Look me. - OK.
Merci.
- Elle soupire. - Je vais devoir y aller.
- Garde de nuit ? - Ouais.
Il nous manque quelqu'un.
- C'est à la directrice d'y aller ? - Oui.
- Je suis désolée. - T'inquiète.
C'est juste dommage.
Je n'ai pas envie de rentrer.
Oui.
C'est dommage. J'ai pas envie de te laisser partir.
- C'est la première fois que je dis ça !
Moi aussi.
On toque trois coups.
Oui ?
Me voilà.
T'as pas vu un jeune employé ?
- En japonais : - Non.
- C'est censé être l'heure de sa pause, mais...
C'est quoi, cet espace ?
L'ancien logement de la direction.
Hm.
Jusqu'à une centaine d'années,
les chefs d'établissement pouvaient et devaient vivre ici.
C'est la salle de sieste pour les nuits.
Parfois, j'y passe la nuit.
Et on y entrepose les effets personnels
des résidents décédés.
T'en veux une ?
Oh !
Marie-Lou rit.
T'as pas faim ?
- En japonais : - Un peu, si.
On devrait pouvoir au moins trouver
un peu de soupe.
Oui, y a du pain.
- Tu dois pas retourner dans ton bureau ?
Ah, non.
J'ai fini les tâches. Je reçois les appels là-dessus.
Mari acquiesce.
Je peux t'aider ?
Merci.
Il y a des sachets juste là.
Tout à l'heure,
tu m'as dit te battre contre un fonctionnement.
Ouais.
Mais quel fonctionnement ?
Je veux la suite.
Marie-Lou rit doucement.
- Admettons qu'il y ait un problème sur le terrain.
Oui.
- Je trouve une solution pour y remédier.
Mais à cause de ça,
d'autres problèmes se posent et ça continue.
J'ai l'impression de me battre contre un monstre
dont les blessures cicatriseraient à l'infini.
Si j'éradique pas le problème à la racine, ça s'arrêtera pas.
C'est ce que je commence
à comprendre.
C'est quoi, la racine ?
Le manque d'argent.
Je sais pas, moi...
Le milieu du soin souffre d'un manque de personnel.
Surtout dans notre établissement privé
où les conditions de travail sont pires que dans le public.
On a du mal à garder et à recruter nos employés.
- Tu n'as plus aucun moyen d'augmenter les salaires ?
Non.
À part réduire le salaire des cadres dirigeants, je vois pas.
Mais j'ai beau être directrice, je suis comme une employée
gérante d'un groupe franchisé.
J'ai du pouvoir,
mais si je vais trop loin, je me fais virer.
Donc je peux pas augmenter assez le salaire des soignants.
À la base, les subventions doivent résoudre cette contradiction,
mais pour en obtenir assez,
il faut des résidents très dépendants.
Sauf que, plus on accueille de résidents très dépendants,
plus la charge du personnel augmente et plus on a besoin de personnel.
C'est dur.
Ouais.
Il y a un autre piège.
Un autre piège ?
En tant que directeur,
si on produit pas de résultats chaque année,
on se fait remplacer.
C'est tentant de dire que tout va bien,
d'un point de vue comptable.
Surtout que c'est très facile.
On fait comment ?
- La plupart des résidents ont des troubles cognitifs.
Il suffit de les traiter comme des objets sans âme.
Si on s'occupe d'eux à la chaîne en les forçant, ça roule.
Ils comprennent rien. Y a qu'à faire le minimum :
leur arracher leurs vêtements,
les laver comme des légumes, leur donner des repas liquides,
comme si on les écoulait dans un évier.
Ça marcherait parfaitement.
En apparence.
C'est ça.
Ce sont des établissements dont les finances sont stables.
C'est pas tenable dans le temps et ils négligent l'essentiel.
Ma mère a été soignée comme ça.
Elle m'a pas fait revenir du Japon
qu'à cause de la catastrophe nucléaire.
À mon retour, elle avait 65 ans, un Alzheimer précoce.
En moins d'un an, ses capacités cognitives ont énormément chuté.
On aurait dit une autre personne.
Le pain saute dans le grille-pain.
Elle avait des économies,
donc je l'ai placée dans un établissement très coûteux.
À l'époque, j'y connaissais rien.
Or, payer cher
ne signifie pas forcément avoir des soins de qualité.
À chaque visite, je voyais sa santé physique et morale décliner.
Très vite, elle a plus pu ni me reconnaître, ni marcher.
On aurait dit qu'elle avait 80 ans.
Je me suis dit que quelque chose clochait.
J'ai décidé de me documenter sur le soin.
Une autre étude de terrain.
Oui.
J'ai passé un an en école d'aides-soignantes
parce que les frais de scolarité étaient gratuits
si je travaillais dans un établissement affilié
après avoir obtenu mon diplôme.
Merci.
Mais c'était trop tard.
Un mois avant d'obtenir mon diplôme,
ma mère a cessé de s'alimenter
et elle est décédée à 67 ans.
Je vois.
- Après sa mort, je voulais quitter ce milieu.
Mais juste avant d'obtenir mon diplôme,
j'ai suivi une formation Humanitude
à l'école.
Tu connais ?
Humanitude ?
Ça ne me dit rien.
- C'est le fait de considérer chaque patient comme un être humain.
Pas seulement en théorie,
mais en en faisant une technique à part.
Tout le monde peut l'apprendre et la maîtriser.
Découvrir l'âme qui se cache
derrière chaque personne atteinte de trouble.
Défendre sa liberté, sa dignité.
En découvrant l'Humanitude,
j'ai pensé que ce qui avait tué ma mère,
c'était mon ignorance.
Elle consiste en quoi,
cette technique ?
Ces troubles
causent un affaiblissement des fonctions cérébrales.
Ce qui entraîne une baisse des capacités cognitives.
Il ne faut pas considérer ces personnes
comme incapables de communication.
Mais compenser cette perte
par l'attitude et la technique du soignant.
Sonnerie Ah, un appel de chambre.
Chambre 328. C'est Micheline.
Bon...
Tu veux venir avec moi ?
Je peux ?
Oui.
Trois coups à la porte
Un coup
La porte s'ouvre.
Bonsoir, Micheline, c'est Marie-Lou. Je suis contente de vous voir.
Merci de m'avoir appelée.
- Il est quelle heure ? - Il est 3h du matin.
- S'il est 3h, je dois aller chercher mon fils.
- Ne vous inquiétez pas, il doit être en route.
On va l'attendre ici.
Ça vous dirait d'aller vous rafraîchir un peu ?
Oui ?
Attrapez mes mains. Je vais vous aider à vous lever.
Voilà...
- Dis-moi si je peux t'aider.
OK.
Voilà.
Vous pouvez vous tenir à la rambarde.
Je vais vous changer.
Je vais vous enlever la culotte.
Vous pouvez soulever votre chemise de nuit ?
Merci.
Elle lui retire son change.
Mari, tu peux m'aider ?
Merci.
Je vous présente une amie très chère.
C'est Mari.
Elle va nous aider à vous rafraîchir.
Mari, tu te présentes et tu décris tout ce que je fais.
D'une voix claire et douce.
- Bonsoir Micheli... - Rapproche-toi.
Mets ton regard dans le sien. Encore un peu.
Tu peux même mettre ta main sur son épaule.
- Bonsoir, Micheline. Je m'appelle Mari.
Je suis ravie de vous rencontrer.
Marie-Lou prépare ce qu'il faut pour vous laver.
Elle a pris la pomme de douche.
Marie-Lou fait couler de l'eau.
Elle vérifie maintenant la température de l'eau.
Elle fait une tête qui dit : "C'est la bonne température."
Voilà. Je vais mouiller ses genoux,
si elle peut juste nous dire si c'est trop chaud.
- Marie-Lou va mouiller vos genoux.
Si c'est trop chaud, vous nous dites.
- Est-ce qu'elle peut encore remonter un petit peu
sa chemise de nuit ?
- Vous pouvez soulever un peu votre chemise de nuit ?
Voilà, merci.
- Et je vais remonter petit à petit. - Marie-Lou
va remonter petit à petit.
OK ?
Micheline ?
Je suis ravie de vous rencontrer.
Et voilà.
Elle coupe l'eau.
Merci de m'avoir laissée vous aider.
Je vais chercher une serviette pour vous essuyer.
Tout va bien ?
Marie-Lou la sèche.
Tu peux aller voir l'état du lit ?
- Oui. - Merci.
Le lit, ça va,
mais il y a de l'eau renversée par terre.
Ah... Tu peux essuyer ?
Voilà un pied...
et l'autre...
Et voilà...
Voilà. Là, vous êtes bien.
Vous pouvez lâcher. Je vous tiens.
Là, vous allez être bien.
Venez.
Très bien.
Vous allez pouvoir vous recoucher.
Je suis là.
La Lune est belle. Elle vous éblouit pas trop ?
Vous pouvez fermer les yeux.
Je vous laisse. On se retrouve demain.
Mari, tu peux éteindre la lampe torche ? Merci.
À la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baignée
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai.
La porte se ferme.
Je te fais visiter un peu ?
Oui.
La lune est si claire
qu'elle a confondu le jour et la nuit ?
Micheline ?
Oui, ça joue.
Mais leur perception du temps
est fondamentalement différente.
Si pour nous, le temps est une ligne continue,
pour les patients atteints d'Alzheimer,
c'est comme des pointillés.
D'accord.
C'était de l'Humanitude ?
Oui, c'est ça.
Mais à deux, c'est beaucoup plus facile.
- Franchement, ça avait juste l'air d'être un soin très fluide.
Ici,
c'est le réfectoire.
En Humanitude, il y a quatre piliers :
le regard, le toucher, la parole et la verticalité.
- La verticalité ? - Oui.
C'est le fait de se tenir debout et de marcher.
Pour communiquer avec des personnes désorientées,
il faut associer le regard, la parole et le toucher.
D'abord, regarder.
Faut saisir correctement le regard de la personne.
De près.
À cette distance.
Si près ?
Oui.
Ceux qui ont des maladies comme Alzheimer
ont un champ visuel et auditif extrêmement réduit.
Si on les touche sans prévenir, ils se sentent attaqués soudainement
depuis l'extérieur de leur champ de vision.
Pour se défendre, ils résistent.
Si on les force, on peut en venir à des soins violents.
D'accord.
- Donc on signale toujours bien sa présence
en se mettant au centre du champ de vision.
Si possible, en souriant un peu.
On établit le contact.
Et seulement après, on peut les toucher.
D'accord.
Je peux te toucher un peu ?
Oui.
Les mains
et le visage
sont des zones très sensibles.
Si la personne est pas en confiance,
elle peut réagir de manière excessive.
Donc on commence toujours par toucher
des endroits moins sensibles comme les épaules,
le dos...
C'est logique.
Parfois, quand on fait un soin,
on est obligé de quitter son champ visuel.
Dans ces cas-là, on continue de lui parler.
Tout en faisant travailler ses mains,
en lui expliquant ce qu'on est en train de lui faire.
Comme une musique d'accompagnement.
Comme je l'ai fait tout à l'heure.
D'une voix chantante,
on lui dit toujours qu'on est contente de la voir.
Si on combine au moins deux des trois piliers
parmi le regard, la parole et le toucher,
on peut réactiver ses capacités cognitives affaiblies.
On peut même communiquer avec elle.
Et là, pour la première fois,
l'aidant prend conscience
que la personne a bien conservé son esprit et son intelligence.
Mari ?
Si ta mère est morte,
ce n'est pas ta faute.
Merci.
Petit rire doux
- Ouh. Elle rit.
Rire léger
En japonais : À t'entendre...
Oui ?
- On pourrait croire que l'Humanitude n'a que des avantages.
Hm.
Il y a un loup ?
Si c'est si bien, pourquoi tout le monde ne l'utilise pas ?
Parce que ça coûte cher.
On en revient toujours là !
Thème apaisant
- L'essence de l'Humanitude est d'accorder de l'attention aux autres.
S'engager dans une relation humaine avec eux.
"S'engager dans une relation"...
Hm.
"Je suis contente de te voir."
Rires légers complices
- Grâce à ça, les comportements de résistance diminuent.
Les soins ne sont pas imposés, ils sont vus comme positifs
et les soins suivants se passent mieux.
À long terme, si on le fait tous, on gagne même du temps.
In fine, ça permet de réduire le recours aux médicaments
et de faire baisser les frais de santé.
C'est économique, alors.
- Oui, mais seulement si tout le monde le fait.
Soupir découragé
Eh oui...
Si on s'occupe bien d'un résident,
mais qu'un autre lui impose les choses,
les comportements de résistance ressurgissent.
Les formations ne sont pas si chères, mais il faut former tout le monde...
Ça finit par peser.
J'aimerais accélérer les choses,
mais je peux pas aller plus vite que la musique.
C'est ce que j'essaie de budgétiser en priorité.
À l'heure actuelle, la moitié du personnel est formé,
et dans deux ans, tout le monde le sera.
Deux ans.
Ouais...
- Ça veut dire que tu as déjà fait la moitié.
Au fait,
qu'en est-il du dernier pilier de l'Humanitude, "la verticalité" ?
- Les autres permettent de communiquer,
mais la verticalité concerne la vie même des résidents.
Pouvoir se tenir debout et marcher, c'est la base de la liberté humaine.
Oui.
- On fait en sorte de favoriser au maximum la station debout.
On entretient la masse musculaire, et en marchant,
on devient réceptif à un spectre d'informations plus variées,
et la capacité de réflexion se maintient plus longtemps.
- Marcher quand on a des troubles cognitifs,
ce n'est pas risqué ?
- Bien sûr. Le risque de chute est omniprésent.
On fait évidemment très attention,
et on l'explique aux familles
avant les admissions.
Certaines familles disent
qu'elles ne veulent pas courir de risque.
Une vie sans risque, hein ?
Ouais...
Dans les établissements qui ont intégré l'Humanitude,
de nombreux résidents marchent jusqu'à la veille de leur décès.
Être alité n'est pas dicté par le corps,
mais par la politique des établissements.
- Quand es-tu devenue directrice ?
- Il y a deux ans. J'étais aide-soignante,
puis on m'a confié des postes de cheffe, mais...
J'ai compris qu'on arriverait à rien
sans changer l'organisation sur le terrain.
J'ai passé mon diplôme de directrice en prenant des cours du soir.
Tu as du soutien ?
Oui. Attends...
Euh... Beh !
Mon directeur adjoint
avec qui j'ai fait mes études d'aide-soignante...
Quelques aides-soignants...
Et...
Les animateurs.
Les animateurs ?
Animâtâ, en japonais.
Ils organisent les ateliers, les activités récréatives ici.
Ils ont fait ce trombinoscope, par exemple.
Il a l'air gentil.
Oui.
À mon sens,
le plus grand intérêt, c'est qu'en traitant bien les autres,
ça évite aussi de se faire du mal à soi.
Je vois.
- Ça permet d'éviter les burn-out et les démissions
chez les aides-soignants.
Je peux fumer une cigarette ?
Bien sûr.
- Dernièrement, je suis pas dedans, chaque jour, je finis en bad
Ma peine, personne l'efface comme les tags du bat 1
Ce matin, je renfile mes patins Ce soir, je remange des pâtes
Demain, je refais la même Faudrait que je perce
Avant que je parte
Avant que je parte, faut faire des concerts partout
Un problème, j'en ai pas qu'un Un quartier, j'en ai pas deux
Le jour, je mets la blouse Le soir, je péra tard
Chaque ligne est chirurgicale Plus grand qu'un petit rappeur
Dans un monde de fous, peut-être que j'en suis un
J'ai peur d'en devenir un et de ce que mon pays devient
Ne pas sauver tout le monde
Allons boire un café.
sous un silence assourdissant.
Il reprend son souffle.
Djibril ! Djibril ! Djibril !
Djibril ! Djibril !
Il continue à rapper en chuchotant.
T'as pas sommeil ?
Non, ça va.
J'ai même plutôt l'esprit en ébullition.
Et ta sieste ?
- Je fais partie des gens qui ne dorment pas beaucoup.
Ça n'existe pas.
Je dormirai après ma garde.
- Pour en revenir à ton combat... - Hm ?
Si on creusait un peu ?
Le temps que le café coule.
À moins que ça t'ennuie ?
Ça a l'air de m'ennuyer ?
Tout à l'heure, tu m'as dit :
"le capitalisme induit fatalement un déclin démographique".
Oui.
C'est là que j'ai compris.
Le "miracle économique japonais" n'a pu avoir lieu
qu'en hypothéquant la force de travail du futur.
Pendant les "décennies perdues" qui ont suivi,
la nouvelle génération s'est contentée d'en payer le prix.
- Oui. Ce qui devait arriver est arrivé.
Mari écrit au tableau.
Ce qui m'inspire ceci :
le capitalisme n'est qu'un système
qui fait croire que tout va bien "ici et maintenant".
Ici et maintenant ?
- Dans toutes les villes du monde, travailleurs et consommateurs,
nécessaires aux capitalistes, affluent.
- Les centres névralgiques du capitalisme
où on fabrique et distribue les produits.
Oui.
Le consommateur a le sentiment d'y devenir plus prospère,
mais pour le travailleur que nous sommes la plupart du temps,
c'est un lieu d'épuisement.
Voyons ensuite
ce qu'il y a en dehors de l'ici et maintenant.
Il y a "l'extérieur".
C'est là qu'on pille les ressources
pour produire les biens de l'ici et maintenant,
et qu'on envoie les déchets
générés par cette production-consommation.
Ce sont par exemple
les zones rurales,
le Sud global,
ou les pauvres.
Mais avant toute chose,
la nature elle-même.
Jusqu'au début du XXème,
la nature était considérée comme un gigantesque dépotoir
pouvant stocker et décomposer quasiment à l'infini.
Donc on en est venu à y jeter tout.
- Y compris les problèmes du capitalisme.
On pensait que la nature se chargerait de tout régénérer.
Mais il s'est avéré
que cette capacité de traitement n'était pas infinie.
Quand l'activité capitaliste a atteint ses limites,
pollution et problèmes environnementaux sont apparus.
- Ça me fait penser à la mort par excès de travail, au Japon.
Le karôshi.
Oui.
C'est une forme de pollution sociale générée
par une société qui fait travailler les gens
sans tenir compte de leur capacité de récupération.
Tout à fait.
Le corps humain
est la nature la plus proche de nous.
Le corps fatigue. Il réclame du sommeil.
Il devient irritable. Il a besoin de récupérer.
Mais le capitalisme nous pousse à ignorer les signaux du corps.
Parce qu'aucun capitaliste
n'achèterait une force de travail de mauvaise qualité.
- Exact. Autrement dit,
ne pas réussir à dormir,
c'est déjà le signe que le corps s'est trop adapté à la société.
Si la population vieillit et que la natalité baisse,
c'est parce que
le temps alloué à la récupération physique et mentale,
autrement dit notre temps personnel,
a été réquisitionné pour servir de nouvel "extérieur".
- Le temps personnel est un extérieur qui s'est fait aspirer.
Voilà.
Le capital semble croître
et se multiplier à l'infini
car il vole des ressources à l'extérieur,
pour les intégrer à l'ici et maintenant.
Le capitalisme ne fonctionne donc que dans l'ici et maintenant.
Et à condition que l'extérieur soit infini.
- Or, ce n'est pas le cas. - En effet.
Le capitalisme dépend de la nature pour exister.
Donc en théorie,
dès qu'il dépasse la capacité de traitement de la nature,
il doit réguler son activité pour ne pas s'effondrer.
S'il ne le fait pas,
son existence même est menacée.
- Mais il ne montre aucun signe de régulation.
Alors l'extérieur s'épuise,
et l'ici et maintenant ne fait que rétrécir.
Ce qui était l'ici et maintenant se transforme en extérieur.
- L'accroissement des inégalités dans les villes,
la pauvreté...
Et l'instabilité politique.
Les partis libéraux ne sont plus soutenus que dans les villes,
dans tous les pays développés du monde.
Résultat,
les partis au pouvoir deviennent plus conservateurs.
Pourquoi ?
Parce que l'extérieur est beaucoup plus peuplé,
et que la démocratie ne fonctionne que dans les villes.
Mais pourquoi seulement dans les villes ?
Parce qu'au même titre que le capitalisme
dépend de la nature pour exister,
la démocratie
dépend elle aussi du capitalisme.
La démocratie repose sur les profits du capitalisme,
et ils ne font plus qu'un.
Malheureusement, l'idéal démocratique,
soit la liberté et l'égalité de chaque citoyen,
ne fonctionne que là où le capitalisme performe.
Pour ceux que le système capitaliste a relégués à l'extérieur,
comment ne pas ressentir de la colère et du mépris
envers les citadins qui tiennent de grands discours sur la démocratie ?
Alors même
que le système profite d'eux comme des gens de l'extérieur,
les citadins n'en ont pas conscience.
Pire, ils prennent les gens de l'extérieur de haut,
intellectuellement et moralement.
Voilà pourquoi
les gens de l'extérieur utilisent le système
pour détruire cette hypocrisie
et les confronter à la réalité.
À mon sens,
leur attitude n'est pas forcément illogique.
- Est-ce que tu serais en train de...
D'insinuer quelque chose ?
Selon toi, l'idéal de l'Humanitude est comme l'idéal démocratique :
une jolie façade qui ne tient que par l'argent ?
Ce n'est pas ce que j'ai dit.
Je ne cherchais qu'à éclaircir notre situation.
D'accord...
Elle verse le café.
J'ai le visage d'une...
collègue qui m'est venu en tête.
Pardon.
Je t'en prie.
Continue.
Je te remercie.
Je n'ai pas réussi à finir avant que le café ait coulé.
Le capitalisme continue sans cesse à chercher un nouvel extérieur.
Mais ce n'est pas une quête facile.
Donc ce qui se produit en ce moment,
c'est une grande restructuration de l'extérieur.
Autrement dit,
la guerre.
Oui.
Une fois que ce sera terminé,
l'ici et maintenant sera à nouveau préservé.
Du moins pendant un temps.
Personnellement,
je ne déteste pas le capitalisme.
J'ai même été sauvée
par une culture qui n'aurait jamais prospéré sans lui.
Mais ?
Je pense malgré tout
que le capitalisme est un système intrinsèquement autodestructeur,
qui finira par se bouffer lui-même.
Quand il ne trouvera plus de nouveaux extérieurs,
sa faillite sera inévitable.
Ce n'est qu'une question de temps.
Heureusement ou malheureusement,
je vais pouvoir mourir
sans voir la fin de cette société.
Pour autant, est-ce que tout est bien qui finit bien ?
- J'ai pas du tout l'impression que t'es sur le point de mourir.
- C'est sûrement parce que je discute avec toi.
J'ai un regain de forme.
Merci.
J'y vois beaucoup plus clair maintenant.
On vit dans un système qui nous épuise,
et c'est nous qui faisons tourner ce système.
Oui.
- Tu crois qu'on peut sortir de ce fonctionnement ?
Je ne sais pas.
Dire oui reviendrait à mentir.
Pas tant qu'on appartient à cette société.
Oui...
Mais ça m'a donné un indice.
Lequel ?
- Tant que j'essaierai de résoudre le problème d'argent,
je serai toujours prisonnière de ce fonctionnement.
Probablement.
Le premier piège,
c'est de penser qu'avoir plus d'argent
permettrait de résoudre ci ou ça.
Oui, y a pas d'échappatoire
de l'impossible vers le possible à l'intérieur de ce fonctionnement.
J'ai au moins compris ça.
Même si je sais pas encore ce qu'il y a après.
Craquement
- Oh, tu m'as fait peur ! - Pardon.
Je suis désolé. Je suis en retard.
- Pas de souci, mais... T'es là depuis quand ?
J'ai entendu "la guerre", mais...
je sais pas que quoi vous parlez. Je comprends pas ce que dit la dame.
Oui, je vois...
- Vous voulez prendre votre pause maintenant ?
Euh... Non.
Non, Djibril. Ça va.
- Marie-Lou ? - Oui ?
J'irais bien fumer.
Tu m'en offres une ?
Oui.
Bon... À plus tard ?
OK, à plus tard.
- Y a-t-il un fonctionnement similaire dans le théâtre ?
Entre l'argent et ce que tu ambitionnes de faire ?
Bien sûr que oui.
Mais moi, je ne me bats pas comme toi.
Tant que la pièce reste assez petite,
je peux échapper aux contraintes budgétaires.
- Une pièce à l'internationale, ça reste une petite pièce ?
- La pièce actuelle a un budget relativement conséquent.
Mais je sais qu'au théâtre, dans un cas extrême,
il suffit d'un comédien
et d'un spectateur pour que ça fonctionne.
Et je serais prête à y revenir n'importe quand.
- Une fille de l'équipe va nous quitter pour ouvrir un...
Un petit centre de soins chez elle.
C'est peut-être un peu la même chose.
- Vivre dans un petit monde pour éviter de se détester.
Oui.
C'est une solution possible.
C'est vrai.
Mais toi,
tu ne peux pas te contenter d'être heureuse toute seule, si ?
Si tu pouvais rendre l'impossible possible ici,
ce serait l'idéal, non ?
Tu me trouves trop donneuse de leçons ?
Non.
- Obstinons-nous.
Marie-Lou rit doucement.
Ensemble.
D'accord.
Tu savais
qu'une demi-journée à peine était passée depuis le Q&A ?
Ah bon ?
- Qu'est-ce que le temps, au juste ?
Bonne question...
La nuit se termine déjà.
Oui,
déjà.
Merci.
Hm ?
J'ai passé un moment très précieux.
Moi aussi.
- C'est comme si j'avais été dans le brouillard et maintenant...
il se dissipait.
Même si je suis encore un peu perdue.
Marie-Lou soupire.
Marie-Lou rit doucement.
Tu veux dormir un peu ?
Je peux ?
Des moineaux chantent.
Le pigeon se pose.
Il roucoule.
Voilà.
Maintenant, vous relevez, doucement... C'est ça.
La nuque en dernier. Parfait, super, Bernard !
Françoise, essayez de vous étirer.
Là, les deux bras devant.
Voilà, c'est ça.
Et pour la respiration, c'est bien profond.
Restez dans cet étirement
Et quand vous en avez marre, redressez-vous.
Voilà, dans la respiration.
C'est ça. C'est ça.
C'est ça, Françoise.
- Ça vous ennuierait de m'en donner une ?
Ça va te tuer.
C'est vrai.
- Euh... excusez-moi.
J'espère ne pas me tromper, mais...
j'ai vu votre pièce l'autre soir, au Théâtre 13.
- Vraiment ? - Oui, c'était magnifique.
Merci !
- Je suis resté jusqu'au débat, je vous ai reconnue.
Je m'appelle Damien, animateur.
- Damien, l'animateur. Moi, c'est Mari.
- Votre pièce m'a donné beaucoup de courage.
- C'est-à-dire ?
- Cette cour est un vestige de l'époque
où cet endroit était encore un hôpital psychiatrique.
C'est un endroit qui est à la fois...
fermé et ouvert, ouvert, mais fermé.
Depuis que j'ai vu votre pièce, je me dis
qu'on pourrait faire un meilleur usage de cette cour.
Bonjour.
- Bonjour. - Même si c'est plus trop le matin.
Tu as dormi ?
T'exagères !
- Qu'est-ce qu'il se passe ?
Damien est venu voir ma pièce.
Non, c'est pas vrai...
T'imagines ma surprise ?
J'arrêtais pas de repenser au spectacle et...
Je me demandais ce que Mari faisait ici.
Je suis allé lui parler, et là...
- J'ai pas pu m'empêcher de mettre mon grain de sel.
- Ah bon ? - Vous avez donné des conseils.
- Ils étaient tous penchés en avant, et dans cette position,
l'oxygène n'entre pas bien dans les poumons.
Or, si le cerveau ne reçoit pas assez d'oxygène,
il est plus facilement embrumé.
- C'est tellement agréable. Ça donne envie de dormir.
- D'ailleurs, certains sont déjà endormis.
Allez. Messieurs-dames ?
La séance est finie.
Je sais pas si t'as mangé,
mais on peut déjeuner au réfectoire.
J'ai le droit ?
- Bien sûr. Tu verras, c'est assez bon.
- Marie-Lou !
Quel dommage de ne pas voir votre sourire.
- J'ai l'impression ! - Oui, beaucoup de bien.
Oui, oui, oui...
Je voulais dire quelque chose... Mari crie.
Elle gémit de douleur.
Mari !
Tomoki glousse.
Bonsoir.
Bonsoir.
- Désolé d'arriver si tard. - Je vous en prie.
- L'équipe n'a pas voulu me prévenir avant la représentation.
Vous avez pu lui parler ?
Pas encore.
Elle est sous le coup de la morphine. Elle dort.
Vous savez comment elle va ?
Pas précisément encore.
Elle a de la famille au Japon ?
Ses parents sont décédés.
Et je crois qu'elle n'a pas de frère et sœur.
Grognements plaintifs de Tomoki
- Pardon, c'est mon petit-fils. - C'est un hôpital, ici.
Il doit faire moins de bruit.
Désolé... Désolé...
- Il ne fait que résister à votre brutalité.
Votre voix est aussi forte que la sienne.
Allez, viens.
Il était calme, pourtant.
Allez, viens avec moi.
Tu me reconnais ?
C'est Marie-Lou.
Oui, je te reconnais.
Où est Tomoki ?
- Il va bien. Il est avec Gorô.
Ça y est, c'est parti.
Fait chier...
En japonais :
- Il y a un centre de soins palliatifs près de chez vous.
Quand pourriez-vous y aller ?
- Si possible, j'aimerais avoir au moins une semaine.
Trois jours, ce serait mieux.
La maladie n'attendra pas.
Désormais, votre corps va dicter sa loi.
De semaine en semaine,
votre état risque d'évoluer rapidement.
Vous avez un mental d'acier,
je le sais.
Mais cela n'empêchera pas vos capacités de décliner.
- T'es pas obligée de rentrer. Tu mérites de te reposer.
Si je participe pas à la réunion,
Sophie pensera que j'ai pris la fuite.
- Ah. Compte sur moi. Je vais lui expliquer.
Depuis deux ans, tu prends pas de vacances.
Même elle, elle comprendra.
- Je serai de retour après-demain.
Je vais t'envoyer mes propositions.
Jettes-y un œil.
- Tant qu'à faire, tu devrais aller visiter Kobe
et manger du bœuf de Kobe.
D'accord.
Je dois y aller, OK ?
- Je t'envoie ça avant 20h. - Dors un peu !
Oui.
En japonais : Merci, au revoir.
- Laisse-les là.
Merci.
Désolée,
mais si ça ne t'ennuie pas, je vais me coucher.
J'ai terriblement envie de dormir.
Mais oui, bien sûr.
Tu veux que je te prépare un futon ?
Je veux bien.
C'est dans le placard, là-bas.
OK.
Tu sais comment faire ?
- J'avais un petit ami au Japon, donc je me débrouille.
Première nouvelle !
Des grillons stridulent.
T'as pas faim ?
Pas du tout.
Tu veux commander un truc ?
Oh, non.
Il y a un supermarché dans le coin ? Je peux cuisiner.
Pas dans le coin, non.
Il y a des plats instantanés dans le placard.
Je ne pense pas qu'ils soient périmés.
Et je dois avoir des bières.
- Je vais juste te prendre une bière, alors.
Dans le frigo.
Là ?
Merci. T'en veux un peu ?
Non merci.
T'as mal ?
Non, c'est pour conjurer le sort.
Je vais le garder près de moi au cas où ça me lancerait.
Et toi, tu as dormi un peu ?
- Elle soupire. - Euh... un peu.
Dans l'avion.
Tu es sûre ?
Tu m'avais l'air bien occupée, dans l'avion.
Finalement, j'en veux bien.
Tu décolles à quelle heure, demain ?
20h au départ d'Haneda.
D'accord.
- Je serais bien restée plus longtemps, mais...
Mais non.
Ne t'inquiète pas.
Je sais, c'est facile à dire.
Mais je suis contente que tu t'inquiètes pour moi.
Et je suis très heureuse que tu sois venue.
Moi aussi.
Je suis très heureuse d'avoir pu venir.
Ça va ?
Viens par ici.
Quoi ?
Tu peux garder ta bière.
Assieds-toi.
Tu es super tendue.
Marie-Lou gémit.
On t'a déjà massé la plante des pieds ?
Non.
Ah non, j'ai les pieds sales.
T'inquiète !
Elles rient.
Aïe ! Aïe ! Aïe !
Alors ?
Ça fait mal !
- Ça, c'est les poumons. Tu devrais éviter de fumer.
Marie-Lou gémit.
C'est de la réflexologie ?
À ma façon.
Là où ça fait mal, c'est qu'il y a un déséquilibre.
Hm.
Aïe, aïe, aïe !
Mari rit.
Ça, ça craint.
C'est quoi ?
Les hémorroïdes.
- Oh ! Elles éclatent de rire.
Pardon.
Méchante...
Promis, j'y vais doucement.
- À mon tour. Donne-moi ton pied.
Mari laisse échapper un rire.
Marie-Lou renifle.
C'est bien, comme ça ?
Mes organes sont en piteux état.
Vas-y doucement.
Je comprends.
- Toi, Marie-Lou, tu devrais
te détendre un peu.
Marie-Lou grommelle.
- Il y a un sous-entendu ?
Mari inspire profondément.
- C'est seulement une fois détendue qu'on peut percevoir ses forces,
même les plus infimes.
Thème zen
Elles rient doucement.
Maintenant, mets-toi sur le dos.
Soupir d'aise
- Je savais pas qu'une chose aussi agréable existait.
Rire léger
- Je n'irai pas me coucher tant que tu ne dormiras pas.
Elles rient doucement.
Bonjour.
Bonjour.
Prête à te lever ?
Hm ?
Hm ?
Oui ?
J'aimerais t'emmener quelque part.
Marie-Lou acquiesce.
Des grillons stridulent.
Là-bas, c'est chez moi.
Waouh...
Dire qu'il y a deux jours, on était à Paris.
Pourquoi je me retrouve sur une montagne à Kyoto ?
- Il se passe parfois des choses étranges.
Hm.
Je me demande pourquoi...
Quand j'étais au lycée,
j'avais une amie qui s'appelait Yayoi.
On était déjà au collège ensemble,
mais au fil du temps,
on a compris qu'on se ressemblait,
et on s'est rapprochées.
On sortait en ville voir des films de Godard.
Ah oui ?
Mari verse de l'eau.
- On avait des situations familiales compliquées,
donc elle comme moi,
on s'était juré de quitter cette ville,
de vivre ensemble à Tokyo,
ce genre de promesses.
Dis, Siri.
Minuteur de 2'30".
Mari soupire.
Mais moi,
je n'ai eu le droit de postuler qu'à des facs à Kyoto.
Yayoi a raté les concours pour les facs à Tokyo,
et elle est restée vivre ici.
Moi, j'ai été prise ici,
mais j'ai lâché les études pour aller à Tokyo.
J'ai été hôtesse de bar pendant trois ans
pour me payer des études à Paris.
Ah ouais ?
Il y a cinq ans,
on a joué une pièce à Kyoto,
et Yayoi est venue la voir.
Elle est devenue conseillère municipale.
Elle m'a dit : "J'ai rien compris !",
et elle est repartie en rigolant.
Marie-Lou rit.
Mais depuis, à chaque fois qu'on joue à Kyoto, elle vient.
Elle dit : "J'ai encore rien compris !",
et elle repart en rigolant.
Certaines choses qu'on désire nous échappent,
et d'autres nous sont offertes sans qu'on s'y attende.
Pépiements d'oiseaux
C'est curieux, hein ?
- J'ai envie qu'on continue à discuter.
Oui.
Je sais encore rien de toi.
Pas du passé,
mais de l'avenir.
Oui.
Mais rien ne me vient à l'esprit.
T'as peur ?
De quoi ?
De mourir.
Merci de faire ça.
- C'est-à-dire ?
De te montrer courageuse.
Bien sûr que j'ai peur.
Je sais ce qui m'attend.
Je me suis renseignée plus que de raison.
Il n'y aura plus de miracle.
Ma seule option,
c'est de soulager la douleur
et de disparaître de ce monde.
Sans laisser la moindre trace.
Alors,
ce n'est pas la peur qui domine.
C'est le dépit.
Mari...
Rentre avec moi à Paris.
Viens dans notre établissement.
Je m'occuperai de tout.
On est bien équipés.
Il y a un hôpital du même groupe juste à côté.
On est en lien avec une équipe mobile de soins palliatifs.
Puis, surtout, je serai là.
T'aurais forcément moins d'appréhension
si tu restais au Japon,
et peut-être même moins de douleurs,
mais malgré ça, je voudrais que tu me choisisses.
Je ne peux plus choisir.
Les dés sont déjà jetés.
Un téléphone sonne.
Stridulations
Mari rit doucement.
Stridulations
Mari aspire ses nouilles.
Gémissement satisfait
Stridulations et pépiements
Je les aime al dente.
- Moi aussi. Elles rient.
Un train passe au loin.
Elle fredonne un air.
Chuchotements
- Bonjour. - Bonjour, ça va ?
- Oui, et toi ? - Très bien.
Bonjour.
- Ça va ? - Ouais.
On a beaucoup de points
à aborder. Par quoi on attaque ?
- Je peux commencer ? - Vas-y.
- Je voudrais profiter d'être ici pour m'excuser
pour les propos que j'ai tenus à Sophie
lors de nos précédentes réunions, mais aussi en dehors.
Sophie, je vous présente mes excuses
pour les propos irrespectueux que j'ai eus à votre endroit.
J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour votre travail.
J'espère que vous me pardonnerez
et que nous pourrons continuer à travailler ensemble.
Oublions tout ça.
Merci.
Parfait.
Ne laissons pas les vieilles rancunes s'installer.
Nous avons encore
beaucoup de points à débattre.
Concernant l'usage de l'ancien logement de la direction,
nous allons ajouter une nouvelle initiative.
L'équipe d'animateurs va accueillir une artiste en résidence,
de renommée internationale :
Mari Morisaki, metteur en scène.
C'est une opportunité fantastique pour cet établissement, je trouve.
Elle prendra
une des quatre chambres de l'ancien logement de la direction,
et elle travaillera avec l'équipe des animateurs
pour développer des projets, des ateliers,
pour les résidents.
Je voudrais préciser quelque chose.
Mari travaille tout en se battant contre un cancer de stade 4.
Selon son état de santé, nous contacterons l'hôpital voisin
et le MSP
afin qu'elle poursuive son activité dans les meilleures conditions.
- Je me réjouis de pouvoir vivre au Jardin de la Liberté.
Bienvenue, Mari.
Passons à l'initiative suivante.
Nous aimerions créer, de façon expérimentale,
un café dans ce réfectoire.
Ce serait une variante des handicap cafés,
mais adaptée aux personnes âgées ayant des troubles cognitifs.
Le service serait assuré par les résidents.
L'objectif est de veiller à ce qu'ils puissent
faire de l'exercice debout ou en marchant.
Et l'accompagnement ?
Qui va s'occuper des résidents ?
On ferait appel à des résidents
pouvant se déplacer seuls, sans aide constante.
Les animateurs stagiaires et les familles volontaires
seraient en soutien.
Ça n'impliquera aucune charge de travail supplémentaire
pour l'équipe soignante.
C'est n'importe quoi.
Pourquoi ?
- Et s'il y a une chute ? Qui en assumera la responsabilité ?
Vous la ferez porter à des amateurs ?
- Non, ce sera du ressort de l'équipe administrative.
C'est pas une proposition faite à la légère.
Nous prendrons la décision quand on aura recueilli vos avis.
- L'idée centrale derrière ces initiatives,
c'est en quelque sorte de...
brouiller la frontière
entre l'intérieur et l'extérieur de l'établissement.
Et de rendre la distinction entre le personnel et les résidents
de plus en plus floue.
C'est une supercherie.
Notre travail est difficile.
C'est même pour ça qu'on passe un diplôme d'État.
Pour qui prenez-vous les professionnels ?
- Laissez-moi vous expliquer pourquoi nous faisons ces propositions.
L'équipe administrative et moi-même
avons conclu que nous devions accepter nos limites.
Les formations Humanitude,
nous les espacerons de six mois au lieu de quatre,
afin de prendre en compte la charge que cela fait peser sur le terrain.
Ça signifie que...
comparée au projet initial,
la perspective de voir toute l'équipe formée à l'Humanitude
est reportée de plus d'un an.
Mais ce retard permettra à l'établissement
de souffler un peu.
Nous ne doutons pas que notre établissement
soit engagé dans la bonne direction,
mais nous en sommes arrivés à la conclusion évidente
que nous ne pouvions faire avancer les choses au détriment de l'équipe.
J'en profite pour m'excuser
pour nos réformes trop hâtives, et pour la charge
qu'elles ont fait peser sur vous tous.
Chuchotements
Votre épuisement entraînerait une baisse de la qualité des soins.
La décision que nous avons prise...
C'est d'arrêter de faire semblant d'avoir ce que nous n'avons pas.
Ce qui nous mène à une unique issue,
qui est d'accepter nos limites
et de demander de l'aide extérieure.
Nous ne pouvons plus compter uniquement sur les aides publiques.
Il nous faut le soutien de la communauté locale,
de la famille des résidents,
de tous ceux qui s'intéressent au milieu du soin.
C'est ensemble que nous devons changer.
Petit à petit.
C'est un travail au long cours.
J'aimerais
que vous compreniez deux choses.
La première, c'est que...
en dépit de la baisse de perception
des personnes atteintes de troubles cognitifs,
leur intelligence et leur esprit continuent à vivre.
Et ces personnes ne vivent pas le temps de façon linéaire
comme nous,
mais en pointillés.
Et ce ne sont pas de simples points,
parce qu'ils renvoient tous à des souvenirs qui restent
extrêmement vivides en elles.
C'est pour ça qu'ils veulent
retourner sur leur ancien lieu de travail
ou faire des courses pour leur famille.
Chaque jour, ils font des voyages dans le temps.
Et si on leur dit qu'elles n'ont rien à faire en ce temps-là ?
Forcément,
elles sont perturbées, voire terrorisées.
Et si on leur attrape brusquement le poignet ou le bras ?
Forcément, elles résistent.
Quiconque pratiquant nos métiers
a déjà été surpris de voir avec quelle force
elles peuvent se débattre.
Vous comprendrez donc qu'à partir du moment
où on connaît leur rapport au temps,
la seule chose à faire,
ce n'est pas de les réprimer, mais de les rassurer.
Pour la simple raison que nous sommes ceux
qui provoquent ces résistances.
La deuxième chose...
concerne le corps des résidents.
Si j'ai intégré le milieu du soin,
c'est parce que ma mère a déclaré un Alzheimer précoce.
Ses symptômes se sont très vite aggravés
et elle est décédée deux ans après que la maladie se soit déclarée.
Un mois avant sa mort, quand je lui ai tenu la main,
j'étais surprise de sentir à quel point
ses forces l'avaient quittée.
On aurait dit une autre personne.
J'avais l'impression qu'elle n'était déjà plus là.
Aujourd'hui encore, je tiens la main de résidents proches de la mort.
Et je sens
combien la force qu'il leur reste est infime.
Mais les soignants qui ont accompagné
plusieurs résidents dans la mort savent une chose.
Jusqu'au bout, la flamme de la vie brûle dans leur corps.
Leurs organes fonctionnent. Leur corps est chaud.
Et aussi infime soit-elle, on sent une force dans leur main.
C'est évident, mais jusqu'à la mort, ils continuent à vivre.
Si je peux dire une chose à celle que j'étais,
qui ne voyait la main de ma mère que comme une chose inerte,
c'est qu'être professionnel,
c'est savoir déceler cette force quasi imperceptible.
Oui, nous sommes professionnels,
mais ça ne veut pas dire
que nous pouvons résoudre les choses.
Car ni les troubles cognitifs, ni le vieillissement
et encore moins la mort ne sont résolvables.
Lorsque nous acquérons des techniques et des connaissances,
nous en apprenons en même temps les limites.
Mais tout n'est pas perdu.
Ce que nous pouvons faire,
c'est les accompagner pour préserver la force vitale qui leur reste.
Faire en sorte qu'ils utilisent cette force, non pas pour résister,
mais pour vivre.
Prenez le risque.
Nous sommes là pour vous soutenir.
Ce qu'on a entre les mains en vaut la peine.
Je serais ravie de pouvoir changer avec vous.
Il souffle.
- Elle a toujours été très douée pour les discours.
Rires épars
Moi-même, elle m'a recruté comme ça, autrefois.
Ils rient.
Revenons-en au café inclusif.
L'objectif principal est de permettre aux résidents
de sentir qu'ils peuvent
encore interagir avec le monde extérieur...
Je sais pas si ça a eu son effet,
mais le plus important, c'est de le dire.
Qu'est-ce qu'il y a, Adidja ?
- La location des chambres, ça sera possible quand ?
Tu serais intéressée ?
- Oui, je dois quitter mon logement en urgence, mais...
Quoi ?
- Je voulais savoir si ma famille pouvait venir avec moi.
- Comme dit pendant la réunion,
cette initiative est réservée aux personnes vivant seules.
Ah, oui, OK.
Léo ?
Le chat gazouille.
Léo ?
Il miaule. Léo, non !
Léo !
Il miaule. Léo ?
Léo ronronne. Désolée.
- Il s'appelle Léo ? - Oui.
- Il est mignon. - Oui.
- Il devait pas rester dans ta chambre ?
- Oui, je sais, mais il s'est échappé.
- Léo. Il miaule.
Il ronronne.
OK, tiens.
- Merci beaucoup, madame. - Appelle-moi Mari.
On est colocataires, maintenant.
- Et toi, tu t'appelles comment ? - Adidja.
- Enchantée. - Enchantée.
Elles rient doucement.
Au loin, on chante "Joyeux anniversaire".
Enchantée.
Enchantée.
Cris de joie Applaudissements
Alors...
Moi, c'est Mari, et à partir d'aujourd'hui,
je vais animer des ateliers corporels.
L'objectif du jour,
c'est de retrouver les forces et sensations qui restent en nous.
D'abord, commençons simplement par marcher.
Ils répètent aux patients.
- Bonjour. - Bonjour.
Bonjour.
- Vous ne risquez pas de tomber. Vous êtes soutenus.
- Vous ne risquez pas de tomber. Vous êtes soutenus.
Essayez de relever la tête.
Là, vous allez apercevoir plein de choses.
Essayez de relever la tête.
Vous allez apercevoir plein de choses.
Pépiements
Marchez le plus lentement possible.
Marchez le plus lentement possible.
- L'herbe picote un peu, mais ça fait du bien.
- L'herbe picote un peu, mais ça fait du bien.
- Bonjour. - Bonjour.
- Il y a plus de résidents debout que dans les autres établissements.
Oui.
Notre politique est d'encourager au maximum
la station debout et la marche.
Mais le taux de chutes a augmenté.
- On a choisi de minimiser les risques.
- C'est-à-dire ?
- On pense que le plus gros risque pour leur vie
serait de ne pas faire marcher ceux qui le peuvent encore.
Hm.
- La hausse du taux de chutes est temporaire.
Notre ambition est de favoriser un environnement humain
qui permette de prendre des risques
de la façon la plus sécurisée possible.
C'est ce qui justifie
l'augmentation du coût liée à la masse salariale
réclamée par notre directrice.
- L'ARS fait ce qu'elle peut en ce sens.
Aujourd'hui,
petite nouveauté. Nous allons proposer aux résidents
et à leurs familles de découvrir qui prend soin d'eux.
- Bonjour. - Bonjour.
Voilà.
Notre invité du jour, c'est Djibril,
un de nos aides-soignants, que vous connaissez.
Djibril, pourrais-tu te présenter rapidement ?
Oui.
Je m'appelle Djibril Saïdi.
J'ai 26 ans. Je suis né à Saint-Denis, mais...
avant mon arrivée dans ce monde, mes parents vivaient en Algérie.
- Les plantes de pieds soutiennent tout le corps,
mais en général, on s'en occupe pas.
Massez-les,
pour les réconforter.
Des oiseaux chantent et une brise souffle.
Merci, Micheline.
Si vous voyez des pieds disponibles,
massez-les.
- Pourquoi tu es devenu aide-soignant ?
- Je cherchais un boulot avec des gardes de nuit.
Comme il y a des moments de creux,
je peux écrire les paroles de mes chansons.
Je tiens à dire que j'aime beaucoup mon métier d'aide-soignant.
Et je sais pas si c'est parce que j'étais
proche de ma grand-mère, mais...
tous les résidents sont super gentils avec moi,
et moi aussi, je les adore.
- Vous avez de toute façon... - On t'adore tous.
- Un petit fan-club. - Bravo, Djibril !
- Bisous, Geneviève. - Bravo !
- Je vous propose d'aller discuter dans mon bureau.
- Mais ça fait huit ans, j'ai toujours pas percé...
Vent léger Pépiements d'oiseaux
Elle rit doucement.
Thème doux et mélancolique
Notification
Moi aussi.
C'est important de s'amuser, j'avais oublié.
Oui, je vais le rendre encore plus amusant.
Et ton déménagement ?
Si tu fais ça pour moi, ne te force pas.
Elle envoie un message.
Vous vous ressemblez !
C'est qui ?
Je ne sais encore rien de toi.
Mari grogne.
Elle inspire profondément.
Elle souffle.
Respiration sifflante
Elle renifle.
Elle souffle.
Notification
Carrément.
Elle souffle.
Elle soupire.
Oh...
Hm ?
Je peux savoir ce qui se passe ?
- Là-bas, vous avez des futons, ici, des canapés.
Vous restez faire une sieste ?
Non, sans façon.
Ils rient.
Mais alors...
Ouh !
Tomoki !
Lui, c'est Tomoki.
Elle, c'est Vanessa. Et lui, Damien.
- Enchanté, Tomoki. - Enchantée.
Enchanté.
Tomoki,
je te présente Philippe.
Philippe, je vous présente Tomoki.
C'est un ami très cher.
Tomoki, tu veux bien prendre la main de Philippe ?
Balancez,
balancez !
Philippe, détendez-vous.
Tomoki glousse.
Tomoki commence à crier.
Il glousse.
Il crie.
Ils crient tous les deux.
- Ils s'entendent bien. - Oui.
Tomoki continue de glousser.
Tomoki pousse des gémissements enjoués.
Madame Morisaki.
Madame Morisaki !
Mari grogne de douleur.
Madame Morisaki ?
- Madame Morisaki ? Va chercher un fauteuil roulant.
- Merci, Sophie. - De rien.
- J'ai l'impression que vous n'aimez pas Marie-Lou.
- Je mélange pas le travail et l'affect.
Pourquoi vous la détestez ?
Sophie...
Chantez-moi une berceuse...
jusqu'à ce que je m'endorme.
Sophie...
S'il vous plaît...
Je me sens sombrer.
À la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baignée
Elle soupire.
On dirait un rêve.
En effet.
Je suis votre rêve.
Vous avez l'œil.
- Quelle heure est-il ?
Il est 21h.
Je dois faire mes bagages,
je ne vais pas tarder.
Je comprends.
Ce sera votre première fois dans le sud de la France ?
Non.
Je connais Nice et Avignon.
J'y suis allé pour les études et pour le travail.
Mais je vais découvrir Marseille.
Je vois.
Vous devez avoir hâte.
Où est Tomoki ?
Il est à côté.
- Avec Marie-Lou ?
Oui.
Elle joue au backgammon avec lui.
Rires légers
- Oubliez ce que je vous ai dit l'autre jour.
Je me demandais juste comment vous léguer ce que j'ai,
à vous et à Tomoki.
Gorô acquiesce.
Même si je n'ai pas grand-chose.
- J'imagine que vous n'avez pas eu de bonnes relations avec votre père ?
C'est quoi,
cette psychologie de comptoir ?
Gorô rit doucement.
- Moi-même, j'aurais sûrement pu en faire plus pour ma fille.
Mais...
je ne vous considère pas comme ma fille.
Non.
Et je suis ravie de l'entendre.
Ma fille, c'est ma fille.
Vous, c'est vous.
Dès mon retour de Marseille, je reviendrai vous voir.
Gorô, je vais vous créditer
comme comédien principal et co-metteur en scène.
À l'avenir, vous êtes donc libre de modifier la pièce à votre guise.
J'aurais dû le faire plus tôt.
"Prenez soin de vous" ou "bon rétablissement", ça me va.
Il émet un petit rire.
Il acquiesce.
- Peu importe que vous ne puissiez rien laisser.
Grâce à vous,
j'ai fait un tas de choses incongrues pendant les répétitions,
et je me suis bien amusé.
Pourquoi vouloir plus que chacun de ces instants ?
Je repasserai sans faute.
On frappe à une porte.
Merci encore.
- Marie-Lou : - De rien.
Nous allons devoir vous laisser.
Bienvenue.
Merci.
Viens.
Tomoki sait parler.
Je le découvre aussi.
C'est quoi, les règles du backgammon ?
- Aucune idée. Rires
Je vois.
Et la douleur ?
Elle irradie doucement.
Les médicaments font effet.
D'accord.
Tu veux manger quelque chose ?
Pas pour le moment.
- Quelque chose que t'as envie de faire ?
Que j'aurais envie de faire ?
Peu importe quoi.
Discuter avec toi.
Oui, moi aussi.
Toute la nuit. Tu veux bien ?
Oui.
Je vais encore te priver de sommeil.
T'en fais pas.
Je peux dormir un peu, avant ?
Marie-Lou acquiesce.
Mari renifle.
J'aimerais bien marcher.
Tu veux bien me masser les mollets ?
Marie-Lou rit.
Oui.
Attends...
Mari,
tu penses que tu vas pouvoir continuer l'atelier ?
- Pour qui tu me prends, Marie-Lou ?
Mari rit doucement.
Tu sais...
Selon Damien, l'atelier profiterait non seulement aux résidents,
mais peut-être encore plus à l'équipe.
Moi, je suis d'accord avec lui.
Une porte s'ouvre.
- Mari : - Merci.
Vent dans les feuilles
Juste au cas où.
Dis.
Hm ?
Tu n'aimes pas Sophie ?
- J'évite de mettre trop d'affect dans le travail, mais...
Mais ?
J'ai du mal avec elle.
Elles rient.
Ne le prends pas mal, mais...
Hm ?
- Vous vous ressemblez un peu, non ? - Oh...
Tu m'énerves.
Rires complices
Thème paisible
À Kyoto...
Oui ?
- Je t'ai dit qu'on recevait parfois des choses inattendues.
Ouais.
T'as dit aussi que tu pouvais plus choisir.
Je me trompais.
La preuve,
je crois que j'étais prête pour notre rencontre.
Comment ça ?
Quand on s'est rencontrées,
j'étais préparée à ne pas te laisser filer.
Si c'est le cas, j'ai eu une belle vie.
Tu parles au passé.
Ça y est, j'ai le droit.
Non.
Tu es dure.
C'est pareil pour moi.
Tout ce que j'ai fait et pas fait, c'était pour me préparer.
Et maintenant,
à quoi on se prépare, toi et moi ?
- Qu'est-ce qui nous attend ?
J'ai hâte de le savoir.
Oui.
Découvrons-le ensemble.
- Gorô : - Je suis content qu'il fasse beau.
Qu'il fasse beau.
L'acoustique est compliquée.
- Merci à toutes et tous d'être venus.
J'espère que ce sera l'occasion
pour les résidents et leurs familles,
mais aussi pour les habitants et les acteurs locaux,
de mieux nous connaître.
Pour ça, je vais vous présenter notre invitée du jour.
Notre infirmière ayant le plus d'ancienneté :
Sophie Lefèvre. On peut l'applaudir.
Applaudissements
Merci. Merci.
Merci. Merci beaucoup.
Sophie est très occupée, mais elle me rejoint
en prenant une demi-heure sur sa pause,
donc merci beaucoup, Sophie. Vas-y.
Après cette rencontre, dans la cour de notre établissement,
vous pourrez voir une représentation exceptionnelle
d'une pièce mise en scène par notre artiste résidente,
Mari Morisaki.
Il n'y a plus de représentations à Paris,
nous sommes chanceux de les avoir avec nous.
Je vous conseille d'y assister,
c'est magnifique.
D'habitude, je pose les questions, mais depuis longtemps, j'avais envie
de partager cette joie avec d'autres.
Et aujourd'hui,
c'est notre chère directrice qui a souhaité s'en charger.
Marie-Lou Fontaine ! Voilà.
Applaudissements
Bonjour.
Bonjour.
- Je suis très reconnaissante à Vanessa
de m'accorder cette chance.
Alors...
Elle cherche ses mots.
Sophie...
Pour commencer, vous nous avez apporté cette photo
d'un moment marquant de votre existence.
Pouvez-vous la commenter pour nous ?
- C'est une photo de ma remise de diplôme.
- Devenir infirmière était quelque chose
de très important pour vous ?
Oui, très.
Ma mère était infirmière aussi.
Elle m'a élevée toute seule.
J'avais un profond respect pour elle et pour ce métier.
Hm.
Comment a démarré votre carrière ?
J'ai tout de suite commencé ici.
C'était encore un hôpital psychiatrique.
- Pourquoi vous avez voulu devenir infirmière en psychiatrie ?
Je voulais aller
là où il y a le plus besoin d'infirmières.
Je pensais que ça me permettrait de faire mes preuves.
Quand j'y repense, j'étais pleine d'illusions.
Et un peu trop sûre de moi.
- Pourquoi ? Quelles étaient les réalités du terrain ?
- On m'avait dit que les choses s'étaient améliorées
après la loi de 1990, mais...
On avait de plus en plus de patients
et de dossiers à remplir.
Tout le personnel était sur les genoux.
On manquait de lits,
des patients pas encore guéris étaient renvoyés chez eux,
pour revenir dans un état chaque fois plus grave.
C'était le cercle infernal.
Les mots me manquent pour décrire ce que c'était.
- J'imagine que, malgré ces conditions,
vous donniez le meilleur de vous-même.
Évidemment.
Mais il y a une limite à ce que je pouvais faire.
Je prenais un jour après l'autre, sans réfléchir.
Au final, l'hôpital a fermé,
et des tonnes de patients
ont été foutus dehors sans avoir été soignés.
Tout est en ordre.
Merci beaucoup.
- C'était comment, par rapport à avant ?
- Une chose est sûre, c'est que...
c'était beaucoup moins violent qu'en psychiatrie.
Mais quand je vois
un résident qui délire,
des souvenirs du service psy remontent et je me demande
ce que sont devenus tous ces patients foutus dehors.
Pour ça, c'est une chance de pouvoir accompagner
la plupart des résidents jusqu'à la mort.
Désolée de parler de ça.
J'espère toujours que ça se passe le plus paisiblement possible.
Afin que ça soit une chance pour les résidents aussi.
Mais c'est toujours très difficile.
Oui...
Une personne applaudit.
Les applaudissements continuent.
Bonjour.
Je m'appelle Gorô Kiyomiya.
Et je suis un comédien japonais.
Je suis content qu'il fasse beau.
Ça m'intéresse pas vraiment.
- Jouer une pièce en plein jour, c'est comme être nu sur scène.
Mais ce dont je vais vous parler
n'est pas sans lien avec ce lieu.
Connaissez-vous le mot manicomio ?
Ça veut dire "hôpital psychiatrique" en italien.
On m'a dit que ce bâtiment en avait été un autrefois.
En Italie, il n'y a plus aucun manicomio.
C'est un dénommé Franco Basaglia qui en est à l'initiative.
Basaglia disait ceci :
"Les gens bien portants sont-ils vraiment vivants ?"
Tomoki réagit.
J'ai envie de le répéter :
"Les gens en bonne santé sont-ils vraiment vivants ?"
Mais alors qui sont ceux
qui sont réellement vivants ?
Grelots
Si je vais à l'hôpital en vous laissant dormir,
je vais passer pour un fou.
Percussions
Quand l'aliéné a réintégré la société,
il a tué sa femme.
Triangle
C'est regrettable.
Percussions
Il a tué ses parents ?
C'est possible aussi.
Car dans ce manicomio,
le seul avenir qui lui reste, c'est la mort.
Soit il se tue,
soit il tue ceux qui l'enferment.
Il choisit forcément l'un ou l'autre.
Si les familles,
les collègues,
les amis,
la société tout entière rejettent les aliénés,
cela se reproduira encore et encore.
Donc on devrait les enfermer ? Non.
Sommes-nous sains
et eux fous ?
Tomoki glousse.
Non !
Il y a de la folie en chacun de nous.
Tomoki crie.
Oh oh oh !
Il grogne d'effort.
Oh...
Tomoki gémit.
Oh !
M. Murano, ça va ?
Tomoki gémit.
M. Murano, vous avez mal quelque part ?
Tomoki rit.
Moh !
Tomoki glousse.
- Je suis avec vous. On va vous relever doucement.
Venez avec moi.
C'est gentil, Agatha, mais c'est pas le moment.
- Djibril, laisse-la faire.
Ça va, Philippe ?
Vous voulez vous relever ?
Vous voulez essayer de vous relever ?
Merci, Agatha.
Pépiements d'oiseaux Brise
- Tomoki : - Hm ? Oh...
Hm ?
Clochette
Tomoki rit.
Oh...
- Il y a de la folie en chacun de nous.
Vous voyez...
De près,
personne n'est normal.
Ça va ?
Tomoki émet un petit cri.
- Ouvrir les portes des asiles, ce n'était pas suffisant.
Nous allons ouvrir une autre voie possible
pour notre monde.
L'intérieur
et l'extérieur, il faut tout mélanger !
Percussions
Oui.
Oh !
- Il est peut-être temps d'arrêter ?
Loin de là !
Léo miaule.
Percussions
- Le pire "peut-être"
est un risque qui pétrifie toujours les gens de peur.
Mais il existe un autre "peut-être".
C'est celui qu'on nomme...
espoir.
Cet espoir,
qui comporte un risque d'échec,
suscite forcément
de multiples déconvenues.
C'est le seul "peut-être"
qui peut nous offrir un avenir meilleur.
Je veux vivre.
Oui.
- Comment pourrions-nous
ne pas choisir ? Par peur ?
- Il n'y a pas mieux que ce monde, c'est évident.
Elles rient.
Non ?
Si.
Il y a de quoi.
Je veux rester.
Tu restes autant que tu veux.
- Allons chercher le courage en chacun de nous.
Ne serait-ce qu'une once.
Ce sera la torche
qui brise l'obscurité.
Et c'est là...
que nous nous rassemblerons.
Mari soupire.
Chacun viendra
avec son courage.
Nous nous ferons des promesses
pour soutenir nos courages
timorés.
Percussions
Percussions et applaudissements
Gorô est essoufflé.
Gorô souffle. Tomoki rit.
Chant des cigales
Gorô reprend son souffle.
Tomoki glousse.
Chant des cigales
Petit rire de Tomoki
Hm !
Il glousse.
Moh ! Oh !
Meh !
C'est bien.
Tomoki glousse.
Thème doux et mélancolique
- On essaie de marcher le plus lentement possible.
Le plus lentement possible.
En adaptant sa vitesse
à la personne la moins rapide.
- On adapte sa vitesse à la personne la moins rapide.
- N'ayez pas peur de tomber, vous êtes soutenus.
- N'ayez pas peur de tomber, vous êtes soutenus.
D'accord, Mireille.
- Levez la tête, regardez autour de vous.
- Levez la tête, regardez autour de vous.
Observez ce qu'il se passe.
Oui, et ensuite,
on va faire votre toilette
avec Djibril.
Vous me faites un sourire ?
Ça me fait plaisir.
- Mme Becker, on attend que Mme Falcone ait terminé
deux petits cafés,
et nous, on va les déposer sur la table qui est juste là.
Voilà, parfait. On prend le petit plateau.
Et ça donne toujours le sourire de voir le café arriver.
Voilà.
Bonjour, Mme Le Breton.
Je suis Djibril.
Vous êtes belle.
- Mireille m'a demandé de ne pas réveiller Marie-Lou.
Léger brouhaha dans la salle
Bon, on va commencer.
Moh !
Tomoki glousse.
Il grogne d'effort.
Il glousse.
Tiens.
Oh !
Gémissement joyeux
Elles éclatent de rire.
- C'est pas possible. Attends.
Non.
Thème zen
Reprise de "À la claire fontaine"
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