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Je n'ai pas soutenu votre candidature.
J'estime que ce n'est pas une fonction pour une femme.
C'est un métier où il faut de la poigne.
Néanmoins, il m'a été demandé de vous trouver une affectation.
J'ai donc là votre lettre de mission.
Prouvez votre valeur et nous verrons d'ici deux ou trois ans
si nous pouvons vous trouver quelque chose de moins extrême.
Je ferai de mon mieux.
De toute façon, je doute que vous passiez le premier trimestre.
Vu votre passé, nous ne pourrons accepter aucun écart.
Alors, soyez exemplaire.
Je trouve que la République a été bien généreuse, mademoiselle.
Il est temps de payer votre dette.
"J'ai enfin eu mon affectation.
"Avec près d'un mois de retard.
"La route a été longue.
"L'hiver m'a paru déjà percer derrière l'automne,
"mais je vis en hiver depuis si longtemps.
"J'ai traversé la France, j'avais oublié ce pays.
"Ici, le ciel est bas et la terre est grasse.
"De toute façon, je n'aurais pas pu rester
"plus longtemps à Paris, j'y ai trop de souvenirs.
"Peut-être suis-je seulement en train de les fuir.
"Quoi qu'il en soit, je me suis donné mission de servir nos idées.
"L'ignorance fait tant de mal.
"J'aurais aimé que tu sois là, nos rires vont me manquer.
"Éternellement. Louise."
Bonjour, madame.
Vous pourriez me dire où trouver le maire, s'il vous plaît ?
Tu m'emmerdes, Joseph !
- Rémi, reviens. - Je te dois des sous, je sais !
Fais pas ta mauvaise tête.
Tu comptes me rembourser ?
Excusez-moi.
Vous sauriez où je peux trouver M. le maire ?
C'est qui qui demande ?
Louise Violet, comme la couleur.
Je suis la nouvelle institutrice.
Le dernier à avoir fait la classe chez nous,
c'est le vieux Millard.
Il est mort avant que je sache marcher.
Personne n'a fait la classe depuis ?
C'était pas encore obligatoire.
Faire des lois, ça rend pas les choses possibles.
Il y avait bien le curé, le dimanche, après la messe.
Mais même ça, ça s'est perdu.
Millard est mort des poumons.
J'espère que vous supportez le froid, parce que...
...l'hiver, ici, c'est pas Paris.
Alors comme ça, vous savez lire et chiffrer ?
J'ai fait l'École normale.
Les femmes à l'école, je vois pas ce que ça a de normal.
Si vous avez besoin de bois, c'est ici.
Et les outils, dans l'atelier en face.
Sinon, derrière, c'est chez moi.
Je dors à l'étage, la mère en bas.
Elle vous fera la soupe, le temps de vous installer.
Et ma chambre ?
J'ai fait construire un nouveau bâtiment pour les bêtes,
vous avez de la place. Mais Marguerite reste avec vous.
Elle vous réchauffera.
Pour le salaire, c'est 700 francs.
Mal payer ceux qui enseignent, c'est vouloir les dégoûter du métier.
Un jour, ils finiront par vous en donner pour leur argent.
C'est-à-dire bien peu.
Nous, on n'a rien demandé.
Au fait, instituteur, ici,
ça fait que des moitiés de journée.
Vous serez aussi secrétaire de mairie, fossoyeur et bedeau.
Fossoyeur et bedeau ?
C'est la loi.
"Post-scriptum :
"Je t'enverrai des photographies dès que je pourrai.
"Il me faut tout d'abord
"rencontrer celles et ceux qui habitent ici.
"Le maire m'a signifié que l'école n'était pas dans leurs habitudes.
"Mais j'ai bon espoir de les convaincre que je suis là pour eux."
Bonjour.
Bonjour.
Bonjour.
Bonjour.
Je suis la nouvelle institutrice.
Hé !
Monte.
- Bonjour, mon père. - Bonjour.
Bonjour.
Bonjour, je suis...
Louise Violet, comme la couleur.
C'est un petit village, tout se sait vite.
Je suis le Père Francis.
Depuis quand les missionnaires de la République portent des jupes ?
Depuis quand les curés portent une barbe d'ermite ?
Certaines affectations ne sont pas des promotions.
Mais il y a moyen de se rendre utile. Ah, le confessionnal est ouvert
tous les matins.
Je ne fréquente plus les églises.
C'est rare pour un bedeau.
Je m'occupe moi-même du ménage, pour la messe, je me débrouille,
mais pour les baptêmes et les communions, vous ferez un effort.
Regarde-la.
Faut gagner épais pour avoir ça sur le dos.
Tenez.
- Bonjour. - Bonjour.
Je suis Thermidor, c'est comme ça qu'ils m'appellent.
Je suis passé hier, vous n'étiez pas là.
Ça va être tout le temps comme ça ?
Deux lettres en deux jours,
c'est plus qu'un préfet.
Vous n'avez personne pour vous aider ?
J'ai l'habitude de me débrouiller seule.
C'est de l'encre qui coule dans vos veines ?
À cause de gens comme vous,
ils vont nous équiper avec des vélocipèdes.
- On va être ridicules. - Pour les timbres.
Merci.
Tu as les œufs ?
Allez, viens, on se dépêche.
Vous pourriez profiter de votre tournée
pour prévenir de l'ouverture de l'école ?
Bien sûr.
Vous verrez, on est bien chez nous.
Avant, pour calmer le peuple, il fallait trancher les têtes.
Maintenant, on lui offre
du baratin, des guirlandes, le monde change.
Tu vas peut-être être invité, Joseph.
"1 500 maires seront conviés à Paris."
Merci, Marthe.
"Pour fêter le centenaire de la Révolution autour du phare du progrès
"de M. Eiffel.
"En présence de Thomas Edison et Buffalo Bill."
Il y aura de l'électricité partout. Ce sera le jour en pleine nuit.
Bon, c'est un conseil municipal ou une lecture de la presse ?
Ceux qui écrivent ça s'engraissent sur notre dos.
Ça sert à quoi ces modernités ? À rien.
Ça n'a pas empêché
le phylloxera dans la vigne.
Si t'aimes pas notre terre, Rémi, fallait rester chez toi.
Je suis né à 10 km d'ici.
C'est ce que je dis : c'est un autre pays.
On devrait tuer le cochon et le partager,
ça vaudra mieux que se bouffer le nez.
Bonne nuit.
C'est vrai que l'institutrice ouvre sa classe demain ?
Mon problème, c'est pas l'école,
c'est la mairie, l'État donne pas assez, il faut hausser les impôts.
Je peux plus rien payer avant le printemps.
Tu feras le cantonnier avec ton fils, il a de bons bras.
Il apprendra toujours plus là qu'à la classe.
- Qu'est-ce que tu fais là ? - Tu as une envie d'école ?
Je suis venu travailler le bois.
Ton père le sait ?
J'ai dit que j'allais poser des gluaux en forêt.
Tu préfères le rabot aux grives ?
Hm.
C'est une bonne planche. La pervertis pas.
- L'école est obligatoire. - C'est la loi.
Soit vous m'envoyez les enfants,
soit j'appelle les gendarmes.
Pour l'instant, vous êtes une étrangère.
Faites ça et vous deviendrez une ennemie.
- "J'espérais être attendue. - Je me suis trompée.
"Je ne suis pas la bienvenue.
"Les semaines passent et les enfants ne viennent pas.
"Ai-je déjà échoué ?
"Ce monde n'est pas le mien, je le découvre.
"Il a ses propres règles.
"Nos idées ne sont pas arrivées jusque dans les campagnes.
"Il n'y a pas de volonté d'école.
"La loi sur le travail des enfants
"a peut-être fait avancer la cause des fils d'ouvriers,
"mais ici, rien n'a changé.
"Le bonheur des paysans est un mensonge.
"Pour les petits, c'est un esclavage.
"Nos volontés de progrès et de justice sociale ne se suffisent pas.
"Encore faut-il convaincre de leur bienfondé.
"Mais je ne parviens même pas à être entendue.
"Les enfants sont ici condamnés à reproduire les gestes de leurs parents
"et travaillent de l'aube au crépuscule.
"Et c'est pire pour les filles.
"Comment pourraient-elles devenir des citoyennes de la République
"sans être instruites ?
"Comment prétendre au droit de vote
"sans avoir eu le droit à l'instruction ?
"Comment bâtir une société meilleure si personne ne veut apprendre ?
"Quel gâchis."
Tu es ici chez moi, alors tu manges.
Pour travailler, faut croûtonner.
Merci.
C'est pas tes bancs qui les feront venir.
Faut aller débusquer les petits chez eux et convaincre leurs parents.
Vous croyez que j'ai pas essayé ?
Personne ne daigne me regarder.
Tu vas abandonner sans te battre ?
Tu as mal aux pieds ?
C'est moi qui ai mal, en quoi ça te concerne ?
Si tu veux de nouveaux sabots, je t'en fabrique.
J'ai jamais rien demandé à personne, je vais pas commencer.
Et si je devais demander,
je demanderais ce que fait une fille comme ça
dans un coin comme le nôtre.
Je le trouve bien généreux, le bon Dieu.
Des comme ça, il en passera pas beaucoup par chez nous.
Si tu prends pas la place,
c'est un autre qui l'aura.
Occupe-toi de ton tricot.
Et si tu veux qu'elle reste, il faut la contenter.
Faut que les petits aillent à sa classe.
Je sais pas si c'est une bonne idée.
Je ne suis pas très à l'aise sur vos planches.
Il ne faut jamais arrêter de ramer, sauf quand ça descend.
La mère a raison,
faut leur parler dans les yeux aux gars d'ici.
On va faire une vraie tournée officielle.
Et elle est longue votre tournée ?
Les paysans ça habitent pas au village.
Puis c'est un pays de creux et de grimperies.
Faut compter la journée.
Si vous vous arrêtez tout le temps, on sera pas rentrés pour la nuit.
Vous la faites souvent cette tournée ?
J'ai toujours aimé le grand air.
Gamin, je voulais être compagnon charpentier.
Goûter la soupe de poissons à Marseille,
l'omelette au lard en Lorraine,
la galette en Bretagne.
Puis ça s'est mal goupillé,
alors je suis toujours là.
Si c'est ce que vous vouliez être,
pourquoi vous ne l'avez pas fait ?
On se raconte nos secrets ?
C'est ça que vous allez leur demander d'oublier aux petits.
Le patin à glace, les boules de neige,
la pêche à la grenouille,
les balades dans les près, la liberté.
Je les ai surtout vus travailler.
La liberté, c'est de pouvoir choisir la vie qu'on veut.
Derrière ces arbres, c'est la ferme de Roger Feuillant.
Une bourrique, mais qui a deux enfants.
À vous de le convaincre, mais vous êtes chez eux.
Acceptez ce qu'ils vous offrent et buvez quand ils boivent.
Vous refusez jamais.
- On n'est pas tous égaux. - On l'est en droit.
Pour le reste, tout est inégalité. Raison de plus pour les atténuer.
On n'a pas de sous pour votre écolage.
On mérite pas.
Les choses ont changé, l'école est gratuite.
Gratuite, laïque et obligatoire.
C'est ça, la République.
D'accord, mais à la fin, c'est qui l'autorité ? Vous ou moi ?
Vous, bien sûr.
Pourquoi vouloir faire mieux que son père ?
Quand il en saura plus que moi,
il me foutra dehors.
Il n'en saura pas plus,
il saura d'autres choses.
Et il sera déjà riche de votre instruction.
J'ai déjà du mal à nourrir ma famille,
alors, sans mes fils...
Le calendrier scolaire est aménagé en fonction des travaux des champs.
C'est tous les jours de l'année.
Puis payer l'instituteur coûte à la commune.
Ça ne coûte pas plus cher à l'État qu'un forçat.
Ça prouve bien que ça sert à rien.
- Je sais ni lire ni écrire. - Je m'en porte pas plus mal.
L'école prépare au changement et au progrès.
Es-tu sûre que ton progrès soit un progrès ?
Avec vous autres, c'est toujours mieux demain.
Savez-vous distinguer le chiendent du ray-grass ?
- J'en doute. - Non, mais je veux bien apprendre.
Le pire, c'est vos silences.
Pleins de supériorité.
Pendant que tu donnes ta classe sans suer,
ma femme et ma fille cousent la nuit pour les magasins parisiens.
Je laboure mon lopin le dimanche.
Les autres jours, je travaille chez les autres.
Dans cette vie, on n'a pas le temps d'apprendre à lire.
Moi, je suis pas contre.
Mais je vous propose un marché.
Vous m'aurez ces deux si vous nous aidez pour l'autre.
Le médecin ne peut pas venir et ma femme a déjà perdu les eaux.
Vous avez bien fait de venir.
Avec toutes les lettres qu'elle reçoit, elle doit pas s'ennuyer.
Tu me diras, elle en envoie plus qu'elle n'en reçoit.
Pour écrire autant, faut pas être fainéant.
Et toi, t'es quoi ?
Je suis un fonctionnaire, comme l'institutrice.
Et toi, qu'est-ce que tu en penses de l'institutrice ?
Elle crache trop d'encre, mais je l'aime bien.
Puis c'est une femme moderne, elle fait même de la photographie.
Peut-être même elle me fera mon portrait.
T'entends ?
T'entends ?
C'est une fille !
Merci.
On l'appellera comme vous.
Quand on tient un bébé comme ça, c'est qu'on aime les enfants !
Vous en avez ?
On se raconte nos secrets ?
Elle ira à l'école, mais il va falloir la rendre.
Allez !
Ouais !
Wouh !
- Bonjour. - Bonjour.
Bonjour, madame.
Bonjour.
On vous a fait de la soupe.
Merci.
Vous croyez pouvoir rendre nos petits plus heureux que nous ?
Elle comprend tout très vite.
Elle est faite pour donner de l'orgueil à son père.
Elle pourrait peut-être faire institutrice.
Tu veux venir à l'école ?
Oui, madame, je voudrais apprendre des choses.
Si tu veux apprendre des choses, la classe est le bon endroit.
Et moi ?
Lire et écrire, vous pouvez m'apprendre
ou c'est trop tard ?
Il n'est jamais trop tard.
Tu es prête ?
C'est la première lettre de l'alphabet,
tu fais un rond et une petite queue.
Peux-tu me donner trois mots qui commencent par "A" ?
- Euh... "artichaut". - Hm.
"Avoine" et "anniversaire".
Il demande si c'est ici l'école.
"Il s'est passé quelque chose.
"Si j'étais croyante, je parlerais de miracle."
Bonjour.
"Depuis la naissance de la petite Louise, les regards ont changé.
"Mes talents de sage-femme semblent m'avoir rendue crédible.
"Le monde est là autour de moi,
"et je désire à nouveau le capturer pour l'offrir aux yeux de tous."
"J'ai retrouvé l'envie de témoigner.
"La beauté est partout,
surtout dans le regard des enfants.
"Leurs visages s'inscrivent les uns après les autres dans ma classe."
Je vous donne une lettre,
vous l'écrivez,
et vous me donnez des mots qui commencent par cette lettre.
"Bouton".
"Maman."
Le "pain".
"Truite".
- "Tarte." - "Raton-laveur."
"Juin.
"Juillet."
"Le maire est un allié précieux."
"Joseph".
"Et mon élève le plus assidu.
"C'est la démonstration de ce que nous pensons.
"Les capacités sont partout.
"L'hiver aura été rude,
"mais les premiers signes du printemps sont là.
"Les enfants prennent plaisir à venir
et les progrès sont spectaculaires."
- Tu es en retard, Roger. - Désolé.
On n'est pas en retard à l'école.
Firmin. 7 fois 7 ?
7 fois 7 = 49.
Flore, 5 fois 5 ?
5 fois 5 = 25.
Très bien.
- Jeanne, 6 fois 6 ? - 6 fois 6 = 36.
3 fois 2 = 6.
3 fois 3 = 9.
4 fois 4 = 16.
"Tu serais impressionné.
- "Tous veulent apprendre." - 6 fois 9 = 36.
"Ils attendaient qu'on leur tende la main.
"Si tu voyais,
"l'école s'inscrit dans les habitudes,
"mais le chemin est encore long.
"Je me suis jurée de ne laisser personne au bord de la route.
"Le matériel qu'on m'avait promis est arrivé.
"Cela aura pris des mois et je commençais à désespérer.
"Je vais enfin avoir les moyens de mes ambitions."
La France est un hexagone, elle a six côtés.
Un, deux, trois, quatre, cinq
et six.
Dont trois donnent sur des mers :
la Manche, l'océan Atlantique et... Flore ?
La Mé-di-ter-ra-née.
Nos principales montagnes sont ? Lucette ?
Les Alpes et les Py...
Pyrénées.
- Pyrénées. - Bravo, Lucette.
Et Victor.
Il faut connaître sa géographie car la France est notre pays,
notre nation.
Maintenant, chacun va me donner le nom d'un département.
Pour l'instant, vous lisez, mais il faudra l'apprendre par cœur.
Roland, tu commences ?
La Côte-d'Or.
Le Var.
"Je n'oublie pas.
"Je n'oublierai jamais.
"Mais j'ai l'impression d'être utile.
"Cela me permet de continuer, d'accepter de vivre.
"Malgré les souvenirs et la douleur.
"Malgré la vie que l'on m'a volée.
"Je suis vivante.
"Je ne le veux pas, mais je ne peux le nier.
"Vivante.
"Alors, autant que cela serve à quelque chose."
Seine-et-Marne.
Le Cantal.
Quel est le plus haut sommet français ?
Non, mauvaise réponse.
Arrêtez ça !
Venez aux meules !
On a besoin de bras !
M'obligez pas à venir vous chercher !
Allez, remuez-vous !
Rémi, c'est pas un mauvais gars, mais il est marqué.
Quoi qu'il fasse, il échoue.
J'ai lu la lettre du notaire,
pour payer, il a dû vendre une partie de ses terres
et ça fiche un coup, ça.
Commencez par celle-là.
Honorine dit que c'est un "maudit du bon Dieu".
Laisse le bon Dieu tranquille et mets un peu d'huile de coude.
À ce rythme-là, on y sera encore à Noël.
Quand il pleuvra, vous rirez moins.
Pourquoi tu veux qu'il pleuve ?
Qu'est-ce que t'y connais ?
Quand il est comme ça, réponds pas,
sinon, tu dérouilles.
Allez, au travail.
Il faut monter les meules.
L'instruction, moi, je veux bien,
mais les enfants de paysans, ça doit faire les foins.
Paraît qu'elle écrit des lettres tous les jours.
Seule, à se réchauffer au courrier. C'est pas une façon d'être.
Pour sûr que Joseph va vouloir la fricasser.
Si on finit, j'offre une bouteille à chacun !
On dirait un coq dans sa basse-cour.
Mari d'institutrice, ça fait du revenu en plus.
Marthe va t'en faire une bru.
Il paraît même que M. le maire retourne à l'école.
Après, ce sera quoi, les cours de french cancan ?
Ma mère avait raison, seuls les riches ont des caprices.
Allez, allez !
Une bouteille à chacun !
Un ! Deux ! Trois !
Les mains comme Jésus-Christ. Un, deux, trois.
Et les jambes des grenouilles. Un, deux, trois.
Un, deux, trois.
- La rive n'est pas loin. - Comme ça, tu couleras pas.
- Merci pour lui. - Hm.
Je t'emmène, si tu veux.
On ira pêcher la grenouille. C'est trop marrant.
Flore, dépêche-toi, allez.
Tu veux venir ?
- Tu as trouvé une place, Flore ? - Oui.
Allez, on continue. Un, deux,
trois.
T'as une envie d'école ?
- Un, deux, trois. - Vous allez atteindre l'Amérique.
La gapette, c'est pour les ouvriers.
- Le compagnon, ça porte le chapeau. - Un, deux...
On n'est pas leur priorité.
Si elle n'avait pas insisté, on n'aurait rien eu.
Ni livres ni tableau, peau de balle !
Elle a même dû acheter des craies de sa poche.
De sa poche ?
Rémi, viens donc boire un coup !
- Pas le temps de bavasser, moi ! - Il s'agit pas de causer,
mais de prendre une décision.
En attendant, l'institutrice,
elle rend Joseph un peu plus généreux.
Tiens.
N'empêche qu'elle demande carrément de construire une école.
Mais le ministère veut rien entendre.
Comment tu sais ça, toi ?
Je lis son courrier.
Et... elle a du style.
Mieux que le journal.
Elle devrait pas être à l'école, la petite ?
On l'envoie un jour sur deux, sinon, elle perdra le goût du tra...
Houlà.
J'en connais un qui va se faire engueuler.
T'étais où ?
Je posais des collets.
Je sais très bien que tu étais avec l'autre.
En plus, tu mens.
Tu mériterais que je te dérouille.
Rends-toi utile, monte les outils.
À toi.
Pierre, Pierre, Pierre !
Qu'est-ce que c'est ?
- Un bureau. - Un bureau ?
Un bureau, ça pose l'autorité.
Je ferai l'échange après la classe.
- Merci. - Allez, envoie !
J'ai gagné.
Ne vous salissez pas les mains.
- On peut pas jouer sans les mains. - Si, avec les pieds.
Amb los pès ?
À l'école, tu parles français.
Avec les pieds ?
Je suis sûre que c'est drôle.
- Va te laver les mains. - Bon, on joue avec les pieds.
Ah !
Je te laisse finir.
Ça va ?
C'est rien, c'est l'usure.
Viens, Roland.
Il a toujours eu le goût du bois.
Il voulait même en faire un métier.
Mais quand son frère est mort, il a dû reprendre la ferme.
La mère de la petite était une saisonnière.
Elle est partie avec un gars du Nord en nous la laissant.
Mais Joseph,
il regrette pas.
Parce que...
cette enfant-là, c'est sa fierté.
Et toi ?
C'est quoi que tu nous dis pas ?
Fais pas l'étonnée, j'en ai trop vu pour être aveugle.
T'as un talent de cité,
t'es bien trop bien pour nous.
Alors, si t'es là,
c'est qu'il s'est passé quelque chose.
Puis tu le portes sur ton visage.
T'as pas eu que des bonheurs.
Une femme...
c'est pas fait pour être seule.
Ça doit avoir un toit.
Un toit et un homme.
Je dois reprendre la classe.
- L'homme, t'y échapperas pas. - T'es pas assez vilaine.
Allez, avancez.
Non, pas de ballon en classe.
Allez, Roger.
"Le pain...
"français
"est bon."
Leur politique du pain pas cher, c'est pour calmer les ouvriers.
Nous, on vendra bientôt le blé à perte.
Il est à 18 francs l'hectolitre. À 16, c'est la faillite.
Les Américains produisent trop, il faudrait les douaner.
Vous devriez faire de la politique.
Vous devriez écrire à notre député.
Il doit agir s'il veut être réélu.
Bientôt, vous lui écrirez vous-même.
Peut-être même qu'un jour, ce sera moi, le député.
Pourquoi pas ?
Je suis le plus gros propriétaire de la région.
C'est à cela que sert l'école, à créer de l'ambition.
L'ambition, c'est vous qui m'en donnez.
L'an prochain, j'achèterai une faucheuse mécanique
pour les moissons.
Je pourrai même lire comment ça marche.
Vous avez raison :
avec le progrès, il n'y aura bientôt plus de paysans.
Que des agriculteurs, et l'agriculteur doit savoir lire.
Et pour être député, il ne faut plus faire de fautes.
À nous deux, on pourrait faire du bon travail.
Vous n'avez pas envie de coucher dans un vrai lit, vous.
Un lit comme le vôtre ?
Il y en a des pires.
J'ai pour vous bien de l'estime,
si vous voulez, je vous épouse.
Tout serait à vous.
Vous pourriez continuer à enseigner,
payer des choses à vos élèves.
Et pas que des craies.
Je peux attendre, je suis pas pressé.
Mais si vous y réfléchissez, vous verrez que ça a du sens.
J'ai convoqué un conseil municipal exceptionnel.
Vous êtes la secrétaire de mairie, faudra être là.
- Tu l'as goûté, celui-là, Joseph ? - Goûte.
Non, tout à l'heure.
Pas trop de rouge.
Pas trop de blanc.
C'est ça, la République. Tiens.
J'aime bien ce mot, "République".
C'est un mot qui fait un petit bruit dans la bouche.
Un bruit qui chatouille.
Un bruit qui donne soif, hein, Joseph ?
Aujourd'hui, c'est pas un jour comme les autres.
C'est un jour qui compte.
C'est un jour de célébration.
- On fête quelque chose ? - Ah.
- Donne-lui. - On n'attend pas Rémi ?
Il a dit qu'il viendrait pas.
La secrétaire de mairie pourrait-elle lire à voix haute
la décision du conseil ?
"Les sommes reçues de l'État pour construire un bâtiment officiel
"devant être dépensées dans l'année,
"le conseil municipal a décidé de privilégier
"l'avenir de ses enfants
"en votant unanimement l'affectation de ces fonds à la construction...
"d'une maison école."
Ce sera la plus belle du département.
Et la mairie ?
La mairie, c'est chez le maire.
Et comme on n'a pas de sous pour embaucher,
on construira nous-mêmes notre école.
Mais on veut des certificats d'études
et des bacheliers, attention.
Allez, oh...
À la maison école !
À la maison école !
"Je vois un monde nouveau naître sous mes yeux.
"À Paris, ils pensaient que je ne tiendrais pas trois mois.
"Or, je suis encore là et la classe est devenue une priorité pour tout le monde.
"À l'unanimité, ils ont préféré l'école à la mairie.
"Je suis la première surprise.
"Je n'ai pas la prétention de croire que cet élan soit dû à mon travail.
"L'appel de l'instruction semble être plus fort que je ne le croyais.
"Je me suis trompée.
"Je ne voyais ici qu'égoïsme et propriété.
"Mais c'est aussi un monde de solidarité.
"Proudhon disait vrai.
"L'effort de dix hommes pendant une heure
"est plus productif que l'effort d'un homme pendant dix heures.
"C'est merveilleux à voir.
"L'école est devenue notre projet à tous.
"L'intelligence de la main est partout.
"Des gestes répétés mille fois se conjuguent pour édifier ensemble.
"L'enthousiasme est réel et cela fait plaisir à voir."
Tu veux de l'eau ?
"Je dois photographier cette beauté de la fraternité.
"Je vis un moment privilégié.
"De partage et d'harmonie.
"Nous construisons un monde meilleur
"par le simple fait de notre volonté commune."
Avec le télégraphe, ton message est reçu quand tu l'envoies.
Écoute-moi.
Ça fait un petit bruit : tit, tit, tit, tit...
- Faut pas croire les journaux. - Je l'ai pas lu dans le journal.
C'est dans le livre d'école de Firmin.
Lucien !
Dis à ton Désiré d'arrêter de tourner autour de ma Jeanne
ou je lui mets un coup de fusil !
Calme-toi...
C'est de leur âge.
Bois un coup.
Je veux que Jeanne se réserve.
Ton fils, il ne l'approche plus !
T'as tout dit ?
Arrête de gueuler.
C'est dimanche, pas de prise de nez.
C'est le jour du Seigneur, du bonheur et du facteur !
Pour le toit, qu'est-ce qu'on fait ?
Des tuiles ou du chaume ?
Ça devrait lui plaire.
Elle dit qu'on est des gens bien.
En plus, elle parle de nous ?
Tu lis ses lettres, dis-le.
Je n'ai pas à tout raconter.
Le courrier, c'est sacré.
Elle écrit à qui ?
- Arrêtez ! - Tu es trop besti per l'escola.
T'es comme ton père, un sert-à-rien.
Firmin !
Arrêtez ça tout de suite !
Laissez ça là,
je finirai toute seule.
Partez devant, je vous rejoins.
Allez, viens. Viens.
Tu vas venir en classe ?
Moi, je veux voyager.
L'un n'empêche pas l'autre. Au contraire.
Tu aimes les trains ?
Un jour, je ferai le tour de France, je serai compagnon.
Ça s'appelle...
"Le Tour de France par deux enfants".
- Si tu apprends à lire... - Moi, je serai seul.
C'est quoi ?
- Une cage à crayons. - Que tu as faite ?
Oui.
- C'est pour moi ? - Non.
Tu es vraiment doué.
Prends-les, si tu veux.
Il y a des dessins et des photos, tu me diras ce que tu en penses.
Et je te laisserai une place à côté de Flore à l'école.
Tu peux au moins essayer.
Tous les trajets ne passent pas par la classe,
c'est peut-être pas sa route.
Allez, rentre chez toi.
Pourquoi vous lui dites ça ?
Il faut qu'il apprenne à lire, à écrire.
- À penser. - Parce qu'il pensait pas avant toi ?
Pourquoi vous êtes là ?
On a déjà tout chargé sur la charrette.
On n'avait pas dit que je vous rejoignais là-bas ?
À force d'être sûrs d'avoir raison, vous autres,
vous oubliez qu'il existe d'autres chemins.
On ne vous a pas attendus pour apprendre à penser.
On a des cultures.
Libre à vous de vouloir les changer, mais faites pas mine de pas savoir.
- Car vous savez. - Qu'est-ce qui vous prend ?
Quand ils sauront lire et écrire, les petits quitteront leurs champs.
Ils deviendront fonctionnaires, ils feront tourner la machine.
Et ils iront mourir au champ de bataille pour sauver votre République.
Moi, j'appelle pas ça penser.
Je vous ai fourni le toit et l'école.
Vrai ou non ?
Oui.
C'est vrai que vous êtes une partageuse ?
- Qui vous a dit ça ? - Thermidor.
Il dit que vous étiez communarde, que vous écrivez à ces gars.
Que vous êtes même allée au bagne.
Il lit mon courrier ?
Le problème, c'est pas le facteur...
...c'est vous.
La terre, ici, elle se partage pas.
Si vous êtes venue pour mettre ces idées dans la tête des enfants...
Ce que j'enseigne et ce que je crois, ça n'a rien à voir.
Ça, c'est des mots.
Ça tient pas debout.
Moi, j'ai qu'une parole, l'école, vous l'avez.
Mais au premier pas de travers avec les petits, vous êtes renvoyée.
Vous m'entendez ?
Et la classe restera comme ça, on s'occupera du toit plus tard.
Elle bavardait avec lui.
Elle est pour tout partager. Les patates et les hommes.
Ah, bravo l'instruction publique !
Ça joue les sucrées,
mais ça accueille les hommes à cul ouvert !
Et on lui a confié nos petits.
On peut les lui retirer.
Alors, ta Jeanne est partie ?
T'en fais pas, Désiré prendra soin d'elle.
- C'est bien qu'ils soient partis. - Même mieux.
Ici, y a des choses à pas voir.
Pour sûr.
Les étrangers, faut se méfier.
Ça, s'ils sont là,
c'est qu'on les aimait pas chez eux.
Il faut savoir repartir !
Surtout quand on a trahi les gens !
Et ces taches, elles partiront pas !
Les taches, elles sont sur tes yeux.
Non, mais vous entendez ?
Les filles comme toi, j'en ai vu partout.
Vous salissez tout ce que vous regardez.
Cette putain ose me donner des leçons ?
Je vais te corriger, moi.
Allez, Honorine, allez !
- Allez ! - Vas-y, Honorine !
Allez, vas-y !
Allez !
Il va à l'école, apprend à lire, à écrire et devient biologiste.
Pendant des années, tous les soirs, il travaille à la lueur d'une bougie,
et un jour, il invente un vaccin
qui va sauver des vies.
C'est peut-être Victor le prochain Pasteur.
Tout est possible.
Fernand sera peut-être explorateur.
Roland, conducteur de train. Mathilde, journaliste.
Firmin, avocat.
Lucette, tragédienne.
Roger, vétérinaire ou ministre.
- Moi, je veux être paysan. - Tu feras ce que tu voudras.
L'important, c'est d'avoir le choix.
C'est pour ça que vous êtes là.
Pouvoir prétendre à vos vies.
Vous êtes les grands hommes de demain,
et les femmes, aussi.
Il y a celles et ceux qui écriront des poèmes,
qui inventeront des médicaments, découvriront des planètes,
ou sauveront des vies.
Pasteur était fils de paysans.
Il venait du peuple et a donné au peuple.
Il devrait être un exemple pour nous tous !
Quel est le nom de la maladie que son vaccin a permis de soigner ?
- La rage. - Bravo, Victor.
La rage.
- Au revoir, madame. - Au revoir.
- Au revoir, madame. - Au revoir.
Madame ?
C'est vrai que vous étiez en prison ?
C'est vrai.
On doit rentrer à la maison.
On y va.
Qui veut venir à la rivière ?
Attends, Flore.
Laisse-la tranquille, remets-la dans l'herbe.
Flore, attends.
- Regarde, j'ai trouvé une cigale. - Laisse-moi.
- Elle chatouille. - Arrête !
Bonjour.
Bonjour, mon père.
Comment va mon bedeau ?
Maintenant que nous sommes voisins, j'espère vous voir un peu plus.
Au moins, vous avez de l'air.
Une estrade ?
La parole qui vient d'en haut est toujours mieux entendue.
C'est ma chaire à moi.
Pas de croix ?
Il y en aura une quand il y aura une carte de France dans votre église.
Certains prêtres refusent les sacrements aux familles
qui envoient leurs enfants à l'école.
Je ne suis pas de ceux-là.
Dites-moi ce qui vous amène.
Je m'inquiète.
Vos erreurs de jeunesse alimentent toutes les discussions.
Je ne regrette rien et mon passé ne regarde que moi.
Qui a péché pèchera.
Les dictons sont têtus, vous n'empêcherez pas les rumeurs.
Ceux qui veillent sur nos enfants doivent être exemplaires.
Croyez-moi, la morale se transmet aussi par l'exemple.
Vivre dans une étable ne suffit pas à être Jésus.
Vous êtes dans ma classe.
C'est moi qui donne la leçon.
Épargnez-moi vos sermons.
J'ai fait dix ans de bagne, j'ai payé ma dette et je suis libre.
Comme femme, vous pouvez le prétendre. Et encore.
Mais comme institutrice, certainement pas.
Contrairement à ce que vous pensez,
on n'enseigne que ce que l'on croit.
M. le maire est allé se confesser ?
Reste à définir ce en quoi vous croyez.
La Commune de Paris a été sanglante.
Nous voulions juste redonner du pain à ceux qui crevaient de faim.
Qu'est-ce que vous voulez ?
Une confession ?
La vérité.
On ne va pas en prison sans raison.
J'ai vu des femmes éventrées sur des affûts de canons.
Des fillettes violées par des représentants de l'ordre.
Des hommes massacrés juste parce qu'ils continuaient à espérer.
Alors, oui, j'ai été tentée par la violence.
Parce que je trouvais ce monde injuste.
Au bagne, les enfants du village m'ont sauvée.
Moi, je voulais mourir.
Tous les matins, je devais leur lire des histoires.
Il y avait dans leurs yeux tellement de curiosité et d'envie.
Ce sont mes élèves qui me tiennent en vie.
Vous devriez apaiser les esprits, donner des signes de bonne volonté.
Et aller à la messe ?
La messe ? Non.
À l'église, oui.
Les gens raconteront des histoires, rester seule n'est pas la solution.
Joseph ne vous veut que du bien.
La Marthe !
La Marthe !
Elle s'est écroulée dans son potager !
Elle est presque aussi bonne que celle de Marthe.
À mon arrivée, c'est la première à m'avoir offert de la soupe.
Et Gabrielle, tu as des nouvelles ?
- Elle a accouché ce matin. - Ah, c'est bien, ça.
Nous, on veille une morte,
mais la vie a déjà retrouvé son chemin.
- Oui, et pas n'importe comment. - J'ai jamais vu un bébé aussi beau.
Merci, Flore.
La vieille n'a pas supporté d'avoir une sanguinaire chez elle.
Ça lui a rongé le cœur.
Il faut qu'elle s'en aille.
Comme ça, je pourrai donner des nouvelles, savoir si ça va.
Vous arrangerez ça à votre manière.
T'en fais pas, Léonie, ta Jeanne va les aimer ces lettres.
Notre institutrice écrit sacrément bien.
Quoi ?
J'aimerais que vous arrêtiez de lire mes lettres.
Je vais dire au revoir à Marthe.
Je viens avec toi.
Lève-toi de là.
Je fais rien de mal.
Fais ce que je te dis. Puis range ce couteau.
Il a le goût du bois.
C'est le goût de la terre qu'il doit avoir, elle le nourrit.
Je t'ai dit de déguerpir !
Vous aimez bien avec l'institutrice
voler les enfants des autres.
C'est pas le jour pour gueuler.
- S'il te plaît. - Vous mêlez pas de ça, mon père.
Jeanne est partie à cause d'elle !
T'énerves pas, Rémi.
C'est une chance pour elle.
- Quoi, de faire la putain à Paris ? - La domestique.
Quelle différence ?
Elle va se vendre à un autre.
Jules n'ira pas à ton école.
Inutile de lui donner des livres.
Tu m'entends ?
Puis t'as rien à faire chez nous !
T'es pas chez toi, ici !
Faut pas lui laisser nos gamins.
Faudrait foutre le feu à sa foutue école !
Non !
Arrête !
Il veut pas de mal.
Il a juste un peu bu à cause de Jeanne.
T'as aucune autorité.
Tu as une fille sous ton toit qui veut même pas de toi.
Pauvre couillon, va.
Tu lui as dit à l'institutrice
que tu avais payé nos dettes pour qu'on vote ton école ?
- Ça suffit, Rémi. - Rentre chez toi.
Ça a même pas suffi à la mettre dans ton lit.
- Il est beau, M. le maire. - Calme-toi.
Ça sert à rien.
C'est la tristesse qui parle, c'est pas toi.
Allez.
Retourne dans ta vallée.
Tu as le mauvais sang.
Faut préparer le dîner.
Ma fille et moi, on va avoir besoin de quelqu'un.
Moi, je veux toujours de vous malgré tout,
mais faut vous décider.
Vous vouliez la vérité ?
La vérité, c'est que je suis morte depuis longtemps.
Ma vie s'est arrêtée quand ils m'ont tout pris.
Mon mari et moi étions sur les barricades.
Il prenait des photographies pour que ces gens ne soient pas oubliés.
Il y avait tellement de courage,
de joie, de ferveur.
Il voulait immortaliser la beauté des visages du peuple de Paris.
Alors, ils l'ont traqué.
Ils ont mis le feu chez moi.
Avec mon mari et mes enfants dedans.
J'entends encore le cri de mes enfants
et le rire des soldats qui me retenaient.
J'aurais voulu tous les tuer.
Mais ils étaient trop nombreux.
Avec le temps, la haine et les larmes ne vous laissent plus rien.
Elles vous volent tout.
Jusqu'à vos souvenirs.
La mémoire du corps de l'autre.
Ses mains sur votre peau.
Même les visages de mes enfants s'effacent.
Il ne me reste plus rien.
Rien.
Je suis désolé.
La grêle.
À qui Dieu se confesse-t-il ?
J'écoute les confessions depuis plus de trente ans.
J'ai entendu suffisamment d'horreurs pour douter.
Souvent des hommes.
Et même parfois de Dieu.
Il m'arrive souvent d'atteindre mes limites.
Ne plus savoir quoi penser ou croire.
Vous pourrez assurer la classe le temps qu'ils vous envoient
un autre instituteur ?
Il hurlait qu'il avait perdu sa récolte de fruits.
Que son fils, il vous laisserait pas lui voler.
Bon, il était peut-être saoul,
mais c'est les mots d'un homme malheureux.
J'enterre ma mère et c'est lui qui est malheureux ?
Rémi n'est pas un mauvais bougre.
Un homme qui n'a plus rien...
...n'a plus rien à perdre.
Charente, Charente Inférieure,
- Cher, Constantine... - J'ai à vous parler.
Qu'est-ce que tu fais ?
Je révise mes départements.
Va plutôt nous faire à manger.
Je dois encore faire mes divisions.
Ce qu'il faut que tu fasses, c'est ce que je te dis de faire !
Va donc nous chercher du lait.
Bon.
- Je vais y aller, hein ? - C'est ça !
Va leur dire que Joseph est encore maître chez lui !
Vous croyez pouvoir m'acheter ?
J'ai juste fait une proposition.
Une bonne proposition. À vous de voir si vous l'acceptez.
Vous nous abandonnez ?
C'est ma lettre de démission.
Si les habitants ne me font pas confiance,
je n'ai rien à faire ici.
Il y a d'autres villages. J'irai là où on veut apprendre.
- Je préfèrerais que vous restiez. - Tout est faux.
Vous avez acheté leurs votes.
- Vous nous avez menti. - Je ne vous ai jamais menti.
Je ne vous ai pas raconté ma vie, c'est différent.
Pourquoi vous écrivez toujours aux autres ?
Parce qu'ils sont en prison.
Plusieurs de mes amis ont repris les armes et ils les ont enfermés.
J'ai fait un autre choix, mais je ne les oublie pas.
Oui, les terres devraient appartenir à tout le monde
et chacun devrait pouvoir manger à sa faim.
Mais je préfère le tableau noir aux bombes.
Et je n'imposerai jamais mes idées aux enfants.
Par contre, mon corps, lui, n'appartient qu'à moi.
Qu'est-ce qui se passe ?
Mouillez les arbres !
Mouillez les arbres !
C'est trop tard pour l'école, les arbres !
- De l'eau ? - Plus tard.
La faux, ça coupe trop court, ça laisse rien aux glaneuses.
La faucille, elle, elle redistribue aux pauvres.
Regarde, il paraît qu'elle s'en va.
Les gendarmes doivent venir cueillir le Rémi dans la journée.
Elle veut pas les croiser.
N'empêche, elle a refusé Joseph et son argent.
Faut reconnaître qu'elle manque pas de tripes.
Où elle va ? C'est pas par-là Paris.
Jules ?
Jules ?
Il y a quelqu'un ?
Jules ?
Jules ?
Jules ?
Qu'est-ce que tu fais là, toi ?
T'as pas fait assez de mal ?
Je voudrais parler à votre fils.
Il est pas là.
Fous le camp.
Fous le camp, je te dis !
Rémi ?
Qu'est-ce que tu fais ?
Si t'avances, je la tue.
Fais pas ça.
Joseph a raison, j'ai le mauvais sang, je suis bon à rien.
Même ça, j'y arrive pas.
Pensez à Jules.
Il a besoin de vous.
Il est parti lui aussi.
Si vous le revoyez, apprenez-lui à pas être comme son père.
Avance pas !
Vous n'allez pas tirer.
Vous n'êtes pas un assassin.
Non !
J'en peux plus.
Je veux que ça s'arrête.
J'ai plus rien.
Dis pas ça.
Moi, je suis là.
J'ai pas foutu le feu à ton école.
Je sais.
Faut pas les laisser le mettre en prison.
Il a rien fait.
Déchargez les charrettes.
Il y a des gaules dans la grange.
Mettez les javelles dans la cour.
Qu'est-ce que tu fais là, toi ?
Tu vas où ?
Je m'en vais.
Tu aurais pu attendre que le chapeau soit à ta taille.
Décidément, y a que moi qui reste.
Tu m'as pris des outils ?
Qu'est-ce que tu fais là, alors ?
Je suis venu te dire au revoir.
Ton père sait que tu pars tailler la route ?
- Il s'en fout. - Ça m'étonnerait.
Je veux être comme toi, pas comme lui.
Tu veux être tout seul ?
C'est quoi, être comme ton père ?
Être un homme qui aime la terre ?
Qui se bat seul contre la pluie, la neige, la grêle ?
Qui se saigne aux quatre veines pour sa famille ?
Un homme qui nourrit les autres,
un homme courageux.
Tu veux pas être comme ça ?
Si tu pars, il faut partir pour de bonnes raisons.
Il y a deux types de résistance :
celle que tu rencontres
et celle que tu te fabriques seul.
Et celle-là, elle est plus dangereuse.
Mais il y a une chose que tu ne devras jamais oublier.
Tu crois travailler le bois, mais c'est toi que tu travailles.
À toi de choisir de quel bois tu veux être.
Franc ou tordu.
Il y a quelque chose qu'il faut que je te dise.
Ça prouve rien,
il a dû le laisser un autre jour.
Il l'a laissé pour que je témoigne que vous n'y êtes pour rien.
Il est peut-être déjà loin.
L'important, c'est de le retrouver avant qu'il fasse une autre bêtise.
On n'a qu'à dire que c'est moi.
Il doit pas aller en prison, il a la vie devant lui.
Personne n'ira en prison.
Hop, hop, hop !
Joseph demande une réunion du conseil municipal chez lui.
Rien à foutre.
C'est au sujet de ton fils.
Il est là-bas, chez Joseph.
Tu t'es perdu en route ?
C'est le marchand de vin, il est arrivé en retard.
- Alors, tu goûtes, tu regoûtes... - Tais-toi, tu pues la vinasse.
Vous n'êtes donc pas partie ?
Pas encore.
Il aidait Flore pour aérer le foin, en t'attendant.
Il a le coup de main, le fils de son père.
Et toi ?
T'as rien à dire à l'institutrice ?
Pardon.
Pardon.
Tu vois quand tu veux.
C'était sûrement un accident.
Hm.
- Tu vas où ? - Chercher du petit bois.
Il y en a, fais tes divisions.
Et emmène celui-là. Il est temps qu'il préfère
les livres aux allumettes.
Tu viens ?
Pourquoi il a mis le feu à votre école ?
C'est peut-être pas à la sienne qu'il a foutu le feu,
c'est peut-être à la tienne.
La querelle, c'est contagieux.
Les enfants font comme les parents.
C'est peut-être parce que les autres ne voulaient pas de lui.
C'est pas facile d'être mal considéré.
Il a cru que c'était ce que son père voulait.
Il a fait ça pour le défendre, parce qu'il l'aime.
J'ai jamais voulu y foutre le feu.
Hm.
Je vais avoir besoin d'un contremaître.
Ça t'intéresse ?
Il faut commencer tout de suite.
Je l'ai toujours dit qu'au fond, tu étais un bon bougre.
Allez, viens.
Il ne reste plus que vous et moi.
Vous allez faire quoi ?
Comment ça ?
Vous partez ou vous restez ?
On va reconstruire une école.
Plus belle qu'avant.
Si je reste, c'est comme institutrice.
Uniquement comme institutrice.
J'aurai quand même le droit de vous faire la cour ?
Je vais vous donner un livre avec tous les mots de la langue française.
- Tous ? - Tous.
Même "hippopotame" ?
Même "hippopotame".
- Et "cerise" ? - Oui.
Et "bicyclette" ?
Oui.
- Et la "rage" ? - Oui.
- Même "coquelicot" ? - Même coquelicot.
- Même "nichon" ? - Roger !
Bon, distribue-les.
C'est un cadeau. C'est votre premier livre.
J'en ai pas eu.
Merci d'avoir insisté pour qu'ils envoient les livres.
Qui t'a raconté ça ?
Mon père ne doit plus lire vos lettres,
alors, moi, je les lis.
Vous allez ouvrir votre livre, chacun choisira un mot
et nous lirons la définition.
"Arbre".
- "Chemise". - "Avocat".
- "Cabane". - "Brouette".
"Iroquois".
"Échelle".
"Vache".
"Pissenlit".
- "Photographie". - "Ornithorynque".
Mon père n'avait rien.
Moi, j'ai un livre.
Et mon fils sera un monsieur.
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