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Marius ! Marius ! La petite est malade !
Amène la bouteille de rhum !
Et où c'est petit ?
Qu'est-ce qui se passe à ton petit homme ?
Qu'est-ce qui se passe ?
Parce que Marius s'est embarqué.
Lui s'est embarqué ?
Oui, sur la Malaisie.
Le bateau qui part pour 5 ans ?
Oui.
Il le sait, César, que son fils est embarqué ?
Il ne s'en doute même pas.
Oh, ça va faire une belle musique.
Machine arrière aux toutes.
Allez, viens, ma belle, viens.
Restons par là.
Allez.
Et vous aussi, Panisse, allez.
Oh, moi, je crois qu'il faut que je reste.
Allez, viens, viens, viens, viens.
Ça va bien, elle parle.
Tu ne sauras rien.
Tu n'as pas vu Marius ?
Non, je ne l'ai pas vu depuis ce matin.
Il doit encore traîner avec un collègue.
Je ne lui dirai rien, c'est un trop beau jour.
Et je peux bien te le dire à toi, c'est presque officiel.
Marius et Fanny vont se marier.
Alors, ne fais pas la gueule, je sais très bien ce que tu penses.
Dans un jour de folie, tu as demandé la main de Fanny,
alors forcément, ce mariage te contrarie.
Alors ?
Elle a repris des coulages.
Ah, tant mieux.
Maintenant, dites-moi pourquoi vous l'avez fait s'évanouir.
Alors, je n'ai rien fait.
Mettez-vous à sa place, fille d'une veuve.
Je ne vous reproche rien, vous n'avez pas tué votre mari.
Mais enfin, sans homme dans la famille, et en plus pauvre... Que pauvre !
Écoutez, laissez-moi parler.
Sans homme dans la famille, et presque misérable.
On lui apprend qu'elle va épouser un garçon superbe, mon fils,
qui sera propriétaire d'un bar magnifique, le mien.
Que voulez-vous ?
De joie, elle s'évanouit, c'est naturel.
Oh, mais nous sommes très honorés d'entrer dans votre famille.
Nous vous avons attendu pour manger, parait.
Oh, mais écoutez, je n'ai pas dit ça.
Regarde ton beau-père !
Un gueulard qui insulte ta mère !
Ne vous disputez pas, ce n'est pas la peine.
Il est parti.
Qui est parti ?
Marius.
Il est parti.
Il est parti, César.
Il nous a quittés.
Et où est-il allé ?
Il s'est embarqué sur la Malaisie ce matin.
Il est parti pour cinq ans.
Que dis-tu ?
Il y a longtemps qu'il voulait partir.
Il avait la passion des bateaux.
C'était comme une folie.
Il a trouvé une place sur la Malaisie.
Tu n'auras pas donné après ce qui s'est passé entre vous ?
Mais est-ce que c'est honnête, ça ?
Il ne serait pas parti si je l'avais voulu.
Il serait resté à cause de moi.
Je voyais qu'il souffrait trop.
Cette envie de la mère, ça le tuait.
Alors ce matin, je lui ai dit que je ne le voulais plus.
Que je ne l'aimais plus.
Il est parti.
Le poisson est net, elle me le vendra.
Elle est malade.
Elle est remplacée au coquillage.
Elle est beaucoup malade.
Elle ne va pas bien.
Elle ne mange plus rien.
Elle est pâle comme une bougie.
Si elle mourrait.
Mon Dieu, mon petit.
Norine, allez, on ne meurt pas d'amour.
Quelquefois, on meurt de l'amour de l'autre quand il achète un revolver.
Mais quand on ne voit plus les gens, on les oublie.
Non, on ne les oublie pas toujours, Emilienne.
J'en ai connu au moins deux qui sont mortes d'amour.
Par pudeur, par dix, elles ont fait semblant de mourir de maladie.
Mais c'était d'amour.
Il attend le facteur.
Comme tous les matins, comme tous les soirs, il attend tout le temps.
C'est ça, son fils lui écrit tous les jours.
Alors il se lingue de le lire.
Moi, je crois plutôt qu'il se lingue de lire sa première lettre.
Marius n'a pas encore écrit.
Tout juste.
Il ne veut en parler à personne.
Il se garde tout son chagrin sur l'estomac.
Ça me fait marrant, ça se gonfle et ça l'étouffe.
C'est comme le verre solitaire.
Il faut le faire sortir.
Tu as raison.
Il faut provoquer ses confidences.
Ce ne sera pas facile.
On peut toujours essayer.
Il ne nous mangera pas.
Vas-y, Honoré.
Moi ?
Et pourquoi pas ?
Il me soutiendra.
Et oui.
Alors on y va.
Tu attends quelqu'un ?
Et pourquoi j'attendrai quelqu'un ?
Je ne sais pas.
Pourtant, moi, César, moi, j'ai comme l'impression que tu attends le facteur.
Moi, j'attends le facteur ?
Et pourquoi j'attendrai le facteur ?
Mais je ne sais pas, moi.
Pour voir s'il ne t'apporte pas une lettre de ton fils.
Pas vrai, Panisse ?
Halte là, Félix.
Ne t'occupe pas de mes affaires de famille.
Moi, je ne te demande pas si c'est vrai que ta femme
te trompe avec le président du cercle nautique.
Non.
Mais tu me la prends.
Mais ce n'est pas vrai, Félix.
Vrai ou non, je ne veux rien savoir.
Et toi, imite ma discrétion.
Ne me parle pas de Marius.
Quant à toi, bon masque, prends-en de la graine.
Je n'étais rien demandé.
Ni moi non plus.
Non, vous ne me demandez rien, mais vous avez une
façon de ne rien demander qui force la confidence.
Mais pas du tout, César.
Si, si, je le vois dans vos yeux et dans ceux de tout le
monde, même dans ceux des passants que vous avez pitié de moi.
Je sais très bien ce que vous devez dire quand je ne suis pas là.
Vous dites qu'il doit pleurer tout seul la nuit dans cette grande maison vide.
Il ne s'occupe plus de son bar.
Il attend des nouvelles de son fils qui ne lui écrit jamais.
Et ça brise le cœur de cet homme.
Eh bien, puisque vous pensez à des choses pareilles, puisque vous attachez de
l'importance à une histoire qui n'en a pas et à laquelle je ne pense jamais,
il faut que je m'explique une fois pour toutes.
Voilà.
Tout à l'heure, tu m'as demandé si j'attendais le facteur.
Eh bien non, je n'attends pas le facteur.
D'abord, quand un garçon a eu le courage d'abandonner son vieux
père et de ne pas lui écrire une seule fois depuis 59 jours,
il n'y a guère de chance pour qu'il lui écrive le 60e.
D'abord, il ne pouvait pas t'écrire avant sa première
escale, et sa première escale, c'est Port Saïd.
Eh bien, d'après les journaux, la Malaisie a
quitté Port Saïd le 7 août, il y a 12 jours.
Pour que sa lettre te revienne, il faut presque deux semaines.
Alors, alors, il y a un courrier qui fait le voyage en neuf jours.
Mais il ne le fait pas tous les jours.
Vous croyez ?
Mais naturellement, j'en sais sûr.
Et puis, d'ailleurs, pourquoi perdre son temps à parler de ces choses ?
Ça ne m'intéresse absolument pas.
Alors, ça ne t'intéresse pas ?
Non, non, ça ne m'intéresse pas.
Tenez, une supposition que cet enfant ait eu l'idée
d'écrire tous les jours une petite lettre à son père.
Juste un petit mot pour lui dire, je me porte bien,
je pense à toi, je me figure tout chagrin, etc.
Une supposition que tous les soirs, il ait mis sa lettre de côté
et qu'en arrivant à Port Saïd, il est toute mise à la poste.
Supposons que le facteur se présente à l'instant dans
ce bar et qu'il dise, voilà pour vous, monsieur César,
et qu'il me présente un paquet de lettres de 3 kilos, de
quoi lire toute la nuit, en les lisant trois fois chacune,
eh bien, je prendrai le paquet et je le foutrai sur le comptoir
et je ne l'ouvrirai même pas parce que ça ne m'intéresse pas.
Allez, vaille.
Allez, vaille.
Tu ne nous feras pas croire que tu n'aimais pas ton fils.
Ah non, ah non, je ne dis pas ça, je l'aimais beaucoup
cet enfant, mais après ce qu'il m'a fait, c'est fini.
Mais en somme, qu'est-ce qu'il vous a fait ?
Oui, en somme.
En somme.
En somme ? En somme.
Oh, coquine de Dieu !
Oui, en somme, que vous a-t-il fait ?
Il m'a fait qu'il est parti !
Eh bien, à 20 ans, ce garçon n'avait pas le droit de partir ?
Non ! Il n'avait pas le droit de partir sans me le dire !
Ça, c'est vrai.
Ça, ce qu'il a fait là, c'est un éguéropoli.
Mais s'il te l'avait dit, qu'est-ce que tu aurais fait ?
Je l'en aurais empêché.
Un grand coup de pierre le cul.
Naturellement, je lui aurais vite fait passer le goût de la marine.
César, avec tout le respect que je vous dois,
permettez-moi de vous dire que vous êtes un grand égoïste.
Si cet homme veut naviguer, vous n'avez pas le droit de m'en empêcher.
Mais s'il veut naviguer, qu'il navigue, bon Dieu,
qu'il navigue où il voudra, mais pas sur l'eau.
Mais alors, veux-tu qu'il navigue ?
Qu'il ne navigue pas sur la mer.
Qu'il navigue comme toi, tiens, sur le vieux port,
ou sur les rivières, ou sur les étangs, ou...
Et puis nulle part ! Sacré nom de Dieu !
Est-ce qu'on a besoin de naviguer pour vivre ?
Est-ce que M. Panisse navigue ?
Non, pas si bête, hein ?
Il fait les voiles, lui.
Il fait les voiles pour que le vent emporte les enfants des autres.
Attendre jusqu'à la Saint-Glingling ?
Une minute, je mesure.
C'est une plaisanterie ?
Non, c'est pas une plaisanterie, c'est une partie de boule.
Il est en moi.
Alors je tire.
Je suis pressé maintenant, oh !
Oh !
Silence, vous risquez de trouver le tireur.
Ah, eh oui.
Faut tirer, là.
Oh, quel cocu !
Bravo, capitaine.
Il y a 20 semètres.
Putain, je vous félicite et je vous respecte.
Tu respectes un tricheur ?
Il a fait 4 pas ?
Moi, j'ai fait 4 pas ?
Oui, oui, monsieur, peut-être même 5.
Je te jure, pardon, hein ?
Non, non, moi, je joue pas avec un tricheur.
Allons, César, reviens !
Non, non, non, ça commence par une volerie et ça se termine par un empoisonnement.
La bouillabaisse de ta femme, je la donnerai pas à mon chien.
Et encore, j'ai pas de chien.
Qui a quelque chose à répondre ?
Quel est le menteur qui va parler ?
Ne dites rien, monsieur Brun.
Bonsoir, monsieur.
Ma veste.
Un seul jour de congé par semaine et tu invites ce malhonnête.
Depuis que son fils est parti, il est impossible.
Ça, c'est vrai, hein ?
Il va de plus pire en plus pire.
Cet homme-là va peut-être mourir de chagrin.
Écoutez, monsieur Brun, il ne mourra pas, non.
Mais il deviendra fada.
Je le crois, hein.
Et la petite Fanny partira de la caisse.
Mais non, mais non, faut pas dramatiser.
Fanny est jeune.
Elle ne manque pas de prétendants.
Elle finira par se consoler.
Eh oui, la jeunesse triomphe de tout.
La jeunesse, peut-être.
Mais César...
Tous un biguetti !
Oui.
Hé, une lettre pour toi.
Tu descends ou je monte ?
Tu montes.
Tripette !
Il n'habite plus ici, Tripette.
Et vous n'avez rien pour moi, Fanny Cabanis ?
Eh non, j'encore rien pour toi aujourd'hui.
Vous m'avez peut-être laissé une lettre chez ma mère à la poissonnerie ?
Je lui ai laissé une réclame des nouvelles au galerie.
Rien d'autre ?
Rien d'autre pour aujourd'hui.
Mais tu sais, c'est pas ma faute.
Moi, je les porte, les lettres.
Mais c'est pas moi qui les écris, hein ?
Mais tiens, j'en ai une pour César.
Et elle vient de... Port Said.
Oh, merci, Factor !
Je vais le porter !
Bandoloni !
Un jeu piétri !
César, elle est lourde.
Et après ?
César, c'est de lui, c'est de Marius.
C'est écrit derrière.
Et après ?
César, lisez-la.
Vite, lisez-la.
Tiens, il y aura le congrès des limonadiers au mois de février à Toulon.
Ça, je ne le manquerai pas.
Allons, César.
Quoi, allons, César ?
C'est toi qui vas me pêcher d'y aller, peut-être ?
Bon, bien sûr, mais tu as là des nouvelles de ton fils, tu devrais bien...
César, ouvrez la lettre.
Pour faire plaisir à la petite.
Ça t'intéresse d'un temps que ça, d'avoir des nouvelles de ce navigateur dénaturé ?
Moi, non.
Heure d'envie de lire cette lettre, mais il ne la lira pas devant nous.
Allons-nous en discrètement.
Bonne idée.
Bonne idée ? Mais vous restez là sans bouger.
Vous voulez tout voir et rien payer ? Allons, messieurs.
Un peu de pudeur et de discrétion.
Mais qui est pudeur ?
Il a raison, Fénix.
Allez, viens.
Viens, Palotte.
Je devrais aller voir un docteur.
À quoi, bon ?
Un docteur te renseignera.
Il te dira, si tu as de l'anémie, il te donnera des choses pour l'appétit.
Vous connaissez ma mère, elle me croira perdue.
Qui t'empêche d'y aller seule ?
Va chez le docteur Venel, mon docteur.
Vas-y, l'après-midi.
Si tu veux, je te donnerai des sous.
Non, merci, Panisse.
Je n'ai.
Ne tremble pas comme ça.
Il y en aura pour toi dans cette lettre.
Non, je ne crois pas.
Mais tu l'espères.
C'est bête, l'amour, tout de même.
C'est pas bête, mais c'est mauvais.
Ne t'inquiète pas.
César doit apprendre sa lettre par cœur.
Et avant ce soir, il va la réciter à tout Marseille.
Je pense très bien.
Viens, tu vas me relire sa lettre.
Tu vois.
Mon cher papa, pardonne-moi la peine que j'ai pu te faire.
Tu dois être triste depuis que je suis partie.
Et je pense à toi tous les soirs.
Moi, je pense à toi toute la journée, imbécile.
Pour t'expliquer de quelle façon j'avais cette envie,
je ne saurais pas te l'écrire.
Demande à Fanny.
Elle a connu toute ma folie.
La folie, c'est bien le monde.
Ça me fait plaisir qu'ils le reconnaissent.
Maintenant, laisse-moi te raconter ma vie.
Quand je suis partie, on m'avait mis aide-cuisinier.
Cuisinier.
Tu te racontes ?
Ils ont dû bien manger sur ce bateau.
Mais au bout de quelques jours,
ils m'ont remplacée par un homme qui s'était blessée.
Moi, j'ai pris sa place sur le pont.
Là, ça va devenir terrible.
Tu vas voir.
Je n'ai pas écrit plus tôt,
car en arrivant à Port Said,
nous avons eu des ennuis.
Un matelot était mort.
Les autorités ont pensé à la peste
et on nous a mis en quarantaine.
La peste, tu te rends compte ?
La peste sur son bateau ?
Quand un de ses camarades a attrapé les oreilleux,
je le gardais à la maison pour le préserver.
Et maintenant, il va nager dans la peste.
Dans la peste jusqu'au cou.
Mais il ne l'a pas eu, lui.
Oh, Marius, Marius,
tu n'as pas fini de nous faire faire du mauvais sang.
Ça va bien, continue.
Les docteurs ont tout démantibulé le pauvre mort.
Et ils ont dit que ce n'était pas la peste.
Tant mieux.
Nous voilà délivrés et nous allons repartir pour Aden.
Ce voyage est merveilleux.
Malheureusement, on ne s'est pas arrêté en route.
Nous sommes passés au large de plusieurs îles
où se trouve la célèbre ville d'Athènes qui fut la grande forteresse des Romains.
On voit qu'il est avec des savants.
Tout va très bien.
Ma nouvelle vie me plaît beaucoup.
Je suis au service des appareils océanographiques.
Celui-là, je n'ai pas pu le lire.
Nous allons mesurer les fonds de l'océan Indien.
Tu te rends compte, ce petit ?
Il ne pouvait pas mesurer un pic en grenadine
et maintenant, il va mesurer le fond de la mer.
Tous les savants sont très gentils avec moi.
Alors après, il y a quelque chose pour toi.
Enfin, tout va très bien.
J'espère que ma lettre te trouvera de même ainsi que Fanny.
Pense à toi, tu vois.
Donne-moi des nouvelles de sa santé.
De sa santé, tu vois.
De son mariage avec ce brave homme de Panis.
Elle sera sûrement très heureuse avec lui.
Dis-lui bien de ma part.
De ma part, tu vois.
Crie-moi à mon nom, bord de la Malaisie à Aden.
Je t'embrasse de tout mon cœur, ton fils, Marius.
Ton fils, Marius.
De soi, il y a.
Ne te fais pas de mauvais sang.
Je suis heureux comme un poisson dans l'eau.
Il est heureux.
Il nous a laissés là tous les deux et pourtant, il est ravi.
Que veux-tu, ma petite Fanny ?
Il est comme ça.
On se rend compte qu'il n'a pas beaucoup de temps.
Puis sur le bateau, c'est difficile d'écrire.
Ça remue tout le temps.
Enfin, il aurait pu mettre quelque chose de plus affectueux pour moi.
Et surtout pour toi, ma petite Fanny.
Mais peut-être qu'au moment où il allait écrire une longue phrase,
quelque chose de bien sentimental,
on est venu le chercher pour mesurer l'océnalographique.
Il n'y a que comme ça que je me l'explique.
Puis c'est sa première lettre.
Il y en aura d'autres.
Alors, ma petite Fanny, on va lui répondre.
Moi, j'ai la main un peu grosse pour le porte-plume.
C'est toi qui vas répondre.
On va se mettre à la cuisine, allez.
Bonjour.
Ah, c'est fermé, monsieur.
Et pourquoi c'est fermé ?
Pour cause de correspondance.
Mon cher enfant,
enfin, je reçois ta première lettre.
Elle n'est pas bien longue.
J'espère que la prochaine durera au moins dix pages et même vingt.
Ce que tu me dis au sujet de tes savants est très intéressant.
Mais quand tu mesureras le fond de la mer,
surtout ne te penche pas trop
car tu pourrais tomber par-dessus bord.
Et là où ce sera trop profond,
laisse un peu mesurer les autres.
Je le connais, Marius.
Un jour, je l'ai amené à la pêche
sur la barque de Pannis.
Il s'est penché et zou, un homme à la mer.
Il faut dire qu'il avait la tête plus lourde que le derrière.
Depuis, ça a changé, évidemment.
Que disait-on ?
Relu-moi la phrase.
Laisse mesurer les autres.
Il souligne les autres.
Il est bien épais.
Et si quelqu'un aborde à la peste,
ne lui parle que de très loin
et surtout ne le fréquente plus,
même si c'est ton meilleur ami.
Car l'amitié est une chose admirable,
mais la peste, c'est la fin du monde.
Ici, tout va bien.
Sauf une colère terrible qui m'a pris lorsque tu es parti
et qui ne m'a pas encore passé.
La petite Fanny ne va pas très bien.
Elle ne mange pour ainsi dire plus rien.
Elle est toute palote.
Et dans le quartier, tout le monde le remarque.
Les gens disent,
« La petite s'en ira de la caisse et César partira du ciboulot.
» Aussi Honorine me jette des regards sanglants quand je la regarde.
J'ai l'impression qu'elle va me tirer des coups de revolver.
Et ça me donne le frisson de la mort.
Pourquoi tu n'écris plus ?
Je crois que ce n'est pas nécessaire de lui mettre ça.
Ça va lui faire de la peine.
Et à nous ?
Tu n'en as pas fait de la peine ?
Oui, mais ça ne sert à rien de la lui rendre.
Ouais, tu as peut-être raison.
Alors qu'est-ce qu'on va lui mettre ?
Laissez-moi, je vais vous l'écrire.
Non, non, dis-le-moi d'abord.
La petite Fanny est comme d'habitude.
Pour son mariage avec Panis,
rien n'est encore fait, mais je ne sais peut-être pas tout.
Ah, c'est excellent, ça.
De temps en temps,
nous parlons de toi sur la terrasse du café.
Quelquefois, le soir,
quand tout est calme,
Escarthe Figue discute avec Panis ou M. Brun.
Il nous semble réellement que tu n'es pas parti si loin.
Que tu aies juste monté jusqu'à la gare pour lui descendre ses paniers.
Et que tu vas bientôt paraître sur la porte
avec ton petit chapeau de paille
et ton mouchoir autour du cou.
Ça se fait qu'elle n'est pas à son éventaire ce matin.
Elle s'est encore fait remplacée.
Oh, écoute, ma soeur,
quand elle veut aller travailler, c'est toi qui
lui dis de rester couché ou d'aller se promener.
Et quand par hasard elle a envie
de faire une petite promenade, alors tu protestes.
T'es un quelqu'un ?
Eh bien, non.
C'est simple, c'est M.
Panis.
Oui, c'est moi.
Bonjour, mesdames.
Bonjour.
Comment ça va ?
Très bien, et vous-même ?
Ça ne va pas mal.
Je vous trouve très en beauté.
Oh, non, mais c'est vous qui êtes beaux, oui.
Je viens du mariage d'un ami.
Voilà pourquoi je suis en habit.
Mais ça vous va bien, vous savez.
Oui, l'habit, ça flatte toujours.
Mais ce n'est pas moi qui suis élégant, c'est mon costume.
Oh, ne dites pas ça, Panis.
Parce que l'habit, il faut savoir le porter.
Vous, vous le portez bien.
Pas vraiment, une...
Mais, asseyez-vous, M. Panis.
Je vais chercher la licueur pour M.
Panis.
Alors, cette noce, c'était joli ?
C'était charmant.
Et même émouvant.
Pour moi, surtout.
Le marié était veuf, comme moi.
Et à peu près de mon âge, comme moi.
Et il a épousé une jeune fille ravissante.
Oui, sa caissière, toute jeune.
Ben, il a dit aussi.
Et à la sortie de la mairie, il y avait deux ou trois
personnes qui ont eu l'air de se foutre un peu de lui.
Moi, il me semble que ces personnes n'ont pas eu raison.
Et vous,
qu'est-ce que vous en pensez ?
C'est déjà loup, voilà ce que c'est.
Qu'est-ce que vous en pensez, vous, Honorine ?
Si ça lui fait plaisir
à cette petite,
tout va pour le mieux.
Quand un homme de plus de 50 ans a envie de se marier et que sa situation
lui permet de s'offrir une jeunesse,
pourquoi voulez-vous qu'il allait chercher une femme vieille et laide ?
Alors, vous approuvez mon amie.
Moi, je le félicite.
Et vous, Honorine ?
Moi, ma foi, s'il la rend heureuse et qu'il lui a donné toutes les assurances
puisque je vois qu'ici le bon sens règne,
je pense que l'occasion est bien choisie pour renouveler une démarche
dont le résultat aura sur mon avenir une importance capitale.
Je veux épouser votre fille,
vous le savez très bien.
Vous me la donnez ou non ?
Mais oui, on vous la donne !
Mène-toi de ceux qui te regardent, toi.
Vous savez ce qui s'est passé.
Marius, n'est-ce pas ?
Je sais.
N'hésite plus, Honorine, il te dit qui c'est.
Vous ne savez pas tout.
Marius ?
Marius est un sujet de conversation que je n'aime pas beaucoup.
mais moi de la pluie ou même des impôts mais pas de Marius.
Alors,
Honorine, cette réponse ?
J'irai vous porter ma réponse demain soir.
Puis-je avoir
un petit espoir ?
Un gros panis.
Donnez-moi,
je l'aime et toi.
Enfin,
mademoiselle arrive.
Où étais-tu, petite croquine ?
Tu vas te faire remplacer tous les jours maintenant ?
Bonjour, petite.
Bonne tante.
Ça fait beaucoup de bien la promenader.
Tu ne peux plus parler maintenant ?
Oui, elle peut parler, seulement nous ne laissons pas le temps de dire mou.
Alors, tu es allé faire un petit tour ?
Mais qu'est-ce que tu regardes ?
Écoute,
une fois que ta tante Claudine vienne nous voir, nous commençons pas à faire l'amour.
Mais elle ne fait pas l'amour.
Mais si, regarde dans la tête qu'elle fait.
Oh, mais va, la grande part.
Fanny, aide-moi à mettre la table que j'ai faite, moi.
Tu n'as pas faite, toi ?
Va voir un enfant.
Docteur, je viens de me le dire.
Nul.
Oh, mon dieu.
Oh, c'est pas possible.
Oh, c'est pas vrai.
Oh, dehors.
Filleux malhonnête.
Oh, filleux perdu.
Mon dieu, si ton pauvre pur était là, il te tuerait.
Moi, je t'ouvre la porte.
Mais, veux-tu qu'elle aille ?
Mais à la rue, la filleux des rues.
Toi, tu n'es plus ma fille, je ne veux plus te voir.
Maman.
Va dans ta chambre, faire des paquets, file.
Nourine, ne me dis pas des folies.
Nourine, tais-toi.
Tais-toi, Nourine.
Mais c'est encore pire que Zoé,
c'est la honte de la famille.
Va dans tout de suite,
je te jette de haut à coups de bâton.
Petite cagole.
Nourine.
Fanny.
Mon dieu, la voilà qui s'évanouit maintenant.
Du vinaigre.
Vite, du vinaigre.
Mais tu n'as pas honte
dans la position qu'elle est.
Mais tu veux la tuer, hein.
Fanny.
Mais elle est blanche comme une morte.
Oh, Fanny.
Ma petite Fanny, ma fille.
Fanny.
Ma fille, ma petite fille chérie.
Ne meurs pas.
Allez, ouvre vite les yeux, là.
Mais ne meurs pas.
Je, je, je te pardonne.
Je te promets, Fanny, mais ne meurs pas.
Non, non.
Non, ce n'est rien, maman.
Là, tu vois, c'est passé.
Respire.
Hein ?
Ah.
Mon dieu.
Mon dieu, mon dieu.
Mon dieu, mon dieu.
Marce, vite la chaise.
Ah ben, la couleur lui revient.
C'est de honte que tu devrais rougir.
Tu, tu, tu devrais t'étouffer de honte.
Oh, mais toi, tais-toi.
Dès qu'elle tourne de l'oeil et tu s'englottes
et dès qu'elle va mieux, tu recommences.
Mais là, c'est la tranquille.
Mais toi, tu trouves ça naturel qu'une fille rentre
chez elle avec le polichinelle sous le tablier ?
Évidemment que c'est un grand malheur.
Mais tu pouvais un petit attendre, non ?
Avec un amant, on attrape plus facilement un enfant que le million.
T'as peur de qui il est, cet enfant ?
De Marius ?
Mais de qui tu veux qu'il soit.
Elle a quand même pas encore couché avec tout Marseille.
Non, bon, il est de Marius.
Oh, mon Dieu, celui-là,
si je le tenais...
Ça prouve que ce garçon n'a guère de délicatesse.
Parce que faire un enfant à une jeune fille,
c'est un gros ingénie.
Mais que veux-tu ?
Le mal est fait.
Il est bien fait.
Oh, ma petite.
Dis-moi, ma petite.
Depuis quand tu le sais ?
Depuis qu'il est parti,
je me sentais malade.
Je n'étais plus comme d'habitude.
J'avais mal au cœur tous les matins.
Alors aujourd'hui, je me suis décidée.
Je suis allée voir le docteur Venel.
Ah, un bon docteur,
un savant, celui-là.
Alors, qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Que ce serait pour le mois de mars.
Un joli mois.
Le mois des fous.
Non, ne pleure pas, ça ne sert à rien.
Qu'est-ce que tu comptes faire ?
Je ferai ce que tu voudras pour que tu me gardes.
Alors, c'est tout simple, nous sommes sauvés.
Épouse Pannis.
Est-ce qu'il me voudrait encore ?
Oui, il est venu te redemander ce matin.
Cette fois, c'est oui, oui, oui.
Mariage dans 15 jours
et moi, je vais lui donner la réponse tout à l'heure.
Que tu viens de dire, toi ?
Hein ?
Moi ?
Moi, je pense que je gagne très bien ma vie.
Je suis capable de travailler,
de me débrouiller toute seule.
Mon idée, si maman me le permettait,
ce serait de ne pas me marier
et d'élever mon enfant par le travail
en attendant que son père revienne.
S'il revient ?
C'est beau, mais c'est difficile.
Difficile ?
Mais impossible, tu veux dire ?
Faire une enfant toute seule ?
Enfin, nous ne perdons pas notre temps à dire des choses qui n'ont pas de sens.
Maman, Madeleine Cadoux,
est-ce qu'elle n'a pas une enfant sans père ?
Elle l'élève très bien et elle n'est pas malheureuse.
Mais ce n'est pas du tout la même chose.
Le père, il est mort juste comme ils allaient se
marier, alors que le tien, il est parti à la nage
à toute vitesse,
de toutes ses forces
pour ne pas dépouser.
Écoute, ma petite Fanny,
dans toutes les familles,
il peut y avoir une fille,
un mère ou une garce.
Ça se pardonne
parce que c'est naturel.
Mais chez nous, maintenant,
c'est impossible parce que notre soeur Zoé a déjà pris le tour.
Si tu n'acceptes pas, Panisse,
nous serons tous déshonorés
et moi, je mourrai de chagrin par ta foule.
Mais lui,
est-ce qu'il me voudra ?
Mais puisqu'on te dit qu'il te redemande.
Mais il ne sait pas que j'étais un enfant.
Heureusement.
Tu veux que je l'épouse sans lui dire la vérité ?
Et toi, tu serais assez bête pour aller lui dire ?
Mais il est faux-voyant, il est le droit de le savoir.
Elle est folle ou elle le fait esprit ?
Écoute, ma petite Fanny,
tu te rends compte que cet homme, c'est notre seul espoir.
Si tu lui dis qu'il faut épouser deux personnes à la fois, il ne voudra plus.
Mais il faut lui dire,
sinon ce serait un crime.
Non, mais pourquoi lui dire puisque tu ne
m'aimes pas absolument sûre que c'est vrai ?
Le docteur Venel
me l'a dit ce matin.
Mais il est gâteau, le docteur Venel.
Il a 100 ans.
Je ne veux pas être malhonnête.
Une femme n'est jamais malhonnête avec un homme.
C'est ma faute.
Tant pis pour moi.
C'est à moi de me débrouiller.
Parce que Panny, c'est bon, j'irais mettre un bâtard chez lui.
Je n'os aurais plus regardé personne dans les yeux.
Et c'est vous qui me proposez ça ?
Oui, c'est ça, c'est ça.
Fais-nous la morale.
Oh, Norine, ne recommence pas la comédie.
Bon, tout ça est terriblement entragique,
mais on peut manger quand même.
Allez, Fanny, va t'asseoir.
Je n'ai pas fait.
Quand on n'a pas d'enfants, on est jaloux de ceux qui en ont et quand on en a,
ils nous font devenir chèvres.
La Sainte-Vierge, elle en a eu cœur.
Regarde les ennuis qu'il lui a fait.
Il y a quoi ?
C'est un garçon.
Dis, Norine,
les petits bâtards, ils sont moins jolis que les autres ?
Non, au contraire.
Mais ils sont même parfois plus forts
et plus intelligents.
Alors, de quoi tu te plais ?
Bon appétit à vous, mesdames.
Bon appétit, monsieur Panis.
Bon appétit, mesdames.
Bon appétit, monsieur Panis.
Bon appétit.
Bon appétit à vous, mesdames.
Et vous parlez Panis ?
Vous pourrez aller déjeuner, madame Roumieu.
Merci, je vais y aller.
Bien à côté,
nous serons plus tranquilles.
Ta mère t'a dit que je t'avais redemandé ?
Oui, elle me l'a dit.
Tu viens me porter ta réponse ?
Oui.
Et tu viens me dire non encore une fois ?
Eh bien, tant pis, il ne faut pas te faire de mauvais sens pour moi.
Si c'est non, c'est non.
Et puis c'est tout.
Tant pis, hein ?
Que faire ?
Mais vous vous trompez, Panis.
Je ne viens pas vous dire non.
Est-ce que tu viens me dire oui ?
Je viens vous dire que si c'est encore possible, je dirais oui.
Ce n'est plus possible.
Et pourquoi ?
Parce qu'il y a une chose grave que vous ignorez.
Quand vous saurez cette chose, c'est vous qui ne me voudrez plus.
Cette chose, je la sais déjà.
Plusieurs personnes la savent.
On a vu Mario sortir de chez toi au petit matin, et bien quoi, et après ?
Et si quelqu'un venait me dire « Mon cher Panis, tu as épousé une jeune fille
que tu n'as pas été le premier », je lui répondrais « Hey, dis donc,
et moi, est-ce que j'étais vierge ?
» Non.
Alors, qu'est-ce que ça peut faire ?
Vous êtes bon, Panis.
Mais s'il y a quelque chose de plus grave,
quelque chose qui ne peut pas s'effacer.
Oui, tu penses toujours à Marius.
Mais ce n'est pas de ta faute.
Dans deux ans, tu l'auras oublié
et tu seras une femme différente.
C'est vrai, je pense encore à lui.
Mais s'il y a quelque chose
de plus terrible,
de conséquences irréparables...
Quoi ?
Je ne sais pas le dire.
Tâchez de comprendre.
Quoi ?
Je tâche.
J'essaie.
Je cherche.
Non, vous ne cherchez pas.
Vous avez compris, je le vois bien.
C'est vrai, Panis.
Ne me prenez pas.
Je suis une fille perdue.
Et je n'ai même plus le droit de me tuer.
C'est une petite chose, Fanny.
Dis-moi.
C'est une petite chose.
Tu en es sûre ?
C'est le docteur qui te l'a dit.
C'est pour ça que tu étais malade.
Ne me méprisez pas trop, Panis.
Vous m'avez demandé ce matin à ma mère.
Je n'avais qu'à vous répondre oui.
Mais j'ai un petit enfant qui me mange le ventre.
Il veut naître.
Il naîtra.
Et tu accepterais quand même de m'épouser ?
J'aurais tant de reconnaissance pour vous.
Peut-être par vous aimer.
Et ce petit,
tu me le donnerais ?
Il serait mien ?
Il aurait mon nom ?
C'est la seule chose que je vous demande.
Oh, bonne mère.
Vous me voulez quand même, c'est vrai ?
Écoute, Fanny,
est-ce que tu as remarqué mon enseigne ?
Il y a Honoré Panis
et après Maître Voilier.
Et tu as vu, à gauche,
les lettres sont un peu trop serrées et au milieu,
il y a comme un espace vide.
Eh bien, regarde ça.
Il y a E,
il y a le feu,
il y a le i, le le et le ce.
Panis et fils.
Il y a 30 ans
qu'elles sont là-dedans.
Je n'ai jamais pu les sortir.
Et maintenant,
Fanny,
un peu de précision.
Est-ce que tu as dit ton secret à quelqu'un ?
Le docteur le sait, mais il ne pourra rien dire.
Ensuite.
Ma mère et Claudine.
Elles ne diront rien à cause de l'honneur de la famille.
Personne d'autre ?
Personne.
Et cet enfant,
quand est-ce qu'il va naître ?
Février ou mars.
C'est toi, ma petite Fanny.
Ce sera un enfant de 7 mois.
Alors,
à quand la noce ?
Dites-moi, M. Panis,
c'est bien vrai ?
Vous avez bien réfléchi ?
Fanny,
lorsque j'ai épousé Félicité,
elle avait ton âge.
Et moi, guerre plus.
Pendant longtemps,
nous avions eu peur
d'avoir un enfant
et lorsque nous l'avons voulu, nous ne l'avons pas eu.
C'est une grande souffrance.
Mais maintenant, ça change tout.
Une femme
et un petit à moi.
Je ne te pose qu'une condition.
C'est que tu ne dises à personne,
même pas à ta mère, que tu me l'as dit.
Je ne dirai rien.
Et je te demanderai,
malgré ce que nous savons tous deux,
de te marier en robe blanche.
Comme ça,
je pourrai prendre l'air que cet enfant est à moi.
Fanny ?
César.
Oh, Fanny ?
Je ne veux pas le voir.
Tu es là ?
Oui, j'arrive.
Je te cache pour coter tes sous, vieux grigou.
Attends-moi là, je reviens.
Alors,
tu vas me dire par-ci, par-là que tu aurais l'intention
de redemander Fanny en mariage ?
Je pourrais parfaitement te répondre que ça ne te regarde pas.
Ça ne me regarde pas ?
Pas du tout.
Seulement,
comme je n'ai rien à cacher, je préfère te dire que oui, j'ai redemandé
la main de la petite et cette fois,
on ne me l'a pas refusé.
J'ai le regret de te dire que ce mariage ne se fera pas.
Il ne se fera pas ?
Non.
Pourquoi ?
Ton fils revient ?
Malheureusement, non.
Il ne reviendra que dans 26 mois.
Mais ce mariage ne se fera pas parce que je ne le veux pas.
Ah tiens,
tu es bien drôle, toi.
Et de quel droit
tu ne le veux pas ?
Le droit que Fanny est la femme de Marius.
Ils ne se sont pas mariés devant le maire, mais ça, ce n'est qu'une formalité.
Et si la petite ne veut pas attendre ?
Elle le voudra.
Elle aime Marius.
Elle le voudra si bien qu'elle vienne de me dire oui.
Elle t'a dit oui à toi ?
Parfaitement à moi.
Alors là, je ne comprends plus rien.
Ou plutôt si,
je comprends très bien.
Tu as acheté la petite à sa mère, vieux négrier.
Dis la vérité.
C'est ça que tu as fait ?
Voyons, César.
Est-ce qu'on peut acheter une fille si cette fille ne le veut pas ?
Voyons, rends-toi compte.
Je me rends compte que ce mariage
serait une énormité,
une sinicure, une gabegie.
Tu le sais bien que ce mariage serait une gabegie.
Qu'est-ce que c'est une gabegie d'après toi ?
Une gabegie,
c'est quelque chose... Écoute,
je ne suis pas là pour te donner des leçons de français,
mais pour te rappeler ton devoir.
Si ces femmes sont folles, tu n'as pas besoin d'en profiter.
Réponds-moi, Panis.
Tu vas épouser la petite ?
Tout juste.
Pourquoi ?
Tel est mon bon plaisir.
Dieu !
Permets-moi de te dire qu'un vieux monsieur qui épouse une fillette,
ce n'est pas joli, joli.
C'est quelque chose
de tout à fait déplaisant.
C'est quelque chose qui me déplait.
Eh bien, moi, ça ne me déplait pas.
Ah oui,
tu viens de faire voir le fond de ton idée, hein ?
Tu épouses Fanny parce qu'elle est jeune et jolie
et que tu serais bien content de frotter sa jolie peau fraîche
contre ton vieux cuir de sanglier.
Non, ce n'est pas pour ça !
Mais c'est un peu pour ça, tu me dégoûtes.
Je suis dégoûté.
C'est ton droit.
Sois dégoûté.
Je voudrais que tu ne me dégoûtes pas.
Je voudrais que dans ces circonstances
graves et familiales,
tu te comportes comme un gentilhomme provençal
et non pas comme le dernier démargoulé.
Et si ça me plaît à moi de me conduire comme le dernier démargoulé ?
Si tu ne suis pas les conseils de ton vieil ami, je serai obligé
le jour de tes noces de venir t'attendre devant l'église.
À la sortie ?
Non, à la rentrée.
Et qu'est-ce que tu me diras ?
La première chose que je te dirai,
ce sera un grand coup de marteau sur le crâne, tu m'entends ?
Et après, je te crabouille
et je te disperse aux quatre coins des bouches du rône.
Je vois.
Si tu me donnes le moindre coup de marteau,
je te fous de coup de revolver et pas un revolver en miniature.
Depuis là, j'ai des chaussettes.
Tu me tortures, tu me supprimes.
Et cette tyrannie a duré plus de 30 ans.
Et tu crois que ça va continuer ?
Tu veux empêcher ce mariage ?
Mon Dieu,
deux balles de revolver, je te la fais éclater, la cocôrde.
Oh, pauvre.
Tu as tué le scaphane.
Que ça te serve de leçon.
Parce que moi, je te tuerai comme j'ai tué celui-là.
Va, va,
pour un marteau, va prendre un verre d'eau, va.
Tu as eu si peur avec ce revolver que tu tiens plus sur tes jambes.
Puis c'est pas à toi que je veux parler,
c'est à la petite.
Tu veux parler à la petite ?
Tu vas lui parler tout de suite.
Viens.
Fanny,
César va te parler.
Qu'est-ce que tu fais ici ?
Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
Elle va te le dire,
mais ce n'est pas à toi de poser des questions.
Fanny, tu as entendu ?
César a la prétention d'empêcher notre mariage par tous les moyens.
Il affirme que tu lui appartiens parce que son
fils t'a fait le grand honneur de t'abandonner.
Dis-lui ta façon de penser.
Attends, Fanny,
attends, ne réponds pas encore.
Je te présente mal la chose parce qu'il est de mauvaise foi.
Moi,
je dis simplement que tu es la fiancée de Marius.
Il t'a quitté momentanément.
Mais toi,
tu attends qu'il revienne parce que tu sais qu'il va revenir.
Voilà,
c'est tout simple.
N'est-ce pas que j'ai raison ?
César, je ne peux pas attendre encore deux ans.
Tu ne peux pas ?
Mais oui, tu te languis, je sais,
mais tu es bien forcée de l'attendre puisque tu l'aimes.
Oui, je l'aime.
Pannis, je le sais,
mais à cause de ma mère, à cause de ma famille,
je ne peux plus attendre.
Non, César, non,
il me faut un mari.
C'est toi qui me dis ça ?
Tu es fou un mari ?
Tu accepteras
le premier singe venu pourvu qu'il t'épouse et qu'il ait de l'argent ?
Marie, je vais attendre encore dix ans si je pouvais l'attendre.
Maintenant, je ne peux plus.
Si Pannis va encore de moi, je suis prête à l'épouser.
Mais ce n'est pas possible, nom de Dieu.
Ce n'est pas possible.
C'est donc ça que tu mijotais tout le temps ?
Il a bien fait, il a eu raison,
car tu ne l'aimais pas.
Mais tais-toi !
Non, non, toi, tais-toi !
Je vais lui écrire
et je vais lui dire la vérité.
Et crois-moi,
s'il avait un petit regret, je te jure,
il n'en aura plus.
César, je vous insuppis !
Laisse-le partir, c'est habitué !
Non, Pannis,
dites-lui tout, dites-lui tout !
Vous dire quoi ?
Mais s'il n'a pas encore compris, c'est qu'il est aussi bête que méchant.
Compris quoi ?
Pannis, dites-lui, dites-lui !
Qu'est-ce qu'il y a ?
Il y a que Fanny se trouve dans une position qui
n'est guère intéressante pour une jeune fille seule.
Comment, comment ?
Et qu'il faut bien qu'il se trouve un brave homme pour réparer le crime
de ton galapia de navigateur.
Un petit ?
Tu portes un enfant de Marius ?
Comment ?
Elle va avoir un enfant et tu veux me le prendre ?
Comment te le prendre ?
Il est à moi !
C'est le petit de mon petit
et vous voulez me le voler mais vous êtes fous, nom de Dieu !
Mon petit-fils, Fanny,
est-ce que tu y penses ?
Je pense à ma mère et ma famille.
Je me fous de ta mère
et de ta famille !
La famille, c'est Marius
et ton petit et moi.
Quête à ce monsieur, il n'en est pas.
Alors, qu'il se t'aise ?
Tu m'as compris ?
Allez, Fanny, à la maison.
Non, César.
Écoutez, vous n'avez pas pensé à tout.
Marius ne peut pas revenir à 22 ans.
Et si j'ai un enfant sans avoir de mari, ma mère mourra de honte.
Eh, on ne meurt pas comme ça.
Et puis tout le monde saura que c'est l'enfant de Marius.
De moi ?
On saura que s'il m'a quitté après une chose de pareille,
c'est qu'il y avait une mauvaise raison.
On dirait que s'il l'a quitté, c'est qu'il a vu qu'il n'était pas arrivé le premier.
Ou alors qu'il n'est pas sûr que l'enfant soit de lui.
Mais si elle ne devait jamais se marier,
je ne dis pas non.
Et puis d'abord,
je suis là pour les protéger et les défendre.
Et ensuite, elle aura marié dans deux ans.
Elle l'aura ou elle ne l'aura pas.
Admettons que ton fils revienne.
Es-tu sûr qu'il voudra épouser la petite ?
Eh, parfaitement, j'en suis sûr.
Puis qu'il est parti, il a écrit deux fois.
Pas à moi, à vous.
Mais dans toutes ses lettres, il parlait de toi.
Une d'une étrangère ?
Et dans la dernière lettre que tu as reçue, il te parle de la petite ?
Non, il ne t'en parle pas.
Mais qu'est-ce que tu as dit ?
Eh, s'il t'en parlait, tu l'aurais déjà dit.
Il te parle de son retour ?
Non, il ne t'en parle pas.
Sois de bonne foi, dis la vérité.
La vérité, c'est que cette fois, il n'en parle pas beaucoup.
Il lui envoie le bonjour.
Ah, c'est bien gentil de sa part.
Regarde comme ça lui fait plaisir, la petite.
Ça règle tout.
Il t'envoie le bonjour.
Mais quand il saura
qu'il a un enfant,
il épousera la mère ou sinon, j'y casse la gueule.
Mais ça n'arrangerait rien.
Et puis là, nous parlons comme s'il revenait sûrement dans deux ans.
Et déjà, nous ne sommes pas sûrs du mariage.
Et s'il ne revient pas ?
Comment s'il ne revient pas ?
Tu oses penser à des choses pareilles.
Et toi,
tu oses ne pas y penser ?
C'est toi par hasard qui fabriques les tempêtes et les cyclones ?
C'est toi qui les lâches sur la mer
quand ça te fait plaisir ?
César,
si son bateau sombrait,
peux-tu nous jurer que ton fils reviendra et épousera la petite ?
Écoute, Honoré, il y a huit chances sur dix
pour que ce mariage se fasse.
Mettons sept chances sur dix.
Mettons six ou même cinq.
C'est beaucoup pour que la vie de cet enfant soit gâchée.
Maintenant,
personne ne le sait.
Et n'importe qui peut épouser Fanny et donner un nom à cet enfant sans être ridicule.
Mais quand il sera né, qu'est-ce que ce sera ?
Un petit bastardon, rien de plus.
C'est vrai, c'est vrai.
Et plus tard à l'école quand ses camarades lui diront
il deviendra tout rouge et il dira « Moi, j'en ai pas.
» J'ai pensé longuement à toutes ces choses.
J'ai pensé à ma mère, à ma famille, à l'enfant.
Il vaut mieux
que je devienne Madame Panis.
Tout le monde sera content.
Même Marius.
Mais non, mais non.
D'abord,
si j'épouser la petite,
cet enfant aura un père et un nom.
Il s'appellera Panis.
Si par hasard
il s'appelait Panis,
en tout cas,
il s'appellerait Marius Panis.
César Marius Panis.
Si tu veux, puisque tu serais le parrain,
comme ça, tu pourrais t'occuper de lui
tant que tu voudrais.
De plus,
il serait riche.
César, il y a une chose que personne ne sait parce que j'en ai un peu honte.
D'habitude au café,
quand nous parlons
de nos fortunes,
je dis que j'ai 600 000 francs.
Eh bien, c'est pas vrai.
J'en ai plus du double.
Toi ?
Mais tu es millionnaire.
Plus la valeur du magasin,
ça fait un million et demi.
Même Fanny ne le savait pas.
Je le dis maintenant parce que c'est utile à la conversation.
Et tu laisserais tout ça au petit ?
Naturellement, puisque c'est mon fils.
Ah, évidemment que ce garçon aurait la vie plus belle.
Surtout si l'autre
s'obstine à naviguer toute sa vie.
Enfin,
c'est ce qu'il m'écrit.
Tu vois bien.
Mais il faut que je réfléchisse.
Si je lui donnais le bar,
ajouté à toi,
ça lui ferait pas loin
de deux millions.
Fanny,
tu te rends compte,
à 20 ans,
ce garçon,
il pourrait fumer des cigares comme le bras.
Si ce n'est pas une fille.
Une fille ?
Mais qu'est-ce que tu vas chercher ?
Espèce de porte-malheur.
Adieu,
cigales et cigales,
dans les grands pains,
chantez toujours,
collines rousses de fleurs,
barques aux eaux douces,
couleurs, au loin je pars,
je vous laisse mon cœur, ensemble.
Adieu,
venu de Provençal,
adieu pays de mes amours.
Le rond,
c'est très bien.
C'est parfait.
Très bien, c'est parfait.
Vous regardez bien l'objectif,
vous vous faites un joli sourire,
voilà,
attention,
attention,
on ne bouge plus.
Un,
deux,
trois, clic, clac.
Oh là,
allez,
allez, donnez-y, allez, écoutez, je ne veux pas de marie dans la chambre,
au moment de la mienne, de la naissance,
le travail du mari est terminé.
Alors,
je vous appellerai.
Allez-y,
laissez pas tout de seul, vous vous rendez compte, un enfant de sept mois.
Oui, oui, c'est ça, sept mois, oui.
Faites bien attention que personne ne l'embrasse avant moi.
César,
oh,
César,
qu'est-ce que c'est ?
C'est monsieur Panis qui vous fait dire
que l'enfant est en pleine opération de sa naissance.
C'est un garçon ?
On n'a pas encore vu le principal.
Cuivez tout de suite.
Viens.
Allô, mademoiselle,
je voudrais le 35 à Cassis, s'il vous plaît.
Allô, Fernand, c'est honoré.
Honoré Panis, va réveiller mon frère,
il faut que je lui parle.
Fernand, dépêche-toi,
le petit de mon frère, on va naître cette nuit-là.
Vous ne voulez pas que je vous accompagne quand j'aurai 80 ans ?
Ça passe bien ?
Mais naturellement.
On a l'air bêtes,
nous, les hommes, le jour d'un accouchement.
Et là, au-dessus,
elles souffrent.
Et nous, on a l'air de grands couillons.
L'aube se lève, César.
Le jour va naître en même temps que mon enfant.
C'est le jour de Pâques.
Le petit va nous arriver avec les cloches.
Je ne joue pas tout.
Elle est folie.
Non, non, non, on ne passe plus, là.
Écoutez, docteur,
je suis Elzéard Palis,
propriétaire des veines de Cassis, le frère doloré
et le plus vieux de la famille.
Je voudrais voir la petite.
Juste une seconde.
Non, non, non, et non, la petite a besoin de calme.
Je voulais se monter un régiment, alors... Mais docteur, c'est notre plus vieux.
Ah, bon, allez, alors.
Alors, cousine, par là.
Hé, hé, hé, hé.
Bonjour.
Il est beau.
Il est beau.
Mais, soeur,
je ne t'ai vu qu'une fois,
c'était le jour de ton mariage.
Et pourtant, je te tutoie parce que tu es dans notre maison.
C'est une maison honnête et riche.
J'ai été un peu triste parce que nous n'avions pas d'enfants.
Ni les uns, ni les autres.
Et nous allions partir chacun son tour sous la terre.
Le dernier aurait importé notre nom.
Et toi, tu viens,
tu te couches
et tu nous donnes un beau garçon.
Alors moi,
le plus vieux de la famille,
au nom de nos cousines du Vaucluse,
de nos tantes de Camargue,
de tous nos parents et même de ceux qui sont morts,
j'ai sorti l'automobile dans la nuit pour venir te dire on te rejoint d'un garçon.
Merci.
Merci, belle soeur.
Je dis bonjour, parrain.
Fais la risette à parrain.
Oh, il est beau.
Oh, et puis, Fanny, c'est un beau gendre.
Je suis bien jeune, mais il gâte tellement la petite que finalement,
finalement, tout est bien.
Finalement,
vous ne regrettez pas ce mariage ?
Non, je ne le regrette plus.
Évidemment,
elle aimait beaucoup votre fils.
Il a préféré naviguer.
Eh bien, qui navigue l'imbécile ?
Où est-il maintenant ?
Marius,
je ne sais pas exactement.
Il y a trois semaines,
il était du côté de l'Inde, là-bas.
J'ai reçu une lettre de lui, mais je n'ai pas encore pensé à la lire.
Qu'est-ce qu'il a dit quand vous lui avez annoncé
qu'il avait un bébé ?
Il ne le sait pas.
Je ne lui ai pas écrit.
Oh, vous avez bien fait.
Elle vous parle de lui ?
Comme ça, en passant.
Mais depuis deux ans qu'il est parti,
elle l'a peut-être oubliée.
Et puis c'est qu'elle est mariée maintenant.
Et qu'elle a un bébé de son mari.
Oui, oui,
de son mari, oui.
Ça, ça a été ma plus grosse surprise quand elle m'a annoncé ça.
J'étais étonné.
Moi, j'ai été stupéfait.
Qui aurait dit ça de Panisse ?
Ça vient de le dire.
Qui l'aurait cru ?
Lui qui paraissait si calme, si mou.
Mais il a dû se garder des forces dans un coin.
En tout cas, il a fait un bien bel enfant.
Oui, il a fait un bel enfant.
Il est beau.
Quand je le regarde,
je me demande
s'il serait plus beau, si Marius l'avait fait.
Sûr ?
Il serait pas plus beau, ça, on peut le dire.
Oui, on peut le dire.
Surtout quand il n'y a personne.
Qui est-ce ?
Qui ?
Marius !
Quoi ?
Tu piques.
Je ne me suis pas rasé depuis deux jours.
Tu piques bien, con que Corse.
Viens,
viens, viens, que je te regarde.
On t'a coupé la lumière,
tu as fait faillite.
Non, non, c'est un plomb qui a sauté.
Comme tu as forcé, dit !
Pourquoi tu es là ?
Je suis ma lettre.
Mais juste de me la donner.
Il n'y a pas de mal, rassure-toi.
Je vais t'expliquer.
Viens.
Dîner ?
Oui, j'allais manger.
J'ai fait mon récipice à sa mort.
Il te va bien ce costume.
Allez, assieds-toi mon petit.
Toi aussi, je ne vais pas tout manger.
Oh, non, non, moi, ça ne passerai pas.
Toi, tout seul ?
Oui, j'allais casser la croûte.
Je suis content.
Ça prouve que tu vas bien.
Allez, mange mon petit.
Bois, mange de tout.
Tu as des pommes d'amour, des artichauts.
Vas-y, régale-toi.
Alors, tu me racontes un peu ?
Il a une grosse molaire qui pousse.
Oui, je l'ai senti sous le doigt.
Ça,
ça a toujours quelque chose.
Et quand il est pâle,
toi et ton mari,
vous en avez la colique.
Et quand il y a des bonnes joues rouges, vous croyez qu'il va mourir ?
De quelle couleur tu veux qu'il soit ?
Oh, rose.
Richard, c'est le compartiment d'ici.
Bon voyage, je l'aurai.
Bon voyage.
Oh, mademoiselle.
Des fleurs, monsieur ?
Oui.
Richard,
tu porteras ce bouquet à ma femme.
Très bien, monsieur Paviste.
Oh,
et dis-lui que j'ai eu le train.
Vous n'inquiétez pas, bon voyage.
Oh, docteur, ce n'est pas possible.
Vous aussi, vous allez à la capitale.
Oh, Fanny, c'est Marius.
Je suis revenu cette nuit.
J'ai vu mon père
et puis j'ai eu envie de te parler.
Enfin,
de te dire bonsoir.
Tu es le seul ?
Oui,
oui, je m'étais couché et puis je n'ai pas pu dormir.
Alors,
je suis parti par la fenêtre comme autrefois quand j'étais un petit jeune homme.
Ça fait un moment que je te regarde à travers les volets.
Assieds-toi.
Non.
Tu vas bien boire un petit verre de quelque chose.
Voilà, tu es.
Et ton mari ne boira pas avec nous ?
Non, il est couché.
Tu es revenu pour toujours ?
En principe,
je vais partir demain matin.
Tu es revenu ?
Non,
il est à Sydney.
On a eu des avaries assez graves alors on l'a mis en caleux sèche
et comme il y avait des appareils à réparer,
on les a mis sur le contre-torpilleur français qu'on avait croisé
parce que ces appareils ne se réparent pas n'importe où et il faut les envoyer
à ceux qui les ont fait dans les usines à Paris parce que c'est de la précision,
c'est scientifique.
Une pastille, c'est terrible.
Moi,
j'ai fait partie de cette émission parce que j'ai demandé.
Je me languissais.
Tu te languisses de revoir ton père ?
Oui, mon père et Marseille et tout le monde, quoi.
Tout le monde.
Mais si je voulais,
je pourrais rester parce que ça me serait très facile de trouver un permutant.
Qu'est-ce que c'est un permutant ?
Quelqu'un qui change sa place pour la mienne.
Il y en a beaucoup qui voudraient parce que sur la Malaisie,
nous avons une solde très élevée et le service n'est pas pénible.
Ici, je connais Chauvaux.
M'écrivait souvent.
Et d'abord,
sur l'île de beauté, il partirait tout de suite.
Ça pourrait s'arranger un huit jours parce que lui, il a cette envie, tu sais.
L'envie du loin.
Elle a plu maintenant ?
Oh.
Alors tu n'es pas heureux sur la mer ?
On est toujours heureux quand on est là.
On a voulu aller et si on disait qu'on est malheureux,
ça voudrait dire qu'on a été bien bête.
Je suis très heureux, au contraire.
Et toi ?
Tu es heureuse ?
Eh oui.
J'ai un bon mari.
Une belle maison ?
Oui.
Une belle maison.
Une belle maison et un bel enfant ?
Oui, un bel enfant.
C'est ton père qui te l'a dit ?
Viens de me le dire.
Ça m'étonne qu'il ne me l'avait pas écrit plus tôt.
Et puis ?
Qu'est-ce qu'il t'a dit encore ?
Au propos de quoi ?
Au propos de mon fils.
Qu'est-ce que tu voulais qu'il me dise de plus ?
Je ne sais pas, moi.
Ah oui,
comme c'est ton fils,
tu crois que c'est la merveilleuse du monde
et qu'on ne peut pas s'arrêter de parler de lui ?
Mais bien sûr
que c'est la merveilleuse du monde.
Il commence à marcher maintenant.
Il marche presque tout seul.
Déjà, mon père m'a dit qu'il avait huit mois.
Ça marche, les enfants, à huit mois ?
Il a un peu plus de huit mois.
Puis il est très précoce.
En somme,
tu es très heureuse.
Alors, tout est pour le mieux, pas vrai ?
Ça me fait plaisir de te voir si contente
et en si bonne santé.
Toi aussi, tu te portes bien.
Moi, c'est l'air de la mer.
Et moi, c'est ma vie tranquille.
Ta vie tranquille et ton bonheur ?
Oui, Marius.
Ma vie tranquille et mon bonheur.
Alors, au revoir, petite Tiffany.
Au revoir, Marius.
En revenant de Paris,
avant de t'embarquer, tu repasseras par ici ?
Non.
Nous repartons là-bas par un bateau anglais.
L'Australia.
C'est pas beau.
Moi, c'est bien les bateaux anglais, c'est propre, ça marche.
Des amitiés à ton mari et dis-lui que je n'ai
pas voulu le réveiller pour ne pas le déranger.
C'est Richard, Madame Panisse.
Merci.
Je vous apporte ce bouquet de la part de votre mari.
Il vous fait dire qu'il n'a pas manqué son trahi.
C'est vrai, Madame Panisse.
C'est vrai que ton mari est parti ?
Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
Tu as peur de moi ?
Non, Marius, je n'ai pas peur de toi.
Ce que nous pouvions dire ne servait à rien.
Va-t'en.
Non, ils m'ont pas le passé.
Il n'y a pas besoin de le remuer, va ?
Il bouge assez tout seul.
Pourquoi tu es épousé Panisse si vite ?
Pourquoi ?
Mon père ne m'a pas dit que tu avais un fils.
Et comment Panisse, qui n'a jamais pu avoir d'enfant, a pu devenir père à son âge ?
Je ne sais pas.
On voulait m'empêcher d'avoir des idées.
À quoi tout cela peut servir, va-t'en.
Je sais la vérité maintenant.
Cet enfant est le mien
et je suis un criminel.
Non, tu n'es pas un criminel, ce n'est pas de ta faute.
Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
Pourquoi tu ne me l'as pas écrit ?
J'ai parti pour cinq ans.
A cause de ma mère, je t'ai honoré.
Il m'a prise comme j'étais.
Pardonne-moi.
Je t'en supplie.
Il y a longtemps que je t'ai pardonné
parce que tu n'avais pas compris mon amour.
Ni le mien.
Je ne savais pas comment je t'aimais.
Que je suis parti,
j'étais très heureux.
Je sais.
J'ai lu tes premières lettres.
Je ne pensais pas si souvent à toi.
C'était une chose finie et puis petit à petit,
ça m'a commencé.
Surtout le soir,
j'ai pensé à toi.
Tais-toi, Marius.
D'amour, ça va te passer.
Et puis non,
ça n'est pas passé.
Au contraire,
à mesure que nous entrions dans les mers du Sud, ça devenait de plus en plus pire.
Dès que je fermais les yeux,
ça me reprenait.
Je te voyais derrière tes coquillages.
Sur ton chapeau, je te voyais marcher le long des quais.
J'entendais claquer tes petits pas.
Je sentais l'odeur de tes joues.
Et toi, Marius, ce n'est pas bien, il ne le faut pas.
Je te voyais partout.
Et puis, un jour,
il m'est arrivé
une chose terrible.
Je n'ai pas pu penser à toi.
J'avais oublié ta figure.
Je te cherchais,
je ne te trouvais plus.
Je t'avais perdue.
J'ai demandé à mon père qu'il m'envoie une photo de toi.
En arrivant à Tahiti,
j'ai trouvé le courrier.
Mon père m'avait envoyé une photo.
C'est celle de Thanos.
J'étais marié depuis un mois.
Comme je ne savais pas pourquoi, j'ai pleuré.
Moi aussi, Marius.
J'ai pleuré.
Fanny,
je suis revenu pour toi.
Je pensais que peut-être
tu n'aimais plus Panny,
ce que peut-être tu m'aimais encore.
Je vois que j'ai eu raison, Fanny.
Ça se peut pas bien.
Non, non.
Non, ne faites pas ça, mes enfants.
Il est brave,
Panny, s'il est pas là.
Ne le rendez pas ridicule devant les meubles de la famille.
Ça ne serait pas joli.
Qui t'a dit que j'étais ici ?
C'était pas bien difficile à deviner, va.
Pourquoi tu m'as pas dit pour l'enfant ?
L'enfant ?
Quel enfant ?
Je lui ai tout dit.
Il n'a peut-être pas bien fait.
Et pourquoi ?
Dans quel but ?
Veux-tu me cacher que j'ai des droits
sur elle et sur son enfant ?
Des droits ?
Je sais pas si tu as des droits.
Écoute, papa,
je t'aime bien,
mais en ce moment,
je te prie de me foutre la paix.
Comme tu as bien dit ça, Marius.
On voit que tu es un homme.
Tu ne respectes plus ton père.
C'est normal.
En l'absence de son mari, tu n'as rien à faire chez Mme Panis.
Allez, viens.
Non, je ne m'en vais pas.
Allez, fous-moi le cœur.
Je reste !
Panis a fait ce qu'il devait faire.
Il a recueilli ta femme.
Il a donné un nom à ton enfant.
Et pendant qu'il est en voyage pour assurer la
vénère de ton fils, toi, tu viens dans la nuit
pour essayer de lui voler sa femme.
Marius, il y a eu de tout dans la famille.
Des corsaires,
des douaniers,
des contrebandiers, des imbéciles.
Et même de simples mastroqués comme ton père,
il n'y a jamais eu de salicaux.
Alors, tu restes ?
Oui.
Je reste aussi.
Ton père a raison, Marius.
Pani !
Pani !
Tu es encore debout ?
Au moment où le train allait partir, je rencontre le docteur Gagnon.
Moi, nous avons de la visite.
Bonsoir, Marius.
Bonsoir, monsieur Pani.
Te voilà de retour, maintenant.
Il y a deux passages seulement,
une sorte de permission très courte.
Et alors, qu'est-ce qui s'est passé finalement à la gare
que tu n'as pas pris ton train ?
Eh bien, figure-toi qu'en montant dans le train,
je tombe sur le docteur Gagnon qui me dit que le petit de Miette
a une coqueluche terrible depuis du jour.
On craint même pour sa vie
et sa mère ne nous a rien dit.
Ce matin encore, il est venu jouer avec le petit.
Et la coqueluche,
ça s'attrape rien qu'en regardant.
Et comment ce soir ?
Un peu chaud.
Honoré, n'aie pas peur.
Eh oui, n'aie pas peur.
Seulement, tu m'as dit toi-même qu'il était un peu chaud.
Va lui prendre sa température, va.
Alors, elle sera longue,
cette permission ?
Ça dépend.
Ça dépend de quoi ?
Ça dépend de Fanny et de vous.
Ah, ça au moins,
c'est net, c'est franc, oui.
Elle ne comprends pas très bien.
Autrefois, comme aujourd'hui, et même quand j'étais loin d'elle,
j'ai toujours considéré Fanny comme ma fiancée.
Considérer ?
C'est un joli mot.
Moi, je ne considère rien du tout.
Elle est ma femme, simplement.
Elle est ma femme et la mère de mon fils.
Vous êtes sûr que cet enfant est votre fils ?
Marius,
ce retour, il y a deux ans que je l'attends.
Je ne me suis pas couché un seul soir sans penser si c'est demain qu'il revient.
Et s'il essaye de tout me prendre,
qu'est-ce que je vais lui répondre ?
Et depuis ces deux années, ces réponses,
je les ai toutes préparées.
Quand je te vois ici,
je ne sais plus quoi dire.
Et quitte pas Honoré,
il n'a pas l'air malade.
Tout va bien.
Bon, viens t'asseoir, Fanny.
Viens t'asseoir.
Alors toi, en somme, qu'est-ce que tu réclames ?
Écoutez, monsieur Panisse,
j'ai fait une folie il y a deux ans.
Mais maintenant,
parce que j'étais bête pendant une heure, il faut que la vie
de plusieurs personnes soit gâchée.
Quelle personne ?
Fanny, moi,
mon père et mon fils.
Et moi,
qu'est-ce que je deviens là-dedans ?
Mais vous, vous avez été heureux pendant deux ans
et vous avez été heureux
en faisant une bonne action.
Ce que vous avez fait, je vous en remercie.
Mais maintenant,
il faut prendre votre courage et me rendre ce qui m'appartient.
Oh, Marius, tu vas vite.
Il a du courage pour les sacrifices qu'il demande aux autres.
Ma réponse, la voilà.
Lorsque je vous vois tous les deux, je vois bien que je gêne.
Pour me rendre sympathique, je devrais me noyer par accident.
Fanny,
je le ferai volontiers
pour te rendre heureuse.
Je ne verrai plus le petit.
Alors, je refuse de me noyer.
Je le refuse absolument.
Mais, Honoré,
personne ne te le demande.
Non, mais moi, je viens de me le demander.
Fanny,
n'aie aucune pitié pour moi.
Si tu aimes ce garçon,
si tu penses que ton bonheur est là,
tant pis pour moi.
Tu es libre.
Ça, c'est bien.
Ce n'est pas égoïste.
Mais l'enfant ?
L'enfant, il est à nous, l'enfant.
Que je te donne l'enfant.
Mais pourquoi ne me demandes-tu pas mes yeux ?
Mon foie,
ma rate, mon cœur.
Oh,
vous faites le grand généreux.
Je te donne la femme, mais je garde l'enfant.
Sans l'enfant, peut-être que la femme ne partira pas.
Non.
Si vous êtes honnête,
rendez-moi mon fils.
Non,
Marius,
le petit, tu ne l'auras pas.
Tu seras peut-être plus fort pour parler à sa mère.
Peut-être même qu'elle viendra me le demander.
Ne fais pas ça.
Tu es jeune,
tu en auras d'autres.
Mais le mien est selon moi.
C'est mon seul,
mon unique,
mon premier et mon dernier.
Mais Honoré, qui peut te le prendre ?
Tu me connais si peu.
Et encore, si c'était un enfant ordinaire,
mais c'est la merveille du monde.
Oh, tous ces discours,
c'est très joli.
Il a toussé.
Il a toussé.
Tu n'es pas entendu ?
Personne ne l'entend.
Même moi, je l'entends.
Il est parti maintenant.
Ah, s'il a toussé.
C'est plus intéressant que nos histoires.
Mais puisqu'il est mien, cet enfant, ce serait à moi de me faire du mauvais sang.
Justement,
tu ne t'en fais pas.
Marius, il n'est pas tiens.
Tu étais son père avant qu'il naisse, mais depuis qu'il est né.
Quand on est père, c'est pour toujours.
Non.
Quand il est venu au monde,
il pesait 4 kilos.
4 kilos de la chair de sa mère.
Maintenant,
il pèse 9 kilos.
C'est 5 kilos de plus.
Tu sais ce que c'est ?
De l'amour.
Pourtant,
c'est léger l'amour.
Il en faut pour faire 5 kilos.
J'ai donné ma part.
Elle aussi.
Mais celui qui a donné le plus, c'est Panis.
Et toi,
qu'est-ce que tu as donné ?
La vie.
Oui, la vie.
Les chiens aussi donnent la vie.
Non, Marius,
cet enfant, tu ne l'as pas voulu.
Ce que tu as voulu, c'est ton plaisir.
La vie, tu ne lui as pas donné.
Il te l'a prise.
C'est pas pareil.
Mais nom de Dieu,
qui c'est le père ?
Celui qui donne la vie
Oh, Marius,
tu es le père d'un enfant sans nom.
Porté dans la honte et le désespoir.
Où est-il, cet enfant ?
Il n'existe pas.
Ce n'est pas le mien.
Le mien,
il est né dans un grand lit de toile entre la grand-mère et les tantes.
Va, Marius,
tu es allé d'un point humain et n'essaie pas
de mordre les pierres, tu ne le rappes pas.
Il appartient à une famille.
Alors toi aussi, tu me trahis.
Trahis ?
Non, Marius,
je ne t'ai pas trahi.
Je n'ai pas trahi ton amour.
Puisque ton père est là et qu'il nous défend contre notre folie,
je peux tout te dire à présent.
Je t'aime.
Je t'aime toujours.
Je t'aime comme avant, plus encore peut-être.
Chaque matin, je vois ton visage dans le sourire de mon fils.
Quand tu es apparu à la fenêtre, j'ai cru que je tombais vers toi.
Si tu m'avais prise par la main, sans rien dire,
je serais partie,
je t'aurais suivi n'importe où.
Mais après,
mon fils m'a réussi.
Mais Tanon,
tu n'as qu'à le prendre.
Je n'ai pas le droit.
Panisse m'a sauvée.
Pendant la nuit où l'enfant aîné, tenez ma main.
Sans le vouloir, je lui ai enfoncé mes ongles et l'en garde encore les marques.
Ces marques,
c'est lui qui les a.
Ce n'est pas toi.
Va-t'en.
Va-t'en sur la mer.
C'est là que tu as voulu aller.
Laisse-moi ici avec notre fils.
Pourtant,
si ça peut te consoler,
pense que chaque soir, il y a une femme qui pense à toi.
Une femme qui voudrait s'étendre contre toi,
sentir l'odeur de tes cheveux et s'endormir dans ta chaleur.
Toi, papa,
qu'est-ce que tu voudrais que je fasse ?
Je voudrais que tu ne manques pas ton train.
Alors toi aussi, tu me fous à la porte ?
Mais non,
ce n'est pas moi.
Il n'y a pas que toi, il n'y a Fanny aussi, elle attend que je m'en aille.
Mais ne sois pas méchant avec elle, elle le t'aime, elle te l'a dit.
Mais son cœur bat d'un côté et son ventre de l'autre.
C'est elle qui est le plus à plaindre.
Non, Marius,
ce qui te fait partir,
ce n'est pas moi,
ce n'est pas elle,
ce n'est pas Panisse.
Mais tu es un danger pour l'avenir de ton enfant.
Alors c'est lui qui te renvoie.
Toi, tu ne me défends pas ?
Papa,
tu ne m'aimes plus ?
Mais oui, je t'aime bien encore, grand imbécile.
Salman,
toi tu es grand.
Mais lui il est petit,
il est si petit.
C'est d'ailleurs pour ça qu'il est fort.
C'est petit,
ça vous prend tout.
Alors quand on est brave,
on n'attend pas qu'ils vous le prennent.
On le leur donne.
Dis au revoir, madame Panisse.
Au revoir, Fanny.
Oh, Marius.
Je n'aimerai jamais que toi.
Je n'ai jamais aimé que...
Bien, mon fils.
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