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Original subtitles

*Propos indistincts

-Ecoute, comme toujours.

*... C'est demain, maman, le mariage.

*...

Dis-moi, d'ailleurs, à ce sujet-là...

Heu...

Je vais pas pouvoir être là demain.

*... Je suis désolée.

*... J'ai quelque chose à faire à Calvi

et je vais pas pouvoir...

*...

Non, pas demain. Je dois voir quelqu'un.

*... Un ami.

*...

Je sais que c'est demain, le repas, mais je peux pas être là.

*...

Maman, je te fais rien.

*...

Mais...

*...

Maman, je peux pas venir, je peux pas venir. C'est comme ça.

C'est pas pour te contrarier.

Ecoute, maman, je travaille tôt demain.

*... D'accord... Non, y a pas que moi.

*... Oui. D'accord.

Je travaille tôt demain, maman, je t'embrasse. Gros bisous.

*... Bisous, bisous. Bisous.

"Un bacio è troppo poco", (Mina)

...

Super ! Jean-Jo, ne la lâche pas du regard !

Regarde-le, Jeanne !

OK ! Super.

...

Je vais vous demander de vous embrasser.

...

OK, super, maintenant regardez-vous.

Reste à genoux.

Regarde. Regarde-la.

...

Super. Maintenant, mettez-vous face à face, front contre front.

...

OK, restez là et ensuite, vous venez vers moi.

...

-On peut se tenir la main ? -Bien sûr, tu peux !

...

Alors, regardez-moi...

Super.

...

Nickel.

...

Regardez-vous.

...

Bonsoir. -Bonsoir.

...

... Fracas

...

(-Qui veut du café ?)

(Vous voulez du café ?)

(Vous en voulez aussi ?)

-Merci. -C'est bon ?

Pleurs au loin

...

... La porte s'ouvre.

Pleurs au loin

-Joseph... -Joseph...

...

...

Propos en corse

Pleurs

...

-Ma petite fille, ma petite fille...

...

Cloches de l'église

...

-Jean-Michel, mes condoléances.

-Merci.

-Bonjour, Joseph. Je suis très peinée pour Antonia.

Chant religieux

...

-Jean-Michel, pour le pupitre.

-J'en ai un, je vais vous le prendre.

-C'est pas possible... -Je sais.

Pleurs

Musique douce à la guitare

...

-Quand il offrit à Antonia

le 1er appareil photo qu'elle eut jamais tenu,

son parrain, Joseph, était encore au séminaire.

Depuis quelques mois,

elle s'était passionnée pour les photos de famille

qu'elle examinait de longs moments.

Le parrain d'Antonia crut

qu'elle s'intéressait à ses origines.

Pourtant, l'énigme qui la captivait n'était pas celle-ci,

mais consistait en l'existence de la trace elle-même.

Elle apprit à développer ses négatifs

dans les effluves des produits chimiques

et faire le point correctement.

Et même ainsi, elle n'était pas satisfaite.

C'est seulement durant l'été 1979

qu'elle prit les 1res photos

qu'elle jugeât dignes d'être conservées.

Cet été-là, Pascal avait 21 ans et Antonia le trouvait irrésistible.

Chant corse

...

*... Brouhaha et acclamations

*...

-Xavier !

*... ...

-Mets-moi du vin blanc !

*... ...

Xavier, du vin blanc ! Tavernier, à boire !

*... ...

*... Coups de feu

*... Acclamations

*... ...

-Attends, attends.

En corse

...

...

Coups de feu

...

Chant corse au loin

...

-Oh, Simon !

Oh, Simon ! -Arrêtez.

-Elle est bonne, la pizza !

Hm... Ca, c'est tes origines italiennes !

Rires

-C'est la meilleure soirée de ma vie.

...

-Allez... -Hm !

-Arrête !

Donne-lui de l'eau. -Je vais lui prendre de l'eau.

-A la 12 ! Calzone à la 12, s'il vous plaît !

...

-Toi aussi, tu vas t'y mettre !

...

-Hein ?

-C'est la meilleure soirée de ma vie.

On s'est régalés, mon frère.

-T'en as partout.

On y retourne ?

Les gens chantent.

...

Des hommes se disputent.

...

-Le 6 janvier 1980, le journal TV annonça

que des militants autonomistes avaient capturé à Bastelica

3 hommes armés soupçonnés d'être des barbouzes,

chargés par le ministère de l'Intérieur

d'assassiner l'un d'entre eux.

...

Ils voulurent organiser une conférence de presse

avant de remettre les prisonniers à la justice.

L'Etat leur envoya donc en réponse des blindés et des CRS.

*-C'est dans cet hôtel d'Ajaccio

que sont retranchés depuis 3 heures

les membres du collectif autonomiste de Bastelica

qui détiennent 2 personnes accusées d'activités parallèles.

C'est maintenant une certitude,

le 3e homme était un complice des autonomistes

chargés d'infiltrer les polices parallèles.

*Journal TV

*...

-Pascal.

*...

Pascal !

En corse

-Antonia ne sut jamais où ni comment

Pascal rejoignit le groupe

retranché dans un hôtel de la rue Fesch

dont ils retinrent les clients.

Ils espéraient y convoquer la presse,

au lieu de quoi ils y restèrent enfermés 48h,

dans une atmosphère de guerre civile à Ajaccio.

Protestations de la foule

...

Musique grave

...

Il donne un ordre. Coup de feu

Brouhaha Bris de verre

... ...

Tirs

...

-Prends-le !

-Un CRS fut tué

et d'autres blessés par un tireur qui ne fut jamais retrouvé.

...

Les policiers paniqués tuèrent une femme et un homme,

auxquels on pouvait juste reprocher d'être passés au mauvais moment.

...

Le groupe accepta de se rendre,

pour peu que ce soit à la gendarmerie

et non à la police.

On leur accorda d'aller librement de l'hôtel au commissariat

en portant à l'épaule leurs armes déchargées.

Pascal fut déféré devant la cour de sûreté de l'Etat

et placé en détention à la prison de la Santé.

*-Toute mort fait que l'irrémédiable se produit

pour de longues années parfois entre des communautés.

Pour moi, ce qui compte,

c'est que cet irrémédiable ne se reproduise pas.

-Il se bat pour ses idées, OK.

Mais il a fait aussi des choses délictuelles.

C'est pas bien qu'il t'entraîne dans ses affaires.

En corse

-Il m'entraîne nulle part.

Il me parle de ses idées le moins possible.

Ce qu'il fait, ce qu'il ne fait pas, il ne m'en parle pas.

Je veux pas que tu te fasses de soucis.

-"Pas de soucis"...

Ma fille, je supporterais pas de te savoir en garde à vue.

Que tu comprennes bien. S'ils cassent la porte,

c'est ici qu'ils vont la casser et venir te chercher.

...

Les idées, les idées, moi aussi, j'en ai eu à son âge !

Je voulais fonder une famille, avoir des enfants, les voir grandir.

C'est pas noble comme idée, ça aussi ?

Ca peut se vivre les idées, se dire...

T'es pas obligé de tirer sur des façades ou des gens !

Je discute pas tes sentiments, hein,

mais quand on a ce qu'il a dans la tête,

on y va seul, à son combat !

On n'y entraîne pas une jeune fille.

-Il me parle de rien encore une fois.

-Il te parle de rien...

Il te parle de rien ?

...

Il vient de rentrer en prison.

Tout le monde voit comment il gesticule,

il va pas tarder à y retourner.

Et tu vas faire quoi en attendant ?

Moi et ta mère, on va payer les avions

...

C'est ça que tu veux ?

-Je fais quoi ? Je sors avec quelqu'un que j'aime pas ?

C'est ce que tu veux ? -Non, j'ai pas dit ça.

Je te dis juste : me fais pas mourir maintenant.

-Je l'aime, papa, je vais pas faire comme si je ne l'aimais pas.

Orage

-Antonia lui écrivait presque tous les jours.

Elle prenait des photos pour lui.

Les amis qui attendaient son retour, les ruelles désertes,

l'arrivée du printemps, et elle lui envoyait.

Pascal lui disait de ne pas s'alarmer s'il répondait peu :

il n'aimait pas écrire et la vie carcérale était monotone,

il n'aurait pas eu grand-chose à lui raconter.

Il guettait l'arrivée de ses lettres et de ses photos

et il lui disait qu'il ne regrettait rien,

qu'il était impatient de la revoir et de revoir ce qui, grâce à elle,

existait encore au moins sous forme d'image.

Musique mystérieuse

...

-Tu arrives chez toi, hein !

...

Il arrive chez lui !

...

... Klaxons

... ...

... Acclamations

... ...

-Je voulais remercier nos amis qui sont venus ce soir,

En corse

...

Mon fils est là, c'est tout ce qui compte.

Acclamations

...

... Musique corse

... ...

... ...

... Brouhaha

... ...

-Pascal n'accorda qu'une attention distraite à Antonia.

Elle en fut si peinée

qu'elle n'eut ni le coeur de se réjouir de sa libération

ni même d'aller lui parler.

Musique mélancolique

Elle n'osait pas bouger et s'en voulait de rester, exposée,

incapable de s'échapper.

...

-Antonia !

Anto !

Tu fais quoi ?

Tu t'en vas ?

-Ouais, j'y vais. Je suis désolée,

je me sens pas... de rester, je me sens pas à l'aise.

Je déteste les gens qui partent, je veux pas te prendre la vedette...

Je préfère partir, mais vraiment...

Vas-y, retournes-y, profite avec ta famille, tes amis...

-C'est moi qui aurais dû venir te voir plus tôt.

Merci pour toutes tes photos, pour tes lettres.

C'est pas des paroles en l'air. Antonia.

-Tant mieux si ça a pu t'aider.

-A compter de cette nuit

et toutes les nuits où il ne disparaissait pas,

à la même heure, Antonia et Pascal se retrouvaient.

Antonia était donc la femme de Pascal.

Musique corse

Sans pourtant en prendre part directement, elle vivait aussi

cette période d'intensité politique et de contestation.

Le parrain d'Antonia avait pris en charge plusieurs paroisses,

dont celle du village,

et la vie amoureuse de sa filleule le contrariait au plus haut point.

...

Il n'avait rien contre Pascal,

mais il n'admettait pas que le destin d'Antonia

fut si tristement tracé.

... Discussions indistinctes

... ...

... Rires

...

... -Dégoûtée ! C'est fini !

Bon, qu'est-ce que tu fais là ? Respecte les morts. Merci.

...

Musique mystérieuse

...

-Ils l'ont encore arrêté. -Qu'est-ce qu'il se passe ?

Excusez-moi. Deux minutes.

Sanglots

Ils ont arrêté qui ?

-Ils ont arrêté Pascal.

...

Avec Jean-Jo.

Ils sont venus les chercher ce matin...

... C'est pas juste.

-A partir de maintenant, on va se serrer les coudes.

Par contre, que je vois pas que tu es triste et que tu le montres.

De un. De deux : haut la tête.

Haute, s'il te plaît ! Parce que y a pas à avoir honte.

Ils ont fait ce qu'ils devaient faire.

Rien que pour ça nous aussi on garde la face et on reste soudées.

C'est clair ? Et de deux... whiskys. Toi aussi.

-Elle a raison, hein... C'est qu'un billet d'avion...

Au pire, tu montes à Paris avec elle et puis voilà.

Moi, je sais pas, là, pour l'instant,

Xavier est en garde à vue avec Simon...

On verra bien.

Déclics d'appareil photo

-Hop, une dernière et après, on pourra boire !

Et voilà. Merci beaucoup !

-Merci. Applaudissements

...

-Antonia avait commencé comme photographe dans une petite agence

de "Corse Matin" en 1984 alors qu'elle n'avait que 22 ans.

Elle rentrait de Nice

où elle avait passé une année stérile à l'université

avec Madeleine et Laetitia.

Une année de fêtes sans fin à ne fréquenter que des Corses.

-... revenir en arrière...

-Le parrain d'Antonia avait envoyé ses photos

à un ami qui travaillait au journal,

ce qui avait peut-être aidé à l'embaucher

malgré son âge et son inexpérience.

Même si, en vérité,

aucune expérience particulière n'était requise

pour illustrer les rubriques locales.

-Les infos qu'on a...

-La rédaction savait qu'elle était en couple

avec un prisonnier politique.

Son nouveau métier, pour insatisfaisant qu'il fût,

lui avait permis de gagner son indépendance

plus tôt qu'elle ne l'aurait imaginé.

Elle avait quitté la chambre de son enfance

pour un appartement à Ajaccio dont sa mère avait hérité

et qu'elle ne se résignait pas à vendre.

Depuis qu'il venait de sortir de prison,

Pascal passait la nuit chez elle plusieurs fois par semaine,

et c'était cela, l'âge adulte.

Non pas tant disposer d'un appartement et d'un salaire,

mais simplement coucher avec Pascal dans un lit

plutôt que sur la banquette arrière d'une voiture.

Elle prenait ses propres photos.

Aucune des scènes qu'elle photographiait

ne constituait un événement,

mais ses photos dévoilaient la réalité de la vie.

Cette idée plaisait beaucoup à Antonia,

mais quand elle regardait ses photos,

tout n'était pas clair dans cette histoire de vérité.

-La question, c'est pas "les emplois fictifs des Corses",

c'est : "comment il est arrivé là" ?

C'est la marionnette de l'Etat ! -La réelle question,

pourquoi un Corse peut pas prendre un poste de directeur ou de cadre ?

Pourquoi, nous, on n'est pas compétents ?

-Ils vont parler de connivence.

Sous son objectif,

tous ses amis évoquaient des personnages de tragédie tourmentés.

-Comment tu te prends la tête avec tes histoires de cul ?

-Bah la vie, c'est l'histoire de la vie voilà !

-Alors que le problème était l'absence totale de tragédie.

-Tout pourrait être simple, pourquoi tu restes avec Jean-Jo ?

-Tu es folle, pose pas la question ! -C'est vrai. Pourquoi ?

Klaxons

-Ce qui me fascine, c'est que personne n'ait rien vu,

ni tes parents, ni Jean-Jo, ni nous. Je sais pas comment tu as fait.

-Manquerait plus que ça.

-C'est vrai, ça, comment t'as fait ?

-Comment tu expliquais

tes allers-retours plusieurs fois par mois ?

-Je suis un monstre en mensonge, d'accord ?

Je fais gober n'importe quoi à n'importe qui.

C'est tout.

La boutique que je monte, je devais voir les fournisseurs,

des représentants de marques... Je suis prête à tout !

A planter mes parents alors qu'ils ont besoin de moi.

Ca... Vendre la chaîne de baptême en corail...

Y a plus rien qui compte, c'est lui, sa peau, sa bouche...

Ce que j'aime le plus chez lui ? L'odeur de ses cheveux !

Han ! Je mets mon visage dedans, je deviens folle.

Il me fait sentir dingue, vous pouvez pas imaginer.

Oh, en plus, il s'habille toc de bien. Mais vraiment !

-Déjà, en soit, de sortir avec un Français...

-Ca n'a rien à voir. Mais alors, rien !

-C'est mieux ou c'est moins bien ?

-Evidemment que c'est mieux !

C'est ça, le problème. C'est renversant.

-Celle-là, je la trouve un peu moins intéressante, mais...

Comme tu veux, celle-là aussi, je trouve que...

-Ca, j'aime bien, moi.

-Et celle-là ? Non ?

-Ouais. Au moins, on voit les boules...

Pour moi, tu peux envoyer ces trois. -Ces trois-là ? Celle-là, non ?

-Non... Ca sert à rien, celle-ci, de dos...

On va sur un meurtre. Demain, on va sur un meurtre.

Je...

-Y a un côté moral aussi quand même !

-Attends. Des gens sont photographes comme toi,

ils sont journalistes comme moi...

Du jour au lendemain, ils vont être sur un accident ou sur un meurtre.

C'est quelqu'un de leur famille. Comment tu fais ?

-Bah je sais pas, tu fais pas.

-Un autre va le faire à ta place.

-Désolée, il y a quelque chose qui passe avant.

La morale passe avant.

-A un moment donné, il faut avoir le truc...

cette faculté de mettre de côté l'affectif !

-C'est une question de morale et d'éthique.

-Bah alors, il faut changer de métier.

-Mais non, faut pas changer de métier.

Faut poser la question, faut demander.

-Si tu poses pas la question, on te dira jamais non !

99 fois sur 100, on te dira non. C'est leur fils qui est mort.

Tu crois qu'ils vont te dire "tout va bien, prenez la photo !"

-C'est le job de prendre une photo.

-Non, ils vont te dire : "non, merci, pas de photo".

-Bah tant pis alors, tant pis.

-On fait rien alors ?

-On prend pas en photo des gens qui veulent pas.

-C'est le travail du journaliste. -C'est voler un moment.

-Tout le monde vole !

-Moi, je vole pas ! Il rit.

... Quoi ?

Non, mais quoi ?

-... qui aurait fait une déclaration commune,

écoute ce qu'il aurait dit...

"Salut à toi", (Bérurier noir)

... On entend indistinctement Pascal.

... ...

...

Brouhaha carcéral

...

... Tintement de clés

... ...

Une porte s'ouvre.

-Mets-toi à genoux.

C'est toi, Leccia ?

C'est toi, Leccia ? Oh ! -Eh... Eh...

Coup de feu

Tintement de clés

...

Une porte s'ouvre.

-Eh. Réveille-toi.

-C'est toi, Salvatore Contini ?

Ca, c'est pour Guy Orsoni.

Coup de feu

-A Lyon devait bientôt commencer le procès du commando du FLNC

qui, en juin 1984, avait pénétré dans la prison d'Ajaccio

pour exécuter Jean-Marc Leccia et Salvatore Contini,

responsables de l'enlèvement et de l'assassinat de Guy Orsoni,

militant nationaliste très connu.

Des rumeurs terrifiantes courraient sur Salvatore Contini.

Un tortionnaire et un assassin qui donnait, disait-on,

les corps martyrisés de ses victimes en pâture aux cochons.

A ce moment-là, personne n'avait de doute sur le fait que le meurtre

du jeune militant fut piloté par des services de l'Etat

dans une union douteuse avec des membres du grand banditisme.

*-Il y a un an,

Guy Orsoni, notre militant a été enlevé,

torturé et assassiné lâchement.

Comme nous l'avions annoncé alors, des représailles ont été engagées.

A quelques jours de leurs procès,

nous apportons notre soutien sans faille

aux 3 membres du commando du FLNC

qui se sont sacrifiés en vengeant sa mort.

Depuis des mois,

la police et les autorités préfectorales

assuraient à l'équipe de voyous, dite du Valier,

qu'ils pourraient bientôt jouir d'une impunité totale

en échange de l'enlèvement de notre militant.

Cette opération concrétisait la campagne de criminalisation

contre les nationalistes

en les associant à des histoires de racket, de milieux, etc.

-Antonia reconnut la voix de Pascal.

Elle réalisa qu'elle devait connaître

les visages dissimulés sous les cagoules

et cela la déprima profondément.

Quand elle appuyait sur le déclencheur,

elle validait cette mise en scène différente de la réalité

et qui n'existait que dans l'attente

de sa transformation en image.

Tout cela ne lui semblait guère honorable.

D'ailleurs, à bien y réfléchir,

l'écrasante majorité des photographes

n'exerçaient pas un métier honorable.

-A 23 ans, tu connais l'actualité ? -Bah oui !

-Ca fait 2 ans que tu bosses,

t'as fait 10 photos, tu connais le métier.

-En tout cas, je sais ce qui intéresse.

-Qu'est-ce qui intéresse les gens ?

-C'est un événement historique et on va pas le couvrir ?

Les journaux nationaux vont couvrir ce qui nous concerne ?

-Les journaux nationaux, c'est leur boulot,

ils vont couvrir un procès d'envergure nationale.

T'as pas compris quelque chose,

l'essence de "Corse Matin", c'est la proximité.

Nous, on est un journal corse !

Je suis pas nationaliste, tu le sais !

On doit donner de l'information, c'est la proximité.

Qu'est-ce qu'ils aiment les gens ?

Ils aiment la nécrologie, ils veulent savoir qui est mort.

Me regarde pas comme ça !

Ils veulent savoir qui est mort. Si je regarde pas la rubrique,

je peux oublier qu'un ami a perdu son père,

je le rencontre, il tire la gueule.

On appelle, on peut passer un coup de fil,

on peut rendre visite. La nécrologie !

Le sport, je sais que ça te plaît pas,

c'est l'essence de "Corse Matin" !

Je ne sais pas, moi... la vie dans nos villages,

la vie dans nos villages, la proximité,

c'est l'essence de "Corse Matin". Les faits divers...

-Le procès de Lyon, c'est pas du fait divers ?

-Bien sûr que c'est du fait divers !

Couvert par tous les médias français, voire internationaux.

Nous, on va arriver, "Corse Matin",

on va rajouter une photo de plus, la même chose,

on va faire du réchauffé.

-Dans tous les cas, j'y serai à Lyon !

-Je sais que tu seras à Lyon, pas de problème.

Par contre, tu y seras en tant que militante, femme,

mais pas en tant que photographe de "Corse Matin" !

-Donc personne ne couvre.

-C'est pas ton problème de savoir qui y va ou pas.

Y a quand même un patron dans cette boîte !

Le patron, c'est moi. Donc tu fais ce qu'on te dit !

Sinon tu peux créer ta propre agence, y a pas de souci.

Tu embauches tes employés, tu fais des photos,

tu peux bosser pour "Libé"...

Tu as de l'ambition, tu veux réussir dans le métier !

-La question, c'est qu'il se passe quelque chose d'important.

Il veut affirmer son autorité. -Oui, bien sûr.

-Y a un événement,

mais comme il veut s'affirmer, on va pas en parler.

On va laisser "Le Monde" y aller.

Evidemment. Bah oui, les journaux nationaux...

Pourquoi on devrait couvrir ce qui nous concerne,

pourquoi ce serait pas au "Monde" ? Evidemment.

-Il comprend pas quand tu dis ça ?

-Mais il entend rien, il entend rien, c'est un fou !

Je suis dégoûtée...

Il y avait tellement de trucs à faire...

Mais sans accréditation, je pouvais pas faire de photo donc bon...

-Anto, tu l'avais pas, l'accréditation, donc...

-Y avait des choses tellement fortes. Sans parler de politique.

Je parle de ce qui avait de tragique !

Maintenant, c'est fini, je pourrai plus jamais en refaire.

Eux au moins, ça les perturbe pas.

Faire de la figuration à distance...

-Tu te prends l'Etat en frontal bêtement.

Tu fais pas la concession, mais tu te manges perpète.

-C'est pas la question. -Si.

-Bien sûr que non.

-C'est quoi, alors ?

-C'est la situation dans laquelle on est.

Celle d'un état colonial qui organise

l'élimination d'un militant politique.

C'est un crime d'Etat et basta. -On est d'accord.

-Et l'Etat qui bâcle la procédure

c'est pas ça qui fait que le FLNC rentre dans la prison.

Ca justifie encore moins les peines modérées pour nos militants.

Ils méritent d'être libérés.

C'est à l'Etat d'assumer son crime et d'être condamné.

-J'en peux plus.

D'entendre parler de procès, de la prison, des meurtres...

Qu'est-ce qui va se passer maintenant ?

Qu'est-ce qu'on en sait ? On l'ignore.

On peut pas savoir.

Et ma mère m'appelle tous les jours, elle me pose plein de questions :

"Tu prends la voiture avec lui ? Y a qui à la maison ?"

J'en peux plus, je craque là. Vraiment.

On ignore ce qu'on peut dire chez soi,

parce que parfois, t'es sur écoute.

C'est lourd, vraiment.

*Musique rythmée Discussions indistinctes

*... ...

On toque à la porte.

...

...

En corse

-Un café.

-Laisse tomber les cafés, on reste pas.

Musique mystérieuse

...

-Quand Pascal fut arrêté pour la 3e fois, en mars 1989,

Antonia ne courut pas se réfugier contre l'épaule de son oncle.

Elle sut qu'elle ne pourrait supporter ni l'attente

ni les regards de compassion jouissive.

Sur sa pierre tombale, on ne graverait pas son nom,

mais plus sobrement "la femme de Pascal",

et ce serait justice

parce que le centre de gravité de son existence

aurait toujours été situé hors d'elle-même.

Il lui serait bien évidemment interdit

de se plaindre de l'égoïsme de son amant.

Qui pourrait qualifier d'égoïste

quelqu'un qui sacrifie sa vie et sa liberté à une cause politique ?

-Ils ont rien, comme toujours.

Je vais sortir.

-Quand ça ? -On ne sait pas encore.

Quelques mois, un an maximum.

Je tiendrai, hein.

-Pascal, cette fois, je vais pas t'attendre.

Cette fois-ci, je vais pas t'attendre.

Cette situation, c'est un cycle sans fin :

tu vas sortir de prison, et puis tu vas y retourner,

et moi je serai toujours là à t'attendre.

-Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Je t'aime, mais je...

Je veux pas de cette vie-là.

Et je peux pas te demander de renoncer à la vie que tu as choisie.

Et même si tu me disais que tu pouvais le faire,

je le ferai pas.

Je veux pas que tu renonces à quoi que ce soit,

mais si on continue, je vais finir par t'en vouloir.

Je t'en veux déjà, je crois.

Je peux pas jouer la comédie pendant des mois encore.

-Je vais rentrer dans ma cellule.

-Non, écoute, vraiment,

je t'abandonne pas.

Je peux pas rester, c'est vrai, j'y arrive pas,

je suis pas forte, mais je t'abandonne pas.

Je serai toujours là pour toi.

-Gardien.

La porte s'ouvre.

*Musique rythmée Brouhaha

*... ...

-Je veux plus jamais entendre parler de toi.

-J'ai fait quoi ? -C'est dégueulasse ce que t'as fait.

Pascal. Tu comprends mieux, là ?

-Fous-moi le camp, espèce de folle ! Mêle-toi de tes affaires !

Discussions entremêlées

...

-Tu bois un coup avec nous ? -Vous êtes fous ou quoi ?

-C'est toi qui es fou si tu y vas ! Fatigué, toi aussi.

-OUH !

-Ca va ?

T'as pas à te justifier.

On est d'accord ?

Tu bois quoi ? -Un café, s'il te plaît.

-Antoine ! -Ouais ?

-Tu me mets un café et un pastis, s'il te plaît ?

-C'est bon. -Merci.

-Il faut appeler Nice et gueuler !

Il faut voir avec le chef, mais bon...

En plus, même sur le sens et tout qui est donné à l'article...

Je sais pas, hein...

Tu leur as envoyé 4 photos ? -J'en ai envoyé 5.

Ils ont choisi celles-là, ils les ont recadrées.

-Et recadrées n'importe comment !

Ca peut être n'importe quoi, n'importe où, n'importe quand.

A part qu'il y a écrit "police", le reste...

-Deux semaines plus tard, elle reçut une lettre de Pascal.

Il la comprenait.

Il comprenait pourquoi elle l'avait quitté et même très bien,

même si, bien sûr, il ne lui était pas facile de renoncer à elle.

Ces années avaient été douloureuses pour elle,

même s'il n'avait jamais pris la peine d'y penser,

ce dont il voulait s'excuser.

Et elle avait le droit de désirer un autre avenir.

Il avait été en colère contre elle, mais c'était fini.

Il n'avait rien à lui reprocher,

il n'avait, en vérité, jamais rien eu à lui reprocher.

Il savait qu'il pourrait continuer à compter sur elle,

plus que sur n'importe qui d'autre.

-Vraiment, je voulais pas en arriver là.

J'ai pas mesuré à quel point mes propos étaient forts

et plus que ce que je le pensais.

Et j'aime pas la situation à laquelle on est arrivées.

Vraiment, je m'en veux et je regrette sincèrement.

Si j'avais pu ne pas te dire ces choses-là

ou même d'une autre manière, crois-moi, je l'aurais fait.

-Moi c'est pareil. -T'y es pour rien, c'est moi.

J'ai eu besoin de personne.

C'est moi qui suis venue te voir.

Donc ne lui en veux pas.

Et même si tu m'en veux vraiment j'ai...

Vraiment, je suis désolée.

Je veux plus que tu sois blessée, entre guillemets.

Pas que le fait que ça redevienne comme avant,

je veux que tu souffres plus de ce que je t'ai fait.

-Comment je reviens là-dessus ?

-Je sais...

-Tu trouves pas ça fou ?

La seule et unique chose qui les a motivées à venir s'excuser,

c'est que Pascal leur ait écrit des consignes de prison

pour leur dire qu'il voulait pas qu'on ait des histoires entre nous ?

T'as eu besoin d'une lettre pour pas renier ton amitié ?

Je pense pas.

-Je pense qu'elles savaient plus comment faire.

Elles ont pas ta liberté ni ta conscience des choses.

Faut pas leur en vouloir.

Y a peu de gens qui ont tes capacités.

-Tu le penses vraiment ? -De quoi ?

-Que j'ai des capacités.

-Tu le sais, non ?

-Non, c'est pas la question, mais ça me touche que toi, oui.

-Ne serait-ce qu'avec les photos...

Je sais que t'aimes pas qu'on en parle

et que j'y connais pas grand-chose...

-Il fallait qu'elle couche avec moi.

Une seule fois,

et elle dresserait entre elle et Pascal un mur infranchissable.

Discussions entremêlées

-Je vous rappelle quand même l'ordre du jour de la réunion.

Il faut qu'on parle de la situation politique actuelle

et il faut également qu'on aborde donc les élections régionales

de mars prochain.

Vous le savez,

la Cuncolta a proposé à Edmond d'être tête de liste.

Nous avons besoin d'une stratégie claire pour mener ce combat.

Il nous faut maintenant des militants représentatifs,

il nous faut du sang neuf,

et c'est pour ça que nous comptons proposer à Simon Balestri

de figurer sur notre liste aux élections de mars.

Il a quand même amplement démontré ses capacités

et sa force de conviction.

-Oui, mais attends.

-En novembre, la 1re scission du mouvement,

dont on ignore qu'elle en annonce une 2de,

a été consommée un mois plus tôt.

J'en parle à Antonia.

Elle m'écoute,

me tend en réponse une photo découpée dans un magazine :

"Tu vois," me dit-elle,

"voilà ce qu'il se passe dans le monde en ce moment.

"Cette photo, évidemment, ce n'est pas moi qui l'ai faite."

Il faut aller dans les villages, demander l'opinion des gens.

Proposer un programme.

Elle frémissait de s'imaginer 20 ou 30 ans plus tard,

toujours employée par la même agence,

si habituée à prendre des photos indigentes

qu'elle n'en aurait plus conscience et en viendrait peut-être

à se montrer fière de son travail.

-Tu pourras déposer l'enveloppe à l'aéroport ce soir ?

-Je m'en occupe. -Merci.

-En août,

elle apprit par un article des pages internationales

que le siège d'une ville dont elle ignorait le nom avait commencé

dans un pays auquel elle n'avait jamais pensé,

et qui bientôt n'existerait plus.

La ville s'appelait Vukovar.

Antonia tenait l'occasion de faire enfin

un vrai travail de photographe.

Elle proposa à sa hiérarchie d'aller sur place

et d'en ramener un reportage complet pour le journal.

Bien entendu, on lui avait ri au nez.

Elle prit conscience

qu'elle n'avait pas besoin de leur autorisation.

Je suis quoi pour toi en fait ?

-Je...

Je sais pas, je sais pas quoi te dire...

T'es mon ami.

-Je suis ton ami ?

Y a rien qui te choque là-dedans ?

-Tu veux plus, c'est ça ?

Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

Que j'ai des sentiments pour toi ?

-Oui.

Oui !

-Tu sais comment on va le vivre ?

-Alors quoi ? -Tu les sens, nos journées ?

-Je pense à vous, je reste chez "Corse Matin", je continue,

je vais couvrir une assemblée générale...

-Tu es jeune, tu as le temps...

-Je prends le cochonnet, le porc qui tire...

-Arrête un peu, allez... -Bah oui !

Je vais à Cuttoli ! Bah oui ! Evidemment !

Je vais à Moltifao ! Le bal du village !

Non. -Non, la guerre ! La guerre, hein ?

-C'est pas ça ! -Alors c'est pas la guerre ?

-Si, c'est la guerre, mais c'est pas pour ça que j'y vais !

Y a des choses à montrer, c'est les gens !

-Ils te le montrent tous les jours à la télé.

-Ca m'intéresse pas !

Ce qu'ils montrent, pour moi, c'est pas ce qu'il faut voir.

-Ils te le montrent, hein, c'est du sang.

Des larmes et du sang. -C'est pas...

C'est ça, le problème.

C'est ce que les gens retiennent.

En corse

-Elle va montrer autre chose, tu comprends.

-Elle va montrer comment elle abandonne ses parents !

-J'aimerais bien te voir devant les gens qui crèvent.

Eh oh... -Je te raconterai.

-Je sais pas ce que tu as dans la tête, mais...

-"Meu viu", tu vas revenir sur ta décision.

-Non ! -C'est inacceptable !

Je peux pas l'entendre !

-C'est pas Nice ! Tu vas pas faire 3 tours de la ville et tu reviens !

Ca se passe pas comme ça.

Non, mais attends...

-J'ai pas envie que ce soit Nice.

J'ai pas envie d'un Ajaccio reconstitué...

-Arrête avec tes grandes idées ! -Oh là.

T'en as trop eu.

Tu en fais qu'à ta tête, "mai mai mai". Jamais tu penses aux autres.

"Iè", aux inconnus. -Je comprends que ça vous inquiète.

-Tu vas chercher le truc pour nous enfoncer.

-Je vais être encadrée avec des reporters de guerre...

Ils viennent du monde entier.

-T'es reporter de guerre ? -Si je veux l'être ?

-Eh oui, tu le deviens comme ça. Eh oui.

-Evite les balles.

Evite les balles. -C'est pas possible...

Tu crois qu'ils t'attendent là-bas.

-Tu leur diras là-bas, hein !

"Moi, je viens de Corse, j'ai tué mes parents."

-"J'ai tué mes parents"... Bien sûr.

En corse

Il répète.

Toi, toi, toi, toi, toi, toi, toi...

-T'aurais dû écrire une tragédie. -Ah oui.

C'est toi qui veux réécrire l'histoire et le monde.

On est sauvés.

-T'imagines ce que tu nous fais ?

-Tu imagines que c'est pas contre vous ?

Tu imagines que c'est pour moi ?

-Et nous, qu'est-ce qu'on fait ? On t'oublie ?

Tu pars ? On y pense plus ?

-Mais je vous demande pas de m'oublier,

je vais faire quelque chose qui compte pour moi !

Qui m'importe !

Musique grave

...

... *Radio yougoslave

... *...

-Comment rejoint-on la guerre ? Par quel chemin ?

Existe-t-il un sas, une frontière, une porte à franchir

derrière laquelle s'étend son territoire officiel ?

Tous les jours, elle quitte l'hôtel avec son appareil photo.

Partout résonnent les échos d'une langue slave

qu'elle entend pour la première fois.

Elle écrit à son parrain :

"j'ai d'abord vu des icônes et le tombeau d'un empereur".

Hélicoptère

Musique grave

...

En anglais

...

OK. And...

...

On sera de retour le soir.

...

-Les Occidentaux comprennent pas ce qui est en train de se passer.

On se demandait :

"quelle sera la prochaine guerre de haute intensité ?

"C'est quoi, la prochaine guerre de haute intensité en Europe ?"

Bon bah là, on est en train d'avoir la réponse.

Les Européens s'obstinent à dire qu'il y a pas de guerre,

que c'est des escarmouches,

un conflit entre ethnies, que c'était inattendu...

mais c'est pas ça du tout.

-C'est quoi, alors ?

-C'est que là, l'agresseur est à l'intérieur.

Donc c'est plus difficile à voir,

mais c'est si tu veux rien voir que tu vois rien du tout.

Là, tu te balades ce soir dans Belgrade, tu vois rien du tout,

parce que c'est les miliciens qui tiennent la ville.

Et ils ont réussi le tour de passe-passe pour transformer

une armée communiste en nationaliste qui va aller massacrer le voisin,

et le massacre est préparé depuis longtemps,

la catastrophe va arriver.

Parce que l'AFP est financée...

par le ministère des Affaires étrangères.

Alors que moi, tu vois, ils me foutent une paix royale.

Au "Monde", là, ils sont en train d'essayer de voir comment...

comment restructurer, mettre un peu d'ordre, mais pour l'instant,

je suis quand même relativement tranquille quoi.

Est-ce que tu veux de l'eau ? -Je veux bien.

-Tu vois le petit lit ? C'est ça que je te propose.

C'est comme tu veux.

Chant religieux

...

En slave

-Sans électricité, c'est l'obscurité totale.

-Da.

...

-On a dû couvrir les fenêtres avec des draps.

...

-Pour pouvoir allumer sans être détecté.

...

-Il y a énormément d'attaques la nuit,

car ils utilisent la nuit pour sortir des endroits assiégés.

...

-Il était avec son cameraman et les brigades spéciales.

...

-Soudain, y a eu une fusillade.

...

-Et les spécialistes sont sortis.

...

-Ils ont suivi.

...

-Les militaires qui devaient les accompagner

ont fui de la maison où ils étaient,

ils ont essayé de les suivre,

mais il faisait nuit, ils savaient pas quoi faire,

les autres ont disparu.

Discussions en slave

...

-C'est bon ? -Attends.

-Vas-y, vas-y.

Discussions en slave

...

Coup de feu

...

Sirènes

...

-Elle n'a pas vendu la moindre photographie.

"A quoi ça sert, ce qu'on fait là ?" écrit-elle à son oncle.

"Toutes ces précautions, les subtilités du cadrage,

"la bonne conscience du hors champ, les répugnantes pudeurs,

"la jouissance,

"il y a tant de façons de se montrer obscène", écrit-elle.

Elle se promène dans les rues de Belgrade

là où la guerre ressemble à un rêve sans substance.

Elle sort le soir avec Jelica.

Elle ne raconte rien à son parrain.

Elle lui écrit seulement :

"je sais que certaines choses doivent demeurer cachées,

"et ce n'est pourtant qu'un événement minuscule,

"un bégaiement,

"l'épisode insignifiant d'une histoire

"qui n'a pas commencé ici

"et qui ne finira pas ici.

"Parce qu'elle n'a ni début ni fin."

Musique mélancolique

...

Musique rythmée Brouhaha

... ...

Jour après jour, la situation se détériorait.

-S'il vous plaît, on fait notre travail.

-Moi aussi, je fais mon travail !

-Les jeans, les treillis et les cagoules

qui donnaient une coloration de romantisme rural avaient disparu.

Ils avaient été remplacés par des combinaisons noires

et des cagoules de moto

qui semblaient recouvrir de lisses visages de reptiles

aux grands yeux fluorescents.

-Tu sais ce que tu es ? Un petit pion.

Ils te mettent où ils veulent.

Le dindon de la farce.

Le dindon ! Monsieur...

Tu crois que juste tu allais prendre la photo comme ça ?

Et puis, ils sont bien, tes amis !

En corse

Je l'ai appris en 24h !

...

Tu réfléchis un peu à ça ?

Moi, ça va encore, mon oreille, je peux juste t'ouvrir le ventre,

mais si ici ils le savent, les autres, en face ?

Parce que le cheminement, Marc-Aurèle, il est simple !

On te demande "mets-toi là" !

Et après "tu peux te mettre aussi un peu là ?" Tu vas t'y mettre !

Et après "tu peux monter dans cette voiture" ?

Et puis "on va te donner une arme, faut tirer sur lui" !

...

C'est comme ça qu'on t'a élevé ?

Tu as l'impression d'être en lutte là ?

Contra cuoi ?

Contre des gens du village d'à côté ?

Monsieur, ça y est, est "clandestinu".

Un grand soldat, hein ! Un grand soldat de l'ombre !

En 24h, j'ai su qu'il y était !

Et il avait la cagoule. Heureusement !

Il aurait même pu l'oublier, monsieur. 24h !

...

Ah c'est beau. "Pumete, pumete".

Et tu le sais, qui lui a mis ça dans la tête et tu vas me le dire !

Tu vas me le dire, on va le trouver, hein !

Pour lui, les soucis commencent maintenant !

Moi, je le savais depuis longtemps.

-Me raconte pas de connerie, hein ! Je t'interdis !

-Ca fait des semaines qu'il insiste.

-Et tu peux pas dire non ?

Donne-moi une seule qualité de Marc-Aurèle

qui rende son recrutement indispensable !

C'est un fin penseur politique ?

Un artificier ?

-Ecoute...

Cette nuit, on a exclu du mouvement toutes les brebis galeuses.

Tous les secteurs du FLNC qui jouent cavalier seul depuis des semaines.

On a dû gonfler les rangs.

On a recruté beaucoup de monde. Y a ton frère et des tas d'autres.

C'était pour la photo.

Il a joué un rôle de figurant.

Il ne participera à aucune action, rien.

Je te donne ma parole.

-Il le sait tout ça, mon frère ? -Non.

-C'est bien dégueulasse.

-Oh, mais tu es jamais contente en fait !

-T'en as pas marre de tout ça ?

-En août 1993, le FLNC canal historique

fit lire lors d'une réunion publique à Corte

un communiqué dans lequel il revendiquait

l'assassinat d'un militant contestataire de son propre bord,

au nom du concept de légitime défense préventive.

Musique classique

...

*Au micro

*...

-Antonia, envoyée par le journal,

photographia des mains levées et des visages

communiant dans la joie.

Elle songea qu'il serait intéressant

de photographier quelqu'un

qui, au milieu de la liesse, n'applaudissait pas.

Mais à part les journalistes qui couvraient l'événement,

elle ne trouva personne.

-La revendication de l'assassinat de Robert Sozzi peut être analysée

sur au moins deux degrés différents à l'intérieur et à l'extérieur.

A l'intérieur, indéniablement, un pas a été franchi

dans l'histoire des mouvements clandestins insulaires.

Certes, ce n'est pas la 1re fois

qu'il y a revendication d'un meurtre,

mais c'est bien la 1re fois qu'une organisation

reconnaît avoir éliminé l'un des siens.

Toute l'histoire des mouvements clandestins de par le monde

est jalonnée de ce type d'affaires,

mais il n'est pas courant que l'on reconnaisse une exécution

pour divergence d'idées,

fusse-t-elle dans le cadre d'une légitime défense,

qui semble en la matière avoir été bien préventive,

ce qui n'est pas à proprement parler la définition

de la légitime défense.

Musique calme Discussions au loin

... ...

-Je renie pas mon engagement, hein !

Mais...

Je comprends plus.

Je comprends plus ce qu'on fait.

En corse

Et moi, je peux pas avoir le sang de mes amis sur la conscience.

(Je peux pas...)

-Lève la tête, Xavier.

-Tu es libre, hein.

-Oh, Xavier, tu as raison.

Pars.

Y en a qui ont oublié que derrière le romantisme,

il y avait une lutte à mener.

Dans un combat politique de cette nature, forcément,

y a des dérives, des erreurs et des fautes aussi.

-Pardon, c'est ton ami et tu lui parles comme ça ?

C'est votre ami à tous ici et personne l'appuie ?

Comme si c'était un étranger.

Ca, c'est des amis d'enfance ?

Vous entendre parler comme ça, ça me dégoûte et ça m'écoeure.

-Tu sais même pas de quoi on parle.

-Moi, je sais pas de quoi on parle ?

Vous pensez que je vais rester là, vous écouter et ne rien dire ?

Xavier veut construire sa vie. Il a un projet.

Nous, on veut construire une famille. Et vous ?

Et s'il se fait tuer, on fait quoi ?

Vous y avez pensé à ça ?

-Ouais, Xavier, bien sûr. -Il va pas se faire tuer.

-Qu'est-ce que tu en sais ?

Et toi aussi, qu'est-ce que tu en sais au final ?

Le jeune dont on parle et qui s'est fait tuer, il avait pas votre âge ?

Il avait pas une femme, il avait pas d'enfants ?

Vous y avez pensé, à eux ?

Non, ça, vous n'y pensez pas, non.

Vous vous en lavez juste les mains :

"Il savait où il mettait les pieds ", c'est ça ?

-Mais fondez votre famille. -On va le faire.

-Faites-le !

Nous, on a conscience qu'il y a 2 luttes à partir de maintenant :

y a les prémices d'une guerre,

on peut pas laisser le contrôle du mouvement à certaines personnes.

-Tu entends ce que tu dis un peu ?

-Et donc tout le monde se tue ?

-Bon et nous, on fait quoi ?

C'est quoi, nos vies ?

On porte le deuil, on subit, on fait le café,

on élève seules vos enfants.

C'est ça ?

Vous croyez que c'est ça dont j'ai envie ?

Xavier s'est pas engagé qu'avec vous, hein,

il s'est engagé auprès de moi aussi.

-J'ai dit qu'il était pas engagé avec toi ?

J'ai dit ça ?

Xavier, moi je te le dis, tu fais mieux de partir.

Si tu te sens pas de rester, vaut mieux que tu partes.

La question, c'est pas celle-là !

La question, c'est de dire qu'aujourd'hui, il y a des gens

qui ont l'intention de nuire au mouvement.

Ces gens-là, c'est légitime qu'on les écarte.

Là si vous me parlez de Corte, Corte ou pas Corte,

c'est pas nos histoires.

Je le redis.

C'est l'histoire du canal historique et de la Cuncolta.

On va pas s'autoflageller pour les fautes des autres.

-Vous aussi, vous auriez applaudi, tous autant que vous êtes.

Chasse d'eau

(Putain...)

-C'est à cause de la Yougoslavie ?

-C'est quoi, le lien ?

Yougoslavie, guerre, traumatisme, pas d'enfant ?

Je peux ne pas avoir envie d'un enfant

sans que ce soit lié à une pathologie ou à un traumatisme.

-Je comprends pas.

-Je trouve aucune raison d'avoir un enfant, même en cherchant bien.

Je suis pas venue ici pour parler de ça avec toi.

Je voulais te tenir au courant, c'est tout.

J'étais pas obligée de le faire.

-Tu veux pas d'enfant ou tu veux pas d'enfant avec moi ?

-Je me pose pas la question.

-C'est dommage.

-Sûrement.

-Tu vois pas la chance que ça pourrait être ?

-Non, j'avoue.

-C'est mieux si on se voit pas pendant un moment.

Musique douce

...

En corse -A punteti.

Arma.

Focu !

Coups de feu Cris

Sanglots

... ...

...

-Je sais ce que vous allez dire.

On aurait dû prévenir, je suis désolé.

-Tu crois que j'aurais autorisé que vous fassiez ce cirque ?

-C'est pas très respectueux de parler de cirque.

On doit rendre les honneurs.

-Vous devriez pleurer de tristesse et de honte.

-On enterre un frère qui est mort au combat.

-C'est l'armée française qui l'a tué, lui, peut-être ?

Le ton monte.

Qu'est-ce que vous voulez ? Vous me menacez ?

Vous sortez du rôle qu'on vous a attribué.

...

... Discussion indistincte

... ...

...

-Simon...

Ca va...

-J'étais là quand ils t'ont ramenée...

Tu t'agitais, t'essayais de parler, tu pleurais...

-C'est l'anesthésie.

J'ai fait des mauvais rêves.

Je crois que t'aurais pas applaudi.

-C'était sans doute le plus grand compliment

qu'elle m'ait jamais fait.

Peut-être même le seul.

C'est du moins le seul dont je me rappelle.

-Ils ont qu'une envie, c'est s'entretuer.

Je peux rien faire contre ça.

-Ne dites pas ça.

-Qu'est-ce que je dois faire ?

Les enterrer un à un ? C'est ça ?

Je devrais les aimer et compatir,

mais c'est au-dessus de mes forces...

Il faut les aimer

malgré les noirceurs de leurs âmes et malgré leurs...

faiblesses.

Mais je ne peux plus.

-Nous vivons tous des heures difficiles.

Peut-être sont-elles plus difficiles pour vous,

en raison de votre proximité ancienne et particulière

avec vos paroissiens.

C'est précisément parce que ces heures sont difficiles

que nous nous devons d'être présents

et de porter la parole de Dieu, qui est une parole de paix.

-Je sais.

-Vous êtes de ceux qui ne réagissent pas avec une résignation complice.

Il vous faut tenir.

-Qu'est-ce que tu fais là ?

-J'attends Jean-Jo.

-Il est là ?

-Il est avec Pascal.

-T'es sûre que ça va ?

-Pas du tout...

Antonia entre.

-J'y vais.

-Il a la mort sur le visage...

C'est à cause des cagoules,

des armes et de votre mythologie de merde.

Maintenant, ce pays voue un culte aux assassins.

-Ca a toujours été comme ça.

-C'est devenu encore pire à cause de vous.

Vous nous contaminez, vous nous pourrissez tous.

Vous pouvez être contents,

d'avoir enfin l'occasion de tuer et mourir comme des hommes.

Parce que pour vous, c'est ça, être un homme, non ?

Comment tu aimerais qu'on se souvienne de toi ?

Qu'est-ce que tu aimerais qu'on dise de toi ?

-Ca compte pas. -Bien sûr que si.

-J'aimerais qu'on dise que je suis droit,

que j'ai pas dévié.

-Je veux pas qu'on te tue.

-Mais finalement, on avait tué Pascal presque sous ses yeux.

En juin 1999, cela faisait 2 ans qu'elle avait démissionné.

Ce jour-là,

elle devait le retrouver à 5h dans son restaurant

où il réceptionnait une commande.

Elle allait au restaurant quand elle avait entendu des détonations

qui lui étaient suffisamment familières

pour qu'elle n'ait pas besoin de s'interroger

sur leur nature exacte.

Elle s'était mise à courir et en courant,

elle savait déjà.

Elle entra dans le restaurant moins de 2 minutes plus tard.

La salle était pleine de caisses de nourriture

et sur le comptoir se trouvait un livre de comptes ouvert,

les pages tâchées de sang.

Sa main droite bougeait,

comme s'il essayait de prendre appui sur le sol,

et ses pieds tremblaient légèrement.

"Il n'est pas mort", pensa encore Antonia,

et elle leva les yeux

et elle vit luire sur le comptoir les traces blanches de cervelle.

-Passez une bonne journée ! -Merci, également ! Au revoir !

-Comme tu es belle ! Comment tu vas ?

-Bien.

Je suis contente de te voir. -Moi aussi, vraiment.

-Tu vas à Calvi ce soir ? -Oui, je pars cet après-midi.

-Ah elle vient te voir !

Tu vas voir marraine ? -Coucou !

Comme elle a grandi ! C'est fou.

-Tu dis bonjour ? -Bonjour ! Bonjour, enfant.

-Comment tu vas ? -Et toi ?

-Ca va.

-Laisse-la-moi un peu...

Elle me reconnaît pas. -Elle est fatiguée.

Vous allez manger en ville ? -OUI.

On toque.

-BONJOUR.

-Bonjour. -On peut vous déranger

2 minutes ? -Allez-y, venez, venez.

Qu'est-ce qui se passe ?

-On voudrait...

vous poser quelques questions pour un peu mieux comprendre...

Pourquoi... -La discussion de la dernière fois ?

-Hm.

-On n'a pas bien compris en fait... Enfin...

On aimerait savoir un peu plus...

-Si vous voulez, on peut en parler au prochain cours !

Après, je pense que la vie est plus précieuse qu'une quelconque cause.

Vous, par exemple, vous en pensez quoi ?

-Y a bien une raison, ils sont pas allés tuer comme ça !

Il acquiesce.

-Est-ce qu'ils visaient l'homme

ou est-ce qu'ils visaient...

-C'est possible qu'ils visaient le symbole.

Mais encore une fois...

rien ne justifie

le deuil des familles

et les conséquences pour ceux qui restent.

Y a rien qui justifie la mort d'un homme.

-Alors en politique,

vous pensez que ça sert à rien d'être radical ?

-Je pense que y a des façons bien plus efficaces

de faire avancer les choses.

Si vous voulez un cours

sur l'Histoire du nationalisme en Corse,

on peut très bien songer à le préparer.

-Ce serait peut-être intéressant, mais ce serait un peu trop vague...

-On veut pas un cours, on vous pose des questions à vous.

-On est aussi curieux de connaître le système de...

-Le FLNC, comment ça marche en vrai ?

-Voilà.

-Qui vous a dit que je pourrais répondre à cette question ?

C'est une organisation clandestine, on est d'accord ?

-Déjà ça.

C'est clandestin, comment on fait pour y rentrer ?

-Je connais pas la procédure pour entrer

dans une organisation clandestine.

-Est-ce que vous connaissez des gens qui sont au front ?

-Comme tout Corse,

on connaît forcément des gens qui ont milité.

Après, je pense que pour vous,

ce serait plus intéressant d'orienter le débat

vers "pourquoi il y a eu cette organisation clandestine ?"

"Quelles sont les causes et les revendications

"d'une certaine partie de la population ?"

Pour vous, c'est quoi, le nationalisme ?

-Heu...

Le nationalisme... Je sais pas,

c'est pas forcément être militant ou être au front,

ce serait plus aimer sa terre et la protéger, fin, je pense.

-OK.

C'est bien, ça peut être une bonne définition.

-C'est une conviction. Simon acquiesce.

-Tout à l'heure, vous avez parlé des gens qui ont perdu des proches.

Vous, vous avez perdu des proches dans tout ça ?

Musique douce

...

-Si elle avait pu revoir certaines de ses photos,

elle aurait pu en être satisfaite malgré les imperfections.

Peut-être aurait-elle jugé

qu'elle était enfin parvenue à atteindre la simplicité des photos

qui la touchait tant lorsqu'elle était enfant.

Les portraits de famille, les polaroids,

les photos d'identité rangées dans des enveloppes jaunies

ou plaquées sur la pierre de tombeaux,

qui, toutes dans leurs innocences impitoyables,

disent la même chose :

"Des hommes ont vécu,

"mais désormais, la mort est passée."

En vérité, la mort est déjà passée,

au moment même où une main anonyme actionne le déclencheur.

Antonia aurait pu songer que tous ces clichés,

dont elle avait si honte d'être l'auteure,

les joueurs de pétanque, les comités des fêtes,

les élections de miss où les jeunes posant

en cagoules dans le maquis avec leurs fusils,

sous des drapeaux à la tête de maure,

disaient au fond eux aussi la même chose,

avec la même innocence,

et bien sûr, la même absence de pitié.

...

Chants corses

...

Acclamations

...

Sous-titrage : VDM

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