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LES HOMMES DE HAUTE MER
Briggs-Harris C° Maîtres baleiniers
Détends-toi, Jason. C'est lui, tout va bien.
Oui, tout va bien, sinon il serait rentré plus tôt.
Je te le répète depuis son départ.
Méfie-toi, Jason. Tu vas tout dépenser
- avant d'arriver au magasin. - Quoi ?
Je parle de la colère que tu veux déverser sur lui.
Tu l'auras épuisée avant qu'il soit amarré.
- Il en restera bien assez. - Ce ne sera pas si difficile.
Un homme de son âge, infirme en plus,
ne tient pas à repartir en mer.
Tu n'auras pas à insister.
Je m'en fiche de ce qu'il veut et de l'avenir de son petit-fils.
Je ne passerai pas quatre ans à me demander s'il est en vie.
Et les assurances refusent de le couvrir.
Si ton capitaine Joy a retrouvé un peu de santé,
je sais d'avance qu'il n'en fera qu'à sa tête.
Malgré toi et la compagnie d'assurance.
Alors tu ferais mieux d'aller l'accueillir. Finissons-en.
- Bonjour, capitaine Briggs. - Heureux de vous revoir, M. Sewell.
Tout est impeccable, comme toujours.
Avec lui, le bateau doit être nickel pour rentrer au port.
Comment va-t-il, Luke ?
Assez bien pour qu'on sache qui est maître à bord.
Qu'est-ce que tu fais ?
Grand-père, j'allais...
Quoi ?
- Je voulais dire "monsieur". - Conduis-toi comme un mousse
jusqu'à ce que tes deux pieds touchent le port.
Ce sont les vêtements que je t'avais amenés ?
Tu as l'air d'une grenouille.
Je voulais vous demander...
la permission de les laisser à terre.
J'étais encore un enfant
quand je les ai amenés à bord.
Mais comme je serai matelot au prochain voyage, je ne veux pas...
Je vois, je vois. Tu as les livres, là-dedans ?
Les livres ? Quels livres ?
Je m'en doutais !
Écoute-moi, mon garçon. Je veux que tu te plonges dans tes livres.
Peut-être que tu ne feras pas d'autre voyage
si tu n'étudies pas sérieusement. C'est bien clair ?
Alors commence tout de suite.
Bering...
Bienvenue. Tu es le bienvenu.
- Comment te sens-tu ? - Bien, merci.
Ma jambe traîne un peu, mais ça s'arrange.
Un ami à toi.
Ne me dis pas que c'est Jed.
Dis bonjour à ton oncle Jason.
Oui, monsieur. Comment allez-vous ?
Bien, Jed. Tu as vu du pays !
Regarde-le. Tu veux l'étouffer ?
Il flottait dedans, quand on a embarqué.
Retourne à tes livres, petit. Assez bavardé. Vas-y.
Tu es sûr que ça va ?
Tu as l'air de te faire beaucoup de souci pour ma santé !
J'ai de quoi, non ? Nous avons eu de tes nouvelles par Eli Bacon
quand il t'a arraisonné, il y a un an.
Tu étais dans ta cabine. Malade. Personne ne savait à quel point.
Je croyais t'avoir tué
en te laissant prendre la mer.
Je vois.
Eli Bacon vient fourrer son grand nez dans ce navire
et vous m'enveloppez déjà dans mon linceul.
Il a ramené beaucoup d'huile, M. Bacon au Grand Nez ?
Il n'a pas eu de chance.
Alors peut-être que tu devrais t'inquiéter pour sa santé.
Quand le maître d'un baleinier ne ramène pas d'huile,
on peut commencer à se faire du souci pour lui.
Tu veux que je te demande ce que tu ramènes ?
C'est noté sur le livre de bord.
Combien de barils ?
Quel est le record, dans ce port ?
Tu le sais très bien : 2 217 barils, le Morning Star,
10 juillet 1872, Seth Carter aux commandes.
Plus maintenant. C'est 2 246 barils,
le Pride of Bedford, 17 mai 1887,
Bering Joy aux commandes.
- C'est vrai, Bering ? Un record ? - Oui, oncle Jason !
C'est peut-être un record mondial.
Retourne à tes livres ! Pour la dernière fois...
Bill Everett est toujours le directeur de l'école ?
Non, il est parti l'an dernier.
Qui a pris sa place ?
Un des maîtres, je crois. Pourquoi ?
Rien, rien...
Je suis fier de toi, Bering. Et content pour toi, aussi.
C'est exceptionnel, de battre un record
à l'heure de la retraite...
Tu as parlé de retraite ?
Je voulais attendre pour en parler, mais à quoi bon.
- Pourquoi pas ? - J'ai dit que j'allais m'arrêter ?
Tu devrais. On peut en parler plus tard...
On va en parler tout de suite !
D'accord, Bering.
Tu as fait ton dernier voyage et il était temps.
Le Conseil t'accorde 3 000 ¤ par an et tu les dépenseras à terre.
Comme c'est gentil ! D'après eux, je n'ai pas la force de repartir ?
Quelqu'un doit prendre la décision pour toi puisque...
Bering, soyons raisonnable. Le moment est venu.
Je ne suis pas le seul à le dire. La compagnie d'assurance aussi.
Ne me dis pas que tu veux repartir en mer.
Je n'ai pas dit ça non plus.
Peut-être oui, peut-être non. Je n'ai pas décidé.
Explique-toi, Bering. C'est pour Jed ?
Tu veux faire de lui un capitaine ? Dans ce cas, c'est de la vanité.
Tu ne peux pas me laisser respirer avant de me balancer des questions ?
On dirait une vieille commère.
- Écoute, Bering. - Non, c'est toi qui vas m'écouter !
Aucun directeur et aucun assureur ne va décider à ma place !
Pas plus que toi, Jason.
Je comprendrai peut-être un jour. Allons à terre.
Enfin une parole sensée.
- Je peux t'aider ? - Non, merci.
C'est ici, grand-père ?
Oui, c'est ici.
A terre, mon garçon.
C'est plus petit qu'avant. Comment ça se fait ?
Tu as découvert le vaste monde.
Je me souviens. C'est toi, grand-père.
- C'était moi. - Avant que tu sois vieux.
C'est ton papa ?
Exact.
Et lui, c'est mon papa.
Oui. Ton papa.
Il s'est noyé en essayant de sauver son timonier.
Exact.
C'est drôle. Ils se ressemblent tous.
Je ne vais pas devenir comme ça ?
Tu seras peut-être bien plus moche.
Par où je commence ? C'est le livre de grammaire.
Prends le premier mot que tu ne comprends pas.
Facile. C'est quoi, "décomposer" ?
Décomposer ?
"Décomposer la phrase suivante."
Oh, décomposer !
Utilisé comme ça, ça veut dire...
On l'explique de plusieurs façons. Je dois trouver la plus simple.
Une minute. Le temps de bourrer ma pipe.
Décomposer... Verbe transitif.
Du latin componere, et du préfixe dis.
Séparer quelque chose en éléments constitutifs.
Décomposer. Verbe transitif. Du latin componere.
Cela veut dire diviser... diviser.
Cela veut dire démonter quelque chose.
Disons une phrase comme...
C'est comme défaire un nœud pour voir comment il est fait.
Tu mets la phrase en morceaux : adverbes, adjectifs...
Intéressant, pas vrai ?
J'ai peur, grand-père.
De quoi tu as peur ? Tu es très intelligent, pas vrai ?
1776
Allez, dis-le.
Regarde-le un bon coup. N'essaye pas de te souvenir.
Allez, regarde-le ! Il est grand.
Réfléchis, mon garçon. Il le faut.
Tu veux repartir en mer ?
Bien sûr.
Combien reste-t-il de tonneaux au fermier ?
Il en a neuf. Il en achète...
Grand-père, je ne peux pas réfléchir.
Je mélange tout. Je n'y arrive pas.
D'accord, mon garçon. On ferait mieux d'aller se coucher.
Seigneur, que Ta volonté soit faite.
Si demain nous devons affronter une déception,
donne-nous le bon sens, je veux dire la grâce,
de respecter pleinement Ta volonté.
Tu as fait une prière comme si j'allais rater l'examen. Pas vrai ?
Ne le prends pas mal.
Je me souviens de quelques trucs : 1776.
Je vais faire de mon mieux, je te jure.
J'ai réfléchi.
Si jamais tu rates l'examen,
il ne faudra pas trop t'en faire.
Parfois on est tellement têtu
qu'on oublie que le Tout-Puissant sait très bien ce qu'il fait.
S'il nous faisait rater l'examen, ce serait pour notre propre bien.
Mais pourquoi ferait-il cela ?
Pour que tu sois élevé à terre, malgré mes projets absurdes.
Je veux partir en mer, grand-père. Grandir comme il faut.
Mais ce que je veux dire,
c'est qu'Il ne veut peut-être pas que je t'élève là-bas.
Tu vas avaler du sel et du vent toute ta vie.
Tu auras du sang et de la puanteur sur tes galoches.
Une barrière de corail ou une banquise comme seul refuge.
Il a peut-être décidé que nous devions changer de vie.
Vivre à terre !
Tu peux comprendre ça, non ?
Je veux aller en mer, grand-père.
Un homme doit être seul pour pleurer.
Alors arrête de dire des choses que tu ne penses pas.
Je me demandais... Maintenant que tu es de retour ici,
dans la maison... Tu n'as pas des souvenirs qui te reviennent ?
Je ne sais pas.
J'étais très jeune, je crois.
C'est un sujet très intéressant, la mémoire.
Un grand sujet scientifique...
- Vraiment, grand-père ? - Oh, oui.
Sur un plan scientifique,
tu ne te souviens pas de la nuit où on t'a amené ici,
dans ma chambre, pour dormir ?
La nuit où ta maman est morte.
Je ne crois pas.
Puisque tu ne te souviens pas...
Tu ne voulais pas dormir si je ne t'amenais pas ici avec moi.
Tu te sentais seul.
Je crois que je me souviens, grand-père. Un peu.
Le plus étrange, c'est que venir dans mes bras ne te suffisait pas.
Je devais t'embrasser le soir comme si j'avais été ta maman.
Cela semblait te faire oublier que tu te sentais seul.
Étrange, non ?
Oui, grand-père.
Je ne crois pas que...
Quoi, grand-père ?
Rien, mon garçon. Rien.
C'est juste scientifique.
Tu étais très jeune, comme tu disais.
Bonne nuit, mon garçon.
École Primaire de New Bedford
Bush.
N'oublie pas ce nom, mon garçon. Comme la "bûche".
Les gens apprécient qu'on les appelle par leur nom.
D'accord, grand-père. Bush.
Je suis le capitaine Joy.
Nous vous attendions. M. Bush sera prêt dans une minute.
M. Bush est impatient de vous revoir.
Autrefois, il a fait une expédition avec vous.
Vraiment ? Une seule ?
Je n'ai pas eu de problèmes avec lui ?
Il m'en a très peu parlé.
Mais au retour, vous lui avez dit qu'il n'était pas fait pour la mer.
Vraiment ?
Vous pouvez entrer, capitaine.
Allez, mon garçon.
M. Bush, ça fait bien longtemps !
C'est un grand plaisir de vous revoir.
Pour moi aussi. Comment allez-vous ?
Bien, bien, merci, M. Bush.
C'est mon petit-fils, Jed.
Je lui ai parlé de vous.
Comment vas-tu, Jed ?
Bien, merci... Monsieur Bush.
Andrew, vous êtes en pleine forme.
Vous n'avez pas du tout changé.
Votre mémoire se trompe d'environ vingt kilos.
Le temps ne nous fait pas de cadeaux.
Il m'a appris à contrôler mon sale caractère.
J'ai toujours dit que la mer avait perdu un excellent marin
le jour où je me suis énervé contre vous.
Je l'ai toujours dit.
Vous ne vous souvenez pas de moi, capitaine ?
Je ne valais rien du tout, en mer.
J'étais un exécrable marin. Et j'avais le mal de mer.
Mais j'aurais pu rater ma vie, si vous ne m'aviez pas dit
la vérité et renvoyé à terre.
J'ai fini par réaliser que je vous devais beaucoup.
C'est très gentil à vous de le prendre ainsi, M. Bush.
Pensez-vous !
Je crois que nous devrions passer à cet examen.
Tu es prêt, Jed ?
- Je crois, monsieur... M. Bush. - Bien.
- Vous avez les questions ? - Oui, M. Bush.
Il n'y a que des questions du niveau de l'école primaire ?
Exact.
Tu as une heure, Jed. Bonne chance.
Assieds-toi.
Une heure, vous dites ?
Vous pouvez attendre ici.
Cela dure longtemps. Quelle heure est-il ?
Dix heures passées.
Ce ne sera pas trop dur. Tout est du niveau du primaire.
Exact.
- Et il est intelligent. - Il en a l'air.
Je ne vous dérange pas ?
Pas du tout.
Quelle heure est-il ?
Toujours dix heures passées.
Ne vous inquiétez pas, capitaine. Il est intelligent.
Vous vous en rendriez compte, si vous le fréquentiez.
S'il ne répond pas aux questions, vous pourriez parler avec lui.
L'interroger sur les baleines ou sur les navires...
Vous verriez qu'il sait des choses. C'est ça, l'important ?
D'une certaine façon, capitaine. Mais il y a la loi...
La loi ! Je ne comprends pas toujours ce qu'ils en font.
Mais si c'est la loi, je m'en tiens à la loi.
Un homme doit savoir occuper son temps.
J'ai beaucoup de courses à faire.
- Une heure ? - C'est cela.
C'est bientôt fini.
Oui, presque.
Vous êtes marié, Bush ?
Depuis douze ans.
Vous avez des enfants ?
Nous n'avons pas eu cette joie.
Mais vous devez bien les connaître, à force de les éduquer...
C'est un peu comme être parent ?
Je suppose.
J'ai un peu oublié les adultes qui vivent à terre.
Ce n'est pas si difficile ?
D'élever un enfant à terre ?
Des personnes honorables ont été élevées à terre.
C'est vrai ! Abraham Lincoln, c'était un homme bien.
Un homme très bien.
Mais sa famille vivait à terre, alors ce n'est pas pareil.
Je vois ce que vous voulez dire.
Être parent est difficile, quel que soit l'endroit.
Mais si vous devez l'élever à terre, je crois que vous y arriverez.
Vous lui avez donné un modèle. C'est le plus difficile.
Vous avez réussi à battre un record qui restera...
Un record ! Je vais vous dire ce que j'ai réussi.
J'aurais pu emmener mon petit-fils en mer une dernière fois.
Cela aurait suffi : une dernière expédition.
Mais ça ne sera pas possible. Et pourquoi ? A cause de moi !
Voilà ce que j'ai réussi.
Capitaine, je...
J'ai trouvé quelques réponses.
- J'espère. - Ne t'inquiète pas.
Ne t'inquiète pas.
Pour sa note... Il vaut mieux que je vous l'envoie.
On peut attendre.
Je vais faire au plus vite.
C'est si mauvais que ça ?
Il a failli pleurer. Il s'est donné du mal.
Voyons s'il est meilleur en arithmétique.
Sa moyenne est de 32 %.
Autant en finir tout de suite.
Nous lui avons donné sa chance ?
Bien sûr !
D'accord. Excusez-moi.
Marquez 70, Miss Hopkins.
- Quoi, M. Bush ? - J'ai dit : marquez 70.
Vous ne me suggérez pas de...
Si. C'est exactement ce que je suggère.
Je n'irai pas dire à ce vieil homme que son garçon a échoué.
- Mais il a échoué. - Je sais.
Pas la peine de me le répéter. Je n'irai pas le lui dire.
Si vous voulez que nous falsifiions un examen
pour ne pas décevoir un gentil vieil homme...
Très bien. Alors allez le lui dire. Allez lui briser le cœur.
Allez lui dire qu'il doit élever ce garçon à terre,
qu'il ne pourra pas faire du dernier des Joy un capitaine.
Allez-y. Je n'en ai pas le courage.
J'aime bien le capitaine, moi aussi.
Mais il y a plus grave que sa déception.
Cet enfant est ignare.
Son éducation est plus importante que les sentiments de ses proches.
Nous avons le devoir de lui apprendre autre chose
que la rude vie d'un marin.
J'aurais bien aimé être à sa place.
Je crois que l'éducation ne se limite pas à l'orthographe.
Il faut aussi former le caractère. C'est la meilleure éducation.
Et ce vieil homme sait former un caractère.
Il a un secret qui nous dépasse,
mais pour le connaître, j'abandonnerais l'orthographe.
Et bien plus, si j'avais la chance d'apprendre à devenir un homme.
Donnez-lui 70, Miss Hopkins.
- Il a combien ? - 70.
- Et il faut combien ? - 70, bien sûr !
Jason, quoi de neuf ? Tu as remis mon navire en état ?
Nous voulions te parler d'abord...
Je te présente M. Lunceford.
Pourquoi tu n'as rien fait, Jason ?
La dernière fois,
- tu avais l'air indécis... - Indécis ?
Comment ça, indécis ?
Il a dû réussir.
- Qui ? - Jed. Il a eu quelle note ?
Jed ! Quel rapport ?
D'accord, Bering. Quand veux-tu partir ?
Les baleines attendent. Il me faut un équipage et un second.
Oui, un second. C'est drôle. J'en parlais avec M. Lunceford.
Ah oui ?
Nous nous intéressons à lui depuis longtemps.
Il vient de Boston. Excellent dossier.
Il va te plaire, Bering. Et s'il pouvait naviguer avec toi,
se perfectionner sous les ordres du plus grand maître
de la profession,
ce serait satisfaisant pour tout le monde.
Très bien.
Il est jeune.
Jeune et en pleine santé.
Oui, je crois.
Je peux lire dans tes pensées aussi facilement
que si ton front était transparent. Il vient de Boston,
là où crèchent les compagnies d'assurance.
Par hasard, il n'aurait pas déjà un diplôme de capitaine sur lui ?
Oui, effectivement...
Mais il a encore besoin d'expérience.
Laissons le capitaine Joy regarder mon dossier. S'il a des questions...
Excellente idée, jeune homme. Voyons ce que dit ce dossier.
C'est une bonne compagnie.
L'Albatros. Poste de second...
Voilà quelque chose que je n'ai jamais vu.
Une école pour apprendre à chasser la baleine...
Mon dossier mentionne quelques expéditions.
Qu'avez vous appris à l'école ? Sur la capture des baleines...
J'ai étudié le génie maritime, la navigation, la biologie maritime.
La bio-quoi ?
Biologie.
Je vous serais très reconnaissant de m'éclairer là-dessus.
Il s'agit d'étudier l'alimentation des baleines,
leurs déplacements, leur reproduction.
Vous m'en direz tant ! Voilà qui est extraordinaire.
Bering, je crois que...
Mais une chose m'inquiète au sujet de cette école.
Depuis deux siècles, ma famille gagne sa vie grâce aux baleines.
Et chez nous personne n'a étudié la... bio-je-ne-sais-quoi.
D'après vous, pendant tout ce temps,
nous ne savions pas
ce que nous faisions ?
J'aurais aimé appartenir à une longue lignée de baleiniers.
- Mais je connais mon métier... - Nous avons assez parlé.
Désolé, Bering. Je croyais que M. Lunceford te conviendrait.
Pourquoi dis-tu ça, Jason ? Il me convient tout à fait.
- Mais je croyais... - Que Ben le fasse signer.
Parfait, Bering...
Ce sera une expédition sacrément intéressante.
M. Lunceford pourra m'apprendre la bio-je-ne-sais-quoi.
Et je pourrai lui donner quelques conseils
pour le jour où il sera capitaine.
Capitaine de son propre navire, je veux dire.
Si j'accepte, mon prix sera plus élevé...
Nous en reparlerons.
Venez avec moi dans mon bureau. Je signerai l'accord convenu.
Je suis prêt à vous céder des parts,
si le Pride prend la mer sereinement.
Je vous verrai au navire.
Vous pouvez en être sûr !
16 août 1887
Prenons la mer par temps calme
avec vent arrière et grande satisfaction.
La mission de ce navire est de capturer des baleines.
Nous ne rentrerons que lorsque la cale sera pleine.
La justice régnera à bord sans favoritisme.
Mais gare à vous en cas de flemmardise,
de lâcheté ou de pure méchanceté.
J'aspire à vous ramener au port meilleurs que vous n'êtes partis.
Inclinez-vous.
Seigneur, nous demandons Ta bénédiction
sur cette expédition en haute mer.
Nous saurons reconnaître Tes œuvres dans les eaux profondes. Amen.
C'est tout.
M. Lunceford, j'ai à vous parler.
M. Sewell, remplacez-moi.
Asseyez-vous, M. Lunceford.
Je me disais que nous pourrions bavarder un peu.
Que pensez-vous de ce navire ?
Il est excellent.
Il a ses bons côtés, je crois.
Vous avez remarqué que la plupart de mes hommes repartent avec moi.
Par affection, sans doute.
Peut-être, M. Lunceford. C'est possible.
Et maintenant, c'est sans doute superflu,
mais abordons un ou deux principes concernant la conduite du navire.
Sur mon navire, je n'ai aucun contact
avec l'équipage. Je passe par mon second et je ne m'en mêle pas.
Par exemple, j'ai un membre de ma famille à bord.
Mais le fait d'être mon petit-fils ne le rend pas différent des autres.
Je savais que vous seriez d'accord avec moi. Très bien.
Et maintenant, passons à un petit problème particulier.
Une sorte d'engagement officiel
pris par le navire, en quelque sorte.
Et je sais que vous tiendrez à ce qu'il soit respecté.
Je suppose, monsieur.
Mon petit-fils a pu partir en mer à la condition que ce navire
lui fournisse une bonne éducation, comme la loi l'exige.
Lorsqu'il était mousse, j'ai assumé ce devoir.
Je m'en suis pas trop mal sorti, je dois dire.
Maintenant qu'il est matelot, c'est différent.
Bien sûr, je ne me mêle pas
de ce qui concerne l'équipage, comme nous disions.
- Vous comprenez ? - Oui, mais...
Un problème fort contrariant !
Jusqu'à ce que je me souvienne que vous avez fait des études.
La main de la Providence a dû vous placer sur ce navire.
Dorénavant, je peux m'en remettre à vous
pour superviser son éducation, comme ce navire s'y est engagé.
Je n'aurai pas le temps...
Vous trouverez le temps.
Pendant vos heures de repos, ça ira.
C'est tout, M. Lunceford.
Ne faites pas si triste mine !
Il me semblait que vous étiez prêt à élargir le cadre de vos fonctions,
si la chance s'en présentait.
Tu as passé l'examen du primaire ?
Oui, monsieur. J'ai eu 70. C'était facile.
Je m'en doute. Avec le professeur que tu as eu...
Je vous parle, monsieur.
Bon, révisons un peu.
Le fermier Brown a trente-deux pommes. Il en donne huit,
six autres pourrissent. Combien de pommes a-t-il à vendre ?
Je ne sais pas, monsieur.
Essaye d'y réfléchir.
Il doit être idiot, pour en avoir laissé pourrir.
Pourquoi apprendre ça ?
Écoute.
Sur quatorze baleines, on en prend trois. Combien se sont échappées ?
Onze. C'est beaucoup de baleines !
Tu ne peux pas le faire avec des pommes ?
C'est pas pareil.
Le livre parle de pommes. Combien il en reste ?
Il en a trente-deux. Il en donne huit et six autres...
Sept ?
Je te donne une autre chance.
Je ne sais pas.
Je me demande si on peut trouver une chose que tu sais.
Le plus long fleuve du monde ?
Le Narragansett.
La première bataille de la Révolution ?
Je ne comprends pas pourquoi il y a autant de questions.
Vous me posez des questions, grand-père aussi, l'école aussi...
Avec des histoires de pommes.
Et ce ne sont jamais les mêmes !
Tu es sûr d'avoir passé l'examen du primaire ?
On ne retient pas ce qui n'a pas de sens.
Grand-père est le meilleur baleinier du monde. Il ne connaît pas tout ça.
Et Abraham Lincoln... Il n'est pas allé à l'école.
C'est facile de deviner où tu as entendu ça.
On ne peut pas demander à un poisson de faire du vélo.
Mets ces livres sous ta couchette.
Peut-être que ça t'imprégnera le cerveau.
Dépêchez-vous ! Tout le monde sur le pont.
M. Sewell vous a parlé de lui ?
Nous allons former les équipes.
Allez-y, M. Sewell.
Les harponneurs, d'abord. Qui a déjà vu un harpon ?
Lam, par ici.
Tu as trop de ventre.
Toi, ça ira.
Je prends Manchester.
C'est tout, messieurs.
Assignez des tâches aux hommes qui restent.
Signalez-moi ceux qui ont le désir d'apprendre.
Pour moi, ça compte plus que l'expérience.
Ce sont eux qui iront le plus loin.
Va voir le cuisinier. Tu lui seras peut-être utile.
23 octobre 1887
Écopé la cale. Réparé un canot de sauvetage.
Avons passé l'équateur vers le sud sans voir aucune baleine.
Temps chaud.
Vous avez du café, M. Tubbs ?
Tu veux casser la croûte ?
Non, ça va.
Proposez-lui une pomme, M. Tubbs.
Il y a des gens qui n'aiment pas les pommes.
Ils se méfient des pommes.
Et même de ceux qui les font pousser.
Vous parlez de moi ?
Je ne sais pas. Tu crois ?
Je peux vous dire quelque chose sur le fermier et ses pommes.
Sur les trente-deux, il en donne huit et six pourrissent.
Il lui en reste dix-huit !
Plus long fleuve : le Mississippi. Première bataille : Concorde, 1775.
Vous voulez savoir autre chose ?
Six fois onze, soixante-six. Six fois douze, soixante-douze.
Je connais bien ces trucs-là. Vous voulez savoir autre chose ?
Rien du tout. Je sais tout ça.
On arrive à sept. Un chiffre intéressant, le sept.
Sûrement.
Tu t'en fiches. Alors essayons autre chose.
Les baleines, par exemple.
Quelle taille fait un baleineau à sa naissance ?
Quand est-il assez grand pour être capturé ?
A quel âge commence-t-il à voyager ?
De quoi se nourrit-il ?
Alors ?
Il mesure combien, à sa naissance ?
Six mètres environ.
Vous en avez déjà vu un ? Comment vous le savez ?
J'ai étudié les baleines. Leur nourriture, leurs habitudes...
Tout ce que d'autres hommes ont découvert.
- Je peux apprendre ça. - Bien sûr. Peut-être.
On apprend des choses intéressantes, quand on fait des études.
Prends le sept, par exemple.
C'est un chiffre important dans la vie d'un homme.
A 7 ans, il cesse d'être un enfant et devient un garçon.
Deux fois sept ?
Quatorze.
A 14 ans, il cesse d'être un garçon et commence à devenir un homme.
Trois fois sept ?
Vingt et un. C'est quand il est adulte.
Il le croit, en tout cas.
Et après ? Quand il a vingt-huit ans ?
Si c'est quelqu'un de bien,
il commence à réaliser qu'il ne sait pas tout.
On va aller un peu plus loin. Dix fois sept ?
Soixante-dix. Il se passe quoi ?
Soixante-dix. C'est l'âge idéal,
si un homme a assez de bon sens. Il a pris sa retraite.
Il reste sur sa véranda au soleil et pense à ses exploits passés.
Il laisse travailler les hommes plus jeunes.
Allez, on a bien travaillé.
On fera les huit, demain.
Mettez le canot à la mer !
M. Joy !
Comment se passent vos cours ?
Bien, monsieur. C'est très facile avec M. Lunceford.
Parfait.
En géographie, il ne me donne pas juste les noms.
Il fait des cartes avec le parcours des baleines.
Astucieux. Et elles donnent de l'huile, ses cartes ?
En arithmétique, il m'a appris à naviguer en aboyant.
A naviguer comment ?
Quand on est dans le brouillard, près d'un obstacle...
Nous, on a un tonneau de pierres sous le foc.
On jette une pierre dans l'eau pour voir s'il y a un écho.
Il jette quoi, M. Lunceford ? Un membre de l'équipage ?
Les pierres ne servent à rien. Il suffit de crier.
On compte, et si un écho arrive dans les cinq secondes
on multiplie par 340, la vitesse du son.
Et on divise par deux, le temps que le son revienne.
Ça fait 850 mètres entre nous et l'obstacle. C'est ça, aboyer.
C'est se foutre du monde.
Allez, on y va !
Allez, dis ce que tu as à dire.
M. Lunceford emmène son équipe s'entraîner au harpon.
Vu mes résultats...
Allez, vas-y. Va profiter des lumières de M. Lunceford.
Oui, monsieur. Merci.
Pas mal !
M. Lunceford sait commander des rameurs.
Prépare-toi, Britton. On y est presque.
Abattez sous le vent d'environ deux points.
Ils s'éloignent de nous, monsieur.
Le navire est sous le vent.
Allez, souquez ferme ! Jed, prends la barre.
Quel est le rigolo qui a ajouté une voile ?
Très bien, M. Lunceford.
Excellent exercice. C'était remarquable.
Autant ramer jusqu'à terre.
Je suis sûr que vous y seriez arrivé.
Vous auriez pu aboyer.
Une tasse de café ?
Non, merci.
Vous n'avez pas encore compris ?
- De quoi vous parlez ? - Pourquoi il a fait ça.
Facile. Par pure méchanceté, parce que ça l'amusait.
Vous savez bien que non.
Vous n'êtes pas un spécialiste des sentiments. Ni des enfants.
- Trop occupé à réussir. - Vous avez fini votre service ?
Sinon, vous sauriez reconnaître la jalousie.
De quoi vous parlez ?
Je parle de lui et du petit.
Vous ne voyez rien, jeune homme ? C'est pourtant clair.
Je ne vous reproche rien. Il se l'était approprié.
Comme toujours avec les enfants.
Et vous avez l'âge d'un père, pas lui.
Mais à mon avis, vous prenez ce qui ne vous appartient pas.
Vous avez bu trop de grog ?
Non, monsieur.
Alors je vais vous dire.
Ce vieil homme n'aime rien, à part lui-même et l'huile de baleine.
Il se sert du garçon pour sauver la lignée des Joy.
Il m'a collé ce gamin et je lui apprends le b.a.-ba.
Il s'en moquerait, si je le berçais tous les soirs.
Vous êtes fou ! Pourquoi est-il ici alors qu'il n'en a plus la force ?
Comment il tient le coup ? Par amour pour ce garçon.
Je le sais. Et je sais autre chose.
Quelqu'un risque de souffrir. Et ce ne sera pas lui.
Non, M. Lunceford.
Je vous tuerai avant.
Vous êtes un brave homme. Et je sais que vous êtes sincère.
Mais ça ne veut pas dire que vous avez raison.
Le gosse n'en a rien à fiche de moi. Mais si ça peut vous rendre heureux,
je vais remettre le môme dans son giron et vite.
Je n'ai pas de temps pour toutes ces affaires de sentiments.
Ce sera pas si facile que ça.
Les nouveaux vont savoir chasser la baleine ?
On compensera.
Si on en voit une.
Espérons-le.
Que faites-vous ?
Tu n'as pas des devoirs ?
Alors fais-les.
On y va.
Pourquoi tous ces changements ?
Je veux plus d'inclinaison, alors je modernise.
Si la voile monte, la pression s'exercera
plus près du centre de gravité.
Je vois. Vous croyez que c'est utile ?
On sera plus stable et plus rapide.
Vaudrait mieux. Sinon, vous payerez la destruction du matériel.
Figurez-vous que ces bateaux permettent d'attraper des baleines
depuis un sacré bout de temps. Avec ou sans centre de gravité.
C'est quoi, le centre de gravité ?
Juste des mots !
Il est très malin.
Centre de gravité... Centre de ses inepties !
- Amène ça à M. Lunceford. - J'y vais.
Je vous apporte votre dîner.
Pose-le.
- Je l'ai gardé chaud... - Pose-le, ça ira.
J'ai appris toutes mes leçons.
Laisse-moi seul. Je suis occupé.
Tu me les réciteras plus tard.
Centre...
Centre de flottaison... Centre de poussée...
Centre de gravité.
Tu devrais être dans ta couchette.
Je peux vous parler une minute ?
Je n'ai rien fait de mal ? Rien pour vous fâcher contre moi...
Non.
Je ne sais pas quoi, mais j'ai dû faire quelque chose.
Qu'est-ce que tu racontes ?
Dites-moi ce que j'ai fait. Vous êtes très fâché contre moi.
Et je ne veux surtout pas vous fâcher.
Pour rien au monde.
Si vous aviez un ami
et que tout d'un coup, il n'était plus votre ami.
Je ne comprends rien à tes histoires d'ami.
J'ai des devoirs envers toi, c'est tout.
Je pourrais...
Tu n'as rien fait.
Tu ferais mieux de filer, il est tard.
Je ne suis pas fatigué.
Tu as du mal à garder les yeux ouverts.
Tu dois être en forme pour ta leçon, demain.
Bonne nuit, M. Lunceford.
Si G est le centre de gravité, P le centre de poussée normal
et P1 le centre de poussée du plan incliné,
une perpendiculaire de P1
qui coupe le... à partir de...
Une perpendiculaire de P1...
Si G est le centre de...
Foutaise !
Jamais nous n'étions restés si longtemps dans cette zone
sans croiser de baleines.
Nous serions soulagés d'en voir une. Une bagarre a éclaté aujourd'hui.
Réveille-toi, là-haut !
Elle souffle ! Elle souffle !
Elle souffle, M. Lunceford ! Je le jure !
Tu l'as vue, Sykes ?
Oui. C'est un cachalot.
Ne la perds pas de vue !
Tout le monde sur le pont.
Capitaine Joy, elle souffle ! A trois degrés, tribord arrière.
C'est moi qui l'ai repérée !
Abats sous le vent !
Attends !
Alors, M. Lunceford ?
Des problèmes avec votre centre de gravité ?
Au revoir, M. Lunceford !
Tu vas voir. Il va y arriver.
On y va, les gars.
Il les rattrape !
J'ai des yeux, non ?
Ça marche ! Son bateau tangue beaucoup moins.
Tu parles comme si tu avais vu un miracle.
C'est de l'hydrostatique élémentaire, rien de plus.
Si G est le centre de gravité, P le centre de poussée normal
et P1 le centre de poussée du plan incliné,
la perpendiculaire médiane de P1 au-dessus du centre de gravité
garantit la stabilité. Principe de base.
Tout le monde sait ça.
Je pensais le faire moi-même depuis longtemps.
Je n'en ai jamais eu le temps, c'est tout.
Regardez, il rattrape M. Sewell !
Baisse la voile !
Baisse le mât.
Attention...
Un pari sur la première baleine, M. Lunceford ?
Quand vous voulez.
Sortez les avirons.
Du nerf, bande de flemmards !
Levez les avirons.
Vous renoncez, M. Lunceford ?
On vous la laisse, M. Sewell.
Rentrez les avirons.
Ce n'est pas un imbécile.
Ce n'est pas sa première baleine. Il a des chances de l'avoir.
Lequel ?
T'occupe pas.
Elle vaut dans les 90 barils. Elle va émerger dans dix secondes.
Elle doit faire dans les 90 barils.
Elle va émerger dans quelques secondes.
Doucement.
Laisse-la venir.
Laisse-la venir.
Pas trop près.
Frappez-la, M. Lunceford ! Frappez-la !
Frappe !
Elle souffle !
Elle va plonger !
Attrape la corde !
Attention !
Tire. Elle va refaire surface.
Là voilà ! A tribord !
La corde !
Ils sont saufs. Pas de blessé grave, on dirait.
Je peux avoir la longue-vue ?
Amenez-le dans ma cabine.
Ce n'est pas grave.
Vous avez fait le bon choix, et vous l'avez fait vite.
Il en sera pris note.
Sortez la plate-forme. M. Sewell va sans doute ramener la baleine.
Soulevez-la !
Alors, petit,
tes livres ne t'ont pas appris à tenir debout ?
M. Lunceford t'apprend à plonger pour attraper les baleines ?
Vous allez voir. Il prendra plus de baleines que vous.
Il en sait plus sur elles que vous tous réunis.
Mer forte. 98 barils.
Mer forte. 98 barils.
Aujourd'hui, M. Sewell a ramené un cachalot.
- Vous avez un instant, monsieur ? - Bien sûr.
Je voudrais vous parler.
- A quel sujet ? - Votre petit-fils.
Qu'est-ce qu'il a ?
Il commence à faire ses preuves, y compris dans ses études.
Je crois qu'il serait temps qu'il chasse la baleine.
Très bien. S'il est prêt, qu'il y aille.
Si la baleine est facile, il pourrait tenir la barre.
Très bien. Qu'il tienne la barre. Autre chose ?
Mes hommes sont en pleine forme.
Ils vous donneront satisfaction.
Que voulez-vous dire ?
Naturellement, j'ai pensé que... Enfin, compte-tenu
de la tradition et de votre affection pour lui,
j'ai pensé que vous voudriez l'initier vous-même.
Si un membre de cet équipage est prêt à être initié, initiez-le.
Si vous voulez l'emmener, emmenez-le. C'est votre affaire.
Mais n'en faites pas tant d'histoires.
Et ne venez pas me dire si je dois ou non sortir un canot.
C'est bien clair ?
Autre chose ?
Elle souffle !
Capitaine Joy, elle souffle !
Tout le monde sur le pont.
Va voir M. Thatch. Dis-lui que tu pars avec lui.
J'y vais aussi ?
Pas de bavardage. Débarrasse-toi de ça.
M. Lunceford m'a dit de venir avec vous.
Allez, monte à bord.
Baissez le canot !
Lâche la corde.
Belle pièce. Elle devrait donner plus de cent barils.
Nous l'avons attrapée près d'ici. Les autres ont dû aller plus loin.
Ne sortez pas la plate-forme. Nous allons avoir du gros temps.
Nous allons protéger le navire dès que votre baleine sera attachée.
Capitaine Joy. Un canot à tribord.
C'est M. Sewell.
Vous avez vu M. Thatch ?
Il revenait par ici ?
Il n'est pas arrivé ?
Quand vous l'avez vu ?
Avant le brouillard. Il en avait harponné une grosse.
Vous ne l'avez pas revu ?
Non. J'ai eu fort à faire.
Allumez des fanaux.
Mettez d'autres hommes à la vigie. Le plus possible.
Il a mangé ?
Vous avez entendu le canot de Sykes ?
Pas depuis un moment.
Le vieux lui a dit de rester à portée de voix du navire.
Je ne sais pas s'il y croyait. Vous iriez plus loin, à sa place.
Il est parti depuis longtemps.
Ils ne sont pas encore perdus.
M. Thatch est un bon marin.
Pas la peine de lui dire d'envoyer un autre canot ?
Pas à lui. C'est la règle.
Et s'il l'oubliait, pour une fois. Qui lui en voudrait ?
Son petit-fils est là-bas.
Il le regrettera s'il arrive quelque chose.
Je ne sais pas, mais il n'enverra pas d'autre canot.
Je le ferais. C'est pour ça qu'il est capitaine et moi pas.
Quand on a perdu Parkinson, il a envoyé un seul canot.
Ce sera pareil.
Et si c'était pour lui, il exigerait la même chose.
Voilà pourquoi il n'a jamais de problèmes avec ses hommes.
Ils savent qu'il ne fait pas d'exception.
Il n'est pas le meilleur de sa profession pour rien.
Oui, j'enverrais un autre canot. Mais pas lui.
Dieu me donne ma force. Je m'en remets à Lui.
Toutes les voies du Seigneur
sont miséricordieuses et belles pour ceux qui respectent Son pacte.
Vers Toi, ô Seigneur,
je lève mes yeux et mon âme.
On sort le canot. Amène des torches. Et dis aux hommes de la fermer.
Il vous a dit d'envoyer un canot ?
Si j'étais vous, j'irais à l'avant et j'y resterais.
Vous n'allez pas faire ça ! Quitter le navire sans ordre...
Vous êtes prêt à y aller ?
Tout de suite.
Alors taisez-vous.
Un lieutenant doit rester à bord. Le meilleur, tant qu'à faire.
Allez à l'avant.
Descendez le canot, sans bruit.
Attendez !
Quelque chose à tribord.
Un morceau de l'étrave.
La baleine a dû leur foncer dessus. Le canot est en morceaux.
Pas le moindre signe, M. Sykes ?
Vous avez vu le canot de M. Lunceford ?
Vous et vos hommes, descendez vous reposer.
Et merci, M. Sykes.
Il va bientôt faire jour ?
Dans trois heures, environ, Jed.
Le brouillard va peut-être se lever avec le soleil ?
Oui, mon grand. Peut-être.
Silence.
C'est M. Lunceford.
M. Thatch, c'est une bénédiction de vous revoir à bord.
Percez un tonneau de rhum pour vos hommes.
Je dois d'abord vous dire ceci, M. Lunceford : en tant qu'homme,
je vous suis immensément reconnaissant.
Je suis heureux aussi.
Il n'y a pas de mots pour vous exprimer ma gratitude.
Mais en agissant ainsi, vous avez enfreint mon autorité.
Vous avez mis en danger ce navire et tout son équipage,
dont je suis entièrement responsable.
Aviez-vous un doute sur le fait que vous enfreigniez mon autorité ?
A dater de ce jour, vous êtes relevé de vos fonctions.
Nous chasserons la baleine jusqu'à notre prochaine escale,
probablement Valparaiso.
Vous y serez débarqué.
D'ici là, vous pouvez garder votre cabine et circuler librement.
C'est tout, M. Lunceford.
Cette sanction que je dois prendre à votre encontre...
je veux que vous sachiez qu'elle ne me procure aucun plaisir.
Je ne la conteste pas.
J'ai estimé nécessaire de relever de ses fonctions M. Lunceford.
Comment vas-tu ?
Faut que vous me disiez. Les autres parlent beaucoup.
Dites-moi que ce n'est pas vrai.
Les hommes parlent beaucoup, sur un bateau, Jed.
Mais vous ne faites plus rien. Votre travail...
Et alors ?
Je peux regarder le paysage, pour une fois.
Regarde ce marsouin.
J'ai enfin le temps.
Alors il l'a fait. Et il va vous débarquer à terre ?
Je vous récite mes leçons ? J'ai travaillé dur, pour vous.
Cela faisait partie de mes fonctions.
Que va-t-il arriver ? Vous risquez de perdre votre diplôme.
Tout ça pour nous avoir sauvés. Il n'a pas le droit...
Pourquoi il n'aurait pas le droit ? C'est lui le maître.
Il ne l'a pas fait par plaisir. Il suit ses règles à la lettre.
Tu devrais le savoir, depuis le temps.
Mais c'était pour moi. Il a tort...
Tort ou raison, maître ou valet,
pourquoi je suis tombé sur vous deux ?
Lui et sa Bible toute-puissante, toi et ton éducation à faire.
Tu parles d'une carrière !
Je ne le pensais pas.
J'en sais rien.
Retourne travailler, marin. Oublie ça.
Allez, va travailler.
Je demande la permission de voir le capitaine.
A quel sujet ?
Une affaire personnelle.
Tu ferais mieux de m'en parler avant.
Non, c'est personnel.
D'accord.
Un matelot souhaite vous voir.
Qu'il entre.
Tu dois avoir quelque chose d'important à me dire.
Les choses importantes méritent qu'on y réfléchisse.
Tu as bien réfléchi ?
Alors nous avons une bonne raison pour en parler d'homme à homme.
Je suis venu parler au maître de ce navire.
Alors parlez, M. Joy.
Je souhaite être débarqué au prochain port d'escale,
qui je crois est Valparaiso.
Je vois.
Tu en es bien sûr ?
Il est de mon devoir de te demander ce que tu reproches...
à ce navire.
Je préfère ne pas le dire.
Alors c'est moi qui vais te le dire.
Tu es en colère au sujet des sanctions contre M. Lunceford.
Quand tu étais un enfant, je te parlais comme à un enfant.
Mais tu me parles comme un homme,
alors je vais te parler comme à un homme.
M. Lunceford a mal agi, quelles qu'aient été ses raisons.
Je l'ai donc relevé de ses fonctions et je vais le débarquer.
Je n'en attendrai pas moins de toi lorsque tu commanderas ce navire.
Le livre de bord d'un capitaine reflète toute son existence.
Si tu n'as pas assez de cran
pour tenir le tien comme il se doit, avec fermeté et justice,
tu n'es pas digne d'être maître de ce navire.
Si tu vois les choses autrement, je me suis trompé en te choisissant.
Fermeté et justice ! Tu ne parles que de ça.
Dans ce cas, je ne veux pas être capitaine.
Il est venu me chercher. Pas toi.
Tu n'aimes rien ni personne. Seulement ce vieux rafiot puant !
Je ne veux pas rester dessus ! Pas avec toi !
Je demande la permission de me retirer.
Accordée.
Je t'ai frappé sous l'emprise de la colère.
Tu es en droit de porter plainte contre moi.
Ma colère n'était pas dirigée contre toi, mais contre moi-même.
J'ai échoué à faire de toi l'homme que j'espérais que tu sois.
Tu peux t'en aller.
Nous avons rencontré les premiers icebergs
en nous dirigeant sur le cap Horn. Des baleines ont été repérées.
Remonte vite le vieux à bord.
Du café chaud...
Commencez le dépeçage, M. Sewell. J'ai du travail dans ma cabine.
Amenez la plate-forme. Allez, remontez-la !
Il a pris une autre baleine.
Oui, il a pris une autre baleine.
Il n'a pas l'air de faiblir.
Faiblir ? Jamais chez les Joy.
Je lui amène son dîner. Et il va me crier dessus, bien sûr.
Le bouillon, il n'en veut pas. Le reste, il ne peut pas le manger.
J'ai peur. Si vous l'aviez vu remonter à bord...
Je l'ai vu. Je m'inquiéterai le jour où il cessera de vous crier dessus.
C'est quoi ? Encore cette purge !
Pose ça là.
Où est M. Lunceford ?
Trouve-le et dis-lui de venir ici.
- Vous vouliez me voir ? - Oui, M. Lunceford.
On dirait que votre jour est finalement arrivé.
Que voulez-vous dire ?
Je crois me souvenir que vous avez un diplôme de capitaine.
J'espère qu'il est en règle.
Parce que, à partir de ce jour, vous allez diriger ce navire.
Je suis trop malade pour rester aux commandes.
C'est si grave ?
Par tous les poissons de l'océan ! Je sais à quel point c'est grave.
Vous croyez que je fais ça par plaisir ?
Jeune homme, vous avez votre navire.
Nous irons à Montevideo pour trouver un docteur.
Vous continuerez à chasser les baleines.
C'est pas un charlatan sud-américain qui va me faire du bien.
Je viderai les lieux dans dix minutes.
Vous pourrez vous installer.
C'est inutile. Je resterai où je suis.
Le capitaine ne prend pas la cabine du capitaine ?
Où avez-vous appris ça, M. Lunceford ?
Je vais me reposer un peu ici.
Je vais m'asseoir sur la véranda dont j'ai entendu parler.
Un lit peut faire l'affaire.
Je suis né sur ce lit dans la mer de Bering.
C'est de là que vient mon prénom. Vous ne le saviez pas.
Mon père a emmené ma mère avec lui juste après leur mariage.
Sa seule expédition avec lui, à cause de moi, sans doute.
C'est un sale coup pour un gosse, de lui donner un nom pareil.
Je vais me reposer un peu ici.
Mais je m'en vais dans une minute.
Qu'en pensez-vous ?
Je ne sais pas. Trouve Blair et envoie-le-moi.
Que voulez-vous ?
- Ouvrez votre chemise. - Allez-vous-en !
Ouvrez votre chemise.
Je n'ai pas l'intention de faire cette idiotie.
Il revient au maître du navire de surveiller la santé de l'équipage
et de procurer les soins nécessaires. Paragraphe sept.
Le paragraphe le plus stupide de tout le Code Naval.
De quel droit allez-vous tripoter un corps humain ?
Pas moi, Blair. Il a fait une année de médecine.
On dirait qu'il y a plus d'étudiants que de baleines, ici.
Si on pouvait faire de l'huile avec leurs livres...
Change lentement de cap.
Il sentirait si quelqu'un faisait un nœud sans son ordre.
Je pousse jusqu'à combien ?
Le plus possible. Je dois l'amener à Montevideo.
Et la boussole près de son lit ? Il la regarde dès qu'il se réveille.
J'y ai pensé.
Vous voulez que je dérègle sa boussole ?
Hors de question !
M. Sewell m'a autorisé à venir.
Qu'y a-t-il, Jed ?
Une affaire personnelle.
Bien.
On dit qu'il est très malade. C'est grave, M. Lunceford ?
Je le crains.
Je me demandais...
Que dois-je faire ?
Que veux-tu faire ?
Je voulais aller le voir.
Et lui dire quoi ?
Que je suis désolé qu'il soit malade.
Ce n'est pas assez, Jed.
Je voudrais que tu trouves mieux à lui dire.
Écoute, Jed...
Tu penses qu'il a été dur avec nous.
Mais son livre de bord dit des choses importantes.
Qu'il s'est retiré de son poste aussi vite qu'il m'a retiré le mien.
Et que l'intérêt du navire passe avant lui, toi ou n'importe qui.
Un homme doit être fort
pour vivre ainsi, Jed. Pour agir en faisant taire ses sentiments.
C'est le devoir d'un capitaine : avoir une vie irréprochable.
Et il ne suffit pas d'être fort. Il faut de la grandeur.
C'est un bon baleinier...
Non, il est plus que cela.
On ne peut pas espérer arriver à sa hauteur.
Si tu étais mon fils,
je voudrais que tu ailles lui dire. Avant qu'il ne soit trop tard.
Mais ce serait lui donner raison. Après tout ce que vous avez fait.
C'est vous qui avez été mon ami.
On ne peut pas mentir à quelqu'un, surtout quand un autre...
Je peux partir, monsieur ?
Oui, vas-y.
Je n'ai jamais aimé la glace. Elle me fait frissonner la nuque.
Préparez la grand-voile. On risque de devoir manœuvrer très vite.
Déployez la grand-voile !
Votre repas, capitaine. Purée de maïs.
Une purge...
Bien dormi ?
Il fait gris, dehors. Du gros temps se prépare ?
Le baromètre est tombé. Vaut mieux manger tout de suite.
Tu veux que je te dise, Slush ? Les hommes sont des idiots.
Ils sont trop occupés pour prendre le temps de réfléchir.
Ce jeune M. Lunceford.
Je n'ai pas réalisé que la Providence l'avait envoyé à bord.
- La Providence ? - Je veux dire...
Il a l'âge idéal, pour un garçon qui grandit.
L'âge d'un père.
Et il aime bien ce garçon. Il est allé le sauver en pleine nuit.
Si on croit en quelque chose
comme la Providence, je veux dire,
on est obligé de penser que ça devait se passer ainsi.
Non, Capitaine. Cela ne se passe pas ainsi.
Il va venir vous voir. Donnez-lui un peu de temps.
Il est têtu et il fait le fier, c'est tout.
Il a ça dans le sang. Il viendra.
Vous ne pouvez rien manger ?
Je peux vous préparer autre chose ?
Je me sens beaucoup mieux, ce matin.
Je peux manger une de tes préparations.
Reste sur tes gardes, Blair. On risque une mauvaise rencontre.
Il y a quelque chose devant. J'ai un écho à tribord.
Là-haut, vous voyez quelque chose ?
Rien que du brouillard.
Essayez encore, M. Thatch.
Iceberg à tribord.
Babord toute !
C'est bon.
On a de la chance. On est sortis du brouillard juste à temps.
Iceberg droit devant !
Attention !
Le bateau est bloqué.
La coque est percée.
On est sur une saillie. Thatch, fais marcher la pompe.
Envoyez des hommes en bas pour la réparation.
Le bateau glisse. Approchez-le de l'iceberg.
- Il va cogner plus fort. - Il tiendra.
Bordez la misaine !
Vite, une voile !
Il faut l'étaler le plus bas possible.
Britton, de ce côté-là. Manchester, avec moi.
Lance-moi une corde.
Relâchez la voile !
Allez-y !
Venez nous aider.
Alors ?
Cassé net.
J'avais bien besoin de ça.
Il est mort. Écrasé.
Remplacez-moi, M. Sewell.
Envoyez Thatch, Sykes et Rumley poser la voile en bas.
Je ne sais pas s'ils iront. Thatch peut-être. Mais les autres...
Ils savent que les canots leur offrent plus de chances.
Prépare les canots pour abandonner le navire.
C'est si grave que ça ? Allons jeter un coup d'œil.
Ce n'est pas toujours facile de diriger un navire, jeune homme.
Bordez la misaine, un petit peu. Maintenez-nous en place.
Bordez la misaine !
Installez un cordage. On va plaquer la voile contre la coque.
Nous n'avons pas encore perdu ce navire.
Descendez avec deux hommes et terminez la réparation.
Préparez la chaise.
Vous descendrez avec M. Thatch poser le cordage sur la coque.
Vous irez fixer la voile le plus profond possible.
Dépêchez-vous ! Sykes, du nerf !
Plus vite, avec cette chaise.
Plus vite.
Donnez-moi une gaffe !
Tu veux le voir ?
Avec votre permission.
Bien sûr.
Comment va-t-il ?
Pas très bien, Jed.
Mais il ira mieux, maintenant.
Vous allez mieux, monsieur ?
Pas trop mal.
Si je ne dois plus me lever pour aller aider les jeunes.
Tu voulais me parler ?
M. Thatch vous salue respectueusement.
On m'a dit qu'il n'allait sans doute pas s'en sortir.
Non, monsieur. Une pneumonie, selon M. Blair.
Un homme bien, M. Thatch.
Britton aussi.
Tous des hommes bien.
M. Thatch m'a dit
que la nuit où ton canot a coulé,
tu t'es comporté comme un homme.
Oui, monsieur. Enfin...
Autre chose ?
Oui, monsieur. Je voulais...
retirer ma demande d'être débarqué.
Je crois que je comprends, maintenant
pourquoi un capitaine doit être ainsi.
Que veux-tu dire, mon garçon ?
Je lui racontais comment la baleine a foncé sur nous.
Il voulait tout savoir.
Et puis il n'a plus répondu.
Ne t'inquiète pas, petit.
Il t'a entendu.
13 janvier 1888
Funérailles en mer du capitaine Bering Joy.
Né sur ce navire, mort sur ce navire.
C'est le Molly B. de Boston.
Vous savez ce qu'il disait des bateaux de Boston ?
J'imagine.
"Des péniches de ramassage", il disait.
"Les cales pleines de menu fretin", il disait.
Attention, je suis de Boston.
Plus maintenant, pas vrai ?
Il disait que vous alliez devenir un homme de Bedford.
Vivre dans sa maison et vous en occuper.
Vraiment ?
C'est d'accord, M. Lunceford ?
On dirait que j'ai reçu mes ordres.
Il disait qu'avec vos livres, on battrait son record.
Je vais te dire...
On va essayer. A la prochaine expédition et aux suivantes.
Mais si on peut battre son record ? Je ne sais pas.
Quel est votre navire ?
Le Pride of New Bedford. Cent quatre-vingts jours en mer.
Qui commande votre navire ?
Le capitaine Bering Joy.
Adaptation : Stéphan Levine
Sous-titrage TVS - TITRA
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