All language subtitles for Az.Ember.Tragediaja.AKA.The.Tragedy.Of.Man.2011.1

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Original subtitles

LA TRAGEDIE DE L'HOMME

Film adapté de la pièce de théâtre d'IMRE MADÁCH

UN FILM DE MARCELL JANKOVICS

Oui, mon ouvrage est terminé. Voilà

La machine lancée. Le créateur Peut prendre du repos.

Des millions d'ans pourront le voir tourner

Sans que défaille un seul de ses rouages.

Esprits, gardiens des mondes que j'ai faits,

Élancez-vous sur vos orbes parfaits.

Mais une fois encore, esprits aimés, De votre vue je veux me réjouir.

Que, de nouveau, devant mon trône passe Votre troupeau qui bruit dans l'espace !

Et toi, Lucifer, tu restes muet ?

Tu ne courbes pas le front devant moi ?

Manques-tu de mots pour me rendre hommage

Ou n'aimes-tu pas ma création ?

Eh ! en quoi est-elle si admirable ?

Telles de ses substances sont pourvues De qualités que toi-même ignorais

Ou que tu leur soupçonnais, tout au plus,

Et qu'à présent tu ne saurais changer.

Avec cela tu as pétri des boules

Qui vont se bousculant et pourchassant.

S'il en perce le secret, quelque jour,

L'homme en fera tout autant que toi-même Dans son laboratoire et ses cornues.

Tu l'as mis dans ta cuisine et tu ris De le voir gâcher la pâte et se prendre

Pour un dieu. Mais, quand il a tout gâté,

Tu t'enflammes de colère.

Un peu tard !

Pouvais-tu vraiment attendre autre chose De la part d'un amateur ?

Tu as écrit un poème à ta gloire

Et tu l'a mis dans un orgue des rues.

Comment n'es-tu pas fatigué d'entendre Toujours et sans fin la même chanson ?

Comment peux-tu souffrir qu'un pauvre éclair enrobé de boue imite son maître ?

Il est ta satire et non ton image ;

En lui, Liberté et Destin s'affrontent,

Mais l'intelligente harmonie lui manque.

L'hommage seul m'est dû.

Je ne peux te donner que ce qui est

Dans ma nature.

Et n'as-tu pas été assez loué par ces viles cohortes ?

Il est d'ailleurs juste qu'elles te louent,

Toi qui les a créées, comme le jour Suscite l'ombre en forçant sa lumière.

Mais moi, je vis de toute éternité !

Tais-toi ! N'es-tu pas né de la matière ?

Quel était ton empire, auparavant ?

A toi, ne puis-je en demander autant ?

Sache qu'en moi, dans mes projets profonds,

Vivait déjà tout ce qui vient de naître. Oui, tout cela, depuis le fond des temps !

Ne sentais-tu pas entre tes pensées Un vide,

un obstacle à toute existence ?

La Création, il t'y a forcé,

Cet obstacle qui a nom Lucifer,

Primordial esprit de Négation.

Et la matière Que tu créas

m'ouvre une autre carrière.

Car la mort côtoie la vie !

Car le doute Est à côté de l'espoir !

Car la nuit Est l'épouse du soleil !

Je suis avec toi partout où tu es

Et te connaissant si bien, tu voudrais Que, moi, je te rende hommage ?

J'ai travaillé à ta création !

Une part m'en revient ; je la réclame.

Qu'il en soit fait ainsi !

Vois sur la terre Dans le jardin d'Éden,

ces deux grands arbres.

Je les maudis.

Ils sont à toi. Prends-les !

Ta ladrerie est bien...

d'un grand seigneur !

Mais un pouce de terrain me suffit :

Et la Négation saura pousser et croître

Tellement que, ton monde, elle pourra l'abattre.

Adam, je t'ai donné la terre entière Mais, ces deux arbres-là, n'y touche pas !

Un autre Esprit que moi veille sur eux

Et tu mourras si tu manges leur fruit.

Ces arbres qui sont plus beaux que les autres,

Pourquoi, justement, nous les interdire ?

Pourquoi le ciel est-il bleu, l'herbe verte ?

Les choses sont ainsi... Obéissons. Viens avec moi, Eve, sous cet ombrage.

Esprit, mon frère, Je te salue.

D'autres humains existent donc ailleurs ?

Il est tant de choses que tu ignores

Et qui te seront à jamais cachées !

Si, de ton limon, le Vieux t'a tiré,

Crois-tu que c'est pour partager le monde ?

Tu es fait pour le louer

«Prends ceci... Laisse cela...» Il te donne la pâture et te guide

Comme un mouton dans les voies qu'il lui plaît :

Tu n'as nul besoin d'une conscience !

Nul besoin ?

Ne suis-je pas conscient ?

Est-ce que la clarté bénie du jour,

Et le bonheur De me savoir vivant ?

Est-ce que l'infinie bonté de Dieu

Qui fit de moi le seigneur de la Terre, Je ne les ressens pas ?

Cela, le ver Le ressent,

qui mord avant toi les fruits !

Qu'est-ce donc qui te met au-dessus d'eux ?

La pensée,

encore engourdie en toi,

Te mettrait peut-être au-dessus du ver,

Tu connaîtras tes propres forces d'homme,

Et tu pourras lucidement choisir Entre ce qui est bien, ce qui est mal,

Secouer le joug de la Providence

Et, de ton sort, devenir maître enfin !

Mais peut-être estimes-tu qu'il vaut mieux Continuer de ramper, comme un ver,

Dans la molle puanteur du fumier Et rester dans l'ignorance et l'infime ?

Toutes ces grandes choses-là m'embrouillent...

m'embrouillent...

Ce sont là des nouveautés merveilleuses...

Mais il ne suffirait pas de Connaître Pour accomplir une œuvre grandiose.

Il faudrait avoir l'immortalité...

Si l'on n'a qu'un jour à vivre, que faire ?

La Connaissance et la Vie Éternelle Sont enfermées dans ces deux arbres-là ;

Homme, prends garde !

Le vent qui secoue les branches... Ces deux arbres sont à moi.

Qui est-tu ?

Tu ne sembles pas différent de nous...

Et le monde des Esprits t'est caché.

Pour toi, la plus noble chose, c'est l'Homme !

Mais dis-toi que pour le chien, c'est le Chien

Et qu'il te fait grand honneur, s'il te prend Pour commensal

Mais comme tu regardes De haut cet humble chien,

Ainsi regardons-nous la race humaine : Dédaigneusement, nous les fiers Esprits !

Pourquoi quitter la lumière du ciel ?

Pourquoi descendre avec nous dans la fange ?

Il me faut Tout remettre en question !

Voilà la neuve énergie, qui engendre Des mondes nouveaux,

où l'âme en soi-même Peut découvrir sa grandeur !

Où seuls peuvent Me suivre ceux qui ont assez d'audace !

Dieu nous a dit que nous serions punis

Si nous quittions la voie qu'il a tracée.

Et pourquoi nous punir ?

Il nous fit tels

Qu'aucun penchant ne nous puisse écarter De ces chemins qu'il nous a désignés !

S'il a prévu, dans ses plans éternels, Que nous puissions commettre le péché,

Et voilà né le premier philosophe !

Petite sœur, que d'autres te suivront

Qui, rien que sur ce point, ergoteront, S'engageront dans des millions de voies...

Pas un seul ne parviendra jusqu'au port !

A quoi bon ces questions ?

La mort de l'action, c'est l'argutie.

Dieu les a maudits !

Cueille-le quand même :

Que ce qui doit nous arriver arrive !

Soyons aussi savants que Dieu !

Et jeunes ! Ah, soyons-le toujours !

Et maintenant,

Mangez le fruit de l'Immortalité. Allons, hâtez-vous !

Adam,

Adam, tu m'as abandonné !

Je t'abandonne à mon tour !

Nous verrons Ce que tu peux par toi-même accomplir !

Vous perdez courage ?

Non, ne crois pas cela.

C'est seulement Le frisson du réveil...

Allons-nous en ! Fuyons, femme ! Fuyons !

Déjà, ces lieux Sont désolés, hostiles, étrangers...

Ah, quels grands mots : foyer, propriété... Voilà ce qui fera mouvoir le monde.

La joie et la douleur en sortiront.

Ces belles idées donneront naissance A la patrie, à l'industrie, lesquelles

Engendreront la grandeur, la noblesse

Pour s'en repaître abominablement.

Ce que tu dis est pour moi bien obscur.

Tu m'as promis la Connaissance.

Et moi J'ai renoncé à suivre mon instinct

Où est mon gain ?

Hé ! Ne le sens-tu pas ?

Ce que je sens, C'est qu'abandonné par Dieu,

les mains vides, En plein désert,

je l'ai abandonné

Je n'ai plus d'autre Dieu Que moi-même !

Et ce que je peux saisir Est mon bien !

Et que devrais-je à Dieu ? Mon existence ?

Si elle vaut qu'on en porte le poids,

C'est à mes seuls efforts qu'elle le doit.

Ai-je eu besoin De ton secours pour rompre le garrot

Ai-je eu besoin de toi ?

Ma propre force y eût suffi.

Si je bondis, je retombe, impuissant

Et si, là-haut, l'imagination Entraîne mon esprit

la faim me force à revenir,

tout humble, en ces lieux bas.

C'est que ce lien est plus fort que moi.

Alors, tu es un Esprit bien débile !

Quoi ? L'invisible toile d'araignée Où restent pris des millions de vivants

Qui croient jouir de leur libre vouloir,

Ce rien que, seuls, de hauts esprits pressentent,

Toi, tu ne peux venir à bout de lui ?

Ce rien seul peut me braver. Car, vois-tu,

C'est là l'œuvre d'un Esprit comme moi.

Si tu crois qu'il est faible Parce qu'il agit dans l'ombre, en silence.

Tu te trompes,

Alors que le travail de l'être humain Peut résonner et briller à sa guise :

Quelle importance ? Il est si fugitif !

Montre-moi donc Rien qu'un instant, ces pouvoirs souverains

Rien qu'un instant, tu sais que je suis fort.

Regarde alentour,

Mais regarde avec les yeux de l'esprit !

Viens, Esprit !

Le Négateur t'a mandé : Qui d'autre pourrait l'oser ?

Ce n'est pas toi que j'appelle, affreux spectre !

Le génie de la Terre est doux, modeste.

Il t'a semblé tel au milieu des anges.

Dans sa propre sphère, il est fort et fier.

Mais si une chose est de m'évoquer,

Une autre chose est de me gouverner.

If I put on my proper shape, thou wouldst succumb

Si je prenais ma forme véritable, Tu tomberais la face contre terre

S'il doit te rendre hommage, comme à Dieu,

Comment l'homme pourra-t-il t'approcher ?

Je suis présent dans les eaux, Dans les nues, dans les forêts.

Il me verra partout, si sa recherche

Part d'un cœur pur et d'un puissant désir.

Pour moi ce n'est qu'un autre mystère.

- Fais-moi voir l'avenir... - Oui, montre-moi

L'objet de ma souffrance et de ma lutte.

Et montre-moi que ces métamorphoses Ne viendront pas altérer ma beauté !

Eh bien soit,

je vais vous jeter un charme

Vous pourrez voir le Futur - jusqu'au bout.

Grand Pharaon, ton peuple est anxieux. et demande

Pourquoi tu te prives de ton repos

Et, renonçant aux délices du jour De même qu'aux doux songes de la nuit,

Tout ce qu'on peut désirer en ce monde, Gloire, puissance et bonheur, t'appartient ;

Rien de tout cela ne charme mon cœur. Ce n'est qu'un tribut obtenu sans lutte

Et je ne puis donc m'en féliciter.

Mais, en créant cette œuvre grandiose,

J'ai pris la voie de ma propre grandeur.

Son art, qui rend la nature muette,

Proclamera mon nom pendant des siècles.

Ni tremblements de terre, ni cyclones Ne la pourront abattre.

L'homme, ici, Est devenu plus fort

que Dieu lui-même.

O, Pharaon, Cette pensée fait-elle ton bonheur ?

Mets ta main sur ton cœur :

Non,

car je sens un vide inexprimable...

Mais ce n'est pas mon bonheur qui m'importe :

Seule ma gloire, et la voilà dressée.

Si tu découvrais un jour que la gloire

N'est que vanité, plaisir éphémère ?

Il n'en peut rien être.

Et s'il se pouvait ?

Je maudirais le monde et je mourrais.

Maître, sauve-moi !

Ta prière est vaine.

Celui qui n'a pas partagé nos peines

Ne peut la comprendre.

Il trône trop haut. Si haut qu'il n'entend même pas ta plainte.

Que ne m'appelles-tu, pour que je couvre

Ton corps du mien et reçoive à ta place Les coups ?

Laissez-les,

allez-vous en !

Qui est donc cette femme, et par quel charme

Aussi puissant qu'une chaîne, peut-elle Faire se courber le grand Pharaon

Vers elle, qui se tord dans la poussière ?

Ce charme est un de ces fils où ton maître

T'entortille pour se moquer de toi

Et te rappeler que tu es chenille,

Toi qui, te prenant pour un papillon,

Ce fil ténu, sa force t'est connue.

Je ne puis le rompre.

Ah ! Garde-t-en !

Il m'est aussi doux...

...qu'il m'est offensant.

Il n'est pas d'un sage, il n'est pas d'un roi De le supporter.

Des millions pour un seul !

Que t'importe, Grand Pharaon !

Vraiment, la belle affaire Pour toi, qu'un esclave de moins sur terre !

S'il n'est pour toi qu'un chiffre, Il est un monde pour moi !

Ah, maintenant, qui m'aimera ?

C'est moi qui t'aimerai !

Emportez-le...

O, Pharaon, Tes ordres font le destin de l'esclave.

J'obéirai...

Mais laisse-moi pleurer. Et puis, ordonne...

Non, plus ce mot !

N'aurais-je d'autre empire Que le respect de mes commandements ?

N'est-ce pas assez, déjà, que je puisse T'obéir sans douleur ?

O, n'envie pas Les larmes que je verse sur ce mort !

Comme il est beau... Comme il est beau...

Beau et mort...

Quelle contradiction !

Son calme est fait d'ironie pour nos luttes

Cet esclave évadé te nargue !

Écoute-le : «J'ai brisé les fers dont tu m'as chargé !»

Mais qu'as-tu, mon aimée ?

N'entends-tu pas Se lamenter le peuple ?

Laide musique ! Il vaut mieux l'ignorer...

Embrasse-moi et oublions le monde !

Toi, fais en sorte que ces gens se taisent !

Impossible ! Ils ont le droit de crier !

Avec le joug, c'est là leur apanage !

Tu souffres, femme, et je ne sais comment Te secourir...

Tu peux m'écraser, ô grand Pharaon, Mais pardonne-moi :

ce cri me tourmente...

Moi, fille de ce peuple qu'on déchire,

J'ai mal avec lui, et de tout mon être !

Je souffre aussi...

Te voilà triste et j'en suis cause.

Chasse-moi, chasse-moi ! Ou apprends-moi

A devenir sourde

C'est toi, le maître,

Toi qui m'appris à entendre ces plaintes !

Qu'il y soit mis fin !

Que la Liberté Soit donnée sur l'heure à ce peuple esclave !

Qu'est-ce que le lustre et la renommée Si, pour qu'en jouisse un seul être humain,

Il faut que des millions d'êtres gémissent Et meurent,

qui sont hommes comme lui ?

Tu t'exaltes, O, Pharaon !

La foule, c'est la bête Que le sort condamne à faire tourner

La roue du moulin sous tous les pouvoirs ! Elle est faite pour cela...

Donne-lui sa liberté : ne l'ayant pas conquise, elle ne saura quel usage en faire

Et, dès demain, se voudra d'autres maîtres.

Crois-tu que tu pourrais régner sur elle

Si elle n'avait pas besoin d'un maître, Si elle était douée de conscience

Alors, pourquoi crie-t-elle Comme si elle souffrait d'être esclave ?

Elle souffre, mais sans savoir de quoi...

L'idée du pouvoir tourmente tout homme.

C'est ce tourment, non la fraternité,

Qui, sous le drapeau de la liberté, Draine la foule.

Le peuple est une mer profonde et sombre

Et que jamais le soleil ne pénètre.

Un seul flot luit : celui de la surface ;

De ta trempe, en qui l'instinct populaire Prendrait conscience, et qui oserait

Occuper ta place, afin d'y trôner En champion béni de la Liberté.

Le peuple, bien sûr, n'y gagnerait rien :

Quel que soit son nom,

le maître est un maître !

Cercle sans fin, que ton raisonnement.

Il semble bien qu'on n'en puisse sortir...

Mais si, on le peut !

Dis à quelques-uns

«Je vous ai choisis pour être au-dessus De la vile tourbe»

Ils te croieront.

Tu cherches En vain à m'abuser.

Quelle sera ma gloire ?

Dans l'étreinte,

Ne sens-tu pas ton visage effleuré D'un souffle léger ?

Cette brise tiède Amasse partout où elle se pose

Une poussière infime. En une année, Cela fera tout juste une pincée.

Et, dans cent ans, un pied !

Mais, d'âge en âge, Cela submergera les Pyramides...

...et ton nom !

C'est horrible !

Ne crains rien : seul ton esprit périra ?

Ton corps, lui, subsistera... Une momie desséchée,

que les maîtres montreront aux écoliers curieux.

Arrière, vision d'enfer !

«Pour un seul, des millions...» J'entends encor ce cri !

Je veux que ces millions-là vivent !

Mais pour cela, il faut un État libre,

Et moi, ton amour, peux-tu me quitter ?

Pas tant de hâte ! Ton but, tu l'atteindras.

Et plus vite Que tu ne l'aurais voulu !

O mon Roi, Si tu rentres avec tes espoirs brisés,

Mon sein offrira refuge à ton cœur.

Prions les dieux, mon fils, pour le triomphe De notre peuple et le proche retour

Auprès de nous de ton père héroïque.

As-tu peur qu'il soit vaincu ?

Non, mon fils.

Car ton père est un héros. Il vaincra !

La seule chose que je puisse craindre,

C'est que lui-même il ne sache se vaincre.

Que veux-tu dire ?

Un mot puissant résonne Au cœur de l'homme, et c'est l'Ambition.

L'ambition sommeille chez l'esclave Ou bien, bridée, elle enfante le crime.

Mais quand la liberté vient la nourrir De son sang pur, elle croît noblement.

Son apogée, c'est la vertu civique,

Mais devient-elle trop puissante ? Alors Contre sa propre mère elle se tourne :

L'une des deux devra saigner à mort !

Si l'ambition devenait trop forte Au cœur de ton père...

Mon fils, viens prier...

On ne sait plus ce que fait notre armée ! A-t-elle, seulement, vu l'ennemi ?

Et tout le monde, ici, est endormi !

Personne ne fait plus, comme jadis, De ces projets hardis

J'attends depuis l'aube, sur cette place,

- Une offre quelconque pour mon suffrage. - Un peu de chambard ne serait pas mal...

Décampe ! Cette place m'appartient.

Si je me tais, la patrie est perdue !

C'est si tu parles qu'elle est en péril !

Allons, descends de là, vendu !

Si toi tu ne l'es pas, c'est que personne N'aura voulu t'acheter !

Citoyens,

C'est avec peine que je parle.

Car pour un cœur noble il n'est pire douleur Que d'abaisser la gloire et la grandeur.

Pourtant, je dois le faire, et arracher Un homme illustre à son char triomphal

- Pour le livrer à votre tribunal. - Fleuris

La victime promise au sacrifice !

Je dois parler, même si mon cœur saigne

Car j'ai pour toi, ô peuple souverain,

Plus de respect que pour ton général.

Tu respectes cette foule méchante ?

A bas !

Je ne viens pas te demander de ceindre De vert laurier le front de mon époux,

Mais seulement d'accorder promptement A ce héros la paix de son foyer.

O peuple, entends mon accusation :

Le grand Miltiade a vendu la patrie !

Tu mens !

Écoutez-moi, ô citoyens ! Épargnez-vous de honteux repentirs

On l'a payé !

A mort !

Criez plus fort Sinon vous serez chassés de mes terres !

Je crierais bien, mais je suis enroué...

Tiens, voilà de quoi te graisser la gorge.

A mort, le traître !

Lui qui surpasse ses concitoyens de haut.

Ils ne peuvent pas souhaiter cela.

Et toi aussi, ô vieux Crispos,

Toi qu'il tira jadis de l'esclavage, Tu veux sa mort ?

Pardon, maîtresse : C'est sa vie ou la mienne...

On m'a payé... J'ai trois enfants...

Leur pain est à ce prix...

Mais toi, Thersite,

et vous,

Vous tous dont le repos et le bien-être

Sont assurés ici par mon époux Qui chasse l'ennemi loin de vos portes,

Ah, quelle ingratitude !

A mort ! A mort !

Alerte ! L'ennemi est à nos portes !

C'est impossible ! Notre général Tient le pays, toujours victorieux.

L'ennemi ? Sachez donc que c'est lui-même.

Ce que vous tramez ici, contre lui,

Il l'a su et dans son cœur a germé La plus juste des colères.

Tandis que vous pérorez, il accourt !

Ah, félons, C'est vous qui avez causé ce malheur !

Abattons-les !

Longue vie à Miltiade !

Malheur à nous ! Fuyons ! Sauve qui peut !

Tout est perdu !

Non, tout n'est pas perdu ! Allons lui rendre hommage.

Longue vie à Miltiade !

Longue vie au héros !

Pitié, grand homme !

Quel crime avez-vous donc commis ? Pourquoi me supplier ainsi ?

Le fort au faible Que peut-il demander ?

Où est ma femme ? Où est mon fils ? Que ne sont-ils venus à mon avance ?

Ah, je crains un malheur :

Que reviens-tu, Miltiade, en ta patrie

Si ton retour ne peut me réjouir ?

Hé, que veut dire tout cela ? Le peuple Implore mon pardon ; mon épouse, elle,

M'accable et me maudit... Et ma poitrine Saigne du sang versé pour ma patrie.

La patrie et mon cœur saignent bien plus !

Que viens-tu faire en tête de l'armée ?

N'est-ce pas là ce qui sied à mon rang ?

Je ne pouvais combattre plus longtemps : Vois ma blessure...

Et c'est pourquoi je viens Me libérer de mon commandement

Entre les mains du peuple souverain Et lui en rendre compte.

Vous, soldats, Mes vaillants compagnons, je vous libère.

Miltiade !

Je disais vrai : C'est un traître !

Darius l'a acheté ! Quant à sa blessure, c'est une feinte.

A mort ! A mort !

Moi, Qui ai vaincu à Marathon ?

Pourquoi as-tu Licencié l'armée, et que n'as-tu

Incendié ce guêpier criminel ?

Cette canaille est bonne à mettre aux fers !

Ils te savent leur maître par le sang

Et plus noble qu'eux tous.

Peuple souverain, vas-tu te laisser Outrager ?

Qui le soutient est suspect !

Criez donc, Crapules ! Sinon, vous mourrez de faim !

A mort ! Qu'attendez-vous ?

A mort !

Ce peuple lâche Je ne le maudis point C'est sa nature et non sa faute...

La misère a fait de lui l'esclave sanguinaire D'une poignée d'infâmes imposteurs,

J'étais bien fou de croire que ce peuple

Avait vraiment besoin de liberté.

Rien n'est perdu, Miltiade. Défends-toi !

Traître ! Traître !

Fais-le pourtant ! Il n'y a qu'un instant, Le peuple encor se vautrait devant toi.

C'est bien pourquoi ce serait inutile.

Leur propre ignominie, ces êtres vils, Voilà ce qu'ils ne pardonnent jamais.

- Es-tu dégrisé ? - Hélas, tout à fait !

Conviens que tu fus pour ce peuple un maître Plus noble que celui qu'il fut pour toi !

...si comme une mère pure

Tu perds la tête en croyant qu'il te faut De ton enfant faire un bon citoyen.

Au lupanar, la fille aux joues fardées, Te raille avec raison.

Emmène-moi par de nouveaux chemins, Lucifer,

que je puisse me moquer De la douleur et des vertus d'autrui

Vive la Patrie !

Ah qu'il est souple et prompt, ce gladiateur Au ruban rouge...

Vois, je te parie Qu'il vaincra, Sergiolus !

Non, par Hercule !

Par Hercule ? Hé, qui donc, parmi nous Croit encore aux dieux ?

Si tu veux jurer, A la rigueur, jure par ta Julia...

Eh bien, soit !

Le serment est sérieux !

Tu renies un faux dieu et le remplaces par un autre...

Comme un nouveau supplice de Tantale, Pourquoi la volupté, si nous n'avons

Pour y briller la puissance d'Hercule

Le maître appelle en vain l'heure de joie

Dont son esclave, au bout de sa semaine De dur labeur, jouit à volonté...

Ah, le beau cours de morale,

Où en est votre pari ?

Si je perds, Julia est à toi.

Soit ! Mais si tu gagnes ?

Tu me donnes ton cheval.

Recipe ferrum ! Chien couard !

Ton cœur bat bien fort, ma Julia... Pourquoi ?

Je ne peux trouver sur lui le repos...

Un tel visage est comme un froid linceul

Quel bon lui est cette fille charmante.

Ah, j'ai peur que ce malheureux ne couve La peste...

On dit qu'elle dévaste Rome.

Des chansons ! Des chansons !

C'est le bonheur qui me rend grave ainsi,

De l'amer, voilà ce que veut mon cœur !

Ce sont des fous que l'on cloue sur la croix.

Ils prêchaient la fraternité, le droit...

C'est bien ainsi !

Qu'avaient-ils donc besoin De se mêler des affaires d'autrui ?

Le mendiant Envie le riche et veut l'avoir pour frère.

Devenu riche, il crucifiera l'autre

Hé, il me semble Que notre gaieté s'en va !

Est-ce que le vin vous ferait défaut ? Ou l'esprit ?

C'est à croire Que l'on se lasse de tout !

Ou peut-être parmi nous y a-t-il

Quelqu'un qui tremble ou veut se convertir ?

Sois damné si tu crois cela !

Je vais inviter à se joindre à nous Un nouveau convive.

Il pourra peut-être Ramener un peu de joie dans nos cœurs.

Faites donc entrer ce voyageur Afin qu'il vide une coupe avec nous...

Bois, l'ami !

Aujourd'hui tu meurs ; peut-être Que mon tour viendra demain...

Peut-être un baiser ?

Embrasse-le donc

Et profites-en pour voler l'obole Qu'il a dans la bouche.

Ha ! Ha ! Pourquoi non ? Je t'embrasse bien, toi !

Arrête ! C'est la peste que tu bois !

Peuple de chiens ! Génération lâche !

Quand la fortune à votre sort s'attache,

Vous vous moquez de Dieu et vos semelles Piétinent la vertu !

Mais qu'à vos portes Le danger frappe,

et que le doigt de Dieu, Formidable, vous touche,

alors, piteux, Capons, vous courbez bas l'échine,

Vous ne croyez même plus en vos dieux !

Ce ne sont plus pour vous que des idoles, De vieux cailloux figés et sans paroles !

Ils s'effondrent ! Voyez : de la poussière ! Et vous ne trouvez pas de dieu nouveau

O, Nation dégénérée, tu vas Disparaître à jamais du vaste monde

Et celui-ci sera purifié...

C'est la peste !

Je suis perdue !

Parmi vous qui avez partagé tant de plaisirs

Avec moi, est-il personne qui veuille me porter secours ?

Aujourd'hui c'est ton tour ! Le mien viendra Un autre jour...

Et c'est moi qui t'aiderai, Moi et le Dieu éternel, le Dieu vrai,

Lui qui est tout amour !

Lève les yeux, vers ton seigneur !

Par cette eau pure, Ton âme est délivrée de sa souillure ;

Elle s'envole et se hâte vers Dieu.

Ah, Sergiolus tu aurais Pu découvrir tant de nobles vertus

Dans ce sein-là si tu avais voulu Y prendre plus qu'un fugace plaisir !

Et dans mon propre cœur...

Si Dieu existe... S'il nous gouverne et se penche sur nous,

Que sa clémence envoie sur cette terre Un nouveau peuple.

Usé jusqu'à la corde, je le sens ! Et nous n'avons pas la force qu'il faut.

Le Seigneur, ô mon fils, t'a entendu.

Ouvre les yeux. La terre corrompue Déjà renaît

ILs Barbares Vêtus de peaux de bêtes,

Qui font broyer Par leurs chevaux les moissons séculaires,

Et dans les murs des temples désertés Installent en riant leurs écuries,

Feront couler dans les veines flétries

De ce vieux monde un sang jeune et puissant.

Quant à ceux-là, qui chantent dans le cirque

Alors qu'un tigre est pendu à leur flanc,

amènent un nouvel idéal : la Fraternité.

L'émancipation de tous les hommes !

Et c'est cela qui va changer le monde !

Ton seul propos, voilà ce qu'il doit être : Pour Dieu la gloire !

Et pour toi le travail.

L'homme a le droit d'accomplir ici-bas Tout ce qui est en germe dans son être.

Un seul commandement lui est prescrit.

la Loi d'Amour.

Ah, je veux lutter, de toutes mes forces

Pour cette doctrine !

Je veux créer Un monde nouveau dont la fleur suprême

Sera la vertu de chevalerie,

Cette vision me fait trembler l'échine,

mais ne dois-je point lutter avec l'humanité ?

Ce que je ne peux accomplir, il le fera à ma place.

J'ai souvent vu ce jeu,

Lorsque la gloire est passée,

La croix de sang restera à jamais.

Stop ! Pourquoi fuyez-vous ainsi devant nous ?

Ne voyez-vous pas sur notre poitrine Ce signe sacré ?

Voilà le fruit semé par les brigands

Qui, s'avançant sous la sainte bannière,

Trompent le peuple et flattent lâchement

Ses passions pour devenir ses maîtres !

Chevaliers, mes amis !

nous devons être, les guides du démon appelé Peuple,

nous devons, sans faillir, Le mettre en laisse

et lui faire accomplir de nobles choses.

Bien parlé ! Mais que feras-tu, Tancrède,

S'il refuse plus longtemps de te suivre ?

Où est l'Esprit, se trouve la victoire : Je contraindrai le démon s'il rechigne !

Et si l'Esprit était de son côté ? Pour le rejoindre, irais-tu t'abaisser ?

Pourquoi m'abaisserais-je ?

La noblesse Serait plutôt de l'élever vers moi.

Belle chose que la Fraternité...

Ne raille pas. Ne crois pas que je n'aie L'entendement de la sainte doctrine.

Qui sent en soi l'étincelle sacrée, Qu'il vienne à nous,

il est le bienvenu ; Nous lui donnons de grand cœur l'accolade

Et le faisons chevalier de notre ordre.

Mais, de cet ordre, il faut que les trésors Soient protégés contre l'avidité du chaos.

Cette Chevalerie, Tu l'as bâtie comme un phare.

Mais un jour le phare tremble et s'éteint,. Désormais, ce n'est qu'un récif nouveau ;

plus terrible pour le voyageur que ceux dont jamais

Aucun feu n'a signalé l'existence.

Mais si notre Ordre a pu, avant de s'écrouler,

Gagner le peuple à ses saintes doctrines, Alors il peut sans danger disparaître !

Les saintes doctrines ?

Mais ce sont elles, Précisément, qui font votre malheur.

Quand un hasard vous les fait rencontrer, Vous les taillez, aiguisez, raffinez,

Et tortillez si bien que, pour finir, Vous en tirez esclavage ou folie.

Vois cette épée :

Ajoute ou bien enlève a sa longueur, A sa nature, est-il un changement ?

C'est ainsi pour toute chose :

où se trouve Sa limite très précise ?

Bah, pourquoi Argumenter plus longtemps ?

Vois plutôt Ce qui se passe autour de toi...

Amis,

Mes gens sont las et voudraient un refuge.

Se pourrait-il qu'il leur soit refusé Par le plus haut lieu de la Chrétienté ?

Nous voudrions savoir si tu n'est pas hérétique ; autant dire pire que les païens...

Quelle est ta foi : est-ce l'Homoousion Ou l'Homoïousion ?

- Je ne comprends pas cette question. - N'en dis rien !

Ici, c'est la grande affaire !

Il hésite ! Cela déjà sue l'hérésie !

Et que maudit soit l'homme Qui osera leur ouvrir sa maison !

Mon Père,

Nous sommes, des guerriers du Saint-Sépulcre.

Mais le peuple de cette grande ville Nous refuse un abri.

Si tu le veux,

Secours-nous, toi qui es si puissant.

La gloire de Dieu, le salut du peuple, voilà mes soucis.

Il me faut juger ces chiens hérétiques.

C'est comme un poison, une herbe maudite,

Le fer et le feu n'en triomphent point :

L'enfer les remplace aussitôt détruits.

Si vous êtes bien, d'ardents protecteurs de la Sainte Croix,

Qu'allez-vous chercher l'Infidèle au loin ?

Le pire ennemi, il est ici même ! Marchez contre lui !

Saccagez ses biens ! Égorgez les siens !

Vieillard, femme, enfant, n'épargnez personne !

Peux-tu vouloir la mort de l'innocent ?

Innocent ? Le serpent qui vient de naître

Et celui qui a perdu son venin, Pour autant les épargnes-tu, dis-moi ?

Les péchés Que ces gens-là ont commis doivent être

Horribles, pour que l'Église d'Amour D'un tel courroux contre eux soit embrasée ?

Écoute, mon fils :

le but de l'amour N'est pas de flatter ici-bas le corps.

Ce but, c'est de ramener sans faiblesse l'âme

au besoin par le fer, la flamme

Ces mauvais croyants,

sur le saint mystère de la Trinité, ont pris pour doctrine l'Homoïousion,

tandis que l'Église a l'Homoousion

pour règle de foi !

Mes amis, Renoncez donc, de grâce à ce iota !

Il vous sera plus noble de sacrifier votre vie

En combattant pour délivrer le tombeau du Seigneur !

C'est en vain que tu nous tentes, Satan !

Nous verserons notre sang où Dieu même a voulu qu'il soit versé !

Insolent, qui oses prétendre avoir la vraie foi !

Le Concile de Rimini et d'autres Nous ont donné raison.

Ils avaient tort !

A Nicée, et dans maints autres synodes C'est en notre faveur qu'on a tranché !

Apostats

Avez-vous un seul Père de l'Église

Égal aux deux Eusèbe, à Arius ?

Et vous ? Avez-vous un seul Athanase ?

- Avez-vous des martyrs ? - Oui, plus que vous !

Les beaux martyrs que le Diable abusa

En vérité je vous le dis : vous êtes La Grande Babylone !

Oui, cette infâme Prostituée dont saint Jean proclama

Que de la terre elle doit disparaître !

Et vous, qui êtes-vous ? L'hydre aux sept têtes !

C'est vous, l'Antéchrist dont parle saint Jean !

Infâmes ! Menteurs !

Suppôts de Satan !

Qu'on les conduise au bûcher Et qu'ils flambent, pour la gloire de Dieu.

Oui, scélérat, pour la gloire de Dieu !

C'est pour cela que tombe la victime !

La Sainte Idée nous survivra,

Et la clarté de ce bûcher, au long Des siècles à venir, luira...

Te voilà tout interdit ! Tu frissonnes ?

Ne vois pas de tragédie dans ces choses,

Mais plutôt ce qu'elles ont de comique Et cela te fera rire !

Peut-on choisir la mort, résolument, Pour une lettre en plus ou bien en moins ?

Si on le peut, qu'est-ce que le sublime Et le grandiose ?

Ce qui n'est que ridicule pour d'autres ! Un rien fait la différence.

Ah, pourquoi Mes yeux ont-ils du voir ces crimes vains,

Le berceau menacé de notre foi... Qui l'a souillée ?

La défaite rassemble, elle, les martyrs.

Il n'y a qu'un criminel : le triomphe.

Il désunit les vainqueurs, en créant Mille intérêts concurrents.

Pour retournerais dans ma patrie nordique

Où, dans le noir silence des forêts, La droiture du cœur règne encore

et bravent le poison De cette époque plate et hypocrite,

Si j'ignorais la voix intérieure

Qui m'encourage à réformer le monde.

A quoi bon ?

Jamais tu ne pourras faire Prévaloir l'individu sur l'époque.

Il n'est qu'un nageur perdu, dans ce flot

Qui tout emporte ou submerge à son gré.

L'histoire, a qui donne-t-elle le nom de grands ?

A ceux qui ont su comprendre leur siècle Plutôt que créer des idées nouvelles.

Le coq ne fait pas se lever le jour :

C'est lui qui chante quand le jour se lève !

Guerriers héroïques, Achetez notre doctrine de la Pénitence.

Tous les doutes que vous pouvez avoir ;

Elle vous apprendra combien d'années le meurtrier, le fornicateur et le sacrilège,

Celui qui a parjuré Passeront en enfer

Par ici.

Elle vous apprendra également que, pour cent sous,

l'on peut, si l'on est riche, ercheter une année d'expiatiole

Pour trois sous seulement, si l'on est pauvre,

Achetez-nous ce livre précieux !

- Donnez-m'en un, mon Père... - A nous aussi !

Prenez !

Donnez-m'en un, mon Père... Merci, mon Père.

Sauve-moi, chevalier !

Un corps mortel peut-il, en vérité, Etre à ce point spiritualisé ?

Corps spiritualisé ?

O, Ciel, soyez béni !

Tu m'a sauvée ! Mon chevalier, comment te remercier ?

Ces mots de toi seront ma récompense.

C'est maigre ! Mais puis-je en avoir autant ?

De quoi ai-je donc à te remercier ?

Qu'y ai-je gagné ? Je suis en péril Tout comme avant si je te donne un gage

Et, si je suis Ingrate envers toi, tu vas me maudire !

Ma gente dame, où dois-je te conduire ?

Voici, devant nous, l'entrée du couvent.

Le couvent ? Ces portes là vont-elles Sur mon espoir se fermer à jamais ?

Ces murs vont-ils t'enfermer, toi aussi ?

Oui... mais la clef n'a pas été jetée Dans l'océan !

C'est dommage, en un sens :

Beau sujet d'élégie !

Va-t-en, trompeur !

O, donne-moi quelque chose de toi, Que je l'attache à la croix que tu vois,

O, donne-moi

L'espérance, et non pas l'affliction !

Hélas, l'espoir Ne fleurit point dans l'ombre du couvent.

Ne serait-ce pas un magnifique exploit que d'aller

Chercher une clef perdue dans la mer ?

Je ne t'en demande pas tant !

J'y vais ! Les monstres, déjà, Aiguisent leurs dents pour me dévorer !

Reviens ! Je frémis de terreur !

C'est plus simple : Je laisserai la clef sur la fenêtre

Ton habit me montre que tu n'est encore dans l'ordre.

Au moins dis-moi ton nom.

Je me nomme Isaure. Et toi, chevalier ?

I am Tancred.

Tancrède !

Dieu te protège.

Isaure ! Ne me quitte pas encore !

Trop brefs furent ces instants, même pour un rêve...

Ce rêve, désormais, comment pourrai-je Le prolonger en moi, si je ne puis

Avec le fil précieux de ton sort En achever la douce broderie ?

Et mon histoire à moi, te la dirai-je ?

Tu as aimé, tu t'es trompée.

Tu as aimé encore et, cette fois, c'est toi qui as trompé...

Tu as aimé derechef mais alors Tu t'es lassée de ton nouveau héros.

Aujourd'hui, ton cœur est vide ; il attend un nouvel habitant...

Mais serais-tu modeste au point de croire

Que mon cœur est vide, en ce moment même ?

Seigneur, hâte-toi...

Adieu !

Poltron ! Est-ce donc moi qui dois veiller à tout !

La clef sera sur la fenêtre, t'ai-je dit, Pas dans la mer...

Ah, pourquoi ce mur cruel !

Moi qui ai pris d'assaut, Chez les païens, tant de villes,

Ne pourrais-je escalader ce rempart ?

Non, tu ne le pourras pas. Car il est Gardé par l'esprit du temps

un esprit Plus fort que toi.

Je suis exténué.

Je veux me reposer.

Repose-toi !

Mais je doute pourtant que ton esprit,

sans cesse en mouvement, t'accorde du répit

Qui brûle-t-on encore ? Un hérétique Ou bien une sorcière ?

Hé, par ma foi, Je n'en sais rien... Cela passe de mode ;

C'était le bon temps ! Fini, tout cela !

Le bon feu ! Par cette fraîche soirée, Voilà qui est agréable !

Il faut, Kepler, Que tu établisses mon horoscope.

Des cauchemars m'ont troublé cette nuit.

Je veux savoir où en est mon étoile.

Oui, Majesté.

Aussitôt que ces jours climatériques Seront passés,

il nous faudra reprendre

Notre grand-œuvre où nous l'avons laissé.

Oui, Sire, je comprends...

Encore un mot...

Il circule, à la Cour, des bruits fâcheux Sur toi.

On dit que tu t'es converti Aux nouvelles doctrines ?

Il paraît Que tu remets en question Les dogmes de notre Sainte-Église ?

Tu interviens avec trop d'énergie En faveur de ta mère, alors qu'elle est

Inculpée de sorcellerie...

Cela te rend Suspect.

Sire !

Ne suis-je pas son fils ?

Ta mère véritable, c'est l'Église !

Laisse le monde : il est bien comme il est.

N'essaie donc pas, d'une main maladroite, De l'amender.

Ne t'ai-je pas comblé De mes faveurs ?

Tu pus ainsi t'approcher de mon trône

Et obtenir la main de Barbara.

Suis mon conseil, mon fils : prends-garde à toi.

Qui ? mon mari ? Ah, Messieurs, soyez bons...

Mon pauvre mari ?

Pour l'amour de Dieu,

Épargnez-lui ces soupçons devant moi

Ah, quel bonheur de vous rencontrer, maître !

Quel temps va-t-il faire ? Il me faut aller Ces jours-ci dans mes terres...

Je voudrais savoir le nom de l'étoile Sous laquelle est né mon dernier enfant.

Il est venu au monde après minuit, La nuit dernière...

Dès demain matin, Messeigneurs, je vous dirai tout cela.

La compagnie s'en va.

Faisons de même.

Bonne nuit, Madame.

- Dans une heure... - A droite, sous la tonnelle...

Bonne nuit, messeigneurs.

Viens, mon cher Jean.

Jean, s'il te plaît, j'aurais besoin d'argent.

Mais je n'ai plus un sou ! Tu as tout pris.

Ah, suis-je donc condamnée, A toujours être gênée ?

A la Cour, toutes les dames brillent Et scintillent comme des paons !

A leurs côtés, j'ai honte.

Ne m'épuisé-je pas, la nuit, le jour,

Profanant ma science en horoscopes Et en prévisions futiles, pour

Combler tous tes désirs ?

Et quel est le prix de ma trahison ?

Pour moi, je n'ai besoin de rien au monde ;

Il me suffit de contempler les cieux, La nuit étincelante,

et d'écouter La secrète harmonie de l'univers.

Tout le reste est pour toi.

Demain, tu auras le peu que l'on m'offre.

Vas-tu me reprocher mes sacrifices ?

N'ai-je rien fait pour toi,

moi fille noble,

En t'épousant, malgré ton rang douteux ?

Et ne me dois-tu pas, en vérité, D'avoir pu t'élever ?

L'intelligence et le savoir, sont-ils D'un rang douteux ?

Est-il plus haut lignage que celui du soleil ?

Ce que vous appelez noblesse est un fantôme

Sans vie, sans âme, une caricature !

Mais ma noblesse à moi est éternelle, Forte et jeune à jamais !

O femme,

Si tu pouvais, me comprendre !

Je t'ai aimée, ô femme, d'un amour Infini !

Je pourrais m'arracher de toi, dussé-je

Me déchirer le cœur.

J'y gagnerais la paix,

et toi peut-être le bonheur.

Mais nous avons contre nous les usages, L'ordre établi, les règles de l'Église !

Il y faut renoncer et nous devrons Longtemps nous supporter, jusqu'à la mort,

Mon cher Jean,

Ne t'afflige pas, je t'en prie...

Je n'ai pas voulu te faire du mal.

Tu ne m'en veux plus ?

Allons, bonne nuit...

Et, demain matin, n'oublie pas l'argent !

Que le mal tient au temps qui l'a vue naître.

Hé, famulus !

Me voici. Que veux-tu ?

Un horoscope. Et la prévision Du temps de demain.

Fais vite. Fais en sorte que ce soit vraisemblable...

Que pourrais-je inventer qui surpasserait scandaleusement

Les illusions de ces braves gens ?

Chaque nouveau-né est assurément Le Messie ! Une étoile fulgurante

Qui éblouit la famille avant d'être Par la suite un vulgaire chenapan !

Apporte-moi du vin

Car je frissonne.

Il est glacé, ce monde ! A moi de l'enflammer !

Voilà la tâche qui seule peut, En cette époque lâche,

M'arracher à la fange et m'éveiller !

Ciel infini, ouvre-moi ton grand livre

Mystérieux !

Que je puisse percer Quelqu'une de tes lois et j'oublierai

Ce temps, et tout ce qui m'entoure ici.

Toi seul es éternel ! Toi seul m'élèves,

Le reste est périssable et me rabaisse.

Ah, je l'entends, le chant de l'avenir !

Je l'ai trouvé, le mot prestigieux, Le talisman qui va te rajeunir,

O, vieille terre engourdie sous les cieux !

Liberté ! Égalité !

Fraternité !

Ou la mort pour qui ose refuser Cette immortelle devise !

Oui, qu'ils meurent, ceux-là !

La grande idée de toutes parts est attaquée. Deux cris la sauveront.

Je lance le premier Aux citoyens qui aiment leur patrie :

«La Patrie est en danger !»

Le second tient en un mot que nous irons Gronder a la face des criminels :

«Tremblez !» Ils trembleront et périront

Ah, qu'on nous donne seulement des armes ! Des armes et un chef !

Braves garçons !

Vous ne voulez que des armes... Pourtant, Vous subissez mille privations,

Vos pieds sont nus, vous êtes en guenilles !

Mais vous saurez prendre, à la baïonnette,

Car vous vaincrez !

Le peuple est invincible !

Un général qui s'est laissé défaire Vient de payer ici-même son crime.

Voyez son sang sur l'échafaud.

Le traître !

Citoyen, donne-moi la place De ce coupable.

Je me fais fort d'effacer cette honte !

Tu as confiance en toi. C'est très bien

Mais, pour tenir ta parole, il faudrait

Que tu aies l'expérience ! Va donc L'acquérir au combat.

Au revoir, mes amis. Je vous attends Après notre victoire.

Ah, je voudrais Partager votre sort !

Hélas, mon lot, C'est la lutte et non la mort Héroïque sur un champ de bataille.

C'est la lutte

Obscure contre ceux dont les intrigues

Mettent la France et moi-même en péril.

A mort, à mort, les aristocrates !

Allons dans les prisons.

Faisons passer La justice sacrée du Peuple !

Le péril n'est pas dans les prisons.

De celles-ci, les verrous sont solides

C'est sur les bancs de la Convention

Que la traîtrise aiguise ses poignards

Les Conventionnels Nous les épurerons !

En attendant,

Allons dans les prisons nous exercer !

Ah, le noble couple !

Ce linge fin, ce visage orgueilleux

Attestent leur crime.

Je ne comprends pas Quelle sympathie m'attire vers vous...

Je vous sauverai, dussé-je risquer Ma vie pour cela...

A quoi bon, Danton ? Si, comme on le dit, Nous sommes coupables,

Alors tu trahis la Patrie toi-même En nous épargnant.

Si notre innocence Éclate à tes yeux, foin de ta clémence !

Écoute-moi : entre dans nos armées,

Non, car mon roi ne peut m'autoriser A servir dans une armée étrangère !

Pourquoi cours-tu A la mort de la sorte ?

Hé quoi, ce droit

Serait-il réservé à la canaille ?

Tu veux me braver ! Eh bien, malgré toi, Je te sauverai...

Quand les passions Se seront calmées,

on me rendra grâce

D'avoir épargné l'homme que tu es.

Gardes,

Conduisez-le chez moi sous bonne escorte.

Vous me répondez de sa vie.

Cette machine monstrueuse est tout Mon univers...

Et voilà qu'un morceau Du Ciel, avec ton pas, s'y est posé

Comme un saint temple où je suis enfermé.

Les prêtres ne raillaient pas, autrefois, Les bêtes qu'ils menaient au sacrifice,

Ah, c'est moi Qui vais au sacrifice !

On est jaloux De ma puissance

Je suis seul, terriblement seul : Oui, seul Au milieu de tout ce sang.

O, Femme,

si tu pouvais, rien qu'un jour, M'enseigner cette science céleste,

C'est avec joie que, dès demain, j'irais Offrir mon cou, moi-même, au couperet !

Peux-tu vraiment, dans cet horrible monde, Aspirer à l'amour ?

Ta conscience N'en frémit-elle pas ?

La conscience ? Cela tracasse le vulgaire...

L'homme qui mène le destin, peut-il Prendre le temps d'un coup d'œil en arrière ?

La tempête s'arrête-t-elle pour

Épargner une rose frêle ?

Et qui peut se permettre de juger celui Qui se consacre à la chose publique ?

N'es-tu pas une simple femme Et moi un homme ?

N'entends-tu pas le sens de mes paroles ?

De tes lèvres douces ne prononce pas ses paroles.

Les mots doux n'accompagne pas l'échafaud.

Quiconque aujourd'hui, qu'il soit mon ami Ou mon ennemi, me verrait ici

Rirait de moi et je ne ferais Plus peur à personne...

O, femme, pourtant,

J'implore de toi un rayon d'espoir !

Nous avons fait justice !

Et maintenant, allons

A la Convention ! Conduis-nous, citoyen !

As-tu préparé la liste des traîtres ?

Danton, viens passer la nuit avec moi...

Tu parles comme un aristo !

Tu es un homme, et je suis femme, et jeune...

Si je m'offre à toi, c'est que je t'admire !

Je calcule, que j'ai beaucoup moins de nuits

à passer qu'il reste d'ennemis de la Liberté...

En route Pour la Convention !

Le nom des traîtres !

Comment vous les donnerait-il ?

Leur chef, C'est lui !

Tu oses m'accuser, Saint-Just ?

Oublies-tu ma puissance ?

Tu la dois Au peuple !

Mais le peuple est avisé ;

Il a su te percer à jour et fera sien Le Jugement de la Convention.

Je ne veux pas d'autre juge que lui

Et, je le sais, il reste mon ami.

Tu ne peux avoir d'amis que les traîtres !

Le peuple souverain va le prouver

Je t'accuse d'avoir trahi sa cause,

D'avoir dilapidé les fonds publics,

D'avoir lié partie avec les nobles

Et de vouloir, enfin, nous imposer Ta tyrannie !

Prends garde à toi, Saint-Just !

En quelques mots, je peux te foudroyer !

Qu'on l'arrête, au nom de la Liberté !

Robespierre, tu ne m'as pas vaincu :

Tu m'as devancé seulement !

Ne le laissez pas parler !

Tu connaîtras le même sort que moi

Avant trois mois !

Bon ! Cette fois, tu n'auras pas le col Tranché...

Où suis-je donc ?

Où sont mes songes ?

Les songes s'en vont Avec l'ivresse...

Ah, quel tableau sublime s'est offert A mon regard !

Celui qui ne voit pas L'éclair divin dans la boue et le sang

Est un aveugle !

Également sublimes Étaient le crime et la vertu.

Tous deux Étaient marqués du sceau de la puissance.

Pourquoi me suis-je réveillé ?

Peut-être pour que pire encor me puisse Apparaître la futilité du siècle présent

Pour l'amour de Dieu, calme-toi, voyons !

Si l'on nous entendait... Seul le scandale te fait peur !

Qu'importe la faute, irréprochable chevalier, Si on ne la voit pas !

Hommes vils, vous vous moquez des pudeurs de la femme

Jusqu'à ce qu'elle voie un préjugé Dans la tradition de sa vertu ;

Ah, ce n'était qu'un rêve... Il est fini.

Mais tout n'est pas fini :

L'esprit reste plus fort que la matière,

La force peut détruire celle-ci,

Mais celui-là est vivant à jamais

Le jour avance, maître ;

Tes élèves sont là, impatients

De s'abreuver de ta science.

Ne raille donc pas mon pauvre savoir !

N'instruis-tu pas de brillants jeunes gens ?

Je ne les instruis pas. Je leur emplis La tête

Maître, tu as daigné, dans ta bonté,

- Accepter de combler mon appétit De Connaissance. - En effet.

Me voici donc et mon âme tressaille Du désir

de voir clair dans cette forge Qu'est la nature,

et de pouvoir jouir D'en gouverner à ma guise les forces,

Qu'elles soient Matière ou Esprit.

Demande moins, Peut-être que tu l'obtiendras...

O, Maître, Apprends-moi seulement ce que tu veux,

Tes moindres mots me seront profitables

Cet aveu me plaît.

Il te fait honneur.

tu pourras voir Comme je la vois la vérité nue.

Fais-moi serment de ne jamais trahir Ce que je vais te révéler !

Je le sens, je ne sais rien du tout.

Moi non plus. Et, sache-le bien, c'est le sort de tous :

La Philosophie, c'est la poésie

Dont nous affublons le secret des choses.

C'est la moins mauvaise des doctrines, car

Pour elle seule elle tisse, à l'écart, De chimériques broderies...

But it has numberless associates

Hélas, Elle a de nombreuses rivales,

nomment sanctuaire Un simple rond...

En sera-t-il toujours ainsi ?

Le jour viendra, je te l'ai déjà dit, Où l'on rira de tout cela !

L'homme d'État Qu'on disait grand,

le penseur orthodoxe Dont on vantait l'infaillibilité,

Seront tenus par la postérité Pour des comédiens.

Va mettre au feu ces parchemins jaunis,

Ces in-folios couverts de moisissure

Mets-les au feu

Ce qu'est le chant, comment l'oiseau est fait,

Ou bien en quoi consiste une forêt. Tandisque ta vie s'écoule

Entre les murs maussades d'une chambre,

Disons adieu, tous les deux, à l'école.

Que ta jeunesse en fleur, parmi les chants Et le soleil, te conduise à la joie !

Et moi, viens me conduire, ô sombre esprit,

Emmène-moi vers l'heureux monde neuf, qui fleurira

La vie s'offre tout entière à mes yeux.

Que son chant est beau ! Qu'il est stimulant !

Il est beau quand on l'entend d'en haut. Tel un chant d'église qui monte.

Accents rauques, Gémissements et soupirs,

tout cela Se confond en harmonie.

C'est ainsi Que Dieu lui-même l'entend

C'est pourquoi Il croit que son œuvre est bonne.

Les barrières pourries, les noirs fantômes

Et les pièges maudits que le passé Tend au futur sous un masque de gloire,

De tout cela, il ne reste plus rien.

Désormais, l'homme à son gré peut agir, Immense et libre est le champ devant lui.

C'en est fini du temps des Pyramides

A telle hauteur, Nul n'eût perçu davantage, en Égypte,

Les plaintes des esclaves,

sans lesquelles Ces ouvrages te sembleraient divins !

Je ne veux plus de cet observatoire. Je plongerai droit au sein de ce monde,

Sans avoir peur de trouver ses flots vides De poésie et de nobles pensées.

Adam, ta crainte est vaine

Car, tant que la matière existera, Subsistera ma puissance de même,

Qui est Négation, et qui vaincra ;

Car tant que l'homme aura cœur et cervelle Et que l'ordre établi le brimera

Dans ses désirs, on verra le poème Et l'idéal dire non à cet ordre.

Venez par ici, messeigneurs !

On va commencer de suite !

Notre spectacle est des plus amusants.

Vous y verrez comment, aux origines, La femme fut trompée par le serpent

Alors que la belle menait déjà L'homme par le bout du nez.

L'homme, Adam... Ici on parle de nous !

Plaisanterie douteuse ! Allons plus loin...

Douteuse ?

Vois plutôt comme ils s'amusent

Ces braves garçons rougeauds qui bâillaient, Il y a à peine une heure,

à l'école, Sur cet ennuyeux Cornélius Népos.

Vois tu cet ours, qui est maître de danse ?

Par ici, messeigneurs.

Prends-tu autant de plaisir à Shakespeare

Que ces garçons en prennent au spectacle D'une parodie grotesque ?

Voilà Ce que je ne peux sentir : le grotesque...

Tu es encore encombré De quelque chose de grec !

Hé, tu prends la place d'un spectateur !

Apprends, mon bel oiseau, que seul celui

Qui est las de la vie et va se pendre Peut amuser gratuitement autrui !

Douces violettes ! Achetez-en !

Ce sont les messagères du printemps.

Violettes !

Violettes !

Messieurs, Mesdames, achetez-m'en ! Violettes !

Violettes !

Damnée concurrence !

Et l'on ne peut faire Que passe le goût de ces fleurs vulgaires...

Le seul ornement qui soit assorti A un cou charmant, ce sont bien, les perles

La belle soie ! Les merveilleux bijoux !

Si quelqu'un nous les offrait, quelle aubaine !

Les hommes, tu sais, ne font aujourd'hui De tels cadeaux que pour avoir la fille !

Même pas ! Le caviar et les catins Leur ont gâté le goût...

L'on verra qui sait boire Et s'amuser le mieux !

- Pour vous, Messieurs ? - Rien.

Alors, décampez.

Que croyez-vous ? Que je vole mon argent ?

Est-ce ainsi que l'on me parle ?

Viens donc Et laisse ce butor.

Tu as raison. Pourquoi perdre du temps à voir un homme S'avilir ? Allons-nous-en.

Ah, regarde : C'est merveilleux...

Prends-tu du plaisir à ce que tu joues ?

C'est ma place ! Voici ma licence !

Je meurs de faim ;

Je suis sans travail depuis deux semaines.

Tu travailles ? Alors, la preuve est faite Que tu n'es pas un vrai mendiant.

Va-t-en Ou j'appelle un agent !

Mes bons messieurs,

Par les plaies du Christ, faites-moi l'aumône...

Mes bons messieurs,

Par les plaies du Christ, faites-moi l'aumône...

This way, this way, dear beautiful young lady,

J'ai du meilleur. Et tout à meilleur prix.

Entrez chez moi, ma belle demoiselle. Peuh ! Il n'a que des vieilleries !

Violettes... Violettes...

Le seul ornement qui soit assorti A un cou charmant, ce sont bien, les perles

Donnez l'aumone.

Ah, Lucifer, tu me fais musarder Dans des lieux repoussants,

alors que passe La perfection faite femme...

Quelle beauté !

Elle sort de l'église.

Elle est allée s'y montrer. Ou, peut-être, Pour regarder...

Ah, trêve d'ironie !

N'est-elle pas le recueillement même ?

I see you are converted, and you are becoming pietist.

Te serais-tu converti au piétisme ?

Quelle noblesse et quelle majesté !

Je n'oserai même pas l'approcher.

Tu n'es pas un béjaune ! Allons, courage !

Elle est peut-être à vendre... Observe-la.

Tais-toi !

Peut-être un peu plus chère que les autres.

Ce godelureau, pourrait-il, si vite

Et sans efforts, obtenir ce trésor Que mon cœur d'homme en vain désire ?

Ses parents ont de la fortune.

Mais je ne sais pas de quel œil ils le voient te courtiser.

Aussi serait-il sage De ne pas décourager tout à fait

Celui qui t'a envoyé ce bouquet.

Puis-je vous accompagner, belles dames ? Dans cette foule, on peut vous bousculer.

Insolent !

Effronté ! Prendriez-vous Ma fille pour une des ces coquettes

Que le premier venu peut aborder ?

Je ne veux que lui dire, avec respect, Mon admiration.

Dans tous mes rêves, c'est sous ses traits que la femme idéale m'est apparue.

Rêvez tout à votre aise

Mais sachez que la beauté de ma fille

N'est pas pour un vaurien de votre espèce !

Montrez-moi votre main, perle du monde !

Je vous dirai comment votre existence Sera brodée par les grâces du ciel.

O, le beau fiancé ! Les épousailles Sont proches...

Là, je vois de beaux enfants Et là de la fortune...

Regarde donc la main de mon ami. Qu'y vois-tu ?

Ce n'est pas très clair : la faim Ou la corde !

Ne me repousse pas...

Ma mère, empêche-le...

Allez-vous-en ! Ou j'appelle la police !

O, Poésie, As-tu quitté ce monde prosaïque ?

Mais non : Ne fais pas la fine bouche.

Il y a Partout prétexte à rêverie pour toi.

A quoi bon, S'il n'y a plus rien de noble et de grand ?

Erreur ! Tout cela subsiste. On le trouve A l'école,

où les règles de la vie N'ont pas encor sévi.

Amusons-nous ! Hardi, Les gars !

Allons à la campagne. Je suis las De la ville, de l'ordre, des marchands...

On pourrait provoquer quelqu'un ?

Prenons leurs cavalières A ces mercenaires.

Bravo ! Faisons la guerre aux Philistins !

Ah, voilà qui me réconforte après Tant de platitude.

On sent là le germe D'un avenir meilleur.

Voyons un peu

Ce que devient ce germe après l'école.

Cette damnée concurrence me tue.

C'est à celui qui vendra le moins cher.

Il me faut réduire la qualité.

Ces sont les salaires qu'il faut réduire !

Impossible ! Ces chiens d'ouvriers grognent.

Ils disent qu'ils n'ont pas de quoi manger.

Moi, je dis qu'il faut leur serrer la vis !

Faisons-les travailler jusqu'à minuit ;

L'autre moitié de la nuit leur suffit.

Pourquoi tenais-tu A me les montrer !

Et la jeune fille Où est-elle allée ?

Lucifer, tu peux prouver ton pouvoir : fais qu'elle m'écoute.

Sur mes dires règle bien ce que tu me répondras et elle se jettera dans tes bras.

Ah, Mylord, n'avais-je pas raison ?

Mauvaise idée que ce déguisement.

Le peuple nous bouscule et nous insulte.

Votre travesti Ne peut me tromper.

Je sais qui vous êtes :

Ce n'est pas pour rien que je suis l'amie Du Diable...

Toi ? A d'autres, vieux trumeau !

Une belle fille après vous soupire...

- Comment toucher son cœur ? - Il est à vous.

- Elle va revenir dans un instant. - Souvenez-vous que je vous l'ai prédit...

Place ! Place ! Respectez

Mes cheveux blanchis dans l'étude austère

Des secrets de la Nature...

J'ai travaillé pour le bonheur humain

Et le couronnement de mes efforts

Je vous le livre.

Hé, qui est-ce ?

C'est l'élixir de la vie !

Il rend fort Le malade et le vieillard.

Un charlatan... Il a besoin, pour vivre, De ce métier...

que toi-même tu fis Quand tu étais savant !

Mais aujourd'hui Cela requiert un peu plus de tapage.

C'est celui Dont se servaient jadis les Pharaons ;

C'est le philtre de Tancrède.

Jamais je ne suis allé jusque-là !

L'onguent D'Hélène la Troyenne

c'est aussi L'astrologie fameuse de Kepler !

Et voilà ce qu'il vend !

Achetez-moi cet élixir magique !

Profitez-en ! Occasion unique !

Les gens ne croient plus à rien...

Ils se jettent pourtant sur tout ce qu'ils croient merveilleux !

Ce monsieur...

Va-t-en. Je ne crois pas à tes sornettes.

- Que je sois damnée si je ne dis vrai : - A la réflexion, ce serait mieux

Qu'une maussade vie de ménagère Dans l'échoppe moisie d'un savetier...

Voyez comme il vous cherche...

Il n'est pas mal, Il a de la prestance et les mains fines...

Moi, son compagnon ne me déplaît pas,

La voici. Elle n'a que vous en tête.

Que je suis heureux ! je vole vers elle !

N'oubliez pas mes bons offices...

Je voudrais bien un petit souvenir De cette fête...

- O, ce flacon de fard me plaît... - Ne me fais pas rougir. Ce qui convient

A ton cou délicat, ce sont des perles, Des diamants...

Il y a des joailleries par là...

Hélas, je ne suis qu'une pauvre fille !

Que c'est beau ! Comme on va me jalouser !

Mais ce cœur-là, je ne veux plus le voir !

On va pendre quelqu'un. Approchons-nous...

Nous arrivons à point. C'est excitant... Et je vais pouvoir montrer mes bijoux !

- Quel crime a-t-il commis ? - Je n'en sais rien.

Il travaillait aux usines Lovel.

Respirer l'étain le rendit malade

Et il se retrouva à l'hôpital

Laissant dans le besoin sa jolie femme.

Mais Lovel avait un fils riche et jeune

Quand il sortit de l'hôpital, notre homme

Ne retrouva ni femme ni emploi.

Il prit un couteau, qui se trouvait là...

Arrêtons-nous Un instant, mon ami.

Je veux offrir Mes fleurs à ce bon saint.

Malheur sur nous, Si elle fait cela ! Retiens-la donc !

J'ai accoutumé, depuis mon enfance, D'honorer ce saint.

Pourquoi l'en empêcher, cette innocente ?

O, mon Dieu !

alme-toi, Ma chérie... On nous regarde...

Suis-moi : Je t'offrirai des bijoux bien plus beaux !

Va-t-en ! Va-t-en !

Ah, vous êtes d'infâmes prestidigitateurs ! Et la sorcière est de mèche avec vous...

Ah, quelle honte Pour une honnête fille !

Ils m'ont payée Avec de la fausse monnaie.

Viens vite, Adam... Ce lieu ne nous vaut rien !

Une fois de plus je me suis trompé.

J'ai cru qu'il suffisait de dissiper Les spectres du passé

et de permettre La libre concurrence aux forces vives.

C'est un combat de chiens autour d'un os !

La société que je veux serait celle

Qui protégerait, stimulerait l'homme Au lieu de l'opprimer

Aurait l'union de toutes les forces,

Pour ordre, celui de l'intelligence,

Et pour esprit celui de la science.

Homme risible !

Parce que tu vois Un attroupement indistinct,

tu crois Que l'atelier de la vie est sans lois,

Sans système et sans volonté commune ?

Regarde le travail qu'ils font

Pour nous et non pour eux, pauvres bonshommes...

Finis guignol et pot-pourri ! J'ai fait rire, mais n'ai pas ri.

Vous avez du vin plein la panse ?

Allez dormir ! La nuit commence !

J'ai tout vendu, mais d'autres fleurs

Pousseront sur moi si je meurs.

Tombe le fard après la noce...

J'ai froid... Chaude sera la fosse !

Ils voulaient tous la bonne ferte

Maintenant, de peur ils désertent !

On croit savoir et l'on s'égare

Vient le réel, et l'on s'effare...

L'argent ne m'avait pas permi Le repos. Je l'aurai gratis.

Chaînes, au-delà de ce seuil,

Une autre loi me fait accueil.

Tu peux bâiller tant que tu veux, abîme

Ne crois pas que ta nuit me fasse peur !

Il n'y descend qu'une poussière infime, Née de la terre...

En mon nimbe vainqueur, Je passe outre !

Amour, Poésie, Jeunesse,

Me guident vers mon pays immortel.

Sur tous posé comme un rayon du Ciel,

Vois mon sourire : il verse la tendresse

Adam !

La reconnais-tu ?

C'est Eve ! Eve !

C'est Eve ! Eve !

Quel est ce pays ? Et quel est ce peuple ?

Ces mots sont surannés.

La notion de patrie est mesquine ;

Ce n'est là qu'un préjugé, enfanté

Par l'égoïsme et les rivalités.

La Patrie, c'est l'univers, maintenant.

Où, pour tous, chaque individu travaille.

Et, sur cet ordre nouveau, la Science

Tient à honneur de veiller.

Ah, serait-ce Mon idéal enfin réalisé ?

Oui, tout cela est bon ! Selon mon cœur !

Je n'y regrette qu'une chose, et c'est

La notion de la Patrie.

Pourquoi Ne l'aurait-on pas conservée ?

Car l'homme A besoin que ses désirs soient bornés.

Devant l'infini, il est plein d'effroi ;

Il tient à l'avenir mais, tout autant, A ce qui fut.

Je crais la force inspiratrice de ce vaste monde.

Tu renies ton idéal, sans attendre

Qu'il soit vraiment accompli !

N'en crois rien ! Mais je voudrais savoir quelle est l'idée

Qui a permis l'union de ce monde

Je vais vous montrer

Notre musée.

Il est unique au monde.

Nous avons là, empaillés avec soin,

Des spécimens de tous les animaux

- Méfie-toi... - Ou bien tu vas te trahir...

On raconte sur eux mille légendes...

Et celui-là était, à ce qu'on dit, L'ami de l'homme.

Quels animaux subsistent en ce monde ?

Ceux qui peuvent encor nous être utiles,

Ceux que n'a pu remplacer la Science :

Le porc et le mouton.

Mais nous avons amélioré la piètre qualité Que la nature avait pu leur donner :

Voyez ce bloc énorme de charbon.

Dans le passé, il y en avait tant A l'état naturel - de vraies montagnes ! -

Qu'il suffisait à l'homme d'allonger La main pour en avoir,

quand la Science doit aujourd'hui péniblement l'extraire de l'atmosphère.

Et ceci, c'est du fer. Tant qu'il en exista,

Ah, maintenant, voilà de l'or

Je sais cela... Fais-moi voir autre chose...

Tu es vraiment savant !

Ce petit spéciment d'or est bien connu.

Eh bien, regarde La flore primitive.

Ici, la rose.

Une inutilité Entre mille autres qui couvraient le sol

Où l'on eût pu faire pousser du blé.

Les grands enfants en faisaient leur jouet. Sotte manie !

Ils aimaient tant les fleurs Que leur esprit en créait de nouvelles :

La foi, la poésie...

Quel gaspillage ! N'eussent-ils pas mieux fait de défricher le secret de la vie ?

Nous avons conservé deux spécimens De ces fleurs-là :

l'un est un long poème ;

Il date de l'âge où l'homme, orgueilleux, cherchait à se faire valoir.

Celui-ci ne peut-il Enflammer quelque cœur encor vaillant

Et inciter votre race débile A jeter bas ce monde artificiel ?

Il y a du vrai dans ce que tu dis... Nous avons compris quel poison se cache

Dans ces écrits-là !

Aussi leur lecture Est-elle interdite,

à moins que l'on ait plus de soixante ans et qu'on soit, bien sûr,

Un homme de Science.

Mais les contes de fées ?

Ne peuvent-ils inoculer aux âmes enfantines Un peu de poison ?

Assurément !

Interdiction est faite aux nourrices De parler des fées aux petits enfants :

Des équations et des théorèmes, Voilà seulement ce qu'elles leur content !

Ah, criminels,

Allons plus loin.

Tous ces objets sont couverts d'ornements, Puérilement, sans raison valable.

Autant de temps perdu !

L'eau dans ce verre était-elle plus fraîche ?

Se reposait-on mieux dans ce fauteuil ?

C'est la machine aujourd'hui qui fabrique

Ces choses-là. Elles les fait pratiques, Simples, sans gaspillage...

Et l'on est sûr De leur perfection

car l'ouvrier qui pose Fût-ce une vis, est un spécialiste

Qui ne fera, toute son existence, Que de poser des vis...

En nul ouvrage de vos mains ne brûlent La vie qui tenterait de dépasser son maître.

Sur quel terrain la force et la pensée Pourront-elles prouver que leur essence

Leur vient du ciel ?

La fraternité règne entre les hommes !

Personne jamais ne manque de rien !

Tes réflexions sont inadmissibles.

Dis-moi plutôt quelle ferveur commune

Unit ce peuple, et pour quel idéal Il est capable, encor, de s'enflammer.

Donner à chacun de quoi subsister,

Quand l'homme apparut sur cette planète,

Elle fut pour lui un garde-manger.

Il n'avait qu'à prendre...

Et tous ses besoins Étaient satisfaits.

Aussi vécut-il Sans plus de souci pour son avenir

Qu'un ver dans un fromage en s'amusant

A des rêveries, à des hypothèses

Qui l'émerveillaient et le stimulaient.

Mais nous, qui voyons fondre le fromage,

Comment pourrions-nous ne pas lésiner Si nous ne voulons pas mourir de faim ?

Dans quatre mille ans, le soleil sera Devenu de glace.

Alors, nulle plante Ne pourra pousser.

Aussi bien, les recherches Que je poursuis n'ont-elles d'autre but.

L'homme est devenu bien vieux, qu'il lui faille recourir à des cornues pour créer

Un organisme vivant !

Vois comme cela bout et brille !

Vois Ces formes qui se font et se défont :

Affinités, répulsions...

Le feu Dessous, dedans le vide, et c'est assez :

Ce chaos subira ma volonté.

Je ne vois encor nul signe de vie...

Cela ne peut tarder...

Aie confiance : J'ai pénétré tous les secrets des choses,

J'ai disséqué cent fois la vie.

Tu n'as jamais disséqué que des morts !

Pourquoi railler ainsi ? Ne vois-tu pas

Pour tirer la vie des choses inertes ?

Mais cette étincelle, où la prendras-tu ?

Il n'y a plus qu'un pas à faire...

Mais tant que ce pas ne sera pas fait,

Rien ne sera accompli, ni compris !

Nous avons pu pénétrer, tout au plus,

Dans la cour du sanctuaire...

Mais qui fera ce pas ?

Jamais personne !

Cette cornue est pour moi trop étroite Et trop grande à la fois.

Salut, Adam ! Toi, tu me reconnais !

Qu'est ceci ?

Fin du travail !

On va punir ceux qui l'ont mérité

Et répartir les enfants et les femmes.

Allons, c'est l'heure. On a besoin de moi.

Trente !

Me voici.

Une fois de plus, Tu as encor trop poussé ta chaudière.

Pour assouvir ta passion mauvaise, Tu ferais sauter tout le phalanstère !

Que sais-tu du feu ?

Je connais cet homme... Ce fut Luther !

Discours oiseux ! Tu jeuneras ce soir.

Mais, dès demain, je recommencerai.

Deux-cent-neuf !

Présent.

Tu t'es querellé Sans raison. Et c'est la troisième fois !

J'ai mes raisons, même si je les cache.

Ne réplique pas !

Ah, Cassius,

Puisses-tu me reconnaître... A tes côtés je luttais à Philippes...

L'ordre mauvais, la théorie absurde

Peuvent-ils donc égarer l'homme au point

Qu'il ne supporte un cœur comme le tien !

On te soignera, jusqu'à t'amollir...

Quatre cent !

Oui...

Toujours à rêvasser,

Tu as laissé ton troupeau s'égailler !

Pour t'apprendre à demeurer vigilant, Tu te mettras à genoux sur des pois !

Même sur des pois, je saurai rêver...

Ah, Platon, quel rôle elle t'a donné, La société que tu appelais tant !

Soixante-douze !

Sans motif, Tu as quitté la place, à l'atelier.

Je n'en peux plus, De tous ces pieds de chaise

Qu'on me fait faire, Expressément grossiers.

J'ai supplié qu'au moins on me permette De les orner. Mais on n'a pas voulu.

Alors, j'ai demandé le droit de faire Des dossiers...

Mais cette fois encore on m'a dit non.

Ne plus créer ! On a trouvé pour toi Le plus cruel supplice, Michel-Ange !

Va dans ta chambre et médite la Règle

Au lieu de goûter la tiédeur du soir !

Deux enfants, aujourd'hui, ont atteint l'âge

Où les soins maternels sont inutiles.

Qu'on les amène, Afin qu'ils soient conduits

Au Collectif qui doit les accueillir.

O, quelle éclatante Apparition !

Ce monde glacé A donc sa poésie ?

Comment pourrait te plaire une femme vulgaire ?

Toi qui fus l'amant de Sémiramis...

Cet enfant sera berger ; Celui-ci, médecin.

Qu'on les emmène !

N'y touchez pas ! C'est mon enfant !

Qu'attendez-vous ? J'ai dit qu'on les emmène !

Mon fils !

Si vous respectez quelque chose encore,

Ne séparez pas le fils et la mère !

Tu joues un jeu dangereux, étranger !

Si nous laissions vivre ce préjugé

De la famille, on verrait la Science Faire faillite sans tarder.

Qu'importe La froide science !

Ne touchez pas à cet enfant !

Mon fils !

Ces femmes sont sans compagnon.

Ceux qui voudraient en faire leur compagne, Qu'ils se présentent !

Un homme exalté et une névrosée... Leur descendance sera chétive.

Je n'y renonce pas, si elle accepte...

Je veux être à toi, homme généreux !

Moi aussi, je t'aime.

Et c'est pour toujours.

Quelle folie !

En ce siècle lumineux le passé Nous apparait ainsi ! D'où vient ce spectre ?

Du vieux jardin d'Éden, C'est un rayon tardif...

Il suffit ! Qu'on les mène au cabanon !

Un prompt recours s'impose... Adam, fuyons !

Quel froid, quel vide et quelle étrangeté !

Je suis heureux d'avoir quitté la terre

Qui opprimait et qui souillait mon âme

Et j'ai douleur,

pourtant, de la quitter !

Ah, Lucifer,

retourne-toi vers elle :

Enfin le paysage, Multiple et nuancé,

est devenu Une plaine infinie, sans caractère.

Tout ce qui charmait l'œil a disparu :

Qu'est tout cela devenu ?

Et l'on voit la terre tourner parmi Des milliers de boules qui lui ressemblent.

Dire qu'elle était tout notre univers !

Oh, Lucifer,

Et Eve,

ne pouvait-elle M'accompagner ?

Lorsqu'on s'élève si haut, tout d'abord

C'est la beauté qui devient invisible.

Puis la grandeur et la force.

Il ne reste Pour finir que mathématiques froides.

Ah, nous avons dépassé les étoiles

Et je ne sens nul obstacle à ce vol.

Sans lutte et sans amour, la vie peut-elle Avoir encor quelque valeur ?

Ici, Tout n'est que glace et terreur.

Si déjà Ton héroïsme est usé,

retournons Nous amuser dans la poussière...

Non ! Allons plus loin !

Que le dernier lien Qui m'attache encore à la Terre, tombe !

Alors cessera ma douleur.

Mais... qu'est-ce ? Je respire avec peine

et je n'ai plus De forces... Ma raison se trouble...

Antée, Qui devait toucher la terre pour vivre,

Était-il donc plus qu'un mythe ?

Oui, bien plus !

Adam, tu me connais déjà. Je suis l'Esprit De la Terre

et c'est moi, sache-le bien, Qui seul respire en toi.

Tu es allé Jusqu'à la borne extrême de mon règne.

Retourne et tu vivras ! En passant outre,

Tu périras !

Tu ne m'effraies pas ! J'ose te braver !

Peut-être mon corps dépend-il de toi Mais mon âme est mienne.

Avant que n'existe Ton monde pesant, la Pensée vivait !

Et la Vérité ! Elles sont sans bornes !

Essaie donc, homme vain ! Et lamentable sera ta chute !

Est-ce que le parfum Existe avant la fleur ?

La forme a-t-elle Pu précéder le corps ?

Quelle terreur serait en toi, si tu voyais ton âme

Dans le vide infini tourner en vain,

Tes sentiments, tes pensées, sache-le,

Ne sont que des rayons lancés en toi Par ce grumeau que tu nommes la terre

Et qui, si quelque chose en lui changeait,

Disparaitraît - et toi-même avec lui.

Le laid, le beau, le salut et l'enfer

Ce sont des notions qu'à ton usage Tu tires de mon seul esprit,

En vain tes discours !

Mon âme saura S'ouvrir un passage !

Adam, Adam,

Nul dieu n'acceptera que tu l'approches

Et, sur le champ, il te mettra en poudre.

La mort,

ne doit-elle pas...

s'en charger ?

L'antique mensonge a donc triomphé !

Ce pantin, qui se prenait pour un dieu, Maintenant va tournoyer dans le vide,

Nouvelle planète infime où, peut-être,

A mon service une autre vie va naître.

Tu te réjouis trop tôt, Lucifer !

Il n'a que frôlé le monde étranger. Se soustraire à moi n'est pas si facile !

Revis, ô mon fils,

Je vis de nouveau,

puisque je souffre !

Il est atroce De n'être rien, plus rien...

O, Lucifer,

Ramène-moi sur cette mienne Terre Où j'ai lutté !

Je veux lutter encore, C'est là ma joie !

Après tant de défaites,

Ne crains-tu pas que de nouveaux combats Soient également vains ?

Ah, l'homme, seul, peut être aussi naïf !

Qu'est-ce, En vérité, le but,

sinon la fin D'un glorieux combat ?

Quand on l'atteint, C'est pour mourir,

au terme d'une lutte Qui est la vie.

Lutter, voilà en soi

Le but de l'homme et sa raison de vivre.

Ah, vraiment, belle consolation !

De ton combat d'aujourd'hui, dès demain, Ne sera qu'une fadaise à tes yeux !

Il est vrai ! Mais si vaine Que fût l'intention qui me guidait,

Elle allumait en moi l'enthousiasme

Et m'élevait au-dessus de moi-même.

As-tu déjà oublié, cher Adam, Ce que t'a dit le savant ?

Cette terre sera glacée ! Quels combat, mènerait-on désormais ?

La Science Saura vaincre cette menace...

Alors, Dis-moi, que pourras-tu faire ?

La lutte et la grandeur, et la force, où sont-elles

Dans le monde artificiel, instauré

Par la Raison souveraine, à partir De savantes théories ?

Que la Science assure seulement Le salut de la Terre !

Et qu'elle meure comme toutes

les choses meurent quand leur mission est accomplie.

Alors Une autre idée créatrice naîtra,

Qui gonflera le poumon de la Terre D'une nouvelle vie...

Ramène-moi ! J'ai hâte de savoir.

Eh bien, suis-moi.

Pourquoi parcourir ces lieux désolés Jusqu'à l'infini recouverts de neige

Où la mort nous guette avec ses yeux vides ?

La lune, voilée de brume, rougeoie

Comme un lumignon dans un mausolée.

Conduis-moi plus loin, au pays des palmes,

Des parfums ardents et du chaud soleil,

Ce pays-là, nous y sommes !

Ce globe Rougeoyant n'est autre que ton soleil !

L'équateur est sous nos pieds.

La Science, Tu le vois, n'a pas vaincu !

Monde horrible !

Monde où la mort doit être le seul bien !

Moi le premier et le dernier humain,

Comment a pris fin cette race...

Fut-ce Dans un noble combat ?

Ou bien, sans gloire,

Dans une chute indigne de mes pleurs ?

Si tu tires vanité, ô Adam, De l'esprit qui est en toi

Ne souhaite pas de voir ce que fut Ton agonie...

Et qui saura jamais, de ces deux fièvres, Laquelle était la vraie ?

Le dernier râle, Le pitoyable hoquet de la fin

Tournent en dérision les combats De l'existence...

Ah, que n'ai-je péri Dans les hauteurs !

Au lieu d'entendre ici mon épitaphe

Hé, regarde : Elle n'a pas disparu, ton engeance !

Quoi ? Ce nabot, cette caricature

Pourrait vraiment être mon héritier ?

Ah, Lucifer, Le réconfort est pire que le mal...

Que m'as-tu montré cet usurpateur !

Plus haut que nous, y aurait-il des dieux ?

Arrête ! Rien qu'un mot...

O, Seigneur, épargne-moi !

Je te sacrifierai mon premier phoque.

Épargne moi !

De quel droit peux-tu sacrifier un phoque

Et offrir sa vie pour sauver la tienne ?

Du droit du plus fort !

Je vois bien comment Le poisson mange le ver, et le phoque

The seal devours die fish, and I the seal ?

Le poisson... Moi, je mange donc le phoque.

Je sais...

Mais le peu de temps qu'il m'accorde,

Je le lui paie en sanglants sacrifices.

- Lâcheté ! - Agissais-tu autrement ?

Ce sont des phoques qu'il tue... Quant à toi,

Tu as immolé des hommes, Adam,

A une divinité que tu fis A ton image, comme celui-ci

Dieu tout puissant,

abaisse tes regards ! Rougis de voir combien s'est avili

L'être humain, ton chef-d'œuvre !

Ton ami A l'air vraiment fâché... Aurait-il faim ?

C'est parce qu'il n'a pas faim qu'il se fâche...

Ah, l'heure est-elle à la plaisanterie ?

C'est pourtant la vérité ! Tu raisonnes Comme un homme bien nourri.

Celui-là Philosophe comme un homme affamé.

Vous ne sauriez l'un sur l'autre espérer L'emporter en discutant.

Il faudrait, pour que vous tombiez d'accord, que tu aies

Le ventre vide à ton tour, Ou que lui soit repu.

En tout homme, l'animal vient d'abord

Fais-le taire - en lui donnant à manger - Et tu le verras traiter avec morgue

Sa substance originelle...

Etes-vous nombreux, en ces lieux arides ?

Beaucoup plus que j'ai de doigts dans la main.

J'ai pourtant déjà tué mes voisins

Mais j'en vois toujours venir de nouveaux.

Si tu es Dieu,

fais qu'il y ait moins d'hommes Et plus de phoques !

Assez ! O, assez ! Allons-nous-en !

Voyons au moins sa femme...

Voyons, Adam, c'est une vieille connaissance !

Embrasse-la.

Notre honorable ami S'offenserait si tu ne prodiguais

A sa moitié l'hommage habituel !

A l'aide, Lucifer !

Partons d'ici !

Adam, réveille-toi. Ton rêve est terminé.

Où s'est enfui ce cauchemar terrible ?

Autour de moi tout respire et sourit.

Moi j'ai le cœur brisé...

Homme orgueilleux,

Voudrais-tu que la terre se mette à trembler Parce qu'un ver est mort à sa surface ?

Ai-je rêvé ?

Ou rêvé-je à présent ?

Mais est-ce plus qu'un rêve, l'existence

A quoi nous sert cet éclair conscient

Si c'est l'horreur du néant qu'il révèle ?

Tu gémis ?

C'est le lâche seulement Qui accepte, sans combattre, les coups

L'homme fort Considère calmement, sans se plaindre,

Les mots gravés sous ses yeux par le sort

Ce sort Domine de haut l'histoire.

Et tu n'es Qu'un humble outil dans sa main.

Non, c'est faux ! La volonté est libre !

J'ai renoncé pour elle au Paradis...

Mes visions m'ont appris bien des choses

Mais je puis prendre Une autre voie.

L'homme, en tant que tel, n'est pas enchaîné :

C'est le genre humain qui porte des chaînes !

Aujourd'hui tu vas, plein d'enthousiasme,

Vers un but précis. Demain vers un autre.

Le bûcher, toujours, aura des victimes

Et, de celles-ci, toujours se riront Des gens amusés par leur sacrifice.

Dont le sort fait preuve en répartissant

La vertu, la foi, la mort, le suicide.

Arrête...

Oui, je te brave encore, Dieu tout puissant !

Ne suis-je pas Maintenant seul au monde ?

Un rocher... la... Et puis l'abîme...

Il suffira d'un pas...

Et je dirai : Fin de la Comédie !

Quelle fin ? Ce que tu dis est stupide !

Chaque moment n'est-il pas, à la fois, Commencement et Fin ?

Si tu l'ignores, tu as traversé tous ces millénaires bien inutilement...

Adam,

Écoute-moi, Peut-être alors te sera-t-il moins dur...

Car l'avenir humain, dont tu doutais, Sache qu'il est assuré désormais.

Comment cela ?

Quand je te l'aurai dit,

Tu riras de bonheur !

Viens près de moi :

Je vais avoir un enfant...

Seigneur,

tu m'as vaincu !

Ver de terre ! Oublierais-tu la grandeur Que de moi tu as reçue ?

Femme folle, De quoi t'enorgueillis-tu ?

Ton enfant Fut conçu dans le péché !

Sur la terre, Il ne répandra que vice et misère !

Si Dieu le veut, un autre enfant naîtra Dans la même misère et la vaincra

Et fera régner la fraternité.

Cesse donc de te vautrer dans la fange, Pauvre bête que tu es !

Relève-toi, Adam, Je t'accorde à nouveau ma grâce.

Quelle touchante scène de famille Se prépare !

Un cœur sensible y prendrait Sûrement grand intérêt !

Mais ce genre De mômeries blesse l'intelligence...

Je prends la poudre d'escampette !

Reste, Ici, Lucifer ! J'ai à te parler.

Seigneur,

d'horribles visions me hantent. Y a-t-il là quelque chose de vrai ?

Dis-moi quel sort m'attend : Ce peu d'étroite vie qui m'est donné,

Est-ce là tout ce qui m'est destiné ?

Mon âme, décantée par tant de luttes,

Comme le vin dans les celliers, dois-tu

Lorsqu'elle sera pure à ton idée,

En faire offrande au sable desséché

Qui la boira sans que rien n'en demeure ?

Ma descendance, ennoblie, pourra-t-elle

Se rapprocher de toi ?

Ne cherche pas, mon fils, à soulever Le voile dont ton Dieu, dans sa bonté,

Protège de tes yeux le grand Mystère.

Si tu pouvais savoir que, sur la terre, Tu ne passes qu'un jour, après lequel

L'éternité t'attend, tu n'aurais plus

Aucun mérite à souffrir ici-bas.

Si tu savais que le sable boira La liqueur de ton âme, où prendrais-tu

L'idéal qui pourrait te détourner Des fugitives voluptés ? Que ferais-tu

De grand pendant ta vie ?

Ton bras est fort. Ton âme est élevée.

Devant toi s'ouvre un champ illimité.

Sois attentif, car sans cesse une voix Te parlera de moi, t'exhortera,

Te freinera... Prête-lui bien l'oreille.

Mais si parfois, dans le fracas terrestre, Tu n'en percevais pas l'écho céleste,

Le cœur plus pur de cette faible femme,

Indifférente aux appétits mesquins, Saura l'entendre et te le transmettra,

Toi, Lucifer, Agis !

Ton froid savoir, ta négation folle

Sont les ferments qui stimuleront l'homme.

Ton châtiment sera de constater

Que tes efforts pour corrompre son âme

N'ont pour effet que Noblesse et Beauté.

Mon cœur comprend ce chant... O, mon Dieu, sois loué !

J'en devine le sens

et veux m'y conformer.

Mais comment oublier

la terrible échéance ?

Homme, je te l'ai dit :

lutte et aie confiance !

Je demande un besoin d'harmonie

qui affirme la nouvelle force et nous donne un monde nouveau.

La mort est la fin,

la vie est un lutte,

et le but de l'homme est la lutte même.

Traduit par Jean Rousselot, edité par Zsuzsanna Miklósi.

Avec la permission de Corvina.

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