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Le vol de nuit m'amena de Los Angeles � New York
par un jour frais et clair.
Il �tait encore t�t
quand j'arrivai au coin de Spring Street et West Broadway.
J'avais pris quinze jours
sur la pr�paration de mon prochain film.
J'�tais venu voir Nick.
Nicholas Ray, r�alisateur de la Fureur de vivre,
Johnny Guitare et d'autres films
qui ont leur place dans l'histoire du cin�ma.
J'avais grimp� ces marches deux ans plus t�t.
Nick avait accept� de jouer dans mon film l'Ami am�ricain.
Le r�le n'existait pas, nous l'avions �crit ensemble.
Nous jouions au backgammon. Nous �tions devenus amis.
�a fait plaisir de te voir.
Nick m'a dit de le r�veiller � ton arriv�e.
Non, je veux dormir un peu.
Toi aussi, sans doute.
J'avais vu Nick trois mois plus t�t,
au Sloan Kettering Memorial Hospital.
Il sortait de sa troisi�me op�ration en un an.
Il avait le cancer.
Nous n'avions m�me pas pu nous serrer la main.
On lui avait plac� des cellules radioactives dans la poitrine
et personne ne pouvait l'approcher � cause des radiations.
"De la chirurgie aventureuse",
avait dit Nick quand il m'en avait parl�,
alors qu'il n'�tait pas encore s�r de s'y soumettre.
"Quels sont les risques ?" Avais-je demand�.
"Je pourrais en mourir."
"Et si tu ne le fais pas ?"
"Je mourrai lentement."
"- Si je regarde ta vie,"
"je crois que tu choisiras la chirurgie aventureuse."
"- Tu as sacr�ment raison."
J'�tais �puis�,
mais je n'arrivais pas � m'endormir.
L'id�e du voyage � New York nous �tait venue
deux jours avant, au t�l�phone.
Je n'avais aucune id�e
de ce qui allait se passer.
Bonjour !
En avant pour une superbe journ�e !
Pas le temps de tra�ner,
il y a trop � faire. Allons-y !
Debout, brosse-toi les dents et prends un bon petit-d�jeuner !
Ta gueule, petit salaud !
Silence !
Saloperie...
Susan ?
J'ai fait un r�ve.
J'ai r�v� d'une com�die musicale...
au Venezuela...
Qu'est-ce qui se passe l�-bas ?
Bonjour, Nick.
Wim, bonjour !
Tu es arriv� quand ?
T�t. A six heures.
J'avais dit � Tom de me r�veiller.
Je l'en ai emp�ch�.
Tu restes combien de temps ?
Le plus possible.
Merveilleux.
Une semaine, j'esp�re.
Pour le raccord, l'objectif 35 et la cam�ra ici,
plus haut.
La cigarette de la main gauche.
Tu poses le rasoir,
tu prends la cassette,
tu fais �a, tu la reposes,
tu te grattes, tu t'allonges et tu cries.
C'est le plan de coupe.
O� est la cassette ?
A c�t� du cendrier.
�a a l'air jou�, Wim ?
Non, pas du tout.
Comment vas-tu ?
Pr�t � me remettre au travail.
Formidable. Sur quoi ?
C'est tr�s pr�tentieux.
J'en suis s�r.
Sur quoi tu travailles ?
Hammett.
Quel est le devis ?
Dix millions.
�a, ce n'est pas pr�tentieux du tout.
Avec 1 % de �a, je pourrais faire...
la foudre sur les eaux.
On devrait faire un film ensemble.
Aujourd'hui, si tu veux.
�a sera sur quoi ?
Tu fais du montage avec Tom ?
On a encore travaill� toute la nuit.
We Can't Go Home Again. J'essaie de le remettre en forme.
Si nous faisons un film ensemble,
il faut engager Tom.
Tu crois que c'est malin,
d'avoir sur un film deux types borgnes de l'�il droit ?
Reprends.
Donne-moi la r�plique.
Si nous faisons un film, il faut engager Tom.
Je ne sais pas si c'est une bonne id�e.
Tu as un pr�jug� contre les borgnes.
Non, mais deux one-eyed jacks,
c'est une mauvaise distribution.
Tu as un pr�jug� contre Brandon Marlon,
Marlon Brando.
Oscar Homolka.
Pourquoi es-tu venu, Wim ?
Je voulais te parler.
De quoi ?
De la mort ?
NICK'S MOVIE
Je fumais, Pat ?
Je ne suis pas venu parler de la mort, Nick.
Mais il le faudra peut-�tre.
J'avais envie de te voir.
Pour te demander conseil.
Tu m'as dit que tu voulais me voir,
mais j'avais aussi peur de venir.
Autant te dire tout de suite pourquoi.
Je savais que je verrais ta faiblesse
et que tu serais g�n� d'�tre vu comme �a.
Maintenant �a va.
Autre chose m'est venu � l'esprit dans l'avion hier soir,
qui me fait encore plus peur.
J'ai pens� que je pourrais me trouver
attir� par ta faiblesse,
ou par ta souffrance.
Si c'�tait le cas, je crois
que je devrais te quitter.
J'aurais le sentiment de te tromper
ou de te trahir.
�a n'arrivera pas.
Quel est notre programme de la journ�e ?
De rester avec toi, toute la journ�e.
Bon Dieu, j'ai une conf�rence ce soir.
Je ramasse quelques dollars en allant dans des �coles de filles.
Mais c'est le genre mezzo mezzo.
Ce n'est plus une �cole de filles.
Vassar,
les filles de famille, tu te souviens ?
40 % de gar�ons maintenant. Le progr�s !
On prend le train ?
J'ai une voiture.
Une limousine qu'on a lou�e pour moi,
la plus luxueuse
de toutes les machines en captivit�.
Longue d'ici jusqu'� Poughkeepsie.
J'en poss�dais une autrefois.
Qu'allons-nous voir ?
Les Indomptables.
De quoi vais-je parler ce soir ?
Tu me le demandes � chaque fois.
Quand j'�tais jeune,
on ne m'a jamais invit� � Vassar.
Je ne crois pas qu'elles soient ton genre.
Va-t'en !
C'est un bon plan.
On y sera � quelle heure ?
Nous avons parl� de moins en moins.
Chacun �tait perdu dans ses pens�es.
Nous n'avions pas encore d'histoire � raconter.
Pour l'instant, la r�alit� �tait notre histoire.
Comment est la copie ?
Une bonne 16 mm.
Et le son ?
Pourri.
Quand Mitchum revient chez lui,
se glisse sous la maison
et trouve l'illustr� et le revolver, c'est...
le plus beau retour � la maison que je connaisse.
On n'�tait pas tous si mal, � la maison.
C'est quoi, rentrer � la maison ?
Des moments de chaleur...
Certains les trouvent,
d'autres se font braquer...
Je vais voir le reste du film.
On sera l�-haut pour tourner.
Je te rejoins d�s que �a va mieux.
Elle vient d'o�, celle-l� ? De l'Arkansas ?
Benjamin Britten.
Sans blague.
Je ne t'avais jamais entendue la chanter.
Mais si.
A un enterrement ou un mariage ?
En allant � la banque.
On y retourne quand ?
Allons nous promener en ville.
On n'ira pas loin. C'est une petite ville.
Je t'offre une soupe � la tomate.
Vous et moi sommes en train de faire un film.
Nous commen�ons
notre film
avec � peu pr�s autant de pr�paration
que nous avions pour Les Indomptables.
Le tournage a d�marr� avec 26 pages de script,
et nous �crivions tous les soirs.
Il n'y avait pas grand-chose
en dehors de l'instinct
et des r�actions de mes acteurs
au travail de la veille
et � celui du lendemain.
Impossible d'�laborer
une construction m�ticuleuse � la Henry James.
Plus je me rapproche de ma fin,
plus je tends � r�crire mon d�but.
Et certainement, � la fin,
� la derni�re page,
le temps fort
a remis en question l'ouverture,
et l'ouverture change.
Cela dit,
ce film n'est pas un western.
Le sujet, ce sont des gens
qui veulent avoir une maison � eux.
C'�tait la grande
qu�te am�ricaine
� l'�poque du film.
J'ai consult�
les registres � Washington
et j'ai examin� les statistiques :
"Quel est votre but dans la vie ?"
Pour plus de 90 %, c'�tait poss�der leur maison.
C'est de �a qu'il s'agit.
La question que je me pose, c'est :
Est-ce que je cr�e de l'art, si je m'en tiens
� la repr�sentation de la r�alit� ?
Arrive-t-il que la repr�sentation
soit art ou ne le soit pas ?
Que la r�alit�
soit imaginaire ou ne le soit pas ?
La r�alit�,
pour une personne insens�e,
ce que certains appellent
l'adaptation parfaite � notre soci�t�,
peut �tre absolument imaginaire.
Stanislavski �tait un gros mot,
improvisation �tait un gros mot.
C'est � cause
de cette profusion de talents � Hollywood
que je me sens mal � l'aise
quand je vis l�-bas.
Depuis quand tu enregistres ?
On rentre tous les soirs...
Depuis quelques semaines.
...en pensant : Quel g�chis, quel g�chis.
Je n'aime pas le style de vie.
Avant, si. �a m'a beaucoup plu,
mais je n'ai pas accompli ce que je voulais.
Nick te l'a demand� ?
C'est tr�s tentant,
tr�s facile d'accepter les compromis.
Si on refuse deux ou trois fois, on est "difficile",
et si on est difficile, plus besoin de vous.
Bonne nuit, Wim.
Dors bien.
Quel est le sujet du film ?
Le sujet,
c'est un homme qui veut se reprendre
avant de mourir.
Retrouver son respect de lui-m�me.
Un homme qui a eu
beaucoup de succ�s.
J'�tais perdu.
Quelque chose se passait d�s que la cam�ra �tait sur Nick,
une chose qui �chappait � mon contr�le.
Dans la cam�ra m�me,
quand je regardais Nick dans le viseur.
Comme un instrument de pr�cision,
elle montrait clairement et sans piti�
que son temps �tait compt�.
�a ne se voyait pas � l'�il nu, il y avait toujours de l'espoir.
Mais pas dans la cam�ra.
Je ne savais pas comment prendre �a. J'�tais terrifi�.
Je vais te lire l'introduction.
Tu as �crit �a quand ?
L� maintenant.
"Ce film est l'histoire d'un artiste"
"de soixante ans."
"Il a gagn� beaucoup d'argent"
"avec ses premiers tableaux."
"Il n'arrive plus � vendre ce qu'il peint."
"A part l'argent, son besoin premier"
"est de retrouver son identit�"
"aussi pleinement que possible, avant de mourir."
"Il a un cancer incurable et il le sait."
"Pour r�cup�rer ses propres tableaux,"
"il les vole,"
"il en fait des copies,"
"et, chaque fois qu'il le peut,"
"remplace les tableaux des mus�es"
"par ses faux."
"C'est ce qu'il aime le plus faire."
"Il vit avec sa compagne actuelle depuis cinq ans."
"Il est de quarante ans son a�n�."
"Mais ils partagent rires et joies"
"dans un loft, au coin de Spring et Broadway."
"Dans Soho, son meilleur ami"
"est un blanchisseur chinois"
"qui est devenu tr�s proche de Nick et parvient"
"� lui pr�ter de l'argent de temps en temps"
"en grattant les fonds de tiroir de ses minables revenus."
"Lui aussi est malade du cancer."
"Ils y font face avec humour,"
"sans toujours y arriver."
�a me pla�t bien.
Pourquoi le d�tour d'en faire un peintre,
puisqu'il a ton nom ?
Pourquoi n'est-ce pas toi,
pourquoi ne fait-il pas plut�t des films ?
C'est toi, Nick. Pourquoi t'en �loigner ?
Pourquoi ne pas en faire un film sur toi ?
Et sur toi aussi, alors.
Alors on continue le film, hein ?
J'ai une action qui est...
de retrouver mon image de moi-m�me
et mon image aux yeux du monde.
Quant � toi, tu dois
choisir ta propre action.
Jusqu'� ce qu'on trouve
ce qui est le plus proche de toi.
Un acteur doit
partir d'un personnage
dont les besoins sont ses besoins les plus grands,
ses plus grands besoins personnels.
Mon action sera d�finie par la tienne.
Mon action sera d�finie
par toi devant la mort.
Autrement dit, tu me grimpes dessus,
ce qui ne me d�range pas.
Je suis l� pour �a !
Un backgammon ?
Allons-y.
Tu as les blancs.
Un dollar le point.
Vas-y.
Il fait tr�s froid et le soleil brille.
Tu es vuln�rable.
Je suis vuln�rable.
Et si tu dois retourner � l'h�pital ?
Pas de probl�me.
Tu es l�,
je n'ai pas de souci si tu es l�.
Le son n'est pas synchrone,
il y a des collures partout.
C'est improjetable.
A quelles sc�nes tu penses pour notre film ?
Laisse-moi penser � gagner cette partie.
Comment finira notre film, Nick ?
Je tiens � une jonque chinoise
qui appareille, toute par�e de fleurs rouges.
Sur le Hudson ?
Sur le Hudson, vers le large.
J'avais lu qu'un Festival de la Vie allait avoir lieu
� Chicago, Illinois.
Je me souvenais qu'� la fin du XIX� si�cle
un gouverneur de l'Illinois avait refus�
qu'un grand parti politique y tienne ses assises
en arguant du fait qu'une telle manifestation
pouvait inciter � des �meutes et des violences.
Trois heures apr�s mon arriv�e dans cette ville,
j'avais �t� gaz�
et ma cam�ra avait �t� bris�e.
Voici le tribunal f�d�ral.
Les accus�s : Des hommes comme Tom Hayden,
Rennie Davis, John Froines,
Jerry Rubin, le quaker Dave Dellinger,
Abbie Hoffman.
Voici Bill Kunstler.
J'ai reconstitu� la fin du proc�s.
La plupart disparurent peu � peu.
Je me suis demand� :
O� sont-ils pass�s ?
J'essayai donc de les trouver ailleurs.
Par bonheur, on me proposa un poste
dans une universit� de l��tat de New York.
Et je d�cidai d'acheter une batte de cricket,
de me laisser pousser une barbiche, d'arborer
un sourire en coin
et de les impressionner par ma rh�torique,
ma r�volte et ma solennit�.
L��ducation est une grande industrie.
J'ai photographi� et re-photographi�
sur des miroirs,
sur des d�polis, du plexiglas,
en 35 mm,
en 16 mm, super-16,
super-8, 8,
un synth�tiseur vid�o.
Tout le bazar.
Tous les trucs imaginables.
C'est toi, le nouveau prof de cin�ma ?
Je suppose.
Tu ne sais pas ?
Je ne sais pas quoi ?
C'est pas toi qui as fait
le film esquimau avec Anthony Quinn ?
La Fureur de vivre, c'est toi aussi ?
Oui, �a t'a plu ?
Johnny Guitar ?
Alors qu'est-ce que tu fous ici ?
C'est bien.
C'est bien d'aimer son propre travail, non ?
Pourquoi tu as fait �a ?
Pour voir si tu es borgne de cet �il.
Je suis borgne du m�me �il.
Je te crois !
Comment c'est arriv� ?
J'avais 13 ans, j'ai d�fi� un m�me de me tirer une fl�che.
Il l'a fait.
Tu avais une pomme sur la t�te ?
Comment tu as perdu le tien ?
A Chicago, pendant le proc�s.
Tu y �tais ?
Je t'ai fait mal quand je t'ai frapp� ?
Tu t'es fait mal ?
Je voulais te frapper plus fort, mais
c'�tait la premi�re fois que je frappe quelqu'un.
Tu veux que je t'apprenne ?
�a risquerait de me plaire.
A mon �ge, je commence � y prendre plaisir.
Tu cherches quoi ?
Tu vois mal, hein ?
J'y vois assez.
Je cherche un bandeau sec.
Je peux t'aider � le trouver.
Je t'aide � le mettre ?
Comment s'appelle la fille que tu draguais ?
Elle s'appelle Jill.
J'ai v�cu avec elle. Je ne la draguais pas.
Des lacets neufs sur une vieille godasse ?
Je vis avec une autre.
C'est ton affaire.
Elle s'appelle Leslie.
N'en fais pas ton affaire.
Elle t'aime ?
Ton dossier dit que tu as �t� vir� d'une universit�.
J'�tais pr�sident du SDS.
Vraiment ?
Tu as laiss� tomber la lutte ?
J'y suis en ce moment.
- Contre toi-m�me ? - Non, contre toi.
Bonjour, Nick. Asseyez-vous.
Merci, non, M. Le Pr�sident.
Du caf� ?
Non merci, M. Le Pr�sident.
Ces seringues qu'on a trouv�es...
Ce soir-l�, Tom et moi avions eu une discussion.
Nick �tait-il ou non un p�re pour nous ?
Tom pensait que oui, je le niais avec col�re.
Je voulais voir Nick comme il �tait,
sans l'obstacle de voir un p�re en lui.
Mais c'est in�vitable,
avec un ami de trente ans plus vieux.
Ce qui comptait, c'est ce que le film faisait � notre amiti�.
J'�tais de plus en plus sous la pression de faire un film,
et j'�tais coinc�, obs�d� par ce travail m�me,
par la simple m�canique de r�gler les plans
et d'organiser le tournage, au lieu de m'occuper de Nick.
Cette nuit-l�, aucun de nous ne dormit beaucoup.
Le sommeil n'�tait pas r�parateur.
Je continuais � faire le film en r�ve.
La cam�ra �tait toujours l�.
Et ce que je ressens, moi ?
On peut
tourner la t�te,
la tourner dans l'autre sens, on est en larmes,
ou plein de rage.
Tourne la t�te vers la cam�ra.
Je ne suis pas venu parler de la mort, Nick.
Mais il le faudra peut-�tre.
M�me le r�veil ne faisait
que me plonger dans un autre cauchemar.
Les lumi�res �taient toujours allum�es,
la cam�ra tournait, l'�quipe observait.
Ils observaient toujours, silencieux,
chacun avec ses propres pens�es,
ses propres peurs au sujet de la direction que nous prenions.
Je savais seulement que Nick souffrait beaucoup,
qu'il vaudrait peut-�tre mieux arr�ter de tourner,
mais que rien ne serait plus douloureux pour lui.
Le lendemain matin, j'appelai la production � Los Angeles,
et ce que je craignais arriva.
Je devais �tre l�-bas
le lendemain.
Pourquoi faut-il qu'il souffre tant ?
C'est aussi dur toutes les nuits ?
Rentrons.
Tom �tait d��u qu'on doive arr�ter le tournage,
plus pour Nick que pour lui-m�me.
En rentrant au loft,
nous aper��mes Nick et Susan dans un taxi.
O� allaient-ils ?
Nous avions pr�par� une sc�ne que nous allions tourner.
Susan a emmen� Nick � l'h�pital.
Il ne se sentait pas bien, il a voulu y aller.
Au Memorial Hospital.
Sur York Avenue, entre 67th et 68th Street.
Il souffre ?
Je crois.
Il a encore vomi ?
Oui, il avait mal � l'estomac.
L'�quipe �tait tr�s silencieuse.
Pendant les deux semaines de tournage,
Nick �tait devenu tr�s proche de chacun.
Sa force avait disparu sous nos yeux.
Nous savions que �a aurait pu arriver � tout moment.
Il a dict� un codicille � son testament.
La m�me peur paralysante revenait.
Exigeais-je trop de Nick ?
O� commen�ait ma responsabilit�, o� s'arr�tait-elle ?
Tom et moi part�mes pour l'h�pital
en emportant la cam�ra vid�o.
Je veux agiter des mots neufs dans ma t�te.
Pas les vieux clich�s.
J'ai pens� qu'on pourrait se mettre � r�fl�chir
� notre situation apr�s deux semaines de tournage.
Et dans un sens, apr�s deux semaines,
je trouve que nous ne sommes pas plus proches qu'au d�but,
mais plus loin l'un de l'autre et de ce que nous voulions.
C'est l'enthousiasme r�ciproque qui a fait
que tout semblait juste.
Ensuite...
Pour moi,
la pression
a chang� bien des choses.
Je sentais que le film
te faisait du mal.
Et j'avais ce...
ce sentiment �dipien, je suppose,
que le film pouvait te tuer.
Cette id�e me paralysait.
D'abord, je ne voulais pas...
risquer de vous pi�ger, toi et vous tous, en �tant...
rendu incapable
par la maladie.
Aussi,
je voulais que tu te sentes libre de foncer,
quand tu pourrais.
J'ai commenc� de toutes mes forces,
et j'ai �t� vraiment soulag�
de t'abandonner de plus en plus le contr�le.
A ce moment-l�, je me sentais tr�s bien.
L'ins�curit�
qui s'est empar�e de moi,
la confusion,
la peur subconsciente,
m'ont amen� � faire des images que je n'aimais pas.
Et je pense
que c'�tait pareil pour toi devant les rushes hier soir.
Le film avait l'air propre,
joli, l�ch�.
Je pense que la peur en est cause.
C'est ce qu'on fait
quand on ne sait pas vraiment ce qu'on veut montrer.
On essaie de faire que ce soit beau.
Je n'arrivais pas aux choses �l�mentaires.
Je retournai au loft vide prendre ma valise.
A l'h�pital, Susan m'avait donn� un Journal
que Nick avait entrepris deux ans plus t�t,
avant sa premi�re op�ration,
pour que je l'emporte � Los Angeles
et le lise en route.
"Susan a demand� au Dr B :."
"Comment surmonter la peur ?"
Le demandait-elle pour elle ou pour moi ?
Le Dr B. M'a regard� et a dit :
"En l'affrontant."
C'est vague.
Il voulait dire, je suppose, affronter ce dont on a peur.
Pas vraiment un rem�de � la douleur !
Et l'amour ? Combattre la peur par l'amour.
M�me le besoin d'aimer aidera.
M�me faire semblant peut aider.
Je veux vivre parce que �a me manquera de ne plus respirer.
�a doit �tre inconfortable.
�a m'�nerve, de ne pouvoir respirer, go�ter,
dire bonjour.
Je crache le sang et ce matin,
cela m'emplit de tristesse.
Une panique dans les tripes et la t�te, jamais ressentie.
Dans le taxi pour l'a�roport,
je me suis pos� une question :
Depuis quel �ge ai-je voulu mourir ?
Peut-�tre pas mourir, mais faire l'exp�rience de la mort.
Faire l'exp�rience de la mort sans mourir
"me semblait un but naturel."
"Un acteur doit dire chaque r�plique
comme si c'�tait la premi�re ou la derni�re fois
qu'il la dira jamais.
Dans mon m�tier,
je traite ce probl�me depuis cinquante ans.
Maintenant je meurs du cancer...
la date et l'heure ne sont pas au calendrier...
et dans trois semaines je jouerai le r�le du g�n�ral
"dans le film tir� de Hair."
Curiosit�,
imagination, humilit�.
C'est quatre semaines plus tard que je revins � New York,
cette fois avec Ronee, ma femme.
Nick n'allait pas mieux.
Il �tait encore � l'h�pital,
mais les docteurs le laissaient sortir l'apr�s-midi.
Il travaillait avec Gerry
� une adaptation de Kafka, Rapport pour une acad�mie.
Un quoi ?
Un singe.
M. Biroute.
Excusez-moi si ce n'est pas votre nom,
mais c'est votre premi�re pr�sentation � la soci�t�
et de telles erreurs peuvent se produire.
Gerry, j'ai senti
la deuxi�me fois
un peu plus d'�nergie que la premi�re.
On peut retrouver �a ?
Je ne sais pas. Je vais essayer.
Prends-le dans une autre situation, si tu veux.
Rhabille-le
dans ton imagination.
Peuple-le de puritains.
Pardon ?
D'autres questions ?
Un autre conseil ?
Non, tu es bien, Gerry.
Allez, on essaie.
Je voudrais d'abord dire
que je n'aurais jamais �t� capable
d'accomplir ce que j'ai fait
si, de quelque mani�re que ce soit,
je m'�tais accroch� au souvenir
de ma jeunesse ou de mes origines.
Puis j'aimerais ajouter
que le monde des hommes
me convenait mieux.
Je m'y suis senti plus � mon aise.
J'ai vu la temp�te qui soufflait
de mon pass� s'apaiser
pour ne plus devenir qu'un doux souffle d'air
qui me rafra�chissait les talons.
Pour parler simplement,
votre vie en tant que singes,
� supposer que ce cas d'esp�ce
repose derri�re vous,
ne pourrait �tre
plus �loign�e de vous
que la mienne ne l'est de moi.
Bien s�r, nous ressentons tous
une d�mangeaison dans les talons...
le grand Achille...
et le petit chimpanz�.
Voyez-vous, nous tous
venons...
du m�me endroit.
Je suis originaire de la C�te-de-L�Or
en Afrique.
Comment vas-tu ?
�a fait plaisir de te voir.
Je suis contente de te voir.
C'est bon d'�tre revenu.
C'est bon que tu sois revenu, Wim.
Tu es rest� combien de temps � l'h�pital ?
Je ne sais pas.
Vas-y, Gerry.
Puisqu'on reprend,
j'essaie autre chose ?
Non, vas-y.
A partir d'o� ?
Les singes stupides.
Au sujet de l'importance...
tu sens que c'est la premi�re fois ?
Au cours de ma capture,
je re�us deux balles. L'une dans le cou,
et l'autre, plus grave, dans le...
sous la hanche,
ce qui est la raison de ma claudication.
J'ai lu un article
tout r�cemment,
�crit par l'un des
dix mille cuistres qui se d�cha�nent
� mon sujet dans la presse.
Selon lui, ma nature de singe
n'est pas encore ma�tris�e.
La preuve en serait
une pr�dilection � baisser mon pantalon
pour montrer ma blessure.
La main qui a �crit cet article
devrait avoir ses doigts
arrach�s un � un.
Je peux baisser mon pantalon quand il me pla�t,
je n'ai rien �...
En fait,
ici tout se montre au grand jour
et dans la recherche de la simple v�rit�,
les raffinements du protocole
n'ont plus lieu d'�tre...
Gros plan, tr�s serr�,
laid, b�ant,
blessure de chasse...
Quand je revins � moi, j'�tais...
j'�tais dans une cage.
C'�tait la premi�re fois que je n'avais pas d'issue.
Ni � droite ni � gauche,
il n'y avait d'issue.
Attention, j'emploie le mot issue � bon escient.
J'�vite d�lib�r�ment le mot libert�.
Ce n'�tait pas la libert� que je voulais,
mais une issue !
On est pr�ts, Wim.
Nick et Ronee avaient pr�par� une sc�ne
inspir�e du Roi Lear de Shakespeare.
Nous avions construit un petit d�cor.
Mais une fois encore, notre r�alit� �tait plus forte
que la fiction que nous voulions en tirer.
Ce devait �tre la derni�re fois.
Papa ?
Comment vas-tu ?
Horrible salope.
Tu as une mine splendide.
Tu n'as pas chang�.
Tu me tiens enfin.
Je t'ai apport� des bonbons.
Tu en veux ?
Et des fleurs.
Quelle sorte de fleurs ?
Des lys de la vall�e.
Qu'y a-t-il de dr�le ?
Ce sont des fleurs d'enterrement.
Comment te sens-tu ?
Comment te sens-tu ? Qu'ont-ils...
Ils ont �t� plut�t nets avec moi.
Que t'ont-ils dit ?
La premi�re fois qu'ils m'ont ouvert,
ils m'ont tout de suite recousu.
Pourquoi ?
Ils ne voyaient aucun espoir.
Alors j'ai quitt� cet h�pital
et je suis all� dans un autre.
Que s'est-il pass� ?
Le type �tait irlandais,
assez fort.
Il a dit : "Je sais faire �a."
Faire quoi ?
Enlever le cancer
tout pr�s
du nerf pulmonaire,
ce qui est plut�t risqu�.
Il a fait �a.
Il en a fait deux autres.
Et �a a fait monter
le cancer au cerveau, l� o� il aurait d� commencer !
C'�tait li� ?
Je suppose que oui.
Et le cancer du cerveau ?
C'est parti.
Ils l'ont coup� ?
Ils te l'ont dit quand ?
A peu pr�s un an trop tard.
�a ne fait rien.
�a ira.
Tu n'as pas peur ?
Nous avons un peu d'argent.
Nous poss�dons...
la moiti� de la Grande-Bretagne...
et une petite partie de nous-m�mes.
Et j'aime cette petite part
que nous poss�dons ensemble.
Comme si j'avais d�truit une partie de l'immeuble,
l�, pr�s de mon vilain visage.
Ton visage est beau.
Il l'a toujours �t�.
Et il l'est encore.
Tu es une menteuse.
Mais tu es une belle menteuse.
J'ai peur du mensonge
et de mon propre mensonge.
Tu as menti ?
Tu m'as menti ?
Bien s�r.
Tu as menti � M�re ?
Pourquoi ?
Dire la v�rit� devient tr�s ennuyeux...
sauf que... parfois pas.
Parfois dire la v�rit� devient tr�s excitant,
parce qu'on ne s'attend pas � la dire.
Pas tout enti�re.
Et quand on se d�couvre l�-haut,
le visage devant Dieu
et le monde entier, et qu'on dit la v�rit�...
"Qu'est-ce que je fais !"
Et on s'expose.
Ce genre de v�rit�.
D'o� viens-tu ?
Pince-moi fort.
Pas tr�s dr�le, hein ?
�a aurait pu �tre dr�le.
�a serait dr�le si je te d�gueulais dessus.
Viens, mon leader.
Leader avec ma queue dress�e.
Ta queue ou ma queue...
Laquelle est la queue du chat ?
Tu me fais mal au ventre.
Tu t'en rends compte ?
Je ne sais pas pourquoi.
Je ne suis pas venu ici pour �a.
Ce n'est pas la premi�re fois.
Bon Dieu, je suis mal !
Pas contre toi ni � cause de toi.
Devant moi.
Je suis mal.
C'est toi qui me rends malade.
Mais pas � cause de toi.
Je ne sais pas pourquoi.
Je dois partir.
Je commence � baver.
Bon, j'ai fini.
Qu'est-ce que tu vas faire ?
Dire "coupez".
Dire "coupez"?
Vas-y.
Dis-le, toi.
Ne coupez pas.
Il r�vait de prendre la mer sur une jonque chinoise.
Il y a une sc�ne dans un film, sur une jonque...
Les 55 Jours de P�kin.
Il a habit� sur une jonque ?
La jonque est � la fois une barque fun�raire
et le bateau vers la gu�rison...
Il n'y voyait pas une gu�rison...
Au d�but si, il allait chercher le rem�de au cancer.
Il serait mort plus t�t, sans le film.
Il jouait tout le temps.
Je crois qu'il avait mal.
On essaie tout ce qui peut aider.
M�me faire un film.
Nick �tait honn�te.
Je crois que �a a aid�.
Je ne sais m�me pas si je l'aimais.
�a me d�rangerait ?
D'�tre incin�r� ?
J'ai l'air de souffrir ?
J'ai donn� mon corps � la science.
Quels sont tes organes vitaux ?
La mort au cin�ma, �a n'existe pas dans la vie.
Au d�but, on n'avait pas l'argent pour le film...
Il se perd toujours entre Dresde et Wall Street.
"Foutons le fric en l'air !"
On peut boire � des choses simples, comme Nick.
A toutes les personnes d�plac�es
et mal plac�es, o� qu'elles soient.
Je veux porter un toast � Nick. Qu'il repose en paix.
Il n'a jamais su ce que c'�tait.
L'assistant monteur d'Apocalypse Now
court � ma rencontre et me dit :
"Votre film n'a plus de fin."
- "- De quoi tu parles ? - Nick Ray"
"est mort ce week-end."
Faire un grand num�ro...
On s'est fait baiser.
�a, il aimait faire du bruit.
La mort de Nick a �t�
son dernier geste de cin�aste.
Il savait qu'il mourait et il a voulu...
Il nous a forc�s � terminer.
J'ai une id�e :
Foutons le feu au bateau.
On a enterr� Nicholas Ray dessus et la seule chose � faire
c'est de le faire flamber. C'est � moi
le mat�riel �lectrique. Je suis pr�t � le perdre.
T'es cingl� ?
Je ne suis pas cingl�. On devrait le br�ler.
- On ne va pas graver nos initiales. - Ils disent que je suis fou.
Tu ne veux pas d�truire quelque chose
de beau...
Peu importe � qui il est, on peut en profiter, non ?
C'est mieux du point de vue visuel, de br�ler le bateau.
On n'a pas
de plans de son incin�ration.
Si on avait le plan de...
Tu te comportes comme un animal. Il faut des r�gles.
Si tu es s�rieux, tu n'es pas rationnel.
On ne commence pas une r�volution comme �a.
C'est pas une r�volution, c'est un plan g�nial.
Moi je ferais cramer le bateau.
Tu tuerais quelqu'un pour un plan g�nial ?
Nick a connu la violence, moi aussi...
Nick Ray la connaissait-il mieux que toi ?
J'ai scrut� mon visage, qu'ai-je vu ?
Pas le granit de l'identit�.
Bleu pass�, peau tir�e,
l�vres froiss�es et tristesse.
Et le violent besoin de reconna�tre et d'accepter
le visage de ma m�re.
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