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LES FILMS DU BAL & FANTA SY PRÉSENTENT
9 NOVEMBRE 2021
26 TRÉSORS ROYAUX DU DAHOMEY S'APPRÊTENT À QUITTER PARIS
POUR ÊTRE RAPATRIÉS VERS LEUR TERRE D'ORIGINE, DEVUENUE LE BÉNIN
AVEC PLUSIEURS MILLIERS D'AUTRES, CES ŒUVRES FURENTPILLÉES
LORS DE L'INVASION DES TROUPES COLONIALES FRANÇAISES EN 1892.
POUR ELLES, 130 ANNÉES DE CAPTIVITÉ TOUCHENT À LEUR FIN.
Au plus loin que je puisse remonter,
jamais une nuit n’a été
si profonde et opaque.
Ici elle est l’unique réel possible.
Le commencement
et la fin.
J’ai longtemps voyagé dans ma tête,
mais il faisait si noir dans ce lieu étranger
que j'ai fini par me perdre dans mes rêves,
faire corps avec ces murs.
Amputé·e de la terre qui m’a vu·e naître,
comme si j’étais mort·e.
Nous sommes des milliers dans cette nuit.
Nous portons tous·tes les mêmes stigmates.
Déraciné·e·s. Arraché·e·s.
Butins d’un immense pillage.
Aujourd’hui c’est moi qu’ils ont choisi·e,
tel·le leur plus belle et légitime victime !
Iels m’ont appelé·e 26.
Pas 24.
Pas 25.
Pas 30.
Juste 26.
26.
Pourquoi ne m’ont-iels pas appelé·e par mon vrai nom ?
Ne le savent-iels pas ?
"Vous pouvez sortir maintenant !
26, rentrez chez vous !"
Remonter à la surface du temps...
Laisser derrière moi mes frères et sœurs, gisant·e·s,
ignoré·e·s au fond de l’innommable.
Rentrer ?
Quel ailleurs m’attend ?
Quitter le royaume de la nuit
pour entrer dans un autre.
Ma tête est encore assiégée par des bruits de chaînes.
J’ai dans la bouche un arrière-goût d'océan.
Ces souvenirs me chuchotent à l’oreille dans plusieurs langues
toute la lourdeur d’un passé dont je suis la transe, la trace.
Je suis tiraillé·e
entre l’angoisse de n'être reconnu·e de personne
et de ne rien reconnaître.
Est-ce la fin du voyage ?
Tout est si étrange.
Si loin du pays que je voyais dans mes rêves.
J’éprouve un léger vertige.
Je m’abandonne à cette caresse tropicale,
aux odeurs de l’enfance, cette route vers moi-même.
Je ne croyais pas revoir le jour.
Où je suis, je dois être ?
Je me le demande
avec la certitude que cela ne changera rien
à ce vaste présent en chantier qu’est l’histoire.
Je me sens attiré·e par quelque chose de très ancien
comme une invitation,
un possible recommencement.
Il se trouve que je suis haïtienne.
Mon arrière-grand-mère me parlait de certains rois ici présents.
Particulièrement de Guézo et Behanzin.
Elle me parlait de ces hommes, de ces rois, quand j'avais 3 ans.
Je me suis accrochée à ces noms pour ne pas les oublier.
Et être ici aujourd'hui
et pouvoir témoigner de la présence de ces oeuvres d'art...
Il se produit une expérience métaphysique intéressante,
c'est le parallèle entre la restitution de ces oeuvres
et nos besoins, nos revendications de réparations
et notre mouvement.
Ce mouvement d'afrodescendant·e·s qui reviennent sur le continent africain.
Donc les objets rentrent chez eux petit à petit,
tout comme les personnes.
Aucun de nous ne sera libre
spirituellement, politiquement, émotionnellement
tant que ces oeuvres elles-mêmes n'auront pas été libérées
et qu'elles ne seront pas retournées sur leur lieu d'origine.
Voilà pourquoi ces oeuvres sont si importantes.
Elles nous donnent de la force et du pouvoir.
Elles nous prouvent avec une clarté absolue qui nous sommes
et nous révèlent
notre contribution au patrimoine mondial.
Sortez ! Profitez !
Allez dans vos musées locaux !
Et apprenez sur vous-mêmes.
Apprenons sur nous-mêmes, apprenons notre histoire.
Renforce-toi.
Aime-toi de cette façon.
Encore cette nuit.
Atlantique,
rivages de la blessure.
Que la lumière t'engloutisse.
Je marche.
Je ne m’arrêterai plus à chaque carrefour
où mon humanité sera mise à l'épreuve.
Je ne ruminerai plus mon incarcération
dans les cavernes du monde civilisé.
Je ne m'arrêterai plus.
Je ne suis jamais parti·e.
Je suis là.
Je n'oublie pas.
Il n’y a rien à réparer.
Il y a les rêves du continent,
ce chemin qui nous réclame jusqu'au bout.
Je suis le visage de la métamorphose.
Je me vois si nettement à travers vous.
26 n’existe pas.
En moi résonne l’infini.
Je marche.
Je ne m'arrêterai plus.
ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR MATI DIOP
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