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…

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Vrombissement de machines de chantier

…

(- Le 19 août, un décret relatif à l'organisation)

(des services de l'État dans la Région parisienne)

(était publié par le Journal officiel.)

…

(2 jours après, le Conseil des ministres)

(nomme Paul Delouvrier préfet de la Région parisienne,)

(qui, selon le communiqué du Secrétariat à l'information,)

(le trouve ainsi doté de structures précises et originales.)

(Elle, c'est Marina Vlady.)

(Elle est actrice.)

(Elle porte un chandail bleu nuit)

(avec 2 raies jaunes.)

(Elle est d'origine russe.)

(Ses cheveux sont châtain foncé ou brun clair,)

(je ne sais pas exactement.)

- Oui.

"Parler comme des citations de vérité."

C'est le père Brecht qui disait ça.

Que les acteurs doivent citer.

(- Maintenant, elle tourne la tête à droite,)

(mais ça n'a pas d'importance.)

(Elle, c'est Juliette Jeanson.)

(Elle habite ici.)

(Elle porte un chandail bleu nuit avec 2 raies jaunes.)

(Ses cheveux sont châtain foncé ou alors brun clair,)

(je ne sais pas exactement.)

(Elle est d'origine russe.)

- Il y a 2 ans, à la Martinique.

Exactement comme dans un roman de Simenon.

Non, je ne sais pas lequel.

Oui, Touriste de bananes, c'est ça.

Il faut que je me débrouille.

Robert, je crois, a 110 000 francs par mois.

(- Maintenant, elle a tourné la tête à gauche,)

(mais ça n'a pas d'importance.)

Vrombissement des machines

…

(J'en déduis que le pouvoir gaulliste)

(prend le masque d'un modernisateur,)

(alors qu'il ne veut que régulariser)

(les tendances naturelles du grand capitalisme.)

(J'en déduis aussi qu'en systématisant la centralisation,)

(ce même pouvoir accentue les distorsions de l'économie)

(et celles de la morale quotidienne qui la fonde.)

- Qu'est-ce que je regarde ?

Le plancher, c'est tout.

Rires d'enfants

Je sens le tissu de la nappe contre ma main.

- C'est fantastique. - Tu entends ?

Qu'est-ce que c'est ? - Entre Saïgon et Washington.

- Christophe, tu fais quoi ?

- C'est Johnson. - Johnson ?

Qu'est-ce qu'il dit ?

- "En 1965,

"pour obliger Hanoï à négocier,

"j'ai ordonné, la mort dans l'âme,

"à mes aviateurs

"de bombarder le Nord-Vietnam."

- Et alors ? - "Ça a été formidable,

"mais Hanoï n'est pas venu négocier.

"En 1966,

"encore la mort dans l'âme,

"j'ai ordonné à mes aviateurs

"de bombarder Haïphong

"et Hanoï."

- Laisse-moi écouter un coup. - Tiens.

- "Ça a été formidable,

"mais Hanoï n'est pas venu négocier.

"En juillet 1967,

"j'ai demandé, toujours la mort dans l'âme,

"à mes aviateurs

"de raser les installations atomiques chinoises."

- Et alors ?

- "Ça a été formidable,

"mais Hanoï n'est pas venu négocier." - Donne.

"En 1967,

"pour obliger Hanoï à négocier,

"encore la mort dans l'âme,

"j'ai ordonné à mes aviateurs

"de bombarder Pékin."

- Et alors ?

- "Ça a été formidable,

"mais Hanoï n'est pas venu négocier.

"Maintenant, mes fusées sont pointées sur Moscou."

- Et alors ?

- Le président Johnson dit :

"Qu'Hanoï le sache bien,

"ma patience a des limites."

Merde, j'entends plus rien.

- Tu veux pas que je gaine mes jambes

"sous des collants dessinés par Louis Féraud.

"Ils font le mollet drôle et charmant,

"s'il est mince et jeune."

- Arrête tes conneries.

- Madame Express le dit. - Connais pas.

- Tu n'as aucune culture.

Bon, les enfants, venez dire bonsoir.

Brouhaha des enfants

…

Dites bonsoir.

Allez. - Au revoir.

Pleurs

…

- Là, ce sont des généraux américains. - Qu'est-ce qu'ils disent ?

- Ils disent qu'ils veulent ramener les Nord-Vietnamiens

à l'âge de pierre.

Dis donc, Juliette ? - Oui ?

- "Stone", ça veut bien dire "pierre" ?

- Oui.

- Comment tu l'as trouvée, ton Austin ?

- C'est Juliette qui l'a trouvée. Elle est formidable.

Elle trouve toujours des occasions.

- C'est bien… Moteur d'avion

Bombardements

…

(- Dear George Washington,)

(pourquoi as-tu joué le rôle du cruel William Pitt ?)

…

("Pax Americana", lavage de cerveau super économique.)

- Dans le genre preuve de l'au-delà…

J'étais en train de faire la vaisselle.

Je me suis mise à pleurer.

J'ai entendu une voix qui me disait :

"Tu es indestructible."

Je, me, moi. Tout le monde.

C'est très terre à terre. - Juliette !

- C'est très confus.

Le temps ? Je ne sais pas très bien.

Non, une définition ne s'impose pas. - Juliette, Roger s'en va !

- Oui, j'arrive.

On parle très souvent de chercher, d'analyser

le sens des mots.

Mais on s'étonne trop.

Il faut admettre que rien n'est plus simple…

que penser que telle ou telle chose va de soi.

(- Il est sûr que l'aménagement de la Région parisienne)

(permettra au gouvernement de poursuivre)

(sa politique de classes,)

(et au grand monopole d'en organiser et d'en orienter l'économie)

(sans tenir compte de l'aspiration à une vie meilleure)

(des 8 millions d'habitants.)

Brouhaha de voitures et de voix

…

- Les yeux, c'est le corps.

Et le bruit, c'est…

Une porte s'ouvre.

- Dis, maman, est-ce que tu rêves, parfois ?

- Tu vas être en retard à l'école. - Je voudrais savoir.

- Quand je rêvais, j'avais l'impression d'être aspirée

dans un grand trou, de disparaître dans un grand trou.

Maintenant, j'ai l'impression de m'éparpiller en mille morceaux.

Et avant, quand je me réveillais,

même si c'était long, je me réveillais d'un seul coup.

Maintenant, au réveil, j'ai peur qu'il me manque des morceaux.

- Maman, tu sais, cette nuit, j'ai rêvé de quelque chose.

- De quoi ?

- Voilà, j'ai rêvé que je marchais tout seul

au bord d'un précipice sur un chemin

où il n'y avait de place que pour une seule personne.

Puis soudain, je vois apparaître 2 jumeaux.

2 jumeaux qui marchent devant moi.

Je me demande comment ils vont faire pour passer.

Et puis soudain,

l'un des jumeaux se dirige vers l'autre.

Ils se réunissent, et forment une seule personne.

À ce moment-là, je découvre que ces 2 personnes,

c'est le Vietnam du Nord et du Sud

qui se réunissent.

Maman, qu'est-ce que c'est, le langage ?

- Le langage, c'est la maison dans laquelle l'homme habite.

On frappe.

Elle parle italien.

On frappe.

…

- Madame, Électricité de France. Où est le compteur ?

…

Ça va faire mal. 50 000 balles.

…

(- Le fait de jouir d'un confort qu'on n'a jamais connu)

(pousse à dépenser gaz et eau chaude)

(sans penser qu'il faudra payer.)

(C'est toujours la même histoire.)

(Pas d'argent pour payer le loyer ou pas de télévision,)

(ou une télévision, mais pas d'auto,)

(ou une machine mais pas de vacances,)

(c'est-à-dire, de toute façon, pas une vie normale.)

- Plus que 7 minutes.

Sonnette

…

Bonjour, Mme Jeanson.

- Bonjour, M. Gérard. Je vous amène Solange.

Cris de l'enfant

…

Regarde. Tu vas jouer.

…

- Mme Jeanson, vous avez oublié le…

- Ah oui.

La semaine prochaine, je vous donnerai plus.

- Merci, madame. - Allez, viens là.

…

- Au revoir.

…

Va avec tes copines, allez.

…

Va là-bas.

…

Encore 3 minutes. Sonnette

- Je veux maman. - Oui, elle va revenir.

Va avec les autres.

…

- Bonjour, M. Gérard.

- Par là.

- J'ai que du Ronron.

…

- Va là-bas avec les autres, ma petite.

- Maman !

…

Viens, on va jouer.

Viens, on va te lire une histoire.

…

On va te lire une petite histoire. Viens, ma petite. Viens.

Oui, assieds-toi là,

et on va te lire une petite histoire, tu vas voir.

Laquelle tu veux ?

"Pikipuk".

"Au bord du fleuve Pikipouk

"se promène, couvant ses œufs,

"madame Pélican."

Vrombissement de machines de chantier

…

(- Toujours la même histoire.

(Apprentie brodeuse, elle réussit son CAP)

(et entre dans une petite entreprise.)

(Un garçon lui fait un enfant et la quitte.)

(Un an après, 2e type, 2e enfant, 2e abandon.)

(À la maternité, on lui fait la morale,)

(mais c'est à la maternité aussi

(que des copines lui expliquent comment gagner de quoi survivre.)

(Elle reprend son travail, mais le soir, elle se prostitue.)

(Un jour, une chance,)

(un gentil type tombe amoureux et l'épouse.)

(On s'installe avec les enfants dans un appartement trop cher.)

(2 ans après, 3e enfant, on n'y arrive plus,)

(et le mari demande à sa femme de faire le trottoir.)

- C'est du coton ? - Oui, c'est du coton.

- Vous avez des robes comme ça ? - Oui, madame. Une seconde.

- Merci.

- Je sors à 19 h. J'ai rendez-vous à 20 h avec Jean-Claude.

On va aller au restaurant et certainement au cinéma.

- Oui, je sais parler.

OK, parlons ensemble.

"Ensemble", c'est un mot que j'aime bien.

Un ensemble, ce sont des milliers de gens,

une ville, peut-être.

Personne ne peut savoir quelle sera la ville de demain.

Une partie de sa richesse sémantique dans le passé, elle va la perdre.

Certainement.

Peut-être.

Et le rôle créateur et formateur de la ville sera assuré

par d'autres systèmes de communication.

Peut-être.

Télévision, radio…

Vocabulaire et syntaxe,

sciemment et délibérément.

- Déjeuner. Il est 15 h.

Des shetlands bleu marine.

- Un nouveau langage…

- Je me suis levée à 8 h.

J'ai les yeux marron vert.

- Vous désirez ?

- Je peux essayer ça ? - Oui, bien sûr.

- Dans cette pièce, il y a du bleu, du rouge, du vert.

Oui, j'en suis sûre.

Mon chandail est bleu.

- Le blanc vous ira très bien.

- Mademoiselle, je voudrais une robe en coton.

- Oui, je vais vous montrer.

- Parce que je vois que c'est bleu… - Par là, s'il vous plaît.

- Si on s'était trompé au départ et qu'on ait appelé le bleu "vert"…

Voilà, ça, ça va très bien.

Ça m'ennuie… Vous fermez quand ? - À 19 h.

- Gardez-la-moi, je repasserai. - C'est impossible.

- Pourquoi ? - Adressez-vous…

- Vous me la gardez ? Je vais à la banque.

- Bien sûr, madame, mais pas après 18 h.

- Je passerai avant 18 h. - D'accord.

- Mes impressions ne se réfèrent pas toujours à un objet précis.

Oui. Par exemple, le désir.

Oui. Dans certains cas, on connaît l'objet de notre désir.

Dans d'autres, on l'ignore.

Par exemple, je sens qu'une chose me manque,

mais je sais pas quoi. Ou j'ai peur…

bien que rien de particulier ne puisse me faire peur.

Quelle expression…

ne se réfère pas à un objet précis ?

Ah oui.

Ordre, logique…

Oui. Par exemple, quelque chose pourrait me faire pleurer,

mais la cause des larmes ne se trouve pas…

intégrée à leurs traces sur mes joues.

C'est-à-dire…

qu'on peut décrire tout ce qui se produit

quand je fais quelque chose…

sans indiquer pour autant…

ce qui fait que je le fais.

Je reviens à 18 h.

Vrombissement de machines de chantier

…

(- Je scrute la vie de la cité et de ses habitants)

(et les liens qui les unissent)

(avec autant d'intensité que le biologiste scrute)

(les rapports de l'individu et de la race en évolution.)

(C'est ainsi que je pourrai m'attaquer)

(aux problèmes de pathologies sociales)

(en formant l'espoir d'une vraie cité nouvelle.)

…

- Madame. - Bonjour, monsieur.

- Me définir en un mot ? Indifférence. - Tiens, bonjour.

- Bonjour.

Comment ça va ? - Ça va.

Je suis venue ce matin. Je reste un peu, j'attends Jean-Paul.

- Moi, je vais rester jusqu'à ce soir.

Vous avez des Winston ? - Oui, madame.

- Tiens, vous avez des nouvelles chaussures.

Je vis dans les grands bâtiments, près de l'autoroute du Sud.

Je viens à Paris 2 fois par mois.

Vous savez, les grands bâtiments bleus et blancs.

- Des Winston et des allumettes, s'il vous plaît.

- Oui, mademoiselle… Madame.

- Merci.

Tintamarre de la balle de flipper

…

- Des souliers américains.

- C'est avec ça qu'ils piétinent les Vietnamiens.

- Et les Sud-Américains.

On s'est déjà vus, je crois. - Oui.

- Me parlez pas comme ça.

Vous voulez pas que je m'occupe de vous ? 10 %.

- Oui, je connais ça.

- Demandez à Colette le sort d'Isabelle.

- Oui, un coup de rasoir. - Vous n'avez pas peur ?

- Je fais ça provisoirement.

J'espère que ça va pas durer.

Un Coca, s'il vous plaît. - Oui, madame.

(- Voici comment Juliette, à 15 h 37,)

(voyait remuer les pages de cet objet que,)

(dans le langage journalistique, on nomme une revue.)

(Et voilà comment, environ 150 images plus loin,)

(une autre jeune femme, sa semblable, sa sœur,)

(voyait le même objet.)

(Où est donc la vérité ? De face ou de profil ?)

(Et d'abord, un objet, qu'est-ce que c'est ?)

Musique douce au violoncelle

…

(Peut-être qu'un objet est ce qui permet de relier,)

(de passer d'un sujet à l'autre, donc de vivre en société,)

(d'être ensemble.)

(Mais puisque la relation sociale est toujours ambiguë,)

(que ma pensée divise autant qu'elle unit,)

(que ma parole rapproche par ce qu'elle exprime)

(et isole par ce qu'elle tait,)

(qu'un immense fossé sépare la certitude subjective)

(que j'ai de moi-même)

(et la vérité objective que je suis pour les autres,)

(que je me trouve coupable alors que je me sens innocent,)

(que chaque événement transforme ma vie quotidienne,)

(que j'échoue sans cesse à communiquer

(ce que je veux dire et comprendre, à aimer, à me faire aimer,)

(et que chaque échec me fait éprouver)

(ma solitude, puisque…)

(Puisque…)

(je ne peux pas m'arracher à l'objectivité qui m'écrase)

(ni à la subjectivité qui m'exile,)

(puisqu'il ne m'est pas permis de m'élever jusqu'à l'être)

(ni de tomber dans le néant,)

(il faut que j'écoute,)

(que je regarde autour de moi plus que jamais)

(le monde, mon semblable,)

(mon frère.)

(Le monde, seul.)

(Où les révolutions sont impossibles,)

(où des guerres le menacent,)

(où le capitalisme n'est plus sûr de ses droits)

(et la classe ouvrière, en recul,)

(où le progrès ou les progrès foudroyants de la science)

(donnent aux siècles futurs une présence obsédante,)

(où l'avenir est plus présent que le présent,)

(où les lointaines galaxies sont à ma porte,)

(mon semblable, mon frère.)

(Où commence… Mais où commence quoi ?)

(Dieu créa les cieux et la Terre,)

(mais c'est un peu facile.)

(On doit pouvoir dire mieux.)

(Dire que les limites du langage sont celles du monde,)

(que les limites de mon langage sont celles de mon monde,)

(et qu'en parlant, je limite le monde, je le termine,)

(et que la mort, un jour logique et mystérieux,)

(viendra abolir cette limite,)

(et qu'il n'y aura ni question, ni réponse.)

(Tout sera flou.)

(Mais si, par hasard, les choses redeviennent nettes,)

(ce ne peut être qu'avec l'apparition de la conscience.)

(Ensuite, tout s'enchaîne.)

- Je ne sais pas où, ni quand,

mais c'est arrivé.

C'est un sentiment que j'ai cherché toute la journée.

Il y avait l'odeur des arbres.

Que j'étais le monde,

et que le monde était moi.

Le paysage, c'est comme un visage.

Vrombissement de machines de chantier

…

Merci.

- L'hôtel est réservé aux juifs ?

- Pourquoi ?

- Y a qu'une seule étoile.

- Me regarde pas me déshabiller. - Pourquoi ?

- Parce que je veux pas. - Dans 2 min, vous serez nue.

- C'est pas la même chose.

- Je suis parisien.

Je travaille dans le métro.

Il y a 2 millions de Parisiens qui sont là aussi.

On ne les voit jamais. La police refuse la prise de photos.

Ça vous dérange,

si je mets la glace ici ?

- Non. C'est pas ma faute, si j'ai un côté passif.

Avoir des relations sexuelles…

Je vois pas pourquoi je serais honteuse d'être une femme.

Ou alors, souvent, c'est d'être heureuse, indifférente.

Oui, c'est de ça que je suis honteuse, quelquefois.

Mais oui, il va mettre son sexe entre mes jambes.

Je sens le poids de mon bras, quand je le bouge.

Peut-être qu'il faudrait que je plaque Robert.

Il veut pas s'élever dans la société.

Il est toujours content avec ce qu'il a.

À la Martinique, c'était déjà comme ça.

- Pourquoi vous mettez du rouge à lèvres ?

- Ça te regarde pas.

Qu'est-ce que tu aimes ?

- Je sais pas.

- Tu veux à l'italienne ?

- Qu'est-ce que c'est ?

- T'es debout, je suis à genoux et tu peux me regarder.

- Oui.

- Être indépendante d'un homme, sexuellement, ça me tente.

Mais en fait, ça me fait horreur.

Non, l'humilité n'est pas vraiment bonne.

Oui, parce que c'est de la tristesse.

Je dirais la même chose de la honte.

Si ça peut éviter aux gens de se disputer.

Puisqu'elle règle les actions de chacun,

d'après l'approbation et le blâme.

Le blâme des autres.

Oui, c'est aussi de la tristesse, alors.

Et alors c'est mauvais.

Oui, comme le mépris de soi-même.

Et tous les sentiments de ce genre.

- Est-ce que vous voulez comme ça ?

- Non, pas question.

Vrombissement de machines de chantier

…

- Elle m'a proposé

30 000 francs par jour pour travailler à la Madeleine.

Je sais pas si vous vous rendez compte,

je suis secrétaire, je parle

l'anglais et l'italien.

Je trouve pas de travail :

je suis trop vieille.

Encore hier, à Publicis,

ils n'avaient rien.

Vrombissement de machines de chantier

…

(- Qu'est-ce que l'art ?)

(Ce par quoi les formes deviennent style, a dit quelqu'un.)

(Or le style, c'est l'homme.)

(Donc l'art est ce par quoi les formes deviennent humaines.)

- Le mur. Les objets.

Maintenant. Jamais.

L'art.

Provisoirement, je regarde dehors.

- T'es vachement brune. Où tu as été ?

- En Russie. - Où ?

- Silence.

À Leningrad.

- Ils sont gentils, les Russes ?

- Bonheur.

Ils sont comme tout le monde.

- Je te demandais ça comme ça. - Mais ils sont sympathiques.

Quelques bruits.

- Dis donc, t'as revu les Duperey ?

- Je les ai vus en passant gare Saint-Lazare.

C'est vrai, d'autre part, qu'on ne se connaît jamais.

- Il est cassé.

- Robert. Christophe.

Ses cahiers bleus à spirales.

Et toi, ça va ? - Ça va.

Ne pas être obligée de faire l'amour.

- Tu sais, j'aime mieux ça que l'usine.

- Moi non plus, j'aimerais pas travailler à l'usine.

Ambition. - Tes enfants, ça va ?

- Ça va.

Ce que je dis avec des mots n'est jamais ce que je dis.

Ça va, mais ils sont pas sages, tu sais.

J'attends.

Je regarde.

- Je te mettrai celui-là. - Oui, d'accord.

Mais je veux…

Sonnerie de téléphone Téléphone.

- Allô ?

Oui. Marianne, c'est pour toi.

- Oui, j'arrive.

Allô, oui ?

Oh yes.

Yes.

Yes.

Yes.

Yes, OK.

OK.

Yvonne n'est pas là ?

- Non, elle est malade.

- M. Michel ?

Ça vous ennuie que je parte encore 30 min plus tôt, ce soir ?

- Tu n'as qu'à t'arranger avec Paulette.

- Paulette ? - Oui ?

- Tu peux me remplacer ?

- Je suis très prudente pour traverser les rues.

Je pense à l'accident avant qu'il puisse arriver.

Et que ma vie s'arrête là.

Le chômage…

la maladie,

la vieillesse.

La mort, jamais.

Je n'ai pas de projets d'avenir car l'horizon est fermé.

- Je m'appelle Paulette Cadjaris.

J'ai échoué comme secrétaire dactylo.

Non, je ne crois pas à l'avenir.

Je me promène…

Je n'aime pas être enfermée.

Quand je peux, je fais de la lecture.

Oui, j'aime beaucoup étudier le caractère des gens.

J'aime marcher,

grimper,

faire de la bicyclette.

En amateur.

Cinéma, 2 ou 3 fois par mois.

Mais pas l'été.

Au théâtre ? Je n'y suis jamais allée.

Mais j'aimerais beaucoup.

Je préfère la lecture…

Les biographies.

Étudier la vie des gens,

leur caractère,

leur travail.

Les récits de voyages…

L'histoire antique.

Un arbre.

Plus tard, quand je serai mariée avec François…

Qu'est-ce que je fais d'autre ?

Un tas de choses banales.

(- Il y a de plus en plus d'interférences de l'image)

(et du langage,)

(et on peut dire à la limite que vivre en société aujourd'hui,)

(c'est quasiment vivre dans une énorme bande dessinée.)

(Pourtant, le langage en tant que tel ne suffit pas)

(à déterminer l'image avec précision.)

(Par exemple…)

Vrombissement de machines

…

(Par exemple : comment rendre compte des événements ?)

(Comment montrer que cet après-midi-là,)

(vers 16 h 10,)

(Juliette et Marianne sont venues dans un garage)

(où travaille le mari de Juliette.)

…

(Sens et non-sens.)

(Comment dire exactement ce qui s'est passé ?)

(Bien sûr, il y a Juliette, il y a son mari, il y a le garage.)

(Mais est-ce ces mots, ces images qu'il faut employer ?)

(Sont-ils les seuls ? N'y en a-t-il pas d'autres ?)

(Est-ce que je regarde de trop loin ou de trop près ?)

Coups de klaxon

…

(Par exemple, il y a des feuillages.)

(Bien que Juliette n'ait rien d'une héroïne de Faulkner,)

(après tout,)

(ils peuvent valoir dramatiquement ceux de Palmiers sauvages.)

(Il y a aussi une autre jeune femme dont nous ne saurons rien,)

(dont nous ne saurons pas comment le dire en toute honnêteté.)

(Il y a aussi un ciel nuageux, à condition que je tourne la tête)

(au lieu de regarder fixement devant moi sans bouger,)

(et des inscriptions sur les murs.)

…

(Pourquoi ces signes, parmi nous,)

(qui finissent par me faire douter du langage)

(et qui me submergent de significations)

(en noyant le réel au lieu de le dégager de l'imaginaire ?)

Vrombissement de machines

…

(À l'image, tout est permis, le meilleur et le pire.)

(Devant moi, le bon sens quotidien est venu rétablir)

(la démarche brisée de ma raison.)

(Les objets existent,)

(et si on leur accorde un soin plus attentif qu'aux personnes,)

(c'est qu'ils existent, justement, plus que ces personnes.)

Il fait ronronner le moteur.

…

(Les morts sont toujours vivants.)

(Les personnes vivantes sont souvent déjà mortes.)

Vrombissement de machines

…

(Je ne fais rien d'autre)

(que chercher des raisons de vivre heureux.)

(Et si, maintenant, je pousse plus loin l'analyse,)

(je trouve qu'il y a une raison de vivre)

(parce qu'il y a d'abord le souvenir,)

(et ensuite le présent,)

(et la faculté de s'y arrêter pour en jouir.)

(C'est-à-dire, justement,)

(d'avoir attrapé au passage une raison de vivre)

(et de l'avoir gardée quelques secondes)

(après qu'elle ait été découverte)

(au milieu des circonstances uniques qui l'entourent.)

(La naissance au monde humain des choses les plus simples,)

(leur prise de possession par l'esprit de l'homme,)

(un monde nouveau où les hommes et les choses)

(connaîtront des rapports harmonieux,)

(voilà mon but.)

(Il est finalement autant politique que poétique,)

(et il explique, en tout cas,)

(la rage de l'expression.)

(De qui ? De moi, écrivain et peintre.)

(Il est 16 h 45.)

(Fallait-il parler de Juliette ou des feuillages,)

(puisqu'il est impossible de faire vraiment les deux ensemble ?)

(Disons que les deux tremblaient doucement)

(en ce début de fin d'après-midi d'octobre.)

Musique douce au violoncelle

…

Vrombissement de machines de chantier

…

…

- Depuis combien de temps tu es là ?

- Moi ? Depuis 3 ans. - Tu viens d'où ?

- D'Algérie.

- Tu te plais davantage qu'à Alger ?

- Non. - Non.

Tu as des sœurs ? Des frères ? - J'ai une sœur et un frère.

- Et tes parents ? - Ils sont chez moi.

- Que fait ton père ? - Il est dans l'aviation.

- Et ta mère ? - Ma mère, elle travaille pas.

- (Dans cette image se rejoignent 3 civilisations :)

(la civilisation des loisirs,)

(la civilisation des porte-clés)

(et la civilisation du cul.)

(Si, par hasard, vous n'avez pas de quoi acheter du LSD,)

(achetez la télévision en couleur.)

- C'est là. - Mais…

- Quoi ? Tu savais pas ?

- Je croyais que c'était 15 000 pour toute la nuit.

- 15 000 pour toute la nuit ? Tu es folle ?

- On rentre ? C'est ouvert. - Oui, d'accord.

Claquement de porte

Ho ho ?

Rires

Ho ho ?

…

Il est pas là.

- Je pensais à des choses, j'ignore comment elles me sont venues.

C'est grand, ici.

- Oui.

- Encore une salle de bains. - Ho ho ?

Johnny ?

Johnny ? - La pensée s'accorde à la réalité

ou elle la met en doute.

Mettre en doute.

Où est ton type ?

Claquement de porte

- Hello. - Hello, Marianne.

Ça va ? C'est ton amie ?

- C'est Juliette.

- Hello. - Hello.

- Marianne, j'ai un petit cadeau pour toi.

Déshabillez-vous ici. Mettez-vous à l'aise.

- Qu'est-ce qu'il a dit ? - On se déshabille ici.

- Je la mettrai pour partir. - Tu l'as eue où ?

- Chez Vogue.

- Pas mal.

Tu connais Paco Rabanne ? - Non. C'est quoi ?

- Des robes entièrement en paillettes de couleurs métallisées.

C'est très drôle. Pour sortir, évidemment.

- Je suis un correspondant de guerre à Saïgon

pour le Arkansas Daily.

J'en ai eu marre de toutes ces atrocités et de ce carnage,

et je suis venu ici pour respirer.

Je pourrais parler français.

Ils sont bêtes et fous, là-bas, alors…

Un Vietcong mort, ça coûte un million de dollars au Trésor américain.

Le président Johnson pourrait se payer 20 000 filles comme elles.

- J'existais.

C'est tout ce que je savais. Je pouvais pas dire autre chose.

Sifflement du robinet

…

- Tu veux une cigarette ?

- Yes.

Dis donc, ton maillot, c'est "America über alles".

- C'est le jour où on a inventé la Jeep et le napalm.

- Oui, la ville est une construction dans l'espace.

Les éléments mobiles de la cité ?

Je sais pas.

Les habitants.

Oui, les éléments mobiles sont aussi importants que les éléments fixes.

Même banal, le spectacle de la ville provoque un plaisir très spécial.

- Non, aucun événement n'est vécu par lui-même.

On découvre toujours qu'il est lié à ce qui l'entoure.

Peut-être que l'observateur de ce spectacle…

c'est moi.

Chaque habitant

a eu des rapports avec des parties définies de la ville.

Et avec quoi ?

Ah oui.

L'image qu'il en a est baignée de souvenirs et de significations.

La clarté physique de cette image.

Paris est une ville mystérieuse,

asphyxiante,

naturelle.

- Pourquoi elle ne vient pas ?

- Viens, Juliette.

- Donnez-lui ça.

- Qu'est-ce qui se passe ? Il est fou ?

- Tiens, ça l'amuse plus quand on ne regarde pas.

- Très bien, les filles.

Vous pouvez marcher.

Marianne, arrête-toi.

Tourne-toi.

Montrez-moi votre dos.

Vrombissement de machines de chantier

…

Viens par là, Marianne.

Tu peux enlever le sac.

Dis à ta copine qu'elle aussi.

- Tu peux l'enlever, maintenant.

- Tu nous rejoins, Juliette ?

- Viens, Juliette. - Non, pas ça.

- Ça fait rien. Moi, je vais le faire.

- Elle a rien d'autre à dire ?

- C'est une chose étrange

qu'une personne

qui se trouve en Europe

le 17 août 1966

puisse penser à une autre qui se trouve en Asie.

Penser, vouloir dire…

Ce ne sont pas des activités comme écrire, courir ou manger.

Non.

C'est intérieur.

Elle fredonne.

…

Si quelqu'un me demande de continuer cette chanson ?

Oui, je pourrais continuer.

Quelle sorte de processus représente ce…

ce savoir que l'on peut continuer quelque chose ?

Je ne sais pas.

Par exemple, je peux penser à quelqu'un qui n'est pas ici,

l'imaginer…

ou alors l'évoquer, brusquement, par une remarque.

Même s'il est mort.

Par exemple, je déclare…

j'ai chaud.

Non, plutôt : je suis impatiente.

- "America über alles".

Coups de feu

…

- Je comprends ce que c'est, le processus de la pensée.

…

Un effort d'imagination.

L'examen d'objets réels.

Dire quelque chose. Vouloir dire quelque chose.

Oui, peut-être ce sont les formulations de la vie musculaire

et nerveuse.

Par exemple, je dis :

je veux aller chercher Robert à l'Élysée-Marbeuf.

Et maintenant, j'essaie de le penser,

sans paroles.

Ni à voix haute, ni à voix basse.

- Vous attendez quelqu'un ?

- Oui, ma femme.

Et vous ?

- Moi, j'attends quelqu'un, mais je ne sais pas s'il va venir.

C'est à elle que vous écrivez ?

- Non, c'est pour moi.

- Vous avez du feu ?

Merci.

Dommage, il pleut. - Oui.

- Il n'en fut pas ainsi sous la direction du camarade Lénine.

Il lit en italien.

…

- "Léon Pellet, déménagements, transport, excursions,

"108, rue Joubert-Philips, près du cimetière.

"Téléphone : 2 95."

Il lit en anglais.

…

"L'eau des fontaines coule, grave comme la bouche d'un chien.

"La rose m'intimide, elle ne rit jamais."

"'Purifie-toi, étranger.'

"'J'entrerai pur', dit Démétrios.

"Avec ses cheveux trempés dans l'eau,

"la jeune gardienne de la porte lui mouilla les paupières

"puis les lèvres et les doigts."

"Au cœur des belles Pyrénées,

"le département des Hautes-Pyrénées offre le choix le plus varié.

"24, rue du Quatre-Septembre, Paris 2e.

"Téléphone : 742 21 34."

"'J'ignore quels seront les moyens employés

"'pour prévenir les coups des aliénés.'

"Nikita Khrouchtchev."

"'J'irai travailler à Paris dans 1 an ou 2', dit-elle.

"C'était comme si Mrs Calendar avait le pouvoir"…

- Vous n'avez rien d'autre à me dire ?

- Non, pas spécialement.

Et vous ?

- Vous voulez que je vous dise ce que je suis en train de faire ?

- Vous me l'avez dit : vous écrivez.

- Oui, j'écris.

C'est très spécial.

Je capte les messages de l'au-delà.

Oui, oui.

J'ai vu un film où il y avait un type qui faisait ça : Orphée.

Redites-moi ce que vous m'avez dit à propos de la pluie.

- Que j'aimais bien la pluie.

- Non, vous n'avez pas dit ça.

- Oui, je vous ai pas dit ça.

- Vous m'avez dit…

- Que la pluie, ça me rendait triste, c'est ça ?

- Vous trouvez pas que c'est banal à dire ?

- Non, parce que la pluie ne rend pas triste tout le monde.

- Dites-moi quelque chose d'autre que vous trouvez intéressant.

Au cinéma, on n'arrive pas à parler vraiment.

C'est ce que je voudrais faire avec vous.

- Vous voulez parler vraiment avec moi ?

- Seulement parce que vous êtes une inconnue.

J'aime bien parler avec l'inconnu.

- Oui, parlez.

- Est-ce que vous savez ce que c'est que parler ?

- Parler, c'est dire des mots.

- Et "dire des mots", qu'est-ce que c'est ?

- Dire des mots, c'est parler,

pour dire des bêtises ou des choses très bien.

- Par exemple, tous les 2, comment pourrait-on parler ensemble ?

Mais vraiment parler, en nous engageant totalement.

- Prendre un sujet intéressant et parler,

discuter sur ce sujet.

- Bon, on va parler du sexe.

- Toujours le sexe.

- Vous avez peur ? - J'ai jamais peur.

- Moi, je crois que vous avez peur.

- Si vous voulez, mais je vous dis que j'ai pas peur.

Pourquoi j'aurais peur ?

- Pourquoi est-ce que le sexe fait toujours peur aux gens, d'ailleurs ?

- Mais moi, il ne me fait pas peur.

- Par exemple, je vais vous demander de dire une phrase,

et je suis sûr que vous allez refuser.

- Dites-la.

- Mais vous allez la dire ? Promettez.

- Ça dépend de la phrase, si elle me plaît ou pas,

si elle est intelligente ou pas.

- Vous voyez que vous avez peur. - Non, c'est pas une question de peur.

- Bon, je vais vous la dire.

Mon sexe est placé entre mes jambes.

- Et… ? - Allez, répétez.

- Mais je suis pas à l'école.

- Mais vous m'avez dit que vous n'aviez pas peur du sexe.

- Non, je n'ai pas peur. - Alors dites cette phrase.

- Pourquoi dire cette phrase ? C'est absurde.

- C'est aussi simple que d'allumer une cigarette.

- Si j'allume une cigarette, c'est que j'ai envie de fumer,

mais dire une évidence aussi banale, c'est pas la peine.

- Non, pardon.

Vous avez un sexe, des yeux, des épaules.

- Oui. - Pourquoi ne pas en parler ?

- Parce que je parle pas de mes yeux, de mes épaules, de mon sexe.

- Vous avez tort. Ils sont très jolis, vos yeux.

- Je m'en fous. - Votre bouche aussi.

- Je m'en fiche.

- Tiens, le type, en face, c'est pas le Prix Nobel ?

- Ivanov ?

Peut-être. - Il lui ressemble.

- Qu'est-ce que ce sera, la morale du communisme ?

- Je pense que ce sera la même chose que maintenant.

- Oui, mais c'est-à-dire ?

- Faire attention les uns aux autres,

travailler pour son pays,

l'aimer.

Aimer les arts,

la science.

- Mais alors, quelle sera la différence ?

- Avec le communisme, ce sera plus facile à expliquer.

- Ah oui, je comprends. C'est l'argent.

C'est un bien grand mal,

puisqu'on commence à évaluer sans s'en apercevoir.

Je peux vous poser une question ? - Oui.

- Doit-on être honnête avec soi-même ?

- À votre âge, absolument.

- Et au vôtre, alors ?

- À mon âge ?

Autant que possible.

- Non, non.

Toujours.

- C'est vrai.

Il faut toujours être attentif,

sentir l'ivresse de la vie.

- J'ai encore une question. - Allez-y.

- La poésie forme ou bien décore-t-elle seulement ?

- Mais tout ce qui décore la vie est formation.

- Vous avez parlé d'une ivresse. C'est la bière ou la vodka ?

- Ni l'une, ni l'autre.

Sans rien.

- J'ai jamais essayé ni l'une, ni l'autre.

Qu'est-ce que c'est, l'ivresse de la vie ?

- Je crois que vous,

vous savez ce que c'est.

- Moi ?

Oh non, non.

J'ai souvent le cafard, je pleure…

C'est une honte.

Vous avez pas le temps d'en parler ? - Mais si.

- Remarquez, il vaudrait mieux le faire par écrit.

Mais par écrit, ça irait encore plus mal

que maintenant.

Vous pouvez ne pas me regarder ? J'ai honte, mais je dois le dire.

Vous êtes le seul à pouvoir me conseiller.

- Pourquoi moi ?

- Je sais pas.

- Pourquoi moi ?

- Je sais pas.

- Vous n'avez pas de camarades ?

De maîtres ?

De parents ?

- Si, j'en ai.

- Ce ne sont pas de mauvaises gens ?

- Non, il y en a qui sont bons.

- Et intelligents ?

- Oui, "intelligents".

- Alors pourquoi moi ?

Vous avez lu mes livres ?

- On nous les explique en classe, mais je n'ai pas beaucoup lu.

- Alors vous ne trouvez pas que c'est étrange

que ce soit à moi, justement, que vous voulez parler ?

- Je croyais que vous étiez plus courageux.

- Il ne s'agit peut-être pas de courage,

mais de compétence.

- Alors il vaut mieux par écrit.

Je vais m'en aller.

- Qu'avez-vous fait de la journée, puisque vous êtes si fort ?

- Ce matin, j'ai travaillé.

- Où ça ?

- Mon garage.

- Il est à vous ? - Non, il n'est pas à moi.

- Alors pourquoi vous dites "mon" ?

- Au garage. Vous avez raison.

- Vous ne m'écoutez pas.

- Si.

- Non.

Comment vous savez que c'est un garage ?

On ne s'est pas trompé de nom ? C'est pas une piscine ou un hôtel ?

- Oui. Ça pourrait aussi s'appeler

autre chose, oui.

- Qu'est-ce qui fait que les choses portent un certain nom ?

- Parce qu'on les leur donne.

- Et qui leur donne ?

Vous connaissez bien le monde, mais vous connaissez-vous vous-même ?

- Pas très bien, non.

- "Le visage de Gilbert s'était légèrement crispé.

"Martine s'en aperçut

"et elle rougit."

"Si le succès hongrois consacré par le dualisme

"est un événement intérieur,

"la naissance de l'Allemagne intéresse l'Europe,

"plus spécialement Napoléon III." - Ce sera quoi ?

- Un autre œuf mayonnaise et une mousse au chocolat.

"Malgré moi, les doigts de mes mains s'agitèrent follement.

"'Ça y est, il va parler', dit une voix.

"L'eau s'arrêta de couler, on m'enleva le chiffon.

"Je respirai.

"Je voyais les lieutenants et le capitaine,

"cigarettes aux lèvres, frapper sur mon ventre

"pour me faire rejeter l'eau absorbée."

"Toutefois, la pensée n'est pas seulement,

"comme recherches et questions dirigées sur le non-pensé,

"une aventure…"

- Et pour vous ? - Un Mystère.

- "… pensée revendiquée par l'être." - Y a pas de Mystère.

- "La pensée est, comme pensée,

"liée à la venue de l'être,

"à l'être en tant qu'il est l'inconnu.

"Déjà, l'être s'est destiné à la pensée,

"l'être est en tant que le destin de la pensée."

- Alors, tu viens ? J'ai pas que ça à faire.

Dépêche-toi.

- Pourquoi pas là ? - Il n'y a plus de place.

Un camion passe.

…

(- Il n'y a pas besoin d'événements fortuits)

(pour photographier et tuer le monde.)

*Annonce de grand magasin

…

(Retrouver le b.a.-ba de l'existence.)

- … ni quand.

Je me souviens seulement que c'est arrivé.

Peut-être que ça n'a pas d'importance.

C'était quand je marchais avec le type du métro

et qu'il m'emmenait à l'hôtel.

C'était un drôle de sentiment. J'y ai pensé toute la journée.

Le sentiment de mes liens avec le monde.

Tout à coup, j'ai eu l'impression que j'étais le monde,

et que le monde était moi.

Il faudrait des pages et des pages pour décrire ça,

des volumes et des volumes.

Un paysage, c'est pareil qu'un visage.

On est tenté de dire : "Je vois simplement un visage…

"avec une expression particulière."

Mais ça veut pas dire que c'est une expression extraordinaire,

ni que vous allez essayer de la décrire.

Peut-être qu'on a envie de dire : "C'est ceci ou cela.

"Elle ressemble à Natacha Tchekhov.

"Ou alors c'est la sœur de Nanouk, de Flaherty."

Mais il serait plus juste de dire :

"On ne peut pas décrire cela avec des mots."

Pourtant, il me semble

que l'expression de mon visage doit représenter quelque chose,

quelque chose qui peut être détaché du dessin général.

Je veux dire

de l'espèce de forme dessinée qu'il y a sur l'écran.

Oui.

C'est comme si c'était possible de dire d'abord :

"Ce visage a une expression particulière."

Et ensuite…

Et ensuite…

"En fait, c'est celle-ci."

Par exemple,

la fatigue.

- Je demeurais dans le 16e.

Notre appartement a été vendu, on nous a collés ici.

C'est pas tout à fait pareil.

Bombardements

…

- Qu'est-ce qu'on va faire ?

- On recommencera.

…

- Ici, on se marre bien.

- Oui, on se marre bien.

Mais y a pas de jeux. - Ils devraient en mettre.

Là-bas, il n'y a que des échelles. On se casse une jambe, c'est tout.

- Le manège, ils l'ont enlevé. - Les balançoires aussi.

- Oui, on se marre bien. - Faudrait autre chose à faire.

Des planches en fer.

- Non, va chercher Solange. - Bon, bon.

- Et la clé. - Bon, bon.

- Tiens, tu es là, toi ?

- Oui, maman.

- Qu'est-ce que tu fais ? - Je fais mes devoirs.

- C'est sur quoi ? - La camaraderie.

Tu veux que je te le lise ? - Oui.

- "Cette année, dans le nouveau lycée,

"on nous a tous réunis, garçons et filles,

"ce qui fait que nous appartenons à une classe mixte.

"Oui et non, la camaraderie est possible entre filles et garçons.

"Oui, parce que certaines filles sont gentilles, franches :

"Maryse, Martine, Guilaine.

"Avec les filles, nous avons des dialogues calmes.

"'Bonjour', dis-je à Claudie.

"'Bonjour', répond-elle. 'Ça va ?' 'Oui.'

"Ensuite, nous parlons jusqu'à ne plus être d'accord.

"'Silence.' 'Oui, mais tu m'as dit ça.'

"'Calme-toi.'

"Dans le cas, j'acquiesce et nous continuons à parler.

"Ici, elle, cette camaraderie,

"est souhaitable, les filles étant gentilles.

"Avec Maryse et Roselyne, nos conversations sont sérieuses.

"'Combien as-tu trouvé au problème ?' demanda Roselyne.

"'H'"…

- Attends.

"'H'OB égale AOB.

"'Non, A'OB égale AOB' sur 2.'

"'Bon, comme tu veux.'

"Là aussi, cette camaraderie est possible et souhaitable.

"Non, parce que certaines autres sont méchantes"…

- Juliette, tu viens ? - Oui.

"Celles à lunettes.

"Dans ce cas, nous ne conversons pas calmement, on se dispute."

Elle grogne.

"'Tu es impossible.'"

Bon, allez, viens.

- Je peux continuer, s'il te plaît ? - Bon.

- OK.

Attends.

Il grogne.

"'Tu es impossible.'

"Je ne dis rien, mais je la frappe.

"Elle me lance une boule et ça s'arrête là

"parce que le professeur la punit.

"Dans le cas, la camaraderie n'est pas possible.

"Je préférerais être sur la chaise électrique, les pieds dans l'eau.

"Ces méchantes et gentilles filles sont quand même propres

"et dans l'ensemble gentilles, ce qui me calme un peu."

Tir de mitraillette

- Ouf, on est arrivés.

- "Arrivés" où ? - Chez nous.

- Et après, on va faire quoi ? - Dormir.

Qu'est-ce qui te prend ?

- Et après ?

- On se réveillera.

- Et après ? - Pareil. On recommencera.

On travaillera,

on mangera.

- Et après ?

- Je sais pas.

Mourir.

- Et après ?

- Youpi !

Maman, je peux jouer un peu ? Lire ?

- Oui, oui. - Merci, maman.

- Savoir quelque chose, c'est quoi ?

Robert, amène-moi Solange, s'il te plaît.

- Hourra !

- Montrer mes yeux ?

Il chantonne.

…

Je sais que ce sont mes yeux parce que je vous vois avec.

…

Je sais que ce ne sont pas mes genoux

car on me l'a dit.

Reste tranquille un peu, écoute.

- Bon.

- Comment je ferais, si on ne me l'avait pas dit ?

Et vivre, alors ?

Solange pleure.

Allez, donne.

…

- Je voulais papa !

- Mais voilà, écoute, on va faire dodo.

…

Tu veux pas faire dodo avec Christophe ?

…

- Si Hitler arrivait, je lui tirerais dessus.

Comment je peux dire ça ?

Parce que je l'attendrais.

Dès qu'il entre, je tire.

Tir de mitraillette

Non, je ne sais pas où il est.

Quand je ne sais pas, j'imagine.

Comment je fais pour imaginer une chose quand j'ignore où elle est ?

Non, je ne sais pas s'il existe encore.

Oui, peut-être que je confonds la réalité et la pensée.

Oui, je serais tenté de dire ça.

Que puisqu'il n'existe pas toujours d'objet réel…

qui puisse garantir…

la vérité…

la vérité de nos pensées.

Ce n'est pas le réel que nous pensons…

c'est un fantôme du réel.

- Quoi ?

- Pas sûr.

- Les enfants dorment.

- Ah bon ?

- Se définir en un seul mot ?

Pas encore mort.

"L'homme d'avenir a une intelligence pratique supérieure.

"Cette intelligence comprend aussi la faculté de jugement

"et l'étendue des informations.

"Richardson, Henry et compagnie

"ont trouvé parmi 2 589 employés

"travaillant pour les sociétés qui forment leur clientèle

"une note en intelligence pratique de 84 points chez les cadres,

"de 78 points chez les contrôleurs et les contremaîtres

"et de 74 points chez les mécaniciens et manœuvres.

"L'homme d'avenir a confiance en lui, il est sans agressivité."

C'est toi qui as souligné ça ? - Oui.

- "L'homme d'avenir est prêt à admettre ses problèmes

"et à reconnaître ses fautes.

"Un tel homme ne craint pas de dire 'je ne sais pas'.

"On a le sentiment que seuls les gens sûrs d'eux

"peuvent admettre un échec."

Je suis pas d'accord.

- T'as qu'à lire autre chose, si ça te plaît pas.

- Tu sais la différence qu'il y a entre l'amour vrai et le faux ?

- Non. Quoi ?

- Le faux, c'est quand je reviens à moi.

Le vrai, c'est quand je change, que la personne aimée a changé.

- Tu trouves que j'ai changé ?

Je suis fatigué, c'est tout.

- Non. Pas toi, moi.

J'ai changé, mais je reviens à moi.

Alors qu'est-ce que c'est ?

- Je sais pas.

- Puisque tu sais pas, donne-moi une cigarette.

(- J'écoute la publicité sur mon transistor)

(grâce à E.S.S.O.)

(Je pars tranquille sur la route du rêve)

(et j'oublie le reste.)

(J'oublie Hiroshima, j'oublie Auschwitz,)

(j'oublie Budapest, j'oublie le Vietnam,)

(j'oublie le SMIG, j'oublie la crise du logement,)

(j'oublie la famine aux Indes.)

(J'ai tout oublié, sauf que, puisqu'on me ramène à zéro,)

(c'est de là qu'il faudra repartir.)

Sous-titrage : Éclair Media

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