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Neuf heures et demie du soir. Au mois de juin.
A Montrouge dans la r�gion parisienne.
Il est un peu effrayant! Tu nous sors de ces histoires,
et surtout de ces jugements!
Tu es bien s�r que tu ne t'es pas pay� notre t�te?
Je te I'affirme. Vois-tu, mon vieux, je suis devenu trop raisonnable.
Mais tu crois?
Oh! je ne m'en vante pas!
C'est m�me tout ce dont je me plains.
Ch�re petite h�tesse, vous nous avez fait faire un diner.
Oh! oui, le souffl� �tait compl� tement br�l�
Ch�re h�tesse Bien. Tu vois, il ne veut pas t'appeler Maniche.
Mais si! seulement, �coutez vous aimez follement ce nom-I�? Maniche
Mais oui c'est tr�s joli, Roma niche, Maniche. Non, tu ne trouves pas?
Oh non, je trouverais cela plut�t tr�s laid.
Ah! - Ah! Maniche?
Maniche, c'est laid?
II me semble. Je me trompe peut �tre.
Tu ne voudrais tout de m�me pas I'appeler Romaine?
Romaine est tr�s charmant.
C'est un nom de salade! - Oooooh!
Puis, c'est pr�tentiard. - Ah! Pas du tout!
Romaine
Je connais peu de noms qui aient plus de gr�ce, ou plut�t d'�l�gance.
Et il va tr�s bien � ce petit. visage pur... et fier!
Voil�!
II t'en met plein la vue, le grand Ma^itre, hein!
Voil� ce que j'ai toujours pens�! Je suis fi�re!... Mais oui!...
Et ma fiert� se lit sur mon petit visage.
Et le nom de Romaine me va � mer veille. Parfaitement!
Je te prierai m�me, mon cher,
de noter dans un coin de ta m�moire tout ce que vient de dire ton ami.
Je ne te demande pas de m'appeler Romaine,
je n'aime pas les sacrifices.
Mais tu voudras bien, � I'avenir, tenir un peu compte de ma fiert�!
Voil�,
je sors fi�rement. Avec mon petit visage si fier!
Elle est exquise, ta femme!
Ce n'est. pas moi qui te contredirai.
si jolie une gr�ce enfantine - Oui,
une vraie gosse! Et tordante, hein!
Dans les vadrouilles, elle n'a pas sa pareille.
Je I'ai vue des soir�es enti�res faire rire tout le monde...
mais aux larmes!
Du reste, les amis I'aiment beaucoup. Quand on a dit Maniche
Elle ne ressemble pas du tout � sa soeur!
Oh si. Il y a quelque chose dans les yeux
Oui, peut-�tre. De quoi est-elle morte, la pauvre Ang�le?
Ah! oui.
J'�tais en tourn�e. Elle a beau coup souffert?
Non, pas trop. C'est all� tr�s vite.
Mais ta petite femme est solide, elle?
Elle n'a pas non plus de bien fameux poumons.
C'est vrai?
Oh! On la suit de tr�s pr�s! Elle n'a aucune l�sion!
D'ail leurs, elle va tr�s bien cette ann�e.
Elle a bonne mine.
Voulez-vous un petit cigare?
Merci. Je ne fume pas le cigare.
Je vous approuve.
D'autant plus qu'ils sont tr�s mauvais, nos petits cigares.
Je ne vous offre pas une cigarette?
Mon vieux caporal
Comment Pierre, tu n'as pas vers� un verre de liqueur au Ma^itre?
II n'en veut pas.
Ma^itre!
Vous avez fini? - Non.
Prenez garde, je vous appelle Madame!
Ca n'a aucun rapport. Vous �tes un ma^itre, vous, un vrai.
C'est reconnu!
Et aux quatre coins du monde!
Pouce! Je vous en prie.
Bien, bien Monsieur Blanc, un petit verre de kirsch!
Ou de fine?
Non, pas de liqueurs pour Mon sieur Blanc.
Pour une fois, Monsieur Blanc!
Cher ami, un petit verre de kirsch et nous trinquerons!
Alors!
Et quand nous aurons trinqu�,
moi je boirai encore trois ou quatre petits verres de kirsch.
Cher ami, � votre gloire!
Romaine, � votre bonheur! Et au tien, mon cher vieux.
C'est la m�me chose.
A ta sant�, Marcel. Et puis du fond du coeur!
Je le sais.
Tu sais, j'ai dit � Marcel que tu �tais une pianiste
des plus pr�sentables.
Pierrot, c'est une vraie m�re d'actrice!
Oh! Pardon, si je ne croyais pas que
Mais je ne te d�courage pas!
Toute blague � part, elle peut jouer avec toi notre sonate Marcel Tiens!
Tu es b�te
Et sans te g�ner! - Tu es fou
Eh bien, � la rentr�e, il faut que vous veniez diner chez moi.
Et on fera de la musique, et encore de la musique
Bah! Tu oublieras.
Jamais de la vie
On ne te voit. jamais depuis que nous sommes mari�s!
C'est la premi�re fois que tu passes un moment avec nous.
Ce n'est pas ma faute, j'ai une vie impossible.
Je le regrette, je t'assure, de ne pas voir mes vieux amis.
Oh! �a, je n'en doute pas.
Et puis, le travail Tu travailles toujours autant?
Les mauvaises habitudes.
Ah, on peut dire qu'il ne I'aura pas vol�e sa gloire!
Tu as travaill� aujourd'hui?
Pour changer.
Quoi? Du Bach?
Non, pas tous les jours!
Ah, son Bach. Jamais un violoniste n'a jou� le Back comme cet �tre-I�!
Quel malheur que tu n'aies pas pu venir chez Colonne en avril!
Le malheur est petit!
J'�tais gripp�e, je toussais comme une infortun�e!
Ah, ces deux concerts
Pierre est rentr� � je ne sais plus quelle heure, et si �mu!
II m'avait donn� la chair de poule! Quel triomphe!
Et lui affectueux, �patant comme toujours.
Il s'est approch� de mon pupitre d'officier d'administration
Quoi?
Bien, de premier violon d'orchestre de premier violon � vie
C'est que tu le voudras bien, vieux flemmard!
Oui, oui, oui! Ca va! Ca va!
Et I�, devant une salle en d�lire, il m'a serr� les deux mains
longuement
Avec toute ma sinc�rit�.
Oui.
Et quand il a eu fini de saluer, on est parti ensemble
� pied, comme autrefois. On est all� chez lui.
Et pendant. tout le trajet,
il m'a expliqu� qu'il �tait le plus malheureux des hommes.
Tu exag�res.
J'exag�re? Tu m'as dit. que les femmes t'avaient tout vol�...
la po�sie, la jeunesse...
Il a une m�moire, cet animal.
Je revenais d'une tourn�e assez lugubre... solitaire.
C'est vrai? Vous avez �t� d�pouill� de tout cela?
Va! II a toujours �t� le m�me! Mais si... vieux tourment�...
Avant qu'on lui ait barbot� sa po�sie et sa jeunesse,
Dieu sait ce qu'on ne lui avait pas fait!
Menteur
Tu en auras encore des ma^itresses, va!
Je I'esp�re.
Les femmes I'adorent!
Quelle b�tise! Enfin, quel emploi des mots
Je ne te I'ai pas toujours dit?
Ecoute, Pierrot, tu as raison de boire du kirsch,
mais tu as tort de ne pas en offrir aux autres!
Oh, tu as bu bien assez, ma petite!
Mais ceci, d'abord, est inexact. Et puis, tu as un invit�, je crois.
Oh pardon, mon vieux! Oh alors, je te demande pardon.
Mais je n'en veux plus.
Ah! si si si! tu as reconnu qu'il �tait. bon! Tiens!...
Qu'est-ce que je disais donc, moi? Je ne sais plus!
Oui la sonate de Brahms. Tu ne I'aimes plus, hein?
Je ne I'aime plus?
Tu dois trouver �a pompier, � pr�sent!
Tu es fou!
On la joue, Maniche et moi
Oui. C'est notre grand morceau.
Ah, tu comprends, cette sonate-I�, elle �voque toute notre jeunesse,
� Marcel et � moi, au conserva toire.
C'est une page merveilleuse Et je ne peux pas la jouer sans y sentir...
une sorte de confidence amoureuse.
C'est peut-�tre une vue de I'esprit, mais
Ah! je te demande pardon de rigoler comme un imb�cile.
C'est trop b�te!
Tu comprends, de parler du Conser vatoire, malgr� moi
�a m'a rappel� le coup du cin�...
quand on est all� se faire embaucher tous les deux au cin� saint-Martin.
Ah! oui
Oh, c'est une histoire crevante!
Tu comprends, au Conservatoire, on n'�tait pas riches.
Alors, il se montait un cin�, le cin� saint-Martin,...
on a eu le tuyau et.
on s'est pr�sent�s tous les deux pour se faire engager.
Non mais, je te I'ai racont�...
pour se faire engager comme pre mier et second violon
Au choix! - Oui, oui, au choix!
Alors, n'est-ce pas, nous audi tionnons devant le patron,
une vraie moule, et devant le chef d'orchestre.
Et pour moi, �a va tout seul! "Excellent musicien" dit le chef.
Allez, bon, je suis engag�!
Mais quand �'a �t� le tour de Marcel
c'est tout juste si I'on a �cout� vingt mesures.
Ils n'ont pas voulu de moi � aucun prix!
A aucun prix, tu entends! Pas s�rieux, celui-I�! Rien � faire.
Ils I'ont fourr� dehors comme un malpropre!
Comme c'est dr�le!
Allez! du balai!
Un type qui, deux ans apr�s, devenait I'�l�ve favori de Kreisler
balay� du cin� saint-Martin!
Ah, quelle belle histoire! Vous venez de rire comme un gamin!
Devant de vieux souvenirs! C'est de la joie d'autrefois.
Votre petite demeure est aussi plaisante
du dehors qu'� I'int� rieur.
Ca manque d'enfants.
Quoi?
II y avait longtemps! Elle aurait voulu une ribambelle de gosses.
Non. Un enfant. Peut-�tre deux. C'est tr�s important.
Ben., moi, je m'en passe tr�s bien. Hein, tu comprends �a, toi?
Les enfants j'avoue que
II n'y a pens� que pour ne pas en avoir.
Ah! sacr�e Manichette!
M�me sans prog�niture, vous �tes des gens tr�s heureux. Particuli�rement.
Le savez-vous, au moins?
Ca y est
Qu'est-ce qui te prend?
Marcel Blanc entre dans les ruminations!
Marcel Blanc pense tout d'un coup. J'ai rat� toute mon affaire,
j'aurais d� avoir la vie de mon ami Pierre Belcroix.
Ecoute, Pierre
Devenir premier violon aux concerts Colonne...
et habiter au fond de Montrouge! Ce n'est pas exact?
Je constate que tu es un homme heureux. Est-ce la v�rit� ou non?
Ben, je suis heureux parce que j'ai ma nature
La mienne n'est pas gaie.
Elle est comme tu I'as faite.
On m'a aid�.
Une belle dame, tr�s cruelle?
Elle, apr�s d'autres.
Elle n'a pas �t� cruelle!
Mais ce qu'elle �tait belle!
Tu la connais?
Oui enfin tu m'as pr�sent�.
Quand �a?
II y a deux ans, � la gare saint Lazare...
le jour o� vous �tes partis pour ta tourn�e d'Am�rique.
Ah c'est vrai
Pierre est revenu fortement impressionn� par vos valises.
Oh! ces mallettes Innovation! II y en avait. une triangulaire!
Qu'est-ce que tu peux bien y mettre? D'ailleurs, parlez-moi d'un d�part!
Monsieur, dans un manteau un manteau fait aux Indes par des Ecossais...
Idiot!
Le valet de chambre de Monsieur, astiqu� comme une botte...
portant les deux violons de Monsieur comme le saint-sacrement!
Pauvre Zambeaux!
Et I'amie de Monsieur Elle �tait jolie, vraiment.?
Madame, I'amie de Monsieur? Un d�lice!
Longue, mince comme une tige fragile,
avec des jambes et des mains Et ces yeux!
et ce sourire I qu'elle necessait d'offrir � Monsieur...
qui s'en apercevait � peine!
Elle I'a offert � d'autres, je t'en r�ponds!
Vieux jaloux!
Oh! je ne suis pas jaloux.
C'est vrai! Je confondais avec un autre type!
Pierrot, tais-toi un peu!
Non, je ne suis pas jaloux.
Du reste, je ne pense pas que cette femme m'ait beaucoup "trahi",
au sens que I'on donne � ce mot.
Un certain nombre de gestes, �videmment...
rien de durable. Il s'agissait de tout. autre chose.
Elle m'avait inocul� une sorte de phobie, une �pouvante...
I'�pouvante du mensonge.
Toujours, son mensonge �tait entre nous. J'en souffrais sans r�pit.
Cette fr�le, vaporeuse cr�ature d�fendait son �me secr�te
avec une constance et une fermet�!
Oh, elle m'a beaucoup donn�!
Un d�sint�ressement absolu un d�vouement � ma carri�re
presque sans bornes. Je ne lui en demandais pas tant
Pour �tre heureux avec H�l�ne...
elle s'appelait H�l�ne...
il m'e�t suffi de quelques rayons de sa sinc�rit�.
Autrement dit de I'impossible. Elle savait mentir jusque dans I'aveu.
Comment dis-tu? Jusque?
Jusque dans ses aveux.
Ah! oui
Oui. ses rares aveux, plut�t insi gnifiants d'ailleurs.
Je vous ennuie?
Pas du tout, voyons!
Je n'ai jamais remu� ce pass� que dans la solitude...
Mais ce soir, aupr�s de toi, aupr�s de vous.
Voulez-vous le trait le plus vif de notre histoire?
ce que j'ai appel� le trait d�cisif?
Ca se passe � La Havane,
au cours justement de cette tour n�e pour laquelle
tu nous as vus nous mettre en route.
Je donnais mon concert le soir et,
I'apr�s-midi, nous avions fait, une fort belle promenade en auto.
Revenant vers la fin du jour, dans une �tonnante lumi�re,
devant cette rade indescriptible,
je me penche soudain vers H�l�ne et je lui crie:
Ce soir, je jouerai la troisi�me sonate de Bach pour toi.
verstoi seule!
Veux-tu ouvrir ton �me � mon �me?
Je te la donnerai si je le peux, si Dieu veut bien me visiter...
H�l�ne touche mes doigts � peine, mais son visage rougit super bement
C'est une telle expression de gratitude,
que cette chaleur se communique � moi, p�n�tre ma poitrine comme un cordial.
J'en suis boulevers�.
A ma stup�faction, j'entrevois, une seconde,
la possibilit� du bonheur malgr� tout.
La candeur du m�le est indestructible!
Le soir, dans une grande salle de concert,
je ne me sentais pas en train.
Je joue tr�s m�diocrement la symphonie Espagnole de Lalo.
H�l�ne �tait assise, comme tou jours, au premier rang de I'orchestre.
Entre les morceaux, malgr� moi, par habitude du soup�on,
j'examinais les voisins d'H�l�ne pour voir si, parmi eux,
il ne se trouvait pas un homme capable d'attirer son attention.
Mais non, le hasard voulait qu'elle f�t entour�e de femmes, de vieillards.
J'avais remarqu� que I'avant-sc�ne de gauche
n'�tait occup�e que par deux femmes assez �l�gantes.
Tu sais ce que je suis lorsque je joue je ne ferme pas les yeux mais
je ne vois plus.
Il me serait impossible du moins je le croyais
de regarder, de distinguer dans la salle qui que ce f�t.
J'allais attaquer la s�me sonate de Bach,
j'avais accord�, je levais I'archet, quand comment?
pourquoi?
mon regard balaya de nouveau cette avant-sc�ne de gauche.
Un homme �tait entr�. Je le vis petit brun, assez beau.
Il �tait accoud� et il avait. une expression tendue, sensuelle.
son regard se fixait sur un point de la salle,
qui ne pouvait �tre que la place d'H�l�ne ou une des places voisines.
Mon coeur se comprima.
Mais une force de d�doublement que je ne soup�onnais pas
fit que je commen�ai � jouer aussit�t.
Et sans perdre conscience. Oh mais non.
Par une manoeuvre imperceptible,
je sus imm�diatement replacer H�l�ne dans mon champ visuel.
Quel dr�le d'instant! Enfin, je la tenais
J'�tais sur cette sc�ne, seul avec mon violon,
public, et � deux pas de cette femme face � face avec elle.
Et je la tenais...
mille fois mieux que du fond de la plus extraordinaire cachette.
Elle avait attendu les premi�res notes
et maintenant, elle tournait la t�te vers sa droite,
c'est-�-dire vers ma gauche, vers I'avant-sc�ne, avec lenteur,
en I'inclinant, un peu sur I'�paule.
Enfin, quelque chose se passa sur son visage.
J'aper�us une petite contraction, que je connaissais bien,
une certaine petite moue cynique.
Je peux tout revoir la gr�ce et I'audace de son attitude.
Le mouvement de la t�te s'�tait arr�t�,
et son regard et le regard de I'homme se touch�rent devant moi.
La troisi�me sonate de Bach exhalait tous ses soupirs
et ma bien-aim�e faisait I'amour avec un inconnu, � travers la salle!
Terrible!
J'ai souffert plus que je ne voudrais le dire.
Mais pas de jalousie
si H�l�ne avait �t� femme � me crier Eh bien, oui.
Cet homme a voulu mes yeux, je lui ai rendu son appel, son d�fi!
si je I'avais crue capable de cet �lan de franchise,
elle �tait pardonn�e d'avance. Malgr� I'hor reur de la chose!
Ce qui me faisait ce mal, c'�tait a certitude fulgurante de ce qui allait
m'�tre jet� � la figure l�chement, doucement! Le men songe.
Comprenez-vous, j'avais peur de ce bol de vitriol! Pendant,
que je jouais mon mor ceau, que mes mains le jouaient,
je voyais son visage mentir avec toute ma haine, je le voyais d�j�!
J'entendais sa voix chaude, pro fonde, j'�coutais les mots,
les in�luc tables mots qui formeraient le mensonge.
Dans I'avant-sc�ne, ch�ri?
mais il n'y avait pas d'homme dans I'avant-sc�ne!
J'ai failli m'arr�ter, en plein concert!
Je me suis senti chan celer.
Alors, il s'est, produit un ph�no m�ne. J'ai plong�.
Oui, exactement, j'ai plong�.
Je me suis jet� dans la musique comme on saute dans la mer.
Vous savez, le plongeon la soudaine fra^icheur de I'eau,
sa densit� qu'on perce, et son bruit, et toute votre m�moire qui
s'�chappe, qui file I�-haut avec les bulles. J'ai eu �a.
Je n'existais plus, ni le violon, ni Bach tout �tait confondu,
n'�tait qu'une seule mati�re en fusion.
Il n'y avait plus que la musique.
Il para^it que j'ai fort bien jou�.
Quand je suis remont� � la sur face,
clignotant et affreusement p�le, m'a-t-on racont�,
ils �taient tous debout, qui tr�pignaient, qui hurlaient.
s'ils avaient su. sans que je I'aie fait expr�s,
mon regard s'est abaiss� vers H�l�ne.
Elle tremblait comme une feuille,
elle n'avait m�me plus la force d'applaudir
et des larmes coulaient I'une apr�s I'autre sur ses joues si belles.
Et moi, � la vue de cette femme �mue, �puis�e...
qui me regardait avec adoration, j'ai fr�mi d'effroi.
Mais tu I'as interrog�e?
Oui
Eh bien, qu'est-ce qu'elle t'a dit? - Voyons, Pierre!
Mais enfin, tout. de m�me!
Mais elle a prononc� exactement la phrase que j'attendais!
sinon, que vaudrait ma petite anecdote?
Et apr�s?
Oh! apr�s,
c'est sans int�r�t. Un retour affreux � Paris une autre tourn�e
affreuse et un peu plus tard je repartais seul...
pour I'Allemagne, I'Orient
Ah, si je te ressemblais, tiens, je lui tordrais le cou � celle I�!
C'est moi?
Elle t'a �cout� avec des yeux tout ronds!
Elle te suivait, elle te regardait comme �a!
C'�tait pire qu'� La Havane, je te le jure!
Je ne pensais pas � lui
Non, bien s�r.
Non, pas exactement � lui.
J'essayais de me repr�senter les...
les sentiments des femmes qui ont �t� amoureuses de vous
Les pauvres
Je ne les plains pas.
Il ne faut plaindre personne dans ces affai res-I�!
Mais tout de m�me
J'ai toujours �t� la victime! Je vous I'affirme!
Une victime
J'ai �t� la victime.
Enfin, une ma^itresse quand vous la quittez
ou qu'elle vous a quitt�, elle est plut�t amoch�e? Non?
Ca doit �tre ton chauffeur, �a?
Oh je ne crois pas.
Mais non, b�te, c'est Christiane Pierre
oui au fait!
C'est une cousine � moi, qui habite avec sa m�re, � deux pas d'ici.
Elle est amoureuse folle de Pierre
Ah! Maniche
Alors, elle vient sous les pr�textes les plus vari�s. C'est tr�s dr�le.
Ecoute, Maniche, tu n'as pas le droit de dire
Non, mais c'est une charmante fille.
Elle aime Pierrot d'un amour sans espoir.
Je te r�p�te, mon petit
Va vite la chercher! Elle est capable de filer.
Oui! C'est que c'est vrai!
Elle est d'une timidit�!
Ah! celle-I�, vous pourriez I'emmener sans crainte � La Havane!
Elle ne regarderait que vous.
Du matin au soir, elle vous regarderait le fond de I'�me!
Fixement. Et �a ne vous amuserait, pas du tout.! Avouez
C'est tout le probl�me.
Autre genre d'emb�tement. N'est-ce pas?
En somme, vous m'aurez d��ue, vous!
Parce que?
Parce que je vous ai demand� de jouer du violon
et que vous n'avez pas voulu.
Ma ch�re petite Romaine, j'aurais �t� au-dessous de tout!
Je me sens tout d�tendu. Cette soir�e a �t� trop amicale trop agr�able!...
C'est vrai!
Du reste, il est entendu qu'� mon retour vous venez chez moi et que
Alors, vous comptez nous offrir une soir�e odieuse, infecte?
Comment?
Oui, puisque les soir�es agr�a bles vous privent de vos moyens.
Romaine, je vous fais une pro messe solennelle! Vous avez droit
� une s�ance � une vraie s�ance de musique chez moi,
I'apr�s-midi le jour qu'il vous plaira.
A la seule condition de me pr�venir la veille!
C'est tr�s gentil, et j'en suis touch�e.
Je pars apr�s-demain pour Evian Eh bien, d�s que
Eh bien alors, demain.
Quoi?
Oui, je choisis demain! - Ah! non.
Ainsi, quand vous faites une promesse solennelle
Mais je pars!
M'avez-vous dit qu'en vous pr� venant la veille
Bon! bien! soit! C'est entendu.
Vous �tes d�loyale, comme il convient
voulez-vous demain, quatre heures?
Je suis � vos ordres.
Quatre heures.
Vous me pr�parez une de ces journ�es
Enfin, tant pis ou plut�t, tant mieux.
Eh bien? Christiane?
Oh ben partie. Elle n'a jamais voulu venir.
D�cid�ment, les femmes sont idiotes Dans un sens ou dans I'autre.
Mon vieux Pierre, qu'est-ce que tu fais demain � quatre heures?
Je dois avoir une le�on Oui, je donne une le�on chez Gaveau...
Pourquoi?
Je voulais que vous veniez chez moi, pour faire de la musique...
enfin j'aurais essay� de jouer un peu...
Ben tu penses bien! Je l�che tout!
C'est tellement gentil
Malheureusement, demain, moi je ne peux pas.
Comment.?
Mais demain, � quatre heures, vous ne...
Je suis d�sol�e, vous savez! C'est si charmant de votre part.
Excusez-moi.!
Mais enfin! Mais qu'est-ce qui se passe, demain?
Je n'ose pas le dire.
Bon, ben si Quoi?
J'ai rendez-vous chez mon coiffeur.
Tu es folle! Tu vas le ficher en I'air!
C'est impossible Non, Pierrot, c'est trop compliqu�...
Il faut retenir cet homme des jours � I'avance...
Mais, Maniche, tu te moques de nous! - Mais non!
si maintenant je me d�commande Tiens,...
demande au grand Ma^itre, qui conna^it les femmes,...
si ce n'est pas s�rieux un rendez-vous de coiffeur,
Enfin, �coute, mon petit
Je suis d�sol�e vous savez!
Pas du tout.! Je comprends tr�s bien
Ca, par exemple
Tu sais, mon vieux, il vaut mieux remettre cette petite r�union.
Je n'avais pas r�fl�chi. N'est-ce pas, demain,
c'est la veille de mon d�part... J'aurais �t� vraiment bouscul�!...
Je vais vous demander la permission de me sauver.
Tout de suite?
Tu peux bien rester encore un instant.
Malheureusement, il faut que j'aille me mettre en habit
A cette heure-ci?
Je suis oblig� de para^itre � une soir�e.
Ah, ce mondain
Au revoir, ch�re amie! - Ch�re amie
Non Romaine ch�re Romaine.
Et je vous remercie mille fois. Ces heures ont �t� d�licieuses si intimes.
Ben, gr�ce � toi! C'est. nous qui te remercions!
Oh, si... N'oubliez pas votre promesse!
Ah? Non, non - Promesse solennelle!
Certainement. - Quelle promesse?
II s'agit. de musique. - Ah! Ah!
Au revoir, mon vieux.
Mais je te raccompagne! - Ne te d�range donc pas.
Tu plaisantes, mon cher vieux Ton pardessus est par I�, Pierre dans
I'entr�e, avec ton chapeau et ton...
Tiens! Voil� pour toi.
Qu'est-ce que c'est, mon Dieu?
Ben ce sont des roses.
Oui, je vois des roses rouges des merveilles
De la part de Marcel. Elles �taient dans la voiture.
Elles sont trop belles. oh!
Alors, je te prierai de le remercier.
Oh, celle-I� qui est cass�e
N'est-ce pas, Maniche? Tu n'oublieras pas de le remercier.
Naturellement! Je ne suis pas une impolie!
Oui, mais pas dans huit jours!... Demain... Tu m'entends?
Bien, bien demain.
Je n'ai jamais vu des tiges pareilles.
Mais o� va-t-on pouvoir les mettre, ces roses?...
Il faut vider le porte-parapluies!
Tu vas un peu fort, tu sais!
Je vais fort? - Oui!
II avait m�me I'air de la trouver saum�tre.
Mais tu m'ennuies, Pierre!
Quand on habite au bout du monde
et qu'on a rendez-vous faubourg saint-Honor�
Maniche, tu me conc�deras
Rien du tout! "Monsieur Marcel Blanc" n'avait qu'� jouer du violon.
Je le lui ai demand� bien poliment
Quelle enfant!
Pourquoi?
ce que je peux �tre fatigu�, moi! Je n'ai plus de jambes.
Oh, Pauvre Pierrot.
On va aller se coucher! Je suis crev�.
C'est vrai! Tu n'as pas bonne mine.
Je vais dormir un de ces coups!
Oui, Pierrot, chou, il faut. te reposer.
Ma petite Maniche! - Pi-ou! Pi-ou!
En a-t-il des beaux cheveux, mon Pierrot!
Aie! Oh! mais dis donc, toi I
II faut que je te fasse du mal! Tu entends?... du mal...
Mais tu m'en fais!
Oh! non pas du comme �a! Du vraidu douxdu grand
Ma petite Maniche
Du que tu sentiras partout du que tu sentiras tout le temps!
Petite Maniche que j'adore!
Tu en voudrais du mal? du bon mal? Non, tu n'en voudrais pas!
Viens, Maniche
Tu n'en pouvais plus;
I�-dessus, je te dis qu'il fau drait bien que jete fasse du mal
Viens! Tu ne veux pas venir?
si Je veux bien.
Laisse-moi prendre mon bouquet!
Chou ch�ri tu viens? - Voil�! Tu es dr�le, tu sais
C'est beau je n'avais pas droit � cela...
je n'avais vraiment aucun droit � cela.
Je vous remercie!
soyez tranquille m�me si je le voulais je n'ai jamais...
su dire ce que je sentais!
Pierre avait raison. Vous �tes une musicienne.
Qu'est-ce que vous faites ici?
Vous recommencez!
Ici, toute seule.
Pourquoi, hier soir, avez vous maniganc� ce t�te-�-t�te?
Vous ne voulez pas r�pondre?
Vous croyez que j'aurais pu jouer cette sonate de Brahms devant Pierre?
Evidemment - Comme cela?
Pourquoi pas
Eh bien, non; ces instants cette musique que vous m'avez donn�s...
je les garderai comme un souvenir
Personnel?
si vous voulez. Comme un souvenir � moi.
Cette heure de musique restera un de mes souvenirs les plus...
enfin les meilleurs et rassurez-vous, mon cher,
vous n'�tes pas le premier homme chez qui je sois all�e toute seule...
Ah, non? - Non.
J'ai de gentils camarades.
Ah! Vous avez des camarades - Exactement.
C'est. la phrase que je pr�f�re.
Ce violon c'est d�licieux!
Vous devez coucher avec tout le monde, vous!
Vous auriez pu finir ce passage
N'est-ce pas?
Mais, vraiment, que vous importe? - Enfin, c'est la v�rit�?
Dites! Que je suis b�te! Ma candeur est grande comme le monde!
J'�tais dr�le, n'est-ce pas, hier, m'attendrissant...
sur la petite bicoque � Montrouge, sur ce coin de puret�?
Cher ami, je ne vous ai vraiment fait aucun tort.
Petite dame ravi d'avoir pu vous �tre agr�able,
mais maintenant, ouste!
Vous allez me faire le plaisir de filer!
Mais il faut que je m'en aille.
Pierre, je ne le vois pas sou vent, mais il n'en occupe pas moins,
dans ma pens�e, une place que je tiens � lui garder...
Tenez! - Oh, merci
Vous venez d'�tre assez comique.
Je vous rends aux devoirs de la camaraderie.
sachez � tout hasard que je n'ai jamais tromp� Pierre.
Quoi? - Je tiens � vous le dire.
C'est fabuleux!
On vous fabrique donc toutes sur le m�me mod�le?
Vous vous ressemblez toutes � un point!
Les m�mes blagues, les m�mes r�actions!
presque les m�mes mots! - Alors...
c'est tr�s joli chez vous. Ces grandes fen�tres cette vue.
Oui, la vue
Je voulais vous demander quelque chose.
Cette belle cr�ature, vous I'aimez encore?
Parce que j'en ai parl� hier? - Non ce ne serait pas une preuve;
mais vous avez I'air si triste par moments.
C'est de ne plus I'aimer?
Je ne suis pas triste. J'ai. perdu... I'espoir d'�tre heureux.
J'en ai perdu I'envie.
Ca s'appelle le cafard. Et �a s'en va! Oh mon Dieu! Je me sauve.
Merci, vous savez Et aussi pour les roses d'hier soir... les soeurs de...
Emportez donc celles-ci! - Vous �tes fou?
Pourquoi? Elles sont toutes fra^iches!
Laissez-moi les faire envelop per. - Mais vous n'y pensez pas!
C'est vrai, ce bouquet vous d�noncerait.
Voyons, avant de partir, dites moi la v�rit�!
Vous aimez le plaisir, vous!
Vous ne vous refusez rien... de ce qui peut vous tenter...
n'est. -ce pas?
Puisque vous le savez! Marcel Blanc, au revoir!
Cette fois, je m'en vais.
Restez cinq minutes! - Je ne peux pas.
Trois! Trois minutes encore. - Non, c'est. impossible!
Christiane vient. diner, et nous allons au cin�ma.
Je vous remets chez vous en voiture! - Jamais de la vie!
Ma voiture est en bas
Mais pas du tout! Je rentre comme je suis venue, en m�tro.
Trois minutes - Je suis d�j� en retard.
Je vous le demande!
Ecoutez, je reste un quart d'heure, et votre voiture me
Mais oui! - Non.
Votre voiture sans le propri�- taire, me mettra...
A deux pas de chez vous. - Non! A une station de m�tro.
Al�sia. C'est. tr�s loin d'ici, je vous en pr�viens.
seulement, pour qu'on soit confor tables...
dites-moi que ce que vous m'avez
Ah!;non, si vous avez le malheur de recommencer
Bon. Je me tais.
Mettons que je sois la derni�re des derni�res!
Eh bien! jouez-moi Allez... Non? Ah
Comment danse-t-il? - Il danse bien
II est assez beau, ce gar�on - Il n'est pas mal!
sympathique? - Plut�t
Mais qu'est-ce qu'il t'a dit? - Pas un mot.
Tu es ravissante! - Mais non Un peu gentille.
Oh Pierrot
H�, Maniche dis donc! Pour un blues �a c'est un blues... Hein?...
Un tr�s joli blues. Arrange tes cheveux, Pierre.
Encore! Ah! les cheveux
Tu ne veux pas t'asseoir, mon vieux?
Mais si, mon vieux, mais si... Tu as I'oeil, toi!
II y a une de ces atmosph�res, ici! Hein, Maniche?
C'est exquis. Pierrot, tu devrais t'asseoir!
seulement, oui oui la bouteille de champagne � trois cents balles...
Ca j'avoue! Ah! oui, je I'avoue. �a mettrait la le�on de violon �...
Mon vieux Pierre, je crois que tu ne tiens pas tr�s bien le champagne.
Il n'est pas question de �a! Je tiens tout tr�s bien.
Non, c'est I'entr�e II y a un coup d'atmosph�re quand on entre ici...
Ce sont des artistes, ces gens- I�... des vrais!
Assieds-toi
D�cid�ment, il m'impressionne ce type-I�!
Alors, vieux Marcel, eh ben tu vois, je suis assis
Alors amis? - Mais oui, mon vieux!
Alors, ne me fais plus cette t�te-I�! - Quelle t�te?
Tu as une gueule de client de I'endroit!...
le bandol�on. Ca y est, �a va �tre un tango Maniche, tu m'excuseras mais
ce tango-I�, je I'ai promis � la petite Circassienne.
Je le lui ai promis, hein C'est parfait tout. est par- fait!
Quoi? Les cheveux! - Non ils sont bien.
Bon ben, alors? Oh, t'as I'oeil toi, hein?
II marche tr�s droit. - Il est ivre mort.
Pierrot? Mais non! II peut boire ind�finiment.
Il rira de plus en plus, c'est tout! - Tu es effrayante, tu sais.
Qu'est ce qu'il y a? Tu veux � tout, prix due Pierrot soit douloureux?
qu'il souffre? - Prenez garde!
A quoi? A ces vieux Am�ricains?
Tu es dr�le, ch�ri.
Comment trouves-tu la femme � la table � c�t�?... la blonde?
Jolie quelconque
Et la grosse rousse qui sort?
Tu as fini, toi?
Et moi, comment me trouves-tu? Jolie?
Tr�s? Trop?
J'adore tes yeux
Et dans tes bras, tu me trouves jolie?
Ma Romaine
Eh bien, tu vas me prendre dans tes bras.
Qu'est-ce que tu racontes?
Oui. On va danser ce tango
...et merveilleusement!
Tu es triste, bien-aim�e? - Qu'est-ce que tu penses?
Moi aussi, je suis triste. Affreusement triste
et j'ai horreur de moi. - Que dis-tu?
Des jours et des mois, je vais me priver de toi de toi que j'adore
Puisqu'il le faut, Marcel.
Rien ne m'obligerait � faire cette nouvelle tourn�e!
Mais, ch�ri, un artiste se doit de - Il n'est pas question de mon art.
On peut tr�s bien faire de la bonne musique � Paris.
Je m'en vais pour gagner de I'argent,
parce que j'ai �t� tent� par des conditions exceptionnelles
Enfin, il s'agit de ta carri�re... de ta vie!
Tu t'y r�signes, toi, � notre s�paration.
Pardonne-moi. Mon amour, je te demande pardon!
Mais non tu es fou!
Dire qu'il y a trois semaines, je pouvais rompre ce contrat!
Maintenant, me voil� pris � la gorge forc� de partir!
Viens I�-bas avec moi! - Non! Plus! Tais-toi!
Viens avec moi, Romaine!
C'est impossible Je te I'ai dit. Et tu le sais bien!
Mais il n'arrivera rien du tout! - Tu en r�pondrais?
Ah! Tu la supportes I'id�e de ma souffrance!
C'est la souffrance de Pierre qui te fait peur.
Que tu es b�te!
On ne se tue pas comme cela!
C'est infiniment rare, je t'assure, un homme qui se suicide.
Mais Pierre n'est qu'un enfant!
Tu n'as piti� que de lui
Va, je suis plus dure que tu ne le crois, Marcel.
Ce n'est pas de la piti�.
Pierre, tu as raison de le dire, j'ai peur de lui,!
II ne peut rien arriver! - Et si tu te trompes?
Ecoute, Marcel, j'ai compris ta nature, tu sais!
Tu es sensible, toi, h�sitant si nous causions un malheur,
ton existence tout enti�re en serait ab�m�e.
Ce n'est pas vrai? Ah tu baisses le nez?
Et ton amour pour moi, qu'est-ce qu'il deviendrait?
Tu me pren drais en horreur, oui!
Oh, je vois �a d'ici
Mais tu tiendras ton serment, Romaine?
Le jour de mon retour, je te trouverai libre?
Le jour m�me? Absolument libre! Tu I'as jur�!...
Tu me le jures?
Je te le jure.
Ma Romaine, je ne peux plus me passer de toi.
J'ai besoin de chaque instant de toi. Touche mon front.
sens-tu cette moiteur?
C'est I'effroi, I'effroi de ce qui me guette sur ce bateau
dans ces h�tels, dans ces villes �trang�res.
Les fins de jours sans toi les nuits de torture!
Mais non!
Te perdre ainsi d'une heure � I'autre
songe qu'ici m�me, d�s le matin, je commence � t'attendre
Oh, ch�ri
Quand je te reconduis, le soir, et que je m'arr�te au bout de la petite rue,
et que tu disparais dans I'ombre
et que j'entends la porte de votre maison grincer et se refermer sur toi
je ne sais quelle terreur m'envahit. - Mais, Marcel
Ce voyage La jalousie...
toutes les images qui vont m'assaillir, me d�chirer
Mais tu ne seras pas jaloux! - Au contraire!
C'est impossible. Enfin, tu ne sens pas ce qui est?
Tu ne me regardes pas? Tu ne me vois pas?
Pr�s de toi. si simple et. si beau!
Je n'ai qu'� te prendre dans mes bras, � t'embrasser.
Mais, au loin, tout seul, tourment� priv�
Romaine, tu vas r�p�ter mot pour mot ce que je vais te dire.
Non
Je le veux! Dis: "Marcel, qu'il t'arrive les pires malheurs... "
les pires malheurs, si je t'ai menti. - Mais c'est horrible!
Je I'exige.
si je t'ai menti, Marcel, qu'il t'arrive les pires malheurs
Quelle heure est-il? - Attends!
Non! N'y va pas. Il doit �tre I'heure de partir et je ne pourrais pas
Bien-aim�
lls sont. bien doux, tes petits baisers.
Mon Dieu, quelle absurdit�!
Quoi?
De t'avoir demand� cette pro messe... I'engagement de te lib�rer!
Tu ne pourras pas. La situation restera toujours pareille.
Pas du tout!
Comment feras tu? - Je ne sais pas.
Tu vois! - Jene sais pas encore!
Quand tu seras parti, au moins, je pourrai penser.
En ce moment, je ne peux plus.
A la maison, je suis nerveuse, je suis mauvaise avec lui.
Je n'ai qu'une id�e en t�te courir vers toi tout le temps.
Mon pauvre amour!
II faut tout de m�me regarder I'heure!
Je viens d'entendre sept heures sonner.
Dans cinq minutes, je me rhabille.
Oui, embrasse moi.
Qu'es ce qu'il y a? - Rien.
Romaine - Rien rien
Enfin, tu trembles
Ce n'est rien je suis triste triste triste!
Tu as eu un tel frisson. Bien-aim�e, que se passe-t-il?
Rien, Marcel.
Tu es souffrante, toi!
Non! Je t'assure que non. D'ailleurs, c'est fini.
Tu trembles si fort
Peut-�tre, mais c'est tout de m�me fini.
Et tu es si p�le. - Et toi aussi!
On est trop b�tes. Je suis idiote. On est fatigu�s, voil� tout.
On fait trop I'amour Ne fais pas cette figure, Marcel ch�ri!
II n'y a vraiment pas de quoi. Tiens,
avant de me rhabiller, je vais te chanter ma petite chanson,
que tu aimes. - Non!
Non? Je vais parfaitement. te la chanter!
Mon amour, je te prie - Je te prie Chut! Chut! Chut.!
Ah! Ah! Zut! Zut.!
J'allais t'appeler. Qu'est ce que tu m'apportes?
Les gouttes ou la potion? - La potion.
Tant, mieux! II me semble qu'elle m'a fait du bien tout � I'heure.
Tiens! II faut boire un peu de tisane aussi.
Tu crois? - Mais oui.
Mais qu'est ce que je peux bien avoir?
Le docteur Hamon te I'a dit, un rein bloqu�, sans doute
Un rein bloqu�! Alors, c'est de I'ur�mie?
Tr�s l�g�re. - De I'ur�mie! Mais on en claque.
Que tu es b�te, Pierrot! Tu as I'air de quelqu'un qui va mourir?
II y a des moments o� j'ai telle ment mal dans la t�te!...
Tu regardes I'heure? Ah! C'est vrai, tu vas � Paris, toi!
J'ai tant de courses en retard.
s�rement. Tu ne pourrais pas envoyer Christiane faire tes courses?
Oh! non - Non
non, c'est b�te ce que je te demande!
On devient d'un �go�isme d�s qu'on a un peu mal
Mais non, il ne s'agit pas d'�go�isme.
Je resterais volontiers ici. Tu vas mieux, toi, depuis un moment!
Oui un peu peut-�tre. J'ai de dr�les de sensations.
N'y pense pas. Veux tu que je fasse une culbute, deux culbutes...
Non, ch�rie. Viens I�. Viens t'asseoir pr�s de moi.
Donne moi ta petite main. Pierre Maniche
...Je pensais � la sonate de Brahms. - Alors?
J'avais envie qu'on la joue tous les deux.
Oh, Pierre, quelle folie!
Oui, j'ai trop mal Ah! je suis trop mal!
Mais aussi, tu parles, tu t'agites!
Elle est en retard, Christiane?
Non, il n'est que trois heures moins dix.
Du reste, je ne suis pas press�e
Reste un peu I�! tu t'en vas tout le temps.
Comme tu es douce et gentille, Maniche!
Ne crois pas �a! - Je le crois pourtant! Dis?
Laisse moi A pr�sent que tu ne souffres plus, tu veux que je te
fasse six cul butes sans m'arr�ter? - Non. Pierre Maniche,
je veux jouer la sonate avec toi - Mais tu es fou!
Les deux premi�res pages - Non, quand tu seras gu�ri.
Mais j'en ai envie. - C'est ridicule, je te le jure.
Tu sais, �a va vraiment. mieux! Apporte moi mon violon.
Non. - Ah, je vois! Je vois ce que tu veux!
Tu veux que ton Pierrot se mette � genoux et te supplie, te supplie
Oh! non surtout pas! Assieds toi, je vais chercher le violon.
Tu n'es pas f�ch�e? - C'est ridicule! Tu es faible
Rien que le commencement!
...Maniche!
Pierrot, parle moi regarde moi Pierrot!
...Vite, Christiane aide moi! - Mais qu'est ce qu'il a?
II s'est trouv� mal brusquement. - Il y a longtemps?
A I'instant m�me. Oh, Pierre!Pierre! tu m'entends?
ses couleurs reviennent. Il est mieux.
Oh, oui!
Pierre, vous m'entendez?
Pierrot, tu t'es trouv� mal, comme une petite femme
Non. - Non?
J'ai eu un �tourdissement, mais je n'ai pas perdu conscience.
Romaine, si j'allais chercher le docteur?
Mais il vient. demain matin!
Tu ne crois pas qu'il vaut mieux qu'il voie Pierre tout de suite?
Ce petit, �tourdissement n'a aucune gravit�,
mais pour le docteur ce sera peut-�tre une indication.
Tu ne le trouveras pas chez lui.
Je peux essayer. C'est � c�t�. Tu veux bien que j'y aille?
Oui Eh bien, oui oui. - Je me d�p�che!
Ton amoureuse est une garde-malade un peu... agit�e! Tu as froid?
Non. C'est encore une sensation ce frisson
Demain, tu iras mieux, j'en suis s�re.
Ecoute Pierrot,
je suis absolument s�re que tu iras beaucoup mieux demain.
Maniche! - Quoi?
Viens donc t'asseoir ici...
Ah, ma pauvre Maniche, voil� que je t'ai pass� mon frisson.
Non je suis. Tu m'as un peu effray�e, tout � I'heure!
Ah! tout. de m�me, si j'allais claquer?
Est ce que tu n'es pas un peu toc toc?
Ce n'est. pas I'heure de me donner mes gouttes?
si.
Alors, tu veux bien les pr�parer?
Oui...
Non, il vaut mieux attendre.
Comment
si le docteur vient, il est possible que...
apr�s ce petit �blouissement, il prescrive autre chose.
Ah, ce que �a m'emb�terait de claquer!
C'est �trange! - Etrange?
Moi qui voudrais tant partir d'un coup!
Oh, Maniche!
Ou bien, pas d'un coup I m�me au prix des pires souffrances
Encore cette folie!
Ce que tu peux �tre devenue neurasth�nique, ma pauvre petite!
Tu serais plus heureux sans moi.
Tu ne t'en doutes pas, mais c'est la v�rit�, va, Pierrot!
Comme c'est b�te ce que tu dis I�, ma Maniche!
Tu ne comprends pas que ce que je crains dans la mort,
c'est la s�paration d'avec toi.
Ne plus te voir, Maniche Ah la t�te la t�te!
Romaine, tu ne vas pas me gronder! - Qu'est ce que c'est?
Le docteur Hamon faisait des courses dans Paris mais en rentrant,
j'ai rencontr� le docteur R�my dans sa voiture Je I'ai arr�t�
et il a accept� de venir. - Mais c'est tout � fait impossible!
Mais c'est un excellent m�decin. Il a tr�s bien soign� maman. Il est en bas.
Eh bien, renvoie le! On ne fera pas un affront pareil au docteur Hamon.
Mais le docteur R�my lui - Je te dis que c'est impossible!
Je ne peux pas le voir, ce docteur? - Pierrot, Hamon est si d�vou�
D�vou�, �a se peut Mais son d�vouement n'a pas I'air de me gu�rir.
Laisse-moi I'appeler! - Bon, bon! C'est ridicule.
Docteur, voulez-vous monter? Vous verrez, il est tr�s aimable.
Ma ch�re, je tiens � te le dire, tu as des fa�ons de... C'est ridicule!
Docteur, ma cousine, Mme Belcroix. - Bonjour, docteur!
Madame
M. Belcroix, qui est un peu souffrant.
Oui, mon mari ne va pas tr�s bien depuis quelques jours.
Je tiens d'abord � pr�ciser que je n'ai consenti � faire cette visite
qu'en I'absence de mon confr�re et en raison d'un trouble passager,
dont vient de m'entretenir mademoiselle. - Merci mille fois, docteur.
En effet, mon mari a eu un petit vertige...
mais qui n'a dur� que quelques secondes. Voulez-vous vous asseoir?
Merci, ch�re madame.
Alors, mon cher monsieur, de quels sympt�mes vous plaignez-vous?
J'ai surtout mal dans la t�te mais alors, mal,!
Depuis un petit moment, c'est moins violent, mais vous savez!
De fortes douleurs de t�te. Vous permettez?
Et � part ces douleurs de t�te?
Je ne sais pas trop je suis si fatigu�
Maniche! - C'est une faiblesse g�n�rale!
Pas de sensations naus�euses?
Oh! mais si, si! Presque tout le temps! Et puis, il y a ce frisson
Vous avez remarqu� des frissons? - si je les ai remarqu�s!
Aujourd'hui j'en ai eu cinq ou six qui �taient un peu I�!
Le d�but de ce malaise remonte � combien de jours?
Trois ou quatre. Il n'allait pas tr�s bien depuis quelque temps.
La vraie crise a commenc� exactement jeudi dernier.
Jeudi dernier. Mais cela fait huit jours!... Vous permettez?
Pas de d�mangeaisons?
si, si, si � la figure! C'est comme du feu quand �a me prend...
Je vais vous demander, cher monsieur, de vous mettre au lit.
Je voudrais vous examiner un peu mieux... vous palper.
C'est ici que vous couchez? - Non. Ma chambre est � c�t�.
Je vais ouvrir son lit, docteur c'est I'affaire de trois secondes
II faudrait que M. Belcroix n'e�t pas froid.
On peut. allumer du feu. Je vais vous aider, Pierre
Donnez-moi le bras, monsieur. - Mais je peux marcher,!
Appuyez-vous donc! - Viens, Pierrot!
All�! oui, c'est moi Bonjour! Pourtant c'est moi, c'est bien moi!
Voulez-vous attendre une seconde?
Veux-tu reporter ce plateau � I'office,
et faire nettoyer la tasse et la cuill�re?
Mais oui.
Une toute petite seconde voulez-vous?
All�! Mais oui, c'est moi. Alors, tu es arriv�?
Je ne sais plus. Aujourd'hui, cela me para^it impossible.
Mais parce que je I'esp�rais!
Mais si, je I'esp�rais de toutes mes forces!
Mais vous n'avez donc pas re�u ma lettre au Havre?
Mais je vous jure que si! Tr�s, tr�s malade!
Oh c'est injuste. Mais je ne peux pas. Mais je ne peux pas
Oui, j'essaierai, mais c'est impossible. Oui., oui...
Eh bien, ch�re madame, I'�tat de votre mari,
sans pr�senter de caract�re inqui�tant, n'est pas des meil leurs.
Pourrais je jeter un coup d'oeil sur I'ordonnance du docteur Hamon?
Bien s�r! La voici.
Merci bien, tr�s bien. Tr�s bon r�gime la potion Parfait.
Mais le docteur Hamon a prescrit autre chose?
Non
Monsieur votre mari me dit qu'il prend quatre fois par jour des gouttes
Oh, des gouttes
oui mais depuis longtemps une quinzaine. C'est pour le remonter.
Ce stimulant a �t� ordonn� �galement par le docteur Hamon?
Oui, oui. - Vous avez sa prescription?
Non J'ai d� la laisser chez le pharmacien.
Vous seriez seulement bien aimable de me montrer le flacon.
Certainement. Tu viens de le descendre avec le plateau.
C'est le flacon de la potion que vous d�sirez voir, docteur?
Non, le flacon de gouttes. - Ah! les gouttes O� sont elles donc?
Mais dans le tiroir! - Non, non.
Je les ai cherch�es tout � I'heure.
Elles y �taient ce matin! Ah oui, c'est. vrai, elles n'y sont plus!
II y a seulement le compte-gouttes. - Ah, mon Dieu, o� sont elles donc?
J'ai d� le laisser dans la salle � manger... Je vais le chercher en bas.
Alors, docteur, qu'est ce qu'il a?
II pr�sente des sympt�mes assez assez...
Vous n'�tes pas raisonnable, cher monsieur.
Il ne fallait pas vous lever, Pierre.
Je n'aime pas �tre couch� dans cette chambre...
On y claque dans les chambres � coucher.
O� est pass�e Romaine?
Elle est descendue pour chercher le flacon de gouttes.
Ah, j'esp�re que Mme Belcroix ne tardera pas trop.
Je suis attendu et d�j� tr�s en retard.! - Appelez la, Christiane.
Oui Romaine!
Ces douleurs de t�te, cher monsieur,
elles se reproduisent environ quatre fois par jour, m'avez vous dit?
Romaine, d�p�che toi!
II me semble. Trois ou quatre fois. Oui.
Apr�s I'absorption d'aliments ou de m�dicaments?
Elle monte, docteur. - C'est Madame que vous appelez?
Oui. - Mais Madame est partie!
Comment? - Madame est, all�e � Paris.
Qu'est ce que vous dites? - A Paris?
En partant, elle m'a seulement dit: "J'en ai assez de ces histoires!
Je vais � Paris pour chercher un grand m�decin. "
Et elle est partie.
Non!. Ne me renvoie pas - Te renvoyer, ador�e bien-aim�!
Ne me renvoie pas I�-bas! - Mais, mon enfant...
Maintenant que tu m'as fait venir, que je suis partie comme cela non!
Mon enfant ch�rie
Ne me renvoie pas I Pense � mon retour dans cette maison!
Mais je ne pense pas � autre chose!
Pauvre petite infortun�e. Que veux tu, I'inqui�tude me ravage!
Elle fait de moi un inconscient. et, au besoin, un inf�me.
Que tu es b�te
Ce n'�tait pas une infamie de peser sur ta pauvre petite volont� de
t'arracher au chevet de ce malade? - Non
Non? Un quart d'heure apr�s un �vanouissement.?
que j'ignorais, il est vrai!
Non, Marcel. Je te remercie, entends tu?
Je veux vivre aupr�s de toi. Je te remercie de m'avoir forc�e � partir
Je n'en aurais peut-�tre pas eu le courage.
Amour!
si tu m'aimes, garde moi ce soir.
Ecoute moi, mon petit.! De gr�ce, �coute moi!
Et dire qu'il va me renvoyer I� bas.
Mais, ador�e, nous nous verrons tous les jours. Il s'agit de tr�s peu de temps.
Romaine, il faut qu'il gu�risse!
Et quand il sera gu�ri, je me sauverai avec toi?
Je t'aime. Oui, naturellement, je serai cruel. Je te prendrai � lui.
Mais pas dans I'instant, o� il est terrass� par la maladie!
R�fl� chis, Romaine, c'est impossible!
Faisons de la musique ton violon je ne t'ai pas entendu depuis des mois
garde-moi garde-moi, je t'en supplie
Non, mais nous salirions tout I'avenir, tu me d�testerais!
Romaine Marcel,
je ne dois pas retourner I�-bas!
II y a des choses que tu ne peux pas comprendre
et c'est beaucoup mieux ainsi. Je te jure que c'est beaucoup mieux
Marcel, pas de b�tises. C'est. beaucoup mieux.
Mais pour quelle raison?
Pour quelle raison?
Oh! non.
J'ai commis un crime! - Tais-toi, donc!
Tout � I'heure, � ce t�l�phone, j'ai eu vraiment une crise de folie.
Ta voix, ces mots que je ne reconnaissais pas.
Et je sentais m'�chapper notre rencontre d'aujourd'hui qui avait repr�sent�
tout mon espoir pendant cette horrible tourn�e.
Horrible! Tu as eu des triomphes partout.
Romaine,
qu'est-ce que tu as fait, pendant que j'�tais au loin? Dis-moi la v�rit�.
Comment., ce que j'ai fait? - Dis-le moi! Qui as-tu vu?
Mais personne!
Allons, tu ne pr�tendras pas que tout ce temps, tu n'as pas...
Personne! Je t'ai tout �crit, tout dit.
J'ai trop souffert. On ne souffre pas un pareil martyre sans motif!
Ah! tu es d�sesp�rant.
Non, ma petite ch�rie,
je suis malade, d�moli. Voil� ce que je suis!
C'est ta lettre d'hier soir, au Havre, tiens, mon amour, qui m'a achev�.
Oh, elle �tait exquise, cette lettre, mais aussi tr�s incertaine.
Elle �tait stupide! - Mais non. Au contraire.
seulement, devant ces nouvelles que tu m'envoyais, j'ai pens�...
Je I'avais pr�vu. Elle s'est reprise,
elle va exploiter le mauvais �tat de sant� de
pour se d�rober � sa promesse... peut-�tre pour me laisser.
Et I'est il seulement malade?
C'�tait ignoble - Non.
On est comme on est. Toi, tu ne sais pas croire.
H�las! C'est beau, ce que tu dis si simplement. Mon pauvre chou!
Ecoute, bien-aim�e, je vais deman der la voiture
et te raccompagner jusqu'� la petite rue.
Dans un quart d'heure tu seras rentr�e!
II faut. que tu rentres au plus vite. Tu sens bien qu'il le faut?
Peut-�tre
Et demain matin, nous prendrons rendez-vous tout pr�s de chez toi.
si tu ne peux pas sortir � I'heure je t'attendrai.
Je t'attendrai toute la journ�e si c'est n�cessaire.
Tes pauvres nerfs Ch�rie, ma ch�rie
Mais, amour, essaye de regarder au-del�! Au-del� des jours prochains
si le bonheur existe, et s'il ne m'est pas
interdit de donner le bonheur, ta vie sera si belle!
Tu auras dans ta vie tant de beaut�, tant de beaut�!
mais tant de beaut�!
Voil�, j'ai dit � Yvonne de mettre de I'eau � bouillir
et de rentrer chez elle. Vous n'avez pas froid, Pierre?
Ah! Christiane! Christiane!
Mon cher petit Pierre, songez que vous allez d�j� bien mieux
Qu'est-ce que �a fait? Qu'est ce crue �a peut. me faire?
Vous �tiez tr�s inquiet cet apr�s- midi, Pierrot.
C'est idiot.! Ah! je ne la crains plus, la mort.
Oh! Pierre
Ce que je voudrais y �tre encore � cet apr�s-midi...
et avoir ce mal �pouvantable dans la t�te...
et que Maniche soit I�, encore, pr�s de moi
Pierre,elle va rentrer. - Oui, oui!
Le contraire est. impossible. Je ne le con�ois m�me pas!
Vous croyez vraiment que c'est elle qui est pass�e
dans la rue vers sept heures et demie?
C'est. la v�rit�? - Je vous I'ai jur�, Pierre.
J'ai eu le temps de voir Romaine, qui tournait le coin de la rue.
Pauvre petite!
Elle aura eu honte peut-�tre oui, de ce mouvement d'impatience!
Pourtant, �a ne lui ressemble gu�re, les regrets!
Pourquoi mais pourquoi est- elle partie?...
Puis la vue de ce nouveau m�decin qu'on lui a impos� en quelque sorte
je ne vous fais pas de repro- ches, Christiane...
moi aussi j'ai demand� � le voir...
enfin, il aurait �t� plus habile, de notre part � tous les deux.
Notez que je la crois tr�s bonne! Elle a beau pr�tendre que non
Mais oui, certainement. Il ne faut pas vous agiter, Pierre!
Je vais prendre une couverture en bas.
Et je remonte avec le rem�de... Il est I'heure.
A quoi bon, Christiane?
II faut avant tout retrouver vos forces.
Vous serez �mu en revoyant Romaine! - C'est vrai? Elle va revenir?
J'en suis s�re. Pierre, ne vous agitez pas.
Christiane I Christiane! - Quoi.?
Je suis convaincue que Romaine reviendra si ce n'est, ce soir,
en tout cas demain matin.
Comment! vous vous supposez qu'elle ne rentrera pas cette nuit.?
sans doute que si. seulement, il est plus de minuit.
Oh! ce n'est pas bien tard - Mais enfin, o� passerait elle la nuit.
Chez des amis ou dans un h�tel. Elle a une nature si singuli�re.
Oui., oui, �a explique tout.
Je remonte dans un tout petit moment.
Maniche! Ma Romaniche I Ma petite Maniche I...
Mon coco Mon petit ch�ri Pierre Maniche!
Oui, c'est moi.
C'est. toi!
Non, ce n'est pas toi! Viens I� que je te tienne que j e te touche!
Romaine Pierre, - Je t'en prie
Viens! J'ai la t�te faible tu sais. Je n'y crois pas!
Non - si Oh! si!
Pierre I Je t'en supplie.
Oh! oui, c'est toi, Maniche! C'est toi! Oh tu sens trop bon.
Il n'y a pas de r�ve qui puisse �tre aussi doux que ta peau,
qui puisse sentir aussi bon - Pierre, calme-toi.
Oui Tu es I�... Maniche Ah que je suis content!
Pierre, voyons, ne pleure pas. Il ne faut pas pleurer.
Mais je ne pleure pas.
Il faut que tu te reposes que tu prennes un repos absolu.
Mais je vais mieux! Je vais bien mieux!
Eh bien, dans un jour ou deux quand tu seras tout � fait r�ta bli,
nous parlerons.
C'est fini les enfantillages, Pierre, je veux me trouver devant un homme.
Ah! de ce c�t�-I�, je crois que tu n'auras pas � te plaindre.
Quoi? En ce moment, j'ai une t�te de macchab�e, c'est entendu, mais
Enfin, tu ne vois donc pas? Tu ne sens donc pas?
Qu'est-ce que je ne sens pas? - Mais regarde-moi, � la fin!
Mais je te regarde, Mani. che. - Je suis une sale b�te, Pierre.
Allez! Ca recommence! - Une sale b�te
Oh non, la barbe I
Tu ne t'es m�me pas demand� o� j'avais �t�?
Comment, si je ne me le suis pas demand�!... Enfin, voyons, Maniche,
d'abord oui ou non, est-ce toi qu'on a vue r�dant enfin passant.
par la rue tout � I'heure, vers les sept heures et. demie, comme �a!
Oui. Je suis venue jusqu'� la porte. - Et tu n'es pas entr�e?
II faut croire que non.
Et elle voudrait se faire passer pour une rosse! Oh! tes souliers!
Laisse-les donc!
Mais dis donc, c'est. Ce qu'ils peuvent �tre crott�s! Et tes bas!...
�pouvantable!... O� astu �t�? - Nulle part.
Comment, nulle part? - J'ai march�.
C'est �pouvantable!
Au lieu de rentrer chez nous, tu as march�... tu as fait des kilom�tres.
Ah, laisse donc. Tu es p�le, il faut que tu dormes.
P�leur � part, �a va remarquable ment bien.
Et pour ce qui est de dormir, je crois que je vais en mettre un coup
seulement, donne-moi ta petite...
main, que je m'endorme en la tenant contre ma joue.
Oh! mon petit raton qui est revenu!
...Ah! Maniche! - Pierre?
Boulouboumboum! P�ou
Pas de p�ou ce soir? - P�ou! P�ou!
Maniche, tu sais ce qui m'amu serait - Quoi?
Non, tu vas �tre furieuse! - Qu'est-ce que c'est? Pierre!
Fais la culbute! Tu ris?
Que la vie est simple I C'est. d'une culbute que tu as envie?...
Il a envie d'une culbute! Moi aussi. Comme �a tombe!
Tiens, mon bon vieux regarde-la bien, ta culbute I Ouvre bien tes yeux.
Tu en veux une autre? - Oui.
Tiens, mon vieux Pierrot. Regarde bien.
Bon. Voil� la cousine I Oh! elle en fait. un nez, la cousine!
Moi? - Aie! Aie!
la t�te de la cousine en me voyant faire la culbute pr�s du lit de son malade.
Mais tu es folle, Romaine!
Elle a un de ces airs de d�go�t et d'indignation!...
Tu n'as pas eu de chance, Pierrot! C'est elle que tu aurais d� �pouser.
Qu'est-ce qui te prend?
Regarde-la, avec son petit tablier et sa couverture.
Et elle t'aurait fait des enfants. Comprends-tu, Pierrot, des enfants
Encore cette vieille rengaine, Maniche!
Allons, une culbute pour la petite cousine!
Une belle culbute pour la jolie garde malade et pour son Pierrot qui a bobo.
O� vas-tu? - Chez moi un instant.
Buvez vite, petit Pierre!
Oh, Christiane
Qu'est-ce que c'est? - Mais rien
Mais si. C'est. la porte! - Non...
Mais si, c'est la porte d'entr�e! - Pierre, ne vous levez pas, surtout!
Elle riait si dr�lement
Je vous en supplie, Pierre, ne vous levez pas! J'y vais moi!
Maniche I Maniche! Maniche!
Je suivrai vos conseils. Je ne dirai pas un mot
qui puisse inqui�ter mon Pierre, pas un seul.
Le secret de Romaine sera gard�
ses secrets! Enfin j'aurai I'attitude que j'ai toujours eue!
Dieu vous b�nira
Ma pens�e �tait tr�s laide, je le vois maintenant.
Je suis moins s�v�re que vous, mon enfant.
Je m'explique tr�s bien votre mouvement de r�volte.
Et, de votre c�t�, vous avez compris que vous �tiez sur le point de
commettre une erreur; qu'une d�nonciation, m�me par tielle,
m�me justifi�e en apparence, e�t bless� inutilement votre cher mari,
L'id�e que Marcel Blanc vient sur cette tombe...
apporte la nuit des fleurs...
Oui II est bien compr�hensible que vous vous �criiez "Ah!
si Pierre savait!
s'il la connaissait enfin, celle qu'il ne cesse de pleurer.
seulement, ici, vous faites un mauvais calcul,
une erreur de psychologie.
Et ce n'est plus � la p�nitente que je m'adresse,
c'est simplement � la femme.
Votre mari, Pierre Belcroix, souffre,
mais la blessure est franche elle est propre.
Ce deuil, vous savez bien que le temps va I'att�nuer... mais si!
y m�ler petit � petit je ne sais quoi de cl�ment, de presque doux.
Mais m�fiez-vous, ah!
m�fiez-vous de tout ce qui pourrait alt�rer ce sentiment.
Maintenez sur cette plaie les bandelettes et les baumes.
Croyez-en un vieux pr�tre la d�ception, I'humiliation,
la curiosit�, la jalousie, la haine
elles auraient vite fait de rendre � la morte le souffle et le regard!
Et alors...
alors, vous pourriez en avoir pour longtemps, ma ch�re madame.
Je t'en fais un coup, hein?
J'esp�re que tu ne me trouves pas incorrect?
Tu plaisantes! Je suis heureux comme tout. de te voir.
si tu n'avais pas �t� noctambule comme il n'y en a pas,
je n'aurais pas os� me pr�senter � une pareille heure!
Noctambule, je ne le suis plus gu�re.
Le plus souvent, je rentre chez moi... je bouquine...
Qu'est-ce que tu veux prendre? - Mais rien du tout!
C'est que j'ai d�j� pris pas mal ce soir.
J'avais une vraie envie de te voir... la preuve...
Nous fichons le camp, Christiane et moi. Je t'expliquerai �a.
Je suis pass� vers huit heures
J'�tais � I'Op�ra avec des amis
Je suis all� te chercher � cette bo�te russe...
o� on avait, soup� trois ou quatre fois, il y a...
Pierre il y a enfin dans le temps.
A Casanova? J'y vais encore par fois, mais rarement.
Ce n'�tait m�me pas ouvert.
J'ai. soif, moi. Tu vas go�ter �a.
H� I�! H� I�!
C'est encore du vieux, du vrai.
Excellent. C'est fort, par exemple!
Alors tu pars en voyage? O� vas-tu?
II ne s'agit pas d'un voyage enfin, je veux dire je m'en vais,...
je m'en vais tout � fait.
Je quitte Paris.
Comment - Je vais m'installer � Tunis.
Non - Avec ma petite famille.
Christiane et mon petit gar�on Car j'ai un gosse tu ne le sais pas
naturellement
Non - Non, bien s�r!
II n'a d'ailleurs que quelques mois.
Il me ressemble, para^it-il. Il aura ma gueule d'idiot.
Tunis Quelle est cette id�e?
On m'a trouv� I�-bas une situation assez avantageuse C�t� mat�riel!
Je deviens directeur artistique d'un casino qui va s'ouvrir.
Directeur artistique, tu vois �a d'ici!
Je monterai la Traviata, je ferai r�p�ter les �quilibristes. Et le soir,
un coup d'oeil au dancing! - Tu noircis le tableau.
Oh! je ne me plains nullement. J'en ai marre de la musique marre!
De la belle Elle me ferait, plut�t mal depuis depuis les �v�nements.
Et puis, tu comprends, le g�nie fl�te des types dont on fait des demidieux
sous pr�texte qu'ils ont un petit nerf retourn� dans la t�te qui leur permet
d'entendre des harmonies, ou des dissonances soi-disant nouvelles
Non!
Ce sont des cr�ateurs - Des "cr�ateurs", oui!
Les cr�ateurs de tout ce que nous aimons
Ce sont plut�t les ex�cutants, nous autres... les interpr�tes,
� qui I'on accorde une place excessive.
Il est �patant, ton int�rieur. Je ne m'en souvenais plus. Quel chic!
Je viens te demander un service, Marcel peut-�tre deux.
A ta disposition, Pierre; - Prends garde.
Ce n'est peut-�tre pas aussi facile.
Tu ne t'en tireras pas avec un ch�que.
Je ne suis pas un tapeur, tu le sais bien.
Pierre! - Allons, soyons sinc�res avant tout!
II y a bient�t trois ans qu'on ne s'est. vus et...
sans reproche, depuis mon malheur,
je peux dire que tu m'as bien laiss� tomber.
Non. sois �quitable.
Tu t'es conduit tr�s courtoisement, comme toujours.
Tu as suivi cet enterrement...
moi, j'�tais trop malade tu es venu me voir I'apr�s-midi...
tu m'as dit peu de chose... mais tu avais I'air �mu.
Le lendemain, je recevais de toi une lettre tr�s affectueuse
Pierre, je ne m'explique pas ce que - si! Elle m'a touch�.
Veux-tu laisser I� cette comptabilit�?
soit. Alors, tu vas peut-�tre pouvoir me donner un coup de main?
Mais d'abord, je veux que tu saches une chose.
La mort de Maniche son suicide,
je I'ai appris par une lettre,
qu'elle a d� m'�crire quelques instants avant de mourir.
Ah! elle t'avait,... elle t'a �crit - Oui.
Je ne peux plus porter cette lettre sur moi enfin, je n'ose plus.
Un pauvre bout de papier, avec des pauvres lignes d'une encre toute p�le
�a finirait par p�rir aussi � force d'�tre tir� d'un portefeuille,
d'�tre tripot� Alors, c'est peut- �tre grotesque...
j'ai lou� un compartiment, dans une banque, qui est � c�t� de chez moi...
pour y mettre la lettre de Maniche. Apr�s tout, c'est logique.
Parfois, j'y vais, � ma succursale de banque... je mets le chiffre, j'ouvre
le compartiment et je regarde ma lettre sur la tablette du coffre.
A la maison, je pourrais �tre d�rang�...
I�, il n'y a que des messieurs et des dames qui coupent
les coupons de leurs titres.
On ne se g�ne pas les uns les autres.
si tu veux, je vais te dire ce qu'il y avait dans cette lettre.
Je la sais par coeur.
Voil� Je te la dis, n'est-ce pas?
Vieux Pierrot, il y a trop de nuits due je ne dors pas.
Alors, si je n'ai pas peur au dernier moment,
je vais aller faire dodo dans la seine.
Tu tiens � moi, tu as toujours eu cette folie,
et je vais te faire bien du chagrin.
Mais je dis tant pis, car si je restais,
tu serais beaucoup plus malheureux encore.
Je te donne un an, Pierrot, pour pleurer pour crier: "Maniche!"
en te figurant. qu'il t'est arriv� une grande catastrophe.
Et apr�s, tu �pouseras Christiane... C'est une jolie fille...
elle vivra pour toi, et pour vos enfants.
Ce ne sont pas des paroles en I'air que je t'envoie, c'est ma vraie volont�.
la derni�re. La respecteras-tu?
Pierrot, il ne faut jamais penser � Maniche avec col�re.
si, un jour, tu en avais envie, tu n'as qu'� te dire...
J'ai �t� trop b�te de la prendre au s�rieux...
ce n'�tait. rien du tout, Maniche... moins que rien.
Pour tout, c'est ma faute tu vois, ma faute.
Piou Piou
Je suis bien fatigu�e, Pierrot.
J'embrasse tes grands yeux qui ont toujours eu confiance.
Pourvu que je n'aie pas peur, maintenant.!
Manichette. sous sa petite signature, elle avait mis.
Et pardonne-moi.
Cette lettre
Oui, n'est. -ce pas, quand je I'ai ouverte
Ah! brutal
Assez! assez! Tu as la tremblote, toi
Moi aussi. J'ai fait comme toujours.
J'ai fait tout ce que voulait Maniche, � commencer par vivre.
Dis-moi, Marcel, tu n'as jamais pens� que ma femme avait pu �tre
r�duite au d�sespoir par enfin pour des motifs qui m'auraient �chapp�?
Comment cela? Mais non! - Non, si tu savais la moindre chose...
si tu avais simplement entendu une r�flexion � ce sujet...
Mais jamais!
Tu comprends, j'ai besoin de la v�rit�!
Le plus grand service qu'on puisse me rendre maintenant,
c'est de ne rien me cacher.
Mais, Pierre, je ne sais rien, rien de plus que.
C'est certainement un drame de enfin une crise aigu� de neurasth�nie.
Eh bien, je te remercie.
Depuis quelque temps, il y avait un peu de flottement en moi.
Derni�rement, je me suis dis Marcel! Qui sait?
II faut que je le questionne avant de partir.
Ben, voil�, maintenant, �a y est.
Je n'ai pas �t� tr�s aimable, tout � I'heure, hein!
Comment.?
Tu me pardonneras un ou deux mots qui ne sonnaient pas trop bien!
Tu n'es pas toqu�? - Je suis un dr�le de caract�re.
Ce qui m'avait bless� de ta part enfin non, pas bless�!
le mot est idiot �tonn�,
le jour de la c�r�monie, quand tu es venu chezmoi, c'�tait que...
J'�tais une loque, n'est-ce pas? Tous les amis qui entraient dans la
chambre avaient le m�me mouvement... celui de m'embrasser,
de me serrer dans leurs bras.
Il n'y a que toi qui...
Pierre, je ne me rappelle plus. J'�tais tr�s afflig�.
Je crois qu'on peut mettre dans une poign�e de main dans un simple mot.
Naturellement. Mais tu es un type �motif, toi!
Devant la douleur d'un ami, ou m�me devant sa joie, tu...
Tiens, le jour o� j'ai eu mon prix d'excellence, au Conservatoire,
tu m'as empoign� et... - Ecoute ce n'est pas.
Ne te donne plus cette peine. Marcel
dis-moi ce qui s'est pass� avec ma femme.
Ce qui s'est pass�... - Entre elle et toi.
Tu peux me le dire sans crainte. Tu me feras du bien.
Quoi?
Tu veux savoir ce que je pense? ce que j'ai, reconstitu� dans ma t�te?
Maniche est tomb�e folle amoureuse de toi la premi�re fois qu'elle t'a vu.
Mais, Pierre! - Le soir o� tu es venu...
Qu'est-ce que tu racontes?
Toi, tu I'avais trouv�e gentille, tr�s gentille, m�me. Mais voil� tout.
Tu as I'habitude de femmes si �l�gantes.
Tu d�raisonnes
Elle t'a couru apr�s, c'est cer tain. - Je t'en prie!
Ca t'a amus� pendant quelques jours, c'est. certain aussi!
Je revois tr�s bien ce dernier �t�. On est sortis ensemble sou vent,
tu dansais avec elle - Ecoute I
Maniche semblait tr�s gaie, au d�but enchant�e de la vie. Puis �a s'est g�t�
Elle est devenue horriblement nerveuse.
Quel enfer, chez nous!
Puis, un beau soir, tu m'as t�l� phon� pour me faire tes adieux.
Tu partais pour ta grande tourn�e d'Am�rique du sud.
Et en m�me temps, elle est partie, elle, pour le grand d�sespoir...
et pour la mort!
Tu b�tis un roman insens� sur de simples co�incidences.
Et c'est une co�incidence aussi qu'elle ait attendu ton retour pour se tuer?
Pierre tu
Oui, tu es un peu moins s�r de toi! - Pas du tout!
Je ne sais pas la date exacte,
mais tu as d� revenir bien peu de temps avant sa mort.
Un jour ou deux au plus.
sans doute.
Je venais de rentrer � Paris lorsque j'ai appris cet affreux malheur.
C'�tait trop clair, mon vieux �vident!
Maniche a voulu courir sa der ni�re chance,...
te revoir encore une fois savoir!... peut-�tre...
peut-�tre te supplier te supplier en vain.
Tu divagues
Ah! cette derni�re journ�e...
sa fuite � Paris, moi malade � claquer et son retour...
et ses balades dans la nuit. Tiens, regarde �a!
Qu'est-ce que c'est?
Ce petit agenda �tait dans le sac � main de Maniche.
Je n'avais jamais song� � le feuilleter.
Je savais qu'il ne contenait que des pages blanches.
Elle n'inscrivait jamais rien.
Il y a quinze jours, quand il s'es agi de faire les paquets pour
d�m�nager � Tunis, je me suis mis � emballer les robes de Maniche,
toutes ses petites affaires. N'est-ce pas,
depuis deux ans, il n'y a que moi qui sois entr� dans sa chambre.
Le petit sac �tait toujours sur la commode.
J'ai voulu le nettoyer.
Il ne fermait pas bien. J'ai senti quelque chose d'�pais...
et j'ai vu que deux pages �taient coll�es ensemble.
Alors je les ai s�par�es avec mon canif, tout doucement...
et j'ai trouv� �a.
Tu vois? Tu vois ce que c'est?
Mais oui C'est une fleur s�ch�e.
C'est un p�tale de rose, de rose rouge.
Oui, je crois En effet!
II �tait plac�, ce p�tale, entre les pages du 29 et 30 du juin.
Je me suis livr� � un sacr� travail, va!
Le 29, c'�tait le lendemain du 28,
c'est le soir o� tu es venu chez nous � la maison diner.
Le premier diner! J'en suis s�r.
Et alors? - Et alors?
Que t'imagines-tu? Que j'ai Dieu sait comment, invit� ta femme �...
enfin que je I'ai attir�e chez moi le lendemain de ce diner
Mais non. Jamais de la vie! Tu es fou!
Pourtant! Tu insinues qu'elle aurait emport� une rose.
Mais pas du tout Ce premier soir en question, tu lui avais offert un bouquet
II �tait dans ta voiture. Tu ne t'en souviens pas?
Non. Mais c'est bien possible. Il m'arrive parfois de...
porter ou d'envoyer des fleurs aux ma^itresses de maison qui ont la...
Ca, tu vois, c'est une d�couverte formidable!
Ce petit p�tale enferm� I�, depuis des ann�es... par Maniche!...
Elle qui �tait la nonchalance m�me, I'indiff�rence, le je m'en fichisme
Qu'elle ait pu avoir cette id�e, qu'elle ait pris la peine...
de coller ces deux pages, elle!
Quand on I'a connue. Faut-il qu'elle t'ait aim�!
Ah tu ne dis pas non? - Mais je dis non. Je jure que non
Mais naturellement, tu jures! C'est un devoir de jurer, dans ces cas-I�.
sur ma vie, je te jure que ce n'est pas vrai!
Et il croit qu'il a raison de se taire,...
il croit qu'il est bon, qu'il m'�pargne de la peine!
Ecoute-moi, Marcel - Je ne peux pas inventer
Ecoute-moi si tu me dis la v�rit�, j'en �prouverai une d�tente.
Je ne te raconte pas de blagues! Je ne suis pas un jaloux, moi.
J'ai besoin de tranquillit�. Je veux ma tranquillit� � tout prix.
Que puis-je? - Ecoute-moi.
Je penserai � Maniche sans col�re, je te I'affirme,
mais autrement qu'avant. Et tout ira mieux pour moi
Je te jure, Pierre, que tu te trompes.
Je ne peux pas aller plus loin! Mais cr� nom de Dieu!
Enfin, tu sais maintenant.
Il y a I� cet agenda et dans cet agenda ce petit p�tale,
qui ressemble � la petite bouche de Maniche...
Il y a I� de quoi m'emp�cher de dormir jusqu'� la fin de ma vie!.
A Moins que, toi, toi, tu n'aies le courage I'intelligence de...
Marcel, je serai parti demain. Ne me laisse pas dans le doute.
Tu te tortures sans cause
Comme je me suis tortur� dans ma vie en fouillant le pass�!
Oui, mais, moi, c'est une morte que j'interroge.
Heureusement pour toi, tu ne connais pas ce genre d'absence.
Evidemment. Mais cette femme ne m'a jamais aim�, Pierre.
C'est faux! - Elle ne m'a jamais aim�!
Je suis aussi fat qu'un autre, aussi enclin � remarquer la moindre attention
Romaine m'a laiss� le souvenir d'une enfant pleine de gaiet� aimant la vie.
I'amusement d'une petite camarade... qui... pas une fois, pas une seule,
ne m'a donn� I'impression de... du plus l�ger caprice!
Non. Tu mens.
D�s que tu es parti en tourn�e, il y a eu cet effroyable coup de d�solation!
Elle n'acceptait plus de voir personne. M�me pas les intimes.
Tiens, un soir, croyant la dis traire un peu,
j'ai ramen� pour diner un de nos amis, Jollivet.
Tu le connais? - Non.
C'est un peintre.
Il avait eu, I'ann�e d'avant, un petit coup de soleil pour Maniche.
Il I'emmenait faire des balades en auto... Il avait une "citron".
Je ne sais pas Elle ne m'avait jamais parl� de lui. Toi non plus.
Oh! II est plut�t insignifiant, le pauvre type!
sans m�me lui dire bonjour, elle s'est pr�cipit�e dans sa chambre,
elle s'est enferm�e � clef.
Mais voyons, Pierre je ne comprends pas tr�s bien...
Ce monsieur Jollivet, c'est un homme...
Quel homme est-ce? - M�diocre. Aucun talent.
Oui, je voulais dire Enfince qui �tait bien natu rel, d'ailleurs...
tu admettais qu'il emm�ne Romaine en voiture, toi qui � I'instant m�me
Maniche, c'�tait. le genre bon copain, tu sais!
Et les hommes, ce qu'elle pouvait se moquer d'eux, les faire mar cher
Tu aurais voulu que je sois jaloux?
Mais non.
Pierre, ne crois-tu pas qu'�tan donn� le caract�re ind�pendant de Romaine.
et toute la libert� que tu lui. laissais... avec raison!...
ne crois-tu pas que, dans ces derniers mois...
ces mois au sujet desquels tu t'inqui�tes... � tort.
elle a continu� de voir qui bon lui semblait?
Personne Marcel Mais personne.
Je le sais, peut-�tre Elle restait I�, sur place, � souffrir, � d�p�rir.
Des heures...
elle passait des heures devant la fen�tre de sa chambre.
Me le serai-je demand� ce qu'elle pouvait regarder par cette fen�tre.
Je le sais, maintenant. C'�tait ton c�t�, �a.
Elle en avait fait, ton c�t�.
Elle �tait. comme une voyageuse descendue dans un h�tel,...
et qui guette I'arriv�e d'un bateau, d'un passager.
Qu'est-ce que tu as? Tu I'as aim�e aussi
Non.
Non? Mais tu souffres!
Oui
Tu as les yeux pleins de larmes. C'est de la compassion, peut �tre?
Non. - Alors, qu'est-ce qu'il y a?
Je te demande pardon. Je suis malheureux. J'ai mal
Pourquoi?
Je suis tr�s malheureux.
Devant ta douleur, j'ai fait effort pour oublier la mienne oublier mon souci
mais j'ai trop mal, maintenant.! - Tu as mal
II y a une heure il y a une heure que j'attends un coup de t�l�phone
un coup de t�l�phone qui ne viendra plus!
Ah, tu es embarqu� dans une aventure.
Oui. Dans le drame de ma vie.
Mais on va te t�l�phoner tout � I'heure!
Non. Elle avait � choisir entre Enfin, c'est c'est la fin.
Je ne me doutais pas. Dans ces conditions, je n'ai qu'� m'en aller...
Oh! non, reste! Je ne songe pas � te renvoyer seulement,
si tu pouvais m'accorder un instant de... solitude...
Bien s�r. - Pas de solitude!
je veux dire tu comprends je m'�tais jur� de ne pas I'appeler au t�l�phone
mais c'est trop douloureux... je voudrais...
Mais oui, c'est �a, appelle-la! II s'agit peut. -�tre d'un malen atendu.
Fourre-moi n'importe o�!
Tu vas monter dans la chambre I�-haut.
Oui.
Dis donc, ne t'emballe pas, surtout.! - Non, non!
...Pierre Pierre!
Eh bien?
On ne r�pond pas. - Elle t'aime, cette femme?
Je le croyais. Je le crois encore.
Oh! qui sait?
Tu es un vieux pessimiste,! Demain tu recevras une
Non, non. C'est fini.
J'ai �t� un cr�tin de te relancer ce soir.
Que r�pondre
Elle est. venue ici.!
"Romaine", oui, "Romaine"! Je I'ai senti d�s que je suis entr�.
Je I'ai flair�!
Elle s'est pench�e sur ce vase de fleurs...
elle a fourr� son nez dans ces roses. Et ce canap�!
Tu es hallucin�
Tu as fait de la musique avec elle!
Ose dire que tu n'as pas fait de la musique avec elle?
Assez, Pierre, je t'en prie!
Ta femme n'a jamais mis les pieds dans cette demeure.
Entendu N'en parlons plus.
Voil�
Avant de partir, j'ai une grande faveur... encore une...
� te demander.
Tu ne voudrais pas jouer notre sonate?
Maintenant? - Oui.
Tu me ferais plaisir. Je saurai encore t'accompagner, tu sais.
Que signifie ce jeu, Pierre?
Tu ne comprends donc pas? Ce voyage Tunis, c'est une sorte de cure.
Ils veulent me gu�rir me gu�rir de mon petit tombeau, I�-bas,
� Montrouge.
Oui, Pierre,
oui! Ne dis plus rien. Nous allons jouer la sonate.
Elle t'aimait voyons! Elle n'a aim� que toi
Elle tenait � toi par-dessus tout. Elle t'a �crit avant de mourir.
Il y a sa lettre, Pierre.
En t'�crivant, elle grelottait devant la mort...
devant I'eau froide et noire.
Et o� et comment te I'a-t-elle �crite?
tout ce qu'elle a d� vaincre pour te laisser son adieu!
Essaye donc, rien qu'un instant, de te figurer
de te figurer I'homme que tu serais si tu ne I'avais jamais re�ue, la lettre
Tiens, si la poste I'avait, par malheur, �gar�e!
C'est immense, vois-tu, Pierre, que cette femme que tu as aim�e ait
voulu te dire encore une fois "Pierrot vieux Pierrot "...
Immense Elle t'a donn� son dernier instant.
...Et alors cette sonate!
Vrai, �a ne t'ennuie pas?
Tu plaisantes! C'est une chose que j'aime beaucoup.
C'est qu'il est tard, peut-�tre?
Qu'est-ce que cela fait? Je ne dors jamais.
Tu ne dois pas beaucoup dormir. Je jouerai tant que tu voudras!
Vas-y, Pierre.
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