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Chant des oiseaux
-Cette maison, c'est celle où j'ai grandi.
Elle se trouve en vallée de Chevreuse, dans un hameau, Montabé.
Il dépend de la commune de Boullay-les-Troux,
je sais, ça fait toujours sourire,
située dans l'Essonne, limitrophe des Yvelines,
deux départements issus du démembrement de la Seine-et-Oise
au début des années 60.
Elle ressemble à ce qu'elle était dans mon enfance,
même si les témoins de cette enfance ont pour la plupart disparu.
Le jardin n'a pas beaucoup changé.
Les racines du sapin n'avaient pas déplacé le chemin
qui ressemble maintenant à un sentier japonais.
Il faut dire que le sapin était beaucoup plus petit.
C'était le sapin du premier Noël de ma mère en France
après avoir fui l'effondrement de la Hongrie en 1947.
Les voisins ont vendu leur verger qui a été loti en pavillons.
D'ailleurs, tout Montabé, qui dans mon enfance était la campagne,
est devenu une zone pavillonnaire.
Autrefois, j'y connaissais tout le monde.
Aujourd'hui, pratiquement personne.
C'est le bureau de mon père. Il n'a pas changé.
La table est toujours aussi belle et la chaise toujours aussi moche.
Il avait une machine à écrire allemande noire de marque Erika.
Je venais sur ses genoux, il me montrait une étiquette métallique
que j'étais bien incapable de lire et il me disait :
"Tu vois, là, il y a écrit : interdit aux enfants de toucher."
Ça, c'est la propriété de nos voisins, les Régnaud.
Miraculeusement, rien n'a changé.
Manquent les bégonias
et le grand tilleul qui se trouvait en face de la villa style 1900.
On a le droit d'aimer ou pas. Sinon, tout est là.
Le cèdre du Liban que j'escaladais aussi haut que je pouvais
et sur les branches duquel j'aime encore m'asseoir.
La petite maison qui était habitée par Hélène,
la bonne que les Régnaud amenaient les week-ends
pour s'occuper des repas et entretenir la maison.
C'était une famille française traditionnelle.
Ils avaient acquis la propriété avant la Seconde Guerre mondiale
et y avaient passé l'Occupation.
Robert Régnaud, "Bob", était avoué.
Avec son épouse, Geneviève, ils avaient élevé cinq enfants.
Nos amis, à mon frère Étienne et moi,
étaient les enfants de leur fils aîné.
Ils avaient à peu près nos âges.
Jean-Paul et sa sœur Joséphine, "Josi".
Nous avons passé notre enfance ensemble dans ce parc qui est le leur
et où je me sens pourtant chez moi, plus que partout ailleurs.
J'en connais tous les chemins, tous les arbres.
Ça, selon les contractions de nos jeux de piste,
c'était la première sapinière.
Ça, c'était la deuxième sapinière.
Ça, c'est la mare.
Il y avait un saule pleureur, mais il est mort l'année dernière.
C'était un petit pont métallique 1900
qui reliait l'île artificielle au rivage.
Il a disparu depuis fort longtemps.
J'ai vu construire ce tennis.
Il est en quick,
d'une matière alors nouvelle, le porosol.
Je me souviens de Bob et Geneviève Régnaud
l'inaugurant cérémonieusement.
Par la suite, c'est plutôt Jean-Paul, Josi, Étienne et moi
qui y passions nos journées dès la belle saison venue.
Nous ne disposions que de ce portique.
Il y avait la balançoire, un trapèze, des anneaux,
une corde lisse, une corde à nœuds.
Mais rien ne nous plaisait tant qu'escalader le portique
et le traverser en cochon pendu.
Ça, c'est le potager.
Tout autour, ce sont des poiriers en espaliers
et devant eux, des pommiers grimpants.
Le jardinier entretenait divers fruits et légumes,
y compris des fraises et des groseilles.
Il y avait tant de pommes à l'automne
qu'elles remplaçaient les boules de neige.
Il valait mieux les esquiver.
Les oncles sont morts prématurément.
La famille s'est dispersée.
Jean-Paul est resté l'un des quelques parents
à conserver des parts de l'indivision,
et parmi eux le plus actif.
Il met à profit chaque moment de libre
pour tondre, tailler, élaguer, pour drainer la mare.
Il s'est donné pour mission de préserver,
de faire vivre le parc de notre enfance.
Ici, le temps s'est arrêté.
Chant des oiseaux
-C'est quoi ?
-C'est mes chaussettes.
-Que tu as commandées sur Amazon ?
-Oui. -Tu connais les conditions
de travail navrantes dans les entrepôts d'Amazon.
Je t'apprends rien.
Tu as besoin de chaussettes ?
-Exactement. -On sera bientôt en mai.
T'es confiné depuis deux mois.
L'été arrive. Et t'as besoin de chaussettes ?
-Tout à fait.
-D'accord, d'accord.
Tu peux pas les acheter
dans un magasin ?
-Non parce que les magasins sont fermés.
-Non mais quand ils seront ouverts.
-Ça sera trop risqué d'y aller.
De toute façon, y a pas les chaussettes que je veux dans les magasins.
-Ah mais c'est des Falke !
On en trouve partout.
-Non, désolé, pas ce modèle. On ouvre une porte.
-Excuse-moi, pardon, je fais mon cours de danse sur Zoom.
J'ai vu que tu avais récupéré le carton ce matin.
-Oui, exact.
-C'est pas mes Cracotte sans gluten ?
-Ah non, ce sont mes chaussettes.
-Ça fait une semaine que je les ai commandées.
Je vous dérange pas plus. Mon cours est pas terminé.
*Musique rythmée au loin
-Hier, c'était des caleçons. Elle ferme la porte.
Et avant, des poubelles de salle de bains.
-Oui, et y a aussi eu un balai à chiottes.
-Ah oui ? -Et alors ? On est pas obligé
de vivre toute sa vie avec les mêmes trucs pourris.
On est dans une vieille maison de campagne.
Faut la remettre à niveau. -Tu es sûr
que c'est pas des achats compulsifs ?
-Des achats compulsifs ?
-Ça te fait du bien à la tête. -Oui,
ça me change les idées. -Ou alors
selon les analystes de marketing, du "revenge buying".
-"Revenge buying" ? -Oui, tu es confiné,
on te frustre de tes désirs.
La société t'a habitué à vivre comme un enfant capricieux.
Là, on te brime.
Tu te venges en te faisant des cadeaux. -Je sais pas.
Peut-être. -Un peu comme quand tu as acheté
le dernier iPad 13 pouces. -Ah non mais ça,
je l'ai acheté au début du confinement.
-Qu'est-ce que ça change ? -C'est utile.
On est coincés dans cette vieille ruine à revivre notre enfance.
Je trouve ça bien de se tenir au courant de ce qui se passe.
Et puis tout le monde peut s'en servir, hein.
Il tousse.
-Tu avais déjà un iPad. -Trop vieux.
Trop lent. -Je comprends.
Tu en as besoin pour lire le journal. -Oui.
Le téléphone, c'est trop petit.
-Trop lent, tu le jettes. -Tu peux résumer ça
comme ça. -Tu ne le considères pas
comme un achat compulsif ? -Non.
Pas du tout. -Tu donnes des leçons
sur le protocole sanitaire. Je vois un livreur par jour.
Et la plupart du temps sans masque. -Je respecte
les règles de distanciation. -Et les colis ?
-Les colis, je les pose
près de la poubelle. -Si on suit ta logique,
quand on va à la poubelle, on peut être contaminé.
-Pas du tout,
parce que le virus ne survit pas plus de 4 heures sur un carton.
-Et d'où tu sors ça ? -Ah bah, du site de la RTBF.
-C'est quoi, la RTBF ?
-Radio-télévision belge francophone.
-Pourquoi ? -C'est la 1re chose
qui sort quand tu fais la recherche sur Google
"subsistance carton coronavirus". Alarme
-Mmh !
-Excuse-moi, Étienne, je dois y aller.
J'ai rendez-vous avec ma psy.
À toute. -À toute.
Tonalité d'appel
-Bonjour.
*-Bonjour.
-C'est une situation assez étrange d'être confiné là où on a grandi.
Le matin, quand j'écris,
j'écris dans la chambre où j'écrivais quand j'étais étudiant, même lycéen.
*-Vous y retournez régulièrement ?
-Oui, quelquefois le week-end.
J'y allais plus souvent du vivant de ma mère.
Elle est morte en 2006.
Enfin bon, je restais jamais très longtemps.
Toujours heureux de repartir.
Trop de souvenirs.
Trop de passé.
*-Mais aujourd'hui, vous ne vous y sentez pas mal ?
-Non.
Non, mais j'ai compris un truc.
*-Que vous n'aviez pas compris avant ? -Non.
J'ai compris que j'ai passé mon temps à fuir cette maison.
*-Qu'au fond, vous aimiez beaucoup. -Oui.
C'est vrai.
C'est trop lourd, trop chargé, trop dense.
La collection de livres d'art,
les chefs-d'œuvre
de l'histoire de la peinture,
les pièces sombres,
les divinités asiatiques grimaçantes...
Enfant,
j'étais heureux dehors,
dans la nature.
Mon émerveillement, quand arrivent les clochettes
dans les sous-bois par où on passait pour rentrer de l'école communale
et dont on faisait d'énormes bouquets.
La saison des mûres, puis celle des châtaignes.
Et puis ce parc.
*-Ce parc ?
-Oui, oui, ce parc.
En fin de journée, j'y vais faire du jogging ou du tennis.
Bon, la famille de Jean-Paul s'est confinée ailleurs.
Du coup, je dérange personne. *-Donc on peut dire
*que vous retrouvez vos racines, au propre comme au figuré.
-Oui, des racines d'adoption, si vous voulez.
*-Que vous partagez avec votre frère. -Oui.
Enfin, mon frère a choisi de vivre
dans le monde imaginaire
où nous avions trouvé refuge, adolescents :
le rock.
Et il a passé sa vie à l'observer.
Et maintenant, nous sommes confinés ensemble.
Il a deux enfants adultes.
Il vient de se séparer de sa femme, alors...
il est un peu déboussolé.
*-Je croyais qu'il avait une nouvelle amie ?
-Oui, je la connaissais pas. Elle s'appelle Carole.
Elle est confinée avec nous.
*-C'est une page blanche.
*Ça devrait vous aider à mettre les choses au clair.
-Enfin, ça fait tellement longtemps
qu'on s'est pas vus plus de quelques jours.
C'est un sentiment étrange, de se redécouvrir.
C'est comme si, à la fois,
on se connaissait trop
et qu'on se connaissait plus. *-Vous avez vécu
*ensemble, adultes ?
-Oui, dans les années 90, le même appartement,
rue Notre-Dame de Nazareth.
Nous faisions tous les deux du journalisme.
Alors pour mon frère, c'était musical et pour moi, c'était cinématographique.
Et puis y avait notre ami,
le cinéaste Laurent Perrin,
qui vivait rue au Maire. C'est tout près.
C'est à cette époque
que notre père est mort.
*-Mmh.
*Et depuis ?
-Depuis, c'est difficile à dire.
Bah...
La famille
est devenue pour mon frère sa préoccupation principale.
Et moi, j'ai fait d'autres choix.
*-Bon,
*eh bien,
*à la semaine prochaine. -Oui.
Même arbre, même heure.
Bip
-Tu te souviens quand on avait failli brûler l'immeuble ?
-Oh bah, bravo ! -Oui !
-Je suis censée être impressionnée ?
-C'était il y a longtemps. Je m'en souviens.
Y avait une sorte de branché
avec un badge royaliste. Y avait la fleur de lys.
-Maintenant, on dit "jeunes modernes". -Aucun des deux.
-Attends.
Il avait envoyé sa clope allumée par la fenêtre de la cuisine.
-Dans un conduit d'aération. -Voilà.
-Ça a commencé à cramer, y avait de la fumée. Heureusement...
on s'en est rendu compte. -Et c'est à cette fête
où j'ai retrouvé Alain Pacadis... -Oui, à l'aube,
mangeant une boîte de raviolis froids piquée dans le placard.
-Dégueu.
-C'est qui ? Je suis censée connaître ? -Non, non.
Non mais c'est un ami. Il écrivait à Libération.
Enfin, il est mort. -Ça me dit rien du tout.
Plus de vin. -Je vais en chercher.
-Non, bouge pas. Je vais y aller.
En plus, ça m'intéresse pas. -Moi, ça m'intéresse.
C'est une époque que j'ai pas connue. -Et Jean-Luc Besson ?
Il avait pris, tu sais, un appartement avec Dani, rue Rambuteau.
-Dani, la chanteuse ?
-Oui, oui, oui. Enfin elle est actrice aussi, hein.
Dans L'Amour en fuite de Truffaut.
Elle est morte l'année dernière. -Oui, mais pardon,
Besson, il a à voir avec le cinéaste ?
-Ah non, pas du tout. -Non, non.
-Ah, je sais rien ! Je suis nulle.
-Il avait créé un label, Dorian.
Il a publié toute la new wave française. -Artefact,
Modern Guy,
Suicide Romeo, Mathématiques Modernes...
-Edwige et Claude Artaud. -Même les Rita Mitsouko.
Avant qu'ils deviennent célèbres. -Marcia Baïla.
-Hélas, c'était plus lui. -Désolée, le reste,
je connais pas. Pourtant, j'aime la musique.
-Son gros coup, c'est d'avoir publié
la musique de ton 1er court-métrage.
-Jacno avait fait la musique, Rectangle.
-Ça, je connais. -Oui, c'est un énorme tube.
-Bon, enfin bref, Jean-Luc Besson
s'installe avec Dani.
Et on leur avait donné un four... Il rit.
Dont on n'avait plus l'usage.
Or j'avais oublié un blouson à l'intérieur.
-Attends, quoi ? -Et il a pris feu.
-C'est vrai. -Il a pris feu
quand ils l'ont branché. -Non, non, stop !
Comment t'oublies un blouson dans un four ?
-Pour lui donner, je sais plus. -J'avoue
que c'est pas très malin. -Jacno venait faire quoi là-dedans ?
-Non mais c'était l'ami de Elli.
-Je traduis : Elli Medeiros.
Tintement Rires
-Je sais qui c'est.
Je suis ivre, mais pas totalement inculte.
Toi, toi, mon toit. -À l'époque, tout tournait
autour de Elli, hein.
Les Stinky Toys, d'abord.
-Leur groupe, avec Jacno. Deux albums.
-Oui, après elle a joué
le premier rôle dans mon court-métrage.
Quand elle arrivait dans des fêtes, c'était fou.
Elle arrivait avec sa bande. Musiciens, journalistes...
Y avait Pacadis,
Yves Adrien,
et puis Olivia Clavel des Bazooka.
-Et toi, t'étais amoureux d'Elli ?
-Euh... Il rit.
À l'époque, c'était impossible de pas être amoureux d'Elli.
Étienne rit.
Le printemps du confinement a été l'un des plus beaux.
Nous avons quitté Paris avant la fermeture des écoles
pour trouver une campagne déjà bourgeonnante.
La végétation était en avance et on pouvait déjeuner au soleil.
Ont suivi plusieurs semaines de beau temps
où l'on a vu éclore les lilas.
La glycine des voisins
provoquait le saisissement des rares promeneurs autorisés.
Seul le magnolia des Régnaud, qui avait pris feu comme une torche,
a été contrecarré dans ses projets.
Il a suffi d'une nuit de gel
pour avoir raison de sa floraison extravagante.
Les modestes fleurs des champs,
les boutons d'or, les bleuets, les clochettes persistaient intactes
à parsemer d'autant de taches colorées la fraîcheur du pré.
Je m'en suis émerveillé en faisant mon jogging,
découvrant la floraison des pommiers, puis celle des cerisiers,
et remerciant le ciel d'avoir la chance
d'être témoin de cette saison exceptionnelle.
À la sortie du confinement, j'ai découvert que David Hockney,
sans doute l'artiste vivant que j'admire le plus,
avait passé ce printemps non loin d'ici, en Normandie,
et qu'il l'avait peint.
Il en avait livré sur YouTube quelques images faites sur iPad
et accompagnées d'un texte où il disait le bonheur
qu'il avait eu à saisir l'éclosion du printemps,
que nous avions perdu notre lien à la nature.
Cette question m'habitait depuis des semaines.
Je me demandais pourquoi mon art, le cinéma,
perdait lui aussi son lien à la nature.
Pas tout le cinéma, bien sûr,
mais n'y avait-il pas un chemin possible dans cette évidence d'Hockney ?
La façon dont le cinéma saisit sur les visages
les émotions les plus fugitives,
et touche par là à son essence même,
ne pourrait-elle s'appliquer aux beautés de la nature ?
Un cinéaste ne pourrait-il pas faire comme Monet, au bord de la Seine,
l'hiver 1879-80,
peindre le fleuve quand il charriait des blocs de glace ?
Cela n'aurait pas sa place dans un film ?
Je peux te parler ?
-Bien sûr.
-Quand tu fais tes courses... -Je fais les courses
pour tout le monde. -Bon, j'ai remarqué
que quand tu fais les courses pour tout le monde,
tu mets les marchandises directement dans les placards de la cuisine.
-Où je suis censé les mettre ? -Alors, si tu lis la presse...
-Quelle presse ? -Enfin, si tu suis les recommandations,
il faut laisser les marchandises dehors un certain temps,
quatre heures minimum,
pour éliminer toute contamination par les surfaces.
-Quelles surfaces ? -Tout.
Les emballages en plastique, les boîtes...
-Et les laitages ? -Ah ben oui,
les laitages, évidemment. -Je suis désolé,
je les laisse pas dehors.
-Pourquoi ?
-Je respecte la chaîne du froid.
-Comment ça ? -J'évite de favoriser
le développement des bactéries.
Staphylocoque, listeria, salmonelle...
-Non parce que si tu veux éviter
d'interrompre la chaîne du froid... -Oui.
-... c'est surtout pour les surgelés, hein.
-Je sais pas. -Moi, je sais.
-Je préfère pas prendre de risque.
-On parle de Covid
et toi, de la chaîne du froid ? -Si on est prudent,
on l'est pour tout.
Tu as passé toutes les poignées à la Javel.
-Diluée. -C'est extrêmement nocif.
-Bon, moi, je veux bien mettre du vinaigre blanc.
On en a commandé six bouteilles. Mais ça ne sert à rien.
Tu peux vérifier.
Tu ne déjeunes pas avec Carole ? -Non.
Aujourd'hui, elle jeûne.
C'est ce que lui a recommandé sa nutritionniste.
-Bon...
Je ne te demande pas de mettre les sacs en plein soleil.
Tu peux les mettre à l'ombre.
Il fait pas si chaud. -Non.
Je trouve ça trop risqué.
-Enfin, le Covid aussi, c'est un risque.
-Chacun ses priorités. -Tu seras intransigeant
sur la chaîne du froid ?
-Voilà.
-Tu sais que notre département est en zone rouge ?
-Pas cette partie de l'Essonne. -Ah, d'accord.
Je savais pas que l'Essonne était divisée en zones.
C'est un scoop, hein.
J'ignore depuis quand tu as cette info. Heureux de la partager.
-Non, j'ai pas dit ça. Je me sers de mon bon sens.
Pas de mes névroses.
-Je me préoccupe des règles sanitaires
au moment de l'épidémie la pire qu'on ait jamais vécue.
Au moment où la population mondiale est confinée pour la première fois.
Alors c'est une névrose ?
Hein ? C'est moi qui divague ?
-Je te rappelle que la grippe de Hong Kong en 1968
a fait un million de victimes.
On en a pas fait tout ce délire.
-Alors selon toi,
c'est une bonne chose ou une mauvaise chose ?
C'est vrai, un million de morts, pourquoi s'en préoccuper ?
Prenons la grippe de Hong Kong comme exemple, comme modèle
et faisons pareil.
-C'est pas ce que je dis. -Mais tu dis quoi, alors ?
Il soupire.
-Cette hystérie me semble excessive, voire caricaturale.
-Je peux dire qu'en termes de cinéma,
on sous-évalue complètement le problème.
*-Pourtant, il y a
*des réunions pour définir de nouveaux protocoles sur les tournages.
-Bullshit, voilà.
*-Pourquoi vous dites ça ? -Je pense
qu'on peut pas faire des films avec les règles de distanciation.
C'est impraticable. *-C'est une position
*extrême et peu réaliste, mais vous préconisez quoi ?
-Moi, rien du tout.
J'ai pas l'intention de risquer ma santé sur un tournage.
Je peux dire que jamais de ma vie, je me suis senti moins cinéaste.
Alors admettons qu'on fasse des films.
J'ignore à quelle échéance.
Encore faudrait-il que les gens prennent le risque d'aller les voir.
*-Pas vous ? -Surtout pas moi.
-Pardon, je te dérange une seconde.
-Oui ? -Je passe la commande
de l'épicerie bio. Ils livrent en fin d'après-midi.
-Super. -Mais j'ai besoin
de savoir si tu veux des choux raves.
-Non, ça va.
-T'avais fait une purée avec.
-Je t'assure, ça va.
-D'accord.
Je te dérange pas plus.
-Excusez-moi, je...
Petits rires gênés *-Je vous en prie.
*Vous avez signé la pétition des intermittents ?
-C'est la moindre des choses.
Et cela venait de mon amie Jeanne Balibar.
Mais bon, au fond... *-Oui ?
*Vous pensez autre chose ?
-Non. Je pense que la situation
des intermittents est et restera,
et pendant un certain temps, désespérée,
et qu'il faut absolument les aider, hein.
Mais bon...
rapporté à la dévastation sociale
et l'abîme de misère et de désarroi
qui va frapper la société entière et dans le monde entier,
c'est une goutte d'eau dans l'océan.
*-Comment voyez-vous le futur ? -Je vois rien.
Je suis pas devin. Il rit.
Non, je sais juste que...
Mmh...
Les salles de cinéma et les tournages
sont des foyers potentiels pour la pandémie.
Et tant qu'elle sera pas contrôlée par un vaccin fiable,
ça sera pas bon pour nous.
*-Mais d'ici là ? -D'ici là ?
Pour moi,
rien.
À part
l'injonction
d'imaginer des nouvelles façons de faire des films,
compatibles
avec les nouvelles données du monde réel.
*-En fait,
*chacun pour soi. -Oui.
*-Et que l'industrie aille à sa perte. -Non !
Mais l'industrie, elle n'ira pas à sa perte, rassurez-vous.
Elle se réorganisera à plus ou moins brève échéance
et selon des valeurs et des règlements
qui la rendront d'autant plus rigide
et hélas,
d'autant moins libre.
Musique classique
Ça, c'est la bibliothèque de mon père.
Là aussi, le temps s'est arrêté.
Il faisait relier ses livres en Italie, selon un code par genre et pays.
Marron avec des fleurs de lys pour la littérature française classique.
Beige avec de petites étoiles
pour la littérature française contemporaine.
Jaune, c'est le théâtre.
Peau de pêche, l'histoire.
Et noir, c'est ce que je préfère : les faits divers à travers les âges.
Depuis mon adolescence, je les lis de façon compulsive.
Et puis il a cessé de les faire relier et de les classer.
Et ils s'accumulaient au-delà de l'espace de rayonnage disponible.
La collection "L'Univers des formes" était envahissante.
André Malraux l'avait créée chez Gallimard.
La Pléiade, mais pour l'histoire de l'art.
Le premier volume était consacré à Sumer,
puis les Hittites, Assur,
des civilisations passionnantes
donnant lieu aux salles les plus ennuyeuses des grands musées.
Mon père accumulait dans une boîte les pièces de monnaie qui traînaient.
Et quand la somme était suffisante,
il m'emmenait acheter des livres d'art 5 rue du Pont de Lodi
au stock de Hachette qui diffusait alors Gallimard.
Mon père, publié par Robert Laffont,
y bénéficiait d'une remise confraternelle de 30 %.
La dernière fois où je l'ai accompagné, à 13 ans,
on avait acheté deux monographies sur Bonnard et Vuillard
dont je me rappelle encore.
D'ailleurs, elles sont là et je les feuillette parfois.
J'étais loin d'imaginer combien leur œuvre,
et celle de Bonnard en particulier,
allait marquer mon inspiration future.
*-Jusqu'à son dernier jour,
*mon père a tenu à être dans un état de propreté
*très minutieux.
*Les deux-trois derniers jours, il a pu prendre
*sa tasse de café habituelle.
*Il aimait
*avoir du café noir en se levant, avec du pain et du beurre.
*Puis nous l'asseyions comme tous les jours sur ce fauteuil,
*cette chaise à porteur dont je vous ai parlé.
*Et encore deux jours avant sa disparition,
*il a tenu à aller dans le jardin et à commencer un paysage.
*Alors nous l'avons porté dans le jardin.
*Nous essayions
*de ne pas secouer trop cette chaise à porteur.
*Et notre lenteur l'agaçait un peu.
*Il disait : "Mais allons plus vite !"
*Nous allions plus vite,
*puis nous l'avons déposé là où il nous a dit de nous arrêter.
*Et puis il a changé d'avis.
*Nous sommes allés un petit peu plus loin.
*Et puis il a regardé les oliviers.
*J'ose dire qu'il s'est perdu dans les oliviers.
*Mais il souffrait. Il souffrait terriblement.
*Et de temps en temps, lui qui ne se plaignait jamais
*laissait même échapper un tout petit gémissement.
*Et puis on a placé la toile sur son chevalet, devant lui.
*Et on a ouvert la boîte de couleurs.
*La palette était toute prête. Je l'avais préparée moi-même.
*C'était l'époque justement de la grande économie de couleurs.
*Très peu de couleurs, la palette bien propre,
*le pinceau qu'on a mis dans sa main.
*Et il a commencé à prendre de la couleur
*et à la mettre sur la toile.
*Et il a cessé de gémir.
*Son œil s'est éclairé.
*Nous sentions que la joie, la joie de peindre,
*était en train de le posséder.
*Et au bout de quelques minutes, il s'est mis à chantonner.
*Voilà comment je peux vous raconter la fin de mon père.
*Le reste, eh bien...
*Prat, le chirurgien, notre ami, est venu, s'est occupé...
*a essayé de lui rendre le moins pénibles possible
*ses derniers instants, et puis voilà.
*-Et voilà, ainsi s'achève notre série d'entretiens.
On ouvre la porte. -C'était quoi ?
J'étais à côté. J'ai entendu des bribes.
-Un podcast que m'a recommandé Paul. Jean Renoir.
-Le cinéaste ? -Oui. Pierre-Auguste Renoir était
son père. Il a écrit un livre sur lui.
Selon Paul, c'est un émerveillement.
-Ça avait l'air de parler de mort.
-Il en parle simplement.
Comme il faut en parler.
-Je voulais te remercier.
-De quoi ? -Bah, je sais pas, de m'avoir
accueillie ici, généreusement.
C'était pas évident. C'était pas prévu.
-Ça semblait aller de soi. -Pas vraiment.
Tu sais, avec Étienne, c'est la première fois qu'on...
qu'on vit ensemble. -Je vous pensais
ensemble depuis longtemps. -Ouais depuis un moment,
mais clandestinement.
Y avait sa femme, sa famille. Il l'a quittée, tout change.
Faut trouver des repères.
-Il te cachait ?
-En quelque sorte, oui.
-Tu en as souffert ?
-Non. Il aurait pas fallu
que ça dure plus longtemps.
-Tu l'aurais quitté ? -Oh ouais.
-Mais...
tu sais,
ça fait pas si longtemps que je vis avec Paul.
Entre un et deux ans, pas plus.
-Ah bon ? -Mmh.
-J'imaginais que ça faisait longtemps. -Non, avant,
il vivait seul avec sa fille, en garde alternée.
-Elle est avec sa mère ?
-Maintenant, oui. Elle était là
avant que t'arrives. Elle revient bientôt, on ignore quand.
Elle manque beaucoup à Paul.
Il avait l'habitude de lui faire faire ses devoirs.
-C'est marrant,
vous semblez être ensemble depuis toujours.
-J'ai l'impression aussi.
Mais c'est pas le cas. Elle rit.
-Moi, j'arrive pas à me sentir à ma place.
Je sors d'un mariage raté, d'un divorce douloureux.
Notre fille est en garde alternée. Ça crée des conflits.
Et le confinement n'arrange rien.
Elle me manque terriblement.
-Vous vous êtes séparés à cause d'Étienne ?
-Non, c'était avant.
L'histoire avec Étienne, ça m'a sortie du trou.
-Oui, mais peut-être,
enfin le fait d'être cachée...
-Oui.
J'imagine que ça donne un complexe,
un sentiment d'insécurité.
-Tenace.
-Ça se voit tant que ça ? -Non !
Elle rit. -Avec Étienne,
on a été heureux.
On a voyagé.
Mais c'est la première fois qu'on ment pas,
qu'on peut nous regarder comme un vrai couple.
-Je comprends.
-J'ai senti ça dans tes yeux. Je t'en suis reconnaissante.
*Musique rock
-Attends, attends, ne me dis pas !
Il fredonne.
-Alors ?
-Attends, attends.
-Vas-y !
-Oui, attends, attends.
Ah oui, mais oui ! Snoopy Vs. The Red Baron.
-Par les Royal Guardsmen.
Petit rire
-D'où tu le sors ?
-Je l'ai trouvé par hasard, sur une compilation sur iTunes.
-Mais ça fait
des décennies que j'ai pas entendu ça.
-Ah ? Non. Tu l'as entendu plus récemment.
-T'es sûr ? -Oui, oui.
Tarantino s'en est servi dans Once upon a time in Hollywood.
-Oui, c'est la scène où Leonardo Dicaprio est dans la piscine
sur son matelas, il l'écoute au casque.
-Trop forte. -Je m'en souviens bien.
J'avais trouvé ça incongru.
-C'est ça qui est bien, c'est que c'est incongru.
Attention, là, j'en ai... Il rit.
J'ai une collector.
Une collector, attention. -Oui ?
-Euh...
C'est parti.
*Quelqu'un souffle.
*Musique psychédélique
-Ah bah oui, non. Ça, c'est trop facile.
Avec le son du chillum, oui.
Euh, c'est Quintessence. Rires
-Notting Hill Gate.
Ils fredonnent.
-Merci.
Merci.
Il rit.
Rires
Il chante.
-Non mais ils sont trop mauvais.
-Oh, le chanteur était redoutable. Raja Ram.
-Ça date de quand ? J'aime bien. -Han ! T'aimes bien ?
-La fin des années 60, quelque chose comme ça.
Alors là, j'en ai une, attention.
Attention, concentrez-vous. -Oui, oui.
-Concentration.
*Musique pop
-Ah bah oui. Bah si, c'est Eloise de Barry Ryan.
-T'en es si sûr ? -Je connais.
-Ah non. C'est qui ?
-Un générique de série hyper connue. -Non, non.
*-Chaque nuit...
-Han ! -Oh !
-La version de Claude François.
-Ah non, me fais pas ce coup-là ! Non, non, non, non !
-Pourquoi ? -C'est horrible.
-Enfin, ça va ! Moi, j'adore.
-Ça, tu adores ? -Oui.
-Non, non, non, s'il te plaît.
Pitié, non, non, non ! -Oh si
Eloïse Non, non, non.
Rires
-Allez, c'est bon. C'est bon, j'arrête. -Attends.
Tu veux pas mettre l'album de John Prine que j'aime bien ?
L'album de John Prine avec les duos.
J'aime Falling in love again.
-Vous n'avez plus faim ? -Ça va.
Salade, jambon, fromage, c'est bon. -Je vais me faire
une crêpe.
Il reste de la pâte à crêpes. Je fais chauffer la poêle.
-On pensait que c'était... -C'était parfait.
J'ai encore un petit creux. Une crêpe, Carole ?
-Mmh. Il rit.
-Tu crois qu'il est contrarié ? -Non. C'est quand même pas facile
de se régler sur les habitudes alimentaires
de tout le monde.
-Oui. -On s'en sort plus.
-Surtout qu'il tient à ses crêpes.
-Ça fait longtemps ?
-Ben, depuis un moment, oui. Il a pris l'habitude.
-Je comprends. C'est comme une thérapie.
*"Falling in love again" John Prine
-Je crois que je l'ai assez bien réussie. Jambon fromage.
Vous n'en voulez pas ?
-Non, je mange pas de gluten. -Ah, pardon.
Oui, bien sûr, tu me l'avais dit.
Tu en veux ? -Sans façon.
-Un petit peu ? -Non.
-Oh, ne fais pas... -Bah...
-On va aller regarder un film. On vous attend ?
-Vous regardez quoi ? -Je sais pas.
Peut-être un Guitry.
-Vous en avez pas regardé plusieurs ? -Ouais.
C'est une drogue dure.
-Ou un Renoir. On voulait revoir Elena et les hommes.
-Non, merci. Je préfère lire avant de me coucher.
À ce propos...
-Oui ? -Ça vous embêterait
de pas mettre le son trop fort ?
-On le met pas très fort. -On le met pas fort.
-C'est juste en dessous de notre chambre.
-C'est comme ça depuis qu'on est enfants.
-Désolé.
J'ai un peu pris des habitudes de vieux.
-Aucun problème. -C'est moi qui m'excuse.
-On va faire attention.
-Hier, on a dû mettre des boules Quies.
-J'en mets jamais parce que ça m'angoisse.
Il rit.
-Non mais juste, Étienne, hier soir, on a regardé un film muet.
-C'est que la musique était trop forte.
-Mais comme tu m'as fait
la remarque hier,
on a fait attention de mettre au minimum.
-Ouais, là, c'était assez bas.
-On va mettre encore plus bas, au point où on est.
-On fait ça. -Je te remercie de le faire ce soir.
-Non mais juste pour savoir, dorénavant ici,
on ne regardera que des films muets ?
Ils rient.
-Tu m'as dit que c'est ce que tu préfères.
-Oui, enfin pas non plus exclusivement.
-En ce moment, j'ai des insomnies.
Voilà, je traverse une période difficile.
Je me réveille à l'aube. Pas marrant.
-Bon écoute, je réglerai au fur et à mesure.
Et quand c'est trop fort, tu sais quoi ?
Je baisserai. -Voilà, on fait comme ça.
-C'est très généreux de ta part. -Bon film, du coup.
-Hésite pas à mettre des coups de balai.
-On hésitera pas. Petit rire
-Bonne nuit.
-Bonne nuit. -Bonne nuit.
-Pourquoi t'as eu envie de lire Les lettres d'Héloïse et Abélard ?
-Arte m'a proposé de réaliser un docu autour de Madame Bovary.
Elle évoque l'amour d'Héloïse et Abélard.
-Ah, et t'avais pas lu.
-Je situais, mais très vaguement.
-Oui, oui, moi aussi.
Bon, à part ce qu'en dit Villon.
-Villon ?
-Bah oui, dans "La ballade des dames du temps jadis".
"Où est la très sage Hellois
"Pour qui fut châtré, puis moyne
"Pierre Esbaillart
"à Saint-Denis ?" -Ah ouais ?
Quelle mémoire.
-J'ai pas de mérite.
Il avait été mis en musique par Brassens,
dans une version très belle.
Je l'ai beaucoup écoutée.
-Je peux te dire qu'Héloïse était tout sauf très sage.
Elle était passionnément amoureuse d'Abélard.
Et celui-ci, même après avoir été victime
de la vengeance du Chanoine Fulbert...
-"Châtré, puis moyne..."
-... châtré et puis moine,
persiste à lui expliquer doctement la primauté de l'amour en Jésus-Christ.
-Les lettres d'Héloïse sont sublimes.
Enfin bon, malheureusement, elle en a écrit que deux.
Ça fait pas beaucoup. -Ça fait pas beaucoup,
mais une merveille de la langue française.
Elle parle du désir physique en termes libres et crus.
Elle est guidée par sa passion. Les lettres d'Abélard pâlissent
en regard des siennes.
-Tu sais, je trouve Héloïse généreuse et patiente
d'avoir accepté
les leçons singulièrement désincarnées...
Il rit. d'Abélard.
-C'est beau, pourtant, ce qu'il écrit.
-Oui enfin, ça n'a rien à voir
avec la modernité fulgurante des lettres d'Héloïse.
-Le livre traînait dans le bureau. C'est toi qui l'as sorti ?
-Oui.
Je voulais relire
Les Lettres de la religieuse portugaise.
C'était dans le même volume.
C'est deux monologues de deux femmes amoureuses,
qui sont adressés
à des hommes dépassés par le désir de celles-ci
et ses abîmes.
-Tu le lisais pour une raison ? -Oui.
J'avais envie de faire un film en costumes
avec Kristen Stewart.
Alors bon, je cherche des idées.
-En religieuse portugaise ? -Oui, je sais. Ça va pas du tout.
-Mmh.
-C'est quand même plus compliqué que ça.
Si tu veux, ce qui m'intéresse,
c'est la circulation entre la vie et le tournage.
À la fois le personnage qu'elle joue
et la façon dont ça résonne avec son destin.
-Bah, quel est le problème ?
-C'est le fiancé de la religieuse portugaise.
Il est français. Il est vraiment trop nul.
Ils rient.
Tu sais, un peu
comme le hussard anglais dans L'Histoire d'Adèle H.
Il est trop indifférent à elle. Du coup, on s'en fout un peu.
-D'elle ? -Non, de lui. Si tu veux,
il reste plus qu'un monologue.
Enfin, c'est pas suffisant pour faire un film.
-Un monologue victimaire. -Non, c'est sublime.
C'est un peu comme du Racine.
Mais bon,
sans aucun interlocuteur.
-Je regrette.
J'aimais Kristen Stewart en religieuse portugaise.
-Ah, moi aussi. Petit rire
Si on faisait une course ?
Musique dynamique
Petits cris
Bonjour. Je suis M. Berger. Je viens pour la commande.
-Bonjour. C'est le 4e caddie. -Oui, oui.
Trois, quatre... Merci. Bonne journée.
-Au revoir. -Au revoir.
*-Comment bien se laver les mains ?
*Se mouiller les mains.
*Prendre une dose de savon suffisante.
*Frotter paume contre paume.
*Exercer un mouvement en avant et en arrière
*de la paume d'une main sur le dos de l'autre.
*Puis inverser.
*Tourner le bout des doigts d'une main contre la paume de l'autre,
*puis inverser.
*Sécher soigneusement les mains par tamponnement avec un essuie-main.
-Ça va ? -Très bien.
-Tu redoutais le retrait de la commande ?
-En fait, c'est impeccablement organisé.
Ils mettent des masques, eux. Le retrait se fait sur le parking.
Et puis, ils t'amènent des cageots.
-Ouf. -Et puis surtout, ils respectent
les distances de sécurité. Aucun contact.
-Et pour payer ?
-C'est très simple, par virement bancaire.
-D'accord.
Et après, tu fais une lessive avec tes fringues.
-C'est quand même beaucoup plus sûr, oui.
-Dis-moi,
Étienne se demandait, t'as eu le temps de passer à la boulangerie ?
Il se racle la gorge. -Je...
Je suis pas prêt pour la boulangerie.
Et puis, je peux m'en passer.
-Je me suis dit que c'était un peu dur, quand même, la boulangerie.
Il ira, du coup. -Oui, tu peux lui dire
de mettre son masque ? -Il le met.
-Et du gel sur les mains. -Il le fait.
-Autour des poignets et -Entre les doigts.
-Merci.
-Déjà, je peux télécharger l'application.
*-Tu m'appelleras devant ton ordi. Je te guiderai.
*Tu vas avoir besoin d'un micro. -Mais j'en ai pas.
*-On va t'en faire porter un. -D'accord.
Mais alors prends toutes les précautions possibles.
C'est pour mon frère qui est extrêmement maniaque.
*-Oui, on connaît. On a vu pire.
*Un animateur très célèbre dont je tairai le nom
*a demandé que le livreur ait des gants,
*que l'emballage du micro soit passé au désinfectant
*et que le paquet soit déposé sur son palier.
*Et il a attendu un jour entier avant de le récupérer.
-C'est exactement le profil de mon frère.
*-Tu nous donnes l'adresse,
*on le dépose devant, tu le récupéreras.
*Ça rassurera ton frère.
*Bon, je te repasse Maxime.
*-Oui, c'est clair comme ça ?
-Je suis maladroit avec la technique, mais je devrais m'en sortir.
*-C'est important de faire un live à midi.
*Moi, je pensais à un format type "La chanson du jour".
*Ça donne le sentiment que la vie continue.
-Pour le soir, on fait des rediffusions ?
*-Oui, ta série sur Brian Wilson et les Beach Boys.
*C'est joyeux. C'est ce que demandent les auditeurs.
*L'idée, ce serait qu'au début,
*t'aies un échange avec Laure Adler qui te précède.
-Elle est en live ?
*-Non, pareil, des rediffs. Elle est chez elle.
*Elle fait l'intro et la sortie, on vous connecte et on te lance.
-Mais tu veux faire ça quand ?
*-Pas tout de suite. À partir de la semaine prochaine.
*Sinon, t'as des idées ? C'est bien d'être dans l'actualité.
-Bien sûr, on pourra faire un hommage aux victimes du Covid.
David Greenfield, le clavier des Stranglers.
Paul Oakenfold qui avait produit Primal Scream...
*-Oui, oui... -Manu Dibango, John Prine
*-Bien sûr, oui, enfin, c'est pas ce que j'avais à l'esprit.
*J'imaginais quelque chose qui change
*les idées.
*Mais c'est ton émission, tes choix.
-Oui, faut pas que ça fasse trop nécro.
*-Voilà, c'est ça. Exactement, pas trop nécro.
-Je ferai au mieux. *-Ce qui est formidable avec toi,
*c'est que tu nous fais découvrir des artistes
*et puis tu rends tout ça vivant.
-Qu'est-ce qu'on fait des fraises ? -Je les avais oubliées.
-Oui.
Je pense qu'elles sont un peu nazes.
Je vais faire une compote.
-Dans quelle casserole ? On a cramé la petite.
-Oui, je sais, je l'ai jetée.
J'en ai commandé. Elles sont arrivées ce matin.
-Encore Amazon ? C'est du délire !
-Justement, j'ai commandé directement sur le site suédois.
Et j'ai pris une cocotte, tu vois.
Et une petite casserole, regarde.
-Tu vas faire cuire quoi dans une mini-cocotte ?
-Elle est en fonte noire avec le manche en bois.
J'ai trouvé ça joli.
-Elle coûtait combien ?
-90 euros, plus les frais d'expédition.
-90 euros pour une mini-cocotte dont tu ignores si tu t'en serviras ?
-Bon, j'utilise la petite casserole pour faire les fraises ?
-Je t'en prie, be my guest.
-Bon...
Non parce que tu reparlais d'Amazon, là.
Tu as un problème avec Amazon ?
-Ah oui, j'ai un problème avec Amazon.
-Non parce que les magasins sont fermés.
Qu'est-ce que moi, je peux y faire ?
-Éviter de faire profiter les profiteurs de guerre.
-C'est pas de ma faute si on est en période de confinement.
Et c'est beaucoup plus pratique, je pense, de faire ses courses en ligne.
-Et on tue les petits commerçants.
-Ça fait longtemps qu'ils ont été tués par les grandes surfaces.
-Ceux qui restent.
-Et au contraire,
c'est les grandes surfaces qui ont peur d'Amazon.
-Et pourquoi ? -Ah, parce qu'ils ont peur
que les gens se réhabituent à acheter en ligne ce dont ils ont besoin.
-Touille pas. Elles libèrent de l'eau, ça empêche de cramer.
-Ah.
Pardon.
-Pour les livres, tu as plein de sites français alternatifs.
-J'ai trouvé un portail tout en écriture inclusive.
Pour être franc, ça m'a totalement découragé.
-Tu as mauvais esprit.
-De toute façon, la plupart de ces sites
te renvoient sur des librairies de proximité fermées.
-On est dans une maison remplie de livres.
Y a pas d'urgence à commander des livres sur Amazon.
-Tu as raison de pointer ce problème.
Cette bibliothèque m'angoisse.
-Pourtant, je t'ai vu piocher dedans.
-Y avait Boileau.
-Et pourquoi Boileau ? -Ben, en fait,
je me souvenais plus si j'avais lu L'Art poétique ou pas.
-Et ? -Figure-toi, je sais toujours pas.
Les vers ressemblent tellement
à des proverbes que bon... Il rit.
-Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.
-Qu'est-ce qui sent le brûlé ?
-Oh, c'est les fraises !
-Tu m'avais dit de pas y toucher.
-Je t'ai jamais dit ça. -Si,
c'est que tu m'as dit.
Mais elles sont complètement carbonisées.
Non mais la casserole est morte. -Mais non !
Mets-la une nuit à tremper, ça ira. -Pas du tout.
Non mais le fond est totalement calciné, là !
Non mais... mais que...
Gémissements
Non mais elle est bonne à jeter.
-Je t'ai pas dit de pas la surveiller.
-Non, qu'il fallait pas touiller.
-C'est de ma faute ?
-J'ai jamais dit ça. -Bah si !
-Bon, écoute, tiens.
Pour tes crêpes. -Merci.
-Je t'en prie.
-Mmh... Oh non !
Il rit.
Ça a un goût de brûlé. Je peux jeter ?
-Oui, t'inquiète pas. La poubelle est là.
-Attends.
Ils disent que tu peux mettre la casserole à bouillir
avec du liquide vaisselle et du bicarbonate de soude.
Ça marche hyper bien. -On a du bicarbonate.
J'en ai acheté pour faire du pain sans gluten.
-Elle est complètement cramée. -Fais-la tremper
dans du vinaigre blanc. Ça va marcher.
Ah !
Sinon, y a un autre site qui te propose de la jeter.
-Je trouve pas ça drôle.
Elles rient.
Sonnerie Skype
Bip
Ah !
Ça va ?
*-Autant que ça peut aller dans ce contexte.
*Mon film est arrêté.
*Et je pourrai le reprendre l'été prochain, et encore.
*Sinon, ça va. On est à la campagne.
*Il fait beau.
-Et dis-moi, c'est bien, la maison des parents de Louis ?
*-Très beau.
*Ils ont installé un trampoline. Britt passe ses journées dessus.
*Ils font des concours des sauts.
*Quand elle perd, elle est grognon toute la journée.
-Oui, bah rien de neuf.
Et ça va, les devoirs ?
*-Mieux qu'avec toi. -Comment ça ?
*-Tu lui fais travailler
*son allemand ? -Je parle pas l'allemand.
*-C'est des déclinaisons
*à faire répéter. -Oui, bah enfin,
je fais ce que je peux, hein.
*-Elle a du mal à se concentrer.
*Tu la laisses pas traîner n'importe comment sur internet ?
-Euh...
L'école est fermée, elle est confinée. Pas marrant pour les enfants.
Je suis un peu plus souple que d'habitude.
*-C'est pas comme ça qu'elle le présente.
-Comment elle le présente ? *-Elle est contente,
*mais niveau internet, pour elle, c'est le goulag.
*J'imagine que chez toi, il y a un régime plus souple.
-Oui enfin,
je la laisse chatter en fin de journée avec ses copines.
Voilà, dans l'esprit de pas totalement la désocialiser.
Ce qui est souhaitable, il me semble.
Et si elle fait bien ses devoirs,
elle peut jouer à des jeux sur ma tablette.
*-Quels jeux ? -Je sais pas.
J'ai pas analysé lesquels. *-Tu passes ta tablette
*et tu la laisses jouer à n'importe quel jeu,
*y compris certains qui pourraient être néfastes ?
-Je crois que ces jeux ne sont pas néfastes,
mais je vérifierai.
*-Je te remercie de bien vouloir le faire, oui.
-Elle est là ?
*-Je te la passe. Britt !
-Ah ! Oh !
Bonjour, mon amour. Bonjour !
Il lui envoie des bisous.
Oh... Petit rire
*-Salut, papa. -Salut.
Comment ça va ? *-Il est où, mon vélo ?
-Il est...
Il est rangé.
Il est dans l'arrière-cuisine. *-Dis, papa,
*tu me commandes le tome 22 de La Guerre des clans ?
*Enfin le mieux, ce serait 22, 23 et 24.
-Et pourquoi trois tomes ?
*-C'est la fin du 5e cycle. -Mais enfin,
je t'en avais commandé trois tomes
avant que t'ailles chez maman. *-Je sais.
*Les 19, 20 et 21.
*Là, j'en suis presque à la moitié du 21.
-J'y comprends rien. Y a combien de tomes par cycle ?
*-Ben, six ! C'est pour ça.
*Tu peux pas me laisser à la moitié. C'est trop cruel.
-Bon, écoute,
il y a une excellente bibliothèque chez les parents de Louis.
*-C'est des vieux livres. -Tant mieux.
Quel est le problème ? *-Mais papa,
*tu comprends pas ! Il faut que je finisse le 5e cycle.
-T'as pas envie de découvrir autre chose ?
Comme Les Royaumes de feu, par exemple.
*-Non, ça me plaît pas. -Mais pourquoi ?
*-Pff, j'aime pas les dragons. Ça m'intéresse pas.
-Non, mais enfin, je t'assure ! *-Papa !
-J'insiste pas, mais enfin bon...
*-Dis, papa, quand je rentrerai,
*je pourrai regarder des films sur ta tablette ?
-Tu as le droit chez maman ?
*-Elle ne veut jamais me prêter sa tablette.
-Moi, je crois qu'elle te la prête de temps en temps.
*-Elle veut pas que je regarde Netflix.
-Non parce que moi, je crois que tu regardes quand même.
*-Comment ?
-En utilisant mes codes, par exemple.
Britt, j'ai vu que tu t'es connectée.
*-Comment tu le sais ?
-Bah écoute, ils m'envoient des notifications.
*-Je m'en suis servi une ou deux fois. -Viens voir.
On fait comme avant d'accord, hein ?
Si tu suis bien les cours, que tu fais bien les devoirs,
t'auras le droit de regarder des films.
*-Netflix ? -Tu veux pas voir autre chose ?
Il y a des choses ailleurs qui pourraient te plaire.
*-Netflix ?
Il soupire.
-Bon, allez, un épisode.
*-Trois. -Non, un, c'est un.
*-Trois ! -Non, écoute, deux. OK ?
*-Deux, d'accord. -Ben dis donc,
c'est redoutable, de négocier avec toi. *-Je sais.
*Je te laisse. Ils ont commencé le trampoline.
-Oui, attends, Britt !
Tu rends bien la tablette à ta maman, hein ?
*-Promis.
-Oui ?
Britt ! Oui, bah...
Musique douce
Je fais du jogging dans le parc des Régnaud.
De toute façon, c'est interdit sur les chemins vicinaux.
Là, je ne rencontre personne.
Courir, c'est relativement récent dans ma vie.
Une dizaine d'années. Et encore, seulement en été.
Le reste de l'année, je ne fais aucun sport.
Plus jeune, je ne savais pas courir. Je ne savais pas trouver mon souffle.
Et je m'épuisais aussitôt.
À force, j'y ai pris goût. J'ai trouvé mes repères.
J'aime l'effort de courir
et j'y arrive mieux que lorsque j'avais 20 ans.
Ici, à Montabé, j'ai retrouvé des réflexes lointains,
par exemple, le chemin autour du parc.
Je descends les marches du potager, je suis les poiriers,
je tourne à droite vers le portique, je passe derrière le tennis...
Je descends jusqu'à la mare,
je remonte en suivant le grillage, ce qui est assez raide.
Et je rejoins le sous-bois qui me ramène à la villa.
Je fais six tours.
Respiration forte
Aboiements au loin
C'était le chemin que je suivais quand j'étais étudiant à Censier.
Léger brouhaha
Je travaillais à la salle de lecture de l'ancienne Bibliothèque nationale,
sur mon mémoire de maîtrise.
Il était consacré au feuilletoniste Gustave Le Rouge.
Blaise Cendrars lui a dédié un chapitre dans L'Homme foudroyé.
Il s'agissait surtout des liens intimes
entre la poésie symboliste et le renouveau de l'occultisme
en France à la fin du 19e siècle.
Ça a été une source d'inspiration quand j'ai fait mon film Irma Vep
ou quand j'ai écrit un essai sur l'œuvre du mage-cinéaste Kenneth Anger.
Le matin, durant cette seule période de ma jeunesse,
j'allais courir avant de conduire jusqu'à Paris.
Ça devait être l'hiver.
Je me souviens du givre, de la vapeur de l'air que j'expirais.
Je me souviens de l'effort pour remonter de la mare.
Au mieux, je devais faire deux tours.
J'aimais ça.
Le matin, à l'aube, c'était assez merveilleux.
Mais je n'ai pas de bons souvenirs de cette période de ma vie.
Claire, que j'aimais toujours, m'avait quitté,
et je n'imaginais pas la remplacer.
Elle était irremplaçable.
C'était la première, et l'inspiratrice
de mes premières tentatives graphiques.
Froissement d'une feuille
Coups de crayon
Pourquoi je faisais une maîtrise, sinon pour en être débarrassé ?
Je ne voulais pas devenir prof.
La peinture était trop solitaire et le cinéma était encore bien loin.
-Y a quelqu'un ?
Aboiements
-Je comprends parce que l'année prochaine,
ça sera le 2e centenaire de la naissance de Flaubert.
Donc y a une actualité. Enfin, façon de parler.
Euh... pardon.
Mais c'est pas une raison pour parler
de Madame Bovary de manière conventionnelle.
Vous voyez, moi, si je fais le documentaire,
j'ai besoin de trouver un angle.
S'il y a pas d'angle, ça m'intéresse pas.
J'ai pas envie d'égrener des dates.
Telle année il fait ça, telle année c'est le procès,
les journalistes disent ci ou ça...
Ça, c'est un peu l'ennui, non ?
Mais...
Oui, bah alors...
Sartre pose justement la question, lui, dans L'Idiot de la famille :
qu'est-ce que Flaubert a à nous dire aujourd'hui ?
Et ben, ça, ça m'intéresse.
Y a une mallette pour toi devant le portail.
-Je sais.
-Elle stagne là depuis deux jours.
-Je l'ai récupérée. C'était un micro pour intervenir en direct.
-Super. -Ah, justement,
tu peux m'aider pour l'installer ?
Carole fait son yoga. -Bien sûr.
Bah, je bois mon café et j'arrive.
-Merci. -De rien.
-Attends, merde...
-Je peux faire quoi ?
-T'asseoir au bureau pour que je règle la hauteur du micro.
Soupir
-Descends.
Encore, encore.
Encore.... Stop !
C'est bon pour la hauteur.
Mais comment faire pour le stabiliser ?
-Bon, ras-le-bol.
J'appelle le technicien.
Effet Larsen
Tonalité d'appel
*-Alors ?
-Je l'ai fait, mais le micro n'est pas stable.
*-On va déjà voir si ça marche comme ça.
-Je vais te le tenir.
Effet Larsen Il tousse.
Effet Larsen
-Qui se souvient des Stranglers,
groupe de la première vague punk défini par son machisme parfois graveleux ?
Ce qui distingue leur son est l'usage des claviers,
anathème pour leurs contemporains, et inspiré des Doors.
Leur clavier, c'était...
David Greenfield,
victime à 71 ans du Covid.
Nous allons lui rendre hommage aujourd'hui.
*-Stop, j'entends rien.
-J'ai fait comme tu as dit.
-Je l'ai maintenu, mais c'est un peu difficile.
*-C'était mieux avant. Le signal est faible.
*T'as bien réglé l'application ?
-Oui, j'ai vérifié deux fois.
-Tu lui as dit pour les deux barres de Wi-Fi ?
-Ouais, je lui ai dit. *-Et le raccord du micro ?
-J'ai que deux barres de Wi-Fi.
*-C'est sans doute le problème.
-Tu m'avais dit que ça suffisait.
*-Et si tu te raccordes à la Livebox ? -Ah non,
mais j'ai pas d'entrée Ethernet.
*-Bon ben, je fais ma petite enquête et je te rappelle.
-Je réponds volontiers à vos questions.
J'ai quand même beaucoup hésité. *-Ah ?
*Pour quelle raison ? -Je me sens très privilégié.
À une époque aussi sombre
où tant de gens sont frappés par la misère,
par la maladie, le deuil, le chômage,
où les gens sont confinés dans des hébergements tout petits,
où les plus mal lotis sont contraints de prendre les plus grands risques,
je trouve qu'il y a une forme d'obscénité,
si vous voulez, à...
à exhiber la chance que j'ai
d'avoir une maison de famille où me confiner.
*-Vous pouvez partager avec nous ce qui vous donne de l'espoir.
*On en a tous besoin.
-Honnêtement...
en ce moment, y a rien qui me donne de l'espoir.
*-Bon...
*Un morceau de musique à nous conseiller ?
-Oui.
Murder Most Foul de Bob Dylan, voilà.
*-C'est quoi ? -Un morceau de 17 mn mis en ligne
au début du confinement. Ça raconte la mort de Kennedy,
la fin de l'innocence et comment toute sa génération
a accepté ce désastre en écoutant de la musique.
Oui.
En tout cas, c'est ma manière de l'interpréter.
C'est comme ça que je l'ai reçue.
*-Vous n'êtes pas d'une humeur positive.
-Ça, je vous avais prévenu.
*-Une lecture à nous recommander ? -Excuse-moi.
Pardon, je te dérange. -Pas du tout.
-Le camion de la voirie est passé. Ils n'ont pas ramassé notre poubelle.
-C'est déjà arrivé. Il doit y avoir un problème.
-Je la rentre ? -Oui. Je m'en occuperai.
-Ça marche. Je te laisse. Bisou
-Excusez-moi. *-Je vous en prie.
*Y a aucun problème.
*Vous avez une lecture à nous recommander ?
-Alors, sans hésitation,
je dirais Le Livre de chevet de Sei Shonagon.
C'est une courtisane du Japon médiéval
qui énumérait ce qu'elle aimait et n'aimait pas,
ce qui la rendait triste et joyeuse.
Si vous voulez, c'est comme une sorte de...
d'herbier des sentiments
où il y a toute la beauté et toute la mélancolie du monde.
*-C'est sous forme
*de fragments ? Vous avez tout lu ?
-Non, mais ce n'est pas destiné
à être lu en entier.
C'est un peu comme le Yi King, si vous voulez.
On prend une page comme ça, au hasard.
Sinon, je vous conseille
Le Dit du Genji de Dame Murasaki.
-Tu charries ? -En quoi ?
-Tu l'as lu, Le Dit du Genji ?
-Euh...
Pas vraiment, mais j'ai le projet de le faire.
-Ah oui ? -Oui.
Depuis longtemps. En fait, j'avais acheté
la nouvelle traduction en deux volumes de Sieffert, pour ma mère.
Je l'ai récupérée quand elle est morte.
-Et elle est morte en quelle année ? -Ah...
2006. Ils rient.
J'avoue que...
j'ai été découragé par la préface.
Le traducteur, si tu veux,
explique pourquoi c'est ennuyeux. Petit rire
Selon lui, ça n'est pas un obstacle.
Bon... Il rit.
On se fait des balles pour s'échauffer ?
-C'est vrai que fait bien de citer Le Dit du Genji sur France Culture.
-Oui, bon d'accord, ça fait bien.
Mais bon, si tu veux, en ce moment,
j'ai du mal avec la fiction.
Je sais pas d'où ça vient.
David Hockney en parle dans un entretien.
-Tu peux pas parler simplement ?
C'est toujours : "David Hockney a dit ceci."
-Mais je l'admire, donc je fais attention à ce qu'il dit.
D'autant plus que je l'ai pas attendu
pour lire des ouvrages historiques et de vulgarisation scientifique.
Cri d'effort
-D'où les livres sur la génétique
qui ont l'air de t'obséder. -Ah oui non mais...
C'est sûr qu'aujourd'hui, l'épigénétique
et l'étude de la paléohistoire
à l'aide l'ADN, c'est ce qu'il y a
de plus passionnant, et d'autant plus qu'on en est encore qu'au début.
Donc ça laisse des perspectives de découvertes mais ahurissantes.
-Oui, c'est passionnant. C'est ahurissant.
-Hé ! -Hein ?
-Tu ne vas pas me reprendre sur tout. -Sur rien.
-Allez.
Match. -Match. T'as une revanche à prendre.
Frottements
-Arrête
de frotter la casserole, c'est exaspérant.
-T'as essayé le vinaigre blanc ?
-Ça fait trois jours que ça trempe.
Y a aucun résultat.
-Jette-la. T'arrêtes pas de dire qu'elle est kaputt.
-J'y arriverai. -Jette-la.
-Ça prendra le temps que ça prendra,
mais j'y arriverai.
-Comment il s'appelle, le voisin ?
-Euh, lequel ? -Celui qui a le bois où je téléphone.
-Monsieur Le Malinois.
-M. Le Malinois, grossier personnage. -Ah ?
-J'étais avec ma psy. Il m'a interrompue.
-Tu sais, c'est interdit de prendre le chemin vicinal.
-T'as le droit maintenant, si tu respectes les distances.
-Oui, mais si tu suis le chemin vicinal,
tu arrives directement chez les Le Malinois.
Et là, c'est une propriété privée.
Enfin, je t'avais mis en garde. -Le type a été odieux.
Il m'a interrogée. Je lui ai dit d'aller se faire foutre.
-D'aller se faire foutre ? -Oui.
-Pourquoi tu n'es pas allée téléphoner chez les Régnaud ?
-Le bois, c'est là où je passe mes appels.
-C'est pas un bois. C'est une réserve de chasse.
-Je vais prendre une douche.
Je mettrai la table après. -On s'en occupe.
Je mets quoi ? Une demi-heure ?
-Je regardais. Sur Marmiton, ils disent 25 minutes à 210.
-Si ça intéresse quelqu'un,
je me suis renseigné sur les poubelles.
-Ah, c'est super. -Ah oui ?
-Bon...
Tu veux que je t'explique ? -Ça me passionne.
-Bon alors, notre poubelle n'est pas aux normes.
Donc le camion de la voirie ne la prend pas.
-Pourquoi pas aux normes ?
-Alors, j'ai contacté
le Sictom
du Hurepoix.
-Le Sictom du Hurepoix ?
-Oui, je sais. On est en vallée de Chevreuse,
mais pour nos ordures, on est dépendants du Sictom du Hurepoix.
C'est le nom de la région. -Sictom ?
-Syndicat intercommunal du traitement des ordures ménagères.
C'est à eux de fournir la poubelle aux normes.
En quelque sorte, les poubelles leur appartiennent.
-Comme chez moi en Côte d'Or. C'est très strict.
-Alors, moi, j'ai commandé.
Mais bon, ils veulent pas livrer à cause du confinement.
Bref, alors, pour nos ordures ménagères,
on peut mettre nos sacs dans les poubelles du voisin.
-Et s'il y a pas de place ? -Attends, y a toujours
de la place...
chez...
chez les Mourghes, juste en face.
-Excusez-moi, c'est captivant, mais...
je vais vérifier que le rôti crame pas.
-Mais le problème le plus épineux,
c'est les recyclables.
-Je savais pas qu'on triait.
-Le camion des recyclables passe tous les vendredis.
-Dans la mesure
où on ne trie pas, ou alors à mon insu...
-On va le faire. J'ai acheté une poubelle avec deux bacs.
Elle doit arriver
demain ou après-demain.
-Comment tu sais ? Les transporteurs sont débordés.
-Non mais je le vois sur le tracking.
Tiens, regarde, par exemple, on voit
qu'elle vient d'arriver en France. Regarde.
Mmh ? Reste le problème du verre.
-C'est vraiment
un problème, tu en es sûr ?
-Non mais t'as pas vu la quantité de verre,
là, juste derrière la cuisine ?
-Non, je vais pas souvent derrière la cuisine.
-Si tu y allais... -J'y vais, mais pas au jour le jour.
-Je t'emmène. -Je te crois. Je m'en fous !
-Non mais je veux que tu constates.
Bon, viens.
-Je vous accompagne pas, hein.
-Voilà.
-Ah oui, en effet. C'est impressionnant.
*Musique salsa
-C'est quand même inattendu,
ce voisin qui écoute de la salsa toute la journée.
-Surtout à l'heure du déjeuner. -Bah oui.
C'est l'heure où on est dans le jardin.
-Il a le droit d'écouter de la musique en déjeunant.
Aboiements
L'année dernière, on était à Cuba pour ton film.
-Oui, c'était salsa
matin, midi et soir. Petit rire
Y en avait dès qu'on traversait le hall de l'hôtel.
Silence
Ah !
Il soupire.
-C'est beau, ce silence.
-Mmh.
-D'habitude, il y a toujours des avions,
des voitures dans le lointain.
Là, rien.
-Oui, c'est magique. Aboiements
-Gandalf ! Tu lâches, ça suffit !
-Magique, oui. Ils rient.
-Ici !
-Ce voisin, quand il écoute pas de la salsa,
il dresse des chiens.
-J'avais en effet cru remarquer.
Il grogne.
Aboiements
-Capone !
-Attends. Il grogne.
Non mais...
Attends, tu veux du café ? -Oui, je veux du café.
Oui, je veux du café, je veux du café.
Non, non, non !
Musique classique
-Je dors dans la chambre qui était celle de ma mère.
Nos parents faisaient chambre à part.
Ils ont divorcé quand nous étions enfants,
mais déjà avant, ils dormaient séparément.
Après, ma mère vivait à Paris.
On est restés avec notre père à la campagne,
avec notre nounou hongroise.
On communiquait avec elle dans cette langue.
Elle n'a jamais appris le français.
Notre mère venait tous les week-ends.
De façon métronomique, elle arrivait le vendredi soir.
Elle klaxonnait pour qu'on vienne chercher ses sacs.
Coups de klaxon
Et après seulement, elle allait garer sa voiture.
Durant la semaine, sa chambre était inaccessible.
On n'y allait pas, on n'avait rien à y faire.
C'était pourtant la plus grande pièce de la maison,
celle qui était aménagée avec les plus beaux meubles et tableaux.
L'un, assez remarquable, bien que petit et sombre,
est un paysage nordique attribué à Ruysdael,
ou alors à Allart Von Everdingen, on ne sait pas bien.
L'autre tableau, moins intéressant,
a néanmoins une histoire dont je ne me lasse pas.
Mon grand-père milanais, Guillaume Assayas,
souhaitait acheter un tableau.
Je pense qu'il l'aurait formulé en termes d'investissement.
Aussi s'est-il adressé à son ami,
le directeur de la Pinacothèque de Brera.
Celui-ci lui a proposé deux options.
L'une plus raisonnable, un placement sûr,
un joli paysage 18e
par l'artiste toscan Francesco Zuccarelli,
au style simple, classique et indémodable,
Ou un choix plus risqué,
celui d'un jeune artiste juif italien installé à Paris
et peignant dans le style moderne de son époque.
On aura reconnu Amedeo Modigliani.
Mon grand-père ne s'est pas manifesté par son discernement.
Il a choisi Zuccarelli.
Peu avant sa mort,
ma mère m'avait dit qu'elle souhaitait qu'après sa disparition,
elle disait "quand je serai en Chine",
je récupère sa chambre.
Cela m'a pris des années à m'y décider
tellement cette chambre interdite m'intimidait.
J'ai toujours pensé les lieux hantés, habités.
Et celui-là plus qu'un autre.
Aujourd'hui, je m'y suis habitué,
même si j'ai le sentiment que j'habite chez ma mère
et que cette chambre restera la sienne quoi que j'y fasse.
Cela signifie-t-il que je me suis réconcilié avec ma mère ?
Avais-je besoin de me réconcilier avec elle ?
Peut-être.
Elle regrettait que je n'aie pas eu d'enfants comme mon frère.
Une année, elle m'avait offert un mini-mètre de charpentier en cuivre.
Et elle avait ajouté, pour que ce soit clair,
que saint Joseph était charpentier.
Le destin a fait que ma fille naisse trois ans
après la disparition de ma mère.
Il y a une chambre attenante, devenue une chambre d'enfant.
C'est pour être près de ma fille que j'ai adopté la chambre de ma mère.
*-Après la théologie orthodoxe avec le père Chrysostome,
*nous allons passer à un sujet très différent, le rock'n'roll.
*Vous êtes avec nous, Étienne Berger ?
-Bonsoir, Laure.
*-Bonsoir, Étienne Berger. Vous nous avez concocté quoi, ce soir ?
-Eh bien, Laure, pour nos auditeurs confinés,
un rayon de soleil californien
avec la 1re partie d'une série consacrée aux Beach Boys.
*-Vous allez faire des heureux parmi les amateurs de surf.
-Pas seulement, j'espère.
-Maintenant que les plages sont rouvertes aux baigneurs.
Bip
-Tu peux pas rester quelques jours de plus ?
-J'ai pas vu ma fille depuis un mois. C'est la première fois.
-Revenez ici. -Je peux pas, l'école va reprendre.
Et puis j'ai ma maison, mon jardin, mes parents...
-Je sais. -Toi, tu nous rejoindras.
-J'ai pas le droit. C'est à plus de 100 km.
-Tu dis que les restrictions vont cesser.
-C'est dur d'avoir des certitudes.
Qui aurait imaginé qu'on serait confinés trois mois ?
-Essaie d'être patient avec ton frère. -Mais je suis patient.
-Tu prends sur toi ? -Je prends sur moi.
Il fait peser ses névroses. -Vous avez juste des visions
très différentes de la pandémie. -C'est le moins qu'on puisse dire.
Je veux pas me laisser embarquer dans des angoisses ineptes.
-T'exagères pas un peu ? -Pas du tout.
On respecte les gestes barrières.
C'est quoi, le problème ?
-C'est qu'on connaît rien de cette maladie.
Il est précautionneux, peut-être trop, mais je le comprends.
-J'ai assez de soucis. Je veux pas en rajouter.
-T'as parlé à ta femme ? -Oui. Quand on pourra circuler,
elle ira chercher ses affaires.
Elle les déménagera chez elle en Normandie.
-La tête que tu fais...
Ça va ? T'es en paix avec ça ?
-C'est compliqué.
Mariés très jeunes, 25 ans de vie commune.
Je veux pas être de suite en paix.
Tu sais comme je dors mal.
-Pas quand je suis là.
-Oui, pas quand tu es là, mais tu n'es pas assez là.
-Je pourrai en dire autant.
C'est la 1re fois qu'on passe un mois ensemble.
Un pas dans la bonne direction. -Un drôle de pas.
-Mais un pas quand même.
-Un pas imprévu.
-Voire inespéré. -Oui.
Inespéré.
-C'est gentil le bouquet que m'a fait Morgane.
-Elle a piqué la glycine des voisins.
-Et leur genêt.
-Tout le monde était triste que tu partes.
Surtout moi.
Gémissement d'effort
Elle soupire.
-J'aime pas faire durer les adieux.
Je t'appelle en arrivant. -Mmh.
Il soupire.
Pas à l'approche
Quelqu'un marmonne.
Stop ! -Pourquoi "stop" ?
-Marche pas sur le sol que j'ai lavé.
No shoes, sir.
-Je vais à la cuisine prendre un café.
-Non, sérieusement, tu attends que ça sèche.
Il rit.
-Bon... Non mais,
quel est le besoin de laver le carrelage de l'entrée ?
-Je le fais une fois par semaine, le dimanche,
au cas où tu t'en serais pas rendu compte.
-Il était propre. -Non, on entre,
on a marché dans n'importe quoi. C'est malsain.
-Malsain ? -Oui, malsain.
T'es maniaque sur mille autres choses. Alors ça va !
-Non mais écoute, personne ne dit le contraire.
-Tu le prends sur un ton désagréable.
-Total respect.
-Ça va, j'en ai ras-le-bol !
-Mais... -Je te fais une remarque,
tu t'enfermes dans ton bureau pendant une heure !
Je pourrais faire la gueule ! J'ai des raisons.
Mais je m'écrase et je la ferme.
-Non mais vas-y, dis ! Quelles raisons ?
-J'ai pas envie d'en parler. -Bon ben...
-Je m'adapte à tes manies. -Quelles manies ?
Je sais pas, je te demande juste de laisser les cartons dehors.
De ne pas faire tes courses
dans toutes sortes de magasins où les gens ne portent pas de masque.
C'est extravagant ? -Je le fais !
Je m'adapte ! Je lave l'entrée, je te demande de respecter.
-C'est moi qui ai inventé
qu'il faut tout laisser dehors ?
C'est des recommandations sur les sites de référence.
-J'en peux plus de cette paranoïa.
Je me suis renseigné, tu fais pas partie des populations à risque :
c'est les obèses et les vieillards qui ont plusieurs pathologies.
Marre de subir tes angoisses ! Ça m'oppresse d'être enfermé.
J'ai besoin de prendre ma voiture et d'aller où je veux.
-Ça n'est pas moi qui te l'interdis. -Mais c'est toi qui fais peser.
Toute la journée, c'est tes préoccupations.
Ras-le-bol !
Moi, je crois en l'insouciance.
C'est la meilleure défense immunitaire.
Plus tu es serein, moins tu l'attrapes.
-Là, ce que tu veux dire,
c'est qu'il faut cesser de se préoccuper ?
-De se prendre le chou, oui.
J'attends le déconfinement pour pouvoir vivre
et pas rendre de comptes.
Désolé, mais ça suffit.
Je suis patient, mais jusqu'à un certain point. Merde !
-Voilà, c'est inutile de hausser le ton.
-C'est pas moi qui fais la gueule.
Désolé si je hausse le ton, mais faut que ça sorte.
Je prends sur moi ! -D'accord.
-Là, c'est bon. -D'accord.
-Voilà, c'est dit.
-Merci.
Tu as vu, le magnolia a repris.
-Ah oui.
Je pensais que le gel l'avait tué.
-Les fleurs sont mortes, mais la sève est remontée.
-Par contre, les lilas sont en train de faner.
-Mmh.
On les aura vus apparaître et disparaître.
-Ça ne m'était plus arrivé depuis mon enfance.
Gémissement d'effort
-Il a raison.
T'aurais pas dû lui faire la tête.
-Attends, j'ai jamais fait la tête.
-Mais bien sûr que si. Tu t'es enfermé dans ton bureau.
-Ah mais j'avais du travail.
-À l'heure du déjeuner ?
-Bah...
-Il avait préparé le repas. Il avait mis des fleurs.
Aucune raison de t'énerver. -Je me suis jamais énervé.
Je suis juste allé me chercher un café dans la cuisine, bon...
-Eh ben, t'attends que le sol sèche.
-Écoute, j'y suis allé sur la pointe des pieds
avec des baskets, ça va !
-Ça lui fait plaisir d'avoir lavé le sol.
-Tu t'entends ? Ça lui fait plaisir
d'avoir lavé le sol ? -Stop.
C'est quoi, le problème ?
-Je fais plein de trucs. J'emmerde personne avec ça.
-Qu'est-ce que ça a à voir ? -Bah...
-Ton café peut bien attendre 10 mn, non ?
-Non mais je sais pas...
-Vous vous chamaillez comme des enfants.
-Enfin bon... C'est aussi ici. Ça fait revenir l'enfance.
-C'était toi le grand frère, et lui le petit frère.
Là, vous avez le même âge. Vous êtes deux adultes.
-Des fois, je me demande. -Moi aussi. Et c'est pas positif.
-Mais c'est des souvenirs en commun.
C'est des mots hongrois qu'on croyait avoir oubliés.
Une enfance passée à la campagne,
ça crée des liens conscients et inconscients.
-Et toute une vie vécue indépendamment,
ça ne fait pas de vous aussi un peu des étrangers ?
-Des étrangers ? Tu exagères. -Pas du tout.
Vous vous êtes construit chacun d'une façon différente
dans des mondes pas si éloignés, mais qui, au fond, n'ont rien à voir.
-Sans doute. -Parce que vous partagez
mille anecdotes de l'enfance, vous pensez être identiques.
Mais c'est l'arbre qui cache la forêt.
-Oui.
Mais enfin...
Quelle forêt, selon toi ?
-C'est la vie, l'existence, le temps, enfin...
Y a rien d'autre.
-Bah, rien d'autre, enfin...
-T'as envie d'être défini par ton enfance ?
-Non, non, non.
-Bah, donc ?
-Non, mais...
Notre père est mort quand on était relativement jeunes.
On avait 20 ans.
On a dû faire face ensemble.
-Bon... Et ?
-Ben, rien. Rien.
Juste, l'enfance a duré plus longtemps.
-Jusqu'à quand ?
-Jusqu'à ce que mon frère se marie.
-Tu veux mon diagnostic ?
-Ben, oui. Enfin, ce que tu as à dire m'intéresse.
-Rien de plus banal.
-D'accord.
Tu fais des crêpes ? -Bah oui.
-Ah. Pour le déjeuner ?
-Pour ceux qui n'en ont pas marre. Petits rires
La porte résiste.
-Ah...
-Tu t'en sors ? -Oui.
J'en pouvais plus, de cette porte.
Gémissement d'effort
Elle me rendait cinglé.
Petit rire
Ça fait des années qu'elle frotte.
Peut-être même des décennies.
Il souffle.
Respiration forte
Et voilà.
Ça y est, j'ai eu sa peau.
Pshit !
La semaine dernière, ça allait. Plus cette semaine.
*-Ça allait ?
-Je vivais bien le confinement. Ça me rassurait.
*-Qu'est-ce qui vous rassurait ?
-Ben...
L'idée que tout s'arrête,
que je sois en bonne conscience à l'écart du monde.
*-Vous auriez
*pu trouver ça angoissant. -Pas du tout !
Y a une telle pression à être dans le cours du monde,
dans son accélération,
que le fait que tout s'arrête
a une puissance libératrice.
Ça me faisait penser à L'An 01. Vous savez ce que c'est ?
*-Pas vraiment.
-C'est une utopie anarchiste qui avait été inventée
par un dessinateur
de Charlie Hebdo,
Gébé.
Le slogan, c'était : "On arrête tout. On recommence, et c'est pas triste."
*-Vous avez l'air à l'aise
*avec la 1re partie du programme.
-Oui, on arrête tout.
*-Un peu moins avec la 2e.
-C'est vrai. On dit
que le déconfinement va être annoncé,
que ce sera progressif.
Mais sauf catastrophe,
le gouvernement veut tenir son calendrier.
Mais moi...
Moi, j'ai...
J'aimais le fait
d'être dans un temps arrêté.
J'aimais l'idée de vivre
une parenthèse un peu miraculeuse.
*-Miraculeuse, vous avez dit ?
-J'aime bien
l'idée de recommencer, mais dans le sens tout recommencer.
Mais là, la perspective, c'est de reprendre comme avant,
mais avec des masques chirurgicaux et des gestes barrières.
*-Ça vous intéresse moins. -Oui, ça m'angoisse.
J'ai eu un accrochage avec mon frère.
*-À propos... ?
-À propos de rien de spécial.
Je pense que c'est plus un symptôme.
*-Un symptôme de quoi ?
-Ben...
un symptôme de là où l'on en est. *-Et on en est où,
*à votre avis ?
-Plutôt de là où j'en suis.
Malgré les angoisses,
j'ai aimé le confinement.
*-Mmh. Votre frère, non.
-Non, vraiment pas.
Il a vécu ça comme une agression contre sa liberté.
*-Ce n'était pas votre faute. -Non, mais enfin bon,
comme je prenais la menace au sérieux,
je suis devenu le vecteur du confinement.
Je légitimais le confinement. *-Il vient de se séparer
*de sa femme, il veut être libre.
*Et vous, vous l'empêchez d'être libre. -Moi, non.
*-Ce que vous incarnez. Surtout si vous le vivez positivement.
-Oui enfin, c'était comme une utopie.
Mais fallait que ça cesse, cette utopie.
*-En admettant qu'elle ait jamais eu lieu.
-Vous avez raison.
Ça n'a pas eu lieu.
L'immobilité, ça ne peut pas être une utopie.
L'immobilité, c'est le néant.
Et le confinement aussi.
Le plus triste dans tout ça,
c'est de penser que rien ne va changer.
*-Vous en êtes sûr ? -Hélas, oui.
*-Vous avez peur du déconfinement ? -Oui.
*-Du point de vue sanitaire ? -Ben,
j'ai peur de vivre dans le monde de la pandémie.
*-En effet, vous avez l'air terrorisé.
-Oui enfin, c'est un peu
excessif "terrorisé", mais...
Enfin non, c'est pas excessif.
Je suis terrorisé.
Clochette
-Bonjour. -Bonjour.
-Y en a encore deux.
Je vous les apporte. -Merci.
L'épicier est sorti sans son masque. C'est grave ?
-Il est vigilant, d'habitude.
-Ben, il ne l'avait pas.
-Toi, tu avais le tien ? -Oui, bien sûr.
-Vous avez parlé ?
-En respectant les distances.
Il m'a foncé dessus avec son cageot.
J'ai pas eu le temps de m'écarter. Je sais plus s'il a parlé.
Je me rappelle pas.
-C'était en extérieur ? -Mmh.
-Bon, je pense que ça va. -T'es sûr ?
Je m'angoisse avec ça depuis. -Non, enfin, y a...
Y a pas de raison.
Enfin, je pense. -Tu penses ?
-Non, non, enfin, je suis sûr.
Il se racle la gorge.
Respiration forte Je voulais te dire...
Voilà, je...
que j'avais été heureux d'être confiné avec toi.
-Moi aussi.
-J'aurais pas voulu être confiné avec quelqu'un d'autre.
-Moi non plus.
-Ça fait combien de temps ?
-Qu'on est confinés ? -Non, qu'on est ensemble.
-Ça fait deux ans.
Enfin, moins de deux ans. L'été 2018.
Mais on n'a jamais vraiment passé de temps ensemble.
T'étais toujours parti pour des repérages, des festivals,
quand t'as tourné à Cuba...
-T'étais venue à Cuba. -Oui, mais pas très longtemps.
C'est comme si le confinement nous avait obligés
à vivre ensemble pour la première fois.
-Et c'était probant. -Oui.
Petit rire C'était complètement probant.
-Bah, on ne se l'était jamais dit. -Mmh.
C'est mieux de se le dire.
-Bon, grosso modo, ça veut dire qu'on va rester confinés ensemble
même quand on sera déconfinés ?
-J'ai pas d'autres projets.
-Moi non plus.
David Hockney...
-Arrête avec David Hockney ! J'en peux plus, stop.
Petit rire
Mmh ? -David Hockney
disait qu'il avait 83 ans
et qu'il allait mourir.
Il disait
qu'on meurt parce qu'on est né.
Et il disait que le plus important,
c'est l'amour.
-Mmh.
C'est l'amour.
-Parfois, ça peut prendre du temps avant de le comprendre.
-Ben là, le message est passé.
-Oui. Elle rit.
Oui, il est passé. -Il est passé.
Léger gémissement
Il soupire.
Coup de klaxon
-Je peux aller voir papa ?
-T'attends ici. J'ai besoin de parler avec ton père.
-Mais maman... -Non, tu nous laisses 5 mn !
Gazouillis du bébé
Tu l'aides avec son sac ? -Oui.
-Fais gaffe à Moritz avec le soleil. -T'inquiète pas.
-Salut, Louis. -Salut, Paul.
Elle soupire.
-Ça va ? -Ça va.
Enfin, les parents de Louis ont chopé le Covid.
-Ah, merde.
Ils étaient cloîtrés. Comment ça ? -On sait pas.
Ils sont allés faire les courses
le jour où on avait un rendez-vous de pédiatre.
-Ils avaient mis des masques ?
-Des masques en tissu envoyés par une cousine.
-Cherche pas plus loin.
-Je cherche vraiment pas.
Avec un bébé, c'est pas prudent de rester.
On rentre à Paris.
Respiration forte
-Ils ont des symptômes ?
-Oui, ils ont de la fièvre depuis deux jours.
Ils ont perdu le goût et l'odorat.
On a pas été en contact. On était dans un bâtiment séparé.
J'ai fait un test. Je suis négative.
Voilà, j'espère que ça a suffi à te rassurer.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Je te connais un peu. On a vécu dix ans ensemble.
T'as peur.
-Peur...
-T'as peur de mourir du Covid.
-Oui enfin bon, je me méfie du Covid.
On connaît pas la maladie. Je préfère pas l'avoir.
-C'est ce que je te dis.
-Entre ça et avoir peur de mourir, il y a quand même une marge.
-Je peux te garantir que Britt est négative.
Deux semaines qu'on vit reclus.
-Je t'en demandais pas tant.
-Tu m'as demandé si on faisait attention.
-C'est normal que je te pose la question.
-Pas besoin de lui faire porter son masque.
Voilà. -Bon, c'est ce que je voulais savoir.
-Parce qu'après, t'as insisté.
-On a peut-être pas les mêmes critères.
Il faut juste être clairs.
-Voilà. C'est pas une raison pour être lourd.
-Moi, je suis lourd ? -Oui, lourd. Bon, essayons
d'éviter ça. J'ai ni le temps ni l'envie.
J'ai rendez-vous chez le notaire.
-Chez le notaire ? -Ouais.
Je vends mon appartement.
-Tu l'as acheté y a deux ans.
-Ça me convient plus depuis qu'il y a Moritz.
-C'est sûr.
Un bébé, ça...
Ça prend de la place et de l'énergie.
Et dis-moi,
comment ils s'entendent Britt et Moritz ?
-Très bien. -Oh !
-Elle adore son petit frère.
Je la laisse s'en occuper. Ça crée un lien.
-Et vous allez où ?
-On a trouvé une maison au Pré-Saint-Gervais.
Y a même un jardin où pousse un figuier.
Il soupire.
-Et comment prévois-tu de faire
pour le collège de Britt ?
Parce qu'il est près de chez moi.
-Elle prendra le métro.
-Elle a 10 ans. -Pour l'instant,
y a pas d'école ouverte.
On parle de l'année prochaine, et encore...
-Et encore...
-Il y a bien six mois de travaux.
-Tu crois vraiment que c'est le bon moment
pour te lancer dans cette entreprise ?
-Non, ça, c'est pas le bon moment, c'est sûr.
Mais faut que j'assure. Puis c'est pas évident.
Y a des jours où je craque.
-Je sais.
-Non, tu sais pas. T'as pas de problèmes d'argent.
-Oui enfin,
quand j'étais jeune, j'en avais.
-Mais pas des vrais problèmes.
-Non, c'est vrai.
J'avais pas d'enfant. Donc il y avait pas d'enjeu, je sais.
-C'était ton choix.
J'ai pas fait le même. -Oui.
Elle soupire.
-Et on est bien d'accord ?
Trois heures minimum pour les cours en ligne,
tous les matins. -Quels cours en ligne ?
Y en avait pas, ma connaissance. -Excuse-moi,
je suis pas assez précise.
Je voulais dire les exercices que les profs mettent en ligne.
Sur le site du collège. T'en as entendu parler ?
-Je fais comme toi et je surveille.
-Elle a un dossier à rendre sur Périclès.
Ça, elles le font à deux en ligne avec sa copine Edwarda.
-Périclès ? Elle rit.
-Je sais. Moi aussi, ça m'a surprise.
-Non mais tu sais quoi ? Je me demande
si c'est pas une tactique pour me piquer ma tablette
et faire soi-disant des FaceTime
pour aller sur des sites débiles.
-Non, elles travaillent. -Si tu le dis.
Ils chantonnent.
Brit !
-Papa !
Petit grognements contents
Brit rit.
-Tu m'as manqué. Bisou
Ça va ? -Ça va.
Maman !
-Ouh, bon, tu feras bien tes devoirs ?
Tu me promets ? -Promis.
-Quand je t'appellerai, tu me montreras.
-D'ac. -Oh...
Bisous
-Bon...
Elles rient.
Bon ben, salut. -Ouais, salut.
-Oh là là !
C'était bien avec maman ?
-Oui, j'ai vu tous les Scream.
-C'est tout ? -Non.
On a joué au Scrabble et au Monopoly. -Ah.
-J'ai fait des courses avec maman et Louis.
-C'est quand même pas bien prudent, ça.
-Même si on attrape le Covid, c'est pas très grave.
-Personnellement, je préférerais que tu ne l'attrapes pas.
-Maman, elle dit que tu as peur de mourir du Covid.
-Je préfère éviter de l'avoir.
-Tu ne risques pas grand-chose. -Oui ben...
Tu m'expliqueras pourquoi. Ça m'intéresse.
Ceinture.
Il soupire.
La maison des parents de Louis t'a plu ?
-De ouf ! Ils sont trop gentils.
Ils ont installé un trampoline. -Ah, d'accord.
-On a fait des concours.
-T'as gagné ? -Bien sûr.
Je gagne toujours.
Petit grognement
-Pshi !
Ils rient.
-On pourra installer un trampoline ?
-Le jardin est trop petit.
-Chez les Régnaud.
-C'est pas chez nous.
-C'est hyper grand. Y aura de la place.
-Oui mais enfin,
c'est pas chez nous.
T'as toutes tes affaires d'école ?
-J'ai tout pris. -Sinon,
ta mère, elle va nous tuer. Ils rient.
Bon, allez, on y va.
T'as fait tous tes devoirs ?
-J'ai tout fait avec maman. Mais j'ai un exposé à finir.
-Oui, je sais, je sais.
C'est sur "Périclé", c'est ça ?
-Périclès !
-Non mais ça va. Périclès.
Et pourquoi Périclès ?
-On devait choisir un grand roi. On a hésité avec Ramsès II.
-Ah !
Pourquoi s'arrêter sur Périclès ?
-Il a fait construire le Panthéon. -Mmh...
Tu es vraiment sûre ?
-Ah, le Parthénon.
-Voilà, le Parthénon.
-Edwarda a visité le Parthénon avec ses parents.
-Ah ! D'accord. -Sa femme,
c'était Aspasie, une femme très libre pour son époque.
-Je l'ignorais. -On l'a même accusée
de proxénétisme.
-C'est vrai, ça ? C'est pas très recommandable.
Tu sais ce que c'est ? -Parfaitement.
Il rit. -Vas-y, explique.
-Une femme qui fait commerce de femmes.
-Oui, d'accord.
On peut en effet dire ça, oui. Ben bravo.
-On voulait aussi parler des grandes guerres.
-Mmh !
-Périclès, lui, il était stratège.
-D'accord. -C'est-à-dire chef de guerre.
Donc il est représenté avec un casque.
Il rit.
-Tu m'as impressionné. -Y a pas de quoi,
je l'ai lu sur Wikipédia.
Tu pourras m'imprimer des photos ?
-Oh bah oui. No problemo, ça.
-Pourquoi tu t'arrêtes ?
-Euh...
Je voulais te dire quelque chose d'important
et que tu dois comprendre.
-Et tu ne veux pas le dire en conduisant ?
-Non. Petit rire
-OK, je t'écoute.
-Ce que je voulais te dire,
c'est que j'ai vu un notaire.
-C'est quoi, le notaire ?
-La personne à qui tu t'adresses si tu veux acheter ou vendre une maison,
un peu comme maman.
-Trop bien, la maison au Pré-Saint Gervais.
J'ai trop hâte. Il y a un figuier.
-Voilà, tu sais,
la maison de Montabé appartenait à ton grand-père.
-Oui, tu me l'as déjà dit.
C'était un bâtiment de ferme.
-Oui. Et quand ton grand-père est mort, et ben la maison
est passée à ses deux fils.
Ton oncle Étienne
et moi. -Donc ça veut dire
que tu en as la moitié ? -Exactement, et...
j'ai fait un document chez le notaire pour que cette moitié...
Il soupire.
ben...
elle soit désormais à toi.
-À moi ? -Oui. Ouais.
-Tu me dis que la maison,
elle est à moi ? -Oui, enfin,
la moitié, hein. -La moitié.
Je peux inviter toutes les copines que je veux ?
-Oui enfin bon, si ton oncle est d'accord.
En tout cas, pour l'instant,
c'est moi, l'usufruitier.
-Tu m'embrouilles.
-Enfin c'est moi qui suis responsable, si tu veux.
-Donc c'est avec toi
qu'il faut négocier pour inviter des copines ?
-Exact.
-Je peux inviter des copines ?
-Pas avec le Covid.
-S'il te plaît. -Non.
Je t'ai dit pas avec le Covid.
-Quel intérêt que tu me l'aies donnée ?
-Je pensais que ça t'intéresserait.
-C'est pour ça que tu t'es arrêté ?
-Je redémarre, alors ?
-OK.
-OK. Petit rire
Allez.
-De toute façon, je m'en doutais. -De quoi ?
-Qu'un jour la maison serait à moi.
-Oui enfin, y a tes cousins aussi.
-Et à mes cousins.
C'est comme ça que ça se passe. -T'as raison.
-Donc c'est normal ? -Oui.
C'est normal.
"Ballade des dames du temps jadis" Georges Brassens
-Dites-moi où, n'en quel pays
Est Flora, la belle Romaine
Archipiades, né Thaïs
Qui fut sa cousine germaine
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang
Qui beauté eu trop plus qu'humaine
Mais où sont les neiges d'antan
Qui beauté eu trop plus qu'humaine
Mais où sont les neiges d'antan
Où est la très sage Hélloïs
Pour qui châtré fut et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis
Pour son amour eu cette essoine
Semblablement, où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine
Mais où sont les neiges d'antan
Fut jeté en un sac en Seine
Mais où sont les neiges d'antan
La reine blanche comme lis
Qui chantait à voix de sirène
Berte au grand pied, Bietris, Alis
Harembourgis qui tint le Maine
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen
Où sont-ils Vierge souveraine
Mais où sont les neiges d'antan
Où sont-ils Vierge souveraine
Mais où sont les neiges d'antan
Prince, n'enquérez de semaine
Où elles sont, nées de cet an
Que ce refrain ne vous remaine
Mais où sont les neiges d'antan
Que ce refrain ne vous remaine
Mais où sont les neiges d'antan
Musique douce
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