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Putain.
Qu'est-ce qu'un adulte ?
En devenir une ne m'a pas transformée en quelqu'un d'admirable ou d'important.
J'ai 18 ans et absolument rien d'exceptionnel.
Je me morfonds, au milieu de nulle part et du Tennessee profond,
dans ce tombeau, cette maison que mes éminents parents m'ont laissée.
Ils ne sont pas morts,
mais font comme si je l'étais.
Ils vivent à l'étranger.
Les livres sont mon seul réconfort.
Et l'écriture, mon seul moyen d'évasion.
Parce que, vous voyez...
je ne connais que cette ville.
C'est tellement gothique.
Une fille solitaire qui n'aspire qu'à fuir
l'incommensurable ennui de son petit village.
Qui aspire à devenir quelqu'un.
Qui ne demande qu'à être aimée.
Les livres rendent cette soif poétique, alors qu'elle est abominable.
Elle me ronge.
Je porte cette soif comme un putain de voile.
Mais aujourd'hui ?
Aujourd'hui annonce quelque chose de nouveau.
Quelque chose de surprenant.
Aujourd'hui, je rencontre un écrivain, comme moi.
Un enseignant.
Quelqu'un qui a réussi à trouver l'inspiration ici.
Aussi invraisemblable que ce soit.
En fin de compte...
les fleurs poussent bien dans les cimetières.
Monsieur Miller
Suppression de la censure
Bonjour.
Signification ?
Bonjour.
Le cours ne commence que dans une heure.
Je sais. J'aime pas la foule.
Tu habites loin d'ici ?
Assez près pour venir à pied.
- Où c'est ? - Lovell Hill.
Tu habites à Lovell Hill ?
- Vous connaissez ? - Je croyais
que seuls des fantômes y vivaient.
Qui a dit le contraire ?
Tu vis vraiment à Lovell Hill ?
Waouh !
C'est immense.
Mes parents sont avocats.
- De quel genre ? - Du genre cher.
Tu veux être avocate ?
Autant que lycéenne.
Quel est ton nom ?
Cairo Sweet.
- Je suis monsieur Miller. - Je sais.
Mon amie Winnie m'a parlé de votre cours.
Je suppose qu'on t'a donné cette liste avant les vacances.
- Tu as pu y jeter un œil ? - Oui.
Je sais que ça fait beaucoup, mais je te promets
qu'on arrivera à la boucler.
J'ai tout lu.
T'as tout lu ?
Il y a 12 livres dans cette liste.
Je suis un rat de bibliothèque.
Winnie !
Un semestre t'a pas suffi ?
Je vous ai manqué ?
Absolument pas.
Eh bien, c'est dommage.
Je vois que t'es encore trop habillée.
Je vois que tu montres encore ta culotte.
C'est naze.
C'est fini, la censure. Ça n'existe plus, avec Internet.
Et pourtant, si.
Tu sais pourquoi ?
Ouais.
Et vous ?
L'ignorance vient de la paresse.
Pas d'une limitation.
Pardon, mais t'as dit quoi, là ?
Tu veux un burger au poulet...
et un soda ?
T'as entendu la patronne.
C'est l'heure d'un cocorico-cola. Allez !
Et pour vous, monsieur Miller ?
Rien, merci Cairo.
Je préfère le sucré.
Ah, je vois.
Cairo Sweet, Cairo "Sucrée".
Je vois.
Bien joué !
Comme si on nous l'avait jamais faite.
Bon sang.
HENRY MILLER Opus Pistorum
Mon Dieu.
Qu'est-ce que tu lis ?
- Rien. - Ça a pas l'air de rien.
C'est pas à moi.
- Comment elle s'appelle ? - "Elle" ?
Les mecs, ça lit pas de porno.
Du porno ?
"Marcelle veut que je la baise. Elle descend du canapé..."
Boris.
"... et se glisse entre la fille et moi.
"Tout cela est si incroyablement horrible...
- "que je ne peux pas bouger." - Donne.
- "Marcelle écarte sa figue fendue." - D'accord.
- C'est assez pour aujourd'hui. - Interrogation écrite demain, les jeunes.
"Figue fendue". Poétique.
- Pour moi ? - Le gâteau aussi.
C'est toi qui l'as fait ?
- Ah ouais. - Ouais. Exactement.
Oh là là !
- Je sais pas... - Mais si.
- ... ce que tu fais... - Si.
- J'essaie de te tenter. - Miam.
"Je suis tellement intelligent."
- Non. - "J'enseigne au lycée."
- Allez. - "Je suis sophistiqué."
- "Et génial." - Arrête.
C'est son journal ? Qu'est-ce qu'on a, là ?
C'est pas vrai !
Apostrophes et esperluettes...
six nouvelles incroyablement romantiques.
Par Jonathan Albert Miller.
Elle a mon livre ?
On dirait. On dirait aussi qu'elle est la seule à l'avoir loué.
Ouais, eh bien, t'as pas un cours à donner ?
Je peux pas commencer ma journée sans t'avoir vu.
Apparemment.
Comment t'as eu la grande salle ?
Y a plus de cours de théâtre.
Mais ils t'ont gardé ?
Avec le reste des accessoires.
La vache.
- Bonsoir, femme. - Bonsoir, cher époux.
Beatrice.
- Quoi ? - Regarde-moi.
Qu'est-ce qu'on célèbre ?
Ton lycée a enfin des ordis ?
Mieux.
De vraies toilettes ?
Un écrivain.
Qui lit Finnegans Wake de son propre gré. Tu le crois, ça ?
Je suis déjà surprise
que ces gamins sachent lire dans ce trou perdu.
Et devine quoi d'autre ?
Le Festin nu.
Apostrophes et esperluettes.
Elle l'a pris à la bibliothèque.
Ils ont ton bouquin à la bibliothèque ?
Foutue Amy Portable
Putain.
La Conjuration des imbéciles.
Respire. Pense à un truc qui te rend heureuse.
Voir toutes leurs têtes plantées sur des stylos Montblanc.
Partage tes richesses.
Bonjour, Amy.
Quoi ? Putain, tu plaisantes ?
J'ai passé ma journée à discuter avec ceux
de Nashville qui savent jamais ce qu'ils veulent,
à part avec moi, ce qui n'est pas franchement facile,
vu qu'on semble pas parler la même langue.
Apostrophes et esperluettes
Pour Beatrice Harker.
Donc, je peux ramasser mes dents, c'est ça ?
S'ils croient que je vais changer la fin, ils peuvent aller se faire foutre.
Ouais, passe une bonne journée, salut.
Tiens.
Santé.
Santé.
Ça fait du bien.
Hé, t'as déjà lu Opus Pistorum d'Henry Miller ?
Chéri, mon premier exemplaire est devenu tellement poisseux que j'ai dû le jeter.
Le passage, au début, avec la prostituée et le billet plein de sperme ?
Il est génial.
"Je prends le premier billet que je trouve dans ma poche
"et m'essuie la bite avec...
"et je le mets, froissé, sur son ventre nu,
"lesté par une pièce."
J'aime quand tu fais de la magie.
Tu veux rejouer la scène ?
Je peux faire du papier mâché avec toi,
du foutre et du fric.
Tu vas devoir assurer, alors.
Un vrai travail au corps.
Viens là.
Danse avec moi.
T'es tellement belle.
Ferme-la.
Foutue Amy Portable
Putain, fait chier !
OK.
Tu veux bien faire la vaisselle ?
Je te ferai une branlette plus tard.
C'est Pushkin, Amy.
Pas cette putain de Pollyanna.
Quel week-end horrible !
Pourquoi tu prends toujours mon café en otage ?
Car t'es un puritain.
C'est mon devoir de punir la bonté qui est en toi.
T'es un vrai sadique.
Un enseignant.
- Amen. - Santé.
Ah, que c'est bon.
Tu crois qu'il y a des fantômes là-bas ?
Tu devrais aller voir.
Je touche pas le kudzu.
Ça se nourrit des âmes des morts.
C'est pour ça que ça pousse si vite.
Bonjour.
Tu traverses les bois seule ?
C'est curieux de demander ça à une jeune femme.
Tu écoutes quoi ?
- Céline Dion. - Vraiment ?
Oui.
Pourquoi ?
- Désolé. - Elle est géniale.
Ignore-le.
Il pleurait comme un bébé sur la chanson du Titanic...
- à mon enterrement de vie de garçon. - J'étais beurré.
- T'étais inconsolable. - T'es qu'un sale traître.
Et toi, un putain d'hypocrite.
Pardon.
- Tu veux un gâteau ? - Avec plaisir.
Tiens.
- C'est bon. - Ouais ?
- Vous les avez faits ? - Oui.
- Mais le dis à personne. - Pourquoi ?
- Tu sais bien. - Non.
- Mais si. - Non.
L'équipe doit ignorer
qu'il cuisine et pleure sur Céline Dion.
Sur ces bonnes paroles, je prends congé.
Bonne journée.
Enfin, pas à toi.
- Salut. - Pas à moi ?
- Mais je t'aime. - Même pas vrai.
T'as pas peur dans ces bois, toute seule ?
C'est moi la plus flippante, là-bas.
C'est vieux comme le monde, Winnie.
Vous dites rien ?
Je me suis faite belle pour vous.
Qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux suivre vos cours. - Pourquoi ?
Tu serais à la traîne.
Des cours particuliers ?
T'as pas besoin de ça.
J'ai besoin de quoi, alors ?
Je vais voir ça.
J'apprécie, merci.
J'espère bien.
T'es dingue.
Tiens.
Je crois que le coach est sous mon charme.
Mais t'es lesbienne.
Je suis une opportuniste.
T'es jalouse ?
Si je dis oui, tu lui lâches les basques ?
Si je dis oui, tu t'occupes des miennes ?
On va manger, cocorico ?
OK.
Tu fumes, maintenant ?
Je fume maintenant.
Ça me définit pas pour autant.
Ils sont où, tes parents, là ?
Mumbai.
Pour combien de temps ?
Qui sait ?
Laisse-moi te relooker.
Tu sais que j'ai pas envie d'être sexy.
Je préfère être intelligente.
Tu peux être les deux.
Qu'est-ce que tu fais ?
J'essaie de pondre une dissert pour Yale.
Tu sèches ?
J'ai pas les qualifications.
C'est quoi, le sujet ?
"Quel est votre plus grand accomplissement ?"
Qu'est-ce que je réponds à ça ?
J'ai survécu à une enfance dans le trou du cul du monde ?
Désolée.
Ta réponse a été couverte par les pleurs de ton fonds en fiducie.
La réponse ne peut pas être l'absence de réussite.
Tu vas finir major de promo.
C'est naze.
- T'as ton bac avant le bac. - Soûlant.
Et t'as réussi...
- Quoi ? - Ben...
T'as réussi à...
Eh bien...
Merde.
Je suppose que t'es juste
une rentière ordinaire
vivant dans un manoir ancestral et hanté.
Putain.
Ou alors...
Tu dois vivre quelque chose.
Comme quoi ?
Quelque chose d'exaltant.
Écris une thèse sur les aventures entre enseignants et élèves.
Où est l'accomplissement, là ?
T'énerve pas.
Cet essai serait une dissertation sur comment t'as réussi à t'émanciper
des convictions concernant le sexe et l'âge dont t'as hérité.
Tu vas quand même pas sauter Fillmore ?
Je sais pas encore.
Et après ?
Il a bien 20 ans de plus que toi.
Et ?
Les hommes mûrs raffolent de la virginité depuis la nuit des temps.
Ça a pas d'importance pour toi ?
Quoi ?
Ta virginité.
Ça a de l'importance pour toi ?
Je sais pas encore.
Viens là.
On est un putain de fantasme ambulant.
Des jeunes filles à la sexualité ambivalente.
Nos corps regorgeant de phéromones.
Je veux pas être déflorée par un pauvre type
dont les normes sexuelles émanent des pornos de merde qu'il télécharge.
Pure charcutaille.
Je veux qu'un mec bien maturé avec un membre parfait
m'envoie au septième ciel.
Genre...
bœuf Wagyu.
Miam.
Et ça serait Boris Fillmore ?
Pourquoi pas ?
Il est pas mal.
Il est très intelligent.
Et il est gentil.
Du coup, pour ma première fois,
il s'appliquera pour que je sois bien juteuse et à point.
Et après, il me prendra dans ses bras.
Tu sais, c'est pas censé faire mal la première fois qu'on couche.
Pas vrai ?
Enfin, si tu mouilles assez.
Et c'est probable qu'on saignera même pas.
Je savais pas.
Parce que la douleur d'une femme est plus valorisée que son plaisir.
Mais on parlera de ça plus tard. Ce que je veux dire...
c'est que Boris a tout ce qu'il faut.
Je sais ce que je veux.
Et je crois que monsieur Miller sait ce qu'il veut.
Comment ça ?
Il te regarde pas de la même façon que les autres élèves.
Il te voit...
même si t'es cachée à la vue de tous.
- Tu délires. - Quoi ?
- Arrête ! - Non.
Allez. Comme si t'avais pas remarqué, Cairo.
Comme s'il voyait en couleur
après avoir vu toute sa vie en noir et blanc.
Non, tu...
Ferme-la.
Je te sauterais bien.
Je sais.
"Jusqu'à n'être que le squelette d'un monument sous elle...
"Les ruines humaines des amours d'un fou.
"Des amours d'un fou."
Je donnerais n'importe quoi pour ressentir ça.
Quelle muse peut inspirer ce désir tordu ?
Inspirer.
Être inspiré.
Pourrait-on s'inspirer l'un l'autre ?
Qu'est-ce que je disais ?
Je me sens différente.
Ça fait du bien.
La vie en rose.
N'oubliez pas.
On prenait ce type pour un romantique pour une bonne raison.
C'est énorme, et c'est très audacieux.
À nos yeux, ça peut paraître un peu...
Un peu trop.
Si on s'égare un peu, ça devient confus.
Viens me voir après les cours.
Certains d'entre vous...
- Comme un sucre sous la langue. - ... aurait pu faire mieux,
mais ça vaut le coup de persévérer.
Oui, Colby ?
Je veux attirer ton attention.
Comment va Bea ?
- Comme Bea. - Ouais.
- Le livre se présente comment ? - Frustrant.
Donc t'es frustré.
Elle est occupée.
- OK. On mange à quelle heure ? - À 19 h.
Et prends une douche.
Pourquoi, t'as peur ?
T'as peur que ta femme craque pour ça ?
Mon pire cauchemar.
Ouais, parce que tu sais à quel point elle est coquine.
Non, parce que je veux te garder pour moi.
Oh, chéri !
- Hé. - Quoi ?
Tu connais Roger Rabbit ?
Regarde.
- C'est pas mal, hein ? - Si on veut.
Les jeunes font pas le poids.
- C'est ça. - Ciao, prof.
Je t'aime !
Bonjour !
Bonjour. C'est un peu gênant.
- Je dirai rien. - C'est gentil, merci.
J'espère que je te retiens pas.
J'attends Winnie.
On dirait que tu passes ton temps à ça.
On dirait un album de Gin Blossoms.
En attendant Winnie.
Gin Blossoms ? Quel âge tu as ?
C'est pas moi qui vais vous le dire.
Où est Winnie ?
Elle postule chez Vandy.
Ça doit vous faire plaisir.
Et toi ?
Le Tennessee est un putain de trou. Pardon.
Tu l'apprécieras mieux quand tu seras plus âgée.
Peut-être.
De loin.
Quand il brûlera.
Comme Néron.
Eh bien, c'est...
Et c'est où, "loin" ?
Yale.
Yale ? Bon sang !
Pour manger des brownies au cannabis et lire du Joan Didion ?
Le taux d'alphabétisation est élevé.
T'es déjà allée aux Sessions chez Sally Bunny ?
Non. C'est quoi ?
Un salon de poésie, le troisième samedi du mois
au Village victorien.
- C'est quoi ? - C'est...
"C'est quoi ?" Incroyable.
Comment peux-tu dédaigner le Tennessee à ce point
sans procéder à une enquête culturelle approfondie ?
C'est un jugement éclairé.
Eh bien, j'y ai entendu des choses qui me hantent encore.
C'était si mauvais ?
Parfois, ouais, c'est mauvais.
Mais la plupart du temps, c'est plutôt beau.
Ouais.
Tu devrais y aller, ce week-end.
Tu risques d'être surprise.
Vous vouliez me voir ?
Cette semaine...
t'as écrit une histoire sur une araignée réticente.
J'ai beaucoup aimé l'écrire.
"La survie et le désir fusionnés...
"ont permis une sombre introspection.
"J'ai vu mes attentes brisées et démembrées...
"par cette chienne affamée qu'est la réalité.
"La vérité se cache dans le vide intersidéral telle une étoile géante
"transformant en cendres...
"les éléments trop faibles pour résister à sa chaleur accablante.
"Nous sommes ce que nous sommes.
"Et toutes les créatures doivent se sustenter."
Eh bien ! Enfin...
Je ne m'attendais pas à ça.
Elle est pas réticente.
Elle est résignée.
- À sa mort ? - Non.
À l'ordre des choses.
Elle mange et attend d'être mangée.
- C'est lugubre. - C'est la nature.
C'est vrai.
Vous l'avez mémorisé.
Eh bien, je suis eidétique.
Ça amuse les gens.
Tu as...
Tu as un talent exceptionnel.
J'ai eu un A ?
Eh bien, que dirais-tu d'un coup de pouce ?
Vous m'offrez un traitement spécial, M. Miller ?
Je veux que tu écrives une nouvelle dans le style de ton auteur préféré.
Je pense que ça pourrait être le clou de ton dossier d'inscription...
- à Vanderbilt. - Yale.
- Vanderbilt. - Yale.
Allez. Donne-moi un peu d'espoir.
C'est un super sujet.
Je savais que ça te plairait.
Bien.
J'ai lu votre livre.
Mon Dieu. Eh bien...
Les critiques, au nombre de trois, l'ont trouvé...
je cite, "prétentieux et sans ambition".
Je dirais plutôt...
grandiose et tragique.
OK.
De l'horreur romantique.
C'est...
"Elle n'était qu'une lune blanche...
"et électrique à l'ombre de midi...
"jetant une lumière froide, fluide comme de l'eau
"sur la terre plate de mon visage.
"Ne fixe pas le soleil, ils disaient.
"Mais la lune...
"La lune...
"Je l'ai fixée jusqu'à n'être que le squelette d'un monument sous elle.
"Les ruines humaines des amours d'un fou."
T'as mémorisé tout ça ?
C'était trop. C'était bizarre.
Non, c'était...
C'était vraiment bizarre. Désolée.
C'est la première chose que j'ai écrite...
qui paraissait tangible.
Comme si j'avais touché quelque chose.
Tu sais, ça fait un moment que j'ai rien écrit.
Pourquoi ?
Je sais pas.
Ou peut-être que si.
Je me suis marié, je suppose.
J'ai commencé à enseigner.
J'ai plus rien à dire.
Vous avez perdu l'inspiration.
- Tu me juges ? - Je vous défie.
Ça, c'est mon boulot.
- Salut, Winnie. - Oh non.
- Faim. - Je crois qu'elle a faim.
Elle fait pas de phrase parce que c'est une enfant.
Non, c'est bien. Cette coupe est superbe.
- Sérieux. - Commence pas.
- Non. - C'est vrai.
- J'irai pas sans violence dans la nuit. - Le fait...
- Comme toi. - T'es belle.
Le fait que t'aies
deux portables me préoccupe.
Celui-ci, c'est mon portable professionnel.
L'autre, c'est pour dealer.
- L'autre, c'est mon portable perso. - Ah ouais ?
Et je te donnerai pas ce numéro.
Tout se passe bien ? Les burgers sont bons ?
Désolée, on n'est que deux, ce soir.
Je suis furax maintenant.
- Alors... - Bonsoir.
Je vois pas d'étoiles Michelin, ici.
Pourquoi ce retard ?
- C'est le bordel. - Bea.
Et on aurait pu éviter ça.
Je peux vous apporter quelque chose ?
- La maison vous l'offre. - Un whisky.
Très bien, je vous apporte ça.
- Coach ? - Un demi.
Tu travailles un soir de semaine ?
Vous buvez bien un soir de semaine.
Tu crois que ton insolence te vaudra un meilleur pourboire ?
Une meilleure note.
Non ?
- Peut-être bien. - Et pour vous, M. Miller ?
Rien, merci, Winnie. C'est moi qui conduis.
Vraiment ?
- À moins que tu te dévoues. - C'est nouveau.
Pourquoi vous pouvez pas être sympa et rasant comme M. Miller ?
Rasant ?
Et laisser mes élèves passer grâce à leur mérite scolaire ?
- Je suis vraiment rasant ? - Dans le bon sens.
Comme une jolie pastorale.
- Je vous apporte vos consos. - Ouais.
Pastorale ! Elle vient de te traiter de prairie.
Au mieux.
- Mignonne. - Ouais, et bonne élève.
Et elle sait peindre.
Elle suit mes cours du matin.
C'est la dernière héritière de James Joyce ?
Non, ça, c'est Cairo.
- Cairo ? - Ouais.
Il t'a dit qu'elle a lu son livre ?
Évidemment.
- Elle est jolie ? - Si elle est jolie ?
- Je sais pas. Elle a du talent. - Merde. Encore pire !
Notre ami Jon ici présent la prépare à être sa transcendance
dans les annales académiques.
Et alors ? C'est exaltant.
- Et c'est rare de... - Sûr.
- ... s'impliquer autant. - Oui.
- Et d'être adoré. - Et apprécié.
- Tu veux être moi... - Elle...
utilise des mots comme "vitupération".
Et après ?
Ça ne fait pas d'elle un écrivain,
pas plus que les maths font de quelqu'un un génie.
Bea, elle est extraordinaire.
- OK ? - Profites-en tant que tu peux.
Y a pas grand-chose par ici.
L'enseignement rural est pas si romantique que ça ?
Je pensais que ça serait comme Friday Night Lights.
- OK. - Des histoires cool,
et des super riffs de guitare.
Mais le prof me trouve trop cynique.
- Il te juge. - C'est clair.
- Mais non. - Mais si.
Bien sûr que si.
"Un professeur qui essaie d'enseigner sans inspirer à ses élèves
"le désir d'apprendre frappe sur des têtes dures."
- Horace Mann. - 10 points pour Serpentard.
Facile à dire.
Je voulais être prof. Pour toi, c'est alimentaire.
Non, j'adore enseigner.
En tout cas, t'es plus doué pour ça.
- Que pour quoi ? - Que pour écrire.
Waouh.
- OK. - T'as pas d'enfants.
- T'as pas d'enfants. - T'as pas de lésions cérébrales.
Donc, t'as forcément arrêté d'écrire
parce que c'était pas pour toi.
Sinon, tu écrirais encore.
Je suis écrivain.
T'as rien écrit depuis que tes histoires ont été massacrées.
T'es pas écrivain.
Très bien.
Je sais ce que tu penses de moi.
Tu sais écrire, Jon.
Mais t'écris plus.
T'as choisi d'enseigner.
Pourquoi je te verrais différemment ?
Car t'as épousé un écrivain.
C'est vrai.
Enfin, je crois.
Le Village victorien
Pourquoi je suis venue ?
En tout cas, c'est pas pour la poésie.
Mais pour le frisson
que j'ai jamais ressenti jusqu'ici.
L'anticipation presque douloureuse de te retrouver ici.
Et ta présence voudra dire quelque chose.
Sois là.
Sois là. Sois là.
"Reste, illusion !
"Si la voix t'est donnée ou juste un son, parle-moi."
- Bonjour. - Bonjour.
- Je peux m'assoir ? - Bien sûr.
Qu'est-ce que c'est ?
Du jus de raisin sacramental.
Dit la fille de l'avocat.
- Vous les connaissez ? - La plupart.
Ça fait deux ans qu'on fait ça.
Une thérapie de groupe ?
Exactement.
- Qui c'est ? - Elliot.
Primé trois fois aux Ostranders.
Il vient de jouer Edmond dans Lear.
Ça lui en vaudra un quatrième.
"J'ai bien l'intention de t'échapper,
"de te laisser loin derrière moi...
"privé de ma présence et en souffrance...
"intrigué par la douleur dans ta poitrine.
"Pas vraiment du chagrin.
"Pas vraiment le mal du pays.
"Tu étouffes le vide qui a ma forme et le remplit
"de restes d'étoiles avec des fleurs verdoyantes.
"Et la toile de mes veines autour de toi...
"ce pouls hideux...
"ce sang qui hurle...
"ce ventricule, ce kudzu qui t'étouffe de son désir écrasant...
"devient horriblement doux dans la réminiscence.
"Et pourtant, une partie de moi reste.
"Un peu...
"un petit morceau...
"quelques cendres oubliées.
"Avec, tu me recréeras.
"Une touchante effigie, un être...
"en patchwork.
"Mais ce n'est pas moi.
"Et le vide que j'ai laissé se déforme.
"Je n'y rentrerai plus jamais."
Quoi ?
Je comprends, maintenant.
C'était quelque chose.
Ça, alors !
Tu pensais que ce serait nul, pas vrai ?
Oui.
Aie confiance en cet art.
Quel est le mot ?
C'est pas "tomber". C'est trop suranné.
Et c'est plus délibéré que ça.
C'est la réalisation de ce qu'on est réellement.
Des fantômes.
Tu me vois.
Et je te vois.
Bon sang, Tennessee, pourquoi t'es si chaud ?
- Rentre. - Pour rater Godot ?
Un présent pour les figurants ?
OK.
- Merci. - C'est quoi ?
- Du café. - Non. Ça. Ce...
Ce nouveau look.
Merci. C'est très gentil.
Celui de la cafétéria est infect.
Tu veux un gâteau ?
- C'est à quoi ? - À la figue fendue.
Pardon.
- C'est bon. - Sérieux.
- T'as une petite figue fendue... - Non.
- ... dans la gorge ? - Sérieux.
- Vous savez quoi ? - Non.
Vous devriez mettre un logo et les vendre pour l'équipe.
Ne riez pas !
Vous en achèteriez ?
- Oui. - Il compte pas.
Je résiste pas à ses gâteaux.
Vous voyez !
Winnie se chargera du logo.
- Ouais ? - Elle est douée pour ça.
- Vraiment ? - Coach.
Le Batteur de Biscuits !
Winnie et moi, on vous aidera.
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Parce que ça me ferait plaisir.
Ça crée des liens. Cinq pour cent.
Le Batteur de Biscuits.
Redites-le, avec fierté.
Je suis le Batteur de Biscuits !
OK.
Je suis...
Je vais y travailler.
Je rentre, avant de cramer.
- Vous venez ? - On te rejoint.
OK, comme vous voulez.
Ouais. À tout de suite.
Bonjour.
Bonjour.
T'es adorable.
Ça m'arrive.
Tiens.
Merci.
Femme 13 h 17 Escapade, ce weekend ? Bisous
Jon 13h17 Sérieux ?
Femme 13 h 18 Amy me baise depuis assez longtemps
À ton tour
Qu'est-ce qu'il a dit pour ta tenue ?
Il a pas eu besoin de le dire.
T'es prête ? On y va ?
Non. Je dois passer le voir.
Je peux regarder ?
- Oh, bonjour. - Bonjour.
Comment ça va ?
Vous êtes pressé ?
Je pars en week-end avec ma femme.
Que font les écrivains pendant leurs congés ?
Pardon.
Eh bien, ils font semblant d'écrire ailleurs, je suppose.
Et pour le second semestre ?
Eh bien ?
Il faut que vous approuviez mon auteur.
OK. C'est qui ?
Henry Miller.
Provocant...
et son style est très difficile à imiter.
Pas seulement son style. Tout.
Sa décadence, son mépris total de l'étiquette,
sa destruction des conventions.
Les bons aspects, quoi.
J'en suis pas capable ?
Miller est l'ennemi public numéro un en ce qui concerne la censure.
On n'a même pas le droit de l'enseigner.
Alors ?
Alors, ça serait un choix très controversé.
Si c'est pas controversé, y a pas d'intérêt.
OK.
Ça veut dire oui ?
Je te fais confiance.
Écris ce que tu connais, fantôme.
Il faut que je file.
Fais-moi une faveur.
Amuse-toi, ce week-end, OK ?
Fais une pause.
Seulement si vous écrivez.
On se voit lundi, d'accord ?
Salut, Winnie.
Arrête.
Me regarde pas comme ça.
Non, j'ai pas fait ça.
Arrête.
Winnie, arrête.
Oh, M. Miller...
J'aime la décadence, et les mots...
et briser toutes les règles.
Bon, ça suffit !
Descends de ce bureau.
J'ai pas dit ça comme ça.
- Mais tu l'as pensé. - Non.
Tu flirtes avec lui, traînée.
On fait une bonne équipe de doubles.
Bonjour.
J'interromps rien, j'espère ?
- On allait y aller. - Où est Jon ?
Où est M. Miller ?
Il vient de partir.
Mince. Pendant que j'y suis, Cairo,
je trouve que ton idée déchire.
Et Winnie...
- j'ai besoin de ton aide. - Avec quoi ?
- Tu peux garder un secret ? - Sûr.
Je fais des gâteaux.
L'équipe va les vendre pour récolter des fonds.
Et Fillmore a besoin de toi pour le logo.
C'est super cool.
- Vraiment ? - Je serais ravie de vous aider.
Cool. Je viendrai vous voir durant la pause déjeuner.
On parlera des détails.
Hé !
Ça serait plus simple si j'avais votre numéro de téléphone.
Je pourrais vous texter les détails.
Ça serait plus rapide.
OK.
Super.
Tu peux m'appeler ?
Et voilà le numéro de Cairo.
Parfait.
- Y a pas de réseau, ici. - Merde.
Il doit être au fond de ton sac.
Non, je l'avais à l'instant.
C'est vendredi, et on est encore là.
Tirons-nous d'ici, putain.
Winnie ?
Boris ?
- Mon téléphone. - Mon téléphone.
Non, le mien.
Le vôtre ?
Ah, le vôtre !
- Oui, pardon. - OK.
Pardon, désolée.
Attention, danger Haute tension
Il me faut encore quelques minutes.
On était censés partir il y a 40 minutes !
Je sais.
Si Amy avait fait son boulot, on aurait pu partir hier.
C'est pas suffisant, Amy.
Qu'est-ce que...
Oui, j'attends.
- Oui ? - Bonjour.
Vous avez mon portable.
Le portable de qui ?
De Cairo Sweet.
Cairo.
C'est Jon... C'est M. Miller.
Aux mains baladeuses.
Comment ça va ?
Je suis enchaînée à une ligne fixe.
- Vous êtes déjà partis ? - On devrait.
Je m'en tape, Amy.
- File-leur le premier jet. - Attends.
Ils croiront que c'est nouveau.
Chérie, je dois déposer quelque chose chez une élève.
OK, vas-y.
Prends-moi des tampons
- au passage, OK. - OK.
Des bio, si t'en trouves.
Pas toi, Amy. Putain !
Obtiens-moi une offre, et t'auras ma chatte.
Tu me devras une pipe pour ça.
T'es toujours là ?
Oui.
T'es à Lovell Hill, là ?
- Oui. - D'accord.
Je te le dépose avant qu'on parte, si ça te va.
Vous voulez l'adresse ?
Je sais exactement où t'es.
OK. Soyez prudent sur la route.
Il va pleuvoir.
Comment l'amour naît-il ?
Dans les films, c'est...
comme si un rideau s'écrasait sur la scène.
Mais dans la vraie vie, l'amour, ou ce qui s'en approche,
est calme et discret.
Implacable.
Inévitable.
C'est une assignation.
Viens là.
Non.
Toi, tu viens.
Comment un baiser peut-il donner autant d'importance aux clichés ?
Tu es différente de tous ceux à qui j'ai donné des cours particuliers.
Voilà. Excellent.
J'ignorais qu'on pouvait se sentir si audacieuse.
Ou que je voudrais l'être.
Second semestre. Pour Jon, affectueusement Cairo
Qu'est-ce que tu fais ?
Je travaille.
Je sais qu'on était supposés partir en week-end,
et je suis désolée que mon équipe craigne.
Mais je peux pas bosser comme ça.
T'es sérieuse, là ?
Un baiser.
Je vais bosser dehors.
Une muse.
C'est une question.
Une porte non verrouillée.
L'euphorie.
Le chagrin.
C'est le mètre, et le kilomètre.
"Ne fixe pas le soleil", ils disent.
Qu'est-ce qu'ils en savent ?
Essai 2e semestre Pour Jon. Affectueusement, Cairo
Le charmant M. Murphy
garda ses pensées pour lui, les yeux dans le vague.
M. Murphy conduisait avec la résignation d'un homme déjà mort.
Il se sentait comme Dylan Thomas
entrant au Cheval Blanc pour consommer la boisson qui le tuerait.
Il savait ce qu'ils étaient et ce qu'ils n'étaient pas.
"Bonjour", dit-elle.
- Je suis là. - Aussitôt, Alice pensa
à un agneau à l'abattoir,
même si elle ignorait lequel d'entre eux allait être sacrifié.
Il était là, dehors.
Il était là, dedans.
Ça t'excite, pas vrai ?
Le caractère clandestin de tout ça.
M. Murphy sourit,
les rides autour de sa bouche deux parenthèses
encadrant ses lèvres parfaites en une apothéose.
De la fumée s'échappait de ses lèvres de manière cinématographique.
C'est plus romantique ainsi ?
Ça n'a rien de romantique.
Désolé de te décevoir.
Alice ouvrit la bouche pour parler, mais les mots s'évanouirent.
M. Murphy la dominait, et dans ses yeux Cadillac se lisait la faim, et l'ennui.
Je veux que tu lises pour moi.
Alice regardait au ralenti
le mouvement de sa langue quand il parlait.
Lis-le-moi comme tu le lis pour toi.
Une marée rose contre la rive pâle de ses dents.
Alice prit le livre d'Henry Miller sur la table de chevet...
et l'ouvrit sur son lit.
"Page 13", dit-il, derrière elle,
une main sur le devant de sa robe en coton...
l'autre désignant une phrase sur la page.
Vas-y, lis...
là.
Il se pressa contre elle,
et Alice sentit une vague d'humidité entre ses jambes.
M. Murphy posa sa main fine sur la sienne
et la guida vers le mont en son centre,
pressant ses doigts dans le pli sombre...
Sous le tissu humide.
La sentant se toucher.
ll trouva son chemin sous l'élastique...
et glissa deux doigts habiles dans l'ombre chaude de sa chatte vierge.
- Elle le sentit bouger. - Il fit glissé le coton mouillé...
et se pressa contre son dos.
Mille ans de violence et de conquête
bouillonnaient en lui alors qu'il tenait son pubis
comme pris à l'hameçon.
- Il avait douté. - Mais voilà.
- La réponse à la question. - La cicatrice qui ne se fermera jamais.
La pomme du serpent.
Son cul était trempé sous ses doigts.
Comme quand elle était seule.
Dans sa chambre...
Ses doigts en elle...
... tentant
de se satisfaire.
Il enfouit son dard en elle,
baisant avec brutalité son clitoris impatient
et étouffant toute sagesse.
Oui, il la gorgerait de son foutre.
Bonjour.
Tout va bien ?
Y a un problème ?
Oui. Ton histoire.
Vous avez pas aimé ?
Choisis un autre auteur.
Pourquoi ?
C'est inapproprié.
Inapproprié.
Comment ça ?
Pourquoi t'as écrit ça ?
Vous l'avez demandé.
OK.
Pourquoi t'as choisi ce sujet ?
Vous m'avez dit d'écrire ce que je connaissais.
Et c'est ça, ce que tu connais ?
C'est...
nous.
Non.
C'est toi.
Je comprends pas.
Vous êtes sérieux ?
OK.
Il s'agit de deux êtres semblables désavouant les conventions sociales.
Un commentaire sur l'anesthésie sexuelle d'une culture
hyper-saturée par la pornographie.
Ça porte sur l'inefficacité des dogmes romantiques
sur les attentes des jeunes.
Ça parle d'une attraction inexorable.
Voilà ce que c'est.
- C'est de la pornographie. - Oui.
Alors mets ça dans ton journal, pas sur mon bureau.
Écris autre chose, avec un nouvel auteur.
Je permettrai pas ça.
Vous parlez de l'essai ou de nous ?
Les deux.
C'est fait. Vous l'avez inspiré.
Je peux pas l'accepter.
Pouvez, ou voulez pas ?
- On dirait que t'as peur. - Hé.
Que tu pèses le pour et le contre.
Dis-moi ce que tu penses vraiment.
- Écris un autre essai. - Pourquoi ?
Tu sais pourquoi.
Dis-moi.
- Dis-le. - Réécris-le,
ou je te recale.
- Dis-moi pourquoi. - J'ai rien à te dire.
T'as peur de tes sentiments.
- Me fais pas dire ce que j'ai pas dit. - Alors, dis-le.
Dis-moi ce que ça t'a fait.
Je me suis senti incroyablement stupide d'avoir confié ce sujet à une enfant.
J'étais quoi, avant ça ?
Une élève.
T'as fait ce monde.
Ce fantasme. Pas sur le papier, mais dans la vraie vie.
Tu peux pas franchir la ligne
et exiger que je ne la franchisse pas.
Je vais être très clair...
avec toi.
Tu es mon élève.
Et je suis ton prof.
C'est tout.
Toute idée fausse à ce sujet est une chose que tu devras malheureusement assumer...
seule.
"Écris ce que tu connais", tu m'as dit.
Je sais ce que j'ai dit.
Tu sais rien du tout.
C'est bien écrit.
Et tu le sais.
Alors examinons le vrai problème.
C'est pas mon œuvre.
Mais la tienne.
Bien tenté.
Tu pensais que t'allais déchirer, pas vrai ?
Quoi ?
Tu pensais que t'allais être quelqu'un.
Pas vrai ?
"Prétentieux et sans ambition".
Tu sais ce que ça signifie ?
Que t'étais pas assez brave pour faire mieux.
Que t'es délibérément impuissant.
Ça veut dire que Jonathan Miller...
est médiocre.
Tu veux me recaler ?
Putain, essaie, pour voir.
Mais t'as intérêt à savoir pourquoi.
Et que ça compte pour toi.
Car ça va te coûter cher, M. Miller.
Et si t'es pas prudent...
cette banalité, ce mensonge dans lequel tu te vautres...
te dévorera jusqu'à ce que tu sois aussi petit que tu le prétends.
Et tu disparaîtras.
Et on t'oubliera aussi vite
que le message d'un biscuit chinois.
Comme tu dois être décevant aux yeux de ceux qui croyaient en toi.
Pas étonnant que tu sois ici.
Une peine de cœur est un accident au ralenti sur du Mozart.
Le Requiem, bien entendu.
Ça a le goût de terre de cimetière.
Ça sent les fleurs brûlées.
C'est de la violence pure.
Comment ça va, professeur ?
Mauvaise journée.
- Tu veux un verre ? - Merci.
Quoi ? Il s'est senti offensé ?
Ça lui a fait un truc.
Il t'attire toujours ?
Il est faux.
Boris, lui, il joue pas de rôle.
Jonathan Miller est...
du putain de surimi dans un bar à sushis à deux balles.
T'es pas amoureuse de lui ?
Qu'est-ce qu'il y a ?
J'ai eu une conversation déplaisante
avec une élève à propos d'un devoir.
Avec elle ?
Ton acolyte ?
Elle a écrit un papier qui fait passer Henry Miller pour Docteur Seuss.
Tu laisses une ado jouer avec Miller et t'es surpris que ce soit vulgaire ?
Elle devait utiliser son style,
pas son sujet.
Quel est le sujet ?
Une aventure entre un prof de lettres et son élève,
"pré-éjac" et "dépucelage" inclus.
Et je cite.
Montre-moi ça.
Ne commence pas.
Allez. Dis-moi ce qui t'a choqué.
T'as sauté Fillmore ?
Quand je suis dans ma phase lutéale, je te dis tout.
"Pour Jonathan.
"Affectueusement, Cairo."
Bébé, c'est une lettre d'amour.
Elle est raide dingue de toi.
Dis-moi comment elle te décrit.
- Tu peux le voir juste là. - Non.
Dis-moi.
Parce que je sais que tu te souviens de chaque mot.
- Et je veux que tu fasses pareil. - Non.
Non.
Dis-moi.
"Le charmant
"M. Murphy...
"garda ses pensées pour lui, les yeux dans le vague."
Change-moi les idées.
Qu'est-ce que tu veux faire ?
"On pourrait penser que son marasme apparent...
"témoignait d'une vague
"lassitude institutionnelle."
Texte Boris.
"Mais pour Alice, c'était surtout...
"pour cacher la scandaleuse indécence qu'il ressentait
"quand il posait les yeux sur les corps encore immatures de ses jeunes élèves.
"Aucune n'était épargnée par ses rêveries salaces.
"Tous les cons ont été créés égaux
"et magnifiques dans son esprit."
Vraiment ?
Toutes les chattes sont égales ?
Ou certaines sont-elles...
exceptionnelles ?
OK, t'es beurrée.
Je suis indécente.
Texte-lui que t'es bourrée.
Comme ça, il t'imaginera ivre, et ce que tu pourrais faire pétée.
Sérieux ?
Demande ce qu'il fait.
- On a de la compagnie. - Quoi ?
Hé, sérieusement...
laissez pas cette porte ouverte.
Pour votre sécurité, OK ?
Salut.
Un peu de décence !
Ça va, mon pote ?
- Très drôle. - Putain.
Tu crois qu'il m'aime bien ?
Tu veux être aimée ou tu veux te faire baiser ?
Ce sont des choses très différentes pour les filles comme toi.
Je veux les deux.
BeFilledMore 21h03 Tu fais quoi ?
Dis-lui que t'es avec moi.
Et qu'on fait ce que toutes les filles font quand elles sont seules le soir.
C'est qui ?
Je te dirai pas.
BeFilledMore 21 h 04 C'est-à-dire ?
"Nous jaugeons les profondeurs de notre sexualité...
"dans l'intimité sûre de notre amitié."
Pourquoi t'es si méchante ?
- Putain ! - C'est pas
ma faute si toutes tes copines portaient des talons en lucite de 13 cm
et avaient le prénom d'un personnage des Baby-Sitters.
- Mais tu sais quoi ? - Non.
C'est toi qui vois.
Ouais, t'es une snobinarde.
Toi et moi savons que Kristy était géniale.
Il a pas répondu ?
BeFilledMore 21 h 05 Allez au lit.
Si. Il dit : "Allez au lit". Donc...
Enlève ton T-shirt.
Quoi ?
- Pourquoi ? - On va s'embrasser.
Pour lui, pas pour toi.
Ça sera un peu pour moi aussi.
Alors ?
Pas mal.
À ton tour.
Allez, c'est parti.
Rapproche-toi pour la photo.
Pas comme ça. Détends-toi un peu.
Comme ça.
Contre moi.
Prête ?
Envoie-la.
Tu vas texter M. Miller ?
"L'art de la guerre repose sur la duperie."
Oui ?
"Touche ton ennemi, mais ne le laisse pas te toucher."
Directrice adjointe Joyce Manor
T'es convoqué chez la directrice.
T'as trouvé le titre ?
Les petites attentes d'un grand amour.
Non, je sais pas.
Bonjour, Joyce.
Une autre bière?
Non, je vais y aller.
- J'y vais. - Allez.
- Rabat-joie ! - Non.
J'ai 45 interros
de thermodynamique...
à recaler.
Et on n'en est même pas aux fractales.
Putain de jeunesse désespérée.
C'est toi qui voulais faire une différence, tu te souviens ?
Hé, l'espoir fait vivre !
- Où est Jon ? - Il paie son dû.
Dis-lui bonsoir de ma part.
Ciao, fillette.
Ciao.
Joyce a reçu l'essai.
Quoi ?
Y avait "Pour Jonathan. Affectueusement, Cairo"...
écrit dessus, donc...
pas d'erreur possible.
Elle veut me voir demain, officiellement, pour faire les papiers nécessaires.
Quels papiers ?
Un rapport d'incident.
C'est elle qui a fait ça.
Qui a fait quoi ?
Cairo. C'est Cairo qui l'a déposé.
C'est juste un essai, Jonathan.
Pas le Manifeste du parti communiste.
Ouais, mais...
Tout ce que ça implique...
Si jamais elle les convainc
qu'il y a eu quelque chose entre nous...
je pourrais perdre mon boulot.
Tu pourrais perdre bien plus que ça.
Il s'est passé quelque chose entre vous ?
Rien qui venait de moi.
Les ados sont dangereuses, Jonathan.
Elles ne sont que violence émotionnelle et vitupérations.
J'espère que tu sais ce que tu fais.
Vous avez vu Cairo ?
- Non. - Moi non plus.
Et je me suis dit que...
- vous l'aviez peut-être vue. - Non.
Vous vous textez ?
Elle t'a dit ça ?
Eh bien, vous savez...
Cairo dit beaucoup de choses...
et rien à la fois.
Je comprends pas ce qu'il se passe.
Vraiment, Winnie ?
Joyce Manor Directrice adjointe
Comment ça a commencé ? Avec tes propres mots.
On s'est trouvés.
Elle est incroyablement douée.
Elle se démarque vraiment des autres élèves.
Avez-vous fait preuve de favoritisme ?
- D'un accompagnement particulier ? - Bien sûr.
Il était ravi de me donner le devoir en avance.
Il compte pour combien dans la note finale ?
Pour 25 %.
Assez pour me recaler.
Vous savez que Miller n'est pas autorisé...
dans l'enseignement public.
Elle est au-dessus du lot, Joyce. Vous le savez.
Je voulais l'aider à se démarquer.
Je savais qui il était. Ça l'a impressionné.
Vous avez lu son livre ?
Vous vous êtes vus souvent en dehors des cours ?
On se voyait avant les cours,
en classe, bien sûr, et parfois après.
Qu'est-ce vous faisiez, alors ?
On parlait de littérature et de choses qui nous tenaient à cœur.
On partageait une cigarette.
On s'est retrouvés à fumer au même endroit, une fois.
C'est comme ça que ça a commencé, je pense.
C'est comme ça qu'on a commencé à fumer ensemble.
Vous vous êtes vus hors du lycée ?
Absolument pas.
On est allés écouter de la poésie.
Vous êtes amis ?
Indiscutablement.
On est proches...
comme une élève et un prof peuvent l'être.
Vous vous êtes retrouvés seuls en dehors du lycée ?
Quelquefois.
Oui, plus ou moins.
J'avais pris son portable par mégarde dans la salle de cours
et je lui ai ramené
avant que ma femme et moi partions en voyage d'affaires à Nashville.
On n'y est pas allés, finalement, mais c'était le plan.
Il est venu chez moi.
Vous étiez seule ?
Oui.
Mes parents étaient absents.
Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Elle a dit qu'il s'était passé quelque chose ?
Rien qui semblait déplacé.
Je lui ai rendu son téléphone.
Vous êtes rentré chez elle ?
Je l'ai pas touchée, OK ?
Quand elle a envoyé l'essai,
je lui ai dit que ça n'était pas approprié.
Apparemment, rien de ce que je dirai
ne jouera en ma faveur.
Rien ne joue en votre faveur.
Jonathan...
tu l'aimes ?
Putain de merde. Tu l'aimes ?
Mes sentiments n'ont rien à voir avec ça...
C'est ce qu'elle sous-entend.
On va me crucifier pour ça
pendant que t'es assis là...
- Moi ? - ... à parcourir des photos
- d'élèves nues. - Tu crois quoi ?
Je les ai supprimées.
Tu les as supprimées.
Bien. Quand tu supprimes un fichier,
il est vraiment effacé, hein ?
- Bon sang ! - Je flippe, putain.
Tu connais la différence entre toi et moi ?
Tu sais pas où est la limite à pas franchir.
Alors, tu la dépasses.
OK.
C'est pour ça que t'es là, à flipper
et sur la défensive.
C'est toi, l'adulte. Fais preuve de responsabilité.
Sérieux ?
- Comme toi ? - Oui.
Je sais où se situe la limite, Jon.
Et je la dépasse pas.
Je connais les risques.
T'essaies de faire de moi un dommage collatéral.
Tu sais pas... Putain, tu penses que t'es un dommage collatéral ?
- Non. - OK. Tire-toi.
- Ouais, OK. - Ouais.
- Cool. - Merci pour ton aide.
J'apprécie.
J'ai été suspendu.
Tu l'as sautée ?
Non.
Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Elle m'a impressionné. Je l'ai prise sous mon aile.
Elle m'a donné son essai que je pouvais pas accepter,
je l'ai vexée et là, elle se venge.
Voilà comment je vois la chose.
T'as flirté avec elle,
- et tu l'as rejetée. - Non.
- Alors, c'était quoi ? - De l'affection !
Elle t'attire ?
Je vais te dire...
Il s'agit d'une fille qui t'a flatté,
qui a lu ton bouquin de merde,
et reconnu ta soif d'adulation.
Tu t'es fait avoir en beauté, putain.
Enfin !
Enfin quelqu'un qui a daigné jeter un œil à tes petites histoires.
Et t'as pas pu t'empêcher de bander,
car soudain, t'as eu l'impression de valoir quelque chose, hein ?
Oui !
Grâce à elle, j'ai eu l'impression de valoir quelque chose.
Ça veut tout dire, non ?
C'est sa flagornerie
qui te fait bander ?
Ou l'odeur de son esprit d'adolescente ?
- Va te faire foutre. - Avec plaisir.
Arrête.
- Alors ? - Non, je l'ai pas sautée.
T'as l'air coupable !
- J'ai rien fait de mal. - T'es sûr ?
C'est un enfer.
Bienvenue dans mon monde.
Pourquoi est-ce que tu m'accables ?
Tu la voulais. Je le vois sur ton visage.
Comment tu pourrais voir quoi que soit, espèce d'alcoolo !
C'est la seule chose qui me permet de te supporter.
Salope.
Menteur.
Menteur !
Tu es le porte-drapeau de la médiocrité,
agitant ton drapeau de vertu immaculée
comme un petit héros américain.
Alors qu'en fait, Jon, bébé...
c'est toi le méchant dans tout ça.
Mais tu peux même pas le voir, pas vrai ?
Tu t'inquiètes pas pour moi ?
De quoi devrais-je m'inquiéter, à part mourir d'ennui
à devoir écouter tes soi-disant problèmes ?
Tu...
es...
abjecte.
Pourquoi t'écrirais pas sur ça ?
Accouche, Winnie.
Qu'est-ce que tu fais ?
Je finis mon essai d'admission.
C'est tout ?
Et je fume une cigarette...
si tu veux tout savoir.
Qu'est-ce que tu fais à M. Miller ?
Je vais témoigner contre lui devant le conseil scolaire.
- Pourquoi ? - Il m'a sous-estimée.
Et je l'ai surestimé.
Est-ce que ça va ?
Je suis inspirée.
C'est pas drôle.
Si.
Un peu.
- S'il te plaît, fais pas ça. - Pourquoi ?
Tu vas gâcher sa vie.
Et pour quoi ?
Pour te venger d'avoir été rejetée ?
Pour le punir ?
Parce qu'il t'a pas sautée ?
Il voulait me sauter, Winnie.
Oui.
Mais il a pas quitté sa femme pour toi.
Je témoignerai contre toi.
Non, tu le feras pas.
Pardon ?
Je leur montrerai les preuves que j'ai contre toi et Boris.
Ta crédibilité volera en éclats,
et il sera incriminé à cause de toi.
Deux profs perdront leur boulot.
D'une pierre, deux coups.
Tu m'as utilisée.
Tu savais ce qu'on faisait.
J'ai pas voulu ça.
T'es sûre de ça ?
J'ai pourtant joué le jeu comme tu l'avais imaginé.
C'est pas un jeu, Cairo.
C'est vrai.
C'est, à ce jour...
mon plus grand accomplissement.
"À la fin...
"j'ai finalement compris
"que notre naïveté à tous deux,
"ma confiance, son arrogance,
"nous a exposés aux caprices de la société et nous a vaincus...
"soudain seuls et dans des camps opposés.
"Que va-t-il advenir de nous ?
"Va-t-il se déclarer participant involontaire...
"banni et renié par erreur...
"sans travail...
"sans épouse...
"sans absolution...
Apostrophes et esperluettes
"... ou sera-t-il assez courageux pour accepter sa complicité...
"de manière significative ?
"De manière à ce qu'il change...
"comme j'ai changé moi ?
"La réponse m'échappe.
"Je voulais vivre quelque chose que je ne comprenais pas.
"J'ai essayé...
"et j'ai été ridiculisée
"par ma propre notion enfantine de l'amour.
"Mais où était mon erreur ?
"Dans le fait d'avoir essayé, ou d'avoir désiré ?
"Est-ce que c'est ça, être adulte ?
"Le même désir exquis de l'adolescence...
"mais avec un constant fardeau de responsabilité ?
"Il n'y a pas d'excuse pour nos choix...
"car ils n'appartiennent qu'à nous.
"Je ne saurais dire si je suis reconnaissante d'avoir vécu ça...
"d'en avoir fait l'expérience.
"La félicité de la jeunesse m'a été arrachée, comme scalpée.
"Et exposée comme je suis...
"écorchée et vulnérable comme je suis...
"je me sens évoluer et devenir une autre.
"Une héroïne...
"une méchante...
"Une écrivaine...
"surgie...
"Des ruines humaines...
"des amours d'un fou."
Sous-titres : Sonia Guilhe
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