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Il avait d�cid� de m'ouvrir sa porte, de me parler,
de s'expliquer pour �crire avec lui ses m�moires.
Il me r�p�tait :
�Notez, notez tout. Et dites-leur que je ne suis pas le diable�.
Vous savez, Antoine,
on dit trop facilement que la mort est une d�faite. Moi, je ne suis pas d'accord.
Ce qui reste, c'est le bonheur de dire oui.
D'affirmer sans fin.
Il faut mourir en disant oui � la vie.
�a lui �tait venu comme �a, un matin de janvier.
On travaillait dans sa chambre � l'�lys�e.
Il s'�tait approch� de la fen�tre et m'avait dit : �Vous avez vu ce ciel ?�
Une heure apr�s, on survolait la Beauce.
Il n'avait pas voulu me dire o� il m'amenait.
�a ressemblait � un enl�vement.
Le coeur battant, je m'�tais laiss� faire.
Antoine, regardez �a.
Il faudrait relire tout P�guy.
�2 000 ans de labeur ont fait de cette terre
un r�servoir sans fin
pour les �ges nouveaux�.
�a ne vous dit rien ?
�videmment que �a ne vous dit rien !
Et l�-bas, quand m�me, vous voyez ce que c'est ?
Oui, c'est la cath�drale de Chartres.
Bravo.
Vous avez vu la cath�drale ?
Oui, merci.
�Ainsi nous naviguons vers votre cath�drale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules�.
J'ai d�couvert ce po�me de P�guy au lyc�e.
�Un chapelet de meules�.
Comment dire mieux l'enracinement mystique ?
Tout entreprendre pour que la mystique
ne soit pas d�vor�e par la politique
� laquelle elle a donn� naissance.
C'est ce qu'on appelle un id�al.
�a r�sume le personnage.
Il s'�tait rang� avec force aux c�t�s de Jaur�s. Et puis, il est mort au front,
� la veille de la bataille de la Marne.
Et moi, je suis n� 2 ans apr�s.
Je pensais � ces �forces de l'esprit�
qui avaient suscit� tant de railleries.
Je me disais qu'en survolant les fl�ches de Notre-Dame de Chartres,
il voulait m'en indiquer le sens, un sens qui se passait de tout commentaire.
Heureusement que j'avais demand� la plus grande discr�tion.
J'y suis pour rien, monsieur le Pr�sident.
Je n'en reviens pas. �a ne ressemble pas � une simple r�mission.
Les analyses sont bien meilleures, il a retrouv� l'app�tit,
cet homme est un myst�re.
Vous imaginez l'aplomb de Charles VII ?
C'est le 1er Roi de France qui a os� commander
un gisant de son vivant.
Vous auriez aimer en faire autant, monsieur le Pr�sident ?
Pas besoin de gisant. Regardez-moi.
Fran�ois 1er.
Claude de France.
Passez votre main sur la pierre.
Ce n'est pas froid.
Elle est tremp�e de sueur. Essayez, n'ayez pas peur.
Vous �tes d'accord avec moi ?
Oui, c'est troublant.
Vous avez vu Henri II, ses yeux lev�s vers le ciel ?
Et Catherine de M�dicis ?
On dirait que son corps est tout entier secou� par l'horreur de mourir.
Et la bouche de Louis XII ?
On croit sentir son dernier souffle.
Ce sont mes pr�f�r�s.
On les appelle les transis.
C'est une �poque o� l'on ne craignait pas
de montrer la mort de fa�on crue.
Vous savez, Antoine ?
Et je dis �a sans pr�somption aucune.
Je suis le dernier des grands pr�sidents.
Je veux dire, le dernier dans la lign�e de De Gaulle.
Apr�s moi, il n'y en aura plus d'autres en France.
� cause de l'Europe, de la mondialisation. Rien ne sera plus pareil.
Ce qu'il venait me montrer c'�tait l'�tape ultime, la p�trification.
Le corps du pr�sident �tait devenu notre corps � tous.
Un corps national.
Apr�s moi, il n'y aura plus que des financiers
et des comptables.
J'ai faim.
Vous ne voulez pas manger un croissant ? On va t�cher de trouver une boulangerie.
J'en ai presque fini.
Ce sera tout pour aujourd'hui.
Mais, M. le Pr�sident...
�a fait plusieurs semaines que nous repoussons cette nomination.
Tous les mercredis, ils remontent � la charge.
Eh bien, ils remonteront la semaine prochaine.
Lisez �a attentivement.
Si De Gaulle
m'a nomm� l� en 1944 � la Lib�ration,
il savait ce qu'il faisait, tout de m�me !
- Vous �tes d'accord ? - Bien s�r, M. le Pr�sident.
Soyons s�rieux.
S'il avait trouv� le moindre pr�texte pour ne pas me nommer � ce poste,
vous pensez qu'il se serait g�n� ? Il n'aurait pas h�sit� une seconde !
Et cette fameuse photographie,
o� l'on me voit � c�t� de P�tain...
Il ne s'en est jamais servi,
m�me quand je l'ai humili� en 65,
en le mettant en ballottage.
Vous ne trouvez pas �a curieux ?
Et voil� la meilleure preuve.
C'�tait � Montmaur, en 1942.
Ce sont tous des R�sistants de valeur.
Je me souviens de chacun d'eux.
Le 2e, en bas � droite, c'est moi.
Vous savez, Antoine, je tenais � vous le dire, � vous qui �tes jeune.
�a fait 50 ans que je les guette.
Et ils ne m'auront pas.
50 ans. Vous imaginez ce que �a repr�sente ?
Ce petit jeu de chat et de souris.
Mais je ne suis pas une souris, vous comprenez ?
Il n'y a jamais eu une ombre d'antis�mitisme dans ma famille.
Mon p�re �tait un homme tr�s droit,
chr�tien, dans le vrai sens du terme.
Et les mesures antis�mites du gouvernement de Vichy
le r�vulsait.
Tout � l'heure.
Ce ne sont pas seulement les attaques dans les journaux,
c'est beaucoup plus insidieux.
Tenez,
il y a quelque mois,
j'�tais en voyage officiel,
pendant le d�jeuner, quelqu'un a r�clam� de l'eau de Vichy,
tr�s fort, en me regardant avec insistance.
Vous imaginez la sc�ne ? Mettez-vous � ma place.
Il me regarde en coin, avec un dr�le de sourire,
et il me demande si j'aime �a, l'eau de Vichy.
Nous avons � peu pr�s le m�me �ge.
Je cherche dans ma m�moire
si nous nous sommes d�j� rencontr�s.
Aucun souvenir.
Et dans le m�me temps, je dois parler de politique agricole.
C'est infernal.
50 ans qu'ils sont l�,
� me pers�cuter.
Vous savez,
ma m�re r�p�tait souvent
que le Christ et la Vierge �taient juifs.
J'ai �t� �lev� l�-dedans,
et je serais devenu antis�mite ?
Mais qu'est-ce qu'ils me veulent ?
� la Lib�ration,
si le G�n�ral vous avait propos� des responsabilit�s importantes,
vous seriez rentr� dans son sillage ?
Je pense souvent � lui,
cong�di� par la bourgeoisie.
La nuit qui tombe sur sa maison,
dans le brouillard de l'Est.
Il fait une r�ussite, comme tous les soirs,
pendant que sa femme est � sa couture.
Je vais m'allonger un peu.
Je n'avais presque rien dit, et je me sentais aussi vid� que lui.
Personne n'est venu me chercher. J'ai d� m'assoupir un moment.
La photo dont vous parlez date de 1943.
Vous en �tes s�re ?
C'est l'ann�e o� il est entr� ouvertement en R�sistance.
J'y �tais, � Montmaur. C'�tait mon r�seau.
- La Cha�ne ? - Oui.
Il y a des choses qu'on n'oublie pas.
� l'�poque, je m'occupais de l'imprimerie.
La nuit dans la cave du ch�teau, on tirait les faux papiers,
les cartes d'identit�, les laissez-passer.
L'odeur de l'encre, l'alcool � br�ler...
Tout �a ne vous dit rien.
Maintenant, c'est l'ordinateur.
Vous �tes beaucoup trop jeune.
Pourquoi il m'a dit que cette photo datait de 1942 ?
�a fait qu'une petite ann�e de diff�rence.
�a change beaucoup de choses.
En 42, Laval revient au pouvoir.
Les Allemands envahissent la zone sud.
S'engager franchement en 42, �a n'avait pas la m�me signification.
Et le 2 juillet,
Bousquet n�gociait avec les Allemands la livraison de 30.000 Juifs sur le territoire fran�ais.
Ah, Bousquet...
Poussez le Pr�sident dans ses retranchements.
�nervez-le.
Il vous r�pondra qu'il n'�tait pas au courant. C'est d'ailleurs tr�s probable.
Et il vous jettera dehors, comme sa derni�re chaussette.
Je le connais bien.
Vous ne croyez pas qu'un homme qui va bient�t mourir...
La v�rit�...
Rien que la v�rit�, c'est �a que vous esp�rez ?
Je vous trouve bien pr�somptueux.
Je n'ai pas v�cu cette p�riode, mais j'ai besoin de comprendre.
Pas de cette fa�on-l� !
Pas avec ce c�t� inquisiteur...
Vous vous prenez pour qui ? Un juge d'instruction ?
C'est lui qu'est venu me chercher.
Laissez-le s'arranger avec sa m�moire.
C'est une chose intime, la m�moire.
Dans cette affaire, le seul juge, c'est lui.
- Lui seul. - Non, c'est trop facile.
Si je pouvais dire tout ce que j'ai vu, �a en �tonnerait plus d'un.
Qu'est-ce qui vous en emp�che ? Je vous publie tout de suite.
Plus tard, peut-�tre.
Quand il sera mort ?
L'ennui, c'est que je ne crois pas � votre objectivit�.
Vous �tes comme tous vos pr�d�cesseurs aupr�s de lui :
vous l'aimez.
Et l'amour rend toujours aveugle.
�Notez, notez tout. Et dites-leur que je ne suis pas le diable�.
Jeanne ?
Je me sentais investi d'une mission.
Une mission qui allait tr�s vite passer avant tout autre chose.
Jeanne ?
Jeanne.
Jeanne.
C'est toi.
Il est quelle heure ?
Pas loin de 2h.
D�sol�, j'avais un papier � relire. J'ai pas vu le temps passer.
Moi non plus.
J'ai pris un truc pour dormir.
Je te rappelle que dimanche, on d�jeune chez mes parents.
Mais t'es pas oblig� de venir.
- Bonjour. - Bonjour.
Vous pourriez me conseiller ? Je dois faire un cadeau.
Quel genre de cadeau ?
C'est pour l'anniversaire du Pr�sident.
Je crois savoir que vous avez des livres qui l'int�ressent.
�a ne me regarde pas, mais un de mes clients m'a dit que c'�tait la fin.
Il ne faut pas �couter les rumeurs. Le Pr�sident est en pleine forme.
Tant mieux.
Vous avez raison. Les gens racontent n'importe quoi.
C'est terrible, cette maladie.
�a fait bien un an que je ne l'ai pas vu. C'est un vrai connaisseur.
Il me doit toujours un Ch�teaubriand.
Regardez cette merveille.
Don Quichotte, �dition de 1696 � Amsterdam.
Je peux vous garantir que �a lui plaira.
Combien ?
145.000 F. les 5 tomes.
Vous avez vu ce maroquin rouge ?
Passez le doigt dessus...
C'est du velours.
D�sol�, mais je cherche quelque chose de plus modeste.
- C'est M. Ladri�re qui vous envoie ? - Oui, c'est un ami.
Je m'en doutais. Quel homme raffin� !
Si �a vous arrange, vous pouvez payer en plusieurs fois.
Ce n'est pas possible. Je n'ai pas les moyens de M. Ladri�re.
Quel genre de prix ? �a m'aidera.
Disons 2.000 F. maximum.
Pour ce genre de prix, je peux vous proposer
une �dition originale broch�e du journal de L�on Bloy.
Il y a 4 ans, il l'avait feuillet�. Il avait cit� une phrase de cet auteur.
�a peut toujours servir dans une conversation.
C'est quoi, cette phrase ?
"Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'�tre pas des saints".
M. le Pr�sident.
Merci.
Ce jour-l�, quand je l'ai vu entrer dans le restaurant,
je me suis dit que les rumeurs ne mentaient pas.
Il allait mourir bient�t.
J'ai toujours song�
que l'union avec le centre �tait une chim�re.
Moi, j'ai �t� �lu comme pr�sident socialiste,
d�sign� par le parti socialiste
sur un programme socialiste.
�a vous fait sourire ?
Non pas du tout, M. le Pr�sident.
Vous verrez, Antoine. Dans quelques ann�es, ils feront comme si je n'avais jamais exist�.
Plus d'h�ritage, plus de filiation,
plus de p�res, que des fils,
impatients de gouverner.
D'ailleurs, je n'ai pas fini de me battre
et tous ces r�deurs n'ont pas fini de m'entendre.
Les jospiniens, les rocardiens...
Ceux qui r�vent que la Bosnie transforme leur petite vie en un destin � la Malraux.
Les ex-trotskystes du Monde...
Et ceux qui racontent que j'ai un palais � Venise.
Pourquoi est-ce qu'ils m'en veulent autant ? Vous le savez, vous ?
- Oui, je pense qu'il y a des... - Des quoi ?
Ben, je vous �coute !
- Qu'est-ce que c'est ? - C'est mon cadeau d'anniversaire.
Th�r�se...
Heureusement que vous �tes l�.
- C'est un original. - L�on Blum.
Oui, � sa fa�on, c'�tait un original.
Merci, Th�r�se. Je vous embrasse.
Vous auriez pu attendre le dessert.
Ah, je crois qu'il s'agit d'un livre.
Oui, je ne suis pas tr�s original.
C'est ce que nous allons voir.
Ah oui, L�on Bloy, oui...
Je lisais �a quand j'�tais jeune, mais �a a beaucoup vieilli.
On m'a dit que la reliure �tait de tr�s belle facture.
Le reliure, oui. C'est pour mon �pouse, elle adore �a.
Mais je vous remercie, Antoine.
Ce qui me g�ne chez L�on Bloy, c'est son d�sespoir.
Comment est-ce qu'il disait, d�j� ?
Ah, personne ne conna�t plus �a !
"Il n'y a qu'une tristesse, c'est de ne pas �tre des saints".
Ah bon.
Vous connaissez cette phrase.
Ah, il vient de chez Goldberg ?
- Bien s�r. - Vous me connaissez bien.
En tous cas, je suis tr�s touch�.
Ne faites pas cette t�te, Antoine.
L�on Bloy �tait un visionnaire un peu aveugle, c'est tout.
Et puis si vous voulez tout savoir,
L�on Bloy, je m'en fous.
Et si vous vous lanciez dans la prochaine pr�sidentielle ?
Oui...
Ce ne serait pas une mauvaise id�e si seulement c'�tait une assurance sur la vie.
Mais vous savez, Ladri�re ? Avec un cancer de la prostate,
on meurt dans d'atroces souffrances.
C'est une saloperie qui attaque directement les os.
Ils s'effritent.
Petit � petit, tous les os se brisent...
comme �a.
Brusquement, on peut se casser en deux.
Ou en mille morceaux.
T'avais quel �ge en 71 ?
Je ne suis pas tr�s bon en calcul...
7 ans.
Le congr�s socialiste � �pinay...
Non, on va pas recommencer avec �a ! Antoine, sers-toi.
Non merci, je n'ai plus faim.
Allez, pour une fois, on ne parle pas politique. D'accord, les enfants ?
Ce n'est pas de la politique, �a. C'est de l'Histoire avec un grand H.
- Moi, j'ai une m�moire d'�l�phant. - �a se voit.
T'as vu comme il a fait du lard ?
Arr�te de boire ! Apr�s, c'est la surchauffe !
Tu sais ce qu'il leur a fait avaler, ton pr�sident ?
� tous les socialistes dont il faisait m�me pas partie ?
Faut dire ce qui est, il �tait socialiste comme je suis vicomte.
Ren�, tu changes de sujet.
La rupture ?
Parfaitement. Il leur a dit, texto :
"Celui qui n'accepte pas la rupture avec la soci�t� capitaliste
ne peut pas �tre adh�rent du parti socialiste".
Ben oui, c'est comme �a que vous vous �tes fait pi�ger.
Apr�s, il est devenu n�1.
Un an plus tard, Marchais... Moi, j'�tais au Colonel Fabien...
Tu nous l'as d�j� racont� 100 fois. Mange au lieu de p�rorer/
Maman a raison. C'est chiant.
"Vous voulez notre chemise" que lui a balanc� Marchais.
Eh ben, ce cr�tin, �a l'a pas emp�ch� de signer.
Il a m�me dit aux journalistes que cet accord ferait date.
- Moi, j'avais envie de chialer. - � quoi elle te sert, ta m�moire d'�l�phant ?
� chialer ? �a prouve qu'il �tait plus malin que vous, c'est tout.
Il vous a bais� jusqu'au trognon.
Vous �tiez les plus forts, et il a r�ussi � vous larbiniser.
Ouais enfin, on n'a pas dit notre dernier mot.
Mais de quoi tu parles ?
� cause de lui, les communistes sont une esp�ce en voie de disparition.
T'y crois encore au pouvoir des mots ? Il faut des actes !
Descendez dans la rue au lieu de blablater.
Hein, Antoine ? T'as peur de prendre froid ?
C'est vrai que c'est bien chauff� � l'�lys�e.
Bon, on parle d'autres choses ?
Antoine, tu reprends une mandarine.
- Elles sont sans p�pins. - Non, tout va bien.
Alors, tu lui as fait son cadeau d'anniversaire ? C'�tait quoi ?
Un livre ancien.
- �a lui a plu ? - Oui, �norm�ment.
Pourquoi tu mens ? Dis-leur que tu t'es pay� un bide.
Ah bon ? Un bide qui t'a co�t� combien ?
1.800 F. Enfin, c'est le prix.
Le prix de quoi ? De l'esclavage ?
Il vous attire comme des mouches. C'est plus fort que vous.
On tire pas sur une ambulance.
Qu'est-ce que �a veut dire ? Tu le d�fends vraiment
ou tu dis �a pour emmerder papa ?
C'est vrai, on sait jamais ce que tu penses !
Je pr�f�re me taire.
En 77, Marchais a eu le courage de lui dire non.
Cette fois-l�, il aurait mieux fait de lui dire oui.
Il a tout faux, ton Marchais.
Bon, je vais prendre l'air. �a sent le renferm� ici.
Je vous laisse radoter.
�a n'a pas l'air d'aller tr�s fort, tous les deux.
Je les aimais beaucoup.
�a gueulait tout le temps, mais au moins, c'�tait vivant.
J'ai eu envie de leur dire que Jeanne attendait un enfant.
Je n'ai rien dit.
Je pensais � lui et � notre prochain entretien.
Prenez les oeufs mollets avec le hachis.
Vous ne m'accompagnez pas ?
Non, non, je n'ai pas faim.
C'est le texte de l'entretien que j'ai accord� au Figaro.
On me demande mon sentiment sur le candidat socialiste et je r�ponds :
"C'est un homme capable de cristalliser l'esp�rance et les r�alit�s de la gauche.
Il croit en ce qu'il fait".
�a va, non ?
Vous trouvez qu'il en faut plus ?
Moi, je veux bien lui donner un coup de pouce,
mais il semble vouloir prendre ses distances.
Il faut qu'ils fassent attention, tous ces socialistes.
Ceux qui veulent voler de leurs propres ailes.
On me met en quarantaine.
Ils ont tort.
On ne se fait pas une identit� en faisant semblant
de renier ce que l'on a ador�.
Je ne parle pas de moi, mais de ce qui nous a port� au pouvoir en 81.
Vous voulez peut-�tre du vin ?
- J'ai compl�tement oubli�.... - Non, tout va bien.
Le vin avec les m�dicaments, c'est d�conseill�.
J'ai quand m�me rajout� �a :
"Ce n'est pas un myst�re. Je voterai pour lui.
J'esp�re que ceux qui m'ont suivi jusqu'ici
agiront comme moi". �a suffit, non ?
- C'est parfait. - Parfait, j'en sais trop rien.
Mais avec tous ces ralliements � droite, si �a continue...
je vais �tre le seul � voter pour le candidat socialiste.
C'est le comble.
Ce jour-l�, quand je suis rentr� � la maison,
Jeanne avait laiss� un mot en �vidence :
"Je garde notre enfant, mais je le garde pour moi".
D'apr�s vous, M. Garland,
quelle est la couleur de la France ?
Vous voulez parler de sa couleur politique ?
Non, non, �a je sais.
Elle n'est plus tr�s rose.
Vous ne trouvez pas que chaque pays a sa couleur propre ?
Ce que Rimbaud a imagin� pour les voyelles, on peut l'appliquer � tous les pays.
Le saviez-vous ?
Et pour moi, la couleur dominante de la France, c'est le gris.
Le gris profond des toits,
le gris heureux de la lavande de Provence,
le gris-vert de la Champagne,
couleur cadavre de la Grande Guerre.
C'est d'ailleurs tr�s beau, le gris. C'est fait de mille nuances.
Il n'y a que les idiots qui disent du mal du gris.
Il vaut mieux anticiper.
Non, �a va. �a va m'assomer. Donnez-moi plut�t une pomme.
Je vais voir au wagon-bar.
Vous savez, M. Garland, mon p�re a �t� emport� en 2 ans
par la m�me maladie
sans se soigner et sans se plaindre.
Dans ma famille, depuis le XVIIe si�cle,
les hommes n'ont jamais d�pass� 80.
J'ai conserv� toutes les notes et les enregistrements comme des reliques sacr�es.
J'ai tout dat�, class�, �tiquet�.
Mais une question demeure. Une question qui n'int�resse que moi.
Pourquoi m'avait-il choisi ?
Parce que j'�tais trop jeune pour avoir �t� gauchiste ?
Parce que je connaissais Albert Cohen ?
Parce que j'avais le cuir plus souple,
ou tout simplement parce que je passais par l� ?
- Bonjour, M. le Pr�sident. - Bonjour.
Antoine. Vous �tes venu.
Oui, M. le Pr�sident.
Comme vous le voyez, je ne suis pas fringant, mais �a va passer.
- Vous voulez qu'on annule ? - � mon avis, �a vaudrait mieux.
On pourrait peut-�tre envisager de le rapatrier par h�licopt�re.
�a, il suffit de le d�cider.
Vous avez raison, Fleury. D'ailleurs, c'est encore moi qui d�cide.
Venez.
Tout � l'heure, dans le train, j'ai bien cru que j'allais y passer.
Un jour... un jour,
tout flambera.
� Li�vin,
on venait de f�ter No�l en famille.
C'�tait...
le vendredi 27 d�cembre 1974.
� la reprise du travail,
vers 6 h,
l'explosion se produisit et causa la mort de 42 mineurs,
et blessant 10 autres gri�vement.
Si ces disparus pouvaient parler, ils nous diraient :
"Prenez la mesure de ce que nous avons accompli,
mais surtout,
faites que ces sacrifices
ne soient pas inutiles...".
�tre fid�le � cette m�moire,
c'est bien notre devoir � tous.
Le souvenir de leur combat, c'est aussi le souvenir
de ce qui fut n�cessaire pour servir
la dignit� humaine
pour la reconnaissance des droits sociaux.
Car c'est bien gr�ce � leur d�termination
que fut cr��e la 1re chambre syndicale des mineurs.
Et nous �tions
en 1884.
En 1910,
il s'obtint la journ�e de 8 heures.
4 ans plus tard fut institu�e une caisse autonome de retraite.
Et il fallut attendre 1930
pour que soit reconnu le principe
de quelques jours de cong�s pay�s annuels.
Une victoire
� gauche n'est possible
qu'� une seule condition :
ne jamais oublier
que notre famille, ce sont les ouvriers,
les salari�s,
les gens qui peinent.
Pourquoi avait-il cess� de penser que l'on pouvait transformer le monde ?
Pourquoi avait-il c�d� � la croyance archa�que
qu'il faut laisser faire les �tres,
ne pas s'opposer � l'alchimie des �mes,
ne pas contrarier les passions, mais en jouer ?
Laisser l'histoire suivre son cours, ne rien changer aux �quilibres dangereux,
� la douceur des pentes, des bonnes comme des mauvaises ?
Pourquoi avait-il pens� qu'il fallait �tre patient ?
� cause de la mondialisation ? � cause de l'Europe ?
� cause de l'effondrement des pays socialistes ?
Ou simplement � cause de l'�ge, de la maladie,
de la proximit� de la mort ?
Tu pars quand ?
Le 8 novembre. Roissy, terminal B, 11h15.
Tu veux m'accompagner ?
T'am�nes Rudy ?
- C'est un tr�s bon assistant. - Ouais, bien s�r. Tous terrains.
- T'es con. - Il te pla�t, c'est �a ?
Dis-le franchement, il te pla�t ? T'as couch� avec lui ?
Oui.
- Je ne sais pas ce qu'on va devenir, Antoine. - Moi non plus, tu vois.
Il faut savoir se s�parer de temps en temps. �a permet d'y voir plus clair.
T'as lu �a dans Elle ou dans Marie-Claire ?
De toute fa�on, t'es embarqu� avec lui maintenant. Faut que t'ailles au bout.
Au bout de quoi ?
Antoine.
Antoine.
Vous pouvez venir m'aider ?
Ya no tengo fuerza en los brazos.
Vous avez vu �a ?
Il y a une semaine, j'ai gliss� sur le plancher.
Je me suis cogn� contre l'ar�te d'un meuble.
Qu'est-ce que vous regardez ?
Je vous montre mes blessures de guerre et vous regardez la grenouille du B�b�te Show.
Eux au moins, ils m'ont moins rat� que Les Guignols.
Vous avez vu la t�te qu'ils m'ont faite ?
Cet air de petit vieux vermoulu.
Je les trouve bien cruels.
La peau, � mon �ge, �a devient du parchemin.
Le moindre coup laisse des traces. �a met du temps � dispara�tre.
L'autre jour, j'avais un petit trou rouge � la tempe droite.
Vous connaissez Le Dormeur du val ?
Oui.
C'�tait la guerre de 1870.
Oui.
Rimbaud avait 16 ans.
La m�me g�n�ration que P�tain, vous vous rendez compte ?
- Vous avez quel �ge ? - Trente ans.
Moi, � votre �ge, j'�tais d�j� ministre !
J'appelle quelqu'un ?
�a va passer.
D'habitude, l'eau chaude me fait du bien.
Regardez si le radiateur marche.
C'est br�lant.
J'ai compt�.
Il me reste 6 mois et 12 jours � tenir.
�a nous laisse un peu de temps pour travailler.
Fin avril 1945,
De Gaulle m'avait demand� d'ouvrir le camp de Dachau.
Il voulait qu'un Fran�ais fut pr�sent aux c�t�s du g�n�ral am�ricain Lewis.
C'est d'ailleurs � Dachau que j'ai retrouv� Robert Antelme.
Il �tait si mal qu'on l'avait d�j� jet� dans le carr� des morts.
Quand il m'a vu passer, il a murmur� mon pr�nom.
�a enregistre ?
Oui, �a marche.
Marguerite Duras a �crit
un texte bouleversant dans La Douleur :
"Ils devaient peser entre 37 et 38 kg.
L'os, la peau, le foie, les intestins,
la cervelle, le poumon, tout compris.
On le posait sur le seau hygi�nique
sur le bord duquel on disposait un petit coussin.
La peau �tait � vif.
Il le faisait d'un seul coup dans un glou-glou �norme,
inattendu, d�mesur�.
Le coeur, lui, continuait � retenir son contenu
et la t�te, hagarde, devenait sublime.
Elle sortait de ce charnier".
Excusez-moi, je reviens.
- Jeanne n'est pas l� ? - Elle est avec son p�re � Carrefour.
Elle veut pas me voir, c'est �a ?
C'est compliqu�. Avec moi, elle se braque.
Mais tu sais � son �ge, quand on est chez ses parents, c'est pas l'id�al, surtout dans son �tat.
Et toi, tu t'occupes de toi ?
- Pas terrible. - Viens prendre un caf�.
Cet homme sait se tenir.
En ce moment, tout le monde lui tape dessus.
C'est vrai, il a commenc� � droite et il finira � gauche, et alors ?
- Mieux vaut �a que le contraire. - Si Ren� t'entendait...
Je peux comprendre toutes ces femmes qui lui ont couru apr�s.
Vous auriez fait un beau couple.
Elle m'a dit que c'est un gar�on.
Tu crois qu'on peut se tromper sur une �chographie ?
Il para�t qu'il n'y a aucun doute.
Ren� est ravi. Il parle d�j� de la rel�ve.
Remarque, c'est bon signe. �a veut dire qu'il r�ve encore.
Il a raison.
Il faut continuer � r�ver.
Il faut, Antoine, il faut.
J'ai plut�t la gueule de bois.
En 81, l'union de la gauche, j'y croyais vraiment.
Aujourd'hui, de quoi on parle ? Du vide ?
De la maladie du pr�sident ?
De sa fille ?
Tout �a n'est pas de la politique, c'est de la vie priv�e.
Lamartine n'�tait pas un mod�le de vertu.
Pas un amoureux transi du lac.
Il avait des ma�tresses, des jeunes ni�ces,
et il sillonnait la r�gion en cal�che.
En politique, ce n'�tait pas n'importe qui.
Imaginez qu'en 1848,
il voulait d�j� nationaliser les chemins de fer.
Quel triste destin !
Bonjour. On est un peu en retard.
Bonjour.
C'est quelle surface ?
- 123 m�tres carr�s. - Pardon.
En tous cas, c'est tr�s lumineux.
Vous avez le soleil le matin c�t� cour,
puis l'apr�s-midi, vous voyez.
Surtout un jour comme aujourd'hui.
Vous avez l'air fatigu�.
Non, �a va.
Ce sont des gens tr�s bien. Monsieur travaille � la banque, au CCF.
Un poste important.
Mme Pasquier m'a dit que vous le connaissiez bien.
Alors quoi ?
Et alors ?
Rien.
Rien. Si on ne peut pas aborder le sujet, on ne peut pas aborder le sujet.
En tous cas, c'est pas quelqu'un que je vais regretter, vraiment pas.
Mme Pasquier, vous pouvez raccompagner ces personnes. Je ne vends pas � n'importe qui.
N'importe qui ? Vous savez qui je suis ?
Oui, t'es un pauvre con.
Maintenant, tu r�cup�res ta femme et tu d�gages.
- Elle est belle, la gauche caviar... - D�gage !
Viens, on s'en va.
Il est cingl�, ce mec.
Je crois que cet abruti n'a pas enti�rement tort.
Je suis en train de devenir fou.
"Laisserons-nous le monde se transformer en un march� global,
sans autre loi que celle du plus fort,
sans autre objectif que la r�alisation d'un maximum de profit en un minimum de temps ?
Un monde o� la speculation ruine en quelques heures
le travail de millions d'hommes et de femmes ?
Allons-nous abandonner les g�n�rations futures � ces forces aveugles ?"
C'est tr�s beau.
Je n'ai gu�re d'illusions sur ces interventions � l'ONU.
Depuis quand n'avez-vous plus d'illusions, M. le Pr�sident ?
50 ans de vie politique, c'est beaucoup.
Cela repr�sente beaucoup d'affrontements avec la r�alit�.
La r�alit� r�v�e et la r�alit� r�elle.
Et cependant, il faut pr�server � travers tout ce temps
ce que l'on estime �tre
sa propre permanence.
Je ne comprends pas. Je l'ai eu hier au t�l�phone. Il avait une bonne voix. On devait se voir.
�a s'est d�grad� dans la nuit. Il s'�touffait.
Il a refus� qu'on l'hospitalise.
Et Jeantot, qu'est-ce qu'il dit ?
Venez, je vais vous accompagner.
Qu'est-ce qu'il vient faire ici, celui-l� ?
Je ne sais pas.
Il faisait plut�t doux pour un mois de d�cembre.
La veille, il m'avait dit que cette ann�e, il ne pr�senterait pas ses voeux aux Fran�ais,
qu'il n'avait rien � dire,
qu'il n'�tait plus bon pour l'exercice, plus bon � rien d'ailleurs.
La croissance �conomique n'est pas une fin en soi.
Elle doit �tre l'instrument d'une r�partition plus �quitable
des richesses cr��es par tous et pour tous.
C'est la derni�re fois
que je m'adresse � vous pour des voeux de nouvelle ann�e
en ma qualit� de pr�sident de la R�publique.
L'an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses voeux.
L� o� je serai,
je l'�couterai le coeur plein de reconnaissance
pour le peuple fran�ais
qui m'aura si longtemps confi� son destin.
Mes chers compatriotes,
je crois aux forces de l'esprit
et je ne vous quitterai pas.
Je crois que �a a �t�, non ?
J'ai h�sit� pour "les forces de l'esprit",
mais finalement, j'ai bien fait. Maintenant, j'en suis convaincu.
Allez.
Maintenant, tout le monde � table !
J'ai faim.
Qu'est-ce que vous avez � faire ces t�tes d'enterrement ?
Bon, puisque c'est comme �a, je vais r�veillonner tout seul.
C'est un honneur, M. le Pr�sident.
Comment va votre �pouse, M. Lou�dec ?
C'est pas brillant. Elle est � l'h�pital.
Vous savez, �a lui a donn� du courage, vos voeux � la t�l�.
Parce que les m�decins, pour le moral, faut pas compter sur eux.
Vous savez comment je les appelle ? Des garagistes.
- Vous n'�tes pas m�decin, j'esp�re ? - Non.
Bien, je vous souhaite un excellent app�tit.
Il n'a pas compl�tement tort.
Je laisse le pr�sident prendre encore les pilules de son gourou.
De toute fa�on, �a ne peut pas lui faire de mal : il n'y a rien dedans.
Mais qu'est-ce que vous en savez ?
Dans ces pilules, il y a ce que j'y mets.
Et ce que j'y mets, ce n'est pas b�tement l'espoir d'une gu�rison.
Vous connaissez Groddeck ?
Non, c'est un clown ?
Pour Freud, c'�tait un clown.
Groddeck consid�re la maladie comme une cr�ation,
une oeuvre d'art,
la seule dont soit capable l'individu dans son ali�nation.
C'est une belle id�e, n'est-ce pas ?
Une oeuvre d'art au prix de la vie.
Bien s�r, c'est tr�s romantique.
La maladie comme ultime refuge
de l'individualit� retrouv�e.
Notre ami Jeantot est largu�.
Mais je vous �coute, M. le Pr�sident.
Mais non, vous ne m'�coutez pas. Vous �tes incapable de m'�couter.
Avec ces chimies bizarres, ils r�vent de me faire mourir en paix,
comme un imb�cile heureux. Mais moi, je veux savoir pourquoi je vais mourir.
Je veux comprendre.
Mais oui, Jeantot,
le corps parle.
�a n'a rien � voir avec votre st�thoscope.
On m'a dit qu'� la fin du mois de f�vrier, j'aurai recharg� mes accus.
C'est un langage de garagiste.
Ah, elles sont parfaites !
De Bretagne.
�a, �a n'est pas du tout breton.
Je vois que M. Lou�dec conna�t mes go�ts.
Essayez, Antoine, laissez l'hu�tre patienter sur votre langue,
ajoutez-y une bouch�e de chipolata,
fermez les yeux et d�gustez.
Vous avez remarqu� tout-�-l'heure cette jeune femme
qui d�jeunait avec cette sorte de notaire roux et binoclard ?
Non, je n'ai pas fait tr�s attention.
Elle vous a remarqu�, par contre.
Ah bon.
Au d�but, je croyais que c'�tait moi qu'elle regardait.
25 ans, pas plus.
Elle aurait pu �tre sa fille,
si ce n'est qu'elle ne lui prenait pas la main comme un p�re.
C'est sa ma�tresse, c'est �vident.
Trop tard.
�a va, M. le Pr�sident ?
Je n'ai pas l'air d'aller bien ?
De toute mani�re, avant 25 ans,
c'est trop jeune, �a ne sait pas, �a joue.
35,
c'est mieux.
La petite quarantaine, quoi ! C'est l'�ge id�al.
Comment s'appelle votre amie ?
Jeanne.
Ah oui, Jeanne.
C'est un tr�s beau pr�nom.
Et vous vous entendez bien, tous les 2 ?
Elle attend un enfant et on va divorcer.
Ah, quel dommage ! C'est irr�m�diable ?
Je ne sais pas. C'est quelqu'un de tr�s entier.
Au d�but, c'est �a qui m'a attir� chez elle.
Le tout ou rien.
Oui, ces femmes-l� ne sont jamais satisfaites.
Je crois que c'est la vie quotidienne qui les d��oit.
Et puis c'est ce que je vous disais,
avant 30 ans, elles imaginent �tre uniques au monde.
Si vous devez changer,
choisissez une femme plus �g�e.
Une femme du nord, de pr�f�rence. Elles ont une vraie gravit�.
Les m�diterran�ennes font du cirque.
�vitez celles qui se fardent.
Prenez une anonyme, ou plut�t une actrice.
J'adore les actrices.
S�rement pas une femme mannequin :
on peut les admirer, on n'a pas le droit de les toucher.
Et puis...
une brune.
Les blondes, �a n'existe pas,
c'est pour les couvertures de magazines.
Jeantot va �tre ravi, je fatigue un peu.
Depuis que je vais mieux, il est perdu.
On va rentrer. J'ai mal aux jambes.
Vous avez vu son petit sourire ?
La mer, c'est quel �crivain pour vous ?
Val�ry.
"La mer, la mer toujours recommenc�e..."
C'est pas mal, mais �a ne nous laisse pas beaucoup de place.
On pourrait penser � rentrer, M. le Pr�sident ?
Il y a aussi cette phrase magnifique de Victor Hugo...
"Rien ne change de forme comme les rochers,
si ce n'est les nuages".
� propos de nuages, on pourrait se d�p�cher un peu ?
Il ressemblait � un enfant qui ne veut pas rentrer � la maison.
Ou alors, c'�tait moi l'enfant qui voulait encore jouer au bord de l'eau.
J'entendais mon grand-p�re crier depuis les cabines :
"Antoine, on s'en va ! On te laisse tout seul".
Je ne sais pas pourquoi j'ai eu envie de pleurer.
Pourquoi tu pleures ?
C'est un beau petit gars.
Un jour, il m'a dit :
"Si vous restez avec moi jusqu'au bout, vous serez tr�s seul".
Vous �tes trop sentimental. Vous n'avez pas fini de souffrir.
Il avait raison. Je n'avais pas fini de souffrir.
- Bonjour. - Bonjour, madame.
Entrez.
Simone est r�veill�e.
Par l� ?
M. Moreau, c'est gentil de venir me voir. Asseyez-vous.
Asseyez-vous.
J'ai appris que vous aviez eu de petits ennuis.
�a va. On a ramon� mes art�res. �a peut tenir encore un peu.
Vous voulez un petit armagnac ?
Moi, je n'y ai pas droit.
Je suis bien ici.
Ma soeur s'occupe de moi, comme quand nous �tions petites.
Je vais vous accompagner.
Une petite goutte, �a n'a jamais fait de mal.
Alors, �a avance, vos entretiens ?
Pas comme je le souhaiterais.
Sur Vichy, j'ai l'impression de m'enliser.
Il est constamment sur la d�fensive.
- L'autre jour, il m'a parl� de Moret. - Ah oui, Jean-Pierre Moret.
Il �tait sous-pr�fet � Vichy, Je l'ai bien connu.
Il savait que vous �tiez juive ?
Mais il y avait des juifs � Vichy. Oui, des juifs,
et m�me des trotskystes aux chantiers de jeunesse.
Des prisonniers de guerre �vad�s. Bien s�r, on �tait des parias...
Mais moi, par exemple, je savais que je pouvais compter sur Moret.
Vous pouviez compter sur quelqu'un qui prenait ses ordres de Ren� Bousquet ?
Parfaitement.
D'ailleurs, � mon avis,
Bousquet devait se douter de ce que Moret faisait pour nous.
Et par la suite, ils sont rest�s en tr�s bons termes.
Qu'est-ce que vous vous imaginez ?
Il y a ceux qui ont choisi imm�diatement leur camp, mais les autres...
les ind�cis, les opportunistes,
les calculateurs, les trouillards,
c'�tait le gros des troupes.
Dans le meilleur des cas,
ils jouaient double jeu.
Et vous, vous n'�tiez pas de ceux-l�, Mme Picard ?
- J'avais la chance d'y voir clair. - Vous avez raison.
Et c'est tout � votre honneur, parce que le tableau g�n�ral est assez crapoteux.
Il y a des choses que je n'ai jamais tol�r�es, c'est pour �a que j'ai d�gag�.
�crivez-le.
�crire quoi ? Que je n'ai rien � me reprocher ?
�coutez-moi, jeune homme.
J'ai pass� 3 mois chez le Dr Reynaud, rue Nationale.
C'est l� que j'ai rencontr� Fran�ois.
On ne se ressemblait pas du tout, mais on �tait d'accord sur l'essentiel.
- Il a mis du temps � vous rejoindre. - Arr�tez avec �a !
L'important, c'est qu'il l'ait fait.
Je suis fatigu�, extraordinairement fatigu�, par moments.
C'est pas grave, M. le Pr�sident. On reprendra plus tard.
Je ne sais pas si �a vaut le coup.
Je me dis qu'apr�s tout, les M�moires d'outre-tombe ont d�j� �t� �crites.
Je ne vais pas rivaliser avec Ch�teaubriand.
�a n'a pas grand-chose � voir avec notre travail.
Je ne crois pas que ce soit une bonne id�e de remuer le pass�.
D'autres s'en chargent � ma place.
Apr�s tout, si �a les amuse...
C'est dommage d'arr�ter l�,
si pr�s du but...
Quel but ? Vous le savez, vous ?
Sortir par le haut, c'est vous-m�me qui l'avez dit.
Je vais m'absenter une petite semaine. Je vais aller voir ma m�re.
Absentez-vous.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous entrons en gare de Vichy.
Vichy, une minute d'arr�t.
Jeanne, j'ai trouv� un acqu�reur pour l'appartement.
Demain, il signe une promesse de vente.
�a te fera de l'argent.
Embrasse notre fils pour moi.
J'avais quitt� Paris comme un voleur.
Je ne savais pas tr�s bien ce que j'esp�rais de ce voyage clandestin.
J'avais besoin de voir le parc des Sources, le casino, la rue Nationale,
la maison o� il logeait chez le Dr Reynaud.
Ma propre jeunesse semblait traquer la sienne.
Ce temps perdu de la boh�me qui le rendait si souvent m�lancolique.
Antoine, n'allez pas chercher plus loin !
Je suis venu ici pour me distraire.
Oui, comme tous les dandys, je m'ennuyais. Chacun son mal du si�cle.
Moi, j'aurais pr�f�r� vivre au XIXe,
mais pas comme ces jeunes gens rat�s
qu'on rencontre chez Balzac ou Stendhal.
R�fl�chissez 2 secondes,
j'�tais plus jeune que vous,
j'avais 26 ans.
Vous voulez voir autre chose ? J'ai pas mal d'images sur P�tain.
Non, pour l'instant, ce n'est pas P�tain qui m'int�resse.
C'est quoi ? D'habitude, les gens me demandent des trucs vachement pr�cis.
Je fais un travail sur la vie quotidienne � Vichy en 1942.
Vous �crivez un bouquin l�-dessus ?
Voil�, oui.
- Vous �tes de Vichy ? - Ah non, quelle horreur !
J'ai trouv� ce boulot � mi-temps. Je fais une ma�trise d'histoire � Lyon.
Je suis du nord. Saint Quentin, �a vous dit quelque chose ?
Non, mais les gens du nord, je les aime beaucoup.
Ah bon, pourquoi ?
Je ne sais pas.
Mais si je ne parle que des femmes, je trouve qu'elles ont une vraie gravit�.
C'est tr�s con, ce genre de g�n�ralit�s.
Je vais t�cher de vous trouver le 1er trimestre 1942.
On commence tout juste � informatiser les archives. Il y en a pour des ann�es.
� part quelques allum�s dans votre genre, �a ne passionne pas grand-monde.
Les restaurants � la mode, �a vous int�resse ?
Il y avait le Chantecler o� l'on rencontrait tout Vichy...
"Le 25 septembre 1942,
Dani�le Darrieux �pouse Porfirio Rubirosa,
charg� d'affaires de la R�publique Dominicaine en France".
Lisez �a, c'est marrant : "La mari�e est blonde sous un chapeau de tissu �cossais en forme de coeur".
- Vous avez une m�moire surprenante. - C'est le sujet de ma th�se.
- La m�moire ? - Non, la mode sous l'Occupation.
Une approche un peu proustienne.
Vous n'avez rien sur le pr�sident � cette �poque ?
Ah bon, vous aussi...
Pourquoi vous dites �a ?
Fallait annoncer la couleur tout de suite plut�t que de tourner autour du pot.
Foutez-lui la paix. Il est vieux. Il va mourir.
J'aime pas ce type. Je ne l'ai jamais aim�, mais bon...
Mais bon quoi ?
Je d�teste les charognards.
Vichy bourdonne comme un Deauville des grands jours.
De la gare � l'Allier, c'est un flot de robes pimpantes
de n�glig�s savemment baln�aires, de vestons de grands tailleurs.
Hollywood, Juan-les-Pins, les Champs-�lys�es, tout Auteuil, tout Passy,
Toutes les grandes premi�res de Bernstein et de Jean Cocteau,
la haute-couture, la banque,
la Com�die fran�aise, le cin�ma.
Dans le grand hall de l'h�tel du Parc, des pr�fets en disponibilit� jouent au poker,
des amiraux font des billards, des marquises prennent le th�.
Judith, �a vient d'o� ?
Bergen-Belsen.
C'�tait le pr�nom de ma grand-m�re.
Et qu'est-ce que tu fous dans cet endroit ?
Je t'attendais.
Vous voulez qu'on travaille un peu ?
Non, non.
Un autre jour.
Je vais me remettre au lit.
�a s'est bien pass�, votre s�jour ?
Tr�s bien. Je crois m�me que je suis tomb� amoureux.
Une actrice ?
Non, une anonyme.
Dites-moi, Antoine.
Votre m�re,
elle habite � Vichy ?
Ne rougissez pas comme un gamin.
Dites-moi plut�t ce que vous �tes aller chercher l�-bas.
- Je ne connaissais pas cette ville... - Et alors, �a vaut le coup.
Vous perdez votre temps.
Nous n'avons pas besoin de �a, tous les 2.
Je vais arr�ter mon travail avec le pr�sident. C'est d�cid�.
Je n'y arrive plus. Faut que je fasse autre chose.
L'id�e folle que j'�tais suivi dans la rue,
�cout� dans mon appartement, m'obs�dait.
Je n'�tais plus chez moi.
J'ai repens� � ce que Fleury m'avait dit en riant :
"Tout le monde surveille tout le monde".
Je me sentais trahi.
On fait trop de bruit ?
Non, �a va. Par contre, mon t�l�phone est en d�rangement. Je peux utiliser le v�tre ?
- Bien s�r, venez. - Merci.
Mettez vous l�. Vous serez bien tranquille.
Merci.
Si vous voulez boire quelque chose, n'h�sitez pas.
Judith ?
Judith, c'est Antoine.
J'ai besoin de te parler
Je sais pas, essaye de me rappeler.
Je t'embrasse.
Pardon.
Allez, encore 3 mois � tirer.
Je vais y arriver, je le sens.
Je vous trouve en pleine forme, M. le Pr�sident.
Il ne faut pas exag�rer, mais c'est vrai.
Je ne me plains pas.
Hier, je me suis amus� � imaginer ce que je ferai apr�s.
Apr�s, vous n'y �tes pas encore, M. le Pr�sident.
Vous savez ce qui sera le plus important pour moi, c'est d'aller au cin�ma avec ma fille.
L�, je ferai du rattrapage. C'est elle qui choisira les films.
C'est quelqu'un d'exceptionnel.
Je ne dis pas �a parce que c'est ma fille,
mais elle est dou�e, plus que �a m�me.
Elle a eu 19,5/20 � sa derni�re dissertation.
19,5 en philo...
J'ai jamais eu �a, moi.
Je vous trouve bien sombre.
Non, tout va bien.
Vous en �tes o� avec votre nouvelle conqu�te ?
Au point mort. Elle ne m'a pas rappel�.
Je vous fait confiance.
Vous en trouverez une autre.
�a ne vous dit rien, cette odeur ?
Si, �a sent l'harmonium.
Un jour, j'ai �crit que je ha�ssais l'harmonium.
C'est fou comme on peut �voluer.
Mon �ducation �tait profond�ment religieuse,
et finalement, j'ai fait carri�re dans l'anticonformisme.
De ce c�t�-l�, j'ai pas mal r�ussi.
Mais...
ce qui demeure, dans le fond,
ce qui ne bouge pas...
C'est quoi ?
Un jour, Jean-S�bastien Bach revient d'un long voyage
et on lui apprend que sa femme et 2 de ses enfants sont morts de maladie.
Et que fait-il ?
On l'imagine
r�volt�, an�anti.
Eh bien, non.
Il compose.
"J�sus, que ma joie demeure".
Venez, venez.
Venez avec moi, n'ayez pas peur.
Vous allez voir.
D'ici, c'est tr�s tr�s tr�s beau.
Regardez.
Dites-moi, Antoine, est-ce que �a vous arrive
de penser � votre mort ?
J'aimerais savoir comment quelqu'un de votre �ge envisage cette question.
Vous �tes beau, en pleine sant�, plein d'avenir.
En principe, vous n'avez aucune raison de vous tourmenter avec l'au-del�.
Je ne sais pas.
Pour moi, il y a quelque chose de plus violent que la mort, c'est l'oubli.
Ah oui, l'oubli.
C'est tr�s concret, vous savez.
On m'a racont� l'histoire d'un homme
qui allait voir r�guli�rement sa m�re dans une maison de retraite.
� chaque fois, elle lui disait : "Bonjour, monsieur".
Il avait beau lui expliquer qu'il �tait son fils, elle ne le reconnaissait pas.
�a pour moi, c'est bien pire que la mort.
Vous �tes trop sentimental. Vous n'avez pas fini de souffrir.
Vous savez qu'il y a une parade.
Il faut m�priser l'�v�nement.
Il faut avoir la passion de l'indiff�rence.
C'est la seule mani�re d'avancer.
Jusqu'� sa tombe ?
Oui.
D'ailleurs, il va falloir que je me d�cide.
Le Mont Beauvray n'est pas un mauvais choix.
On a eu cette id�e avec ma femme.
Le centre de la France,
� mi-chemin entre son pays et ma terre politique.
On serait bien tous les 2 au sommet du Mont Beuvray.
On verrait le Mont Blanc.
Je ne r�clame pas un mausol�e.
La s�pulture peut �tre tr�s simple.
Elle le sera, d'ailleurs.
J'ai envie de dormir tranquille.
Pourquoi pas ici ?
C'est calme.
Vous avez vu la gerbe du pr�sident ?
Ils se connaissaient bien, vous savez.
En 1943, c'est ma soeur qui lui a facilit� son voyage � Alger.
Vous savez, le fameux rendez-vous avec le g�n�ral De Gaulle.
Je sais, oui.
D'ailleurs, Mme Picard m'avait promis un petit papier pour ma revue. Elle n'en a jamais parl� ?
Oh, si. Si, M. Moreau.
Ma soeur me racontait tout.
Elle vous avait promis d'�crire quelque chose sur le pr�sident apr�s sa mort.
Vous voyez.
C'est elle qui est partie la 1re.
J'esp�re que ce n'est pas �a que vous �tes venu chercher sur sa tombe ?
En fait, ce que j'�tais venu chercher ce jour-l�, c'�tait Judith.
J'avais r�v� qu'elle serait l�. Il fallait que j'arr�te de r�ver.
Judith.
Judith, c'est Antoine.
Le silence est la pire des choses.
Alors dis-moi qu'on se reverra jamais, �a m'aidera.
Non, dis-moi plut�t que... dis-moi qu'on va se revoir.
Je pense � toi tout le temps.
Bonjour, M. le Pr�sident.
J'ai sorti de ces chambres
14 ann�es de livres et de paperasses.
Et quel travail !
C'est un vrai chantier !
Oui, je pourrais me faire aider, mais je pr�f�re me d�brouiller tout seul.
J'ai d�j� donn� des milliers de livres
au centre Jean-Jaur�s de Nevers.
�a, l�-bas, c'est pour ma fille.
Ce sont des livres de collection.
�a lui plaira. J'en suis certain.
Vous savez qu'elle a un talent fou pour �crire ?
Et puis tout �a, c'est pour la fondation de mon �pouse.
Ils n'auront qu'� les vendre � des collectionneurs.
C'est ridicule de laisser
tout �a enferm� dans une biblioth�que.
Dans quelques jours, il ne me restera plus qu'� prendre mes v�tements et...
m'en aller.
23 jours exactement.
Oui, je fais �a r�guli�rement pour que �a ne bloque pas.
Vous imaginez le dernier conseil des ministres ?
Si je n'arrivais plus � tenir ma t�te ?
Et surtout,
quand je recevrai mon successeur !
23 jours.
On va y arriver.
- Vous avez vu cette maquette ? - Je m'y connais pas bien en avions.
C'est un Lysander MKIII.
Apportez-la moi, si �a ne vous ennuie pas.
C'est dans cet avion
que j'ai quitt� la France pour gagner Londres
fin 1943.
C'�tait ma 1re rencontre avec De Gaulle.
L'unification de la R�sistance �tait en marche.
Je voulais que mon r�seau se mette en contact
avec le comit� de Lib�ration nationale.
On a essuy� quelques tirs de la DCA allemande,
mais finalement, on est arriv� sans encombre.
Pauvre Picard...
J'ai bien song� � aller � son enterrement, mais...
on y aurait vu quelque habilet� de ma part.
Oh, c'�tait quelqu'un d'important, vous savez ?
Une grande amie du sous-pr�fet Moret.
Mais elle, je ne sais pas pourquoi, on ne l'a jamais attaqu�e.
M. le Pr�sident, ce qui a empoisonn� ces derniers mois,
ce n'est �videmment pas votre participation � la R�sistance,
mais ce qui s'est pass� avant et apr�s.
Vous allez me ressortir Bousquet, vous aussi ?
Il y a ceux qui commencent � dire que vous l'avez rencontr� � Vichy en 1942 et pas en 1949.
En 1942, j'�tais � Montmaur.
Je vous ai montr� la photo.
Simone Picard m'a dit que cette photo datait de 1943.
Continuez, je vous �coute.
Tout le monde a le droit de se tromper d'une ann�e, M. le Pr�sident,
mais en 1942, Bousquet n�gociait avec le chef nazi Heidrich
- les modalit�s de la rafle du Vel d'hiv. - Alors, vous aussi ?
Je ne cherche pas � vous contredire, mais c'est vous-m�me...
Quoi ?
C'est vous-m�me qui m'avez demand� de vous poser toutes les questions utiles � nos entretiens.
Vous savez qui a pris l'initiative d'instaurer
une journ�e de comm�moration pour le Vel d'Hiv?
"La Republique fran�aise,
en l'hommage aux victimes des pers�cutions racistes et antis�mites".
Qui a �crit �a ?
- Le g�n�ral De Gaulle? - Non, c'est vous, M. le Pr�sident.
Qui a fait graver ce texte dans le marbre ?
Je le connais par coeur !
"Pers�cutions antis�mites et crime contre l'humanit�
commis sous l'autorit� de fait dite de "gouvernement fran�ais".
Oui, c'est moi qui ai r�dig� ce texte
qui se termine par : "N'oublions jamais".
Mais personne aujourd'hui ne semble s'en souvenir.
Alors, allez leur rafra�chir la m�moire � vos amis.
Ce ne sont ni mes amis, ni mes ennemis, M. le Pr�sident.
La communaut� juive veut obtenir de moi des excuses de la France et de la R�publique.
C'est �a qu'ils veulent, en v�rit�.
Que l'on demande pardon � genoux, comme l'a fait Willy Brandt.
Mais le gouvernement de Vichy,
ce n'�tait pas la France.
La France n'a rien � voir dans ces histoires-l�.
Et maintenant,
je vais continuer mon rangement.
Et la prochaine fois, v�rifiez vos sources.
La photo de Montmaur date bien de 1942.
Si Picard �tait g�teuse avant de mourir,
ce n'est pas mon cas.
Pendant les 23 jours qui ont suivi, il ne m'a pas appel�.
J'avais imagin� un coin perdu de Paris,
une zone sombre pr�s des boulevards de ceinture.
J'�tais surpris de n'avoir jamais cherch� � le situer.
Comme si le Vel d'Hiv �tait une r�gion oubli�e
de l'�me.
Je pensais que c'�tait fini, que je ne le reverrai plus jamais.
Je croyais qu'�crire ce livre me lib�rerait.
Jeanne ?
Je te r�veille ?
Non, j'avais envie de te parler.
�a va, c'est correct.
Ce qui m'emmerde, c'est le bruit de la rue.
Pour �crire, c'est pas �vident.
Une vingtaine de pages.
Rendors-toi, je t'embrasse.
Vers 5h du matin, je me suis r�veill� en sursaut.
Il �tait assis dans ma chambre d'h�tel.
�a a dur� 2 secondes...
Je croyais �tre un peu d�tach�,
mais plus je m'enfonce dans cette histoire
plus je me rends compte qu'il est toujours l�.
Samedi matin. Message inattendu du pr�sident.
"Peut se voir aujourd'hui, � mon domicile".
Vous savez, avec Mend�s, on a toujours �t� les ennemis de la droite.
� l'�poque, il y avait les barbouzes.
Et aujourd'hui, vous croyez que tout �a a disparu ?
J'imagine qu'on est plus civilis�.
D�trompez-vous.
L'assassinat politique existe toujours.
On ne fait plus �a dans les corridors comme avec le duc de Guise.
Non, c'est plus discret. Un accident.
Le geste d'un pr�tendu d�s�quilibr�.
J'y pense souvent.
Plus t�t je mourrai, plus vite la droite retournera au pouvoir.
Le pouvoir dont elle s'estime propri�taire.
Ses gardes du corps nous suivaient � distance.
Le jeu des ombres qui allaient et venaient
sur son visage le rendait tr�s jeune,
ou tr�s vieux selon l'instant.
Depuis 40 ans qu'il me font la chasse,
j'ai eu le temps de m'interroger sur cette haine � mort qu'ils me vouent.
Et j'ai trouv� la r�ponse.
Je ne suis pas un ennemi traditionnel, un juif intellectuel comme L�on Blum,
ou un fils d'ouvrier comme Thorez. Non.
S'ils me ha�ssent tant, c'est parce que je suis un tra�tre.
Je viens de chez eux. Je les connais bien.
La droite d�teste qu'on la trahisse.
"Il n'y a pas,
il n'y aura jamais de soci�t� socialiste
sans propri�t� collective des grands moyens de production,
d'�change et de recherche.
Le v�ritable ennemi, celui qu'il faut d�loger,
c'est celui qui tient les clefs,
c'est le monopole,
terme exclusif
pour signifier toutes les puissances de l'argent.
L'argent qui corrompt,
l'argent qui ach�te, l'argent qui �crase,
l'argent qui tue, l'argent qui ruine,
et l'argent qui pourrit jusqu'� la conscience des hommes."
Plein ciel. Tu peux pas savoir le bonheur...
- T'as trouv� �a comment ? - Par Rudy.
Vous allez vivre ensemble ?
Non, chacun chez soi.
On se voit quand on en a envie.
C'est l'id�al.
T'as de la chance d'avoir trouv� l'id�al.
C'est une mani�re de parler.
Il n'y a pas de mec id�al ni de femme id�ale, il n'y a que des r�ves.
T'en faisais partie.
Je peux me prendre un whisky ?
- � cette heure-ci ? - �a me d�tend.
Il t'a toujours pas rappel� ?
Non, cette fois-ci, je ne le reverrai plus.
- Il est o� ? - J'en sais rien. Je m'en fous.
Non, tu t'en fous pas. Il n'y a qu'� voir ta t�te.
M. Moreau ? C'est Th�r�se Manicourt.
Le Pr�sident aimerait vous voir.
- Tout de suite ? - Ce serait mieux.
Je vous laisse un pr�sident en acier, alors de gr�ce...
ne me l'ab�mez pas avec vos questions.
Ah, Antoine, c'�tait mon dernier conseil des ministres.
Sur la fin, ce n'�tait pas �vident.
Bravo.
Je tenais � ce que vous soyez pr�sent en cet instant.
Mais vous aussi, vous allez trinquer avec nous.
Merci beaucoup, M. le Pr�sident.
Allez-y, Antoine.
Il me sortait des oubliettes
comme un captif dont on dispose corps et �me.
Je repensais � son couplet sur l'indiff�rence.
Il m'avait inflig� 23 jours d'indiff�rence.
Quand on y r�fl�chit,
depuis la R�volution de 1789,
il n'y a pas beaucoup de chefs d'�tat qui ont r�gn� aussi longtemps.
La plupart sont morts au pouvoir, ou assassin�s.
Ou alors, ils ont d�missionn�.
Personne n'aura mieux fait que moi
depuis Napol�on III.
De Gaulle...
Merci.
Si on lui enl�ve le 18 juin,
il ne lui reste pas grand-chose.
Moi, j'aurai au moins dur� 14 ans.
Et je n'ai pas �t� chass� par la rue.
Qu'est-ce qui vous ferait plaisir, M. Fleury ?
Demandez-moi ce que vous voulez, je vous le donnerai.
Eh bien, M. le Pr�sident, si c'�tait possible
apr�s votre d�part, j'aimerais bien rester � vos c�t�s.
Rien n'est plus simple.
Et vous, Antoine ?
Qu'on termine notre livre.
C'est la seule chose que je ne puisse pas vous garantir.
Vous croyez que je n'int�resse plus personne ?
- Pourquoi vous dites �a ? - Vous voyez bien.
On dirait que je suis devenu transparent.
Dites-moi la v�rit�. J'ai chang� au point qu'on ne me reconnaisse plus dans la rue ?
Bon ben, on va rentrer...
Excusez-moi. Je vous ai vu de loin, je croyais r�ver. On me disait que j'�tais folle.
Je voulais vous remercier pour tout. Est-ce que je peux vous embrasser ?
Mais bien s�r, mademoiselle.
Merci, c'est le beau jour de ma vie.
Allez, rentrons.
Elle �tait tr�s sympathique.
Elle a l'�ge de ma fille.
J'avais envie de lui demander : "c'est quoi, tout ?"
Mais je l'aurais embarrass�e.
Vous savez, on me noirci.
Mais durant ces 14 ans, le pays n'a pas connu de guerre,
de crises majeures, de drames sociaux...
C'est rare dans l'histoire de France,
une aussi longue p�riode de paix.
Vous savez ce qu'on dira ?
On dira qu'apr�s moi, l'alternance est possible
et que la gauche n'est plus pestif�r�e.
On s'extasie devant les 23 % de Jospin,
mais ce sont les miens, depuis Epinay.
Il ne les a pas fabriqu� de ses mains.
Les affaires, la corruption...
Elles resteront moins li�es � ma p�riode qu'on ne le croit.
La droite a fait bien pire.
En attendant, ils croient se refaire une vertu
en demandant � leurs ministres de s'arr�ter aux feux rouges.
"La R�publique citoyenne".
Ils n'ont que ce mot � la bouche.
Avec moi, avec mon d�part, on est enfin sorti de la monarchie.
Il faut tourner la page.
Mais je ne suis pas une page qu'on arrache facilement.
Vous �tes d'accord ?
La paix sociale, �a n'existe pas, M. le Pr�sident.
Avec la chute du Mur de Berlin, des gens ont �crit que c'�tait "la fin de l'histoire".
Je pense au contraire que le r�ve communiste, �galitaire,
est profond�ment enracin� dans l'imaginaire de l'humanit�.
Ne vous prenez pas pour l'humanit�.
Et puis, des r�ves, j'en suis revenu.
Je le regrette,
mais c'est comme �a.
Il ne s'agit pas de r�ver, M. le Pr�sident.
Mais de constater que si l'argent ne produit que l'argent,
la lutte des classes sera plus violente que jamais.
Rentrons � la maison.
Th�r�se Manicourt m'a parl� de Colorado Springs,
au mois d'octobre, avec Bush, Thatcher et Gorbatchev.
�a fait un peu voyage organis� pour retrait�s, non ?
New York, �a me plairait davantage.
Un d�jeuner avec Julia Roberts...
C'est mon r�ve.
Je lui demanderai si c'est vrai
cette histoire que ce ne sont pas ses vraies jambes dans Pretty Woman.
Oh non, je ne peux pas lui demander une chose pareille.
C'est trop indiscret.
J'aimerais bien me promener avec elle en Twingo dans la 5e avenue.
Pourquoi en Twingo ?
C'est le cadeau d'adieu du Parti socialiste.
Pour mes futures promenades.
C'est tr�s gentil de leur part, mais j'ai refus�.
M. le Pr�sident, c'est s�rieux votre proposition d'article pour ma revue ?
Mais bien s�r.
S�rement pas un papier politique.
Moi, en ce moment, je relis Chardonne.
J'aimerais bien �crire quelque chose sur Les Destin�es sentimentales.
- Chardonne, c'est un peu... - Un peu quoi ?
Un peu trop � droite ?
Il parle remarquablement de la bourgeoisie de province.
Je viens de l�, vous savez ?
De cette r�gion.
Mes parents �taient vinaigriers.
Les aristocrates, c'�tait les fabricants de cognac.
Ils ne nous invitaient jamais.
Dans le fond, je suis toujours rest� un vinaigrier.
Je ne suis plus bon que pour la fosse commune.
Et �a, venant de la gauche !
C'est navrant. La m�galomanie par ci,
l'abus de pouvoir par l�...
Qu'est-ce qu'ils me reprochent ?
Ils sont aveugl�s par la haine.
Le Mont Beuvray est devenu le symbole
de la folie des grandeurs.
Quelques m�tres carr�s face au Mont Blanc.
Dans le fond, ils ne tol�rent pas que je ne me fasse pas enterrer comme tout le monde.
Mais je ne suis pas tout le monde.
De Gaulle s'est bien fait enterrer dans son jardin...
De toute mani�re, ma d�cision est prise.
Ce sera Jarnac, le caveau de famille.
Il ne reste plus qu'une seule place, mais au bout du compte, ce sera aussi bien.
Pas d'�pouse, pas de ma�tresse.
Je serai un gisant c�libataire.
C'est un tr�s beau passage.
C'est son officier de s�curit� qui m'a tout racont�.
Un matin, il s'est r�veill� en entendant du bruit.
Il s'est pr�par� � toute vitesse.
Il l'a suivi dans les rues de Jarnac.
�a fait un peu froid dans le dos.
Quel personnage !
Il va falloir attaquer la fin, maintenant.
Combien �a fait ?
350 pages.
C'est pas mal.
Il y a un certain nombre de points que nous n'avons pas abord�s,
et d'autres que nous n'avons que survol�s.
Certainement.
Mais je n'ai pas envie de rab�cher.
M. le Pr�sident,
sur cette affaire Bousquet, il y a trop d'amalgames.
Vous pourriez mieux vous expliquer une fois pour toutes ?
Vous n'allez pas recommencer avec �a !
Les faits sont t�tus, M. le Pr�sident.
Je m'en fous. J'ai dit ce que j'avais � dire.
Je me suis permis d'�crire ce texte pour vous.
Ah bon, vous �crivez � ma place maintenant ?
Non, je ne me le permettrais pas. C'est juste une proposition. Je vous la lis.
Allez-y toujours.
"Le r�le de la machine administrative et polici�re
dans les mains du secr�taire g�n�ral de la police de Vichy
n'a pas �t� examin� comme il se doit � l'occasion du proc�s de 1949,
qui le condamne puis le rel�ve aussit�t de son indignit� nationale"
Faites voir.
Ce que je vous propose de dire dans ce texte, M. le Pr�sident,
c'est que les vrais d�portateurs
ont �t� les hauts fonctionnaires radicaux de la R�publique.
Les vrais exterminateurs, ce sont les technocrates, les criminels de bureau.
C'est pas mal, "les criminels de bureau".
Dosto�evski parlait de l'extase administrative.
C'est pas mal non plus.
Il y a trop de bruit ici.
Il faudrait mettre un double-vitrage.
- Vous croyez que c'est vraiment efficace ? - �a att�nue.
Qu'en pensez-vous, M. le Pr�sident ?
Je vois...
La machine, quoi.
Ah, c'est infernal !
C'est pour �a que je me suis permis d'�crire cette clarification.
Non, je n'ai pas envie.
J'ai tout dit.
Tout de m�me, il y en a qui sont obs�d�s.
Je m'en voulais de ne pas l'avoir fait plier,
d'avoir �t� maladroit et pr�somptueux.
Il y a une jeune fille qui est pass�e tout-�-l'heure. Elle vous a laiss� un mot.
Merci.
Pendant que j'y pense, M. Moreau, si vous pouviez �viter de planter des punaises sur les murs.
Apr�s �a fait des trous. Il y en a d�j� assez sur la moquette.
- Des trous de punaises ? - Non, des trous de cigarette.
Excusez-moi.
Excusez-moi. Elle ne vous a rien dit ?
Elle a eu l'air press�. Elle a dit qu'elle repasserait plus tard.
- Pas de num�ro de t�l�phone, rien ? - Non, d�sol�e.
Quand j'�tais petite, je passais mon temps � balancer des bouteilles � la mer.
C'�tait toujours les m�mes lettres :
"Je m'appelle Judith.
Je suis prisonni�re. Venez me d�livrer".
J'arrive !
- Je peux entrer ? - C'est un peu le bordel.
Tu travaillais ?
Oui, je termine mon livre.
Je tombe mal ?
Non, au contraire.
Quelle journ�e ?
Dimanche.
Tu veux savoir le mois aussi ?
Pourquoi tu m'as jamais rappel� ?
Parce que j'�tais pas libre.
Et maintenant, t'es libre ?
Oui.
Et toi ?
Il allait mourir.
Il allait mourir et je ne pensais qu'� moi.
Oui ?
Oui, c'est moi.
Oui, bien s�r.
�coutez, je vais essayer de trouver un avion.
Oui.
Bonjour, Antoine.
Vous avez fait bon voyage ?
Vous savez ?
Vous allez le trouver chang�.
Vraiment chang�.
- Avec le pr�sident, on peut s'attendre � tout. - Non.
Plus maintenant.
C'�tait vrai quand il �tait encore au pouvoir.
L�, il peut plus.
Et il le sait.
Je le connais.
Il sort plus de sa chambre.
Le Dr Jeantot dort sur un matelas au pied de son lit.
Antoine, vous voil� enfin !
Vous en avez mis du temps...
C'est le th� des pharaons.
Oui, j'ai rapport� �a d'�gypte.
Il para�t que �a fait tout dig�rer, m�me la mort.
N'est-ce pas, Jeantot ?
En tous cas, �a ne peut pas vous faire de mal, M. le Pr�sident.
C'est ti�dasse !
Le gaz ne marche pas ?
Demandez � la gardienne !
Elle sait faire bouillir de l'eau.
Vous n'avez pas la science infuse, hein !
Il est d'humeur ex�crable.
Et nous, alors ?
Je ne suis pas s�r qu'on le finisse, ce livre.
Pourquoi vous dites �a, M. le Pr�sident ?
On va se remettre au travail d�s que vous serez rentr� � Paris.
Il nous faudra encore 3 mois, au moins.
Vous �tes d'accord ?
- On trouvera le temps. - Le temps...
C'est lui qui va me trouver.
Je suis une plaie vivante.
Mais oui, Antoine,
je suis d�vor� de l'int�rieur, maintenant.
�a va aller tr�s vite.
C'est pas grave.
On appellera �a Les M�moires interrompues.
Aidez-moi � descendre du lit.
Je n'ai plus aucune force.
Merci.
Voil�, c'est bien comme �a.
Vous savez, Antoine ?
J'ai relu r�cemment toutes sortes de biographies.
Je voulais savoir
ce que les hommes c�l�bres ont dit avant de mourir.
C'est assez d�cevant.
Je pense que certains d'entre eux
avaient pr�par� leur texte.
C'est ce qu'il y a de plus mauvais dans leur oeuvre.
Le mot de la fin.
Pour la simple raison, c'est qu'il n'y en a pas.
Le plus juste, c'est ce que disent les vivants. Ils disent...
"C'est fini".
Vous avez un avion � prendre,
il ne faut pas que je vous mette en retard.
Dites � Jeantot
que je ne veux pas de sa tisane.
Dites-lui
que j'ai besoin d'�tre seul.
Allez, sauvez-vous.
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