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Musique intrigante
-Ces poissons ont que 15 ans.
Ils peuvent en vivre 30.
-Vous me racontez ce qui s'est passé ?
-Volontiers. -Je peux enregistrer ?
-OK.
Euh, vous voyez les silos
qui sont là-bas ?
J'y travaille.
Je suis ouvrier agricole.
Hier soir, j'ai voulu laver mon bleu.
Finalement, je l'ai laissé près du bassin.
Et ce matin,
mes poissons étaient morts.
Ça a rapport avec le bleu.
-Comment vous l'expliquez ?
-Avec les collègues, on est malades.
Les grains qu'on met en sac sont traités aux insecticides.
Le patron s'est gardé de le dire.
*-Votre direction, elle en dit quoi ?
*-Ils ont passé les tests sanitaires, il y a rien de nocif.
*Mais nous, on est malades, derrière.
-La Bretagne aujourd'hui.
Une bataille contre un gros groupe agroalimentaire donc forcément,
une enquête d'Inès Léraud. Merci, Inès.
On vous dit à demain.
*Musique douce
*---
C'est bien, c'est fort.
Tu as d'autres sujets ?
-Ouais, j'en ai.
-Bonsoir. -Bonsoir.
-Bonsoir. Oh, là, là !
-Ça tombe !
-Je vais prendre le métro.
Musique intrigante
-Vous êtes Inès Léraud ?
-Oui.
Merci, mais… Monsieur !
Monsieur !
Incroyable, non ?
-Tu le connais, lui ? -Bah, non.
-Tu as pas dormi, toi.
-Je t'ai réveillée ?
-Non, non.
J'ai 300 copies de bac à corriger.
On nous refile toujours ce que personne veut faire.
-Mmh.
-Tu seras titulaire, bientôt.
-Ouais.
Tu repars en Bretagne ?
-Peut-être, oui.
-La prochaine fois, je viens avec toi.
Musique intrigante
-Vous avez trouvé facilement ? -À l'odeur. Bonjour.
-Bonjour. Je suis un peu ému.
Je m'attendais pas à vous voir si vite.
Voici Pierre-Philippe.
-Le lanceur d'alerte. -Bonjour. C'est moi, le retard.
J'avais une urgence à l'hôpital.
-C'est ici, alors ?
-Ouais, absolument.
J'étais avec ma fille, ses yeux l'ont brûlée, elle criait de douleur.
Elle a développé une kératite.
Le médecin savait pas pourquoi, j'ai cherché.
J'ai lu des bouquins. J'ai découvert
que les algues vertes, en se décomposant…
-Elles dégagent de l'hydrogène sulfuré. -Oui.
-Ça arrive quand les algues s'accumulent et pourrissent sur la plage.
Le terme technique, c'est H2S, un gaz super nocif et irritant.
Les gamins sont au ras du sol, la moindre émanation
de cette saloperie…
Pas que les gamins. Vous voyez le cheval ?
-Il y a eu un cheval mort ? -Tout à fait.
Je peux vous montrer une chose ?
C'était la plage de mon enfance.
Les enfants couraient, jouaient… C'était beau.
Ça a disparu avec les marées vertes.
Qui veut vivre dans une odeur d'œuf pourri ?
-Où est-ce que je pourrais vous enregistrer ?
-Ils ont interdit la baignade en 2008.
-Ça a commencé quand ?
-Pour moi, tout a commencé en 1989.
J'étais de garde aux urgences de Lannion.
-On a ramené le corps d'un jeune homme disparu.
Retrouvé sur la plage de Saint-Michel-en-Grève.
-Une noyade ? -Pas forcément.
Le plus probable : hypoglycémie, perte de conscience, puis noyade.
-Bizarre. On va voir ? -Oui.
Musique mystérieuse
Tu as déjà senti un truc pareil ? -Jamais.
Je vais demander une autopsie.
-Et… les résultats ?
-Je les ai jamais eus.
-Comment ça ? -Le corps a bien été
transféré, mais on m'a jamais envoyé les résultats.
J'ai même
écrit plusieurs fois au procureur.
On m'a dit : "Autopsie introuvable.”
Depuis, il y a eu 36 sangliers morts dans l'estuaire.
Les deux chiens morts,
en même temps.
Et le cheval mort.
-J'ai vu, ça, bien sûr.
J'ai réussi à obtenir les résultats de l'autopsie
et prouver que les algues vertes en putréfaction tuent.
Ça m'a pris dix ans.
-Et Pierre a bien fait.
À la suite de ça, une délégation de ministres est venue sur la plage.
-D'accord. Il y a tous les ministres.
François Fillon, Bruno Le Maire.
Chantal Jouanno.
Ils ont dit quoi ?
-Que la politique de l'autruche devait cesser en Bretagne.
-Et puis ? -Et puis, plus rien.
Tout comme avant. -Non ?
-Si vous faisiez une enquête, une vraie investigation de fond,
forcément, ce serait autre chose.
Je suis urgentiste, ça prend du temps, mais si vous vous y collez,
je vous donnerai mes données.
On a bien conscience que ce sera pas facile.
Si vous laissez tomber, on comprendra.
Musique oppressante
-Bonjour, je voudrais parler à la préfecture des Côtes-d'Armor.
*-De la part ?
-Inès Léraud.
*-Veuillez patienter. Merci.
-Oui, j'attends.
*-Allô, oui ?
-Allô ? Bonjour.
Je suis journaliste, c'est pour les algues vertes.
*-Oui, et alors ?
-J'aurais voulu qu'on se rencontre au sujet des 36 sangliers morts
dans la baie d'Hillion. *-Attendez.
*Je vous arrête, il y a aucun rapport entre leur mort
*et les algues vertes. Mais alors, aucun !
-D'accord. Je peux vous interviewer ?
*-Non.
-Pourquoi ?
*-Je vous l'ai dit, il s'est rien passé, il y a rien à dire sur le rien.
-D'accord. Je peux avoir votre nom ?
*-Antoine Ferrand, directeur de la communication.
*Mais je vous préviens, si mon nom sort, selon ce qui est dit,
*je vous attaque en diffamation, c'est clair ?
-D'accord. *-Au revoir, madame.
-Si un officiel de la com
me menace en diffamation au téléphone, c'est que ça remonte super haut.
-Dès que tu t'approches des algues, ça pue, dans tous les sens du terme.
Je pense même que c'est dangereux.
-Faut que j'aille là-bas.
-Ça tombe bien, j'en ai marre de Paris.
Un mois au vert, ça peut pas faire de mal.
Mais je veux pas habiter dans une capitale du cochon.
-Ah bon ? -Non.
-Mais si, Lamballe, Saint-Brieuc, c'est là que c'est bien.
-Je sais.
Il faut qu'on aille dans la maison de mes parents.
-Je t'aime.
-Parce que mes parents ont une maison.
-Non, parce que tu es toujours partante.
-SU FRATELLI PUGNAMO DA FORTI
CONTRO l VILI TIRANNI BORGHES!
MA COME FECE CASERIO E COMPAGNI
CHE LA MORTE L'ANDIEDE A INCONTRÀ
LA MIA TESTA...
-C'est quoi ? -Attention !
Oh, pétard !
-C'est quoi, ça ? -L'huile, je crois.
Faut en remettre tous les 200 km.
-C'est pas grave.
Musique douce
Qu'est-ce que j'avais dit ?
-Il est magnifique.
Bon, ben, voilà.
-C'est parti.
-Où on va ?
Tu fais quoi ?
Arrête, c'est hyper dangereux !
Comment tu fais ?
-Essaie pas ! -Pourquoi je peux pas ?
-Bonjour. -Bonjour.
N'essaie pas.
-On va où ? Là ?
-Oui, je pense.
-Tu connais ou pas ?
-Je râle pas, tu es parano.
-Non, c'est pas moi qui râle.
-Bonjour. -Bonjour.
-Bonjour.
-BONJOUR...
-Assoyez-vous.
-Merci.
-Merci.
-Je vous sers quoi ?
-Je vais prendre un café. -Moi aussi.
-D'accord. Vous êtes de passage ”
-Non, on…
on s'installe à Cote-Maël.
-On dit pas comme ça, on dit "cot'mél".
-Ah, pardon. -C'est pas grave.
C'est quelle maison ?
-Celle aux volets bleus.
-Celle des Le Goff ? -Je crois bien.
Mmh. Encore une ferme qui a coulé.
Vous venez faire quoi ici ?
-Moi, je suis prof de philo, remplaçante.
En gros, je corrige les copies du bac. -Mmh.
-Je suis journaliste.
-Remplaçante aussi ?
-Plus ou moins. Pigiste.
Quoi, précaire.
Et vous ?
-Lui est inséminateur, branleur de dindons.
-Et vous ?
-Euh… transport de bestiaux.
-Merci. -Merci.
-Comme journaliste, quel domaine ?
-À la radio. Je fais des reportages sur la Bretagne.
-Ah, super.
-Je travaille sur votre histoire agricole.
Et peut-être aussi sur…
les algues vertes.
-Il y en a en Bretagne ?
-Oui, un peu, je crois.
-À cause de l'agriculture ?
-Ben…
je voudrais le savoir. Vous en pensez quoi ?
-Ce que j'en pense ? -Ouais.
-C'est pas du tout les agriculteurs.
Mais les stations d'épuration.
-Vous croyez ? Vous savez ça comment ?
-C'est comment, le… le… le nom du type que tu m'as fait lire ?
-Basson. -Basson.
-Un ingénieur de l'environnement.
-Ah.
OK.
-Ah, OK.
On y va ? -Ouais, on y va.
-Au revoir.
-Salut, Rolande.
-Au revoir.
-Salut.
-Vous avisez pas à foutre par terre notre belle région.
L'agriculture, ça nous fait vivre.
Compris ?
Salut, Rolande.
-Salut, Thierry.
-Aujourd'hui, une nouvelle histoire commence.
Une nouvelle série dans votre émission.
Je laisse Inès Léraud, notre envoyée spéciale en Bretagne,
vous la présenter.
-Une fois tous les 15 jours à peu près, en 10 épisodes,
mes chroniques bretonnes commencent aujourd'hui.
Une série intime et polar, des histoires, des rencontres.
Et même des morts.
L'idée est de comprendre la fabrique du silence
qui entoure l'agroalimentaire breton.
*-Vous allez dans la direction opposée.
-Bonjour. -Bonjour.
-Pardon, je cherche la maison d'André Ollivro.
D'accord, merci.
Bonjour, madame.
Pardon de vous déranger.
Je cherche la maison d'André Ollivro.
-Ollivro ? -Oui.
-Pourquoi ?
-Bah… -La maison au fond à gauche.
Je sais pas ce que vous lui direz mais lui vous dira que des conneries.
-OK.
-J'ai appelé ce matin.
Passez-moi un responsable.
Ils m'ont déversé du fumier pourri devant le portail.
Ça fait deux heures que j'attends.
Demain soir ?
Je peux pas sortir avant demain soir ?
Ouais, c'est bon. J'ai compris, ça va.
Pardon. Inès ?
-Oui.
-Vous avez choisi votre moment. Voilà.
Tu parles des algues vertes, tu reçois de la merde.
Bienvenue au club.
Vous avez trouvé facilement ? -J'ai demandé.
-Allez, venez.
-Mais c'est fou !
-Oui, puis ça pue, surtout.
-Ça vous est déjà arrivé ?
-Le fumier, c'est la 1re fois.
Tu veux un café ?
-Volontiers.
-Bon, je te prépare ça.
Vas-y, jette un coup d'œil.
-Ouah ! -J'en ai plein d'autres.
-C'est énorme.
-Ah ben, 20 ans de travail.
20 ans de photos, d'archives. 20 ans de tout.
-Vous disiez, le fumier, c'est la 1re fois.
Quoi d'autre ? -Attends.
On va se tutoyer.
J'ai été délégué syndical pendant 20 ans chez EDF,
on se la raconte pas.
-Je peux t'enregistrer ?
-Oui.
-Je te ferai réécouter avant diffusion. -C'est bon.
C'est bon.
-C'est bon.
Donc, tu disais…
-Alors… -Avant le fumier.
-Les meules de foin devant le portail, je pouvais plus sortir.
Un coup, ils ont bousillé mon moteur, je roulais plus.
Et ils ont mis un renard mort devant ma porte.
Ces cons, ils ont passé sa tête à l'acide.
C'était pathétique.
-C'est affreux.
-J'oubliais aussi les avis de décès dans le courrier.
Si tu veux mettre les pieds dans les algues vertes,
faut le cœur bien accroché, ma cocotte.
-Ma cocotte ?
-OK, pas ma cocotte.
En tout cas, avec Yves-Marie Le Lay, quand.…
on a mis les pieds dedans, on a tout compris.
-Ca, c'était quand ?
-Juillet 2011.
Ça remonte.
Musique mystérieuse
Tu as dit où ?
-En bas, sur la grève.
-Putain !
-C'est comme ils avaient dit.
Tu as déjà vu ça, toi ?
-Jamais.
-On voit pas les algues.
Elles sont enfouies dans la vase.
-Attends, je descends.
Tu bouges pas, tu assures. -OK, je t'assure.
-Je te tiens. -Tu lâches pas !
Tu as combien ?
-500 PPM. -Oh, purée !
-Ça veut dire que…
-Que c'est mortel !
Les sangliers se sont asphyxiés.
-Putain, 500 PPM.
Mais on fait quoi ?
- Thalassa est venu.
Pernoud a été super. Ça a foutu le bordel.
Les élus ont râlé, ça donnait une mauvaise image.
"S'il revient, on le fout à l'eau.”
-Après, il s'est passé quoi ?
-Tout le monde a pensé à autre chose.
-André !
C'est quoi, devant le portail ?
-C'est rien, ma chérie, c'est du fumier.
On va pas en mourir.
Je te présente Inès Léraud.
-Bonjour.
-La journaliste
dont je t'ai parlé. -Bonjour.
Pour le fumier, on fait quoi ?
-J'ai prévenu la mairie. -La mairie ?
Ils te détestent, ils viendront pas. -Mais si. Et s'ils viennent pas…
je balance tout aux journaux. -Arrête avec ça.
Tes journaux !
-Ils comprennent que ça. Je te jure, ils vont venir.
C'est pas simple pour elle.
Elle a dû fermer sa boutique après mon livre.
Tu es mariée, Inès ? -Non.
-Tu tiendras pas le coup.
-Je vis avec quelqu'un.
-Ah.
Il pense quoi de tout ça ? Il est d'accord ?
-Elle est d'accord.
-En tout cas, je suis à ta disposition.
Voilà toute la documentation.
Si tu as besoin d'articles techniques.
Des photos. Des articles sur les gens morts,
Il faudrait pas oublier que des gens sont morts.
-Je me demandais
si je commencerais pas par lui, le transporteur d'algues.
-Thierry…
J'essaie de t'avoir un rendez-vous avec la famille.
-Génial.
Tu me reracontes tout du début ?
-En revenant en Bretagne en 2000, j'ai pas reconnu les plages.
Même si certaines sont épargnées, la mer est une telle soupe
que mes petits-enfants peuvent pas se baigner.
J'ai créé "Halte aux marées vertes" un an plus tard.
Je me bats pour des choses simples.
Un air sain et une eau buvable.
Que personne meure de cette saloperie, comme Thierry Morfoisse.
Musique mélancolique
-Que deux barres, j'en peux plus.
-Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?
-Je sais que tu y peux rien.
Je dois envoyer l'émission d'Ollivro, je panique.
-Il y a pas de réseau, je vais pas l'inventer.
-Comme on est devenus dépendants de ce truc !
-Tu respires.
Tu penses à autre chose et on verra demain.
Tu pourrais travailler au café.
-Mmh.
C'est quoi, l'idée, là ? -Pause légumes.
Quoi ?
Je corrigeais des copies sur Spinoza, c'est chiant.
Tiens. Les grosses, c'est plus facile.
-Tu devines. -Bonjour.
-Bonjour.
Voilà.
-Bonjour, madame. -Rolande.
-Pardon, Rolande.
Je voudrais vous demander quelque chose.
-Vous voulez quoi ?
-Je cherche du wifi.
Je voudrais envoyer une émission, mais j'ai pas de réseau.
-Venez voir.
J'ai de la pâtisserie à faire, mais je suis là.
Asseyez-vous là.
On reçoit mieux vers la fenêtre.
-Merci. Merci beaucoup, hein.
-Je vous ai écoutée.
Vos émissions, j'ai écouté.
Les chroniques… -Bretonnes ?
-Ouais, c'est ça.
-Et ça vous a intéressée ? -Mmh.
Ouais.
Avec mon frère, gamins, on se baignait dans le Blavet.
On buvait même l'eau du ruisseau.
Ça fait dix ans que je bois plus
l'eau du robinet.
Un jour, j'étais à vélo et j'ai vu
le lisier de porc qui coulait d'une ferme dans l'étang.
Comme des excréments dans votre verre.
Forcément, la vie est plus pareille.
-Pourquoi me dire ça ?
-Je sens que dans vos émissions, vous essayez de dire la vérité.
Alors, je vous dis la mienne.
-Merci.
-Les clients de mon café sont surtout des agriculteurs.
Il faudrait aller les voir, leur parler, aussi.
Parce qu'ils ont leur vérité.
Vous voyez ?
-Rolande ?
(-Faites attention à vous.)
-Bonjour, M. Guyvarch.
Je suis Inès Léraud. -Je sais bien qui t'es.
Casse-toi.
On dit que tu rôdes autour des algues et de l'agroalimentaire.
J'ai assez d'emmerdes comme ça,
m'en rajoute pas, c'est clair ?
-OK, je comprends.
Si je tombe mal… -Tu tomberas toujours mal.
Tu comprends, ça ?
Je bosse, je joue pas avec un micro. Casse-toi !
-Mais…
-Putain ! Tu es chez moi. Barre-toi !
-Barre-toi ou je te bute ! -Non !
-Je te jure, je le fais ! Casse-toi !
-Tu crois qu'il t'aurait tuée ?
-Je sais pas, mais il était hors de lui.
Quand il me menagçait, mon cerveau marchait à deux niveaux.
Une partie de moi surveillait la pelle.
Une autre partie le regardait.
Il était vraiment pas bien.
Je me suis dit, il craque, mais…
c'est parce qu'il a peur, mais de quoi ?
-C'est la question. De quoi il a peur ?
C'est là-dessus que tu dois bosser.
-J'aurais dû me battre avec lui.
Une bonne séquence sonore. Ma mort à coups de pelle.
-Ça aurait fait la une des journaux.
Bien mieux que tes chroniques.
-Tu crois que je suis folle ?
-Un peu.
Mais j'adore les folles.
-Ça m'obsède.
Je dors plus.
-J'ai vu.
-Madame, je vous ai déjà appelée deux fois.
Inès Léraud.
Oui.
D'accord, merci.
C'est l'Agence régionale de santé, c'est dingue, ils veulent pas me parler.
Pareil pour la préfecture et la FNSEA.
Tu le crois, ça ?
-Je connais ça par cœur.
Ça s'appelle l'omerta.
Au carrefour, à droite. -D'accord.
Et la famille Morfoisse ?
-Tu vas voir, c'est des gens bien.
Modestes, honnêtes.
Eux aussi
veulent comprendre, mais personne leur parle.
C'est pathétique.
-Ouais, c'est pas la première fois.
-C'est ma petite fille.
La fille de Thierry.
-Je sais que c'est dur de tout raconter.
-Ce sera jamais facile.
André dit que vous avez des connexions.
Si ça peut aider, pourquoi pas ?
-Ouais. -Qui raconte, alors ?
-Moi.
-Je peux enregistrer ?
-Oui.
C'est bon, là ? (-Oui.)
-Eh bah, d'après ce qu'on sait,
Thierry a quitté l'entreprise vers 8 h.
Et c'est son copain Greg qui nous a raconté.
Musique mystérieuse
-Oh, Thierry !
Ça t'embêterait pas de faire un 4e voyage ?
J'ai une putain de migraine.
Chagque fois qu'on fait les algues.
-Moi, les yeux et la gorge morflent.
Pourquoi c'est nous qui "se tapent" les algues ?
Ils nous mettent aux gravats ? -J'espère.
Alors ? Je te revaudrai ça.
-OK, mon pote.
-Merci, mon pote.
-Ouais, papa ?
J'aurai un peu de retard.
Bah, les putains d'algues.
OK.
-Et on est allés reconnaître le corps, tous les trois.
Avec la gamine.
Vous imaginez ?
-J'ai pas reconnu
mon fils, il était tout noir.
-Mmh.
Et sa benne était vide. Personne s'est inquiété de savoir
ce qu'il avait transporté avant.
Ils ont parlé d'une mort naturelle.
Alors que Thierry avait fait des examens médicaux peu avant
et tout allait bien.
Et puis il a été enterré
et sa mort a même pas été reconnue comme un accident du travail.
C'est après qu'André
nous a appelés.
-Pour leur dire ce que je savais des algues.
Du coup, on a monté un comité de soutien
et on a obtenu du parquet une enquête préliminaire.
-C'est là que le procureur a décidé
d'autopsier Thierry, mais ça faisait plus de deux mois.
Donc euh… En se dé…
En se décomposant, le corps de mon fils produisait
aussi de l'H2S.
Donc... il y avait plus rien à voir.
-Maintenant, les ouvriers portent des masques à gaz,
ils ont des détecteurs de H25S, des cabines climatisées filtrantes.
Thierry avait pas ça.
On nous dit qu'il est pas mort intoxiqué, tu y crois ?
-Et après, il s'est passé quoi ?
-Presque rien. Vous savez,
il y a le mépris de l'ouvrier dans les accidents du travail.
Il y a pas de protection pour l'ouvrier.
Vous pourrez aller plus haut que nous.
-Ouais.
-Oui.
J'aimerais un rendez-vous
avec le vice-président de l'environnement.
Pour mon émission.
Inès Léraud.
Oui.
Plus précisément ? Je veux parler de M. Thierry Morfoisse.
D'accord.
Merci, j'attends votre appel.
Mais non !
C'est pas vrai, on a une chienne ?
-Un chien.
-Mais c'est pas vrai !
Mais t'es qui, toi ?
-C'est Polly.
-Salut, Polly. Mais tu viens d'où ?
-De la SPA.
"Je suis fatigué, j'ai peur de tout, mais je suis très gentil.”
-Oui, tu es pas un chien de garde implacable.
Oh là là ! -Il va me tenir compagnie, au moins.
-Mmh.
Que tu es beau, Polly !
-Alors, la famille Morfoisse ?
-C'était hallucinant.
Le type est mort au travail et c'est pas reconnu comme un accident.
La famille conteste, c'est déjà ça.
Toi, ça va ?
-J'ai fait lles comptes, ça va pas le faire.
Toi, tu es mal payée et moi, j'en parle même pas.
On est parties pour rester un bon moment ici ?
-Moi, j'ai pas fini tout de suite.
Quelques mois. Je comprendrais si toi…
-Non, je suis bien ici.
On a pas encore de fumier devant la porte, c'est déjà ça.
Je dois trouver un boulot. Polly bouffe comme quatre,
va falloir qu'on assure.
-OK.
-POLLY !
-J'en reviens pas, le petit Polly.
Il est obéissant !
*-Ils ont parlé d'une mort naturelle.
*Il avait fait des examens médicaux…
*Peu avant, tout allait bien.
*Il a été enterré.
*Sa mort a même pas été reconnue comme un accident du travail.
-Vous cherchez quelqu'un ?
Tu attendais quelqu'un ce matin ?
-Non, pourquoi ?
-Non, pour rien.
-Arrête, Polly !
-Allô ? Oui ?
*-Madame Léraud ?
-C'est moi.
*-Je suis la secrétaire du vice-président du conseil.
-D'accord.
*-Vous pourriez venir demain ?
-Bien sûr.
*-Le matin ? -J'y serai.
*-Bien. Par contre, 10 h précises.
-D'accord, merci d'avoir appelé. *-Je vous en prie. À demain.
-Bonne journée. *-De même. Au revoir.
-Au revoir.
Oui, allô ?
*-Madame Léraud ?
-Oui. *-Bonjour.
*Maître Marc Robien, avocat des Morfoisse.
*André Ollivro m'a donné votre numéro. -Il a bien fait.
*-J'ai écouté votre émission. Très courageuse, bravo.
*Euh… -Merci.
*-Vous avez vu le responsable environnement de la région Bretagne ?
-Bah, justement.
*-Il me semble… -Je vous rappelle.
-Madame Léraud ? -Oui.
-Vous avez des questions ? -Oui.
-Je vous en prie. -Merci.
-Je vous en prie. -Merci.
Je peux vous enregistrer ?
-Bien sûr, oui.
-Sur l'affaire Morfoisse,
en tant que vice-président, chargé du dossier des algues vertes,
de l'eau et des déchets,
vous avez été entendu par le parquet ?
-Non.
Quand j'ai informé le préfet et le procureur
du décès d'un ouvrier des algues vertes, j'ai même senti un malaise.
-Vous n'aviez été entendu ni par la gendarmerie
ni par la justice ?
-Par personne.
Mais ce qui m'a le plus interpellé, pour être honnèête,
c'est la 2e poche de sang.
En cas d'accident, on prélève deux poches de sang.
Une pour mesurer l'alcoolémie
et une en cas de demande de contre-expertise.
-Qu'avait donné l'analyse de la 1re, celle de l'alcoolémie ?
-Zéro alcoolémie.
La famille a demandé une contre-expertise.
Le laboratoire a analysé la 2e poche de sang.
Et là, les résultats ont démontré la présence en grande quantité
d'hydrogène sulfuré.
Mais le parquet a décrété que la poche avait été mal conservée
et que les résultats étaient inexploitables.
J'avouerais
que ça jette le trouble sur cette histoire.
-Comment vous expliquez ça ?
-Tout le monde a peur.
Les algues vertes sont un fléau pour la Bretagne.
Comprenez qu'un décès humain dû aux algues vertes, ça aurait…
des conséquences dramatiques sur le tourisme, donc l'immobilier.
Mais plus généralement sur notre modèle agricole.
C'est hautement politique.
Désolé, faut que je file.
Vous savez que j'écoute vos chroniques bretonnes ?
-Ah oui ? Et alors ?
-Très intéressant.
-Bah, merci.
-Bonne journée.
Je vous en prie. -Merci.
Au revoir.
*-Allô, madame Léraud ?
-Maître Robien ?
*-Vous avez pu parler avec le vice-président ?
*C'était comment ?
-Très intéressant.
Écoutez les chroniques bretonnes la semaine prochaine.
*-Quand j'ai informé le procureur du décès d'un ouvrier…
*-Messagerie d'Inès Léraud. Laissez un message.
-Inès ? C'est Igor.
On est en pleine diff, là.
Je la trouve formidable, ton interview.
Bien, on continue comme ça, je t'embrasse.
*-Tout le monde a peur.
*C'est un fléau pour la Bretagne.
-C'est bien, ce qu'elle fait.
-Ouais.
*-Un décès humain…
-Et c'est bon pour le procès.
*-Ca aurait des conséquences dramatiques sur le tourisme, donc l'mmobilier.
*Mais plus généralement sur notre modèle agricole.
*C'est hautement politique.
-Aujourd'hui, je vais devant une usine de la plus grande coopérative bretonne.
C'est là que passent les aliments pour les animaux d'élevage.
Je n'ai pas le droit de faire d'interview.
Personne n'a accepté de me recevoir.
Il y a peu, ils ont importé 25 tonnes de maïs de Roumanie, à bas coût.
Les dockers qui l'ont déchargé à Brest ont fait des malaises.
En fait, le maïs était bourré de phosphine.
Ce pesticide sert à tuer des parasites.
C'est un gaz mortel par inhalation pour tous les mammifères,
dont l'être humain.
Le maïs est quand même parti dans les élevages
pour servir d'aliment.
La coopérative n'a pas été condamnée.
Ici, l'agroalimentaire, c'est un Etat dans l'Etat.
*On pourrait dire… que c'est une mafia.
*On pourrait dire que c'est une mafia
*qui a noyauté la démocratie locale
*et qui n'hésite pas à agir en criminelle.
-Bonjour.
Je vous invite à boire un verre ?
-Pardon ? -Je suis le numéro deux
de la FNSEA Bretagne.
Vice-président de la chambre d'agriculture.
Ça vous intéresse ?
-Finalement, vous acceptez de me rencontrer ?
Je fais quoi de mon vélo ?
-Je vous redéposerai.
La confiance règne. -C'est quoi, votre nom ?
-Germain.
Prénom, Didier.
-Elle est rutilante, votre voiture.
Reste à savoir si elle est payée par la FNSEA ou le Crédit Agricole.
Vous y avez des postes d'administrateur, c'est ça ?
On va où ?
-On écoute vos émissions.
-Ah oui ? Ça vous plaît ?
-Je vous apprends pas que dans les années 1950,
les agriculteurs vivaient dans la misère.
-C'est mieux aujourd'hui ?
-À la FNSEA, on se bat pour eux depuis 50 ans.
Pour qu'ils vivent dignement. Pour qu'ils s'agrandissent.
Qu'ils concurrencent les Espagnols, les Polonais…
-Mais je… -Vous nous tapez sur la tête.
Tous les jours.
Vous voulez que la Bretagne devienne comme la Lorraine, sans industrie ?
C'est ça, l'idée ?
-On boit un verre, je réponds, ou je pars ”
Les agriculteurs disparaissent depuis 70 ans.
Parce qu'ils sont surendettés.
On leur demande de produire plus pour concurrencer le monde.
-Ils disparaissent à cause des journalistes.
Et de vos amis écolos, qui les critiquent.
-M. Germain, je vous sers quoi ?
-Une bière. -Très bien.
-Une eau pétillante, s'il vous plaît. -Tout de suite.
-Dites-moi
si je me trompe,
mais la FNSEA est parmi les syndicats les plus puissants d'Europe.
-Parce qu'on fait ce qu'il faut pour.
-Vous choisissez les ministres de l'Agriculture.
-On le mérite.
Les agriculteurs nous élisent pour ça.
On est partout sur le terrain, on bosse pour ça.
-D'accord.
Mais…
puisque vous êtes si puissants,
pourquoi 30 % des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté ?
Pourquoi ils se suicident ? Deux par jour, en France.
Comment vous expliquez ça ? -Parce que, en France,
on est étouffés par des normes. C'est ça, la vérité.
-Mais quelle mauvaise foi.
Vous écoutez mes émissions, moi, je vous lis.
La FNSEA défend
les normes rendant l'agriculture industrielle, intensive.
Mondialement, la course aux produits bas de gamme, on la perd.
-C'est vous qui le dites. -Si.
L'Europe de l'Est, le Brésil gagneront toujours.
Ces normes finissent par éliminer les petits producteurs.
Ceux de la qualité et du plein air.
Elles poussent les agriculteurs à s'industrialiser et s'endetter.
Pourquoi la FNSEA fait ça ?
-On défend les agriculteurs français dans la compétition mondiale.
On défend la France. C'est ça qui vous gêne ?
Merci.
-Ce qui me gêne ?
L'agriculture enrichit les cadres des banques et coopératives
cogérées par la FNSEA.
Leurs dirigeants gagnent jusqu'à 80000 euros par mois.
13 à 126 fois plus qu'un agriculteur.
Lui qui travaille 70 h par semaine, sans vacances.
Sans pouvoir se payer un salaire. C'est normal ?
-Que sais-tu des autres ?
Que sais-tu de moi ?
Mes parents étaient métayers, Ils avaient rien.
Leur terre leur appartenait pas. J'ai bossé à 14 ans.
Combien d'heures
je faisais par jour ?
Combien j'en fais aujourd'hui ?
-Je dis que la FNSEA, en profitant d'un système
qui pousse les agriculteurs à travailler plus,
elle ne les défend pas.
Elle les exploite.
-Vous entendez ce que vous dites ?
C'est simplement scandaleux !
-J'ai tort ?
J'ai truqué des chiffres ?
Musique dramatique
- u u
Bonne route.
- U u
- u u
J'ai froid.
Tu peux me réchauffer ?
.
.
-Sépare bien les avocats des bananes. Hier, quelqu'un a morflé.
C'est pas de la philo, c'est du pratique.
Tu vois ce que je veux dire ?
-Je vois bien.
Ah -Ça va ?
Judith, c'est Jean-Yves,
notre fromager.
-Chevrier. -Oui.
Vois ça avec elle, j'y vais.
-Bonjour.
-Oubliez pas les DLC. -Ouais.
-Bonjour.
Ils sont magnifiques ! -Ah ouais ? Arf.
Pas tellement, je trouve.
Mais ils sont bio et bons, je crois.
-Du coup, on fait comment ? -Tu sais pas ?
-Bah non. -Bah moi non plus.
-Je suis là !
Ça va ? -Mmh. C'est quoi ?
-J'ai négocié. Ils me paient que dalle,
alors, je récupère les invendus abîmés.
Tu es dans le noir ?
Il fait beau, va sous le chène.
-Tu te rappelles
le 1er jour, au café ?
Un agriculteur nous parle d'un mec, Basson.
-Ouais. -Le type fait du lobbying
pour l'agroalimentaire. -Mmh.
-Il diffuse du doute sur l'origine des algues.
Il ment. Tu m'étonnes que les agriculteurs
soient perdus. -C'est sûr.
-J'ai retrouvé
dans les archives un document, en 2006,
des experts mandatés par la préfecture.
Une étude de la quantité de H2S en Côtes-d'Armor.
-Quoi ? -Il y en a tant
que les compteurs saturent.
L'année suivante, ils disent le contraire.
On aurait pu éviter la mort de Morfoisse et du cheval.
Tu vois ? Les autorités jouent avec nos vies, ça me rend dingue.
-Je vois que ça te rend folle. Je crois qu'il faut qu'on parte.
On va chez tes parents. Depuis qu'on est là, tu as pas arrêté.
J'ai pas de remplacement. -Mais je voudrais…
-Il y a pas de ça, on part.
Tu as besoin de décompresser.
-Mais ça va.
Je suis pas au bord de la mort. -J'ai pas dit ça.
Ça te bouffe, je le vois bien.
Je me préserve, je te préserve, ça s'appelle un couple.
J'ai tort ?
J'ai tort ?
Musique douce
-Où est-ce qu'on va, Polly ?
Où est-ce qu'on va ?
En vacances ?
Allez.
Viens, tu vas monter.
Tu veux aller où ?
Tu veux aller en vacances ? Viens, mon Polly.
Viens. Allez, c'est parti.
-Rolande ?
-Oui, j'arrive.
-Je viens te payer, on part quelques jours.
-Ça aurait attendu, tu sais.
-Je te dois combien ? -Attends.
Je vais te dire. Euh…
Douze cafés, une limonade. 8 euros 80, alors.
-C'est le journal du jour ? -Je l'ai pas ouvert.
-Ça y est, tu as payé Rolande ?
-Ouais.
Tiens, j'ai acheté le journal.
C'est le 2e joggeur mort dans les algues ?
-Au même endroit que les sangliers.
-Ouais, j'ai vu.
-Morgan Vaillant a écrit l'article.
On m'a parlé d'elle. Je cherche son numéro.
-Viens, Polly, on y va.
Viens, on rentre. Finies, les vacances. Viens !
-Tu veux quoi, Morgan ? -Vous voulez quoi ?
-Un café.
-Bah, deux cafés, s'il te plaît.
-Deux cafés. J'aime beaucoup ce que vous faites.
-Merci.
Les pompiers sont venus ?
-Ouais. Et les flics. Tout le monde.
-L'enquête est ouverte ?
-Non. J'ai joint la procureur, elle réfute tout rapport
avec les algues vertes.
-Mais c'est au même endroit.
-Mais elle refuse de faire le lien.
Selon elle, les algues ont été ramassées,
Il a voulu sauver son chien,
Il s'est enlisé dans des sables mouvants.
-Mais les algues sont pas ramassées dans les vasières.
-Je sais, oui.
-Vous avez eu la famille ?
-J'ai essayé.
Ils refusent de parler aux journalistes. Selon eux, on cherche que le scandale.
-Il y aura une autopsie ?
-Non, je crois pas.
Il paraît que la famille a refusé.
-Le corps sera enterré sans être analysé ?
Le cauchemar de l'affaire Morfoisse recommence.
-Ouais.
C'est hyper bien réglé. C'est des autopsies à contretemps.
Toujours.
-Qu'est-ce qu'on peut faire ?
-À vous de jouer.
-Pourquoi moi ?
-Moi, je me fais discrète.
Je travaille à la radio Kreiz Breizh.
Quand j'ai évoqué le sujet, on a perdu des subventions.
-Ça me rappelle un grand reporter, Daniel Mermet.
"Les journalistes nationaux
"savent rien et peuvent tout dire. Les locaux, l'inverse.”
-J'ai écouté vos émissions.
Vous, vous savez beaucoup de choses.
Et moi… -Morgan !
-Moi, je dis tout ce que je peux.
-Tiens. -Je suis un peu locale.
J'habite ici, maintenant.
Merci.
-On se tutoie ? -Bah oui, bien sûr.
-Voilà.
Faut que tu saches. J'emmenais mes gamins à l'école,
avant de rentrer dans ma voiture,
je vois qu'on a desserré les boulons de mes roues arrière.
-Oh !
Et tu as fait quoi ?
-J'ai porté plainte contre X, c'est en cours.
Donc, fais gaffe, quoi. Mmh ?
-Il y a pas de pancarte qui prévienne, pour interdire ?
Même après tout ça ?
-Si tu mets une pancarte,
tu reconnais que c'est les algues vertes.
Et là, fini, le tourisme.
Le maire est président du comité de tourisme de Saint-Brieuc.
Musique mystérieuse
-Quand je fais des prélèvementts ici, j'explose les compteurs.
-J'ai discuté avec un type qui…
-T'approche pas trop.
-Tu as raison.
Il l'a vu courir, le type.
Quand même, un joggeur qui court avec son chien,
tu te dis pas qu'il va mourir.
-Dans la commune, il se passe quoi ?
-En tout cas, à l'église, ça a pas été facile.
Un copain de Jean-René a parlé des algues.
Ça a été mal pris.
*-Salut, Inès.
-Pour Jean-René, un copain à lui était sur place.
Il paraît qu'il a eu des problèmes. *-Ah ouais ?
-Tu pourrais me trouver son numéro ?
*-OK, je vais voir.
-OK. *-Je te rappelle.
-Super, merci, Morgan.
Vous m'avez trouvée comment ?
-Vous avez laissé tomber votre carte.
Vous habitez par là, alors ?
-Non. Là, j'habite chez des amis.
-Mmh. Vous êtes pas bretonne.
-Non. Peut-être un jour.
-Faut que je vous montre un truc.
-Ce journal appartient à la coopérative.
On est abonnés automatiquement.
Ouvrez-le.
-Ah oui. -Bah ouais.
Avec vos enquêtes sur les algues, vous êtes la femme à abattre.
-Pour vous aussi ?
-Je voulais vous prévenir.
-M. Guyvarch.
Vous vous souvenez ?
Vous avez été
violent avec moi.
-C'est quoi, la vraie violence ?
Le prix du lait. 30 centimes le litre, depuis 30 ans.
C'est pas violent, ça ?
À cause de qui ? À cause de vous, les consommateurs.
Vous voulez pas payer le prix.
-Peut-être aussi les coopératives ?
Vous pouvez négocier avec elles ?
-Non.
-C'est intéressant. Peut-être que…
vous pourriez m'en parler.
-Vous voulez que j'aie des emmerdes. -Pas du tout.
Enfin…
je peux complètement masquer votre voix.
On est pas obligés de dire votre nom.
*-Dans le contrat avec la coop,
“on a interdiction de parler à la presse.
*Si on se rebelle, les coopératives, elles rigolent pas.
*Elles nous tuent, économiquement parlant.
*-Comment, concrètement ?
*-La livraison d'aliments périmés, des bêtes malades.
*Ou bloquer l'acquisition d'un terrain ou un crédit dont on a besoin.
*-On m'a dit que quand un agriculteur voulait intervenir lors d'une assemblée,
*il devait soumettre ses questions à l'avance.
*-C'est vrai.
*C'est comme ça. -Ta copine ?
-Elle cherche les ennuis. *-De !la censure ?
*-Bah ouais, évidemment.
*Bah ouais.
-Ah.
Bonjour.
-Bonjour.
-Merci de me voir.
Voilà, j'aimerais…
comprendre ce qui s'est passé
il y a peu, à la mort de Jean-René Auffray.
Mais le maire d'Hillion veut pas me parler.
-Ça m'étonne pas.
-Je me demande si des choses
m'aideraient à y voir clair.
J'aimerais avoir votre version des faits.
-En parler m'a déjà causé des problèmes, mais OK.
Je veux bien en dire plus.
Par contre, c'est totalement off.
-D'accord, oui, pardon.
-Ça va ?
-Ça va, pardon. Je vous écoute.
-J'étais ami avec Jean-René, mais aussi ami avec Erwan.
Le maire d'Hillion.
Quand Rosy m'a appelé
pour me dire que Jean-René était pas rentré,
tout de suite, on s'est mis à sa recherche.
C'est Rosy qui… l'a trouvé.
Moi, j'ai appelé les secours.
-Vous dites que vous étiez avec…
le maire d'Hillion quand.…
Erwan, il est venu….
Après.
Musique mystérieuse
-Putain…
Les écolos vont nous faire chier avec les algues.
Et Rosy, elle est où ?
Avec le docteur.
-Madame, c'est pas normal qu'un homme de 50 ans, sportif,
décède comme ça d'un coup.
Il avait une malformation du cœur ou autre ?
En tout cas, je demande une autopsie.
-Pardon, docteur.
Vous me laissez avec Rosy ? J'aimerais lui parler en privé.
-Bien sûr, allez-y.
-Merci.
Rosy.
Rosy.
Te laisse pas embobiner, pour l'autopsie.
OK ? Tu peux dire non.
Tu sais ce que c'est, une autopsie ?
Hein ?
Allez. Ils vont prendre le corps de Jean-René.
Tu veux pas ça ?
Pour les enfants, le travail de deuil…
-Ouais, ouais.
-Mmh ?
-OK, je te remercie.
On fait comme ça.
-Voilà, c'est ma version.
Je l'ai vêcu comme ça.
Pour les autres,
je sais pas.
-Le maire, vous le revoyez ?
-De temps à autre, comme Rosy.
On en parle jamais.
C'est pas simple.
-Mais quand même, vous pensez pas que…
ce serait important pour Rosy
de savoir la vérité ?
-Voilà son numéro.
Lui dites pas
qu'on s'est rencontrés.
*-Le décès d'un joggeur fait polémique.
*La procureur a pris la parole ce matin.
*Écoutons sa déclaration.
*-À la suite des événements,
*une enquête a été diligentée.
*Les conclusions sont sans ambiguité.
*Le joggeur s'est enlisé
et ses efforts ont provoqué un arrêt cardiaque.
*Arrêt dont il est mort.
*Il y a aucun lien avec les algues.
*Pas d'investigation complémentaire.
*Je vous remercie.
*-Le joggeur était un sportif de haut niveau.
*Sur place, il y avait des algues vertes en décomposition.
*Du H2S.
*Les ingrédients d'une mort violente pour un joggeur en hyperventilation.
*Le contraire de ce qui est dit par le procureur et le maire d'Hillion.
-Bah, dis donc.
-Eh ouais.
-Vous deviez pas partir quelques jours ?
-Je peux pas, trop de travail. -Ah ouais, c'est la mort du type.
-Ils disent quoi, les gens d'ici ?
-Bah…
Ils en disent ce que dit la famille.
-Mais elle dit rien, la famille.
-Peut-être qu'il y a rien à dire.
Les journalistes aiment pas trop quand il y a rien à dire.
-Oh, oui, Polly !
-Tu es pas au Biocoop ? -Pas cet aprèm.
Tu as fait quoi ? -J'ai rencontré un copain de Jean-René.
Le maire a tout fait pour éviter l'autopsie.
Si j'ai des témoignages, ça peut être énorme.
-Tu m'étonnes.
-L'émission relancerait tout.
Je révise les mécanismes conduisant aux algues vertes.
Je peux t'en parler ce soir ? Pour voir si c'est clair.
-Maintenant ?
Dans cing minutes ?
-OK.
-Viens.
-Merci !
Tu es prête ? -Oui.
Je suis à fond.
-Donc...
Après la guerre, la France se reconstruit.
Elle veut devenir une puissance agricole.
Les États-Unis, avec le plan Marshall, exportent le matériel
pour l'agriculture intensive.
Les engrais, les pesticides, les tracteurs.
Et l'État va demander aux paysans de travailler de façon industrielle.
Première étape : remembrement.
L'État demande de raser les arbres et les haies
pour agrandir toutes les parcelles.
-Il y avait
les flics ? -Bien sûr.
Quand les paysans se rebellaient, l'Etat les appelait.
Et de la même manière, pour pouvoir acheter le matériel,
les paysans s'endettent et pour rembourser leur crédit,
ils doivent produire plus. -On les fait entrer
dans le capitalisme, eux qui étaient hors des marchés. Marx !
-C'est exactement ça.
C'est là que l'agroalimentaire devient un fleuron de notre industrie.
-Je vois plus rien.
-Ah, pardon.
Attends, je me mets là.
Mais tu te rends compte ?
L'exportation de poulet au Moyen-Orient rapporte plus que les armes.
-C'est dingue.
-Les chiffres ont explosé. 14 millions de cochons en Bretagne.
4 fois plus que d'habitants.
-C'est pas drôle. On sait pas quoi faire des déjections.
Elles sont épandues pour faire de l'engrais.
Mais sans haies, les sols sont lessivés. Et où va tout ce lisier ?
-Les rivières ? -Oui, jusqu'à la mer.
De l'engrais pour les algues, qui prolifèrent.
Elles pourrissent et produisent du H2S.
Reconnaître
qu'elles tuent, c'est reconnaître ce système.
Donc, on se tait.
De haut en bas.
-C'est terminé ? -Mmh.
Igor ?
Salut, ça va ?
-Ça va. Dis, tu es sur quoi ?
-Plein de trucs, je termine la dernière chronique.
Je suis sur la mort du joggeur dans la baie d'Hillion.
*-Ouais. -J'ai un témoignage hyper intéressant.
Un ami,
*je pourrais pas… -Inès, je suis désolé.
On doit arrêter les chroniques bretonnes.
-Quoi ?
Il se passe quoi ?
*-Je sors d'une réunion avec la direction.
Tes reportages font trop de remous. Il y a des plaintes.
*-Attends, je comprends pas. Je suis au milieu d'une enquête, là.
Un type est mort. l faut continuer !
-On va passer notre vie à parler des algues vertes.
*On arrête de taper sur l'agriculture, la FNSEA...
-Attends…
On a reçu aucune plainte à la rédaction ?
Qui se plaint à la direction ?
Des gens haut placés ? -Attends.
-Jean-Yves Le Drian ? Le ministère ?
-Arrête ta parano.
Tu as déjà fait 20 épisodes de ces chroniques, c'est énorme.
Hein ?
C'est trop. Même pour toi.
Tu dois te reposer. Tu es crevée.
*Va pas te raconter n'importe quoi.
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Ils arrêtent l'émission.
Plus de chroniques bretonnes.
-Mais quoi, comme ça, d'un coup ?
-Il dit que…
je tape trop sur le système agricole et la FNSEA.
Enfin, je…
C'est ce qu'igor m'a dit.
-Tu peux faire une lettre ouverte ou appeler ton syndicat.
-Pour dire quoi ?
On m'a refusé un papier, ça arrive tous les jours.
-C'est peut-être pas définitif.
Juste au moment où j'étais sur Auffray. Ça me tue.
-Salut, Rolande.
-Ah, salut, ma belle.
Je t'ai préparé ce que tu as demandé. -D'accord, OK.
-J'ai fait un far pour elle. -Trop gentil.
-Ouais.
Elle va mieux ? -Merci. Mmh, comme ça.
-Ouais.
Elle sort pas depuis combien de temps ?
-Bah, un moment. -Mmh.
-Tu mets ça sur la note ? -Bien sûr, t'inquiète pas.
Tu es à vélo ?
-Ouais. -Bon.
-Merci beaucoup. -Ouais.
Judith ?
Tu lui diras que depuis qu'il y a plus ses chroniques,
j'écoute plus la radio.
-Mmh, je lui dirai.
-Il y a un truc qui me turlupine.
Quand Inès, elle travaillait dans ma cuisine, eh ben…
j'avais des coupures de wifi, mon ordinateur fonctionnait plus.
Même mon téléphone, c'était bizarre.
Eh ben, depuis qu'elle vient plus, impeccable.
-Ça va, ma grande ?
-Et toi ?
-Tu lui en as parlé ? -Je préfère que ce soit toi.
-Tu sais, Inès…
J'ai mal au dos, je…
J'arrive plus à tout faire avec mes chèvres.
J'aurais besoin de quelqu'un.
Judith dit que tu adores les bêtes et que ton père était véto.
Comme on dit, tu as vachement le profil.
-Le profil ?
-Pour m'aider avec les bêtes.
C'est super fatigant. Faut se lever tôt,
les traire deux fois par jour, faut les soigner, c'est dur.
Mais t'aimes bien faire des choses difficiles.
En plus, tu seras logée dans la bergerie,
et très mal payée.
Pourquoi tu refuserais ?
-Mais toi, tu seras toute seule.
-Toute seule ?
Avec Polly, jamais !
Musique douce
-On en a pas reçu. Il y a que les sables.
-Elles sont bien ? -Très bien.
-OK.
-Tu as Saint-Brieuc, si tu veux.
-Et du côté de Guingamp ?
-Salut, les filles.
Allez, Paoni.
Vas-y, Panama, vas-y.
Allez, Nora, allez !
Allez, les filles !
-T'as faim ?
-Pas vraiment.
-Mange, c'est dans le contrat avec Judith.
-Ton dos, ça va ?
-Pas vraiment. -Tu vois ?
Laisse-moi rentrer le fourrage. C'est dans le contrat.
-Tu écris quoi dans ton carnet ?
Si tu veux bien me dire. -Rien, un petit truc.
Musique douce
"Chère Rosy Auffray.
"Je m'appelle Inès Léraud.
"Je suis journaliste d'investigation.
"Je sais que vous ne souhaitez pas parler à la presse.
"Mais plusieurs mois se sont écoulés, et je tente ma chance.
"Depuis quelques années,
"J'enquête sur les conséquences environnementales de l'agriculture.
"Mon travail ne doit pas diviser les habitants.
"Ni aiguiser les conflits entre agriculteurs et écologistes.
"Ce long travail m'a amenée à réunir des éléments sur la mort de votre mari.
Il serait important, je pense, de vous montrer mes découvertes.
"Je me déplacerai à votre convenance.
"Je m'engage à ne rien diffuser de notre discussion.
“En espérant que vous accepterez cet échange,
"je vous laisse mon numéro.
"Inès.”
Alors, mon Polly, alors ?
Oh, là, là !
Alors ?
Tu m'as manqué.
-J'espère bien.
-Aussi, j'ai eu Rosy Auffray.
Elle est d'accord pour me voir.
-C'est pas vrai ! -Oui.
Je dois faire le clair dans mes podcasts et mes documents.
Ça doit être bien présenté.
-Mais c'est génial ! -Oui !
Roh.
Merci, Jean-Yves.
Merci. -Tu l'as déjà dit.
-Bah oui.
Mmh.
-Merci. Merci.
-Oui, bon.
Ça va, maintenant.
C'est avec les chèvres que ce sera dur.
Je leur ai pas dit qu'elle partait.
Je sais pas comment elles le prendront.
-Su fratelli pugnamo da forti
Contro i vili tiranni borghesi
Ma come fece Caserio e compagni
-Inès, bonjour.
-Bonjour. -Entrez.
Entrez, je vous en prie.
Mes enfants. -Bonjour.
-BONJOUR. -Je suis Inès.
-Yann. Il est aussi grand que son père.
-Anne-Sophie. -Bonjour.
-Morgane. -Inès, enchantée.
-Ben, asseyez-vous.
-Merci de me recevoir.
Je l'ai dit, je travaille sur les algues depuis un moment.
Je sais pas si vous savez,
mais il y a déjà eu plusieurs morts probables.
Un joggeur, il y a 20 ans.
Un transporteur d'algues.
Vous connaissez peut-être Thierry Morfoisse.
-Ouais, on en a entendu parler.
Aucune preuve.
-Les corps sont enterrés avant analyse.
Disons que c'est de la destruction de preuves un peu systématique.
Ça a été le cas avec votre père.
-On veut bien vous écouter.
On se sent manipulés par tout le monde.
Il y a Ollivro
pour vendre ses livres.
-Il y a aussi ceux
qui insultent sa mémoire sur les réseaux.
Il aurait pas dû courir là-bas, c'est sa faute."
C'est dégueulasse.
-On ignorait qu'il y avait
des algues vertes.
Ça se voit pas dans l'estuaire.
-De toute façon,
c'est trop tard, on saura jamais.
Je pense qu'il vaut mieux oublier au plus vite.
-Ou bien on travaille ensemble.
Pour que ça n'arrive plus.
Pourquoi aucun panneau indique que le lieu est dangereux ?
Je vous montre un document interne de la préfecture.
Il dit que l'estuaire est
aussi dangereux qu'un champ de mines, à cause du H2S.
Le document
date de deux ans avant l'accident.
Il a pas été publié.
J'ai aussi compilé les entretiens
que j'ai faits sur le sujet.
L'histoire des algues vertes depuis les années 1970.
Peut-être
que ça vous éclairera sur le sujet.
-OK.
-Merci de m'avoir écoutée.
-Je vais vous raccompagner.
-Ça va, vous embêtez pas.
-Oh, ça s'est levé.
Ça fait longtemps que vous êtes là ? -Deux ans.
Mais j'ai pas fini.
-Pourquoi vous faites ça ?
-Ma mère a été intoxiquée aux métaux lourds.
À cause de ses plombages qui contenaient du mercure, un produit polluant
très dangereux.
Quand elle se plaignait, personne la prenait au sérieux.
On disait que c'était dans sa tête.
Alors qu'en fait, elle était contaminée.
Ça a été ma Tre enquête.
-Ça a donné quelque chose ?
-On l'a crue. Elle a trouvé un médecin.
Elle est guérie.
Je vous dis au revoir. -Oui.
Au revoir.
Inès ?
Il y aune chose.
Un gendarme est venu nous voir.
Mais…
en fait, pour lui…
l'enquête de la gendarmerie, elle a pas été
bien aboutie.
À l'époque,
j'ai pas osé…
-Vous avez son nom ?
-Charrier.
Gendarmerie d'Yffiniac.
-Merci.
-Bonjour, Mme Léraud.
-Bonjour.
Merci de me rencontrer.
Voilà, je suis journaliste, et donc… -Oui,
je sais tout ça.
-Ah, OK.
J'ai rencontré les Auffray.
Vous leur avez dit
que l'enquête était pas aboutie,
je me… -Attendez, jJ'ai pas exactement dit ça.
-Ah bon ?
-Je sais pas, c'est pas ce que je voulais dire.
-Je vous précise
que je sais parfaitement protéger mes sources.
Si je pouvais avoir le rapport de gendarmerie…
-Je suis pas habilité à porter un rapport à votre connaissance.
-Écoutez…
Si vraiment, vous pensez que ce rapport
a été mal mené,
laissez-le là, allez boire un café.
Je le photographie.
Enfin, non, je le consulte, je regarde, et puis voilà.
Rien pourra jamais prouver… -C'est non.
On a fini ?
-L'enquête continue, non ?
-Les autorités
décident si une enquête continue ou pas.
Je vous raccompagne ?
Par ici.
Je vous conseille pas d'insister.
-Salut, Morgane.
C'est Inès. *-Salut. J'ai essayé de te joindre
plusieurs fois en apprenant
ton renvoi. Tu répondais pas.
*-Pardon, je parlais plus à personne.
*-Il y a eu des pressions sur ta radio ? -J'en suis sûre.
Je l'ai un peu mal vécu, mais bon.
J'avance. Dis-moi, j'ai vu la famille Auffray.
-Ouais. *-Rosy m'a suggéré
*que l'enquête avait été étouffée.
J'essaie d'avoir le rapport de gendarmerie, mais je galère.
Tu connais personne à Yffiniac ?
*Allô ?
*Tu m'entends ?
-Oh, putain, c'est pas vrai !
*-Allô ?
-On m'a dit de venir à la rivière.
*Elle est rouge, pleine de sang des abattoirs.
Euh…
Je dois aller voir les Eau et Rivières.
Je te laisse, mais fais attention à toi, OK ?
*-OK.
Salut, merci.
Putain, fait chier !
Maman, ça va ?
*-Moi, ça va, et toi ?
-Ça va, pourquoi ?
*-Ca va te paraître bête, mais je suis avec ma Voisine.
*Elle a voulu voir ta page Wikipédia.
*Alors, on a regardé et ils annoncent que tu es morte.
*Et même que tu as été tuée.
-Ben… non, je suis pas morte.
*-Oui, je sais bien.
-Je sais pas, ça doit être du piratage.
On va rectifier ça, d'accord ?
*-Ca m'a fait bizarre, alors, j'ai eu envie d'entendre ta voix.
*Bon, ben, je t'embrasse.
-Je tl'embrasse aussi.
T'inquiète pas !
*-D'accord, je m'inquiète pas.
*-Je suis allé dans une ferme chercher des piquets.
*Là, je vois des hommes en blanc sortir en scaphandre.
*"C'est une station expérimentale ?"
*"Non, un élevage de dindes reproductrices."
“Alors, là ! Le ciel m'est tombé sur la tête.
Musique mystérieuse
*-C'est bien le portable de Rosy Auffray.
*Laissez-moi un message après le bip, merci.
-Bonsoir, Rosy.
Une date a été fixée pour le procès dans l'affaire Morfoisse.
L'avocat qui s'en occupe est Me Robien.
Je le connais.
Ce serait intéressant que vous veniez à l'audience.
À très bientôt. Merci, Rosy.
*-Un joggeur est mort dans l'Ouessant.
*L'Ouessant.
*On sait que cette rivière est malade.
*Puisqu'il y a, en 2011,
*36 sangliers, un blaireau et deux ragondins qui sont morts.
*Donc, c'est une zone dangereuse.
*Tout de suite, nous…
-L'hydrogène sulfuré, H2S, est l'un des gaz les plus dangereux du monde.
Les égoutiers de Paris, exposés à ce gaz dans leur travail,
sont tous équipés de détecteurs H2S
depuis 2010. Contrairement aux ouvriers
du ramassage des algues vertes.
Cet après-midi-là…
Thierry fait trois transports.
Il va charrier des tonnes d'algues en putréfaction,
dégageant du H2S sans aucune protection.
Il remplace son collègue
qui a fait un malaise.
M. Morfoisse
décède à 15h10, dans son camion, pendant ses heures de travail.
Et on ne parlerait pas
d'accident du travail ?
Sa famille n'aurait droit à aucune indemnité ?
Son employeur qui n'a rien fait
pour le protéger ne serait pas condamné
et continuerait ses pratiques délétères ?
-C'est normal d'attendre trois mois ?
-C'est le délai habituel pour la procédure.
-Vous êtes victimes des algues vertes.
C'est important de mutualiser les luttes.
Je reviens.
Maître, pardon de vous déranger.
Voici la famille de Jean-René Auffray. -Oui.
Bonjour. -Voici Rosy.
-Bonjour.
-Inès m'a parlé de vous. Expliquez-moi.
-Euh, en fait, mon mari est décédé…
-Comment ça va ?
Ça a été, non ? -Oui.
-La plaidoirie était bien. -Oui.
Bravo !
Bravo, c'est beaucoup
grâce à toi.
-Putain, je te jure, j'en avais les larmes aux yeux.
-On a franchi une étape. Il y en a encore d'autres.
-Je vais demander au vice-président, devenu député,
s'il peut témoigner.
-Super. -Ça aurait du poids ?
-Du poids ? C'est évident, c'est du lourd !
Il faut rien lâcher.
-Bonjour. -Vous allez bien ?
-Et vous ? -J'ai pas beaucoup de temps.
-Oui. -Je tenais à répondre.
-Vous avez suivi le procès Morfoisse ?
-Oui. Ça se passe plutôt bien.
-Oui. Vous avez jamais été entendu.
-Non. La justice agit, c'est le principal.
-Voilà, justement. Je me demandais…
S'il y avait un nouveau procès, vous viendriez témoigner ?
-Vous savez, votre interview m'a été beaucoup reprochée.
Certains collègues disent que je parle trop.
Un procès, vous n'y pensez pas.
-Si, J'y pense.
Ça aurait du poids. -Je crois que vous comprenez pas, Inès.
Vous aimez la Bretagne ?
-Bah oui, bien sûr, et vous ?
-Évidemment.
J'y habite, je me bats pour elle, ici, à Paris
et jusqu'à Bruxelles.
Elle mérite un peu mieux que les procès qu'on lui fait.
Au revoir.
-J'ai du réseau, tu le crois ?
-Ah ouais ?
-Un paysage de la Bretagne avant le remembrement.
-Ah ! -Lucien Pouëdras l'a fait de mémoire.
-Ah, c'est beau. -Trop beau.
-Enfin, c'est beau encore maintenant.
Je crois que je suis amoureuse.
-Bah, moi aussi.
-Je suis sérieuse, je tombe amoureuse de la Bretagne.
-Ouais, je comprends.
J'aimerais bien vivre ici.
Définitivement, je veux dire.
Je peux te lire un truc ? -Mmh.
Tu écris beaucoup en ce moment ?
-2000 pages.
Je te lis que le début. -OK.
-"Chaque fois que je quitte ce lieu, une terrible nostalgie me prend.
"Je suis tombée amoureuse de l'hiver breton,
"je ne suis plus la même.
"J'ai trouvé ici une part de moi que j'avais toujours cherchée.
"J'ai trouvé ici une forme de vie
"profondément mêlée aux arbres, au ciel, au temps.
"Toi et l'hiver breton ont suffi à ma quête."
-Oh, oui !
Eh oui ! Eh oui !
On va où ? On va où ?
-On a crevé ?
-Non, non.
-Allez, viens !
-Ah.
C'est Rosy.
-Ça avance ? -Pas trop. On doit se voir.
-Elle a vu Robien ?
-Allô, Rosy ?
Bonsoir.
-Bonsoir.
-Vous allez bien ?
-Ça va, oui, merci.
Vous vouliez me voir ?
-Oui, je…
Je me demandais si vous aviez vu Me Robien.
-Ça remue beaucoup de choses.
-Je comprends.
-J'en veux parfois à Jean-René d'être allé courir là-bas.
Vous pouvez pas savoir.
-C'est pas à vous qu'il faut en vouloir.
C'est pour ça que je demande, pour l'avocat.
Parce que…
dans six mois, il y aura prescription.
On pourra plus faire de procès.
-Venez, on marche un peu.
C'est là qu'habite Jaouen.
Celui qui était avec le maire.
Il est éleveur de porcs, un de nos meilleurs amis.
Et là,
c'est là qu'on déjeune souvent avec le maire,
le dimanche.
Il habite là-bas.
Il nous a aidés à trouver notre maison.
Et Maëlle, la première adjointe,
elle est à l'angle.
C'est une très bonne amie.
Elle travaille à la plus grosse coopérative de porc.
Ici, chaque famille a quelqu'un dans l'agro.
Personne ose critiquer
pour pas créer des ennuis à une sœur,
un frère, un parent ou un ami.
Le risque, c'est de finir tout seul.
Moi, j'ai déjà perdu mon mari.
Je vous raccompagne ?
Vous allez faire quoi ? Vous avez plus vos émissions.
-Bah, peut-être un livre ou une BD.
Je vais bientôt à Bruxelles pour un débat sur l'agriculture.
Le député y sera, je le lâche pas.
-Inès !
-Morgan, ça va ?
-Ouais. -Il se passe quoi ?
-Ta copine m'a dit où tu étais.
Je pouvais pas t'en parler au téléphone. Tiens.
-C'est quoi ?
-Le rapport de gendarmerie sur Auffray.
-Quoi ?
Comment.… -Tu veux pas savoir, tu l'as.
Tu vas où ?
-Bruxelles, la Commission. Pour attraper le député.
-Ah ouais ? -Mmh.
-Tu feras des photos du joli bâtiment ? -Promis.
Merci.
-Salut. -Salut.
*-Prenez garde à la fermeture des portes.
-Pardon. *-Attention au départ.
(-Pardon, excusez-moi. Madame, pardon.)
(Merci.)
Allô, Rosy ?
Vous m'entendez ? C'est Inès.
-Oui, oui.
Je vous entends mal.
-Oui, je suis dans le TGV.
Je vous appelle car j'ai lu le rapport de gendarmerie.
Celui que Charrier trouvait pas abouti.
*-Comment vous avez eu ce rapport ?
-Je vous expliquerai.
Toujours est-il que dans ce rapport, il y a le témoignage d'un pompier.
Euh, il est important car il parle de la position du corps.
La conclusion disait que Jean-René était enlisé dans la vase.
*Or le témoignage du pompier est formel.
*C'est très clair. Jean-René n'était pas enlisé,
*mais allongé de tout son long, comme vous disiez.
-Ah oui ?
-Les autorités auraient menti.
Travesti la vérité.
Allô, Rosy ?
*Vous m'entendez ?
-Oui, j'ai tout entendu.
-C'est important, ça change beaucoup de choses.
*Donc je voulais vous en parler.
-Je comprends.
*-Je rentre à l'hôtel.
Je scanne le document et je vous l'envoie.
De votre côté, ce serait super si vous pouviez.…
Allô ?
Allô ?
*Allô ? Rosy...
*Allô ?
Oui, allô ?
*-Bonjour, je suis l'assistante du député.
-Merci de rappeler.
*-Désolée, ça va pas être possible, demain.
-D'accord. *-Je cherche un créneau
pour après-demain, mais…
-Ce serait formidable,
je suis à Bruxelles, je suis à disposition.
*-J'entends bien, je vous tiens au courant.
-J'attends votre appel. *-D'accord.
-Au revoir. *Au revoir.
- Un pourcentage, les chiffres,
ça évoque rien.
-Vous aurez ça ce soir. -Vous témoigneriez pour la vérité ?
-Non, je ne témoignerai pas.
-J'aurais essayé. Vous venez défendre l'agriculture bretonne ?
-Je dirais de cette agriculture que si on discrédite trop son modèle,
d'autres produiront ses produits à sa place.
-Combien d'agricultures vivrières vertueuses on a détruites
pour exporter nos porcs en Asie et nos poulets en Afrique ?
-Mais nous sommes en guerre, madame Léraud.
Une vraie guerre économique.
-Admettons, on peut polluer à tout va car on est en guerre.
Dans ce cas,
pourquoi on considère pas les morts des algues vertes
comme des victimes de guerre ?
À ce titre,
ils auraient droit à des reconnaissances et à des indemnisations.
-Cette guerre ne dit pas son nom.
-Pardon, on doit y aller.
-On en a pour ?
-Au revoir.
-On change
de discours pour…
-À la prochaine commission,
on mettra ça sur la table.
-Faut en parler de toute façon.
-Mais vous lâchez jamais, vous.
L'interview est terminée.
-Oui, je sais.
Minamata, vous vous souvenez ?
-Euh, oui, c'est… au Japon.
Le scandale des pêcheurs intoxiqués au mercure dans les années 1960.
-Au procès, il s'était passé un truc très important.
Les familles avaient demandé à parler aux dirigeants des usines en face.
Elles leur racontaient ce qu'elles avaient vécu.
Les images étaient fortes.
Les responsables étaient face aux conséquences.
Ce moment a existé et il a été public.
Je sais
que des associations de victimes des algues et des pesticides
ont voulu un rendez-vous au conseil.
Elles ont jamais été reçues.
Les industriels, eux, ont portes ouvertes.
Soyez vigilant, un jour ou l'autre,
vous les aurez face à face, les victimes de votre guerre.
-Mais Inès, comprenez, je ne dirige pas une usine.
Je suis un élu de la République.
Et à ce titre, je me dois de gérer des intérêts contradictoires.
Pour être honnête,
je suis pas toujours fier des décisions que je dois prendre,
mais ça fait partie de ma mission. C'est ingrat et je l'assume.
Au revoir.
-Vous dirigez pas
une entreprise mais le conseil, qui est actionnaire
de plusieurs entreprises d'agroalimentaire !
Quelqu'un finira par porter plainte.
Et ce jour-là, vous devrez en répondre !
*-Bonjour, Inès, c'est Rosy.
*J'ai essayé de vous joindre plusieurs fois.
*Je voulais vous parler.
*Vous devriez regarder France 3 Bretagne. Voilà.
*Merci, à bientôt.
*-Allô ? -Oui, allô, Judith ?
*-Oui. -Tu m'entends ?
*-Oui. Ça va, à Bruxelles ?
-Oui.
Dis-Moi, je me demandais.
Rosy m'a laissé un message. Je dois regarder France 3 Bretagne.
J'ai rien ici. Tu peux attraper ça ?
Un replay sur Rosy Auffray. *-Mets-toi en vidéo.
-D'accord.
*-Tu es en vidéo ? -Ouais.
*-Alors, attends.
-Tu y arrives ?
*-Non, attends.
*Là, ça s'allume pas.
-Ça marche pas ?
*-Attends, ça marche pas. Ah, fait chier.
-Tu captes ? *-Ah, si, ça arrive.
*Alors, replay.
*Voilà, tu l'as, là ?
*-Précisez votre démarche.
*-Ma démarche est simple.
*On a décidé de faire jurisprudence, comme on dit.
*Pour que
*ça n'arrive plus jamais.
*C'est pour ça que j'ai décidé, avec Me Robien,
“*de porter plainte et de faire un recours.
*-Auprès de quelles autorités ?
*Eh bien…
*la commune d'Hillion.
*La communauté d'agglomération des Côtes-d'Armor.
*Et l'État. Ceux censés prévenir le risque sanitaire des algues.
*Vous savez.…
*quand mon mari est décédé,
“J'étais sous le choc.
*Et j'ai refusé l'autopsie.
*J'ai eu tort.
*Et... je m'en suis voulu.
*Et puis, après coup,
“après réflexion,
*c'est pas à moi que je dois en vouloir.
*-Vous vous lancez dans la bataille ? *-Ouais.
*On se doute que ça va être difficile.
*Que ça va être même sûrement long.
*Mais on va le faire.
*-Merci, madame Auffray.
*-Elle est incroyable, Rosy.
-Incroyable. *-C'est énorme.
*C'est beaucoup grâce à toi. Tu rentres ?
-Demain.
*-À demain. Tu me manques.
-À demain, mon amour.
Musique triste
-HALTE AUX MARÉES VERTES !
HALTES AUX MARÉES VERTES !
HALTE AUX MARÉES VERTES !
-Pourquoi témoigner ? Qu'avez-vous à dire ?
-C'est la 1re accusation des institutions
pour les algues.
C'est important d'établir des vérités et responsabilités.
-Merci, merci beaucoup.
-On est avec toi.
-Merci.
-Végétarisme !
-C'est de l'acharnement ! On nourrit la France.
-Laissez-nous travailler !
-Pensez à nos jeunes !
-Vous avez quoi contre la Bretagne ”
-SU FRATELLI PUGNAMO DA FORTI
CONTRO l VILI TIRANNI BORGHES!
MA COME FECE CASERIO E COMPAGNI
CHE LA MORTE L'ANDIEDE A INCONTRÀ
NO VOGLIAMO PIU SERVI E PADRONI
L'EGUAGLIANZA SOCIALE VOGLIAMO
MA QUELLE TERRE CHE NOI LAVORIAMO
A NOI TUTTI LE SPESE CI FA
LA MIA TESTA SCHIACCIATELA PURE
DISSE CASEARIO AGLI INQUISISI SUOI
MA L'ANARCHIA E PIU FORTE DEI TUOI
PRESTO PRESTO SCHIACCIARVI DOVRÀ
Musique intrigante
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