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Votre passeport s'il vous plaît.
Combien de temps restez-vous au Japon ?
Six jours.
Quelle est la raison de votre voyage ?
La réédition de mon premier livre.
Vous êtes écrivaine ?
Oui et non.
Vous avez une preuve ?
- Une preuve ? - Oui, une preuve.
Bienvenue au Japon, Sidonie San.
Non, je suis votre éditeur.
Je suis Kenzo Mizoguchi.
La chambre n'est pas prête. Ils sont désolés.
Il ne faut pas vous courber, Sidonie San.
Puis-je vous proposer un thé ?
Pas du tout.
Mizoguchi est un nom assez répandu au Japon.
Cet après-midi, nous commençons les interviews,
et nous visitons un temple.
Demain vous aurez plus de temps.
Vous ne serez jamais seule, Sidonie San.
Non. Je serai toujours avec vous.
Personne ne peut ouvrir les fenêtres. Pour des raisons de sécurité.
Sécurité ?
Oui. Prévention des accidents.
Merci.
Je vous dis que la fenêtre est ouverte.
Vous voulez venir voir par vous-même ?
C'est impossible. Je vous envoie le réparateur.
Les Européens se parfument, surtout les femmes.
Pas les Japonaises.
Non, pas du tout.
J'aime beaucoup le parfum des femmes occidentales.
Ça me rappelle mes études en France.
Entre autres, oui.
J'étudiais la littérature française pendant trois ans.
Je vivais à la Motte-Piquet.
Oui.
Laissez-moi vous présenter Noriko Tamaguchi
qui sera votre interprète aujourd'hui.
Enchantée, très honorée de faire votre connaissance.
Je vous admire vraiment beaucoup.
J'ai lu tous vos livres.
J'ai même vu votre pièce La femme de papier,
d'abord à Paris et puis à New York.
Oui, peut-être.
Pourquoi avez-vous choisi de raconter cette histoire en particulier ?
Diriez-vous qu'écrire guérit ?
J'ai lu que vous ne vouliez plus parler de vos livres.
Alors pourquoi avez-vous accepté aujourd'hui de venir
pour la réédition de cette Ombre portée au Japon ?
À Kyoto, il y en a partout.
Je ne voulais pas vous réveiller, vous aviez l'air si fatiguée.
Ma femme me dit aussi qu'elles sont spéciales.
Marque de fabrique ? Je ne comprends pas.
Mais je ne suis pas un vêtement, je suis un homme.
Madame ? Vous cherchez votre valise ?
Non, je cherche mon mari.
Je m'excuse,
j'ai un peu bu ce soir.
Nous aimons boire le whisky, sans glace.
C'est ma femme.
Vous savez, Sidonie San,
pourquoi ça n'a jamais été avec ma femme ?
Parce que je suis absent et ennuyeux.
Et vous savez pourquoi, Sidonie San ?
Oui et quand nous sommes ensemble,
nous nous parlons à peine.
Ça fait longtemps que nous n'avons rien à nous dire.
Rien.
Zéro.
Écoutez, c'est sous mes yeux, là :
ma fenêtre est à nouveau ouverte et mon plateau repas est tout mangé.
Je ne comprends pas.
Qui a mangé votre plateau repas ?
Ben je ne sais pas justement !
Comment vit-on une telle célébrité si jeune ?
Sidonie San, vous avez besoin de quelque chose ?
Ce sont les gâteaux spéciaux que l'on mange à la pleine lune.
Oui, très important.
Votre livre m'a donné la force
de vivre après la mort de toute ma famille
et de quitter mon mari,
qui voulait rester vivre près de Fukushima.
Je suis partie pour m'installer avec ma fille,
en zone plus sûre.
Nous sommes séparés.
C'est une séparation climatique.
Vous avez toujours eu envie d'écrire ?
Vous dites tout, Sidonie San.
Nous n'avons pas l'habitude.
Au Japon,
nous gardons nos sentiments pour nous.
Oui.
Mais nous étions seuls.
Si elles vous plaisent, c'est ce qui compte.
Ne pleurez pas, s'il vous plaît, Sidonie San.
Pourquoi vous n'écrivez plus, Sidonie San ?
Mais vous avez essayé ensuite ?
Comment est mort votre mari ?
Vous êtes vivante, Sidonie San,
vous devez l'accepter.
Vous n'avez pas le choix.
Vous avez des enfants ?
Je n'en ai pas et n'en souhaite pas.
Je trouve le monde absurde.
Vos mots sont comme un écho secret à mon histoire.
La famille de mon père est morte à Hiroshima.
Seul mon père a survécu car ce jour-là,
il était parti voir un ami dans une autre ville.
Plus tard, mon frère et sa femme vivaient à Kobe.
Je venais juste de quitter Kobe
lorsqu'a eu lieu le tremblement de terre
qui les a tués...
Comme une histoire
qui recommence sans cesse...
C'est la tombe de Junichirô Tanizaki et de sa femme.
"Rien"
et "silence".
J'ai entendu dire que c'était à cause des tremblements de terre,
que c'était plus simple pour réparer.
Très rarement à Kyoto.
Mariko San, pouvez-vous venir,
il y a un problème avec la dame occidentale.
Mariko San, dépêchez-vous s'il vous plait.
Je ne comprends pas ce qu'elle dit ça n'a pas l'air d'aller.
Mais qu'est-ce qu'elle fait ?
- Mais qu'est-ce qu'on va faire ? - Il faut prévenir Monsieur Mizoguchi.
Très bonne idée !
Vous voulez dire son fantôme.
Au Japon, ils vivent partout autour de nous.
S'il est là, c'est que vous avez encore des choses à vous dire.
Je ne sais pas, c'est pas sûr Sidonie San.
Rien.
Rien dans les toilettes non plus.
N'hésitez pas à m'appeler si ça ne va pas.
Mais maintenant, s'il vous plait, dormez, Sidonie San.
Ça va, Sidonie San ?
Tout va bien ?
Le taxi nous attend en bas.
Vous l'avez revu ?
Bien sûr, je vous l'ai dit :
les fantômes vivent partout autour de nous.
Je suis content de vous voir.
Sidonie San, tout va bien ?
On mange d'abord le gâteau et ensuite on boit le thé.
Oui.
On les mange aujourd'hui à la lune la plus pleine et lumineuse.
Dans certaines familles, comme celle de mon père,
c'était un moment de rassemblement.
On se réunissait pour la célébrer ensemble.
Ma femme n'aimait pas ma famille.
Elle s'est installée chez sa sœur.
C'est peut-être mieux.
Nous vivions dans les faux-semblants.
Comment l'avez-vous connu ?
Un coup de foudre ?
C'est rare.
Mon père seulement.
Il est retourné vivre à Hiroshima.
Il vit avec eux.
Il vit avec sa famille, les disparus.
Tous les matins, mon père leur parle et les nourrit.
Non.
Mon père leur offre un repas et ensuite c'est lui qui le mange.
Je pense qu'il a beaucoup de chagrin.
Il préfère vivre dans le passé.
Nous avons tous une relation
plus ou moins directe avec les disparus.
Certains les voient, d'autres les sentent.
Le monde visible et invisible coexistent.
C'est comme ça pour nous les Japonais.
Les fantômes nous aident à vivre.
C'est mon plaisir.
Vous voudrez dîner ce soir ?
La 219 !
La porte suivante.
Je vais vous expliquer le fonctionnement de la chambre.
Comment allumer la lumière.
- Vous comprenez ? - Oui.
Je vais vous montrer où sont les lumières dans la salle de bain
car elles peuvent être difficiles à trouver.
J'ouvre l'eau pour vous montrer.
Vous allez bien ?
Désolée, je n'ai pas tout compris.
Je vais vous remontrer comment faire.
C'est très simple vous verrez.
Tout va bien ?
Oui, parfaitement. J'ai juste un peu chaud.
La climatisation est dans l'entrée.
J'espère que vous passerez un bon séjour.
Merci beaucoup.
Non, je n'en ai pas.
Sinon que j'aurais aimé que la vie soit moins brusque.
Moi aussi.
C'est peut-être arrivé.
Nous avons toujours été les champions de l'imitation.
C'est pour se protéger du soleil.
Vous n'avez qu'une boucle d'oreille.
J'aime votre main.
Une main d'écrivaine.
C'est là alors ?
Il ne faut pas vous croire un seul esprit,
vous êtes aussi une femme comme une autre.
Moi, je ne rêve jamais.
C'est votre volonté de le voir.
Ça ne dépend que de vous, Sidonie San.
Nous y reviendrons un jour.
Ça va ?
"Tu es une écrivaine qui n'écrit pas."
Je vais vous laisser vous reposer.
Vous devez être attendue.
S'il vous plait, je vous laisse ma valise,
j'ai besoin de prendre l'air. Merci.
Ça fait des années.
Au Japon on ne dit pas ça.
On le fait, c'est tout.
Tu es belle,
tes yeux sont grands.
Je n'en ai jamais vu de si grands.
C'est pour mieux regarder le monde ?
qu'ils sont si grands.
Et pourtant, nous nous sommes vus.
Pour nous c'est très impoli
de regarder dans les yeux
une femme que l'on ne connait pas.
Non, je te (re)connais.
Alors, bonjour.
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