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QUELQUE PART EN AMÉRIQUE DU SUD
QUELQUE PART DANS LES ANNÉES 80
ÉPISODE 3
l'univers est dans la nuit. Nerval
Alors...
Nous avons 5 agents secrets au beau milieu d'une mission.
Le plan était simple.
Entrer dans une maison pleine de gardes
sans être vues ni entendues
et emmener un type qu'ils y avaient enfermé.
L'idée était que 4 d'entre elles entrent.
La 5e attendrait sur une route proche
avec le véhicule, surveillant qu'il n'arrive rien.
A un moment, à une heure précise,
celles à l'intérieur et celle à l'extérieur devaient communiquer.
Le code était 3 coups de feu en l'air.
Si celles à l'intérieur ne tiraient pas 3 fois,
l'autre devait les laisser et disparaître.
Si l'autre ne répondait pas par 3 coups de feu
ou si elle en tirait moins,
c'est que quelque chose avait mal tourné.
L'agent 50, plus ou moins responsable de l'opération,
pensa :
"Combien y a-t-il de traîtres ?
"Une seule.
"Sinon nous serions toutes mortes.
"La Colombienne a parlé la première.
"Ce n'est pas elle. La muette non plus.
"Moi non plus.
"C'est la grande ou la petite.
"La grande
"ou la petite."
OPÉRATION HERCULE
"Ça ne change rien", pensa l'agent 50.
"Ils nous tueront de toute façon. Il n'y a rien à faire.
"Il faut que je réfléchisse.
"Pour l'instant, il faut partir d'ici."
"Il nous a trahies", pensa l'agent 50.
Le maudit squelette nous a trahies.
Et le maudit squelette,
c'était Casterman.
Casterman,.
Le chef des espions, leur chef.
Celui-là même qui les avait envoyées là.
Voilà, celui qui les avait envoyées là
les avait envoyées pour les tuer.
C'était un piège.
Tout cela n'était qu'un piège et elles étaient tombées dedans.
L'agent 50 avait raison. Casterman avait gagné.
A un moment de la journée ou de la nuit,
ou au mieux le lendemain,
il allait les trouver et il allait les tuer.
Toutes. Il n'y avait rien à faire.
À BRUXELLES
DEUX SEMAINES PLUS TÔT
L'HOMME TRISTE
Voilà comment c'était.
C'était l'époque des espions.
Chacun avait ses espions.
Parfois, les espions devaient tuer ceux des autres,
et parfois, quand les choses tournaient mal,
eux-mêmes tuaient leurs propres espions.
Mais il y avait quelques espions qu'ils ne pouvaient tuer eux-mêmes.
Alors ils faisaient appel à lui.
Et il surgissait de nulle part,
comme une sorte d'ange,
comme un sauveur sorti d'on ne sait où pour les protéger.
Et tout le monde le croyait.
Il les traitait bien.
Il leur donnait à manger, des passeports,
un endroit où vivre, de l'argent.
Il leur disait qu'ils travailleraient pour lui
et que s'ils obéissaient, tout continuerait ainsi.
Les espions acceptaient toujours
car ils ne pouvaient rien faire d'autre.
Car un espion qui sort du circuit est un naufragé,
un rebut dont personne ne veut et qui ne sert à rien.
Alors ils disaient oui et faisaient quelques boulots pour lui,
jusqu'à en faire un dont ils ne revenaient pas.
Ils ne manquaient à personne
et personne ne pensait plus jamais à eux.
C'étaient les dernières années du 20e siècle, l'époque des espions,
les dernières années de l'époque des espions.
C'était une triste époque,
et il l'était aussi,
triste.
Un pauvre squelette parcourant le monde,
s'occupant de pauvres diables qui avaient un jour été utiles,
effaçant leurs traces,
les faisant cesser d'exister complètement.
Il était maigre, taciturne, silencieux,
effacé comme une ombre,
incapable de donner ou de susciter de l'affection.
"L'homme qui ne rit jamais." Ainsi le surnommait-on.
L'homme que personne n'avait vu rire.
Rire, se fâcher ou exprimer une quelconque émotion.
Mais surtout rire.
"L'homme qui ne rit jamais."
Toujours seul.
Toujours à fumer sa pipe, le regard perdu,
une main cachée, se touchant la poitrine, l'estomac
ou un autre endroit du corps, comme s'il avait mal.
Comme s'il avait toujours mal.
C'est tout. C'était le fameux Casterman.
Ni un assassin, ni un secret agent, ni un bureaucrate.
Ni même quelqu'un de méchant.
Il avait ordonné la mort de nos 4 filles,
mais il y en avait eu d'autres avant et il y en aurait d'autres après.
Et cela continuerait
jusqu'à ce que quelqu'un l'élimine, lui.
Fin de l'histoire. Et fin de Casterman.
Comme ces jours gris insipides qui passent sans qu'on s'en aperçoive,
se fondent rapidement avec les autres,
sont bientôt oubliés
et ne laissent ni trace, ni marque, ni signe.
Ainsi était Casterman.
Comme ces jours.
EN AMÉRIQUE DU SUD 10 H
Bon, tête de nœud,
t'as perdu.
Finissons-en.
Allez, ducon, crache le morceau.
Me fais pas perdre mon temps.
Je vous l'ai dit, je sais rien. Je sais la même chose que vous,
je sais pas ce que vous voulez que je vous dise.
Ils m'ont dit de me procurer un fourgon.
Pauv' chéri...
Continue, connard.
C'est tout. Ils m'ont pas dit pourquoi ni rien.
Et je vous ai amené le fourgon. C'est tout ce que je sais.
Et la voiture ?
L'autre voiture.
- L'autre voiture, ducon. - Quelle voiture ?
Bon, que ce soit clair.
Si tu réponds pas à ma question,
je t'explose la tronche.
D'accord, d'accord, la voiture, oui.
Ils m'ont dit de trouver une autre voiture.
Une autre voiture.
Un étranger est venu la chercher.
Un ?
Un ou deux ?
Alors ?
C'était un ou deux ?
Qu'est-ce que tu racontes ? Décide-toi, connard.
Deux.
Alors ne dis pas "un". Dis "deux".
Passons à la 2e question...
Bon, écoute-moi bien.
Tu l'as entendue.
Elle est furieuse contre toi, et moi aussi, connard.
On en a marre de tuer des gens aujourd'hui.
Tu veux qu'on t'ajoute à la liste des victimes du jour, petit con ?
Tu vois ta jolie petite tête ? Je peux te la truffer de plomb.
Si tu ne veux pas que je truffe de plomb
ta jolie petite tête,
tu sais ce que tu as à faire...
C'est bon.
J'ai compris, pas besoin.
J'aime mieux ça.
Le truc avec vous, c'était ça :
une fois que vous aviez le type,
vous deviez l'emmener en fourgon jusqu'au Salado.
D'accord ?
Là, un bateau devait l'attendre pour l'emmener.
Oui ?
- C'est quoi, ce truc ? - Quoi ?
C'est quoi, ce truc ?
Quel truc ?
Ce truc du Salado, connard.
Le Salado, le fleuve.
C'est un fleuve...
Alors dis "un fleuve".
Sois clair.
Quoi d'autre ? Continue.
Le truc, c'est que...
elles devaient vous attendre. Avant le fleuve, à un croisement.
Et c'est quoi, un croisement ?
Là où les routes se croisent.
Alors dis "un croisement de routes".
Je sais ce que c'est, je suis pas débile, tu sais ?
Bref, elles allaient vous attendre au croisement.
Au croisement de la 20 et de la 36.
C'est 2 routes, d'accord ? C'est le numéro des routes.
Du calme, petit. T'énerve pas.
Quoi d'autre ?
Elles allaient vous attendre cachées au croisement
pour arrêter le fourgon.
Et là, elles devaient sortir pour vous tuer toutes les quatre.
Bon, pour nous tuer toutes les quatre...
Pourquoi tu dis "elles" ?
Pourquoi tu dis "cachées" ?
Qui devait se cacher ?
Ces femmes.
4 femmes, comme vous.
Je les ai pas vues.
Je devais aller les chercher après.
Et où tu devais les emmener ?
Au Salado ?
Non.
Voilà...
Ceux de la Volvo devaient emmener le type au Salado.
Les femmes devaient aller ailleurs, à un aéroclub.
Et y passer la nuit.
Le lendemain matin, un avion devait venir les chercher.
Je devais rester avec elles jusqu'à ce moment-là.
Et c'est quoi, un aéroclub ?
Un aéroclub...
Tu restes bien tranquille, tu bouges pas.
Vous inquiétez pas.
Il a rien à voir avec tout ça, il bosse à la voirie.
- Ce qu'elle veut te dire... - C'est bon.
J'ai compris.
Il dit qu'il a tiré des perdrix.
Et des lièvres ?
Des lièvres aussi.
Il m'a rien dit quand il est passé.
- T'es sûr ? - Oui, il m'a rien dit.
Il est un peu menteur.
Il a tendance à exagérer, mais c'est peut-être vrai.
Il a peut-être pris des perdrix.
C'est sûr, c'est sûr.
Et bon, va savoir si on pourrait pas tirer une viscache...
Ça se pourrait.
Mon Dieu, mariné, c'est délicieux.
Ah oui ? Vous la faites comme ça ?
Marinée ? Mon Dieu !
Je suis le roi de la marinade.
C'est vrai ?
Faut qu'on y aille. Avec cette voiture.
- Oui... - Avec les chiens.
Oui, petit.
On prendra peut-être une perdrix rouge.
Ça me connaît, les perdrix.
- Ah oui ? - Oui.
Le problème, c'est pour les plumer.
Elles ont des petites plumes, alors...
Mais après...
c'est extra.
Mais faut emmener les chiens, on ira pas dans l'eau par ce froid.
On peut les mettre dans le coffre.
L'AUTRE DUEL
Elles roulèrent d'abord sur une petite route déserte,
puis elles en prirent une pleine de trous
qui leur rappela
celles du Laos et du Cambodge pendant la guerre.
Enfin, elles prirent un chemin de terre.
Elles virent des lacs,
des troupeaux de vaches noires paissant au loin,
de très vieilles maisons peintes en rose ou en rouge,
des clôtures de barbelés et des moulins, comme en Australie,
des palmiers bas et solitaires,
des rapaces plus grands qu'un faucon
et plus petits qu'un aigle
des lièvres traverser à toute vitesse,
des portails en bois longs et bas
avec des mots écrits sur des pancartes.
Des mots incompréhensibles.
Elles virent des chiens arriver en aboyant
et les poursuivre avec insistance sur plusieurs mètres,
des pylônes à haute tension
s'éloigner vers l'horizon comme des géants,
des arbres secs et des poteaux électriques ou téléphoniques
où des rongeurs ou des oiseaux
avaient bâti d'étranges nids de terre.
Elles virent un homme à cheval
qui les salua comme s'il les connaissait.
Elles savaient que c'étaient les dernières choses qu'elles verraient,
ce paysage lointain et étrange.
A l'aube, elles seraient mortes
et cette plaine désolée serait leur tombeau.
L'une pensa à la mer, l'autre à la neige.
Une autre pensa à la forêt et au chant des oiseaux.
Une autre pensa : "C'est pas si mal.
"Un endroit ou un autre, qu'importe.
"Au moins, il ne fait pas chaud."
Une demi-heure avant le crépuscule,
elles virent au loin deux hangars blancs
se découper sur l'horizon.
Le fameux aéroclub.
Le lendemain matin,
un avion atterrirait pour récupérer leurs meurtrières
et les emmener loin de cet immonde pays.
Le plan était de les attendre là.
"Si elle doivent nous tuer, pas question de fuir.
"C'est nous qui allons les attendre.
"Attendons-les", se dit l'agent 50.
"Je veux voir si elles sont aussi méchantes qu'on le dit."
301 la regarda et dit :
"C'est un défi."
"Quelque chose comme ça", répondit l'autre.
"Un duel", dit 301.
"Oui, un duel", répondit l'agent 50.
Et elle répéta, comme pour elle-même :
"Un duel."
301 se retourna vers les lumières qui s'allumaient au loin.
Elle dit à l'agent 50 de regarder les derniers villages.
Et deux larmes coulèrent sur les joues de l'agent 50.
AU RÍO SALADO
UNE HEURE PLUS TÔT
UNE HEURE PLUS TARD
À BRUXELLES
STOP
Bon. Nous y voilà. Ça faisait longtemps.
Petite précision, ceci n'est pas l'entracte.
L'entracte arrive dans quelques minutes.
Le premier.
Longtemps après, il y en aura un autre.
Si on considère
le film dans son ensemble, nous en sommes... là.
C'est-à-dire au début de l'épisode 3.
Cet épisode, celui des espions,
est le seul que vous verrez aujourd'hui.
Au moment où nous en sommes,
les 4 espionnes sont arrivées à l'aérodrome
où elles vont attendre
que leurs ennemies viennent les tuer
à un moment, pendant la nuit.
Cette nuit, cette dernière nuit, cette nuit d'attente,
occupera la totalité de l'épisode.
Entretemps,
nous verrons l'histoire des 4 agents.
Comment chacune est arrivée là.
La première se déroule entre Berlin et Londres.
La seconde, dans un pays d'Amérique Centrale.
La troisième, autour du monde.
La dernière, à Moscou, et enfin en Sibérie,
comme il se doit.
Bon, continuons.
A cet instant,
nous sommes à exactement...
4 heures, 13 minutes et 42 secondes de la fin.
Bonne chance.
CENTRE EXPÉRIMENTAL DE TECHNOLOGIE AÉROSPACIALE
POUR l'EUROPE DE l'OUEST
SCANIE SUÈDE
Laisse-moi parler, ne dis rien.
Je sais comment m'y prendre avec elle.
Professeur...
Professeur Dreyfuss...
Pour autant que je sache,
les mesures de sécurité s'appliquent à tout le monde, Horst.
Même aux candidats au prix Nobel
et aux héros de guerre.
Désolé, professeur...
Professeur... Nous avons une surprise...
Je ne sais pas si vous connaissez le jeune Gert-Jan.
Il est en charge de nos projets.
Je sais qui c'est, Horst.
Bon, eh bien...
il est à côté de moi, là.
Inutile de me le dire.
Je le vois.
Bon, alors, il travaille tout seul
sur le projet 532551,
le Minotaure.
Je sais très bien quel est le projet 532551, Horst.
Pardon...
Le fait est
que le jeune Gert-Jan a résolu...
Eh bien, il a résolu le problème des propulseurs.
Je pense pouvoir affirmer que le Minotaure,
le rêve de votre père, professeur,
peut aujourd'hui être réalisé.
La majeure partie vous semblera familière.
On s'est inspirés des plans de votre père.
Ça a été notre point de...
Quel pourcentage d'alliage, Gert-Jan ?
Pour les propulseurs ?
Pour toute la structure, Gert-Jan.
Je dirais 70 %.
Ça va prendre feu.
Ça va prendre feu, Gert-Jan.
Avec tout l'équipage à bord.
Tout sera réduit en miettes, Gert-Jan.
En miettes.
Où es-tu ?
Où te détiennent-ils ?
"Elles vont me tuer", pensait Dreyfuss.
"Je n'en étais pas sûr, mais maintenant, si.
"C'est ça. Elles m'emmènent pour me tuer.
"C'est ça", pensait Dreyfuss.
"Elles ne m'ont pas liquidé avec les autres, mais maintenant si.
"Elles s'éloignent de la route principale.
"Au milieu de nulle part.
"Pour que personne ne les voie.
"C'est ça."
"Elle parlent de ça, c'est sûr.
"Du fait qu'elles vont me tuer. De l'endroit où me tuer.
"Elles attendent qu'il fasse nuit. C'est ça.
"Elles veulent me tuer de nuit."
"Voilà", pensait Dreyfuss.
"C'est ça.
"Elles attendent la nuit.
"Dès qu'il fera nuit, adieu.
"Pan, pan.
"Elles me feront descendre, faire quelques mètres, et adieu.
"Que les vautours s'occupent de moi.
"A ciel ouvert, au milieu des marais, dans un fossé quelconque.
"T'as gagné le gros lot, vieux schnock."
"Ça y est", pensa Dreyfuss.
"Le moment est venu.
"Elles vont me tuer."
A partir de là,
il cessa de penser qu'elles allaient le tuer.
"Et alors ?" se demandait-il. "C'est quoi, tout ça ?"
il pensa que peut-être
elles voulaient le remettre à d'autres,
l'échanger contre un autre.
Il pensa que peut-être elles voulaient juste le sortir de là.
"Elles sont peut-être avec les gentils.
"Qui sait ? Tout est possible."
Dreyfuss ne savait même pas où il était.
Au début, il pensa : "En Italie.
"Quelque part dans le sud de l'Italie."
Puis il se corrigea. "Pas en Italie, en Espagne."
Avec le temps, il se mit à douter.
Ça ne ressemblait pas à l'Europe.
Le Sud-Est asiatique ? Mais il n'y avait pas de Chinois.
L'Amérique du Sud ou l'Afrique ? Mais il n'y avait pas de Noirs.
Alors ?
Il n'y avait pas 50 options.
Il conclut qu'il était bien en Europe,
mais dans une région méconnue, une région du Sud.
Quelque part en Yougoslavie. En Yougoslavie ou en Roumanie.
"C'est ça", se dit-il. "Je dois être en Roumanie."
Tu parles d'une compagnie pour mourir, putain !
Dreyfuss resta ainsi un long moment.
En silence, seul avec la femme,
sans rien faire, presque sans bouger,
tandis que la nuit tombait.
La femme ne faisait pas un bruit, ne bougeait pas.
Dreyfuss remarqua que soudain,
dans cette étrange plaine inconnue,
un fort vent se levait.
"Le vent d'ouest", pensa Dreyfuss.
"Froid et humide.
"Un de ces vents des plaines du Sud de l'Europe
"qui emmènent les tempêtes vers la mer Noire
"ou les Balkans, ou arroser les champs de tournesols et de betteraves
"d'Ukraine ou de Bessarabie."
Dreyfuss pensa :
"Tant mieux. Demain il y aura du soleil."
Et il vit le vent chasser les nuages
et le ciel, qui avait été gris toute la journée,
devenir soudain jaune, puis rose, puis bleu.
Un bleu foncé presque épique qui, pour une raison quelconque,
lui fit penser à des batailles.
Aux batailles qui s'annonçaient.
A ces cieux qui apparaissent devant les armées
sur le point de combattre.
Batailles, armées,
voilà ce qui venait à l'esprit de Dreyfuss.
Pourquoi ?
A lui qui n'avait jamais vu de bataille de sa vie,
jamais entendu une balle siffler,
qui avait passé sa jeunesse au chaud à Stockholm
tandis que cousins, oncles, amis d'enfance de ses parents
étaient emmenés par les Allemands.
Tandis que les Allemands les enfermaient à Axmar,
Ede ou Florsberg,
morts de froid et de peur.
Et lui, non.
Lui, on l'avait toujours laissé tranquille,
en sécurité, avec de l'argent dans les poches,
on lui avait même payé le voyage jusqu'à Leipzig
pour qu'il étudie ses fusées et ses moteurs.
A lui, qui s'était habitué au confort
comme un chien qui se met à dormir sur les fauteuils
et qu'on ne peut plus déloger.
C'est à lui que venaient ces idées héroïques.
A lui qui, soyons honnêtes,
n'avait jamais pensé jusqu'ici qu'il pouvait mourir.
Et peu à peu, l'une après l'autre, les étoiles se mirent à apparaître.
Dreyfuss regarda le ciel.
"Bien sûr", se dit-il.
"Quel idiot. Je ne suis pas en Roumanie,
'je suis dans le Sud.
"Quelque part dans l'hémisphère Sud."
Et quand il vit
qu'il n'y avait pas l'étoile Polaire ni la Grande Ourse,
ni même Vega, il comprit qu'il était vraiment très bas,
tout en bas de la planète.
"Ce ciel est nouveau", se dit-il.
"Je ne l'avais jamais vu."
il eut une étrange sensation d'euphorie.
Un vertige étrange.
Comme un enfant qui aurait surpris ses parents ivres ou nus.
Les étoiles étaient les mêmes,
les constellations étaient les mêmes, mais elles étaient à l'envers.
Orion était à l'envers, sa massue vers le bas.
Le vieux chasseur, les pattes en l'air
comme sur le tableau de Seiter
dans l'encyclopédie quand on cherche Orion.
Le Taureau aussi était à l'envers,
sa grande mâchoire tournant le dos au sol
comme les bêtes à l'abattoir
après le coup de marteau.
A l'envers, le Centaure et le Scorpion,
chacun d'un côté de l'horizon.
Et les jumeaux inversés, Pollux devant Castor,
le faible devant le fort.
Tout à l'envers, le monde à l'envers.
Et ainsi,
ivre de tant regarder le ciel,
il sentit que les étoiles étaient ses compagnes d'exil,
qu'elles étaient aussi loin que lui, aussi surprises que lui d'être là,
aussi ridicules que lui dans ce ciel étrange.
Bételgeuse, Rigel, Aldébaran...
Toutes mal placées, toutes au mauvais endroit.
Soudain il vit Sirius à l'horizon et il trouva ça drôle.
Qu'est-ce que tu fais là, vieux chien ?
Depuis quand tu te roules sur le dos, les pattes en l'air comme un phoque ?
Et il continua à regarder la nuit et à faire des blagues.
Jusqu'à ce qu'il découvre la Croix.
La Croix du Sud.
Les 4 petites étoiles parfaites comme un diamant ou un cerf-volant.
La Croix du Sud !
Pour la première fois,
après toute une vie à regarder le ciel.
Et là, oui, il sourit.
Il sourit sous son bâillon
et ne pensa plus à la mort, ni à la femme à côté de lui,
ni à la captivité,
ni à l'étrange histoire à laquelle il était mêlé et ne comprenait rien.
A un moment, il se passa quelque chose là-bas, dans l'obscurité,
et la femme silencieuse sembla s'inquiéter,
se glissa dehors
et se perdit dans la nuit, mais il ne s'en aperçut même pas.
Il ne revint à lui qu'après plusieurs minutes,
comme se réveillant d'un rêve, et vit qu'il était seul.
Et il resta seul un long moment,
enfermé, bâillonné et menotté à regarder le ciel,
abasourdi, transporté
et étrangement heureux.
ÉPISODE 3 (Acte 2)
Parfois, on pense à quelque chose ou à rien,
et une bêtise, un détail
nous plonge soudain à une autre époque de notre vie,
comme si on était monté dans la machine à remonter le temps,
comme si quelqu'un avait mis une cassette dans le magnétoscope.
C'est ce qui arriva à Casterman avec la mouche tsé-tsé.
"La mouche tsé-tsé", pensa Casterman. "La maudite mouche tsé-tsé.
"J'y avais pas pensé depuis longtemps."
LA MOUCHE TSÉ-TSÉ
A l'époque où Casterman travaillait en Angleterre,
le Chef ne pensait qu'à ça.
Il semblait obsédé.
"Tu sais, mon garçon, quand on arrive où je suis,
"on craint des choses que les autres n'imaginent pas.
"Quand tu diriges des assassins,
"maîtres-chanteurs et menteurs professionnels, les peurs changent.
"Tu n'as plus peur qu'on t'explose la cervelle,
"que ta maison soit mise à sac ou ton épouse, enlevée.
"Personne ne te fera ça."
Et le Chef gardait le silence.
Puis il le regardait et disait, avec un sourire :
"Mais la mouche tsé-tsé..."
il se taisait, le regardait.
"La mouche tsé-tsé, c'est autre chose."
Et il se taisait ou s'éloignait en riant,
comme un grand-père qui veut effrayer ses petits-enfants.
Un jour, au milieu de ces interminables heures d'ennui
qui peuplent la vie d'un espion,
un type connu sous le nom de Spider lui raconta.
Il répéta d'abord les paroles de l'autre,
"Quand tu arrives à la place du Chef... ",
comme une tirade apprise à l'école d'espions.
Puis il fit une pause et continua...
Tu sais...
Ces mecs,
ces connards de chefs des services secrets,
ils ne font que mentir.
Et ces mensonges,
ces conneries, c'est leur outil de travail.
Ils racontent des conneries et attendent la même chose en retour.
Le problème, c'est de savoir pourquoi ils mentent.
Tu me suis ?
Pour qui
ils mentent.
Il se passa quelque chose à la fenêtre qu'ils surveillaient,
et ils observèrent en silence.
Puis Spider continua.
Ils passent leur vie à chercher des traîtres.
Dès qu'ils te voient,
ils attendent que tu les trahisses.
En se demandant comment
et quand tu les trahiras.
C'est leur jeu !
C'est de ça que tout dépend.
"Viens-en au fait, maudit gorille",
pensa Casterman.
Spider obéit.
Tu sais quoi ?
Il y a 3 sortes de traîtres.
D'abord,
il y a les traîtres.
Les purs traîtres.
Pas dangereux pour un sou.
Tu les vois et tu les repères.
Tu les vois venir de loin.
Tu sais que tôt ou tard, ils te feront un sale coup,
et tu les utilises en connaissance de cause.
Tu les laisses tranquilles.
Et tu ne leur confies même pas ton canari dans sa cage
ou ta belle-mère prête à clamser dans son lit.
Spider regarda si Casterman riait.
Il continua.
Ensuite,
il y a les pauvres types.
Ils trahissent par manque de pouvoir,
pour une paire de nichons
pas parce qu'ils ont peur ou sont cupides.
Ils font pas grand mal non plus.
La plupart du temps, ils craquent,
pleurent comme des bébés
et crachent le morceau avant de perdre le contrôle.
Aucun gouvernement n'est jamais tombé à cause de ce genre de mecs.
Ni n'a perdu de guerre.
Spider fit une pause.
Le problème, c'est ceux de la 3e catégorie.
Ceux qui te poignardent dans le dos sans s'en rendre compte.
"Ça devient intéressant", pensa Casterman.
Imagine un agent en mission dangereuse.
Une mission qui dure des mois, voire des années.
Imagine une taupe,
un agent infiltré vivant parmi les ennemis.
Toute sa vie entouré d'ennemis, à faire semblant.
Aller au club de sport avec l'ennemi,
bavarder politique,
être l'un d'eux,
à chaque instant, vivre leur vie,
baiser la femme de l'ennemi en son absence puis...
filer par la porte de derrière.
Imagine la vie de ce type.
Imagine la pression qu'il ressent.
Imagine...
Pas une seconde sans qu'il ne pense à quel point
il les hait.
Il a besoin de les haïr, sinon...
il devient fou.
C'est là que réside le danger.
A un moment donné,
en une insignifiante fraction de seconde,
en un imperceptible instant,
dans cette volonté de fer
apparaît une fissure.
Personne ne la remarque au début.
Ni eux,
ni lui,
ni nous.
Ce n'est rien,
un bref instant.
Peut-être quelque chose d'eux qui le fait rire
pour la première fois.
Ou qui lui plaît,
qui le touche.
Rien.
Impossible à dire.
Si quelqu'un lui demandait : "Ça ne va pas ?"
Il mettrait son masque et dirait : "Non, tout baigne."
Mais ce n'est pas vrai.
Il a été piqué.
La mouche tsé-tsé.
Il a été piqué par la mouche tsé-tsé
et plus rien ne sera jamais pareil.
La 3e catégorie.
L'agent,
sans même s'en rendre compte, est retourné.
Sa vie continuera normalement.
Il continuera d'espionner l'ennemi, de soumettre ses rapports,
de se moquer d'eux chaque fois qu'il verra ses contacts.
Et il se sentira loyal.
Loyal à sa cause.
Mais le venin de la mouche est en lui.
Et rien ne peut plus l'arrêter.
Et viendra un jour où sa haine
de l'ennemi lui deviendra familière.
Il commencera à voir les siens comme des étrangers,
des choses chez eux l'irriteront,
la guerre lui apparaîtra comme une fiction,
une farce exagérée,
et il se lassera de jouer au chat et à la souris.
Et il se dira :
"En fin de compte, ne sont-ils pas tous pareils ?"
Et quand cette idée prendra tout son sens,
résultat d'une logique imparable,
il se dira :
"On grandit,
"on change,
"on apprend."
Et il se félicitera de son ouverture d'esprit.
Mais ce n'est pas son ouverture d'esprit, c'est la mouche tsé-tsé.
Et il n'y a pas de retour en arrière possible.
Et au moment décisif,
il changera de camp.
Il jouera pour eux,
convaincu de faire ce qui est juste, que les traîtres sont les autres.
Et cet agent-là...
Cet agent fait de vrais dégâts.
Celui-là est vraiment dangereux.
Spider alluma une cigarette.
Il semblait fatigué et fier,
comme un acteur qui vient de réciter le monologue de Hamlet.
"Et ceux-là", ajouta-t-il, "il faut les liquider immédiatement."
Puis il se leva avec ostentation
et, comme si sa performance lui donnait tous les droits,
urina longuement la porte ouverte.
"Maintenant je comprends le chef", pensa Casterman.
Et il le comprit encore,
et pensa à lui, le chef, et à la mouche,
chaque fois qu'il était obligé de décrocher le téléphone
et de liquider de sang-froid un de ses agents.
"Et ces quatre-là ?"pensa Casterman. "Pourquoi les veulent-ils mortes ?
"Pourquoi m'ont-ils demandé de les tuer ?
"Y a-t-il une tsé-tsé parmi elles ?"
"Voyons voir", se dit Casterman.
Et il commença à jouer à ce jeu de doigts pour les enfants
qui finit par : "Et ce petit coquin-là..."
Celle-là, non.
Elle est devenue mystique.
Celle-là non plus.
Elle est tombée amoureuse.
Celle-là a pris sa mission trop au sérieux
et a été trop loin.
Mais celle-là, oui.
La petite coquine muette, oui.
Celle-là a été piquée par la mouche et n'est jamais revenue.
Au début, c'était une personne ordinaire.
Comment pouvait-elle imaginer que, tandis qu'elle vivait sa vie,
se promenait tranquillement, innocente,
elle était observée par tout un empire ?
Que tout ce qu'elle faisait était noté, évalué,
que des gens rédigeaient des rapports,
discutaient, analysaient des profils psychologiques,
décidant "oui" ou "non" d'un signe de tête.
Elle avait à peine plus de 20 ans,
et la seule décision qu'elle avait prise de sa vie
avait été de quitter Londres pour étudier à Berlin.
Berlin, la ville éternelle des espions,
qui était à l'époque, pour un petit groupe de gens,
une sorte d'échiquier
où ce qui se jouait, c'était le destin du monde.
Au début, il ne se passait rien.
Elle n'avait pas d'amis et ne connaissait personne.
Elle était muette. Une Anglaise muette, ne l'oublions pas.
Un jour apparut une fille qui se mit à lui parler.
Comme ça.
En une semaine, elles étaient amies.
La fille était suisse, de Zurich. Du moins c'est ce qu'elle dit.
Elle ne paraissait pas suisse, elle était drôle
et ne cessait de plaisanter sur les Allemands.
Au bout d'un mois, elles étaient intimes.
Elle l'invitait à des concerts, à la campagne,
elles se promenaient dans les parties accessibles de la ville.
Elle était affectueuse, très affectueuse,
et Theresa se demanda d'abord si elle ne se trompait pas.
Mais non, pas du tout.
Elle ne parlait jamais de politique, au début.
Elle commença lentement, toujours en plaisantant.
Elle fait rire Theresa qui avait du mal à la prendre au sérieux.
Mais elle se mit à lire les livres qu'elle lui passait
et à l'écouter plus attentivement.
Une nuit, après une fête, elles avaient beaucoup bu.
Elles restèrent à discuter très tard,
tout le monde était parti.
A un moment, la conversation devint étrange.
La fille commença à parler d'engagement, d'implication,
d'agir pour changer les choses.
Quand elles sortirent, il faisait déjà jour.
Elle se baladèrent et la Zurichoise, comme si de rien n'était,
lui dit qu'elle voulait lui confier un secret.
Elle plaisanta en disant :
"Tu sais pourquoi ? Parce que tu es muette."
Après ça, elle ne plaisanta plus.
Elle appartenait à un groupe de gens
qui travaillaient à ceci, cela,
et l'ennemi ceci, cela.
Elle utilisait ce mot :
"l'ennemi".
Theresa réalisa qu'elle était sérieuse.
Elle eut peur.
"Tu nous intéresses", disait-elle.
"Tu peux nous aider.
"Nous tous.
"Notre cause."
Son amie était soudain devenue une étrangère.
Elle eut envie de fuir.
D'être en Angleterre, au lit, serrée contre sa mère.
Dans la semaine,
la Zurichoise passa la prendre en voiture.
Une autre fille conduisait
et elles sortirent de la ville.
La Zurichoise parlait peu, elles parlaient entre elles.
L'autre fille dit s'appeler Marisa ou Maritza.
Elle ne souriait ni ne plaisantait et n'était pas sympathique.
Aimable,
mais tendue et expéditive.
Theresa la regardait comme le Petit Chaperon rouge regarde le loup.
On y est.
Viens.
J'ai 3 questions. La première...
Avez-vous déjà travaillé pour ou avec le gouvernement ?
Non ? Bien.
Question numéro 2.
Avez-vous déjà été déclarée coupable ?
Non ?
Entendu. Question numéro 3.
Avez-vous déjà eu des problèmes
avec la police en Angleterre ?
Maritza lui posait des questions.
Theresa faisait oui ou non de la tête.
L'autre, sérieusement, notait ça dans un carnet.
Finalement, elle lui sourit, ou à peu près.
"Très bien. Ça suffit", dit-elle.
Bon...
Le moment est venu.
Vous pouvez y aller.
Ne regardez pas les VoPos dans les yeux.
Personne, d'ailleurs.
Bonne chance.
Quelques jours plus tard, Theresa traversait le mur.
C'était sa première fois.
Votre passeport, s'il vous plaît.
Pourquoi voulez-vous entrer en R.D.A. ?
Pourquoi ?
Vous êtes muette ?
Pas de tampon !
Un an plus tard, ou peut-être un peu plus,
elle revint en Angleterre.
Elle était devenue une autre.
Elle savait déchiffrer des messages codés, imiter des signatures,
communiquer par radio en brouillant les canaux.
Utiliser des armes et devenir invisible.
Elle était froide, mélancolique, méfiante, toujours en alerte.
Le mot "ennemi" ne lui faisait plus peur.
Aimait-elle être ainsi ?
Un peu.
"Ou était-ce mieux avant ?" pensait Theresa.
"Cela a-t-il été mieux un jour ?"
Les premiers mois, elle ne fit rien, ne vit presque personne.
Elle n'avait presque plus personne, et ceux qu'elle avait
lui semblaient plus étrangers que les Tchèques et les Ukrainiens
qui l'avaient formée.
Ils lui dirent d'attendre, peut-être des mois.
Finalement il y eut quelque chose.
Un certain Rosenthal, lui dit-on.
Un type dont ils savaient peu de choses
mais qui semblait impliqué dans des questions délicates
et proche du gouvernement.
Ils lui montrèrent des photos
et lui donnèrent à lire un énorme dossier
qui ne disait quasiment rien.
Un après-midi, un dimanche de mars,
elle entra pour la 1re fois dans la maison.
Elle était censée espionner Rosenthal.
L'arrière de la maison donnait sur le bureau de Rosenthal
et elle devait juste écrire ce qui se passait derrière la fenêtre.
Si quelqu'un venait, revenait,
s'ils discutaient, faisaient la fête ou une orgie,
ou s'il jouait au whist avec des dames.
"N'importe quoi" lui dirent-ils. "Tout peut servir.
"Va chaque jour dans cette maison,
"assieds-toi et espionne."
Elle attendit 4 heures, voire plus, jusqu'à ce que la nuit tombe.
Finalement,
Rosenthal apparut. Il était maigre, assez élégant,
et lui rappelait un employé de banque.
Le genre de visage qu'on oublie facilement.
Rosenthal enleva sa gabardine, disparut quelques minutes
et revint avec une théière et une tasse fumante.
Il se mit à écrire, durant des heures.
Il passa quelques appels téléphoniques,
certains assez longs.
A un moment, il ouvrit une porte, prit des dossiers,
les feuilleta et les rerangea.
Etc., jusqu'à ce qu'il parte.
Quand il partit, Theresa rentra chez elle
et écrivit, en détail, toutes ces bêtises.
Durant des semaines, ce fut sa vie.
Rosenthal écrivant, Rosenthal prenant le thé,
Rosenthal parlant au téléphone.
Arrivant le matin, elle passait la journée à le regarder.
Pendant des semaines.
Parfois, Rosenthal n'arrivait que le soir,
et elle passait la journée immobile.
Pas comme un rapace guettant sa proie.
Comme une statue.
D'autres jours étaient plus amusants.
Rosenthal rencontrait des gens.
Il y avait un chauve qui venait tout le temps,
et un rouquin rougeaud
qui jouait d'un piano que Theresa ne voyait pas mais pouvait entendre.
Parfois, Rosenthal voyait les deux en même temps.
Et quand l'un d'eux allait aux toilettes,
ou jouer du piano, ou autre,
l'attitude de Rosenthal envers l'autre changeait.
Il devenait plus complice et confiant.
Chaque matin, une rousse venait.
Difficile de savoir si c'était plus qu'une secrétaire,
mais Theresa sentait que Rosenthal était attiré par elle
et inversement.
Et tout allait dans le carnet.
Rosenthal était "Tristam" ou "L'Evêque".
"L'Evêque a pris le thé à 17 h 20.
"Monseigneur a passé 2 heures avec l'Evêque.
"La Danseuse est arrivée tard
"et a changé les fleurs du vase."
Le vendredi, Theresa rencontrait son contact, un certain Archer.
Un type désagréable
qui passait son temps à jurer et faire des blagues douteuses.
Elle lui remettait un texte tapé selon le code qu'on lui avait donné.
Il le lisait et savait aussitôt s'il était utile ou pas.
On voyait qu'il avait de l'expérience.
Mais un jour, il se passa quelque chose.
Archer fit ses blagues,
ses insinuations, ses grossièretés habituelles,
puis soudain, l'air de rien, devint sérieux et menaçant.
"J'ai des nouvelles pour toi. T'as été promue.
"Tu vas avec ton copain Rosenthal. Ils ont réussi à te faire entrer."
J'ai une surprise pour toi.
Ils ont réussi à te faire entrer.
Alors, Sally, c'est donc toi !
Bienvenue !
Je vais appeler Lorna.
- Lorna ! - Oui ?
- Voici Sally. - Sally !
Tu es donc Sally. Comme "Sally can't dance" !
Je crains qu'elle ne danse pas, elle ne parle même pas.
Elle est muette.
C'est vrai, tu es muette ?
Tu es née comme ça ?
Ma pauvre...
J'ai vraiment besoin d'un verre. Tu en veux un ?
- Il est trop tôt ! - Allez, pour l'accueillir !
Elle n'est pas comme toi, elle ne boit pas le matin.
Elle n'est pas comme moi,
mais on verra ce que ça donnera au bout d'un mois à travailler ici.
"Quand est-ce arrivé ?" pensa Casterman.
"Quand a-t-elle été piquée ?
"Quand a-t-elle cessé d'être de leur côté pour passer de l'autre ?"
Je ne vous paye pas pour bavarder.
Bande de feignasses ! Allez, au boulot !
Au boulot !
Quand il dit vendredi, il veut dire mardi prochain, t'en fais pas.
On a du boulot. C'est le gouvernement, bon sang !
Pas un supermarché !
Il paraît que tu as travaillé à Rome, à l'ambassade.
J'adore l'Italie.
Le jour où elle entra chez Rosenthal,
elle sentit qu'elle connaissait tout
par cœur.
Elle pensait : "Maintenant il lit, la tasse en l'air, sans boire son thé.
"Maintenant, il pose les pieds sur le bureau."
Elle se dit : "Quelle horrible voix il a.
"Le visage seul était mieux que la voix."
Elle pensa : "il me rappelle quelqu'un.
"Qui ?
"Harpo Marx ? Peut-être.
"Ou Chaplin ? C'est ça,
"Chaplin. A Chaplin vieux."
Par la fenêtre, Rosenthal semblait plus poli et imposant.
Comme ces types raides et coincés de Belgravia ou Kensington.
Mais quand elle l'eut rencontré,
il lui fit penser à un écolier de bonne famille
qui profite de toutes les occasions pour dire des gros mots.
"Tant mieux", pensait Theresa.
"Celui en chair et en os est plus sympathique."
Voilà ce qu'elle ressentait, comme dans ces concours des années 50
où on envoyait un coupon pour gagner un dîner
ou un week-end avec une star de Hollywood,
ou assister au tournage de son émission préférée.
Pareil avec les autres.
Tous ces gens qu'elle avait vus par la fenêtre devinrent réels.
Le chauve qui venait souvent était un gros poisson,
quelqu'un de Whitehall qu'ils appelaient Percie.
"Percie quoi ?" demandait Archer.
"C'est son nom ou son prénom ? Percie, ça me sert à rien."
l'autre, le rouquin rougeaud,
était italien ou hongrois
et s'appelait quelque chose comme "Lazlo".
Et il était aussi pénible qu'il lui avait paru.
Grossier, vulgaire, toujours à attirer l'attention,
à parler d'argent, de femmes ou de voitures,
ou de si les chaussures Testoni étaient mieux que les Church.
Et puis il y en avait un autre. Un vieux, très, très vieux,
que tous appelaient l'Amiral, qui ne parlait jamais
et qui jouait aux échecs avec Rosenthal
en silence pendant des heures.
Soudain, ce tas de salopards étaient devenus son monde.
"Etait-ce déjà une traître ?" pensa Casterman.
"Dès le début ? Quand est-ce arrivé ?"
Précisons que pendant ce temps, elle continuait son travail.
Si quelqu'un disait "Sous-marin",
elle écrivait "Sous-marin" dans son rapport.
Et quand Archer lui demanda de surveiller un certain Emilio,
elle surveilla Emilio.
C'est bien clair, non ?
La mouche tsé-tsé
n'empêche pas de rapporter les sous-marins ou les visites d'Emilio.
Elle te fait souhaiter qu'il n'y ait pas de sous-marin
ni de visite d'Emilio,
pour que personne n'ait à dénoncer personne
et que tout continue en paix.
Ecoute...
Le nom d'Emilio te dit quelque chose ?
Rien ? Rien du tout ?
Robert Emilio.
Accent texan.
Genre Pancho Villa. Américain.
Le genre à jouer au polo.
Il est beau gosse.
Tu l'aurais remarqué, non ?
Bon...
Contacte-moi immédiatement si...
il se pointe,
OK ?
Ça pourrait être important.
Tu feras ça pour moi ?
J'adore quand je te demande quelque chose
et que tu dis oui.
C'est tout pour aujourd'hui, ma jolie.
File.
Le truc d'Emilio n'est qu'un exemple.
Emilio n'a rien à voir avec l'histoire
et ne réapparaîtra pas.
Ce qui est important, c'est que durant ces premiers mois,
Archer était tranquille.
La muette ne l'impressionnait guère, mais elle faisait son boulot.
Mais non,
deux mois plus tard, il était déjà trop tard.
Deux mois plus tard, tout avait changé.
Elle était déjà de l'autre côté.
C'est-à-dire que si on lui avait demandé :
"Hé, Theresa, t'es passée de l'autre côté ?
"T'as changé de camp ?"
elle aurait répondu que non.
Elle aurait dit que son drapeau n'avait pas changé,
qu'elle restait un soldat
luttant pour le changement, le progrès
et l'union des peuples.
Elle n'aurait pas dit soudain :
"Oui, mes amis, je suis devenue une traître capitaliste.
"Vous savez, ils se trompent mais ils ne sont pas méchants.
"Ils sont du mauvais côté, c'est tout.
"Au fond, ce ne sont que les pauvres victimes d'un système pervers.
"Au fond, ils croient faire les choses bien,
"comme tout le monde.
"A leur façon, ils ont raison.
"A leur façon, ils sont bons.
"Parmi eux, il y en a des bons et des méchants, comme partout.
"Ou n'y aurait-il pas de méchants parmi nous ?
"Combien courent le monde enjouant les justiciers, et après..."
Voilà le genre de choses qu'aurait dit Theresa,
le genre de choses qu'on dit
quand on est sur le point de lâcher les siens
et de devenir un traître.
Alors...
Ma petite chatte...
J'ai quelques questions sans réponses au sujet de...
Voyons...
Dimanche.
Le 29.
Tu te souviens de ce jour-là ?
Là, tu écris :
"L'Evêque et la Danseuse
"ont pris leur journée pour aller en train
"jusqu'à une gare dans le sud."
Pourrais-tu être plus...
précise ?
Archer parlait du dimanche 22,
le 2e jour de l'automne.
Theresa se souvenait parfaitement.
Rosenthal et Lorna étaient survoltés.
Ils lui dirent de se préparer à des émotions fortes.
Ils prirent le train
jusqu'à une gare perdue dans la campagne
où les attendait un taxi.
Le conducteur ne ressemblait pas à un chauffeur de taxi.
Il s'appelait Thompson
et ressemblait à un colonel en retraite
ou à un ancien membre de la Garde royale.
Donc...
vous avez pris un taxi, hein ?
Un taxi ?
Pourquoi un taxi ?
C'est la première fois de tous ces...
longs, longs mois
que notre ami Tristam prend un taxi,
n'est-ce pas ?
Hein ?
Tu n'as pas remarqué.
Nouvelles sensations pour M. Ross.
Les taxis.
Theresa ne pensait qu'à une chose :
"Fais attention, Rosenthal.
"Je suis une espionne, tu ne le sais pas ?
"Il y a des choses à ne pas faire devant une espionne.
"On est d'accord, non ? Alors ne les fais pas.
"Ne fais pas ce genre de choses.
"Pas devant moi.
"Ouvre donc les yeux, vieil imbécile !
"Fais attention.
"C'est comme ça qu'ils se sont emparés du monde,
"ces maudits impérialistes ?"
Vous êtes prêts ? C'est parti...
- Arrêtez-vous ! - Bonjour.
Éteignez le moteur.
Où tu vas comme ça, vieille fripouille ?
- Bonjour, Collins. - Ça faisait longtemps, Thompson.
- Que diable as-tu là ? - J'en ai 3.
Cargaison habituelle
plus une.
De la viande fraîche pour la sorcière.
Donne-moi le nom de la petite.
Sally...
quelque chose. Sally quoi, M. Rosenthal ?
Green.
- C'est ça ? - Sally Green.
Tu sais l'écrire
ou tu veux que je le fasse pour toi ?
Bon...
Qu'est-ce que vous attendez ?
Laissez passer ce vieux forban !
Bonne chance, Billy Bones !
Tu vas dire que ça tourne à l'obsession, mais...
excuse-moi, mon chou,
il est écrit
que vous êtes tous allés chez des...
amis.
Qui étaient ces amis ?
Juste des amis ?
Theresa était morte de peur.
"Où tu m'emmènes, Rosenthal ?
"Quelle est cette forteresse où tu m'emmènes ?
"Tu ne m'emmènes pas voir un de tes chefs, hein ?
"Tu ne ferais pas cette folie, n'est-ce pas ?
"Tu ne m'emmènes pas chez un secrétaire d'État, un ministre
"ou un de ces types importants ?
"Tu sais que je serais obligée de le signaler,
"ou tu ne le sais pas ?
"Je devrais le raconter aux communistes, Rosenthal.
"Alors ne le fais pas.
"Ne m'emmène voir personne d'important.
"Ou au moins pas si important.
"Que ce ne soit pas la reine ni Thatcher.
"Que ce ne soit pas Thatcher, Ross.
"Pas Thatcher."
Comment je suis ?
Venez, allons-y.
- Bonjour ! - Tout le monde est prêt ?
C'est bon ?
Allons-y.
Mesdames, tâchez d'être aussi charmantes que possible.
Ce n'est pas la répétition générale,
c'est notre représentation.
Ohé !
La voilà...
Le vieux dragon.
La dame rouillée.
Ton Altesse Royale ! C'est un plaisir.
- Comment vas-tu, ma chère ? - Et toi ?
Ma chère, ravie de te voir.
- Voici Sally. - Enchantée.
Je meurs d'envie de prendre un thé. Allons à l'intérieur.
Dépêchons, les filles ! Ne perdons pas de temps.
Arrêtez de lambiner !
Quelle belle journée pour monter, c'était grisant.
Alors, Maggie, Dennis a reçu ma lettre ?
- Non, mais avec la poste... - C'était il y a 2 jours...
Puis tu précises que vous n'avez pas parlé politique.
C'est pas bizarre ?
Pas de politique ?
De quoi vous avez parlé alors ? De sport ?
De cricket ?
C'est ça !
Donc vous êtes tous allés dans le sud
et vous avez parlé...
cricket.
Où j'ai mis ce fichu dossier ? Ah, le voilà ! Bon...
Et sur ce point particulier, Theresa ne dit pas la vérité.
La réunion ne porta pas sur le cricket.
67 degrés de latitude.
- Ou 68 ? - Non, non, non, non.
- Lorna, tu veux bien... - Ecoute, s'il te plaît. Ecoute.
Ce n'est pas le moment de discuter du plan de combat.
Ce n'est ni l'endroit
ni le moment de discuter de secrets militaires.
Sur ce point particulier, il faut faire très attention.
Si on se hâte, si on hésite, si on fait une seule erreur,
les conséquences peuvent être désastreuses pour nos plans.
Je dirais
que cette affaire est ce que nous avons entrepris
de plus important depuis longtemps.
Et je ne parle pas de l'année en cours.
Je ne crois pas que ce soit aussi impossible que tu le dis.
Si on réussit à...
- Viens là, mon petit. - On peut très bien...
"Très bien" ? Tu es sérieux ?
Tu ne trouves pas ça difficile ?
Tu es fou, Ross ?
Laisse-moi finir ! Laisse-moi finir !
- Ce que je dis... - Ross, voyons...
Laisse-moi finir, s'il te plaît !
Ecoute-moi pour une fois.
Bon, tout ce que je dis, c'est qu'on a...
- Tu es stupide ? - ...des options, des alternatives !
Ecoute-moi pour une fois.
On a fait nos recherches,
on a juste besoin de savoir qu'on a ton accord.
Tu veux
qu'on me tranche la gorge
comme le chante ce punk ?
- Voilà mon idée. Si on... - Oh, tais-toi.
Donc...
vous vous êtes bien amusés là-bas ?
A ce qu'on dirait...
A ce qu'on dirait.
D'accord.
C'est tout pour aujourd'hui.
Retourne à ta gentille petite famille.
Mes salutations à Whitehall.
Va !
Tu pars la première cette fois-ci.
J'ai rendez-vous
avec quelqu'un.
Adieu !
"Brille, brille, petite espionne..."
Le vendredi suivant était l'anniversaire de Rosenthal.
Lorna lui avait demandé de s'occuper du gâteau
pour lui faire une surprise quand il arriverait.
Theresa se dit : "Je commande le gâteau,
"je retrouve Archer, je lui donne le rapport, je passe prendre le gâteau."
Comme un bon agent secret.
Mais quand elle arriva au parc,
Archer n'était pas là.
Bonjour, sœurette.
Je suis Klaus,
ton cousin autrichien.
Je sais que tu n'es pas bavarde ces temps-ci
et que tu ne prends pas la peine de répondre.
Le pique-nique est terminé.
Je répète, le pique-nique est terminé.
On s'est bien amusés.
Parfois, ceci arrivait aux espions.
On leur apprenait un protocole :
"S'il arrive quelque chose, tu fais ceci ou cela."
Mais ce qu'ils attendaient prenait parfois des années.
Et quand finalement ça arrivait,
les espions réalisaient qu'ils étaient terrifiés.
Pris d'une sorte de trac.
Elle fit ce qu'elle devait faire si Archer ne se montrait pas.
Et un type de l'autre côté,
un Russe méchant, froid, moqueur,
lui donna une série d'instructions.
"Le pique-nique est terminé.
"Va vers le nord. Reste tranquille. Nous te contacterons."
Mais elle fit tout le contraire.
Elle eut peur, les jambes qui tremblaient.
Elle eut envie de pleurer.
Elle s'enfuit.
En courant.
Votre attention, s'il vous plaît.
"Le bateau pour Gand, Belgique, va partir du quai 11.
Attention à la marche en montant.
Le bateau pour Dunkerque, France, va partir du quai 3.
Attention à la marche en montant.
Votre attention, s'il vous plaît.
Les autorités portuaires
déclinent toute responsabilité pour les dommages causés par les bateaux
au moment du départ.
Veuillez respecter les consignes de sécurité.
Theresa était perdue.
Elle ne savait pas quoi faire.
Elle partit à Amsterdam se cacher quelques jours.
Puis elle prit le train pour Copenhague où elle avait une cousine
et c'est là que Casterman la trouva.
"Celui-ci a l'air correct", pensa Theresa en l'écoutant parler.
"Il m'inspire confiance."
La pauvre, elle n'avait jamais été douée
pour distinguer qui l'aimait vraiment ou pas.
Pas de chance.
La pauvre.
EN AMÉRIQUE DU SUD
SIX HEURES AVANT
QU'ELLES N'ARRIVENT
POUR LES TUER
Ne faites pas l'erreur de l'an dernier.
Ne laissez pas ce papillon détruire vos récoltes. Agissez.
C'est une menace prévisible et contrôlable.
N'attendez pas qu'il soit trop tard.
Attaquez la larve quand elle est sans défense.
N'attendez pas l'été.
Donc n'oubliez pas :
cet hiver, agissez à temps.
Fumigez-les en juillet et août.
Ce papillon est sans pitié.
Soyez sans pitié avec lui.
C'était un message
du gouvernement de la province pour la prévention des nuisibles.
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JEANNE D'ARC
Son père était un combattant célèbre, presque une légende.
Nul ne savait qui était sa mère,
et elle, on l'appelait "La Petite".
Fais mieux voir ce fusil. Fais-le voir.
Voilà, comme ça, c'est bien.
Clemente, mets le cigare dans ta bouche.
Voilà, c'est ça. C'est parfait, parfait.
Attendez une seconde. On va en faire une autre.
Chico, c'est bon, on a presque fini.
Don Perico ! Celestino ! Regardez devant.
Et toi, Zacarías, crache-moi ce chewing-gum.
Quand ils tuèrent son père, Perico Huerta,
hélicos et avions surgirent de partout
et le maquis se remplit de soldats.
Il fallut tout ça pour le rayer de la carte.
Elle tua pour la première fois à l'âge de 9 ans.
A 12 ans, elle avait tué plus de soldats que son père
et tous la craignaient.
A 14 ans, elle partit s'entraîner en Syrie et au Cambodge,
et à 16 ans, elle commandait des brigades de 30 personnes.
Des hommes plus âgés qu'elle, de 2 ou 3 fois son âge,
lui obéissaient et la respectaient.
Pas pour son père, pour elle.
"Une princesse", pensa Casterman. "Une authentique princesse guerrière.
"Comme Jeanne d'Arc."
Elle avait passé sa vie dans le maquis.
Elle savait manipuler des armes,
conduire bateaux, voitures et camions,
communiquer par radio, soigner les blessures et faire baisser la fièvre.
Elle savait lire et écrire
car il y avait toujours des profs dans les camps.
Elle parlait anglais et français
car il y avait toujours parmi eux un gringo pour lui apprendre.
Mais elle n'avait jamais vu de télévision ni d'avion de ligne,
de manteau ni de parapluie,
elle n'était jamais montée dans un ascenseur ni allée au ciné.
Elle ne savait rien de l'amour.
Quand les hommes en parlaient, elle se taisait,
sans rire ni poser de questions,
et, pour autant que Casterman le sache, n'avait jamais été
avec un homme.
Dans les camps, privés de femmes pendant des mois,
pas un n'aurait eu l'idée d'un geste déplacé avec elle.
Il y a des endroits à éviter et ils le savaient tous.
Elle n'était pas venue au monde pour ça.
Avancez d'un pas.
Toi,
Villa Epifanía, arsenal.
Valladares Salomé, infirmerie.
Monte Casimiro, arsenal.
Sandoval Úrsula, infirmerie.
San Martín Anacleto, milice.
Zapata Silvano. Tu tiens pas debout.
Emmenez-le à l'infirmerie, bordel !
Bocudo Agapito, intendance.
Espil Bonifacio, arsenal.
Palma Cirilo, arsenal.
Villamayor Damaso, intendance.
Ils menaient une guerre qui ne finirait jamais.
Ils étaient nés en guerre et mourraient en guerre.
Et pour eux, c'était bien comme ça.
Certains n'avaient jamais vu un ennemi.
Ils ne les imaginaient pas, n'y pensaient pas,
mais savaient que le fusil qui ne les quittait jamais
était fait pour les tuer s'ils apparaissaient.
En Europe, dans les grandes villes,
des gens rêvaient d'eux,
les soutenaient et souhaitaient qu'ils gagnent.
Ces connards d'Européens qui se flattent de soutenir des révolutions
mais ne donnent pas un sou à un Turc qui les arrête au feu.
Il y avait ceux qui les soutenaient, et de grands écrivains et penseurs
qui écrivaient des poèmes et des essais sur eux,
qui allaient à des congrès parler d'eux,
se disputer avec d'autres Européens qui avaient un autre avis sur eux.
De vieux riches qui n'avaient jamais été piqués par un moustique
ni entendu siffler de balle ni rien,
qui utilisaient des mots qu'eux n'utilisaient pas
et dont ils se fichaient,
et qui n'avaient rien à voir avec ce qui se passait dans le maquis.
Tous ceux-là appartenaient aux universités et aux congrès.
Mais eux, ceux de la guérilla, ne le savaient pas
et ne pouvaient imaginer ces villes et ces gens.
Et s'ils les avaient eus en face,
ils les auraient sans doute chassés à coups de fusil
en criant :
"Foutez le camp, enfoirés d'exploiteurs de merde !
"Rentre chez toi, Yankee, rentre chez toi."
...pour que vous fassiez des conneries ?
Non. Je prends mon fusil et j'avance.
Bande d'abrutis. Allez ! Allez !
Et ne fais pas cette tête, Zacarías.
Hé, Zacarías, tu m'as entendue ou pas ?
Un jour, ils la prirent.
La sentinelle s'était endormie et les soldats
tuèrent tout le monde, sauf elle.
Elle resta 3 jours enfermée dans un coffre,
jusqu'à l'arrivée des gringos.
Ils l'emmenèrent dans une école vide où ils la gardèrent 5 jours de plus.
Elle eut droit à tout, la totale.
Le grand jeu.
5 jours après arriva le Gros.
Ils s'appelait Gordon, et c'était pas une blague.
Il se présenta : "Sam Gordon."
Le Gros était le pire.
"Je préférais encore les mecs d'avant", pensa-t-elle.
Le Gros lui parla sans arrêt pendant 3 heures.
Il faisait des blagues.
Il dit qu'elle avait passé trop de temps avec les méchants
et qu'il était temps qu'elle rencontre les bons.
Il parlait comme ça. "Les bons, les méchants".
Les bons, c'était eux,
qui lui mettaient la tête sous l'eau et la frappaient à coups de crosse.
Le Gros s'occupa d'elle pendant des semaines.
Il lui parlait tout le temps, comme un maître d'école.
Ils se promenaient dans le village et il lui donnait ses leçons.
Il disait que la liberté ceci, la démocratie cela,
et le monde libre ceci, et la justice cela.
Démocratie, liberté, paix.
Les mêmes mots que les guérilleros
qui se battaient avec elle il y a peu.
"C'est drôle", pensait la Petite. "Ils disent la même chose.
"Ils pensent pareil."
Ainsi passaient les jours.
Le Gros lui prenait la main et l'emmenait se promener.
"Viens avec tonton", disait-il, et ils marchaient des heures.
La nuit, pour ne pas perdre l'habitude,
il lui faisait une petite séance sur le grill,
lui plongeait la tête dans l'eau
ou l'étouffait avec un sac ou autre.
Mais de moins en moins chaque fois.
Puis, quand il sentit qu'elle était des leurs,
il la laissa tranquille.
Salut, les gars !
Ces connards suants sont les Dalton.
Lui, c'est Double-Six.
Elle va monter à bord avec nous.
Le Visage, "la Cara"...
ils mordent pas.
Enfin, ça peut arriver.
Ça, c'est Mississippi.
Et là, Petite...
Lui, c'est Junior. Vaut mieux l'avoir à l'œil.
Oh, on a du caractère, je vois !
Le Gros lui présenta ses compagnons,
les Dalton, et ils s'entendirent bien aussitôt.
Après tout, ils parlaient d'armes et de moteurs, comme les autres.
Le Gros était content.
Parfois il lui disait : "Viens, allons faire un tour."
Et ils passaient l'après-midi ensemble, comme avant.
"Rien ne sera plus comme avant", pensait le Gros.
Comme s'il travaillait pour Hollywood
et avait découvert une nouvelle star.
Et la Petite ?
Comment était sa vie depuis qu'elle avait changé de camp
et parcourait le fleuve avec ses ennemis
en quête de guérilleros à tuer ?
Rien, c'était pareil.
Au lieu des Chinois sales,
elle avait les Dalton.
C'est tout.
Tout était pareil.
C'était les mêmes rivières, rien n'avait changé.
Elle ne sentait rien, sa vie était la même.
Elle vivait entre les fusils et les bombes, comme toujours.
Elle passa 10 ans ainsi, à tuer les siens.
"Nouvel an, nouvelle vie.
"A un moment, on doit s'éloigner de sa famille
"et faire son chemin. Le mien, c'est ça", pensait-elle.
"Sauter à la corde avec ces connards de gringos.
"La jolie fille de l'agence. La meilleure élève."
Un jour,
quelqu'un la reconnut et lui dit...
Hé, toi !
Tu es la Petite.
Tu es la Petite, enfoirée de meurtrière.
Tu es la fille de Perico Huerta.
Tu tues les tiens.
Tu as trahi ton père, espèce de salope.
Oui. Tu as raison.
Je suis la fille de Perico Huerta.
J'ai trahi mon père.
Je me suis vendue aux assassins de mon père.
Je leur ai donné les miens pour qu'ils les tuent.
J'ai tué les miens de mes propres mains.
J'ai tué de mes mains les gens qui m'ont élevée,
les gens qui m'ont sauvé la vie.
Je les ai tous tués.
Alors imagine ce que je peux faire de toi,
espèce d'enculé de tapette de fils de pute.
La première fois qu'elle fit le rêve, la Petite venait d'avoir 20 ans.
C'était la nuit avant qu'elle aille
avec les gars arroser d'essence une série de camps rebelles.
Elle se réveilla un peu confuse,
sentant qu'il s'était passé quelque chose,
mais l'effervescence lui fit aussitôt oublier la chose.
Une semaine plus tard, le rêve se répéta.
La semaine suivante, pareil.
Et à ce stade, elle-même commença à penser que ce n'était pas un hasard.
Quelque chose de nouveau venait d'apparaître à l'horizon.
Difficile d'expliquer ce que c'était
ou de se souvenir du rêve avec précision,
mais avec le temps, ça commença à l'inquiéter.
Ces jours-là, elle se réveillait différente.
Elle devait même reconnaître que les jours suivant le rêve,
elle était plus lente et plus distraite.
Elle marchait dans un état second, visait mal,
était de mauvaise humeur et irritable.
Elle faisait un mauvais soldat, était moins efficace.
Ce qui était clair, c'était que quelqu'un lui parlait dans le rêve,
comme s'il la connaissait
mieux que quiconque.
Et si elle n'avait pas été fille de révolutionnaire,
élevée au matérialisme dialectique et à la foi marxiste,
elle aurait pensé que celui qui lui parlait était Dieu.
Au début, elle avait du mal à se rappeler
ce que lui disait celui qui lui parlait en rêve.
Elle se rappelait que quand il lui parlait,
elle avait dans tout le corps une sensation étrange.
Difficile à décrire.
Le même genre de sensation qu'elle avait
chaque fois qu'elle lançait une grenade et qu'elle explosait.
La même sensation
que quand elle tirait au milieu d'une fusillade.
La même sensation que quand les bombes tombaient de l'avion
et qu'elle entendait les maisons et les arbres prendre feu en dessous.
La même sensation.
C'était comme si cette sensation lui parlait.
Comme si toutes ces balles et explosions étaient quelqu'un
qui essayait de communiquer avec elle
et de lui dire quelque chose.
C'est là que notre point de vue et celui de Casterman divergent.
Casterman pensait :
"C'est comme d'habitude. L'agent trahit son camp.
"D'abord, il ne se passe rien.
"L'agent est bien entraîné et non superstitieux.
"Mais il vient d'une culture primitive
"et même si ses parents n'étaient pas religieux,
"sa grand-mère devait l'être, ou son aïeule,
"ou sa bisaïeule. Et ça ne disparaît pas comme ça.
"L'agent a été débarrassé de l'idée bourgeoise de culpabilité
"mais ces âneries sont toujours là,
"cachées dans son sang.
"Bientôt, il a des visions mystiques,
"croit que des démons ou des anges lui parlent,
"et finit par devenir fou
"et balancer une grenade en pleine mission,
"se sacrifiant comme un idiot
"et ruinant des années de travail.
"C'est ce qui s'est passé avec l'Ouzbek en 72. Classique.
"C'est pour ça qu'on ne peut pas utiliser de musulmans."
C'est ce que pensait Casterman dans son bureau à Bruxelles.
Mais nous, aujourd'hui, nous croyons la Petite.
Nous pensons qu'elle avait raison
et que quelqu'un lui parlait à travers la fumée et la mitraille.
Au début, elle ne voulut rien savoir.
Au début, la chose l'effraya autant que lorsqu'à 13 ans,
elle vit ses mains et ses jambes maculées de son propre sang.
Comme cette fois-là,
elle sut qu'elle ne pouvait en parler à personne
et que quelque chose avait changé à jamais.
Elle sentait quand le Rêve allait venir
car son corps et sa voix changeaient
et elle était déconcentrée et maussade.
Elle essayait de ne pas s'endormir, elle avait peur de dormir.
Mais le Rêve venait quand même.
Elle essayait de se réveiller, en vain,
et de ne pas l'écouter,
mais la voix était si nette et forte qu'elle ne pouvait rien y faire.
Quand le Rêve partait,
elle essayait d'oublier ce qu'il avait dit
et de penser à autre chose,
de prendre son fusil pour aller tuer des gens,
comme quand elle était heureuse.
Mais un jour, elle en eut assez et lui parla.
"Qui es-tu ?" lui dit-elle.
Le Rêve lui répondit, comme si de rien n'était,
comme un ami de longue date.
"Je suis le feu", lui dit-il.
"Et je te connais bien."
Elle ne sut que répondre.
Il essaya de la tranquilliser : "N'aie pas peur.
"On se connaît. Je suis comme ton père, ou ton frère,
"ou ton petit ami, ou ta patrie.
"Je suis à tes côtés.
"Et quoi qu'il arrive, il en sera ainsi."
A compter de ce jour, ils parlèrent souvent, presque chaque jour,
de n'importe quoi.
Et elle sentit bientôt qu'elle pouvait lui faire confiance,
qu'il était vraiment son ami.
Souvent, ils ne parlaient pas sérieusement. Ils riaient même.
Parfois, c'est le Rêve qui lui posait des questions
et elle se surprenait à parler beaucoup, à lui expliquer des choses
et à donner son avis sur tous les sujets.
Une fois, ils parlèrent sérieusement.
Le Rêve lui dit : "Je suis comme un animal en cage.
"Je suis né pour être dehors, briller et faire du bruit.
"Et la plupart du temps je dors, et personne ne me voit."
Sur ce, le Rêve fit une blague :
"Je suis comme le génie de la lampe.
"J'ai besoin d'être frotté pour apparaître et les tuer tous."
Elle ignora la blague. Elle était sérieuse :
"Que puis-je faire pour toi ?"
Le Rêve ne dit rien, comme s'il réfléchissait.
Finalement, il dit : "Aide-moi. Laisse-moi sortir."
Bientôt, les choses qu'elle faisait le jour lui semblèrent des mensonges,
d'infâmes simulacres.
Tout son monde la dégoûtait.
Quelqu'un a dit un jour : "La vraie vie est ailleurs."
Sa vraie vie à elle était là-bas,
avec lui.
Palestine en 65.
Liban en 67.
Congo en 67.
En 67 aussi.
Et le grand jour arriva.
Le jour des Chinois.
Ils lui dirent ça :
"Aujourd'hui, c'est le jour des Chinois.
"Aujourd'hui, on fait l'échange avec les Chinois."
ils la réveillèrent tôt
et lui dirent qu'elle allait bosser avec la crème de la crème.
Ils la mirent dans un hélico.
Elle vola 2 ou 3 heures jusqu'à un endroit où elle n'était jamais allée.
L'hélico atterrit et elle rencontra ses compagnons,
des blonds répugnants
qui parlaient comme dans les films de guerre à la télé.
C'était eux, la crème de la crème.
Ils avaient avec eux un type du nom de Mister.
John Mister.
Un infâme trafiquant d'armes
qui ne cessait de parler de ses enlèvements.
Ils devaient l'échanger contre des missiles
que les Chinois leur avaient volés.
Une affaire sinistre, sale sous tous les angles.
Son contact était un nouveau, pédant, de l'Agence,
soigné et autoritaire, qui voulait tout faire bien
comme ces fayots qui font un cadeau à la maîtresse le jour de la rentrée.
Elle voyait tout de l'extérieur, comme si elle lisait un livre,
comme si elle n'était plus là.
Soudain, il se passa quelque chose.
Vous excitez pas.
Gardez votre calme
et tout ira bien.
Bingo !
Pile à l'heure.
Tu es prêt, Mac ?
Salut. Vous avez trouvé facilement ?
Oublions les politesses.
Réglons ça rapidement.
D'accord ?
Hé, calmez-vous, je gère.
J'ai mon papier ici.
J'ai noté quelques mots...
Le nouveau de l'Agence
répéta l'ordre 2, 3, 4 fois.
Attendez, je gère !
Elle n'était déjà presque plus là.
Elle regardait cette comédie,
comme si ce monde de traîtres et de salauds
n'avait plus rien à voir avec elle.
La mission était en train de mal tourner,
mais elle s'en moquait.
Elle ne pensait qu'à son ami enfermé là,
dans une grenade, entre ses seins.
"Dehors, camarade !" pensa-t-elle.
"Le moment est venu."
Le trafiquant d'armes la regarda et se mit à rire, et elle lui sourit.
Elle leva la main vers la goupille qu'elle ôta presque avec douceur.
Les Chinois comprirent immédiatement. Le nouveau, non.
"Tu étais trop lent", se dit-elle.
"Tu n'aurais pas fait carrière de toute façon."
Le feu fut visible à des lieues à la ronde,
et le bruit encore plus loin.
"Une sacrée fête",
dit le type de l'Agence chargé de récupérer les corps.
Et il avait raison.
Quand Casterman la trouva, 2 ou 3 semaines après,
elle avait quelques brûlures légères et 2 ou 3 bleus sur la jambe.
On n'aurait pas dit une meurtrière ou à une guérillera.
Plutôt une petite fille
qui se serait fait quelques écorchures à vélo.
À SUIVRE
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