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-Me Chouraqui est là.
-Merci.
-Bonjour, Me Kiejman. -Bonjour.
Merci d'être venu si vite.
Je dois vous lire quelque chose qui vous concerne aussi.
"Me Kiejman,
"vous êtes dessaisi ce jour de ma défense au profit
"de messieurs Bartoli et Chouraqui qui l'assureront sans vous.
"Vous l'auriez excellemment assuré et auriez employé toute votre valeur
"à m'obtenir l'acquittement, mais j'ai la conviction
"que vous vous réjouissez de ce qui me cause dommage
"et me désempare.
"Vous y éprouvez un plaisir subtil.
"Et si peu enclin que vous soyez à la dialectique
"du rapport entre accusé et avocat, cette décision méditée
"dont je mesure la portée à une semaine de mon procès
"est la façon d'affirmer ma liberté face à votre attitude.
"Merci de tout ce que vous avez fait pour moi.
"Pierre Goldman."
Vous étiez au courant ?
-Oui. Il m'a écrit y a quelques jours.
-Pourquoi vous m'avez rien dit ?
-J'ai pas pris sa lettre au sérieux.
-Vous l'avez sur vous ? -Non, je l'ai laissée au bureau.
-Quelqu'un peut nous la faire porter ?
-Pas sûr qu'il y ait du monde à cette heure.
-C'est important. J'aimerais la lire.
Appelez.
-Si vous voulez.
Je vous en lis juste quelques extraits.
"Francis, je voudrais t'expliquer calmement
"ma très grande hostilité à l'encontre de Kiejman.
"Quand on me déclare par écrit son amitié
"et que je donne la mienne en retour, ça implique une relation authentique.
"Or, Kiej reste dans la putain de mondanité pourrie.
"C'est sans importance, je persiste à penser
"qu'il peut me défendre très bien,
"mais je te jure que je peux plus supporter ce mec."
Je continue ? -Oui, vous continuez.
-"Un : il est responsable du fait que les erreurs dans mon livre
"dans la 1re édition n'ont pas été corrigées
"sur les 2e et 3e tirages.
"Il devait trouver un truc pour éviter que mon fric soit niqué.
"Tout ce qu'il a trouvé a été inefficace.
"Deux : il devait intervenir auprès du Nouvel Obs
"pour me trouver un emploi.
"Il ne l'a pas fait et il m'a répondu en riant :
"'Ils auront toujours une place de coursier pour vous.'
"Trois : il m'a pas répondu
"sur la présence de Christiane au procès.
"Hors de question qu'elle témoigne et qu'elle subisse
"le voyeurisme dégueulasse de la justice.
"Quatre : il me parle de la 1re privée de Python 357
"avec Signoret et Montand, ou qu'il va à Amsterdam
"retrouver Depardieu et Adjani, rien à foutre."
Je vous épargne la suite.
-Non, pas du tout, vous continuez.
-"Je supporte plus son ironie, sa frivolité
"et sa petitesse de juif de salon.
"Il a fait des pieds et des mains
"et a utilisé mon ami Régis Debray pour entrer dans cette affaire
"en faisant semblant de pas y rentrer.
"Ça me dégoûte.
"Ça peut paraître grossi par ma paranoïa carcérale,
"mais c'est la vérité.
"Kiejman m'a fait le coup de la sincérité.
"Je suis juste l'occasion pour lui
"d'occuper le devant de l'actualité judiciaire.
"Quelle scène exceptionnelle pour lui.
"Il m'a possédé. J'ai horreur de ça. Il me démoralise.
"Il est pas bon que j'arrive démoralisé.
"Le contact avec lui m'est insupportable.
"Mon désir est de le jeter,
"mais je veux pas prendre de décision sans ton avis.
"Réponds-moi vite. Ton ami, Pierre."
-Que lui avez-vous répondu ?
-Qu'à une semaine du procès, c'était une erreur.
-Il vous a pas écouté.
-Si, je sors du parloir.
Il va vous écrire pour ne pas tenir compte de sa lettre.
-"Juif de salon" ?
Insupportable. Pour qui il me prend ?
Il sait pas ce que j'ai fait. Rien ne m'a été donné.
Je viens d'un milieu plus modeste que le sien.
Ma mère savait ni lire ni écrire. Elle nous a élevés seule.
C'est lui, le juif de salon !
Avec son succès littéraire et ses fans gauchistes.
-N'y prêtez pas attention. Le procès le rend fébrile.
-C'est trop facile. Qui n'est pas fébrile ?
L'enjeu est colossal pour moi. J'ai fait peu d'assises.
Des semaines que je travaille
pour ce procès !
Envoyer un homme à l'échafaud me rend malade.
J'en ai des nausées, j'en dors pas la nuit.
Tout ça pour me faire insulter ?
Je veux tout laisser tomber, je suis écœuré.
-Non, surtout le laissez pas tomber.
-Pourquoi ? Donnez-moi une raison.
-Sans vous, il s'en sortira pas !
Je sais l'importance que vous donnez
à cette affaire, vous la raterez pas.
-Pourquoi défendre un homme qui veut si peu s'en sortir ?
Il est suicidaire.
-Il vit son accusation comme une malédiction,
associe son calvaire au destin des siens,
se vit comme un martyr sans faire la part des choses.
-L'excuse pour ne pas répondre des faits reprochés.
-Non, au contraire, il veut répondre à tout.
Mais il veut garder le contrôle sur sa défense
et croit être son meilleur avocat.
-On a vu ce que ça a donné au 1er procès.
-Essayez de le comprendre. Il se sent victime d'une injustice.
-Pour vous, il est innocent. Vous vous posez pas la question ?
-Je refuse de me la poser. C'est comme un ami en difficulté.
Un frère. Je veux l'aider. -Un frère ?
-Oui, un frère. Un frère juif.
C'est le bouc émissaire, on doit le faire revenir
du désert. -S'il vous plaît...
Vous vous êtes rencontrés au Talmud ?
-Non, au karaté.
-Quand on vient d'une bonne famille,
c'est rare de rencontrer un spécimen comme lui.
-Alors, qu'est-ce que vous comptez faire ?
-Je vais le défendre,
mais pas que pour les raisons qu'il croit.
Mais aidez-moi à le contenir.
Si on travaille pas sereinement, on y arrivera pas.
Brouhaha
-Mme Signoret ! -Par ici !
-Mme Signoret ! -Madame !
-Mme Signoret ! -S'il vous plaît !
-Mme Signoret ! -À votre droite.
-Madame Signoret ! -Madame !
-Mme Signoret ! -Madame !
-M. Debray ? S'il vous plaît !
-M. Debray ? -M. Debray !
-M. Debray, par ici.
Brouhaha -Salut. Ça va ?
-Bonjour. -Bonjour.
-M. Goldman ?
M. Goldman ? Mme Goldman ? -Par ici !
-À droite ! Là !
Oui, par ici ! -Mademoiselle ?
-Regardez là. À droite ! -Jeune homme ?
-Regardez-moi. -Jeune homme ?
-À droite ! -Regardez-moi. Encore !
-Me Garaud ! -Me Garaud ?
-S'il vous plaît, Me Garaud ! -S'il vous plaît !
-Ici ! -Par ici !
-Voilà, par ici. -À votre droite !
-Maître, s'il vous plaît ? -Maître ! Par ici !
-C'est le banc pour la partie civile. Installez-vous ici.
On ouvre une porte.
-Goldman innocent ! -GOLDMAN, INNOCENT !
Acclamations et applaudissements
Les applaudissements s'atténuent.
Clics d'appareils photo -Le procès va commencer.
Veuillez quitter la salle.
Sonnerie
Levez-vous.
La Cour et les jurés.
On ouvre une porte.
-Monsieur, levez-vous et confirmez vos noms, prénoms,
date et lieu de naissance, profession et adresse.
-Goldman Pierre Bernard.
Né à Lyon le 22 juin 1944.
Sans profession, sans domicile fixe et détenu à la prison de Fresnes.
-Vous pouvez vous rasseoir.
Nous allons passer à l'acte d'accusation.
Pierre Goldman, les faits qui vous sont reprochés
sont les suivants.
D'avoir le 4 décembre 1969 aux environs de 20 h,
frauduleusement soustrait à main armée environ 2500 francs
au détriment des époux Farmachi
à la fermeture de leur droguerie, 25 rue de la Butte aux Cailles
dans le 13e arrondissement à Paris.
D'avoir le 19 décembre 1969 à 20h10
attaqué à main armée une pharmacie au 6 boulevard Richard-Lenoir
dans le 11e arrondissement à Paris.
Homicide volontaire
sur Simone Delaunay et Jeanine Aubert,
les 2 pharmaciennes.
Tentative d'homicide sur Raymond Trocard
et Gérard Quinet, tous les 2 blessés d'une balle tirée à bout portant.
D'avoir le 20 décembre 1969 aux environs de 19h30,
attaqué la société VOG, située 34 rue Tronchet
dans le 8e arrondissement à Paris par 3 hommes, dont 2 de race noire
pour une somme de 22 675 francs.
D'avoir le 16 janvier 1970, à 7h45, passage Ramey,
dans le 18e arrondissement, volé à la caisse
d'allocations familiales une somme évaluée à 7800 francs
également avec un complice de race noire.
Je fais noter à la Cour que Pierre Goldman
reconnaît tous les faits qui lui sont reprochés
sauf ceux de la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir.
Pour cette affaire, il a un alibi.
Il affirme que le 19 décembre, de 19 h à 21 h,
il se trouvait chez un ami, Joël Lautric,
demeurant au 47 rue de Turenne dans le 4e arrondissement à Paris.
À noter que son casier judiciaire ne comportait jusque-là
qu'une seule condamnation
pour insoumission au service militaire
et que la défense n'a pas souhaité faire comparaître
de témoins de moralité.
Messieurs les avocats, voulez-vous
vous expliquer sur ce point ?
-C'est le choix de notre client, monsieur le président.
-M. Goldman, voulez-vous vous expliquer sur ce point ?
-Je n'ai fait citer aucun témoin pour ma défense
car je considère mon innocence totale dans l'affaire de la pharmacie.
Je me présente devant vous avec cette seule innocence,
sans aucun des moyens traditionnels de ces procès
qui en augmentent la pompe,
l'aspect théâtral et tout ce qui me répugne.
-BRAVO ! Acclamations et applaudissements
-S'il vous plaît !
S'il vous plaît !
-Et par ailleurs, en ce qui concerne ma moralité,
il est évident qu'au regard de la loi et de la morale sociale,
j'en suis dépourvu car j'ai commis 3 vols à main armée.
Rires dans l'assemblée Il serait donc dérisoire
que des personnes, prestigieuses et honorables,
déclarent à la Cour que je serais submergé de qualités.
Je suis innocent parce que je suis innocent
et non car diverses personnes
souligneraient tel trait de mon caractère
ou de mon comportement.
Il est notoire que bon nombre d'assassins
étaient des hommes très gentils,
d'excellente moralité et de nature paisible.
Je souhaite que cette affaire soit jugée sur le fond
et sur le fond seulement
et j'entends contribuer à dépouiller ce procès
de tout artifice qui en voilerait l'essentiel.
Acclamations et applaudissements
-Merci !
Le président tape du poing.
Merci !
M. Goldman, nous allons raconter votre vie.
-Ma vie ?
Toute ma vie ? -Oui.
-Ça risque d'être long.
Rires -Nous avons tout notre temps.
Vous êtes né
le 22 juin 1944 à Lyon
d'un couple d'israélites polonais, résistants et communistes.
En 1945, suite à des soupçons d'espionnage
au profit de l'Union soviétique, votre mère est expulsée de France
et repart vivre en Pologne.
Vous restez avec votre père, il vous confie à votre tante
et vous récupère un an plus tard, quand il se marie
à Mme Ambrunn Ruth.
Votre père et belle-mère vous reconnaissent officiellement
en 1949 et vous ne reverrez votre mère biologique
que 10 ans plus tard, lors de votre 1er voyage en Pologne.
Vous êtes décrit par votre entourage comme ayant eu une enfance perturbée.
Pouvez-vous nous en dire plus ?
-Je refuse de m'exprimer sur ce domaine intime en public.
-Pour le dire autrement, votre mère biologique
n'aurait-elle vécu que pour ses idées ?
-Non. La preuve, je suis là. Rires dans l'assemblée
-Votre scolarité jusqu'à la fin de la primaire
se déroule sans heurt.
Vous faites votre collège en internat.
Vous dites dans votre livre de façon prémonitoire :
"J'aimais cette chaleur carcérale et virile."
Au lycée, les choses deviennent plus chaotiques.
En 1re, vous participez à une révolte d'élèves.
Vous en êtes l'animateur.
-J'avais 10 ans d'avance. Rires
-Vous vous inscrivez à la Sorbonne en sciences sociales.
En 1962, on vous retrouve à l'Union des étudiants communistes
dont vous êtes le chef du service d'ordre.
Tout le monde vous décrit comme actif et très bagarreur.
À cette même période, vous multipliez les épisodes dépressifs.
Vous faites plusieurs séjours en hôpital psychiatrique.
On a quelques courriers de psychiatres
qui parlent de séances d'électrochocs que vous auriez subies.
Vous pouvez nous en dire plus sur ces épisodes dépressifs ?
-Je refuse de m'exprimer sur ça. Je désire m'en tenir aux faits.
-Très bien. Revenons donc aux faits.
Au terme de cette période,
vous vous soustrayez à vos obligations militaires.
-Oui.
-Vous êtes un "insoumis". -Oui.
-Que s'est-il passé précisément ?
-J'ai pris ma valise pour aller à la caserne à Nancy.
Et j'ai changé d'avis. J'ai rejoint ma mère en Pologne.
-Vous y restez plus longtemps que pour les vacances d'été
que vous passiez avec elle ?
-Oui. Je rattrape le temps perdu.
Je veux faire connaissance avec le pays de mes parents.
Son histoire me passionne, la guerre
l'holocauste...
Ma mère m'emmène partout.
Je vais dans le cimetière des derniers combats du ghetto.
Je retourne à Auschwitz. Ma mère m'y avait emmené à 13 ans.
-Vous dites qu'à cette période, vous la rencontrez enfin.
-Oui, c'est ça.
Je suis assez grand pour qu'on se parle.
Je découvre que malgré la misère, le stalinisme, les goulags,
elle est restée fidèle à elle-même.
Une militante, une révolutionnaire dans l'âme.
Je la questionne sur la résistance, sur la guerre avec mon père.
Je suis hanté par leur histoire.
Je voudrais être comme eux.
Revivre cette atmosphère de révolte, ressentir cette fierté.
Je veux être un juif guerrier.
-Un juif guerrier ? Tiens donc.
-Oui.
Me libérer de la meurtrissure d'être juif.
-Donc vous vouliez vous engager dans la guérilla ?
-Absolument.
-Votre mère vous introduit à des révolutionnaires cubains.
-Oui, mais au début, elle refuse.
Elle a peur pour moi, se dit que c'est une folie.
-Pourtant, elle le fait.
-J'insiste tellement qu'elle cède.
Elle leur écrit que je veux les rencontrer.
Je pars à La Havane pour les voir.
Je rentre à Paris pour repartir à leur 1er signal.
-À Paris, vous participez aux événements de mai 68.
-Oui, mais de très loin.
Tout ça n'est qu'une prise de pouvoir imaginaire,
une parodie de guérilla urbaine
où chacun rentre après avoir jeté son pavé.
C'est grotesque.
Rires Je veux retourner en Amérique latine.
-Effectivement, en juin 68, vous repartez
pour le Venezuela où vous rejoignez un groupe armé de 6 combattants.
Comment ça se passe ?
-C'est la plus belle période de ma vie.
L'entraînement au combat, la camaraderie, la vie clandestine.
J'ai tout ce dont je rêvais.
-Comment survivez-vous ? Avec quel argent ?
-On dort dehors,
on mange ce qu'on nous donne, on vit avec rien.
-Le leader de votre groupe est Oswaldo Baretto.
Un francophile très érudit, diplômé en sociologie,
mais aussi un homme
au passé trouble, rompu à la lutte armée
et à l'utilisation des armes.
Dans votre livre, vous semblez fasciné par lui, pourquoi ?
-Il était le plus grand écrivain d'Amérique latine pour moi,
bien qu'il n'ait rien écrit. Rires et applaudissements
-Vous rentrez avec lui à Paris en septembre 1969
et avec 2 camarades de votre groupe armé.
Pourquoi ce retour soudain ? -On avait d'autres projets.
-La rumeur dit que vous auriez participé là-bas,
avec votre groupe armé, à un braquage d'envergure.
Vous auriez dévalisé la plus grande banque du pays
et seriez tous recherchés par la police.
Est-ce que ça pourrait expliquer votre retour précipité ?
-Vous le dites, c'est une rumeur.
Elle est flatteuse, mais malheureusement fausse.
-Nous nous posons la question de savoir si c'est au Venezuela
que vous avez abandonné vos idéaux. -Non.
-Et vous avez basculé dans le banditisme.
-Certainement pas.
-Pourtant, de retour à Paris, vous ne faites plus rien.
Ni vous étudiez ni travaillez.
-Je veux toujours faire la révolution.
J'achète des armes,
j'écris un manuel pour la guérilla urbaine.
Mes vieux copains me prennent pour un fou,
mais j'y crois.
-Vos vieux copains, comme vous dites,
vous décrivent à l'époque comme velléitaire,
profiteur et caractériel.
-C'est pas faux, mais le Code pénal ne prévoit rien pour ça.
-Vous êtes surtout devenu totalement oisif.
Vous ne faites plus rien, dormez toute la journée,
sortez toutes les nuits
dans des clubs de musique antillais et buvez énormément.
-C'est vrai, j'étais pas un cadeau, mais je le nie pas.
Je vois pas le lien entre ces faits indéniables
et l'affaire centrale, les meurtres odieux dont on m'accuse.
-C'est le contexte dans lequel vous évoluez au moment des faits.
-Écoutez... C'est vrai, j'étais comme ça.
Mais jamais je n'ai pensé ouvrir le feu sur 2 femmes désarmées
qui ne m'avaient rien fait.
-Nous vous interrogeons là-dessus plus tard.
D'après ces mêmes amis, vous aviez des goûts de luxe.
-Oui, si vous voulez.
-Vous dépensez tout votre argent. Vous êtes un "flambeur".
-Oui !
Je paye beaucoup de tournées. Rires
Je dépense pas mal avec des prostituées.
Je m'achète beaucoup de chemises car je transpire
et j'ai horreur de laver.
À cause de ça, je suis obligé de devenir voleur.
-Y avait pas d'autres moyens
de gagner votre vie ?
-Si, sûrement. -Moins faciles ?
-C'est pas facile d'être voleur. Y a des risques.
-Lesquels ? -La peine de mort, par exemple.
-Vous saviez que la peine de mort est prévue
pour des agressions à main armée ?
-Absolument. -Ça vous faisait pas peur ?
-Beaucoup moins que la prison.
-Vous aviez peur de la prison ?
-Une peur atroce.
-N'est-ce pas contradictoire de choisir une carrière de criminel
quand on craint la prison ? -Si, sûrement.
-Alors, expliquez-nous.
-J'étais désespéré.
Je...
Je me sentais dans un néant politique.
Et j'avais besoin d'argent, c'est tout !
Et...
J'ai pas envie de m'étendre sur ce sujet.
-Pourquoi ? -Je suis pas spécialement fier.
-M. Goldman, peut-on vous qualifier de gangster ?
-Oui. -Et d'assassin ?
-Non, certainement pas !
Si j'avais braqué la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir,
jamais je n'aurais ouvert le feu sur 2 femmes
qui ne m'avaient rien fait, jamais !
C'est contraire à tous mes principes.
-GOLDMAN, INNOCENT ! Acclamations
GOLDMAN, INNOCENT ! -Merci !
Le président tape du poing.
Acclamations S'il vous plaît !
Les acclamations cessent. Merci.
Nous en avons fini avec votre curriculum vitæ.
Vous pouvez vous rasseoir.
Je cite Pierre Goldman dans son livre.
"À ma surprise, j'eus avec les différents psychiatres
"d'excellentes relations.
"Notamment, l'un d'eux, une femme, Mme Boitel.
"Nous parlions beaucoup, elle me faisait du bien.
"Lors d'une entrevue, je compris sur mes braquages
"que c'était un délire,
"que j'avais côtoyé l'abîme de la folie.
"Je fis une découverte banale mais importante.
"Je m'infligeais un châtiment implacable.
"Un tribunal en moi était régi par une loi impitoyable.
"Je n'y étais frappé qu'en face de mes rêves et idéaux.
"La justice ne pouvait me châtier car dans mes crimes,
"je m'étais déjà puni.
"Ces crimes n'étaient pas d'avoir soustrait de l'argent à main armée.
"Je m'y étais puni de n'avoir pas été comme mon père.
"Un partisan. De n'avoir pas été fusillé.
"De n'avoir pas lutté avec le Che.
"De n'avoir pas recherché des nazis pour les supprimer."
Madame, confirmez-vous que Pierre Goldman vous a confié ça ?
-Pas exactement ces termes, mais oui.
-Que vous inspirent ces phrases sur l'auto-jugement ?
-Elles lui ressemblent.
-Vous les interpréteriez comme un aveu de culpabilité ?
-Non, c'est juste le signe de sa complexité.
Il réfléchit beaucoup à ce qui lui arrive.
-Quelle a été votre impression
quand vous avez rencontré Pierre Goldman en prison ?
-Il était dans une solitude profonde.
Incapable d'entrer en relation avec autrui.
Ses pensées étaient incohérentes. Il ne se maîtrisait pas.
Il présentait des signes d'anxiété.
J'ai eu du mal à entrer en contact avec lui.
-D'après votre 1er rapport,
vous auriez hésité à le déclarer schizophrène.
-C'est exact.
-Pourquoi ne pas l'avoir fait ?
-Je n'en étais pas sûre.
-Mais dans ces 1ers rapports, vous le décrivez comme dangereux.
-Oui.
-Pourquoi ?
-Vu sa fragilité psychologique,
j'ai pensé que dans certaines circonstances,
il pouvait être dangereux.
Avec le temps, mon avis a évolué.
Mes 1res conclusions ne peuvent plus être prises à la lettre.
-Vous diriez qu'il s'est réalisé en prison ?
-Oui.
-Diriez-vous qu'il est heureux en prison ?
-La prison est un cadre qui le rassure.
-Et vous, Goldman ? Qu'en pensez-vous ?
-D'une certaine façon, j'aime bien la prison.
-Tout à l'heure, vous nous disiez l'inverse.
-C'était avant d'y aller.
Maintenant, j'ai presque peur d'en partir.
-La personnalité de Goldman vous semble compatible
avec les faits reprochés ?
-Je peux pas répondre directement.
Mais à travers les entretiens eus avec lui,
j'ai pas décelé d'agressivité particulière
telle que celle décrite dans la pharmacie.
-Que dire des agressions qu'il a reconnues ?
-Qu'elles sont d'une autre nature. -Et en quoi ?
-De ce que j'ai observé
de mon travail auprès des prisonniers,
le passage à l'acte est précédé d'une histoire familiale violente,
d'un déséquilibre mental constitutionnel.
Ce n'est pas le cas de M. Goldman.
-Merci, madame. -Monsieur le président ?
-Allez-y, Me Garaud.
-Madame, est-il vrai qu'avant son 1er procès,
pour vous signifier l'estime dans laquelle il vous tenait,
Goldman vous aurait offert des fleurs cueillies dans la prison ?
-C'est exact, mais je ne vois pas le rapport.
-Moi, je le vois très bien.
On peut penser que Goldman vous a séduite
et fait perdre votre objectivité.
Huées -S'il vous plaît !
Me Garaud, s'il vous plaît.
-Monsieur le président ?
Permettez-moi de lire un courrier du Dr Oury,
qui a accueilli pendant plusieurs mois Pierre Goldman
dans sa clinique psychiatrique de Laborde à 18 ans.
-Je vous en prie.
-"Pierre Goldman présentait à son arrivée
"un état dissociatif avec des éléments d'angoisse
"se manifestant par des raptus impressionnants
"et des idées de suicide.
"Il semblait s'agir d'un état psychotique épisodique
"ayant débuté quand il était jeune avec des phases dépressives
"sur un fond à tendance paranoïaque
"et une personnalité peu structurée.
"Il aurait dû être suivi depuis longtemps,
"mais il était difficile d'intervenir
"tant il était méfiant et se sentait persécuté."
Contrairement à vous, le Dr Oury n'écarte pas la thèse de la psychose.
-Non. Comme vous, j'ai lu ce courrier.
Le Dr Oury parle d'épisodes psychotiques.
Pas de psychose.
Je suis parfaitement en accord avec lui.
-Donc Pierre Goldman ne peut pas être déclaré irresponsable ?
-Absolument.
-Je vous remercie.
-Mademoiselle, confirmez à la greffière
vos noms, prénoms, date et lieu de naissance,
profession et adresse.
-Mlle Sucab Christiane, 30 ans, née en Guadeloupe,
sans profession actuellement
et résidant au 66 rue Daguerre à Paris.
-Vous avez une relation avec l'accusé donc n'avez pas à prêter serment.
-Oui.
-Racontez-nous comment vous vous êtes rencontrés,
Pierre Goldman et vous.
-Au début de l'hiver 69, à une fête antillaise.
Un ami à moi nous a présentés.
-Joël Lautric ? -Oui.
-L'alibi de M. Goldman ? -Oui.
-Comment s'est passée cette rencontre ?
-On a dansé un peu et puis...
On a quitté la fête, on a marché dans Paris et...
On ne s'est plus quittés pendant plusieurs semaines.
-Et puis ?
-Il a disparu du jour au lendemain.
J'ai plus eu de nouvelle. Je suis rentrée en Guadeloupe.
-En Guadeloupe où vous vous êtes mariée ?
-Oui.
-Vous avez repris contact avec Pierre Goldman
quand vous avez su qu'il s'était fait arrêter.
-Oui.
-Comment avez-vous repris contact ?
-On s'est écrit et...
Quand je suis rentrée à Paris, je suis allée le voir en prison.
-Que lui disiez-vous dans vos lettres ?
-Je suis obligée de répondre ? -Non, t'es pas obligée.
-Non. Soupir
M. Goldman parle de votre relation dans son livre.
"Je fus envahi d'un amour violent pour cette femme
"qui surgissait d'un temps décisif de mon passé.
"Je luttais pour détruire cet amour, l'anéantir,
"l'évacuer de ma chair et de mon âme, mais je n'y parvenais pas.
"Je lui ai dit le 21 décembre 1969
"qu'un jour, j'arriverais au bout et que je verrais ses yeux.
"J'étais arrivé au bout et je voyais ses yeux,
"je ne les avais pas oubliés.
"Je lui écrivis que je voulais l'épouser,
"vivre avec elle, vivre tout court, que nous aurions des enfants.
"Ils ne seraient pas des juifs basanés au sang nègre,
"mais des nègres qui auraient du sang juif."
Comment expliquez-vous la passion de Pierre Goldman
pour la culture antillaise ?
-Je ne l'explique pas.
-Goldman, comment l'expliquez-vous ?
-C'est parce que moi aussi, je suis un nègre.
-Bah voyons...
-Un juif et un noir, c'est la même chose.
-Monsieur le président ? -Monsieur l'avocat général.
-Madame, dans votre 1re déposition à la police,
vous déclariez que les jours suivant le crime,
l'accusé montrait de l'intérêt pour ce que les journaux
rapportaient de l'affaire.
-Je me souviens pas avoir dit ça.
-C'est noté noir sur blanc dans le PV.
Vous confirmez ?
-Répondez, mademoiselle.
-Je le répète,
je n'ai aucun souvenir d'avoir dit ça.
-Goldman, vous lisiez tous les articles
sur l'affaire du boulevard Richard-Lenoir
les jours suivant le crime ? -Oui, c'est vrai.
-Pourquoi cet intérêt pour cette affaire ?
-Sûrement car j'avais le désir d'être accusé.
-Vous avez été exaucé.
Huées -Enfin, Goldman !
Vous ne pouvez vous contenter de cette formule.
Répondez sincèrement.
-J'étais poussé malgré moi vers ce double homicide.
Je ne saurais vous expliquer pourquoi,
mais un souffle étrange m'aspirait vers ces 2 meurtres.
-Au point de les commettre ? -Pas du tout !
Huées -Me Garaud,
vous parlerez quand ce sera votre tour !
-Je vous cite toujours.
Vous décrivez Pierre Goldman lors de votre rencontre comme
"déséquilibré, buvant beaucoup
"et rêvant de mourir les armes à la main,
"après avoir abattu des policiers,
"censés représenter à ses yeux la société bourgeoise."
Vous le décririez de la même manière ?
-Certainement pas. -Pourquoi ?
Car vous êtes devenue sa compagne ?
-Ça n'a rien à voir. -Pourquoi avoir dit ça ?
-Les policiers m'ont forcée à le dire.
-Vous accusez la police d'avoir suborné vos réponses ?
C'est grave. -C'est scandaleux !
-C'est la vérité !
-Madame n'est pas la seule à avoir tenu de tels propos.
À cette époque,
tous les amis antillais de Pierre Goldman le décrivent
comme violent, bagarreur, dangereux
et peu recommandable.
Je cite M. Caprice, beau-frère de M. Lautric.
"J'ai eu l'occasion de le voir
"exprimer ses conceptions politiques et dans ses propos,
"il était clair qu'il n'avait aucun souci
"pour les vies humaines
"si ça faisait obstacle à ses objectifs.
"C'était un extrémiste."
-Si tous ceux que vous avez cités ont dit du mal de moi aux policiers,
c'est pour les mêmes raisons que Christiane.
Je fais remarquer qu'ils sont tous noirs
et que c'est seulement pour ça
qu'ils ont été malmenés par les policiers dès leur arrivée !
Applaudissements
Acclamations -S'il vous plaît !
S'il vous plaît ! Le président tape du poing.
-Sous-entendez-vous que la police est raciste ?
-Je le sous-entends
et je l'affirme.
Acclamations -C'est une honte !
-S'il vous plaît !
-Monsieur le président... Les acclamations cessent.
Mon client a voulu dire que certains policiers
ont un comportement raciste, pas tout le corps policier.
-Non, la police est raciste. Toute la police.
Acclamations
-S'il vous plaît ! Le président tape du poing.
Acclamations
-S'il vous plaît !
Asseyez-vous !
Le président tape du poing.
Merci, mademoiselle. Vous pouvez vous rasseoir.
-Alter Moïse Goldman.
Né le 30 novembre 1909 en Pologne.
Résidant au 36 rue Pierre Valette à Montrouge.
Commerçant. -Vous êtes le père de l'accusé.
Vous êtes né dans une famille pauvre du shtetl.
Vous avez immigré en France en 1927 pour fuir la discrimination
et les pogroms envers les juifs.
Pendant la guerre, vous êtes devenu un héros de la résistance.
-Merci, monsieur le président.
-Parlons un peu de votre enfance en Pologne.
-Vous croyez que mon cas est intéressant ?
C'est de mon fils dont il est question.
-Très bien.
Racontez-nous les 1res années de la vie de votre fils.
-Les conditions dans lesquelles nous vivions sa mère et moi à Lyon...
étaient éprouvantes, épouvantables, même.
On s'entendait très mal.
On se disputait.
-Quelles étaient les raisons ?
-La plupart du temps, la politique.
Mais en réalité, on se disputait sur tout.
-Vous parlez de Janca Sochaczewska,
la mère biologique de l'accusé ? -Oui.
-Elle combat à Lyon dans la même cellule que vous ?
-Oui, elle est la secrétaire de la résistance
pour toute la région lyonnaise.
-Vous tombez amoureux.
C'est dans ce contexte de la guerre que vous faites un enfant.
-C'est elle qui le veut plus que tout.
Pour elle, c'est un défi à la mort.
Elle pense que cet enfant poursuivra la lutte
et chantera pour les opprimés.
-Dites-nous-en un peu plus sur cette femme.
-Janca est polonaise, comme moi.
Elle a grandi dans un milieu plus religieux que moi.
Son père étudiait la Torah, c'était un fanatique.
Elle s'est révoltée très tôt contre lui.
Elle est devenue militante communiste,
malgré son père qui lui prédisait que le communisme
amènerait le malheur partout.
Comme les communistes étaient pourchassés,
elle s'est fait arrêter.
Sa mère est venue la trouver en prison et lui a dit :
"Pâques approche, nous voudrions que tu acceptes
"du pain azyme."
Janca s'est levée sans répondre,
en laissant sa mère toute seule dans le parloir.
Quand elle est rentrée à la maison, son père l'a chassée.
Le lendemain, elle quittait la Pologne pour la France.
-Je cite votre fils dans son livre.
"À la libération, mon père quitte ma mère,
"ou elle le quitte, enfin ils se séparent.
"Je reste chez ma mère qui travaille à l'ambassade de Pologne.
En 47, pour diverses raisons, elle doit quitter la France.
"Je m'en souviens, on allait partir en Pologne,
"mais profitant de l'absence de ma mère,
"mon père, avec des camarades résistants
"est venu m'enlever.
"Ma mère n'a rien pu faire.
"Elle ne pouvait fournir la preuve que j'étais son fils
"car elle avait dû accoucher sous une fausse identité.
"Elle est repartie en Pologne sans moi.
"Je ne sais si mon père m'a gardé car il m'aimait.
"Il ne voulait pas que son fils vive dans un pays
"où des juifs avaient été exterminés.
"Un pays antisémite. Antisémite et stalinien.
"Un pays maudit, d'après lui.
"C'est tout ce que je sais.
"Mon père n'exprime jamais ses sentiments."
Est-ce que votre fils dit vrai ?
-Je reconnais que j'ai pu dire ces choses à propos des Polonais.
J'ai toujours voulu le bien de mon fils
et veillé à ce qu'il ne manque de rien.
Quand je me suis remarié
avec Ruth, nous l'avons repris avec nous.
Ma femme l'a reconnu et élevé comme son propre enfant.
-Il ne vous a jamais
posé de problèmes ?
-Les problèmes sont venus tard, à l'adolescence.
Il s'est fait renvoyer de plusieurs lycées.
Il était indiscipliné.
À la maison, on avait aussi parfois des disputes.
Mais je jure...
qu'il n'a jamais levé la main sur personne.
Ni sur ses frères ni sur sa sœur et encore moins sur sa belle-mère.
Mon fils est incapable d'abattre une femme.
Mais s'il l'avait fait, le lien entre nous n'existerait plus.
Je ne serais jamais allé le voir en prison.
-Mais vous avez mis 2 ans à lui rendre visite.
-Pourquoi ?
Vous attendiez d'être convaincu de son innocence ?
Comment vous en a-t-il convaincu ?
-Il m'a écrit une lettre.
Il m'a juré son innocence sur la tête
d'un de nos camarades décapités par la police vichyste en 44.
-Et vous l'avez cru ? -Oui.
-Avant qu'il ne vous écrive, vous l'en pensiez capable ?
-Non, parce que je sais que même dans les pires moments, mon fils
n'a pu abandonner le respect de la vie.
-Mais ça suffit !
Ça n'a aucune importance, mon père pense ce qu'il veut !
Qu'est-ce que ça change ?
Le problème est pas de savoir si je suis capable de ces crimes.
Je suis pas coupable !
Je suis pas coupable ! -Goldman, taisez-vous.
Reprenons.
Des autres agressions, vous l'en pensiez capable ?
-Non, non plus.
-Il les a toutes reconnues. -Oui, je sais.
-Comment les expliquez-vous ?
-C'est peut-être une sorte de suicide.
À 16 ans par exemple, à l'internat, après une dispute avec un camarade,
il s'est jeté dans le vide, est passé à travers une verrière.
Il a été gravement blessé à la tête.
Tout ça, c'est peut-être de ma faute.
Excuse-moi de ne pas t'avoir compris.
Tu sais, avant de lire ton livre...
Soupir
Je ne te connaissais pas.
-Vous avez des questions ?
-Moi, j'ai une question.
Pourquoi la mère de l'accusé n'a pas comparu ?
-Elle voulait venir, mais n'a pas eu de visa.
-Comment est-ce possible ? Son fils risque la peine capitale.
-Au regard de la loi, elle n'est pas sa mère.
Elle n'a pu justifier son déplacement.
-C'est une stratégie de la défense pour mettre à l'écart
la réputation sulfureuse de la mère de l'accusé.
Soupçons d'espionnage, prison en Pologne,
appels à l'insurrection, abandon de charge familiale...
Huées Au profit de la généalogie
plus glorieuse que son père, résistant, patriote...
Quel beau tableau !
-Mais arrêtez, vous êtes qui pour parler de mes parents ?
Vous avez fait quoi dans votre vie ?
Vous avez vécu quoi ? Rien !
Mes parents sont exemplaires et courageux.
C'est des héros.
Ils ont traversé des épreuves exceptionnelles.
J'aurais voulu être digne d'eux, mais je me suis dévoyé,
j'ai sombré dans la fête, l'alcool, les braquages.
C'est à moi de leur demander pardon.
-Merci, monsieur. Nous avons fini.
Suspension de 15 minutes.
-Je voulais pas que Christiane témoigne.
Pourquoi vous avez laissé faire ?
-Le parquet la cite à comparaître.
-Et mon père ?
Obligé de se justifier. Quelle humiliation pour lui !
Je vous le pardonnerai jamais.
Pourquoi ma famille doit subir tout ça ?
-Par votre faute ! C'est vous l'accusé !
Maintenant, asseyez-vous.
La partie des témoins va être la plus délicate pour vous.
-Ah bon ? -Oui.
Laissez-nous faire.
On va les décrédibiliser avec méthode...
-Je l'ai déjà fait dans mon livre. -C'est une blague ?
Vous étiez seul dans votre cellule !
La partie était facile. Là, ils seront devant vous.
Vous étiez sans contradicteur, ça sera différent.
Je vous demande de ne pas nous compliquer la tâche.
Maîtriser vos humeurs, résistez à vos bons mots.
Arrêter de parler de complot policier
ou de machination.
On sait pas ce qui y a dans la tête des jurés.
Ça peut être désastreux pour vous.
Et résistez aux provocations de Garaud.
Ce type est intelligent, perfide.
Il veut vous faire sortir de vos gonds, on l'a vu.
S'il y parvient, il aura gagné.
Vous m'avez compris ?
-M. Jobard, à l'époque des faits, vous étiez commissaire
à la 4e brigade territoriale.
Vous avez reçu les confidences d'un certain "X2".
Rappelez à la Cour dans quelles conditions
vous avez recueilli son témoignage.
-En mars 1970, 3 mois après les faits,
un de nos indicateurs nous a rendu compte
qu'un certain "Goldi" était l'auteur d'agressions
dont celle du boulevard Richard-Lenoir.
L'après-midi du drame, il a pris un verre avec Goldman
dans le quartier de l'Odéon.
Il lui aurait confié avoir planifié l'attaque d'une crèmerie
le jour même dans le quartier de Saint-Paul.
Il lui aurait montré 2 armes, un Herstal et un P38.
-Mais comment cet indicateur s'est-il persuadé
que Pierre Goldman était l'auteur des meurtres ?
-Goldman lui aurait confié
quelques jours plus tard. -C'est faux !
Je l'ai jamais revu après ce verre.
-Pourquoi cet homme vous accuse ?
-C'est un abruti prêt à dire n'importe quoi
pour se faire mousser.
(-Pourquoi il continue ?) (-Je sais pas.)
-Son esprit est si simple
qu'il a fait une petite synthèse désastreuse pour moi.
-Une petite synthèse ?
-Il compilait des articles
sur les faits divers.
Il a appris qu'un Herstal avait tiré dans la pharmacie
et que le meurtrier avait la même sacoche que moi.
C'était trop beau ! Tout concordait.
Il s'est persuadé que j'étais le coupable.
Ce type est un crétin.
-Je croyais que c'était un de vos amis ?
-En employant ce mot avec des guillemets.
Rires dans l'assemblée -Et car c'est un de vos amis,
vous refusez de donner son nom ?
-Non.
Quand j'étais gosse, mon père m'a dit de ne jamais dénoncer personne.
Le seul de ses commandements auquel j'obéis.
-Mais vous avez donné
les noms de vos amis dont vous pensiez
qu'ils vous fourniraient un alibi.
Quelle est la différence ?
-Rien à voir. C'est pas de la dénonciation.
-Je ne comprends pas pourquoi
vous vous obstinez à protéger ce X2.
En nous donnant son nom, il comparaîtrait
et serait confronté à ses "mensonges".
-Je vous le redis, je ne donnerai jamais personne.
-Goldman, ça suffit !
Donnez-nous le nom de cet informateur.
Votre avenir est en jeu.
-Non, je ne peux pas.
-S'il vous plaît, monsieur le président ?
-M. Goldman, mettez-vous à notre place.
Nous ne comprenons rien à cette histoire d'indicateur.
-C'est très simple !
À cause de son témoignage farfelu, la justice s'emballe contre moi.
Cet homme est la source de tous mes malheurs.
-Ne serait-il pas plus simple de le faire témoigner ?
-Si, sûrement ! Mais moi, je ne le donnerai pas.
Ma morale me l'interdit complètement.
J'ai été arrêté pour des faits crapuleux
et hold-up sordides que j'ai reconnus.
Mais dans cette pourriture,
je me suis réservé une part d'héroïsme
et j'ai fait le serment de ne jamais donner personne.
-À moins que ça ne soit pour une raison moins noble.
Huées dans l'assemblée -Qu'est-ce que vous sous-entendez ?
-On peut faire l'hypothèse qu'il ne donne pas X2
car son témoignage l'accable.
-Son témoignage ne m'accable pas, au contraire !
Il m'innocente !
X2 s'est trompé sur mes armes, mes vêtements, ma sacoche...
Absolument tout ! C'est absurde.
Brouhaha dans l'assemblée
-Je peux en revenir aux faits ?
-Allez-y. -Merci.
M. Jobard, quand X2 a dénoncé Goldman,
il a indiqué une planque à Belleville
où les policiers ont retrouvé des armes,
mais pas celles qui ont tiré dans la pharmacie ?
-C'est vrai, mais les armes décrites étaient compatibles.
-Mais comme l'affirme mon client,
X2 s'est trompé sur l'identification des armes ?
-Oui.
-S'il a pu se tromper sur ça, il a pu se tromper sur Goldman.
Ça ne signifie pas que Goldman n'était pas sur les lieux du crime
avec d'autres pistolets, mais pas non plus qu'il y était.
-Oui.
-Donc il n'y a pas de preuve matérielle
de la présence de Goldman sur les lieux du crime ?
-C'est exact.
-Non, non ! Applaudissements
Soyons sérieux,
monsieur le président !
Peu importe le manque de précision de X2.
Ses renseignements ont permis aux policiers
de remonter jusqu'aux témoins, qui eux, tous,
ont reconnu Goldman. Huées
On tape du poing.
-Merci, monsieur le commissaire.
-En entrant dans l'officine, ma 1re surprise
est que le système de sécurité se déclenche.
Malgré l'alarme, j'avance jusqu'au comptoir.
Là, des pieds apparaissent dans l'arrière-boutique.
Ce sont ceux de Mlle Delaunay, la patronne de ma femme.
Elle est étendue sur le dos.
Son manteau entièrement boutonné.
Son foulard noué autour du cou.
Inanimée.
Je contourne le comptoir,
et là, c'est l'horreur.
Ma femme est allongée sur le sol devant moi.
Elle porte des gants en cuir
et le ¾ en laine à carreaux noirs et blancs
que je venais de lui offrir.
D'abord, j'ai pensé qu'elle s'était asphyxiée.
Je sentais une odeur bizarre.
De retour dans l'arrière-boutique, je vois la tête de Mlle Delaunay
qui baigne dans une flaque de sang.
Et je comprends tout.
Près d'elle, un homme est étendu par terre.
Du sang coule de son visage, mais il respire encore.
Soupir
Toujours cette sonnerie assourdissante.
Je ressors en courant, j'appelle à l'aide.
J'envoie chercher un médecin, mais...
Je sais que pour Jeanine et sa patronne, c'est trop tard.
Chaque soir, je venais chercher ma femme
pour la ramener à la maison et retrouver notre petite Florence,
âgée de 28 mois à l'époque.
-Goldman, assassin !
-"En entrant, j'ai vu les 2 pharmaciennes
"dans l'arrière-boutique.
"Elles avaient leur manteau sur elles, prêtes à partir.
"J'ai remarqué un homme devant les 2 femmes,
"manifestement effrayées.
"Il est arrivé sur moi, son pistolet à la main.
"Il m'a mis le canon sur le ventre et m'a dit :
"'Toi aussi, va par là.'
"Alors qu'il regardait vers les femmes,
"je me suis délesté de mon portefeuille
"en le jetant vers le mur.
"Il devait contenir 500 francs.
"Il nous a fait mettre dans le fond du magasin
"en nous tenant en joue.
"S'adressant à moi, il a dit : 'Et toi, donne ce que tu as.'
"J'ai répondu que je n'avais pas d'argent,
"juste une pièce de 5 francs pour acheter mes médicaments.
"J'ai ajouté :
"'T'es le roi des couillons, tu vas te faire prendre.'
"J'ai fait le geste pour lui montrer la pièce
"et l'homme a tiré sur moi.
"Je suis tombé dans un placard juste à côté.
"J'ai entendu les 2 femmes crier :
"'Non ! Non ! Non !'
"Encore un coup de feu et j'ai perdu connaissance.
"Le tueur paraissait avoir 30 ans, un peu plus grand que moi.
"Sa figure était allongée, mince,
"le teint très basané, de type méditerranéen,
"espagnol ou portugais.
"Il portait une casquette en cuir ou en tissu ciré
"et un imperméable gris foncé.
"Il s'exprimait très bien en français.
"En toute certitude,
"j'ai reconnu Goldman parmi ceux qu'on m'a présentés à la police.
"J'ai aussi reconnu sa voix.
"Je n'ai aucun doute."
Ceci est la déposition de M. Raymond Trocard,
ancien résistant et survivant de la tuerie
du boulevard Richard-Lenoir,
décédé depuis dans un accident de voiture.
Mme Carel, vous êtes passée avec votre mari
devant la pharmacie au moment des faits.
Vous avez empêché votre mari d'intervenir.
Vous êtes allée donner l'alerte au café le Jean Bart.
Avant de vous enfuir, avez-vous eu le temps de voir l'agresseur ?
-Oui, de dos... -On entend rien !
-Parlez un peu plus fort.
-Oui, de dos.
-Comment décririez-vous l'homme que vous avez vu ce jour ?
-Une silhouette sombre, très dessinée,
qui tenait un pistolet dans la main droite.
-Vous avez vu ces détails de dos ?
-Non, il était de ¾, presque de profil.
-Goldman, levez-vous, mettez-vous de ¾ profil.
-De quel côté, monsieur le président ?
-De quel côté, madame ? -Du côté droit.
-Tournez-vous vers le mur.
Rires dans l'assemblée
Reconnaissez-vous l'homme vu dans la pharmacie
le 19 décembre 1969 ?
Prenez votre temps, votre réponse est importante.
-Là, je sais plus trop.
Son visage était peut-être plus anguleux.
Mais quand je suis arrivée dans la salle
et que je l'ai vu, j'ai ressenti la même chose
que dans la pharmacie.
-Que voulez-vous dire par "ressenti" ?
-J'ai eu la même sensation.
-Il est possible de juger un homme pour des faits si graves
sur une sensation ?
Vous avez conscience des conséquences ?
-N'intimidez pas les témoins, c'est trop facile.
-Excusez-moi.
Vous dites que vous avez la même sensation.
Qu'entendez-vous par ce mot ?
-Je veux dire que quand je suis entrée dans la salle
et que je l'ai vu, j'ai eu peur de lui
comme le jour de la pharmacie.
-Son apparence vous a fait peur ? -Oui.
-Elle est proche de celle de l'homme de la pharmacie ?
-Cessez de souffler les réponses.
-Me Kiejman, soyez plus neutre.
-Bien.
Vous dites avoir eu peur de lui. Qu'entendez-vous par là ?
-Que quand je l'ai vu tout à l'heure...
Que ça m'a fait pareil...
Ça m'a pris au ventre.
-Tout en pensant qu'il ne lui ressemble pas ?
-Si, il lui ressemble.
-Voilà, nous y sommes.
Madame vient de nous faire part, plus de 6 ans après, d'une sensation.
Elle ajoute que cet homme ressemble à celui de la pharmacie.
Elle ne dit pas que c'est lui, mais qu'il lui ressemble.
Je suis pas étonné.
M. Goldman correspond à l'image qu'elle a d'un assassin.
Ses fantasmes l'emportent sur ses souvenirs.
De qui on se moque ?
On sait tous que l'assassin n'est pas un grand blond.
Ce procès, faute de preuves matérielles,
ne repose que sur des témoignages.
Il faudrait condamner celui qui ressemble à l'assassin ?
Non, c'est pas ça, la justice ! Il faut trouver cet homme !
Applaudissements -Le procédé est insupportable !
Me Kiejman extorque des réponses aux témoins
pour placer son monologue préparé d'avance.
Huées -Préparé d'avance et grotesque.
S'il ressemble à l'assassin, pourquoi en chercher un autre ?
Rires -Nous en avons fini ?
-Presque.
Francis, la photo.
Merci.
Mesdames et messieurs les jurés, reconnaissez-vous Pierre Goldman ?
-Oui. -Oui, c'est lui.
-C'est lui.
-Non, ce n'est pas lui.
J'aurais aimé vous faire plaisir, mais c'est un comédien.
Voilà ce que je pense de l'objectivité des témoins.
-Je prenais l'apéritif au Jean Bart avec ma cousine.
Un homme et une femme ont crié : "On tire à la pharmacie !"
J'hésite pas, j'y vais.
Dans ma course, j'entends encore un ou 2 coups de feu.
Je déboule dans la pharmacie et derrière le comptoir,
un homme me crie : "Bouge pas ou je te tue."
Il me tire dessus mais son pistolet s'enraye.
Il fait le tour pour sortir et je tente de l'intercepter.
Mais à cause de son imperméable, il me glisse entre les mains.
Je pars à sa poursuite, le rattrape sur le terre-plein
et le plaque au sol.
Au moment où je l'immobilise, ce salopard sort un 2e pistolet
et me tire dessus à bout portant.
Je m'effondre au sol.
J'entends des passants venir à mon secours
et je perds connaissance.
-M. Quinet, vous êtes policier, mais n'étiez pas en service ce soir.
Vous avez agi en conscience.
Au nom de toute la Cour, je salue votre courage.
-Merci, monsieur le président. Je n'ai fait que mon devoir.
-Est-ce que vous pouvez confirmer
que l'homme dans le box à votre gauche
est celui qui vous a tiré dessus
boulevard Richard-Lenoir le 19 décembre 1969 ?
-Oui, c'est lui. Brouhaha dans l'assemblée
-Vous en êtes sûr ? -Absolument sûr.
-Monsieur,
si je peux me permettre,
je rappelle que M. Quinet, depuis le début de l'affaire,
ne cesse de se contredire.
Il décrit d'abord l'agresseur comme étant un mulâtre.
Le lendemain, aux policiers, qu'il est de type méditerranéen,
vêtu d'un veston,
puis il parlera d'un imperméable marron ou bleu marine.
Enfin, d'une gabardine.
Il lui donne 35 ans, puis 30, enfin 25.
Il dit qu'il est entré dans la pharmacie,
alors que des témoins affirment qu'il n'en a jamais franchi le seuil.
Par ailleurs, des témoins disent que l'agresseur
avait une casquette, il n'en parle jamais.
Si on choisit l'arithmétique, les autres, nombreux, ont raison
et M. Quinet, seul, a tort.
On nous dit que M. Quinet est un témoin capital.
Que valent ces déclarations ?
Personne ne met en doute, surtout pas moi,
votre héroïsme et votre bonne foi, mais il y a trop de contradictions
pour faire de M. Goldman l'homme qui vous a tiré dessus.
-Mon avocat parle de la bonne foi de l'agent Quinet.
Je parlerais plutôt de sa mauvaise foi.
Voire même de sa partialité.
-Que voulez-vous dire par là ?
-Mon avocat n'est pas d'accord avec moi,
mais il y a eu une machination policière contre moi
et que l'agent Quinet était leur instrument.
Brouhaha Dès mon arrestation,
j'ai été désigné comme coupable idéal.
L'agent Quinet a été guidé pour me reconnaître.
-M. Goldman dit n'importe quoi.
On m'a amené devant la glace sans tain,
je l'ai reconnu immédiatement, et même sa voix.
Je l'avais reconnu sur photo quelques jours auparavant.
Je n'ai eu aucune hésitation.
Mais j'ai bien stipulé aux policiers que mon agresseur était plus âgé.
-Non, cette photo
est la preuve que tout était arrangé.
Les policiers ont choisi un cliché
sur lequel il est impossible de me reconnaître.
Mais l'agent Quinet,
qui m'aurait vu quelques secondes à la nuit tombée
m'a reconnu sur cette photo
sans hésitation ?
-M. Quinet, tout de suite après le drame,
à 20h15, à un passant venu vous secourir,
Vous auriez déclaré : "Le fumier m'a eu.
"J'ai une balle dans le ventre, je suis foutu.
"C'est un mulâtre."
Vous confirmez avoir dit ça ?
-C'est possible. C'est allé vite, je me souviens plus.
Huées et rires -Chut !
-Qu'entendez-vous par le terme "mulâtre" ?
-Quelqu'un au teint mat ou bronzé.
-Que diriez-vous du teint de M. Goldman ?
-Il est moins bronzé que... Qu'avant.
Rires dans l'assemblée
Applaudissements -Bravo !
-Chut ! -Je lis la définition
de "mulâtre" dans le Littré.
"Né d'un nègre et d'une blanche.
"Issu de l'espagnol 'mulo', qui signifie 'mulet'."
Je laisse juge qui veut.
-Je me souviens pas avoir dit "mulâtre".
Brouhaha Par contre...
Par contre !
Je me souviens de ce que j'ai dit aux policiers
le lendemain à l'hôpital.
Qu'il était de type méditerranéen,
qu'il parlait le français et qu'il était pas Arabe.
-Ça correspond à l'accusé,
mais aussi à des milliers d'hommes à Paris.
-Non ! Non ! Acclamations
Monsieur le président !
-Silence ! -Soyons sérieux !
-Silence ! -Non !
Nous ne sommes pas là pour ergoter sur des définitions.
Je rappelle que 2 femmes ont perdu la vie
et que cet homme a failli perdre la sienne.
C'est très grave !
Huées -On ne conteste pas
la gravité des faits, mais on démontre comment
des préjugés altèrent un témoignage.
-Le préjugé, c'est M. Goldman qui pense
que les policiers sont racistes.
Il l'a écrit dans son livre ! Je le cite de mémoire.
Il écrit sur M. Quinet qu'il manifeste
"une claire hilarité raciste de policier."
Il ajoute "naturelle". C'est une honte !
Une honte ! -BRAVO !
Acclamations et huées
-Silence ! Asseyez-vous !
Le brouhaha cesse. M. Quinet...
Admettez-vous avoir prononcé le terme de "mulâtre ?
-Écoutez...
Je sais plus ce que j'ai dit. Je sais ce que j'ai vu.
Rires -Chut !
-Je l'ai vu en pleine lumière dans la pharmacie.
Puis visage contre visage sur le terre-plein.
Monsieur le président, un homme qui vous tire dessus,
on ne l'oublie jamais.
-Mlle Lecoq, le jour du drame, vous sortez d'un salon de coiffure
au 27 boulevard Richard-Lenoir, vous marchez vers la Bastille
et vous voyez une bagarre entre 2 hommes.
L'un d'eux s'effondre au sol. L'autre s'enfuit en vous bousculant.
C'est bien ça ? -Oui, c'est ça.
-La police ne vous entendra que 23 jours après les faits.
Pourquoi si tard ?
-Je suis rentrée chez moi, j'étais émotionnée.
-Émotionnée ?
Légers rires -Oui.
-D'avoir vu une bagarre entre 2 hommes ?
-Oui.
-Le lendemain, vous n'avez pas pensé à vous présenter à la police ?
-Non. Pour moi, c'était juste une bagarre.
-Pourquoi y être allée 23 jours après ?
-On m'a dit qu'y avait eu des morts. -Ah bon ?
Qui vous a dit ça ?
-Je sais plus.
-Faites un effort, c'est important.
-Sûrement mon amie coiffeuse. C'était y a longtemps.
-Diriez-vous que l'homme qui vous a bousculée
sur le boulevard ce soir-là
est celui dans le box à votre gauche ?
-Oui, c'est lui. -Prenez votre temps.
Regardez-le bien. Votre réponse est importante.
-J'ai pas besoin de prendre mon temps.
Je suis sûre que c'est lui.
-Comment être aussi sûre de vous
alors que dans votre déposition, vous dites avoir vu
l'agent Quinet en uniforme sans entendre de coups de feu ?
-Que répondez-vous, mademoiselle ?
-Je ne sais pas de quoi monsieur parle.
-Dans votre déposition
du 11 janvier 70, vous avez dit avoir assisté
à une bagarre sur le terre-plein
entre un homme en civil et un agent de police.
Donc en uniforme ? -Oui, c'est ça.
-Pourtant, l'agent Quinet était hors service, donc en civil.
-J'ai vu un agent en uniforme.
-Toujours dans votre déposition,
vous dites ne pas avoir entendu de coups de feu.
Vous le confirmez ? -Oui.
-Comment avoir vu cette bagarre et ne rien avoir entendu
alors que les faits ce sont produits au moment endroit et même moment ?
-J'en sais rien, mais je le répète, c'est lui qui m'a bousculée.
-Très bien...
Comment vous décririez l'homme qui vous a bousculée ?
-Il était bizarre, on aurait dit un fou.
-Qu'entendez-vous par "un fou" ? -Bah, un fou.
-Auriez-vous déclaré à ce fou :
"Tu peux pas t'excuser, sale crouille ?"
-Oui, j'ai dit ça.
-Pourquoi vous avez dit ça ?
-Je l'ai pris pour un Arabe.
-Vous êtes d'accord que l'homme dans le box
n'est pas un Arabe ?
-Oui, mais il a une tête d'Arabe.
-Qu'entendez-vous par "une tête d'Arabe" ?
-Je veux dire qu'il a le nez long, le teint mat, comme les Arabes.
-En plus, je suis circoncis.
-Que dites-vous, Goldman ?
-En plus de ça, je suis circoncis, comme les Arabes.
Rires dans l'assemblée
-Madame...
D'où venait l'homme qui vous a bousculée ?
-Du terre-plein central. -Où allait-il ?
-Vers le métro.
-Où le choc a-t-il eu lieu ? Sur le trottoir ? La chaussée ?
-Sur le trottoir. Je l'ai dit 100 fois.
-Il courrait ? -Non, il marchait de biais.
-De biais ? C'est pas vous, ça ?
-Pas du tout, je marchais droit !
-C'est une manière de dire que vous dites n'importe quoi.
-Je dis pas n'importe quoi !
-Monsieur le président, rappelez M. Kiejman à l'ordre,
il influence et abaisse les témoins pour obtenir des réponses.
-C'est noté. Me Kiejman, continuez, mais cessez ce procédé.
-D'après vous, où allait l'homme quand il s'est enfui
après vous avoir bousculée ?
-Vers le métro, je vous l'ai dit. -Quel métro ?
-Le métro Bastille. -Vous en êtes sûre ?
-Absolument. -Je note à la Cour
que selon les autres témoignages,
l'homme s'est enfui vers le métro Bréguet-Sabin.
Madame a vu un policier, mais en uniforme.
Elle a pas entendu de coups de feu.
Elle a vu l'homme s'enfuir, mais pas vers le bon métro.
C'est à devenir fou.
Madame, je repose la question.
Vous avez vu l'homme s'enfuir vers la place de la Bastille ?
-Oui, absolument.
-Pourtant, je l'ai expliqué, c'est faux.
Que faire de votre assurance
quand vous dites que c'est Pierre Goldman ?
-Ça n'a rien à voir. C'est pas la même chose.
-Très intéressant.
Y aurait 2 types de certitudes ?
Une qui nous conduirait vers la vérité
et l'autre qui nous induirait en erreur ?
Vous êtes une empiriste, seule compte la subjectivité.
Cette silhouette que vous avez vue, car c'est votre conviction,
comporte plus de vérité que le monde objectif ?
-Pitié, quelqu'un va se dévouer
pour arrêter mon confrère dans ce cours de philosophie ?
-Laissez-moi finir. -Non !
Brouhaha dans l'assemblée
-Quelle violence. -Je ne vous laisserai pas finir.
Vous n'étiez pas sur les lieux, madame, si.
Vos interprétations sont plus éloignées de la vérité
que ses approximations.
Sous le choc et ne sachant plus où elle se trouve,
elle a pu se tromper sur la direction du fuyard
mais dire vrai sur le reste.
Personne ne prétend que les témoins sont infaillibles.
-J'en ai fini, merci.
-M. Pluvinage, vous êtes médecin à la retraite
et habitez au 4e étage du 6 boulevard Richard-Lenoir,
le même immeuble que la pharmacie.
Décrivez-nous ce que vous avez vu et entendu
de vos fenêtres ce soir-là.
-J'ai entendu des coups de feu.
J'ai fait du tir par le passé.
J'ai compris que c'était un gros calibre.
Je me suis précipité à ma fenêtre
et j'ai vu un homme sortir de la pharmacie
et un autre, le poursuivre.
Le 2e l'a rattrapé sur le terre-plein,
l'a fait tomber par terre et un 2e coup de feu est parti.
Le poursuivant s'est effondré. L'assassin a couru vers le métro.
-Il était quelle heure ?
-Un peu avant 20 h, j'allais passer à table.
-Décrivez-nous l'homme qui s'est enfui.
-Grand, athlétique,
les cheveux foncés, le teint mat, les yeux très enfoncés.
-Tout ça de nuit,
avec du brouillard et à distance.
J'ai vérifié la distance entre vos fenêtres et le trottoir.
Vous avez un œil de lynx, bravo.
-Merci.
Je suis spécialiste en microscopie.
Ça nécessite une précision de la vision.
-Permettez-moi de douter de votre précision.
Vous variez dans vos déclarations depuis 6 ans.
L'homme décrit est digne
des métamorphoses du morceau de cire de Descartes.
Il est pour vous Pierre Goldman.
Au point de vous souvenir avoir signé votre déposition
à la brigade criminelle devant un juge
à côté était assise une avocate identifiée comme Gisèle Halimi.
Chacun sait qu'il n'y a ni avocat ni juge
à la brigade criminelle et que si Pierre Goldman
a eu beaucoup de défenseurs, je le sais,
Gisèle Halimi n'a jamais été du nombre.
Et votre courage, ne vous en vantez pas.
Vous avez été cancaner auprès de votre concierge et vos voisins
plutôt que de secourir l'homme à terre
ou de prévenir la police. -Non ! Monsieur le président ?
Arrêtons ce massacre !
Nous sommes portés à juger de la moralité des témoins.
C'est pas le sujet !
C'est une technique pour nous détourner de l'affaire.
Huées M. Goldman l'a théorisé
dans son livre.
Il dit, de mémoire, qu'il faudrait fouiller dans le passé
et les opinions politiques de M. Pluvinage.
-Je l'ai dit, je le maintiens.
Le passé et les opinions politiques des témoins
devraient être sondés dans la mesure ou les miens
sont passés au crible.
-Ce n'est pas... -Parlons simplement d'antisémitisme !
Tel témoin est-il antisémite ?
-Je vois pas le rapport. -Si, c'est important de le savoir.
Aussi important que de faire l'étalage de ma biographie.
Idem pour les policiers et leurs opinions politiques.
Huées L'inspecteur Goussard, oui,
lors d'un interrogatoire... -Pierre, tais-toi !
-Attends.
Il m'a dit qu'il avait rien contre les israélites.
Et qu'il en connaissait des très bien.
J'ai cru qu'il allait me dire
qu'il en avait sauvé. -Bah non !
Rires -Non ! Monsieur le président,
des propos si fallacieux ne peuvent être prononcés
dans un tribunal, c'est scandaleux !
C'est une insulte à la recherche de la vérité et à l'institution !
-C'est moi qui suis insulté, depuis le début !
Tous les témoins sont racistes !
Tous !
Applaudissements -Tous des racistes !
-Chut ! -Stop ! C'est terminé.
-Je fais quelque chose ! -C'est terminé !
-Monsieur le président, nous en sommes réduits
à juger des opinions supposées de gens honnêtes,
pour certains traumatisés par les événements.
Si tant est qu'il soit prouvé que tel ou tel témoin
soit raciste ou antisémite, il reste crédible.
Ça ne fait pas moins de M. Goldman un assassin !
-Espèce de raciste ! -Laissez-moi terminer !
-Vous êtes un raciste ! Un pourri, un fasciste !
Un raciste ! Acclamations
Je les sens, les racistes ! -Arrête, Pierre !
-Je vous emmerde ! -Goldman, taisez-vous !
-Je vous emmerde ! -Arrête !
-Vous n'avez pas le droit ! -Je suis innocent !
Ça me donne tous les droits !
-Je vous demande de notifier les insultes
dont je fais l'objet.
-Goldman, faites des excuses à Me Garaud.
-Hors de question ! -Pierre !
-Ce type est un fasciste et un raciste !
Il défend une police raciste ! Brouhaha
-Assassin !
-Viens me le dire en face, Goussard !
Lâche-moi, sale flic ! Lâchez-moi !
-Calmez-vous ! -Lâchez-moi !
Fascistes ! -Silence !
-Je suis innocent !
Brouhaha -Arrête, Pierre !
Arrête...
-Suspension de séance !
-POLICE FASCISTE ! -Lâchez-moi !
-POLICE FASCISTE !
JUSTICE COMPLICE ! -Bande de racistes !
Lâchez-moi ! -POLICE FASCISTE !
-Je suis innocent ! -POLICE FASCISTE,
JUSTICE COMPLICE ! -Je suis innocent !
-POLICE FASCISTE ! JUSTICE COMPLICE !
POLICE FASCISTE ! JUSTICE COMPLICE !
POLICE FASCISTE ! -Silence !
-JUSTICE COMPLICE !
POLICE FASCISTE ! -Silence !
-POLICE FASCISTE ! JUSTICE COMPLICE !
-Silence ! -POLICE FASCISTE !
Brouhaha
-GOLDMAN, INNOCENT !
GOLDMAN, INNOCENT !
GOLDMAN, INNOCENT !
GOLDMAN, INNOCENT !
Quelqu'un approche.
-Ce qui s'est passé est désastreux. Vous avez ruiné tous nos efforts.
Garaud vous a amené là où il voulait. Quelle naïveté.
Vous êtes un nigaud.
Continuez et vous allez dans le mur.
Vos charges sont extrêmement lourdes !
Les témoins vous reconnaissent ! Vous risquez votre tête !
-Si c'est la sentence, elle sera conforme à mon destin.
-Pardon ?
-Je suis né et mort le 22 juin 44.
-Continuez avec vos formules, ça vaut pas pour moi !
-C'est la vérité. -Taisez-vous !
Y a que moi qui peut vous sortir de là, taisez-vous !
-J'ai pas besoin de vous. -Pardon ?
-Je suis innocent, on peut rien y faire,
même pas vous, c'est ontologique.
-Ce serait une innocence divine, qui échappe à tout jugement ?
Non ! Non ! Non !
Votre innocence doit résulter du dossier.
Si vous n'êtes pas d'accord, vous finirez ce procès seul !
Me Kiejman s'éloigne.
Il tape sur la grille.
On referme la porte à clé.
Sonnerie
-Commissaire Leclerc, vous étiez à la PJ
les 8 et 9 avril 1970 quand Pierre Goldman a été arrêté.
Revenons sur les conditions de sa garde à vue.
Comment vous a-t-il semblé à son arrivée au commissariat ?
-Plutôt calme. -Avec 2 boutons
qui avaient sauté de mon par-dessus. -Comment ça ?
-Les flics ont commencé leur travail dans le fourgon.
Ils m'ont insulté et même
passé à tabac.
-Vous confirmez ? -Non.
Jamais entendu parler de ça.
C'est la 1re fois qu'il y fait allusion.
Venant de quelqu'un de procédurier et pointilleux,
c'est étonnant.
-C'est la vérité. -Le 8 avril au soir,
vous conduisez son 1er interrogatoire.
Comment ça se passe ?
-On l'a interrogé sur des questions générales.
Ses fréquentations, ses quartiers de prédilection.
Mais il a immédiatement nié les meurtres.
On avait même pas commencé. -J'étais en état d'alerte !
-En état d'alerte ? -Bah oui.
-Vous nous expliquez ?
-Avant d'être interrogé, j'entends un flic dire à un autre :
"On a le tueur du boulevard Richard-Lenoir."
Un autre flic entre, me regarde et dit :
"C'est toi, les pharmaciennes ? Je t'imaginais pas comme ça."
J'étais paniqué !
Dès qu'on m'a demandé si je fréquentais la Bastille,
j'ai nié les crimes qu'on essayait
de me mettre sur le dos. -Faites-le taire.
-Et que s'est-il passé ?
-Il a tout nié en bloc. Les 4 braquages.
Vers une heure du matin, il a reconnu les 3 agressions
en continuant à nier le boulevard Richard-Lenoir.
Il s'est pris la tête entre les mains et m'a dit...
"C'est possible de commettre un acte horrible
"dans un instant de folie et de pas s'en souvenir ?"
J'ai pas pris ça pour un aveu, mais j'ai cru qu'il basculait.
-Vous avez vraiment dit ça ?
-Possible, oui. -Comment ça ?
C'est important. L'avez-vous dit ?
-Oui, mais le lendemain !
Une fois que les confrontations ont commencé.
-Pourquoi avoir dit ça ?
-Quand je suis arrivé à la PJ,
j'étais persuadé que mon innocence allait éclater.
Mais le lendemain, tous les témoins me reconnaissent.
Bon, j'avoue que là, j'étais complètement déboussolé.
Je comprenais plus rien.
J'ai posé cette question qui n'avait pas de sens,
c'était absurde.
-Quand vous avez dit ça, vous ne vouliez pas plutôt dire
que vous n'étiez pas responsable de vos actes au moment des faits ?
-Non ! Vous comprenez rien. Je suis innocent !
-En tant qu'innocent,
vous vous demandiez si vous étiez coupable ?
-Je vais me le faire... Arrêtez-le... Brouhaha
-Chut !
M. Leclerc,
Goldman a bien dit cette phrase à son arrivée à la PJ ?
-Oui, je suis formel.
-Pourquoi elle n'est pas dans le PV de l'interrogatoire ?
-C'était entre nous pendant une pause.
-C'est parole contre parole. -Oui.
-Puis que s'est-il passé ?
-Plus rien, il était 2 h, on était rincés,
on l'a envoyé dormir.
-Le lendemain matin, vous avez procédé
aux reconnaissances par les témoins.
Pourquoi si rapidement ?
-Certains témoins l'avaient reconnu sur photo.
Fallait le confronter à eux au plus vite.
-Dans quelles conditions se sont passées ces reconnaissances ?
-On a fait venir les collègues du même âge que lui.
Ils ont retiré tous signes distinctifs.
Montres, cravates, bijoux.
Ils ont enfilé un imperméable
pour être moins reconnaissables. -Monsieur le président !
Sans vouloir contester la parole du commissaire Leclerc,
il faut préciser que j'étais pas rasé et débraillé
au milieu de types propres sur eux. -C'est faux.
-Non !
On m'a donné un vieux rasoir électrique avec une seule tête.
J'ai jamais pu me raser avec un rasoir électrique.
J'ai la barbe trop dure.
-Je suis l'inspecteur Goussard.
J'étais en charge de Goldman ce matin et le rasoir marchait.
-Il ment !
Je lui ai dit que je pouvais pas, il m'a dit d'essayer quand même.
Et il m'a dit : "Ça n'a aucune importance."
Là, j'ai compris que c'était une machination policière.
-J'ai jamais dit ça et je certifie qu'il s'est rasé.
-Faites venir un rasoir électrique. Je le grippe immédiatement.
-Il s'est rasé devant moi, je le jure !
-Inspecteur, asseyez-vous.
On vous propose de vous raser,
vous n'y parvenez pas et renoncez.
Je comprends pas très bien.
C'est étrange que vous n'ayez pas insisté.
Pourquoi n'avoir pas exigé d'être lavé et rasé ?
-Car j'étais persuadé que personne me reconnaîtrait.
-Admettons.
Quand on vous a reconnu, pourquoi n'avoir pas protesté ?
-Parce que
j'étais anéanti, c'était une catastrophe.
Je perdais la raison, ne comprenais plus rien.
J'avais plus de volonté, à part devenir un coupable.
-Commissaire, vous maintenez que Goldman était rasé ?
-Absolument. -C'est faux.
-Tout ceci ne ferait pas débat
si nous disposions des photos des reconnaissances.
Pouvez-vous rappeler à la Cour
pourquoi elles sont absentes dans ce dossier ?
-Nous avons eu un incident technique.
-Précisez-nous lequel.
-On a voulu faire vérifier l'appareil photo.
Les gars ont oublié de mettre une pellicule.
-L'appareil photo ne marchait pas.
Donc le rasoir ne marchait peut-être pas non plus.
Applaudissements dans l'assemblée
On tape du poing. -Monsieur le commissaire,
vous reconnaissez qu'il manquait 2 boutons au manteau de Goldman,
que ses habits étaient sales
et qu'il n'avait dormi que quelques heures ?
-Et que j'avais une barbe noire et drue.
-Ça, je m'en rappelle pas.
M. Goldman relisait tous les procès-verbaux.
Si les reconnaissances avaient été truquées,
il l'aurait fait noter.
Or, il n'a pas dit un mot à ce sujet.
Il savait qu'il avait été reconnu par 5 témoins.
-À moins qu'il ait pensé que ces dysfonctionnements
lui seraient utiles plus tard.
Huées -Certainement pas !
Tout le monde n'est pas fourbe.
-Votre client, apparemment, oui.
-Monsieur le commissaire ?
Pourquoi y a pas eu de reconstitution de ces photos ?
-C'était trop tard.
-Dites que vous étiez persuadé
que votre affaire était bouclée !
Madame, tout a été fait pour me désigner.
L'agent Quinet était dans le couloir quand j'ai été amené.
-C'est pas vrai ! -Si, c'est vrai !
-Tu mens ! -Si !
Il m'a regardé et a dit à son collègue :
"C'est lui qui m'a mis une bastos dans le ventre.
"Quelle tronche." -Il ment !
On s'est jamais croisés.
-C'est lui qui ment.
C'était le seul blanc au milieu de mes amis noirs.
On s'est regardés droit dans les yeux.
Il m'a traité de petit salop et a ajouté à son collègue
qu'il sortait plus sans son calibre.
-C'est un menteur !
Je l'ai vu derrière la glace sans tain.
Je vous jure que je dis la vérité ! -Merci !
Huées Rasseyez-vous.
Chut ! -Monsieur le président,
il est déplaisant d'être attaqués comme nous le sommes.
En 25 ans de métier, c'est la 1re fois qu'on met en doute
le système de reconnaissance de la PJ.
Je vous le redis, tout a été fait dans les règles.
-Je suis formel sur le non-rasage
comme sur l'agent Quinet dans le couloir.
Je ne dis pas que le commissaire,
dont on ne doute pas du professionnalisme,
a monté une machination contre moi,
mais qu'il était persuadé de ma culpabilité.
Comme des coupables échappent souvent à la justice,
vous avez voulu assurer votre coup en mettant en scène ma présentation.
-Je vous le redis avec fermeté,
il est impossible qu'ils se soient croisés.
-M. Goldman a un profond mépris pour le travail des policiers.
Il parle de leur inintelligence, de leur incompétence, vulgarité...
-En plus, c'est faux ! Goldman ment comme il respire !
Ce jour-là, j'ai été directement dans le bureau du commissaire.
Dites-le, que j'étais dans votre bureau !
-Le bureau voisin
de celui des reconnaissances, c'est ça ?
Vous confirmez que votre bureau est contigu
à celui dans lequel ont eu lieu les présentations ?
-Oui. -Et qu'on peut voir
au travers d'une glace sans tain dans l'autre pièce ?
-Oui. -Mais donc,
d'après M. Quinet, il a passé de longues minutes
en attendant que ses collègues s'installent.
Ils attendaient l'arrivée de Goldman d'une minute à l'autre.
Il est évident que M. Quinet a pu voir des choses dans cette pièce.
Vous le reconnaissez ? -C'est une possibilité.
-M. Quinet, vous confirmez être allé directement dans le bureau
du commissaire ?
-Non, pas directement.
Huées -Alors où étiez-vous ?
Dans le couloir, comme le dit M. Goldman ?
-Non, j'étais pas dans le couloir !
-Monsieur le commissaire, on y comprend plus rien.
Y a-t-il plusieurs couloirs dans votre PJ ?
-Il n'y en a qu'un.
-M. Goldman a raison. Il a pu croiser M. Quinet.
Acclamations
Brouhaha -M. Quinet...
-INNOCENT ! INNOCENT ! -Silence !
-GOLDMAN, INNOCENT ! -Silence !
Silence !
-GOLDMAN, INNOCENT !
-Asseyez-vous !
-GOLDMAN, INNOCENT ! -Asseyez-vous !
Asseyez-vous.
M. Quinet, où étiez-vous juste avant les reconnaissances ?
-Il était avec moi dans le couloir !
-Il s'obstine à nier l'évidence. -C'est une parodie de justice !
Les jurés interrompent les débats.
La défense plaide à tout bout de champ...
Le Code de procédure pénale prévoit un ordre pour les avocats.
Les jurés ne doivent pas poser de questions
sans avertir le président.
-Non !
Je rappelle l'article 310 sur le pouvoir du président
qui autorise les jurés
à poser autant de questions qu'ils veulent
sans manifester leur opinion. -Oui...
Les jurés, s'il vous plaît,
demandez la parole avant de vous exprimer.
Messieurs les avocats de la défense, attendez que la partie civile
ait fini avant d'intervenir. -Merci, monsieur le président.
-Me Kiejman, nous en avons fini
avec cette histoire de reconnaissance.
-Nous n'avons pas fini du tout. Excusez-moi. Monsieur l'huissier...
Approchez, messieurs.
Venez.
Ces 5 hommes sont les 5 policiers alignés avec Pierre Goldman
le jour des reconnaissances.
Et ceci est un agrandissement grandeur nature
de la photo anthropométrique de Pierre Goldman
prise le 11 avril 1970 à l'issue de sa garde à vue.
C'est-à-dire le lendemain des reconnaissances.
Si la police n'a pas produit de photo, c'est peut-être
car elle cachait quelque chose.
-M. Oswaldo Baretto, vous avez été un opposant
à la dictature vénézuélienne de Jimenez.
Ça vous a valu des années de prison et plusieurs mois de clandestinité
avant de fuir à la fin des années 50 pour Paris,
où vous poursuivez vos études et obtenez un doctorat de sociologie.
Bien que vous soyez un intellectuel,
vous continuez à consacrer votre vie à la lutte armée.
Vous rejoignez Ben Bella en Algérie en 1964,
puis vous vous rendez en Tchécoslovaquie
où vous participez aux manifestations étudiantes
du Printemps de Prague.
Vous regagnez Cuba où vous retrouvez votre ami Régis Debray,
rencontré pendant vos années d'études.
C'est aussi à Cuba, quelques années plus tard,
que vous rencontrez Pierre Goldman.
Comment l'avez-vous convaincu d'intégrer la guérilla ?
-Je l'ai pas convaincu. Il a insisté.
Au contraire, j'ai pensé qu'un Français
n'aurait pas sa place parmi nous.
-Ah oui, pourquoi ?
-À cause de ce qui était arrivé à Régis en Bolivie.
La prison, la torture...
J'ai essayé de le dissuader de venir, mais il en a rien eu à faire.
-Comment avez-vous tenté de le dissuader ?
-Je lui ai demandé s'il était prêt à mourir
sous la torture ou d'une balle ennemie
pour une cause qui n'était pas la sienne.
Il m'a répondu qu'il était prêt et qu'il ne souhaitait que ça.
-En septembre 1969, vous partez du Venezuela
avec Goldman pour revenir vivre à Paris.
Pourquoi un tel empressement
à quitter votre pays ?
-Parce que tout est terminé.
Les chars ont arrêté la révolte à Prague.
Le Che est mort, Cuba s'est rangée.
La révolution, c'est fini.
-À Paris, vous disposez d'une importante somme d'argent
qui aurait pu provenir d'un braquage au Venezuela ?
-Je n'ai rien. -De quoi vivez-vous ?
-Je me débrouille. -Mais les 1ers mois,
Pierre Goldman vous héberge dans son studio.
-C'est exact, mais...
Quel rapport avec l'affaire ?
-On s'interroge sur la nature exacte des liens qui vous unissaient
à Pierre Goldman au moment des faits.
-C'est un ami, c'est tout.
-Seulement ami ?
Vous n'aviez aucune activité en commun ?
-Non.
Rien.
-Joël Lautric, l'alibi de Pierre Goldman,
a confié aux policiers que le 24 décembre 1969,
soit 5 jours après les faits,
vous lui auriez demandé si Goldman avait fait le coup
des pharmaciennes.
Vous confirmez ?
-Oui.
-Pourquoi cette inquiétude
alors que personne ne le soupçonnait ?
-J'avais appris par la presse les événements de la pharmacie.
Je savais qu'à cette époque, Pierre avait des problèmes d'argent.
Il lui est arrivé de commettre quelques petits vols.
Ça m'a traversé l'esprit, c'est tout.
-J'ai une tout autre hypothèse.
Vous êtes un opposant sud-américain rompu à l'illégalité
et à la clandestinité
ne tenant pas à ce que la police fourre le nez dans ses affaires.
Si Goldman avait les meurtres sur le dos,
vous deviez quitter son appartement et couper les ponts.
-Monsieur le président,
je n'ai jamais lâché un ami.
Quoi qu'il ait fait.
-Vous ne vous êtes jamais revus jusqu'à aujourd'hui.
Alors pourquoi avoir posé la question à Joël Lautric
si vous ne l'en pensiez pas capable ?
Encore une fois, pourquoi vouloir savoir
si Goldman était l'auteur des meurtres
auprès de M. Lautric dès le 24 décembre 1969
alors que ni X2 n'avait parlé ni les policiers ne le soupçonnaient.
-Simplement pour me rassurer.
-Et M. Lautric vous a rassuré ?
-Oui.
-Confirmez à la greffière vos noms, prénoms, date
et lieu de naissance, profession et adresse.
-Lautric Joël, né le 18 août 44 à Pointe-à-Pitre,
résidant aux Trois-Rivières en Guadeloupe,
instituteur remplaçant.
-Avant de déposer, la Cour doit recueillir votre serment.
Jurez-vous de parler sans haine, sans crainte,
de dire toute la vérité, rien que la vérité ?
-Oui, je le jure.
-Goldman a affirmé que le 19 décembre 1969,
il s'était rendu
directement chez vous, au 47 rue de Turenne,
après avoir abandonné son projet d'attaque d'une crèmerie
et qu'il en était reparti après 20 h, exactement à l'heure du crime.
Toujours selon lui, votre sœur Annick, chez vous ce jour
avec son petit ami Alain Caprice lui aurait ouvert la porte.
Vos 3 témoignages sont importants, mais depuis votre 1re déposition,
vous et les 2 autres témoins ne cessez
de vous contredire sur l'heure et le jour de la présence de Goldman.
-Je comprends, mais aujourd'hui, je suis formel.
-Laissez-moi finir.
Lors de votre 1re audition chez les policiers, le 9 avril 1970,
vous disiez que Goldman était passé chez vous un soir de décembre,
mais ne donniez ni le jour ni l'heure.
Quelques jours plus tard, vous précisez la date,
mais sans pouvoir préciser l'heure.
Lors du 1er procès, vous préciserez l'heure
sans pouvoir préciser la date.
-Et encore, c'est qu'un résumé.
-OH... -Chut !
M. Lautric...
Goldman était-il chez vous le 19 décembre 1969 ?
-Oui, Pierre Goldman était bien chez moi.
-Pouvez-vous nous préciser l'heure ?
-Il est arrivé à 19h30 et est reparti à 20h30.
-M. Lautric, vous parlez sous serment.
Votre témoignage est capital.
Êtes-vous sûr du jour et de l'heure ?
-Oui, je suis sûr.
-Je vous félicite, votre mémoire est de plus en plus précise
plus le temps passe, vous défiez les lois de la nature.
On pourrait vous donner comme cobaye à la science.
Huées -Aberrant !
-Mesdames et messieurs les jurés,
au 1er procès, M. Lautric a confirmé que Pierre Goldman
était chez lui le 19 décembre, le jour du double meurtre.
Mais pour les heures, il semblait moins précis.
Il a dit qu'il était venu vers 19 h,
puis qu'il était reparti juste avant ou juste après 20 h,
soit 5 minutes avant le double meurtre.
Pierre Goldman a toujours reconnu que ce jour-là,
il souffrait d'une rage de dents,
qu'il était allé la veille à l'hôpital
se faire administrer un calmant,
que le lendemain, l'effet ayant cessé,
la douleur était revenue plus vive,
au point d'en devenir fou,
qu'il était allé chez M. Lautric pour une aspirine
mais qu'il n'en avait pas.
Vu la proximité de l'appartement de M. Lautric et de la pharmacie
et si Goldman est bien parti de l'appartement
5 minutes avant le braquage...
C'est le temps qu'il lui a fallu pour arriver à la pharmacie.
Vu son urgence de trouver des aspirines,
tout nous mène sur le lieu du crime.
Applaudissements dans l'assemblée
-Chut !
Chut... Les applaudissements cessent.
Que répondez-vous,
M. Lautric ?
-Aujourd'hui, je suis certain que Pierre Goldman
était chez moi ce jour-là jusqu'à 20h30.
Je vous donne ma parole d'officier.
-D'officier ? Tiens donc.
-Je suis officier de réserve de l'armée française.
-Admettons. -C'est bon, je peux y aller ?
-Vous avez des questions ?
-Oui, monsieur le président.
D'après vos 1res déclarations à la police,
vous auriez dit à Oswaldo Baretto que Pierre Goldman était chez vous
quand les pharmaciennes étaient assassinées.
À ce moment, ce n'était pas pour le couvrir auprès de la police,
qui ne le soupçonnait pas encore,
mais seulement vis-à-vis de cet ami ? -Oui.
-Vous l'avez fait sans hésiter ? -Oui, monsieur.
-Pourquoi ? Goldman vous l'a demandé ?
-Il m'a rien demandé.
-Vous l'avez fait spontanément ? -Oui.
-Ma question est très simple.
Vous aviez couvert Goldman auprès de ce camarade.
Pourquoi ne pas l'avoir fait auprès de la police ?
D'un mot, vous l'innocentiez.
Lors de votre 1re déposition, vous avez lâché Goldman
en affirmant qu'il était pas chez vous,
et même accablé en le décrivant comme dangereux et violent.
-Répondez, M. Lautric.
-Après l'arrestation de Pierre, la police a débarqué chez moi.
Ils ont retourné l'appartement et m'ont embarqué de force.
En chemin, ils m'ont crié dessus
et fait comprendre que Pierre était...
suspecté du meurtre des pharmaciennes.
Ils m'ont parlé d'un complice mulâtre.
J'ai paniqué, j'ai eu peur d'aller en prison,
j'ai dit n'importe quoi.
J'ai d'abord pensé à moi. Je voulais me tirer d'affaire.
J'ai honte.
Terriblement honte.
Pierre, mon ami, je te demande pardon.
-Merci, M. Lautric.
Les débats sont finis.
Nous passons aux plaidoiries. Suspension de séance.
-Pour sortir du ghetto, pour échapper à l'obscurantisme,
y avait que le sionisme ou le communisme.
C'est un aspect fondamental du judaïsme.
Pas l'aspect religieux, mais le lien avec l'universalisme, l'historicité.
Celle de l'histoire emblématique des juifs révolutionnaires,
du Bund, des FTP-MOI, des mencheviks.
Une blague courait dans leur milieu :
"Pourquoi on parle pas Yiddish au bureau de la JCR ?"
La réponse était toujours la même :
"Pour que Rachid participe au débat."
On peut pas comprendre Pierre Goldman si on comprend pas
la portée de son histoire familiale sur sa personnalité
et sur ses combats.
Alors ?
Qu'est-ce que vous en pensez ?
-Vous n'allez pas plaider. 3 plaidoiries, c'est trop.
Émile, vous êtes d'accord ? -Oui.
À ce propos, je pense que c'est mieux
si je plaide en dernier. -Comment ça ? Non. Pourquoi ?
-Rapport à votre rapport.
-Que voulez-vous dire ?
-Bah... Comment dire... Je...
C'est mieux si c'est pas l'avocat israélite
qui parle en dernier.
-J'ai fondé toute ma plaidoirie sur le doute.
On termine par ça.
Ma judéité ne transparaîtra nulle part.
-Bon, je n'insiste pas.
-Je trouve dommage que votre judéité ne transparaisse pas.
-Pourquoi ?
-Vous et Pierre êtes 2 juifs polonais nés en France,
élevés par des parents ayant vécu la guerre.
Vous êtes liés par ça, pourquoi le cacher ?
-Ça n'a rien à voir avec l'affaire.
-Mais ça a un rapport avec vous.
C'est cette émotion que la Cour et les jurés doivent ressentir !
-Je suis pas à l'aise sur ce terrain. Je m'en tiendrai aux faits.
-Je pense que vous avez tort.
-On nous dit "procès du siècle".
Il faudrait que le siècle soit terminé.
On a critiqué l'institution du jury, mettant en accusation
les petits notables que vous seriez, les jurés.
L'accusé aurait dû, selon certains, être jugé par ses pairs.
Singulière conception de la justice
qui donnerait des résultats plus épouvantables
que ceux de notre institution
qui a le mérite de ne pas être équivoque.
Je veux parler au nom de la France.
La vraie, celle des travailleurs,
celle des honnêtes gens.
Celle au nom de qui on doit rendre la justice.
Que dit-on de nous ? Que tout ça est truqué.
Que ça vient d'en haut, qu'on a reçu des ordres.
Que le pouvoir veut se mettre bien avec son intelligentsia,
quitte à saboter sa police
et sa justice.
Pierre Goldman...
Vos forfaits à visage découvert
trahissent un insupportable sentiment d'impunité.
Vous vous rêviez en guérillero urbain apte à se perdre dans la foule,
mais la révolution est aussi devenue un bien de consommation.
Vous vous êtes vendu comme un insurgé,
un insoumis prêt à tous les combats,
mais vous avez intégré un système capitaliste
que vous vouliez anéantir et êtes devenu un notable.
Un notable parmi les notables, qui a écrit un livre,
qui se vend très bien d'ailleurs.
Vous êtes devenu
la coqueluche d'un petit milieu intellectuel
et littéraire parisien qui s'excite sur vos méfaits.
On a écrit que vous êtes condamné car juif et gauchiste.
Mais oseront-ils écrire que vous avez été acquitté
car juif et gauchiste ?
Faux procès !
Procès de la justice.
Nous sommes ici
pour juger un homme, pas une institution.
Mesdames et messieurs les jurés, ne vous laissez pas abuser.
Pierre Goldman a été condamné en 1re instance
à la réclusion perpétuelle à vie pour une seule raison,
c'est qu'il est coupable !
-Le rôle du ministère public
n'est pas de soutenir l'accusation à tout prix.
Je vais m'en tenir aux faits et examiner avec rigueur
les circonstances qui établissent la culpabilité de l'accusé.
Plusieurs témoins ont vu l'auteur du double meurtre.
L'agent Quinet, qui s'est battu contre lui
et qui a reçu une balle, tirée à bout portant.
Et M. Trocard, décédé depuis d'un accident,
qui reçoit une balle à moins d'un mètre
pour avoir offert 5 francs à l'agresseur.
Ces deux-là sont formels.
Pourquoi se tromper alors que M. Goldman admet
que ceux qui l'ont reconnu pour les autres agressions
avaient raison ?
L'accusé a posé cette question troublante
au commissaire Leclerc :
"Est-il possible, dans un moment de folie,
"de commettre un acte épouvantable et de ne plus s'en souvenir ?"
Ça ne signifie pas que l'accusé ne se souvient plus
de l'acte reproché, mais qu'il ne correspond pas
à sa personnalité réelle et qu'il ne veut pas
en assumer la responsabilité.
Pierre Goldman n'est pas un tueur.
Nous pourrions tous tomber d'accord.
Et pourtant, il a tué.
Pierre Goldman,
les faits qui vous sont reprochés n'ont rien à voir
avec votre activité politique et vos séjours en Amérique latine,
mais sont une solution
pour un insoumis incapable de trouver du travail et de l'argent.
Je pense que c'est comme ça que vous avez envisagé les choses.
Probablement avec le sentiment pénible
d'une sorte de suicide personnel, voyant l'homme que vous vouliez être
se diluer dans des actes de droit commun.
J'ai dit de ne pas tenir compte de votre action politique,
mais c'est pas tout à fait vrai.
Votre agression a raté.
Comme pour la droguerie, vous pensiez être seul
dans cette pharmacie qui fermait.
Vous n'attendiez pas
ce pauvre M. Trocard et son geste malheureux,
sa pièce de 5 francs qu'il vous lance.
C'est à cet instant précis
que votre passé de guérillero joue un rôle.
Vous êtes habitué à des situations difficiles.
Vous êtes aux aguets.
Le geste de M. Trocard vous surprend et par réflexe,
vous lui tirez dessus.
Vous pensez l'avoir tué et là, tout bascule.
Vous n'avez plus le choix. Il faut supprimer les témoins.
Quand Quinet intervient, vous le visez avec votre arme,
mais elle est vide.
Vous vous échappez, il vous rattrape, vous plaque au sol.
Vous sortez votre 2e pistolet et tirez
à nouveau sur lui.
M. Goldman, certes, vous avez abattu M. Trocard
d'un geste involontaire, mais après, vous avez tué les témoins
pour effacer les traces de votre 1er coup de feu.
C'est plus que grave.
Je ne sais pas si un gangster aurait eu un tel sang-froid.
Ça procède chez vous de votre froide intelligence,
de votre intelligence glaciale et sanguinaire.
Une intelligence à laquelle, en d'autres circonstances,
j'aurais rendu hommage sans arrière-pensée.
À certains moments de ce long procès,
elle m'a même plusieurs fois impressionné,
voire touché.
Il ne faut pas se laisser égarer, tomber dans la sentimentalité.
Cette intelligence vous donne des obligations.
Vous n'êtes pas un tueur, mais vous avez tué.
Ça fait de vous un assassin. Vous êtes impardonnable.
Il me faut, étant donné l'horreur du crime,
réclamer une sanction qui satisfasse aux exigences de la justice.
C'est une peine
qui ne soit pas inférieure à la réclusion à vie
que je requiers contre vous.
-Monsieur l'avocat général a la religion des témoins.
Grand bien lui fasse.
Ce que je dois vous dire, c'est qu'un témoin
est la chose la plus fragile du monde.
Un enfant, un nouveau-né.
Des témoins voient bien, d'autres, mal,
entendent bien, sont sourds, distraits ou je-m'en-foutiste.
Or, ils sont toujours de bonne foi,
alors que l'accusé est taxé de mensonges.
Ils témoignent sous serment, dit-on.
La belle affaire !
Il faut un permis pour conduire une automobile,
mais tout le monde peut témoigner en justice ?
Trouvez-vous ça normal ?
Pierre Goldman, vous avez dit que votre père vous avait acquitté,
que vos amis aussi.
Mais il y a un homme à qui vous n'avez pas posé la question.
Et c'est moi. Moi qui parle en ce moment.
Pour moi aussi, vous êtes innocent des meurtres dont on vous accuse.
Jamais en 40 ans de carrière, je n'ai été si persuadé
de l'innocence de mon client.
Si je me trompe,
c'est que je me suis trompé toute ma vie.
Mon métier, mes amis, ceux que j'aime.
Ruth et Alter Goldman, je pense à vous.
Mon cœur se serre en pensant à la douleur que vous ressentez
devant ce triste spectacle.
Vous, Ruth, qui l'avez élevé comme son fils,
attendu tous les soirs dans la maison de Montrouge,
le couvert mis pour lui à votre table.
Ses demi-frères et sœurs ont toujours aimé et admiré
ce grand frère épique, fantasque, brillant.
Famille exemplaire.
Modèle d'intégration, comme la mienne.
Famille qui vit depuis des années dans l'angoisse et le chagrin
de savoir leur fils et frère en prison pour toujours.
Lieutenant Alter Goldman...
Lieutenant Alter Goldman !
Ce soir, la France, ce pays que tu as choisi,
va te rendre ton enfant.
Nous avons une dette envers toi.
J'ai une dette envers toi, lieutenant Alter Goldman !
Moi qui n'ai pas eu les armes à la main,
pendant que toi, tu te battais pour nous.
Oui.
Je suis venu plaider pour tous les juifs,
les demi-juifs, les quarts de juifs, les gitans, les métèques.
Lieutenant Alter Goldman,
ton fils, je te le promets,
sortira libre de ce tribunal ce soir.
-Aucune reconstitution n'a eu lieu depuis le 19 décembre 1969,
le jour du crime.
Aucune preuve matérielle n'a été obtenue
pendant les 4 ans de l'information judiciaire
et aucune preuve nouvelle a établi la culpabilité
de Pierre Goldman dans la tuerie du boulevard Richard-Lenoir
dans ce nouveau procès.
L'enquête de police s'est donc réduite
au temps d'une garde à vue.
On s'est fié aux informations mensongères d'un indicateur,
aux seuls interrogatoires de police
et aux reconnaissances mal exécutées des témoins.
Je ne dis pas, comme mon client, qu'il y a eu machination policière,
mais j'affirme qu'un mauvais fonctionnement
de la machine policière, puis judiciaire,
a broyé du mensonge et fabriqué
du doute.
On ne peut pas suspecter la bonne foi des témoins, mais...
Ils se sont contredits. Sans cesse.
Comment est-ce possible ?
C'est chose simple.
Le mécanisme du témoignage est une chose effrayante.
On est sollicité.
On croit avoir vu ou on veut avoir vu.
Finalement, on a rien vu.
L'accusation a beau jeu de souligner les contradictions de Joël Lautric,
à qui la mémoire revient à mesure que le temps passe.
Bien...
Mais, je vous le demande,
si cet alibi était fabriqué, mon client l'aurait-il choisi
dans le quartier Saint-Paul ?
Pourquoi parler de ce quartier, si proche du boulevard Richard-Lenoir
alors que personne ne lui demandait rien ?
On ne condamne pas un homme à la prison à vie
sur la foi de preuves
aussi incertaines.
Pour moi,
faute de preuves suffisantes,
l'accusation s'est rabattue sur des hypothèses.
Vous nous dites ne pas accorder de crédit scientifique
à l'alibi de Pierre Goldman.
Mais comment pouvez-vous oser
accorder une valeur scientifique à des preuves si approximatives
alors que la charge de la preuve revient à l'accusation ?
À vous !
Ça veut dire
que la présomption d'innocence n'existe plus ?
Qu'il faudrait condamner au bénéfice du doute ?
Un état de droit se doit de respecter ses principes,
dont un fondateur, essentiel,
la présomption d'innocence.
Mais j'ai voulu, moi aussi,
comprendre pourquoi ce procès nous fascine tant,
pourquoi il est impossible de s'en détourner.
Est-ce pour la personnalité exceptionnelle de l'accusé ?
Il est tentant de voir en lui un héros à la Dostoïevski.
Crime et châtiment , L'idiot...
Les possédés.
Chacun pourrait y aller de son titre, mais malheureusement...
Pierre Goldman est le fruit d'une tragédie vraie,
d'abord et avant tout.
La tragédie du peuple juif d'Europe de l'Est.
Mesdames, messieurs du jury,
je ne dis pas que Pierre Goldman est exceptionnel,
mais qu'il est exceptionnellement torturé.
Il appartient à cette communauté étroite,
comme moi, les juifs polonais,
qui sont intégrés à la société française,
mais qui ont gardé de cette origine le frémissement anxieux
et les blessures profondes.
Je vous demande si c'est possible, s'il vous plaît,
d'oublier l'effet que sa personnalité a pu avoir sur vous.
De ne pas le juger sur son apparence.
Je vous le dis du fond du cœur, on ne guérit jamais de son enfance.
Je vous adjure, ce soir, de mettre un terme à son cauchemar.
-Merci, Me Kiejman.
Nous avons fini les plaidoiries.
Avant que la Cour ne se retire pour délibérer,
Pierre Goldman, voulez-vous ajouter quelque chose ?
-J'espère ne pas vous être apparu démoniaque ou machiavélique,
habile à tromper ou à dissimuler
ou avoir utilisé de manière intolérable
le spectre d'une erreur judiciaire inspirée par le racisme.
Je ne voudrais pas qu'on dise de moi que j'ai agi comme un juif,
déclarant que ceux qui ne sont pas juifs
ne peuvent penser qu'un juif est un tueur
et que s'ils le pensent, ils sont antisémites.
-Levez-vous.
L'assemblée se lève.
-À la question : "Goldman Pierre est-il coupable d'avoir,
"à Paris, le 8 décembre 1969,
"frauduleusement soustrait 2500 francs
"au préjudice du sieur Farmachi Serge
"et de son épouse, née Chaminand Jacqueline ?"
La Cour a répondu "oui" à la majorité des 8 voix.
À la question : "Ladite soustraction frauduleuse a-t-elle été commise
"le coupable portant une arme ?"
La Cour a répondu "oui" à la majorité des 8 voix.
À la question : "Goldman Pierre
"est-il coupable d'avoir, à Paris, le 20 décembre 1969,
"frauduleusement soustrait 22 675 francs
"au préjudice de la société VOG ?"
La Cour
a répondu "oui" à la majorité des 8 voix.
À la question : "Goldman Pierre est-il coupable d'avoir, à Paris,
"le 16 janvier 1970, frauduleusement soustrait
"7897 francs 35 au préjudice
"de la caisse centrale d'allocations familiales
"de la région parisienne ?"
La Cour a répondu "oui" à la majorité des 8 voix.
À la question : "Goldman Pierre est-il coupable d'avoir, à Paris,
"le 19 décembre 1969, volontairement donné la mort
"à Delaunay Simone, pharmacienne, au 6 boulevard Richard-Lenoir ?"
La Cour a répondu "non" à la majorité des 8 voix.
Légers applaudissements Chut !
À la question : "Goldman Pierre est-il coupable d'avoir, à Paris,
"le 19 décembre 1969, volontairement donné la mort
"à Durcot Jeanine, épouse Aubert, préparatrice en pharmacie
"au 6 boulevard Richard-Lenoir ?"
La Cour a répondu "non" à la... Acclamations
Acclamations et suite du jugement inaudible
-"...calibre 9 mm, un pistolet automatique
"Walter P38561..." Acclamations
-"...calibre 9 mm, 2 cartouches,
"armes et munitions de la 1re catégorie ?"
La cour a répondu "oui"
à l'unanimité.
À la question :
"Goldman Pierre est-il coupable d'avoir
"au cours des années 1969 et 1970... -GOLDMAN, INNOCENT !
GOLDMAN, INNOCENT ! -"...sur le territoire français,
"fait usage de documents
"délivrés par les autorités..." -GOLDMAN, INNOCENT !
-"...en vue de constater..." -GOLDMAN, INNOCENT !
-"...et une carte d'identité..." -GOLDMAN, INNOCENT !
-"...contrefait, falsifié..." -GOLDMAN, INNOCENT !
-"...connaissant leur fausseté..." -GOLDMAN, INNOCENT !
-La Cour a répondu "oui" à l'unanimité.
En conséquence de la déclaration... -GOLDMAN, INNOCENT !
-... la Cour et le jury, après délibération,
conformément à la loi, décident... -GOLDMAN, INNOCENT !
-... de condamner Goldman Pierre à la réclusion criminelle
pour une durée de 12 ans. -GOLDMAN, INNOCENT !
Acclamations GOLDMAN, INNOCENT !
GOLDMAN, INNOCENT !
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