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LE HAMEAU
Ne bousillez pas mon film !
SCÈNE 03 - EXT. JUNGLE - JOUR
La carcasse de l'hélicoptère envahit l'écran.
Des flammes jaillissent du fuselage.
J'ai lu le scénario.
La perte de l'innocence...
Sois franc, parle librement
dans cette pièce.
C'est dans ta nature ?
Quoi donc ?
L'honnêteté.
Vous voulez dire,
en tant qu'Asiatique ?
Quoi ? Non.
En tant qu'individu.
En tant qu'humain. Je crois pas aux traits raciaux.
Assieds-toi, on est tous pareils.
Donc, dans ce cas,
on est deux soldats.
Vous aussi, vous avez été soldat ?
Putain, tu prends tout au pied de la lettre ?
Pas littéralement.
Je veux dire dans cet espace.
Tu étais ranger,
c'est bien ça ?
Police secrète.
Putain !
Je comprends mieux l'insistance de Claude et Ned
à plaider ta cause.
Ils veulent que tu m'espionnes.
Tu me prends pour un imbécile ?
J'étais au contre-espionnage.
Espion, contre-espion, c'est pareil.
Allô ? J'ai un espion qui se dit contre-espion, donc ça va.
Putain !
J'ai une idée.
Travaille pour moi en prétendant travailler pour eux.
Vois comment ces néoconservateurs
veulent utiliser mon film pour leur cause funeste.
Tu serais un double espion. Espion et contre-espion.
En même temps.
Tu es partant ?
Je suis venu...
Tu es trop sérieux !
Très mauvais pour un espion. Du coup, tu peux pas en être un.
Mais je te demande qu'une chose.
Bien sûr, de l'authenticité. D'accord.
Vous avez pu lire mes notes ?
Je t'arrête. Je manque d'authenticité ?
J'ai fait des recherches, mon frère.
J'ai lu Buttinger, Fitzgerald.
J'ai interrogé un Béret vert
qui a combattu aux côtés des montagnards.
Les Viet-Congs l'ont suspendu tête en bas et bourré de piment.
Il s'est chié dessus, alors qu'il avait la tête en bas.
En entendant ça,
j'ai failli me chier dessus, mais j'ai gerbé,
j'ai tiré la chasse et j'ai engagé ce mec
comme consultant militaire.
Je suis comme ça.
J'insuffle de la réalité dans la vie.
Mais je me dis que ça suffit pas.
Qu'est-ce qui m'échappe ?
Qu'est-ce qui m'échappe ?
La réponse,
c'est la perspective du peuple vietnamien.
D'où ton rôle.
Tu vois ?
Innocent, modeste, docile.
Un peu comme les buffles d'eau qui se contentent
de labourer les rizières.
D'accord, pigé.
J'ai une suggestion.
Faisons parler les personnages vietnamiens
pour qu'ils évoquent leur souffrance en quelques lignes.
Trop convenu.
Tu comptes les lignes comme un acteur raté ?
Il n'y a aucune ligne.
Désolé, mais quand tu dis ça, je vois que tu sais rien du cinéma.
Vraiment rien.
Je veux sentir la souffrance des gens.
La sentir, putain !
La sentir !
Tu comprends ?
Le cinéma, c'est de l'émotion.
Sentir, c'est croire.
Les paysans vietnamiens
ne sont pas des buffles d'eau.
Déjà, on parle beaucoup plus. Vous seriez surpris.
C'est un choix créatif que je fais.
Je dois t'apprendre les bases du cinéma ?
L'émotion peut passer sans dialogue, grâce à la mise en scène,
au montage.
Tu connais Murnau ou Dreyer ?
Au départ, je voulais que personne
ne parle dans mon film.
Mais vous avez renoncé.
Pas pour les personnages vietnamiens qui vivent
dans cet espace métaphorique.
Alors que les Américains sont bavards.
Pas très Murnau ni Dreyer. Plutôt Wilder ou Hawkes.
Je vois, tu veux me proposer des dialogues, c'est ça ?
Carrément ! Sois pas intimidé par mes Oscars.
Fais tes preuves.
Par exemple,
quand les Viet-Congs torturent Commo Kim,
le scénario parle d'aveux sous la contrainte.
Il faudrait au minimum
un truc du genre...
Vous voyez ?
Crache le morceau, enflure.
Vas-y.
Vas-y.
Sois la voix de notre peuple.
Quelle influence peut avoir un consultant ?
Ton influence est peut-être mineure,
mais comme on dit :
"Les petits ruisseaux
"font les grandes rivières."
Soigne nos répliques.
C'est ceux que je t'ai donnés ? Tu les écoutes ?
Bien sûr.
Bien.
Tu vas partir 17 semaines
et me laisser seule ?
Tu connais la vallée de Napa ?
Viens me voir le week-end.
Je prendrai mon carnet d'autographes.
Tu es fâchée ?
Ce film se fera avec ou sans moi.
Alors, autant que quelqu'un dise :
"Cette vision des Asiatiques est à chier."
Quelqu'un aurait dû dire à David Carradine
de pas plisser les yeux comme s'il était ébloui.
Je trouve ça plutôt sexy.
Pareil pour toi quand tu plisses les yeux.
Bon,
ne te laisse pas abattre par ma méfiance envers les Blancs.
Pourvu que ça t'explose pas à la figure.
Quatre mois loin d'ici ?
Le bonheur !
Tais-toi.
J'aime pas ça.
Ça fait long.
Qui sera mon chauffeur ?
C'est un film.
Tais-toi, ma petite.
Je peux refuser.
Non, bien sûr que non.
Si ça compte pour Claude et ses amis, ça compte pour nous.
C'est un investissement.
Comment ça, un investissement ?
Dans le projet de reconquérir notre patrie.
Reconquérir notre patrie ?
Je t'en dirai davantage après ta mission à Hollywood.
- Salut. - Salut.
- Tu m'emmènes ? - Non.
D'accord.
Je vais faire du stop.
Les Américains en font souvent.
Ça doit pas craindre.
Préviens mes parents.
Dis-leur que tu m'as abandonnée ici, toute seule,
sur une route complètement déserte.
Tu te tiendras bien ?
Que je te trouve pas dans la loge de James Yoon.
Je suis censée savoir qui c'est ?
Tu reconnaîtras son visage. L'Asiatique de service à Hollywood.
Hollywood montre peu d'Asiatiques.
Quand il y en a, c'est lui.
On le voit jamais longtemps, il se fait toujours tuer.
Mais dans ce film, il a un vrai rôle.
De quoi ça parle ?
Officiellement,
c'est l'histoire
de six Bérets verts perdus dans un hameau vietnamien.
Officieusement...
c'est l'histoire
d'une communauté rurale obligée d'accueillir des indésirables.
Bienvenue à toute l'équipe du Hameau.
Faites comme chez vous. Chacun a droit à deux boissons.
Nicos vous remercie tous...
Officiellement, que se passe-t-il dans le film ?
Coincé avec des villageois dont il se méfie,
le capitaine Shamus est rongé
par la paranoïa et l'autodestruction.
Tu es un sympathisant communiste ?
CAPITAINE SHAMUS
C'est à toi que je parle.
Qui joue le capitaine Shamus ?
Ryan Glenn.
Je reconnaîtrai aussi son visage ?
Absolument. Une légende de l'Actors Studio.
Toi parler anglais ?
Vous avez forcé sur l'alcool, M. Glenn.
Je veux dire "capitaine Shamus".
L'Actors Studio ?
Me gonfle pas, le bridé !
Une méthode où l'acteur reste dans le rôle.
Capitaine, capitaine ! On se calme.
Faut l'appeler comme le personnage, sinon il disjoncte.
Lâchez-le, lâchez-le. Le flingue ?
Le point d'orgue du film,
c'est la confrontation entre Shamus et l'idéaliste sergent Bellamy,
incarné par le jeune Jamie Johnson.
Jamie Johnson en personne ?
SERGENT BELLAMY
Regarde.
Il est comme dans Soul Train.
Hé, toi !
Alors ?
Qu'est-ce que tu fous là ?
J'y crois pas !
173e Aéroportée, le pote de Bon.
Les folles nuits de Saïgon !
Freddie, putain !
J'en reviens pas.
Consultant militaire.
Tu t'es chié dessus, hein ?
Et Bon ? Il s'en est sorti ?
Et l'autre ? Vous étiez comme frères.
Oui.
Les amis, les amis...
FÊTE DE DÉBUT DE TOURNAGE
Votre attention.
Approchez et donnez-moi
l'impression d'être important.
On a la chance d'être une armée
dans la guerre contre la guerre.
À la veille de la bataille, mes ancêtres grecs du Michigan...
invoquaient les dieux,
Zeus, Athéna, Arès, pour demander leur protection.
Ce soir, c'est à vous que je demande de ressusciter le Panthéon.
Yahvé, Mahomet,
Baal, Belzébuth.
Sans oublier Satan.
On applaudit un peu Satan ?
Au Vietnam,
le diable est à table,
il préside.
Où est mon...
Le voilà, il est là.
Notre consultant vietnamien.
C'est notre caution. On l'applaudit.
On a tous un dieu. Qui est celui du Vietnam ?
Invoque-le ou invoque-la.
Je sais pas. Simplement Dieu.
"Je sais pas. Simplement Dieu." Bravo !
Joignez vos mains, s'il vous plaît.
Agenouillez-vous et priez.
Je fais ça avant tout projet réussi.
Chers dieux, demain...
on va s'enfoncer
dans les entrailles
de nos ancêtres.
Mais si on s'y prend bien,
on peut entraîner
tous les artifices de la guerre avec nous,
en enfer,
avant de renaître.
Vous savez quoi ?
Vous savez quoi ?
On va faire ça aux frais du studio.
Allez !
Esprits de l'Égypte ancienne,
fantômes de la Rome antique,
bénissez cette équipe,
car demain, on met les voiles !
Champagne à volonté !
Vous connaissez cet air ?
Qui est l'artiste qui chante ce tube ?
Putain, il fait partie de l'équipe !
Soldat ! Lève-toi et chante.
C'est ton boulot, non ?
Tu chantes.
Tu t'y attends.
Veuillez encourager
la voix de sa génération !
C'est bien parce que c'est toi.
James Yoon !
"COMMO" KIM OFFICIER DES COMMUNICATIONS
- C'est un honneur. - Merci.
Tu t'es fait tabasser au poing américain par...
Robert Mitchum.
J'ai joué un ouvrier chinois poignardé par Ernest Borgnine.
Un soldat japonais
buté par Sinatra.
Punaise !
J'avais encore jamais joué un Coréen.
C'est une première.
- T'es le consultant vietnamien ? - Exact.
Il m'a fait venir pour ça.
- Aide-moi à être vrai. - Bien sûr.
Me lâche pas.
Je ferai de mon mieux.
Merci.
Salut.
Je suis Monique Thibault.
La cheffe décoratrice
est responsable de tous les lieux de tournage.
Je vois.
C'est ma 3e aventure avec l'Auteur, comme je l'appelle.
Le seul et unique génie de l'univers.
Comment ça se passe ?
C'était pas évident.
Pourquoi ?
Parce que la végétation ne colle pas.
On a dû importer des plantes des Philippines.
- Des Philippines ? - Oui, mon capitaine.
Impressionnant.
Voilà...
le hameau.
On a importé tout le bétail.
On a des poulets,
des buffles, des cochons.
Comme vous le voyez,
on n'a pas regardé à la dépense.
Le patron nous soutient à fond.
- C'est votre création ? - Oui.
Il tient énormément à...
L'authenticité.
Alors ?
C'est concluant ?
Je sens la cuisine de ma mère.
C'est formidable.
J'ai autre chose à vous montrer.
C'est pas fini ?
Alors, qu'en pensez-vous ?
- C'est fabuleux. - Merci.
Une idée pour rendre ce décor plus convaincant ?
Vous pouvez mettre ça
sur une des tombes ?
Votre mère ?
Elle est morte pendant mes études ici.
Elle était malade depuis un moment.
Elle m'a jamais contacté.
Pour pas que je m'inquiète.
Elle a été enterrée sans pierre tombale.
Sans inscription.
On était pauvres.
Au Vietnam,
cette tombe serait la plus chère.
Bon,
tu manques à Freddie.
Il a du bide, comme un vrai Américain.
Tu sais qu'il aime la bière.
Rien que la Bud.
- La Heineken. - Ah bon ?
Il aimait la Heineken.
Dis...
Si tu venais ici ?
Pour voir un vieil ami.
Mon pote...
Ça peut pas faire de mal.
Ça te changerait.
Tu dis que tu regrettes la jungle et les tirs.
Silence sur le plateau.
Ça tourne au son.
Moteur demandé.
Scène 3, première.
Allez, c'est parti. Ça tourne !
Et comme s'il y avait pas de caméra, action !
Allez !
SCÈNE 03 - EXT. JUNGLE - JOUR
La carcasse de l'hélicoptère envahit l'écran.
Des flammes jaillissent du fuselage. Les BÉRETS VERTS fuient.
RAS !
Partez sans moi.
Dégonflé ! Tu t'en tireras pas comme ça.
Allez !
Tu boites plus ?
T'oublies que t'as une balle dans la guibolle ?
Coupez !
Tu dois boiter. On la refait.
Le chanteur oublie de boiter !
- Du coup, je débande. - Désolé.
Prêts ?
Le Hameau, scène 7, première.
Action !
SCÈNE 07 - EXT. JUNGLE - JOUR
Les BÉRETS VERTS avancent dans la jungle.
Identifiez-vous !
Identifiez-vous !
Identifiez-vous !
À genoux, mains en l'air.
Mains en l'air !
Mains en l'air !
Attendez ! Fermez-la, pour une fois.
Un bon point pour le sergent Bellamy.
Coupez !
J'adore.
- Mon capitaine, un avis ? - C'était à chier.
- Pourquoi ? - Bellamy suit pas la procédure.
Ça m'inquiète pas trop.
- Non ? - Ça donne une impression de chaos.
Le chaos, c'est pas militaire.
Tu aimes l'incompétence ? C'est ça, ton truc ?
Fais-moi confiance, on passe à la suivante.
Il faut en refaire une.
Le consultant vietnamien a une remarque ?
Cette vieille dame...
Oui, et alors ?
J'ai dit qu'on était au Vietnam.
Alors, si vous parlez, parlez vietnamien.
Je ne parle pas vietnamien.
Pourquoi elle parle pas vietnamien ?
- Pourquoi ? - Je suis chinoise.
Je vous ai parlé ?
Je sais que l'accent est différent,
mais ça peut sonner vietnamien ?
Vous parlez danois ?
On l'emmerde.
- Prends un figurant vietnamien. - Aucun ne parle vietnamien.
C'est le problème.
Aucun figurant parle vietnamien ?
Tu le savais ?
Moi, je parle vietnamien.
Tu es une vieille dame ?
On peut m'expliquer pourquoi je tourne un film sur le Vietnam,
avec des figurants vietnamiens qui ne sont pas vietnamiens ?
Je m'adresse à toi, Mikey, même si je regarde par ici.
Comme ils ont aucune réplique
dans le scénario,
ils ont pas besoin de parler vietnamien.
Elle s'est emballée.
La ramène pas.
Ça lui est venu spontanément.
Le spontané, ça fait Altman.
Je sais.
On se calme. Pas devant les enfants.
Je veux cent figurants vietnamiens,
prêts à tourner lundi à 6h.
De vrais Vietnamiens.
C'est dans deux jours.
- Discute pas ! - C'est dans deux jours.
- Deux jours. - Alors, tu as deux jours.
Tu as 48 heures.
- J'appelle le directeur de casting. - Ou le Chronicle.
Mets des affiches.
Je gère.
- Je m'en occupe. - Fonce !
Quel accent il faut ? Du Nord ou du Sud ?
Du Nord, c'est mieux. Si c'est du Sud, je ferai avec.
Désolé d'appeler au dernier moment, mais...
Claude prend ça très à cœur.
Je rassemble les troupes. Tu auras tes figurants demain.
Passe-moi Lana.
Lana est occupée.
Elle travaille sur le plateau, en tant que...
Appelle-le.
Sinon il me tuera.
Tu as toujours peur de mon père ?
Je suis la seule à avoir mûri.
Sois un mec, mec.
Je peux être figurante.
Moteur demandé !
Scène 3, retake, première.
Mains en l'air !
- À genoux ! - Fermez-la !
Fermez-la !
On n'a pas peur.
On étranglera l'impérialisme américain.
Coupez !
- Coupez ! - Elle a dit quoi ?
"Je ne suis qu'une paysanne" ?
Oui, c'était bien.
C'était super.
SCÈNE 35 - EXT. RIZIÈRE - JOUR
Les VIET-CONGS encerclent les villageois.
Putain ! Coupez !
C'était nul à pleurer de rire.
Coupez !
Vous sabotez mon film ?
On a des Vietnamiens, mais ils ont pas connu la guerre !
Vous foutez quoi ?
Vous faites pas viet-congs, vous faites viet-cons !
Vous me faites pas peur. Je devrais être terrorisé !
Bande d'abrutis !
Dis-leur !
Il leur faut du texte
à crier.
Lequel ? On dirait tous des gamins !
Lui, ça va.
Tu es engagé.
File-lui du texte.
Bien.
Je le veux en rogne.
On y va !
Quand ils disent action, dis :
"Les sympathisants impérialistes ont trahi leur pays.
"Rien n'est plus précieux que l'indépendance et la liberté."
Je dirai pas ça.
Mais c'est le texte !
C'est de la propagande communiste !
- Tu es communiste. - Je hais les cocos !
Assez, on y va.
Les sympathisants impérialistes ont trahi leur pays.
Rien n'est plus précieux que l'indépendance et la liberté.
Scène 35,
première.
Pas de slogan communiste
dans ce film de merde
pour 15 dollars par jour !
Coupez !
On la garde, c'était génial. Bien joué.
- On a un petit problème. - Pas du tout, je suis ravi.
Mesdames, sortez !
Écoutez...
Maintenant,
la production va mieux nous nourrir.
Chacun sera augmenté. d'un dollar de l'heure.
Ceux qui joueront les Viet-Congs
toucheront 10 dollars de plus,
et ils seront crédités au générique.
Les Viet-Congs ont tué mon frère
et mon oncle.
Ce sont des brutes !
Essayons de rester ouverts d'esprit.
Il s'agit d'un film.
Pourquoi on fait de l'art,
si ce n'est pour explorer
la complexité de la vie dans son ensemble,
pour sonder les profondeurs,
pour exhumer la vérité cachée,
pour voir les choses sous tous leurs angles ?
Je me dévoue.
Tant que c'est payé.
Le scénario a prévu des hommes.
Merci quand même.
Que les volontaires lèvent la main.
10 dollars.
Qui veut jouer les tortionnaires ?
Je dois faire quoi, exactement ?
Tu devras torturer James Yoon.
Pourquoi il faut le torturer ?
On peut en savoir un peu plus sur lui ?
Alors...
Après avoir perdu leurs proches à cause de l'armée américaine,
les Viet-Congs se terrent dans la forêt voisine.
Ils capturent Commo Kim lors d'un raid.
- On a perdu Kim. - Oublie, ça grouille de Viet-Congs.
Les Viet-Congs ont besoin d'infos
sur un raid américain imminent.
Hélas, l'urgence de la situation
exige une tactique d'interrogatoire intensive.
Le fils de pute !
Vite, on embarque ce fumier !
Coupez !
On dirait qu'il s'est fait buter.
C'était réaliste, putain !
Attendez ! J'ai dit que Bon était là ?
D'accord, désolé.
Je rembobine.
Salut, Double de tout.
Lana a dit que tu passais ton temps libre ici.
Ça faisait plaisir à voir.
On enchaîne !
Il faut avoir beaucoup tué pour savoir mourir.
J'adore me faire tuer.
L'humour noir ne faisait pas plaisir.
C'est pas fini.
Il n'aurait pas dû dire ça.
Ne bousillez pas mon film. Action !
Je veux dire que ça faisait plaisir de voir Bon
retrouver le moral.
- Coupez ! - Super.
Pour la première fois depuis notre exil,
il était vraiment heureux.
Le Hameau, scène 45, quatrième.
Il mourait, encore et encore,
et encore, de plein de façons.
Coupez ! Parfait.
Annonce.
Butez-le !
Mais Bon n'était pas le seul à vouloir percer.
Les amis et la famille !
Pleurez !
Coupage ! Ça, c'est du cinéma.
Pas mal.
Pourquoi tu tiens tant à jouer ?
Tu étais géniale, Lan.
- Merci, Jamie. - De rien.
"Jamie" ? "Lan" ?
Il m'a dit de l'appeler Jamie.
C'est quoi, ces répliques que tu as rajoutées ?
"Ne tirez pas."
Et ensuite : "Ne meurs pas, grand-père."
Pas mal, on les gardera.
Tommy ! Faudra reprendre cette fille.
Violet !
Je m'en occupe.
Je dois monter, il veut me voir.
Violet m'a dit de vous monter ça.
Merci. Pose ça sur la petite table.
C'est tout ?
Je veux pas vous déranger,
mais c'est le moment ou jamais.
Il faut du texte pour les tortionnaires.
Pas la peine.
D'accord, mais s'ils le torturent,
il leur faut des répliques pour lui soutirer des infos.
On est en guerre.
C'est pas une comédie à la con,
c'est du sadisme, de la cruauté pure.
J'ai pensé à quelques répliques pour illustrer tout ça.
Pas "des" répliques. Une seule.
Non, choisis un mot.
Un truc qu'ils peuvent hurler et répéter comme une litanie.
- Une litanie ? - Oui.
Tu permets ? C'est pas un passe-temps,
je cherche l'inspiration pour la fin du film.
C'est intime.
On dirait que tu me regardes me masturber.
D'accord.
Tu veux me voir éjaculer ?
- Je suis désolé. - On dirait pas.
Mon commandant !
Qu'est-ce qui t'a poussé à monter jusqu'ici ?
La guerre exige des sacrifices.
Je sais ce que vous pensez.
Je relate un événement
dont je n'ai pas été témoin.
Pardon. Ces dialogues ne sont que spéculation,
mais aident à expliquer la suite.
J'hésiterais pas
à mourir pour mes hommes.
Et j'en attends autant en retour.
Quoi ?
Mais quand je regarde ce bleu...
je reçois rien en échange !
Je me sens con, et j'aime pas ça.
Je sais, tu as raison.
Ryan...
Pardon, mon capitaine !
Tu es un chasseur, un grand prédateur, un lion.
Au sommet de la chaîne alimentaire, major de promo, décoré,
plus jeune Béret vert promu commandant,
mais rétrogradé capitaine
pour un accrochage avec ce con de général.
Tu n'es peut-être plus un lion, mais un léopard.
C'est déjà bien.
Quant à Bellamy, c'est une antilope.
Un faon destiné à être dévoré par toi.
Un simple repas.
Un léopard qui regarde un faon se fout de ce qu'il pense.
Il s'en tape, il bondit,
il avale, il digère
et chie la carcasse.
C'est toi.
Le léopard.
J'adore.
J'adore que tu adores.
Prends ton après-midi.
Récupère, prends une douche.
Jamais ! Pas de douche sur le front.
J'ai l'air comment ?
Mal en point.
Tant mieux.
On va déjeuner, tu veux que je t'aide à descendre ?
Oublie, j'ai mis des plombes à m'installer.
De l'eau, au moins ?
C'est bon, ça va. Merci.
C'est le grand jour. Tu as le trac ?
Tu rêves !
J'ai hâte.
Ça va être sympa.
- Bonne chance. - Merci.
Le Hameau, scène 32, première.
Et... action !
Avoue, enflure !
Avoue, enflure !
Allez...
- J'adore. - Merci.
C'est réaliste.
C'est réaliste. Allez !
Putain !
La vache !
Punaise, mec !
Saïgon va bientôt tomber.
Les traîtres qui ont accueilli un serpent en leur sein
supplieront à genoux pour une place dans un avion de lâches.
Mais on ne vous laissera pas partir.
Purée !
C'est dur à regarder.
Bravo, mon pote.
On voit l'œuf que j'ai pris le matin.
Ce jaune sera dans le montage final, promis !
- Bravo. - Merci.
Allez, on applaudit tous le merveilleux James Yoon.
Il meurt comme personne.
James Yoon, les amis.
C'est le truc le plus authentique
qu'on a filmé jusqu'ici.
Je t'adore. Merci.
- Vous applaudissez quoi ? - Une mort géniale.
Vous applaudissez quoi ?
Je le sais.
Commo Kim est resté là pendant quatre plombes.
Il a pas déjeuné.
Commo Kim a été torturé pour de vrai !
Vous croyez
qu'on aurait ressenti ça
s'il avait flirté, pété et bouffé
avant de s'asperger de sueur bidon
juste pour la prise ?
Elvis Presley
était prêt à servir son pays !
Contrairement à Cassius Clay !
Tu insinues quoi ?
Le malaise, c'est normal.
C'était une super journée,
les rushes sont super.
Tout va bien.
Putain, dégage de là.
D'ici la fin de cette guerre,
on sera tous couverts de sang.
À demain, mec.
On se casse ?
Cette soirée est pleine d'inspiration.
Merci à tous.
Il fait...
Il fait...
Shamus.
T'as déjà vu la constellation du Sagittaire ?
Moitié homme, moitié...
Gittaire.
Ça bouillonne dans ma tête.
Ça cogite.
J'ai une idée de génie.
Cette soirée nous inspire tous les deux.
Et c'est une nouvelle scène.
Je vais l'écrire tout de suite.
Je crois que tu vas adorer, mon frère.
J'y vais.
Embrasse-moi...
Ma belle...
Embrasse-moi.
Le roi du hameau.
Il cloue Quê-Linh au sol et la pelote.
Bonjour à tous.
Notre capitaine Shamus
a disparu.
Il a une arme.
On pense qu'elle n'est pas chargée.
Le temps de vérifier, on suspend le tournage.
Les autorités locales le cherchent.
Vu son odeur prononcée, les chiens devraient le repérer.
En attendant, veuillez patienter
et rester où vous êtes.
Ne partez pas.
Tu as vu Lana ?
Tu es pas croyable.
C'est un vrai merdier, là-bas.
Toi, tu es au bord de l'eau,
tu joues un air du temps de la grand-mère
de la grand-mère...
de ta grand-mère.
Est-ce que tu comprends
ce que je raconte ?
Ce que je raconte ?
Oui, c'est ça.
Le Hameau, version comédie musicale ?
Elle est incroyable.
On répète sa nouvelle scène.
Avis à toute l'équipe, regagnez immédiatement vos chambres.
Je sais que vous êtes là.
Je déconne pas !
On reprendra plus tard.
Il y a un problème ?
En dehors du scénario ?
- Tu détestes la scène, hein ? - Non.
Je suis ravi que tu aies des répliques.
Enfin, pas vraiment des répliques, plutôt des mots.
C'est déjà une chance, non ?
C'est pas sa seule scène, elle en a une autre.
Montre-lui.
J'ai une scène avec le capitaine Shamus.
Il me violente, et Bellamy vient me sauver.
Quê-Linh ?
Tu t'appelles Quê-Linh ?
- Comme ma mère ? - Oui.
C'est la nouvelle fin ?
C'est du délire !
Les décors sont pas faits pour ça.
Chérie, j'ai été inspiré en peignant, grâce à toi.
Tu m'as dit d'utiliser la peinture.
Les choses ont changé.
Tout doit disparaître, absolument tout, sans exception.
La folie l'emporte, l'anarchie, le chaos.
- Tout explose. - Du genre ?
Zabriskie Point ?
Exactement !
En plus intense.
Un milliard de fois plus intense qu'Antonioni !
C'est ma vision !
C'est risqué, mais tu écoutes rien, un vrai gamin.
C'est ce que tu aimes en moi ? Que je sois un bébé ?
Je suis ton "petit chou" ?
Shamus est revenu.
Je le savais. Le salopard !
Je peux t'aider ?
D'autres remarques ?
Je sais.
Tu as une suggestion.
Bellamy apprend pas l'anglais à la fille,
c'est elle qui lui apprend le vietnamien.
- C'est ça ? Je chauffe ? - Non, pas vraiment.
J'aime beaucoup cette scène, elle offre une autre perspective.
Ça rend les Vietnamiens humains.
Barbant, barbant, barbant...
Le simple fait que je pense à ça...
Tu te rends compte ? Tu as un impact positif.
Réjouis-toi, sois fier,
ce genre de conneries.
Pas de bol, votre langue, c'est n'importe quoi.
Impossible à prononcer.
Surtout pour notre idole des jeunes. Désolé, j'y peux rien.
- Je vois. - Enchaîne.
- Et... - Enchaîne.
Scène 64.
- Quoi ? - Scène 64.
D'accord, je regarde.
- C'est vraiment nécessaire ? - Hélas, oui.
Pourquoi ?
C'est marrant, quand j'ai écrit la scène,
je savais que tu réagirais.
J'ai écrit la scène 64 de mon film comme un hommage
à elle.
À ma mère ?
Une scène de viol comme hommage ?
À sa souffrance.
Vous savez rien d'elle.
Je sais qu'elle a été violée.
Comme tous tes compatriotes.
Pas au sens propre, bien sûr.
Je me trompe ?
Le public réagira par une répulsion viscérale.
Il sera traumatisé à vie.
C'est le truc à faire.
Et je l'ai fait, pour toi !
Peut-être, mais Lana, vous y avez pensé ?
Elle est jeune, elle débute.
Tu as raison.
Ça la rend authentique, comme ta mère, Quê-Linh.
Ne prononcez pas son nom !
Lana est une vraie Vietnamienne qui aura la chance
de représenter les millions de Vietnamiens
qui n'ont jamais eu la parole !
C'était pas ton but ?
Pourquoi tu m'engueules ? Tu devrais me remercier.
Merci pour tout, ça va aller.
Me touche pas.
Tu sais que tu es viré ?
J'ai de la chance.
Antonioni avait Monica Vitti.
Merci.
J'ai Monique Thibault.
Oui, une fois de plus, je l'avoue,
je relate des événements dont je n'ai pas été témoin.
Je ne pense pas que cette scène soit superflue,
mais si elle vous choque, n'hésitez pas à la sauter.
On danse ?
C'est quoi ?
- C'est quoi ? - J'en sais rien.
- Tu te fous de moi ? - Non.
- C'est quoi ? - Je sais pas.
Allez !
Putain...
JE SUIS PRÊT
Ce mec est taré et dangereux.
Prêt à quoi ?
Les morts doivent partir. Merci pour tout !
- Bravo, James. - Merci.
Les morts doivent partir.
C'est bien vrai !
Alors, ce cerf ?
C'est pas mauvais.
Ça m'a pas étonné de le voir débarquer avec ce cerf.
Vous savez pourquoi Ryan a fait aucun bon film depuis 5 ans ?
Il a mis un coup de poing dans le nez à Ken Omaha
et le lui a pété.
Pourquoi ?
Pour que son partenaire réagisse vraiment.
Faites gaffe.
Bonne chance.
Salut.
SCÈNE 64 - EXT. VILLAGE CHEZ QUÊ-LINH
Moteur demandé.
Annonce.
Scène 64,
première.
Et... action !
Je suis le roi du hameau,
et toi, tu seras ma reine !
Un bisou. Embrasse-moi !
Excusez-moi. Lana est là ?
- Avec Shamus ? - Il est taré !
Il est parti en impro et m'a traité de négro.
Il a pété les plombs !
Mais Lana va assurer.
Cet enfoiré lui fera rien.
- Je veux passer ! - Calme-toi.
Sers-toi de ça.
Lana va bien ?
- Qui ça ? - L'actrice vietnamienne.
Elle ? Elle peut encaisser.
- Tiens-toi prêt. - Entendu, bien reçu.
Au signal du réal, j'agite ce drapeau et tu y vas.
- J'agite ce drapeau... - Compris.
Et là, tu y vas.
Tu me reconnais comme ton roi ?
Et toi, tu es...
ma fleur vietnamienne.
Un bisou. Allez, embrasse-moi.
À genoux !
Ne la touche pas !
Lâche-la !
On lui a fait signe ?
Espèce d'ordure !
Lâche-moi ! Va te faire foutre !
Bon sang,
ils t'ont fait quoi ?
Il a dit : "Coupez" ?
Coupez !
Enfin, tu réagis !
Putain, ça, c'était vrai !
C'est quoi, ce bordel ?
- T'es malade ! - Mon pote !
T'es débile ? Pourquoi l'envoyer avant le signal ?
Le Vietnamien m'a pris le drapeau.
- Quoi ? - Fais-moi confiance.
Tu le connais pas, il t'aurait violée.
Tu en sais rien !
Je pouvais me défendre.
Toi, encore !
Tu m'as flingué ma meilleure prise, abruti.
Ma seule prise !
Je peux pas la refaire parce que ces crétins
se sont mis sur la tronche !
T'es content ?
Le consultant vietnamien que j'avais viré
est revenu bénévolement
pour démolir le film.
Voilà ce qui s'est passé, c'est du jamais vu.
C'est tout ce qui t'intéresse ?
Il l'aurait violée pour de vrai !
C'était le but ?
- C'est ça ? - Va chier !
Ça aussi, ça aurait été du jamais vu ?
Arrête ! Qu'est-ce qui te prend ?
Arrête, c'est du cinéma, c'est pas la réalité !
Pourquoi tu me pourris la vie ?
Putain !
5...
4...
3...
C'est parti !
En plissant les yeux devant cet embrasement cosmique...
j'ai honte d'avouer que je me suis demandé
si Mme Mori m'aurait trouvé sexy.
Tu vois pas que tu as été corrompu par le système d'Hollywood ?
Le système que tu comptais changer en allant là-bas.
Tu crois être le seul
à saisir la culture américaine. Tu te trompes.
Notre parti a fait une étude approfondie
de la propagande ennemie.
Maintenant que j'ai été rééduqué,
les chansons américaines que je connaissais...
me donnent envie de vomir.
D'après le roman de VIET THANH NGUYEN
C'est fini,
allez... au lit !
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