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ELISA, MON AMOUR
"Je ne voyais plus mon père.
Pendant tout ce temps, il ne m'avait pas trop manqué.
Je lui écrivais rarement,
en général des cartes postales pour lui dire que j'allais bien,
qu'Antonio et moi l'embrassions.
L'idée de le revoir malade m'attristait.
Il était convalescent d'une opération qui lui avait été presque fatale.
Sa maladie coïncida avec la crise de mon mariage.
Enfin, l'une des crises.
Ma sœur Maria m'avait télégraphié
pour m'informer de l'état de papa.
J'ai téléphoné à ma famille. C'était alarmant.
J'ai compris la nécessité
de ma présence urgente à Madrid.
Que l'homme est égoïste...
J'avais enfin un prétexte pour m'éloigner de chez moi
et réfléchir tranquillement à ma situation.
Loin de chez moi et d'Antonio,
j'acquis la certitude de ne plus vouloir revoir
l'homme avec lequel j'avais vécu 7 ans.
Je le sais, maintenant. J'étais partie pour toujours."
Tu verras, c'est rébarbatif.
Et c'est bien pire en hiver.
Quel Noël on a passé, Julian !
Je n'ai jamais eu si froid.
Même le feu n'arrivait pas à chauffer !
Y a personne, maman !
Il n'y a personne ?
S'il lui arrivait malheur...
Regarde.
Je l'ai trouvée là.
Tant mieux, j'ai eu peur.
Il est seul ici, toute l'année.
Il n'a même pas le téléphone.
"Si tu tombais malade ?"
Il m'a répondu :
"Mieux vaut mourir seul que mal accompagné
Où est le vieux ?
Un peu de respect, s'il te plaît.
Le "vieux" a laissé une note. Il revient de suite.
Et tu t'inquiétais... Où dois-je mettre ça ?
À la cuisine, évidemment.
Le champagne au frigo.
Dans le congélateur.
Je sais pourquoi votre père laisse tout ouvert.
Il n'y a rien à voler.
Tu ne sais pas rester sans rien faire ?
Pourquoi tu ne m'aides pas ?
Regarde s'il y a d'autres choses à laver.
Laisse donc ta sœur.
Tu ne vas pas faire la vaisselle,
C'est facile
et ça lui fera une surprise.
Comme vous voulez... Je vais prendre l'air.
Papa... Viens jouer !
"Ma fatigue est celle d'une personne qui n'est arrivée nulle part.
Mais où est-ce que je voudrais arriver ?
Quel était le but proposé ?
Peut-être n'était-ce qu'une illusion...
Je ne peux pas dire que j'aie été trompé
car j'ai collaboré moi-même avec cette tromperie.
Je comprends, maintenant.
Cette personne qui avait appris tant de choses,
inutiles pour la plupart,
mais qui donnaient un sens à sa vie,
n'a plus besoin d'elles, maintenant.
Cet homme que je vois dans le miroir
veut commencer une vie différente,
sans pour cela renier sa vie passée.
Cet homme n'a rien, ne possède rien,
ni jeunesse, ni beauté,
Il ne se sent pas le détenteur d'une vérité.
Il ne croit pas à d'autre récompense
que celle de la vie ici-bas.
Il lui manque même
cette sûreté du jugement qu'on est censé acquérir avec l'âge.
Cet homme à la démarche hésitante
veut commencer une vie nouvelle.
Sa seule crainte,
c'est qu'il ne soit déjà trop tard."
Voilà grand-père !
Mais... quelle surprise !
Ça va, Luis ?
Salut, papa.
On a une surprise pour toi.
La chanson pour grand-père, allez-y !
Meilleurs vœux !
Je suis accrochée,
Tu es content de la surprise ?
Bien sûr !
Le pain, s'il te plaît.
Maintenant, un toast.
Luis, à de nombreux anniversaires ensemble !
Merci.
Ça fait longtemps que je n'avais pas bu de champagne.
On peut sortir de table ?
Oui, allez, tous les deux.
Allez jouer dehors.
- Je peux prendre la bicyclette ? - Bien sûr.
- Restez dans le jardin. - Pourquoi ?
Ne discute pas.
Ne ris pas, il faut être autoritaire avec eux.
"Ne discute pas !
Je voudrais qu'ils soient grands.
Toi, ne fais rien! Cest ton anniversaire.
C'est à nous de travailler.
Assieds-toi, Julian.
- Encore un peu ? - Oui, Merci.
Une fois n'est pas coutume.
J'ai très bien mangé.
Un repas improvisé, c'est pas mal de temps à autre.
Et le foie gras...
Magnifique !
De Strasbourg !
Mais rien ne vaut le foie gras frais de Paris.
Du Périgord.
Un cigare ?
- Je ne fume plus, tu sais. - Encore !
Je l'ai décidé, sans bien savoir pourquoi.
Qui sert le café ?
Tu te souviens ?
Quand nous étions petites,
nous nous disputions pour te servir.
Tricheuse !
Tu as toujours adoré le café.
Ta mère versait une goutte de café dans ton lait.
Du sucre, papa ?
J'aime le café, c'est vrai.
Donne-m'en un.
J'adore le café.
J'en boirais à tout instant.
Tu veux ?
Ensuite, tu as un sommeil agité.
Avant-hier, tu parlais en dormant.
Parce qu'en plus, elle parle.
Qu'est-ce que je disais ?
Je ne sais pas. Tu devais t'amuser.
Tu riais...
Chaque nuit, je fais le même rêve.
Lequel ?
Je rêve qu'on est à Madrid, chez maman,
je veux dire chez maman et papa.
Tout est exactement pareil.
Il y a les mêmes tableaux, la même table,
le même buffet de noyer,
et sur le buffet,
le même plateau d'argent,
avec le service à thé également en argent.
C'est un jour radieux.
La lumière entre par les fenêtres.
C'est difficile à décrire.
C'est une lumière très, très intense,
et l'argenterie la réfléchit.
Alors j'ai la sensation. Je ne sais pas...
C'est comme si les objets étaient vivants.
La théière,
les tasses...
Tout se met à vibrer, à tinter...
Mais ce n'est pas exactement ça.
Je ne peux l'expliquer, mais...
Nous terminons le repas dans la salle à manger,
papa, maman et moi.
Je suis là ?
Oui, tu es là.
Papa et maman sont très élégants.
Papa porte un complet et une cravate.
Maman,
une de ces robes Liberty qu'elle aimait.
Et toi...
Je ne m'en souviens pas... Le repas est fini...
Tout d'un coup, je regarde le plafond,
et la lampe de cristal
se met à vibrer,
à vibrer
très doucement.
Tout tremble et vibre,
Ça doit être un tremblement de terre.
J'ai vécu une expérience similaire.
Les meubles, les petits objets,
la vaisselle,
tout tremblait.
Les tableaux sont tombés par terre.
Ce n'est pas ça.
C'est difficile à expliquer.
C'est comme si les choses...
palpitaient.
Je ne sais pas...
C'est tout ?
Après, je me réveille,
Le service à thé n'était pas en argent.
Comment ?
Il était en porcelaine, avec des fleurs bleues.
Je me souviens vaguement de porcelaine bleue.
Du biscuit blanc.
Et il y avait un miroir ovale au-dessus de la crédence,
La lampe avait beaucoup de pendeloques
et de branches de cristal.
Comment ça s'appelle ?
Des lustres, des lustres !
Ta mère l'avait mis là contre ma volonté.
C'était un cadeau de noces. Je le détestais.
Moi, je l'aimais bien.
Je ne veux pas partir tard.
D'accord. Quand veux-tu partir ?
Dans une demi-heure, environ.
Demain, je dois être tôt au bureau.
On traite une grosse affaire
que je surveille de près.
Tu as l'album de photos que je t'ai apporté ?
- Il est dans mon bureau. - Je peux le voir ?
Bien sûr.
Il est à gauche,
sur les dossiers.
Tu m'accompagnes ?
C'est quoi cette affaire importante ?
Il s'agit de millions.
Des terres expropriées.
Injustement... Des combines...
Nos révélations vont faire scandale.
Mais il est temps
de faire appliquer la loi.
Tu crois à ces lois ?
Moi pas.
Tu vis le dos tourné à la réalité,
Quelle réalité ?
La tienne, celle de ta femme ou la mienne ?
Mais c'est beaucoup plus simple que ça !
La réalité
d'une société composée d'individus
qui, pour survivre, acceptent des normes. Voilà !
Qui dicte ces normes ?
Peu importe.
La sagesse, l'expérience, la communauté.
Je ne crois à aucune de ces sottises.
L'important, c'est que ces normes existent pour tous.
Pour tous ? Tes normes peuvent détruire un être humain.
Je suis chaque fois plus convaincu.
J'aimerais, sagement, revenir en arrière.
Oublier tout ce que j'ai appris, à lire, à compter.
Oublier même l'ABC...
C'est ici que tu le feras ?
Disons que ça me plairait
Ces lois peuvent détruire un homme,
le rendre fou.
Tu as dû lire les journaux, l'autre jour.
Un fou, en crise, dans sa folie,
s'est enfermé dans une pièce 6 ou 7 heures.
La force publique l'a abattu.
Pire ! La foule réclamait sa mort.
C'est un symptôme terrible,
la preuve que, malgré tes lois, l'être humain
est vindicatif,
revanchard.
Tes normes, tes lois, Ça ne va pas.
C'est grave que personne ne proteste quand on tue un fou.
C'est encore plus grave que la foule demande qu'on l'abatte.
La voilà.
Regarde... Blanche avec des fleurs.
Ici, on la voit mieux.
C'était la soupière qui était en argent.
L'invention qui me fait le plus peur, c'est la photo.
Pourquoi ?
C'est comme une sorte de miracle
qu'on puisse se revoir enfant à nouveau.
C'est moi, celle-là.
Qui est l'autre ?
Une cousine de maman.
Je me rappelle l'endroit.
- Il y avait une grotte par là... - Là derrière.
Pour entrer, nous avions un mot de passe.
Comment était-ce ?
Tu t'entends bien avec Julian ?
Comme tout le monde. Il y a de bons et de mauvais jours.
Pourquoi me demandes-tu ça ?
J'ai cru que quelque chose
n'allait pas entre vous.
Pourquoi ?
Quand Julian à dit
que tu parlais en rêvant,
tu as eu l'air préoccupée.
Comme si tu avais quelque chose à lui cacher.
C'est vrai, je lui cache des choses.
Allons...
Tu es heureuse ?
Oui.
Tu l'aimes ?
Beaucoup.
Maintenant, à toi.
Que se passe-t-il ?
Je ne sais pas ce qui m'arrive.
Je devrais prendre une décision
mais je n'ose pas.
J'hésite.
Ramassez vos affaires et en voiture.
Embrasse-moi, Arantxa.
Au revoir, grand-père.
Au revoir, soigne-toi.
Merci. C'était une journée magnifique.
Veux-tu rester quelques jours avec moi ?
Reste ici quelques jours, si tu n'as rien à faire.
Je devais passer quelque temps chez Isabel.
Ne t'en fais pas pour moi. Reste !
Sa valise est dans la voiture.
Sors sa valise. Elisa reste ici.
- Je ne te dérange pas ? - Mais non, au contraire.
- Tu restes ? - Oui.
Magnifique.
Dépêchons-nous. Au revoir, Luis.
Je veux éviter l'embouteillage.
As-tu envie de connaître les parages ?
Tu es fatiguée ?
Il n'y a pas grand-chose à voir, mais ça me plaît.
D'habitude je me promène, à cette heure-ci.
C'est religieux ?
Pas du tout.
C'est quoi alors ?
C'est toute une histoire...
Je marche presque chaque jour jusqu'à ce tertre.
Un jour, j'ai trouvé, précisément à cet endroit,
le corps d'une femme.
Au début, je l'ai crue évanouie ou malade.
Je me suis approché pour l'aider.
Elle était morte.
J'ai retourné le corps. On l'avait poignardée.
Sa robe était pleine de sang.
J'ai prévenu la Garde Civile.
Ils m'ont agacé avec leurs formalités.
Après, les journalistes.
"Le crime de la veuve", ont dit les canards.
Ils me regardaient comme si j'étais l'assassin.
Et les fleurs, c'est quelqu'un de la famille qui les met ?
Non.
C'est mon secret,
que je vais maintenant partager avec toi.
L'année suivante,
quelqu'un posa ici
cette pierre peinte en blanc et le vase de fleurs artificielles.
J'avais presque oublié l'épisode.
Tout d'un coup, j'ai entrevu un lien possible
avec la femme assassinée.
Pourquoi, sinon, des fleurs en cet endroit ?
Comme toi, j'ai cru que ça venait d'un parent, d'un ami,
d'un amant.
Tous les ans à la même date,
quelqu'un venait changer les fleurs et nettoyer.
Une fois, piqué par la curiosité, j'ai voulu connaître ce fidèle.
J'ai monté la garde des heures durant.
Au petit matin, un homme est arrivé à bicyclette.
Son chapeau lui cachait le visage.
Il a changé les fleurs et le vase.
- Et tu sais qui c'est ? - Oui.
Je l'ai reconnu.
Depuis, ma curiosité m'a fait rechercher
pourquoi il vient à date fixe, à vélo,
accomplir religieusement ce rituel.
J'ai tout lu sur le crime.
J'ai enquêté sur lui au village
et j'en ai conclu...
Que c'est l'assassin.
Ça peut te paraître délirant, je le sais,
mais il peut très bien être l'assassin de cette femme.
Tu n'es pas allé à la police ?
Non.
Je pouvais me tromper.
Et je préfère qu'il vive sa vie, Je n'ai pas l'étoffe d'un juge, moi.
Allez, rentrons.
Il faut préparer ta chambre.
Tu as trouvé une serviette ?
Tu n'auras pas de confort ici.
Une femme faisait le ménage deux fois par semaine
mais j'ai trouvé que c'était une intrusion.
Je n'aime pas avoir des inconnus dans la maison.
Je préfère même un peu de désordre,
Je ne suis pas très habile.
Il devrait y avoir un rideau par là.
Je déteste masquer les fenêtres.
Je vais t'en trouver un.
Ça ne fait rien. On verra demain.
Je suis très heureux que tu restes avec moi.
Moi aussi.
La figure de mon père grandit avec le temps.
Je sais que la partialité de ma mère
a marqué l'image que j'avais de lui.
Quand elle eut compris qu'il ne rentrerait pas,
subtilement, avec la certitude de détenir la vérité,
elle voulut se convaincre et nous convaincre
que mon père était maladif, capricieux, égoïste.
Ma mère était la personnalité dominante de la famille,
ferme, têtue,
bien que parfois dépressive.
Elle disait qu'elle voulait mourir.
Alors elle s'alitait, refusant de parler.
Il n'y avait pas d'explication à son état.
Elle se sentait vide, inutile, insatisfaite.
La vie quotidienne lui devenait insupportable.
Je crois même qu'elle à tenté de se suicider une fois,
sans grande conviction d'ailleurs.
C'est déroutant, mais deux jours après la crise,
elle se levait, comme si rien ne s'était passé.
Elle redevenait la femme forte, déterminée
de toujours.
"C'est déroutant,
mais deux jours après la crise.
elle se levait....
comme si rien ne s'était passé.
Elle redevenait la femme forte, déterminée
de toujours."
Je ne dois pas faire de bruit.
Je ne dois faire aucun bruit.
Si je fais du bruit, je perds.
Comme ça...
Est-il possible qu'en dépit des inventions, du progrès,
de la culture, de la religion et de la connaissance de l'univers,
la vie demeure superficielle ?
Tu ne dors pas ?
Je n'ai pas sommeil. Où vas-tu ?
Je pars en voyage, un très long voyage.
Donne-moi un baiser d'adieu.
Quand reviens-tu ?
Je ne sais pas.
Allons, dors.
Prends bien soin de maman.
J'avais 9 ans quand papa nous quitta pour toujours.
Il ne dit rien à personne... Si.
Il vint nous embrasser au lit.
Maria dormait.
Moi, je lui ai demandé où il allait.
Faire un tour, dit-il.
Il avait l'air heureux.
Il n'a rien emporté, n'a laissé aucun mot, pas de trace.
Il a tout simplement disparu de nos vies.
Silencieusement.
Quand j'ai vu dans la poubelle
ses photos déchirées, j'ai su qu'il était comme mort.
J'étais triste, mais pas trop.
Maria pleurait, elle était inconsolable.
"Séparation", "divorce".
On entendait ces mots au collège.
Mais c'étaient des choses qui n'arrivent qu'aux autres.
Ma mère, sereine, un peu pâle et moins énergique,
se mit à travailler. Elle rentrait tard à la maison.
Une fois, je l'entendis pleurer.
Pauvre maman.
Au fond, même si elle ne l'admettait pas,
elle aurait préféré que papa soit mort pour se sentir libre
et commencer une vie nouvelle,
une vie dont elle révait et qu'elle n'osait mener de son vivant.
Le 242, Cabine 4.
Antonio ?
Je vais bien.
Mais oui, c'est vrai... Et toi ?
J'appelle pour te dire que je reste quelques jours ici.
Je suis chez mon père.
Oui, mais j'ai changé d'avis.
Finalement, je reste chez mon père.
Je n'ai besoin que d'un peu de tranquillité.
J'ai besoin de me reposer un peu,
c'est tout.
Je t'assure.. Je vais très bien.
Je préfère rester seule.
Je rentrerai dans une semaine ou dix jours.
Merci, mais je préfère rester seule.
Tu ne comprends pas...
Bien...
Au revoir.
Toujours traducteur ?
Bien sûr, je ne peux pas laisser tomber.
Ça paie mal, mais ça me suffit pour vivre.
Avec les cours au collège, bien sûr.
Tu ne fais rien d'autre ?
Faire... Je ne sais pas.
Je pense, je respire, je me promène...
Je vis. C'est déjà beaucoup.
Mais je n'ai pas de sécurité sociale, d'assurances, d'actions.
Rien de tout ça.
Même cette maison n'est pas à moi.
Je la loue.
Papa, tu es désastreux.
Peut-être.
Je ne sais pas si je serais capable de faire comme toi,
de tout abandonner, de m'isoler.
Où est le vin ?
Là, sur le frigidaire.
Attends...
- Ça sent bon! - Vraiment ?
- Je prends le fromage. - Si tu veux.
Tu devais en avoir marre,
pour faire ce que tu as fait.
En tout cas, je ne l'aurais pas fait à ton âge.
Tu n'étais pas beaucoup plus vieux.
Ça a l'air très bien.
On verra.
"Al dente",
- De la sauce ? - Un peu.
Je ne sais pas si c'est bon.
Qu'est-ce que tu écris ?
- Ça t'intéresse vraiment ? - Oui.
Rien d'important.
Je réunis un matériel éparpillé.
J'écris un peu tous les jours.
Mais sans ordre précis.
Seulement quand j'en ai envie.
Parfois, je ne trouve aucun sens à ce que j'écris.
Alors je le brûle.
Tu le brûles ?
Oui, et je recommence.
On dit qu'on écrit toujours pour être lu.
Au fond, c'est vrai.
Le plus important, c'est d'avoir envie de faire les choses.
Parfois, je ressens ce besoin
comme une urgence de faire quelque chose.
Alors, je me mets à écrire.
Sans prétention intellectuelle, je t'assure.
Simplement parce que ça m'amuse.
Ils m'agacent, tous ceux qui parlent d'art,
qui croient faire quelque chose d'important.
Pour moi, écrire n'est pas mieux
que balayer une rue ou poser des briques.
Je me rappelle tes lettres.
Ah bon...
En fait, je les ai gardées,
Je me rappelle surtout celle
où tu parlais de la mort de grand-mère
comme si elle n'avait rien eu de tragique.
Tu racontais comment on l'avait maquillée et coiffée
pour la rendre plus présentable.
Ensuite, quand la famille s'est disputée à cause de l'héritage,
des tableaux, des meubles,
des bijoux,
tu as éclaté de rire.
Tu écrivais
qu'à ta mort, ce serait plus logique
que tout ce qui avait entouré ta vie disparaisse,
les personnes,
les êtres chers, la famille.
Les objets aussi, les meubles...
Tu parlais d'un fauteuil où tu faisais la sieste,
des albums de photos,
des livres, même des paysages que tu aimais.
J'ai écrit de pareilles bêtises ?
J'arrête de boire.
Conclusion : il ne faut pas écrire de lettres.
Quand j'étais jeune, j'avais des prétentions littéraires.
Je faisais des brouillons, je prenais mon temps.
Un jour entier pour écrire une page,
parce que j'étais sûr
qu'un jour, quelque part,
on me publierait.
Maintenant, je n'aime que les lettres spontanées,
même avec des fautes d'orthographe,
pas très bien écrites, mais qui me disent quelque chose.
C'est comme pour les photos.
Je déteste les photos avec des prétentions artistiques.
Je déteste ça.
Ce que tu viens de me raconter sur cette lettre.
Je n'écrirais plus ça, maintenant.
Si quelqu'un meurt, c'est fini.
On n'a pas à entraîner les autres dans sa mort.
En tout cas, c'est mon opinion.
Qu'est-ce que tu écris, papa ?
J'écris sur moi-même.
Enfin...
pas exactement.
Un jour, je te laisserai lire.
C'est une sorte de thérapie occupationnelle,
comme dirait un psychiatre.
Une espèce d'autobiographie ?
C'est possible.
Nous sommes donc là, maman, Isabel et moi ?
Oui, je suppose...
Mais mon dessein n'est pas de faire une confession. Au contraire.
C'est un piège qui m'ennuierait.
Bien sûr, c'est inévitable,
on écrit sur ce qu'on connaît,
sur ses expériences personnelles.
Même si on a beaucoup d'imagination,
ce qui n'est pas mon cas.
C'est plus rassurant d'écrire sur ce qu'on connaît.
Tu vois ce que tu as fait ?
Nous parlons là comme deux pédants.
C'est ma contagion.
Fais-moi voir ce que tu écris.
Vraiment ? Ça t'intéresse ?
S'il te plaît.
Un autre jour, quand j'aurai corrigé.
Un autre jour.
Jamais je ne comprendrai pourquoi tu m'as mise chez les sœurs.
C'était une idée de ta mère.
C'est la même chose.
Les petites sont très vives.
Au début, ça m'était difficile,
mais maintenant, j'aime donner des cours.
Même si ces institutions...
Vous allez bien, sœur Tereza ?
Très bien, Don Luis.
Ce n'est pas ma maîtresse.
C'est ma fille Elisa qui est venue me voir.
Très bien.
De mon temps, on marchait en rang.
Gare à celle qui en sortait !
Les temps changent.
La nuit, on devait dormir les bras en croix, comme ça,
pour éviter les mauvaises tentations.
Silence, les enfants.
Si vous avez besoin de quelque chose...
Merci, ma sœur.
Tout le monde assis.
D'abord, les présentations.
Voici ma fille Elisa. Elle va m'aider aujourd'hui.
Assieds-toi là, à côté de moi.
Avez-vous étudié votre texte ?
C'est vrai ?
C'est à Maria de commencer. Maria, viens ici.
- Tu as étudié ton rôle ? - Oui.
"Qui m'appelle, qui crie mon nom ?"
"Viens ici, Monde. C'est ton Auteur qui t'appelle !"
"Que me veux-tu ? Que me commandes-tu ?"
Attends un instant.
Ici, l'Auteur doit se lever.
Il était assis dans son grand fauteuil et maintenant, il se promène.
Il vaut mieux reprendre là, comme une introduction.
"Je veux faire une fête, rien ne m'amuse tant qu'une représentation.
La vie humaine est représentation.
Je veux donc qu'on joue une comédie.
Nous serons toi l'Auteur Souverain
et toi...
et toi, le Monde :
"Et toi, le Monde !"
Pas d'excuse ! Tu es bonne actrice.
Je vois où tu veux en venir.
C'est ce personnage.
"Je jouerai le Monde."
"Ô Auteur Souverain."
À côté de l'Auteur Souverain. Lui, il est là, et tu le rejoins.
Tu le feras très bien.
"Ô Auteur Souverain !
Ô Auteur Souverain, généreux,
dont le pouvoir
fait obéir le Monde.
Moi, le Grand Théâtre du Monde,
j'exécute tes ordres
pour que les hommes jouent chez moi.
Venez !"
Lesquelles doivent venir ?
Appelle-les.
C'est très beau.
"Je l'ai détruit.
Il était trop bon et gentil pour survivre à mon refus,
pour m'abandonner impunément.
Un homme plus cruel
m'aurait haï plus, aurait moins souffert.
Je l'ai forcé à être cruel !
- Je ne trouve pas le mot. - Écoute...
"Un homme plus cruel m'aurait haï davantage.
Il aurait moins souffert.
Je l'ai forcé à la cruauté.
Un état qui ne lui était pas naturel !
"Il aurait..."
"Il ne pouvait me le pardonner."
C'est très beau.
Pourquoi ces biffures ?
Je n'aime pas ça.
C'est ce passage qui me plaît.
Je m'y identifie.
"Loin de chez moi et d'Antonio,
j'acquis la certitude de ne plus vouloir
revoir l'homme avec lequel j'avais vécu 7 ans.
Je le sais, maintenant.
J'étais partie pour toujours."
Tes magazines.
Merci.
Et une lettre pour toi.
Que fais-tu ?
Celle-ci.
Pas celle-là.
Comment as-tu eu l'idée ?
Un ami photographe me l'a appris.
Celle-ci est très belle.
Tu veux un café ? Je vais en faire.
- Je vais le préparer. - Non.
Et notre pacte ? "Chacun ses vices".
C'est vrai.
Celle-ci, c'est ma préférée.
Tu veux du café ou pas ?
Ça ne me réussit pas.
Je prendrai du thé.
Je fais chauffer de l'eau ?
Et notre pacte ?
J'accepte.
Pour une fois, je suis prête à me sacrifier.
Merci.
Notre conversation, au téléphone, l'autre jour,
m'a beaucoup inquiété...
Antonio veut que tu rentres ?
Plus ou moins.
Chaque jour, je le sens s'éloigner de ma vie.
C'est étrange.
Tant d'années vécues avec quelqu'un
pour finalement comprendre qu'on ne le connaît pas.
Je ne connais pas Antonio.
Je ne veux pas t'embêter avec ça.
Au contraire.
Je te remercie de tes confidences.
Qu'est-ce que tu vas faire ?
Je ne sais pas...
Je n'ai pas le courage de me séparer.
On est toujours déchiré, dans ces cas-là.
Bien que de l'extérieur, les choses semblent moins dramatiques.
À mon avis, réfléchis-y deux fois.
Disons que c'est mon conseil de père.
Le passé est souvent plus fort qu'on ne le croit.
Même si on essaie de le détruire.
Au moins, c'est ce que j'ai appris.
Bien sûr, c'est un vieillard qui parle.
Tu n'es pas vieux, papa.
J'en suis bien près.
L'un des premiers symptômes est la perte de la mémoire immédiate.
On oublie le jour précédent, la minute d'avant...
Je ne sais par quel mystère
on retrouve le passé.
C'est ce qui m'arrive.
Avec Antonio, je me suis trompée.
Je l'ai compris tout de suite,
ce n'est pas nouveau.
Entre nous, il y a toujours eu un malentendu.
Je n'ai jamais pu supporter son désir stupide d'imposer sa volonté,
comme s'il avait besoin de s'affirmer sans cesse.
J'ai toujours su qu'on allait rompre.
J'essayais de me leurrer.
J'ai toujours craint de faire face seule,
Je ne lui reproche rien, Antonio à des qualités.
Mais... c'est fini.
Point, à la ligne.
Je ne savais pas que c'en était là.
Eh si,
C'est ainsi.
De plus, il me trompait.
C'est ça qui te blesse.
Non, pas du tout.
Pas du tout.
Au début, oui, ça m'a blessée.
Surtout parce qu'il ne respectait pas notre pacte :
si nous n'étions pas honnêtes l'un envers l'autre,
à quoi bon vivre ensemble.
Tu sais avec qui il me trompait ?
Avec Sofia... Mais tu ne la connais pas.
Sofia était ma meilleure amie.
Depuis toujours.
C'est une histoire assez banale, sordide même.
Tu sais comment j'ai su ?
Un jour,
une femme m'a téléphoné.
Elle avait une voix très désagréable.
"Elisa Santamaria ?" m'a-t-elle dit.
"Votre mari s'appelle bien Antonio ?"
J'ai dit oui.
"Il vous trompe avec une certaine Sofia."
"Comment ?" ai-je dit.
Elle à répété ses paroles.
Je lui ai demandé :
‘Qui êtes-vous ?"
Elle à raccroché.
Qu'est-ce que tu as fait ?
Rien. Je n'y croyais pas.
Je n'en croyais rien.
Sofia était ma meilleure amie, depuis toujours.
Je pouvais comprendre qu'Antonio fût attiré par elle.
Elle était très belle.
Très belle.
Je n'ai pas réagi tout de suite.
Plus tard, je me suis jetée sur mon lit.
Je suis restée là, en silence.
Le monde s'écroulait.
En un instant,
j'ai compris l'échec
de nos rapports.
Je ne savais pas quoi faire.
Sofia... mon amie...
J'ai pensé : et si ce n'était qu'une blague ?
Je suis sortie errer dans les rues, hébétée.
Je ne savais que faire. Je ne pouvais penser
à autre chose qu'à ma propre détresse.
Je suis entrée dans un magasin
et j'y ai acheté une chose parfaitement inutile,
que j'ai jetée dans une poubelle.
Je ne voulais pas rentrer dans cet état d'indécision.
Et si c'était une calomnie...
Il y a des gens capables de ce genre d'actions.
Je me suis vue seule,
très seule, à 30 ans,
ne sachant rien faire.
Ma carrière universitaire ne m'a servi qu'à obtenir un titre.
Je connais plusieurs langues.
Je pouvais donc travailler.
Mais avant tout, je devais affronter les faits.
Je me suis ressaisie
et je suis allée chez Sofia,
pour lui parler.
Quand je suis arrivée,
le concierge m'a dit qu'elle n'était pas là,
qu'elle était absente depuis deux mois.
Elle devait être en voyage.
Sa boîte à lettres était pleine de courrier.
Quelle étrange histoire !
Donc, tu n'as jamais su si Antonio te trompait avec Sofia.
Si, j'en ai eu la confirmation.
Elle n'était pas partie en voyage ?
Je ne l'ai jamais su.
Je n'ai jamais su qui m'avait téléphoné.
Tu n'as jamais revu Sofia ?
Jamais.
C'est étrange.
Je la déteste.
On cultive beaucoup la patate.
Mais c'est une bonne terre pour le tournesol.
Cet été a été très sec.
Ça a fait beaucoup de mal.
J'ai vu ça en arrivant.
C'est dommage.
Tu vas bien ?
Salut, papa.
Que fais-tu ici ?
Je savais que tu étais là. Je voulais te parler.
Je vous laisse.
Non, reste, papa.
Oui, bien sûr.
C'est nous qui partons.
D'accord.
À tout à l'heure, Don Luis.
On peut vivre longtemps avec une personne
et un jour, réaliser qu'on ne la connaît pas.
Ça use de vivre.
Ça use
et ça fait vieillir.
Ta lettre m'a fait très, très mal.
D'accord. C'était ma faute.
Je te demande pardon.
C'est moi le fautif.
Ne prolongeons pas cette situation.
Je suis venu te demander de rentrer.
À quoi bon ?
En quelques jours, ça redeviendrait pareil.
C'est impossible, Antonio.
Essayons.
Une dernière fois.
Je t'aime, Elisa.
Je t'aime.
Je ne peux pas vivre sans toi.
Elisa, mon amour, je t'aime.
Laisse-moi tranquille, Antonio.
Je ne veux plus vivre avec toi.
Je ne veux plus de toi.
Nous ne sommes pas des enfants qui se disputent
et se réconcilient comme si de rien n'était.
Nous sommes des adultes.
Nous vivons une situation
dont la seule solution est une séparation définitive.
C'est mieux comme ça.
Gardons un bon souvenir de notre vie commune.
Tu en aimes un autre.
Tu sais très bien que ce n'est pas ça.
Je ne t'aime pas.
Je ne t'aime plus.
C'est dommage. Je voudrais t'aimer comme avant.
C'est de ma faute.
Il ne s'agit pas de trouver un coupable.
Elisa, je suis venu te supplier de repartir avec moi.
Je veux vivre tranquille.
Ce n'est pas vrai.
Tu veux que tout tourne autour de toi.
Tu ne peux pas comprendre que les autres
ont besoin de tendresse, d'amour.
Amour, tendresse.
Et toi, que me donnes-tu ? Rien.
Notre vie sexuelle et affective est morte.
Tu le crois vraiment ?
Je t'en prie, Antonio. Tu le sais bien.
Je crois qu'on peut recommencer.
Si chacun y mettait du sien.
Ça redeviendrait pareil.
Il est inutile de dire :
vivons ensemble, chacun fera ce qu'il veut.
Nous avons déjà essayé. Ça a été un échec total.
Tu t'en souviens ?
À l'époque, je t'aimais encore.
Je pensais que ça pouvait être une solution.
Mais avec le passage du temps,
j'ai commencé à avoir une autre image de toi.
Je te voyais
comme tu es en réalité.
Comme je te vois maintenant.
Pourrais-je savoir comment tu me vois ?
Franchement, je préfère ne pas te le dire.
Si, dis-le-moi.
Tu ne peux plus ajouter au mal que tu m'as déjà fait.
Comme tu veux.
Je te vois
comme une personne incapable de se donner.
Incapable d'aimer qui que ce soit.
Tu gardes toujours quelque chose pour toi.
Quelque fois, le calcul fait surface :
"Ça me convient, ça ne me convient pas.
Tu n'as pas su voir que je suis très sensible,
peu sûre de moi,
que j'ai besoin d'une autre personne pour me réaliser.
Que sais-tu de ma solitude ?
Rien.
De mes angoisses ? Rien.
Tu ne sais rien de moi.
Nous avons vécu 9 ans ensemble et tu ne sais rien de moi.
Et toi ?
Qui crois-tu être ?
Egoiste, possessive, destructrice...
Quand m'as-tu poussé à faire ce qui me plaisait ?
Mes amis sont devenus mes ennemis.
Et mes amies...
Tu as réussi à éloigner mes amis.
Tu as réussi à changer mon caractère.
J'étais gai, j'aimais la vie.
Me voilà triste et tourmenté.
C'est moi qui ai fait tout ça ?
Merci.
Je regrette que tu sois venu.
Je ne retournerai pas auprès de toi.
Jamais.
Malgré tout, je crois qu'on pourrait essayer.
Très bien.
Inutile de m'accompagner.
"On peut vivre longtemps avec une personne
et un jour, réaliser qu'on ne la connaît pas.
Ça use, de vivre, Ça use et ça fait vieillir.
On essaie de sauver l'impossible du naufrage :
les illusions,
les sentiments, qui étaient si vivaces,
qui étaient tout pour nous.
Il nous est difficile
de voir qu'autour de nous, les gens se dégradent,
que nous nous dégradons nous-mêmes,
parfois plus vite que notre pessimisme nous le laisse penser.
Je me rends compte que j'ai passé ma vie
à essayer de prolonger les moments heureux
auxquels nous avons tous droit,
en cherchant à justifier les normes qui m'astreignaient,
qui ne sont que la selle
et les harnais qu'on fait porter au cheval.
Quand j'ai compris qu'Antonio était un inconnu,
mon monde s'est effondré.
Tout ce qu'il faisait m'irritait :
sa façon de manger, de s'asseoir,
de se laver les dents.
Son odeur, son sourire m'agaçaient.
On en est arrivé au point de ne plus discuter.
Nous avions compris
que même ça ne nous excitait plus !"
Allons, Elisa.
Ne pleure pas.
Tu verras comme tout s'arrange.
Je ne veux pas retourner auprès de lui.
Alors, reste avec moi.
Je ne veux plus jamais le revoir, plus jamais.
Tu peux rester ici aussi longtemps que tu voudras.
Je ne veux plus le voir. Je ne veux pas revenir.
Tu ne le reverras plus.
Tu dis ça, bien sûr.
Toi aussi, tu penses que je suis stupide.
Que je suis hystérique...
Mais non.
Il faut que tu te calmes. Calme-toi !
- Je suis calme. - Tu ne l'es pas.
Je suis calme !
Viens, sois raisonnable. Il le faut.
Je suis raisonnable.
Ne te mets pas dans cet état. Cest inutile.
Qui es-tu pour me dire comment je dois agir ?
Fais ce que tu voudras, mais calme-toi.
- Laisse-moi. - Calme-toi.
- Je suis calme ! - Tu ne l'es pas.
Arrête de pleurer.
Tu es stupide.
Stupide ! Stupide !
Ça suffit.
- Un imbécile ! - Ça suffit !
Ne me frappe pas.
Je t'en prie.
Ne me frappe pas.
"Qui m'aurait dit, Elisa mon amour,
quand, dans la vallée
et la fraîcheur du vent,
nous cueillions de tendres fleurs,
que j'arriverais à voir,
après une longue absence,
le jour triste et solitaire
de la fin de nos amours."
"Je ne voyais plus mon père.
Pendant tout ce temps, il ne m'avait pas trop manqué.
Je lui écrivais très rarement,
en général des cartes postales, pour lui dire que j'allais bien,
qu'Antonio et moi l'embrassions.
L'idée de le revoir malade m'attristait.
Il était convalescent d'une opération qui lui avait été presque fatale.
Quand mon père tomba malade, ma mère le prit en charge.
Comme c'est étrange : ces deux personnes,
qui ne se voyaient plus depuis dix ans,
se retrouvaient.
Ma mère l'accueillit dans le vieil appartement,
plein de souvenirs pour lui.
La même porte, les mêmes escaliers,
le même ascenseur branlant...
C'était étrange, ce retour à la maison.
La maladie de mon père coïncida avec la crise de mon mariage.
Enfin, l'une des crises.
Ma sœur Maria m'avait télégraphié
pour m'informer de l'état de papa.
J'ai téléphoné à ma famille. C'était alarmant.
J'ai compris la nécessité
de ma présence urgente à Madrid.
Que l'homme est égoïste !
J'avais enfin un prétexte pour m'éloigner de chez moi
et réfléchir tranquillement
à ma situation !
Maria vient me voir tous les jours.
Ta mère aussi.
Maintenant, toi.
Je ne peux pas me plaindre.
Je n'espérais pas te revoir.
Que dis-tu, papa ?
Je te trouve très bien.
C'est la fin.
"Qui m'aurait dit...
Qui m'aurait dit, Elisa mon amour..."
Que fais-tu debout ?
C'est horrible... horrible...
Tu vas prendre froid.
C'est horrible...
Il faut dormir.
Tu es gentille.
Je peux rester un moment ?
Dors, papa.
"Malgré tout, il continue, avec une rare persévérance,
à inspirer et expirer de l'air,
sans écouter sa fille, soucieux seulement de survivre !"
J'ai passé toute la nuit à écrire.
Je me sens libéré.
J'aimerais prolonger ces moments de plénitude,
où je me sens vivant, bien vivant.
Elle a passé la nuit éveillée.
Mais ça ne la gêne pas.
Au contraire.
Elle aime rester éveillée dans l'obscurité,
et laisser vaguer son imagination
jusqu'à ce que les souvenirs arrivent.
Les souvenirs...
Quels souvenirs ?
Cette douleur.
Je ne la ressentais plus depuis longtemps.
Quel ennui !
Je n'arrive pas à saisir les choses.
Elles m'échappent, me glissent entre les doigts.
Tant de choses oubliées...
Pour déterminer si son état est grave,
il faut l'emmener à l'hôpital pour faire des analyses.
Ce sera difficile de le convaincre.
- Je vais essayer. - Faites au plus vite.
C'est grave ?
Peut-être.
Faites au plus vite.
Merci, docteur.
Qu'a-t-il dit ? Il faut appeler le fossoyeur ?
Il faut que tu te soignes.
Non, je préfère la lumière.
Que t'a dit cette lumière ?
Pousse-toi.
Tu dois aller à l'hôpital faire des analyses.
Tant qu'on n'aura pas les résultats, on ne peut rien dire.
Tu ne dois pas te lever.
Je ne peux pas rater mes cours.
Je ne l'ai jamais fait auparavant.
Aujourd'hui, tu restes au lit.
Tu vas m'empêcher de me lever ?
Je ne veux pas t'en empêcher.
Vas-y, si tu y tiens,
mais ce serait mieux que tu te reposes.
Je vais le donner, ton cours.
Comment ? Tu vas y aller ?
Bien sûr. Je peux le faire.
C'est vrai.
Pourquoi pas ?
Et demain, on ira à l'hôpital.
Ne t'en fais pas.
Ne tarde pas. Les petites attendent.
Tu ne bouges pas.
D'accord.
Tu me le promets ?
Je te le promets.
Tu es la seule qui me comprennes.
Parce que je t'aime.
Bien sûr, ce n'est pas grave.
Ça m'est arrivé très souvent, et tu vois...
Reste tranquille. Ne bouge pas.
Silence, tout le monde !
"Venez, mortels.
Parez-vous pour représenter leThéâtre du Monde.
L'Auteur Souverain va vous parler :
"Je sais que s'il y avait le choix,
personne ne jouerait Souffrance.
Tous voudraient jouer
Commandement,
ignorant que tout est Représentation
même s'ils croient que c'est la Vie.
Moi, Auteur Souverain, je sais quel rôle convient à chacun.
Tu seras Roi, Le Monde te donnera les attributs."
"Moi, Roi, je serai au Pouvoir. Je demande la pourpre et le laurier !"
"Pourquoi ?"
"C'est mon rôle !
"La Dame, symbole de beauté humaine,
ce sera toi, Conchi."
"Quelle merveille, je serai la beauté humaine.
"À moi le jasmin, la rose, l'œillet.
Toutes les lumières du ciel et les fleurs de mai
pour que le soleil pâlisse à ma vue !"
"Antonia,
tu seras le Riche, le Puissant !"
"Donne-moi des richesses, du bonheur !
"Angeles, toi,
tu joueras le Laboureur."
"Laboureur ? Je ne veux pas.
"Tu seras le Laboureur.
Tout le jour, tu travailleras pour gagner ton pain."
"Je ne veux pas.”
"C'est un ordre !"
"Je ne veux pas.”
"Donne-lui la charrue.
Sofia, tu joueras la Discrétion.
Tu joueras le Misérable, le Pauvre.
Toi, tu seras l'Enfant, qui meurt sans être né."
"Mon rôle est facile à apprendre."
À vos places.
"Pourquoi serais-je le Pauvre dans cette comédie ?
Pourquoi serait-ce une tragédie pour moi ?
Pourquoi ne puis-je jouer le Roi ou le Riche ?
Sont-ils meilleurs que moi ?"
"Tu joueras le Pauvre. Je ne te donnerai rien.
Parce que le Pauvre ne reçoit rien du Monde.
Je vais même t'enlever ton habit
pour que tu erres nu.
Dans cette représentation, chacun doit jouer son rôle.
Pour moi, le meilleur est celui qui joue bien son rôle.
Peu importe si Pauvre ou Riche.
Tous deux toucheront récompense s'ils le méritent.
Dans ce Grand Théâtre du Monde, toute Vie est Représentation !
Je ne voyais plus mon père.
Pendant tout ce temps, il ne m'avait pas trop manqué.
Je lui écrivais rarement,
en général des cartes postales, pour lui dire que j'allais bien,
qu'Antonio et moi l'embrassions.
L'idée de le revoir malade m'attristait.
Il était convalescent d'une opération qui lui avait été presque fatale.
Sa maladie coïncida avec la crise de mon mariage.
Enfin, l'une des crises.
Ma sœur Isabel m'avait télégraphié pour m'informer de l'état de papa.
J'ai téléphoné à ma famille. C'était alarmant.
J'ai compris la nécessité
de ma présence urgente à Madrid.
Que l'homme est égoïste...
J'avais enfin un prétexte pour m'éloigner de chez moi
et réfléchir tranquillement à ma situation.
Loin de chez moi et d'Antonio,
j'acquis la certitude de ne plus vouloir revoir
l'homme avec lequel j'avais vécu 7 ans.
Je le sais, maintenant. J'étais partie
pour toujours.
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