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...
Une chanteuse interprète "Diana" de Paul Anka.
...
-Ma mère avait commencé à travailler à 17 ans, comme dactylo
dans un garage.
À 26 ans, elle était à la Sécurité sociale depuis plusieurs années.
-Mademoiselle, vous avez pensé
-Elle venait de "coiffer sainte Catherine",
comme on disait des jeunes femmes qui, à 25 ans,
n'étaient pas mariées.
Elle vivait avec sa jeune soeur et sa mère.
-C'est un sale petit bonhomme.
-Tu as vu qui est là ?
-Ma mère et mon père se sont rencontrés
à Châteauroux,
dans la cantine qu'elle fréquentait.
-Ça va ?
-Mon père l'a invitée à boire un café.
Ce soir-là, ma mère devait aller à un bal dit "de société"
qui attirait les jeunes gens de Châteauroux.
Il n'a pas voulu venir.
...
Applaudissements.
-La soirée était bien entamée
quand, au loin, elle l'a vu se frayer un chemin.
-Salut. Je croyais que...
-Il l'a invitée
à danser.
*-Mon histoire, c'est l'histoire
*d'un amour.
*Ma complainte, c'est la plainte de deux coeurs.
*Un roman comme tant d'autres qui pourrait être le vôtre,
*gens d'ici ou bien d'ailleurs.
*Mon histoire, c'est l'histoire
*qu'on connaît.
*Ceux qui s'aiment jouent la même, je le sais.
*Mais naïve ou bien profonde, c'est la seule chanson du monde
*qui ne finira jamais.
*C'est l'histoire d'un amour éternel et banal
*qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal,
*avec l'heure où l'on s'enlace,
*celle où l'on se dit adieu,
*avec les soirées d'angoisse
*et les matins merveilleux.
*Mon histoire, c'est l'histoire qu'on connaît.
*Ceux qui s'aiment jouent la même, je le sais.
*Mais naïve ou bien profonde, c'est la seule chanson du monde
*qui ne finira jamais.
*C'est l'histoire
*d'un amour !
...
-Bonsoir !
-En effet. Enchanté, Nicole. Je vais vous chercher un verre ?
Pour quelqu'un qui n'aime pas les bals... Il a changé d'avis.
Rires.
-Mon père était traducteur à la base américaine de la Martinerie.
C'était son premier poste après de longues études.
-Comment ça se dit en espagnol ?
-Sa famille habitait Paris depuis des générations.
On y avait souvent été médecin. On y était curieux du monde.
-Sie sind eine elegante Erscheinung.
-Incroyable !
-Merci.
-Rachel.
Vous avez un très beau nom,
surtout associé à votre prénom.
c'est "la brebis", "la douceur".
Et "steiner", c'est "le tailleur de pierre".
La douceur, la dureté... Non, plutôt la fermeté.
Ça vous va bien.
-Rachel, c'est le choix de mon père. Les autres, c'est ma mère.
-Quel curieux mélange !
Et vous êtes croyante ?
-Oui. Pas vous ?
-Non, pas du tout.
Je l'ai été par habitude et éducation, jusqu'à 12 ans.
Et ensuite, j'ai découvert Nietzsche. Alors forcément...
-Je vous apporterai "Ainsi parlait Zarathoustra".
Non, plutôt "Par-delà le Bien et le Mal".
C'est trop dur de choisir. Je vous offrirai les deux.
-D'accord.
J'y vais. À demain.
Au revoir.
-Très vite, ils se sont vus tous les jours.
...
-Bonjour.
...
Elle découvrait un monde, un monde de paroles constantes,
de questions, de réponses...
Il parlait d'elle
avec la même passion que d'un auteur qu'il admirait.
-Lis-le.
J'ai hâte de savoir ce que tu en penses.
-Le week-end, mon père louait une voiture et ils partaient.
-Ces livres vont te faire voir le monde entier.
-Ta peau, c'est comme de la soie.
Tu as un véritable fluide, tu sais. Je suis sérieux.
Tu es comme Iseut. Toi aussi, tu fais boire un philtre à ton amant.
Tu es une très jolie femme.
Tu as un très beau corps.
Tu pourrais avoir de très beaux hommes.
-C'est à toi que je veux plaire. Je te trouve beau.
-Tu es gentille.
Tu as eu beaucoup d'amants avant moi ?
-Non. Un seul.
J'étais fiancée.
Il était très respectueux de la jeune fille que j'étais.
Très respectueux.
Il s'appelait Charlie. On est restés fiancés deux ans.
-Je le bénis, ce Charlie,
de ne pas t'avoir épousée.
Sinon on ne se serait pas connus.
...
-Je sais. On dit "s'il se trouve".
-Ta soeur dit "ça pleut".
-Tu devrais lui dire. Socialement, elle sera pénalisée.
-C'est parfait. Descends, je vais mettre quelques épingles.
-La prochaine à l'église, ce sera toi.
Il t'aime, Philippe.
J'ai vu comment il te regarde. Et puis, il a de l'élégance.
Il est spécial.
Il est fagoté comme l'as de pique, mais il parle bien.
-Ma tante Gaby allait avoir 18 ans. Son fiancé était apprenti ébéniste.
Ils allaient se marier. Gaby avait invité mon père,
mais ma mère ne lui avait pas transmis
l'invitation.
Les chansons, la jarretière...
Elle préférait y aller sans lui.
Mon père lui parlait tellement de Paris.
Il ne se voyait pas
vivre ailleurs.
-Bonjour, Gaby !
-Avec lui,
elle parlait beaucoup.
-Tu sais, mon père, il vient 1 ou 2 fois l'an, pas plus.
Quand il passe, il reste 1 jour ou 2.
Il est parti j'avais 4 ans. Il est revenu j'en avais 17.
C'est un étranger.
On ne pouvait pas rattraper toutes ces années.
Il est retourné à Alexandrie, en 35, pour ses affaires.
On devait le rejoindre, mais ça ne s'est pas fait.
Après, avec la guerre, comme il est juif, il est resté là-bas.
Il ne m'a pas vue grandir.
-Il a de l'argent, ton père ?
-Il a des comptes en banque en Israël, en Italie,
en Suisse, mais il n'y a pas grand-chose dessus.
-On n'a pas des comptes dans trois pays s'il n'y a rien dessus.
-Tu n'en sais rien. Il doit être comme tous les juifs :
il fait croire qu'il n'a pas d'argent,
alors qu'en fait, il en a.
C'est la première fois que je te vois en pantalon.
-Ça ne te plaît pas ?
-Si, j'aime beaucoup. Tu devrais en mettre plus souvent.
C'est rare, une femme en pantalon
-Non. Un jour, une collègue est arrivée comme ça.
Le patron l'a renvoyée se changer.
J'ai été me plaindre au patron.
Surtout que lui... Il a voulu faire de moi sa maîtresse.
Comme ça n'a pas marché, il m'a mené une vie infernale,
et il a fini par me changer de service.
-Il nous arrive quelque chose, tu sais.
-Je crois, oui.
-Tu m'aimes ?
-Je t'aime, Rachel.
Il y a
trois sortes d'amour :
l'amour conjugal, c'est celui que tout le monde veut.
Ensuite, il y a la passion. Et ensuite,
il y a la "rencontre inévitable".
-Non, c'est une rencontre inévitable.
-C'est quoi, la différence ?
-La passion dérange l'ordre social
et la rencontre inévitable se situe au-delà de l'ordre social.
-Il était rentré dans sa vie.
Elle ne le voyait pas en sortir.
Il venait la chercher tous les jours au bureau
et ils allaient chez lui, dans la chambre qu'il louait.
...
-Je voudrais te dire quelque chose.
-Hum ?
-Quelque chose que je n'ai jamais dit à personne.
-Eh bien, je... J'ai fait de la prison.
-Pourquoi ? Tu as fait quoi ?
-J'aurais dû faire mon service militaire en Algérie.
Grâce à des amis haut placés, j'ai été affecté en Allemagne.
Un soir, je rentrais de la caserne. J'étais très énervé
parce qu'une fille m'avait posé un lapin. Je conduisais vite et...
J'ai heurté un passant.
L'homme a rebondi sur le capot et je ne me suis pas arrêté.
On l'a retrouvé mort.
Personne ne m'a aidé. C'était affreux.
Mon père m'écrivait tous les jours, heureusement. Lui ne m'a pas jugé.
Tu n'en parleras à personne, tu me le promets ?
-Tu sais ce qu'on dit de moi ?
"Mlle Steiner, c'est une tombe."
Oh...
Cris de joie.
...
...
-Tu te vois passer ta vie à Châteauroux ?
-Je ne sais pas encore.
-Tu veux te marier ?
Je veux pouvoir faire ce que je veux.
-Tu ne pourrais pas si tu étais marié ?
-Non.
-Tu ne pourrais pas avoir des maîtresses ?
-Pas seulement.
Avec quelqu'un comme toi, je ne pourrais pas faire ce que je veux.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Parce que tu es exigeante. Tu aimes bien t'imposer,
qu'on fasse attention à toi, y compris sexuellement.
Si tu venais à Paris, on pourrait se voir souvent.
-Il faudrait que je demande ma mutation...
-Je pourrais t'aider à trouver un petit appartement.
Et si tu veux te marier, je n'y verrai pas d'objection.
-Rachel, c'est trop drôle. Viens.
Et voilà ! Regarde la tête que j'ai.
-La société qui employait mon père
lui a signifié la fin de son contrat
au 30 avril. Il a pris son billet de train pour le 2 mai,
à 14 h 30.
-Regarde !
-Incroyable.
Je n'ai jamais vu ça.
-Elle a demandé un congé pour la matinée du 2
afin d'avoir toute la journée du 1er mai et une matinée entière
à partager avec lui avant son départ.
Depuis le début, mon père éjaculait toujours sur son ventre,
selon l'accord qu'ils avaient pris.
Ce jour-là, il lui a demandé s'il pouvait décharger au fond d'elle.
Elle a dit oui.
-Tu réfléchis si tu veux venir à Paris.
-Oui, et je te dirai.
-J'ai passé une très belle journée, hier.
...
Sonnerie.
...
...
-Rachel,
ta lettre m'a fait grand plaisir. J'ai été heureux de retrouver
ton parfum, tout en regrettant que ne s'y mêle pas celui de ta peau.
J'aimerais que ta main se glisse de temps en temps dans la mienne.
Cela me ferait du bien.
Merci pour la photo. Dessus, je nous aime beaucoup.
Mes plus douces pensées. Philippe.
...
-Elle lui a répondu...
Il a réécrit tout de suite.
Elle lui a écrit quelques semaines plus tard.
Il fallait absolument qu'ils se voient.
Elle était enceinte.
Elle a reçu une réponse rapide.
Il ne pouvait pas venir à Châteauroux avant la fin de l'été.
Il avait besoin de vacances et il partait en Italie.
Il lui a écrit deux cartes postales, lui parlant des beautés
du pays, mais jamais de sa situation à elle.
Mon père lui a écrit plus tard dans l'été. Il proposait à ma mère
de le rejoindre.
...
-Rachel !
-Bonjour, Philippe.
-Tu es magnifique.
...
-Oh, c'est beau !
-Je vais t'emmener voir une petite chapelle décorée par Cocteau.
Merde !
Oh... Oh...
...
-Merci.
-Ce n'est qu'un bijou fantaisie,
mais c'est l'intention qui compte, et l'intention est très tendre.
-Au revoir !
-Tu aimes ?
-Oui, c'est bon.
-Tu es enceinte,
mais ça ne change rien.
On était d'accord pour faire
cet enfant.
N'est-ce pas ?
On était d'accord.
-Oui, oui.
-Je ne t'épouserai pas, je te l'ai toujours dit.
J'ai toujours été franc avec toi. N'est-ce pas ?
Évidemment,
si tu avais été riche,
ça aurait été différent, j'aurais réfléchi.
...
Le bébé gazouille.
-Je suis née le 3 février 1959, à Châteauroux.
Sur mon acte de naissance
était inscrit "Chantal Steiner, née de père inconnu".
-Tu as fait une belle petite fille, ma chérie.
Pleurs.
-Chantal...
-Elle a écrit à mon père, en lui demandant de venir me voir.
Il a répondu par télégramme :
"Désolé, matériellement impossible venir aujourd'hui."
Il est venu cinq mois plus tard.
-Regarde qui est là. Papa.
(Regarde !)
-Elle est très vigoureuse. On sent qu'elle est bien nourrie.
-Elle est belle, hein ? Elle gazouille tout le temps.
Maman n'a jamais vu un bébé aussi joyeux.
-Tu es très mignonne, ma petite Chantal.
-Tu veux la prendre ?
-Je vais essayer.
Oh, non, non... Je ne saurai pas.
Tiens.
-Là.
-Ta mère n'a pas bonne mine. Elle a toujours
-Toi, en revanche, tu as l'air
d'aller merveilleusement bien.
-J'aimerais bien que tu reconnaisses Chantal.
Je ne te demanderai
rien d'autre.
Je ne te demande pas d'argent. Ça ne m'intéresse pas.
-Écoute...
-Mon père n'était resté qu'une journée.
Au bout de quelques semaines, n'ayant pas de nouvelles,
ma mère avait réécrit.
Sa lette était revenue avec la mention
"N'habite plus à l'adresse indiquée".
Elle a pris un train pour Paris. Elle s'est présentée à l'accueil
de chez Michelin. C'était la seule adresse qu'elle connaissait.
-Asseyez-vous, mademoiselle.
-Je vous remercie de me recevoir.
Votre fils Philippe et moi avons un bébé de six mois, Chantal.
-Je sais. Il m'a dit qu'il ne se sentait pas responsable.
-Il est venu la voir.
-C'est très bien de sa part.
-Je voudrais pouvoir lui donner des nouvelles
Mais je ne peux pas vous donner son adresse sans son accord.
-Je ne veux pas l'embêter. Je veux juste pouvoir lui écrire.
Alors...
Si vous pouvez lui donner cette lettre quand vous le verrez.
-Je le ferai. Comptez sur moi.
Mon fils a parfois
la légèreté de la jeunesse,
mais il faut être deux pour fabriquer un enfant.
Je comprends que la situation pour vous soit difficile.
-Je vais bien. J'aimerais juste que ma fille connaisse son père.
-Quelques semaines plus tard, elle a reçu une lettre assez brève.
Mon père vivait désormais à Strasbourg
et lui donnait sa nouvelle adresse.
Hop là !
Allez ! Hop là !
-Attention, ça glisse.
Je crois que j'en ai vu un, là.
-Malgré les années qui passaient, ma mère espérait un revirement.
Elle ne supportait pas que soit inscrit
"née de père inconnu" sur mon acte de naissance.
Rires.
-Allez, avec un sourire.
Montrez-moi le poisson avec un beau sourire !
-Elle espérait toujours
que mon père me reconnaîtrait. Régulièrement,
dans ce but, elle lui écrivait.
Ses lettres avaient un 2e objectif : le revoir.
...
-Bonjour, Rachel.
-Bonjour, Philippe.
Chantal !
Viens que je te présente.
Viens, ma bichette.
C'est ton papa.
Viens, ma bichette.
C'est ton papa.
-Bonjour.
-L'année de mes 4 ans,
nous sommes allés en vacances dans les Vosges, dans un petit hôtel.
Mon père est venu
nous voir une journée. On a fait du pédalo.
J'étais contente. Je l'ai appelé "papa".
Une photo a été prise par un photographe de rue.
Le souvenir s'est effacé de ma mémoire,
mais la photo a été dupliquée.
Soupirs de plaisir.
...
-Attends...
Mais j'ai beaucoup de travail, et je suis pris par ma vie.
...
-Ma mère reçut une lettre très courte de mon père.
Sa mère s'était suicidée.
Elle avait sauté du 4e étage.
Elle avait refusé d'accompagner sa famille au parc Monceau.
Ils étaient en train de traverser la cour,
quand le corps s'était écrasé à leurs pieds.
Elle lui a écrit une gentille lettre.
Ma mère n'avait pas de regrets.
Elle avait vécu une grande passion. Et puis, j'étais là.
-Ah ! Bataille.
Et j'ai gagné.
"Delphine et Marinette firent sortir les vaches de l'étable
"pour les mener paître au grand pré...
"Et deux tartines de confiture de groseilles...
-Allez.
...
Sanglots.
Ça va aller.
Si on est toutes ensemble, ça va aller.
-Le décès de leur mère, la même année, les a rapprochés.
Le rythme des lettres a repris.
Vers la fin de l'année, elle en a reçu une qui se terminait par :
"J'ai envie de vous voir. J'en ai très envie."
La phrase
roulait dans sa tête.
"J'ai envie de vous voir.
"J'en ai très envie."
On n'écrivait pas ça sans raison.
"J'ai envie de 'vous' voir.
"J'en ai très envie."
Ce "vous" n'était pas anodin.
Le temps avait passé. Les choses évoluaient.
Il avait perdu sa mère. Il avait mûri.
Elle a reçu une 2e lettre.
Il lui annonçait son arrivée.
-T'as pas peur
Et c'est pour Chantal. Je voudrais qu'il la reconnaisse.
(Attends.)
Bruits de pas.
-Pourquoi
Et puis, j'aimerais une vraie salle de bains.
J'ai fait une demande
pour aller à la cité Saint-Jean.
-Qu'est-ce que c'est que ça ?
-C'est une nouvelle cité,
à la sortie de la ville.
-Mais on n'aura plus de jardin ?
-Non, ma chérie. On n'a pas toujours tout ce qu'on veut
dans la vie.
-Ta maman a raison. Tu devrais l'écouter.
Rachel, j'ai quelque chose à te dire.
-Oui ?
-Euh, je... Je me suis marié.
Elle est enceinte. Il a fallu qu'on se décide très vite.
Je ne pensais pas l'épouser, tu connais mon point de vue.
Mais son père a été très convaincant.
Elle est très jeune. Allemande, née à Hambourg...
Son père est médecin. Ils sont assez fortunés.
C'est une famille très cultivée, agréable, très mélomane,
comme tous les Allemands d'un certain niveau.
Son père a beaucoup insisté.
Mais au fond, je suis très heureux,
en particulier, d'épouser une Allemande.
-Pourquoi ?
-Parce que les Allemandes, comme les Japonaises, aiment vraiment
s'occuper des hommes. Il y a eu tellement d'hommes tués
pendant la guerre, en Allemagne. Maintenant, les Allemandes
sont aux petits soins pour eux. Ce qui n'est pas désagréable.
Rachel...
Un jour, tu te demanderas
comment tu as pu avoir de tels sentiments pour moi.
Et ce jour sera bien triste.
-Ce soir, tu vas dormir dans la chambre de Maman.
Et demain matin, tu pars. Je ne veux plus te voir.
-Je n'ai pas les mêmes rapports avec ma femme.
C'est beaucoup moins tendre.
Toi, c'est...
différent.
C'est particulier.
Nous deux, ça a toujours été particulier, tu ne crois pas ?
Rachel...
Ça ne change rien.
Alors...
...
Maintenant, tu t'en vas. Tu t'en vas !
-Au revoir, Rachel.
Prends soin de toi.
Rachel éclate en sanglots.
-Maman...
Maman...
Maman, ça va ?
Maman.
...
Maman, pourquoi tu pleures ?
...
-Rachel ? Ça va ?
-Non...
Ça va pas du tout, Gaby.
Elle est trop dure, la vie.
...
Il est marié.
-Brigitte !
Ta cousine est là.
-Assieds-toi.
-Chantal, ne t'inquiète pas, on s'occupe de ta maman.
-Oh...
-Ça fait comme du sable.
-Oui, c'est tout doux.
-On pourrait le vendre.
On pourrait être des marchandes de sable du désert.
-On va le vendre très cher
-Je vais aller en chercher plein, plein, plein !
-C'était la première fois que le contact était vraiment rompu.
Elle avait eu des sentiments pour lui
qu'elle n'avait jamais ressentis auparavant.
Il était parti.
...
-Tu vois qu'on peut être bien ici.
L'extérieur n'est pas terrible,
mais on ne vit pas à l'extérieur.
-C'est bien, mais là, tu as oublié la petite boucle sur le "o".
Du coup, c'est pas un "o", c'est un zéro. Tu vois ?
-Un hôpital psychiatrique venait d'être créé,
à 5 km de Châteauroux, à Gireugne.
Une institution révolutionnaire
qui rompait avec les asiles de fous traditionnels. À Gireugne,
pas de barreaux aux fenêtres et le mot "fou" était proscrit.
Le poste de secrétaire de direction était vacant. Ma mère a postulé.
-Notre médecin psychiatre...
Et ici, notre salle de réunion.
Bonjour à tous !
Suzanne, notre aide-soignante.
-Son travail l'intéressait. Elle rencontrait des psychiatres,
des psychanalystes...
Elle apprenait des choses : tout se jouait dans la petite enfance.
-C'est très joli.
Il est magnifique, ce soleil. Il est immense !
C'est toi, là ?
-Non, c'est une petite fille, n'importe laquelle.
-Et là ?
-C'est le papa.
-N'importe quel papa ?
-Le papa de la petite fille.
-Je suis très, très contente.
-Et tu as dessiné le père,
c'est très bien.
-Ben, oui, j'ai dessiné une famille.
-Tu as bien fait une petite fille, le père, la maman...
Tu as dessiné une famille équilibrée.
Le père... Tu l'as fait tout petit. Mais il existe.
-Je ne me souviens pas de lui,
Tu ne voulais pas que je la donne à ta cousine.
J'ai d'autres choses encore...
Le voilà.
Regarde, on le voit bien, ton papa. C'est pendant les vacances, à Nice.
Tu étais dans mon ventre.
On va regarder... Là, regarde.
-C'était des très belles vacances.
Ton papa m'a offert ma broche hippocampe.
On s'est beaucoup aimés.
Et tu étais une enfant très désirée,
par ton papa aussi.
-Pourquoi il n'est pas resté avec nous, alors ?
-Toutes les mamans ne vivent pas toujours avec les papas.
...
Chantal !
Je sais que ça a coûté cher...
-Tu n'allais pas rater le voyage scolaire.
C'est une ville magnifique !
Il y a des palais sur l'eau.
-Tu dis ça, mais...
-Si, je partirai, maman. Tu verras.
Je voyagerai.
On ira à New York ensemble.
-Je t'assure.
Waouh !
Il y a ça et ça.
-Attends.
-Essaie, oui.
-Il est très doux.
-Ah oui.
Il te va bien.
-Montre.
Le téléphone sonne.
-Allô ? Clinique de Gireugne.
*-Rachel, il faut que je te dise quelque chose.
-Oui, Nicole ?
*-Le père de la petite a appelé tout à l'heure, ici, à la Sécu.
*Il te cherchait. On lui a dit que tu étais à Gireugne.
*Il a dit qu'il allait t'appeler.
*J'ai préféré te prévenir avant.
Téléphone.
...
-Allô ?
*-Bonjour, Rachel. C'est Philippe. Comment vas-tu ?
-Très bien. Et toi, comment vas-tu ?
*-Très bien. Mais toi, c'est pas trop dur, l'hôpital ?
-Non, au contraire. Tout se passe très bien.
*-Ça fait combien de temps que... Je ne savais pas que tu...
-Non, mais je ne suis pas internée.
-Oui.
Je travaille ici depuis plusieurs années. Ça me plaît beaucoup.
-C'était la première fois qu'elle réentendait mon père depuis 7 ans,
depuis ce matin où elle lui avait dit : "Maintenant, tu t'en vas."
Depuis, elle avait presque cessé de penser à lui.
J'ai déménagé. J'ai passé le permis. Je l'ai eu du 1er coup.
*-Ça ne m'étonne pas de toi.
-Merci.
*-Tu m'as l'air très heureuse.
-Oui... Si on veut. Je suis assez heureuse.
*-Je pense souvent à toi, tu sais.
Ne massacrez pas tout !
-Vous êtes des brutes.
pour ça.
-D'habitude, Maman ne part pas en vacances sans moi.
-Elle n'est pas partie en vacances. C'est juste le week-end.
-Elle est allée voir ton papa.
-Pourquoi elle ne m'a pas emmenée ?
-Je sais pas. Tu lui demanderas.
C'est des histoires de grands, tout ça.
-Vous m'en avez laissé ?
-Ne prends pas tout.
-Allez... Ne fais pas la tête.
-Ça va ?
C'est un cadeau de la part de ton papa.
Attends.
Alors...
Là, c'est le Brésil.
Ton papa m'a dit : "Tu lui montreras bien le Brésil."
-Pourquoi le Brésil ?
-Écoute... Je ne sais pas, Chantal.
Écris-lui pour lui poser la question.
...
-"Chère petite Chantal, ta lettre est très gentille
"et m'a fait plaisir. Tes résultats à l'école sont magnifiques,
"et je trouve formidable que tu t'intéresses à tant de choses.
"Apprendre est une des plus grandes joies de la vie,
"et je suis émerveillé que tu l'aies si bien compris.
"Raconte-moi ce que tu fais en classe et à quoi tu aimes jouer.
"Moi aussi, je te raconterai ce que j'aime.
"Comme ça, nous nous connaîtrons quand nous pourrons nous voir.
"Pourquoi le Brésil ? Peut-être parce que c'est un pays
"dont toute la richesse est dans l'avenir, comme toi.
"Papa."
...
...
-Oui, entrez !
Bonjour.
Chantal éclate en sanglots.
-Chantal, voyons... Voyons, Chantal.
Allez.
Je n'ai pas le temps de vous faire visiter la ville,
mais je vous emmène déjeuner.
La brasserie de la gare ou l'italien ?
-Buongiorno.
-Avete ancora vostri calamari alla romana ?
-Grazie.
-Leurs calamars sont délicieux.
Ça, c'est de la "focaccia". Goûtez.
et Rome est ma ville préférée.
Dix heures de train de nuit.
En avion, c'est plus rapide, mais ça n'a pas le même charme.
S'endormir en territoire français
et se réveiller en Italie,
sachant qu'on a passé la frontière dans son sommeil...
Tu sais qu'on appelle Rome "la ville aux mille clochers" ?
Les gondoles, les canaux, la place Saint-Marc.
-J'ai moi-même une passion pour l'Italie.
J'essaie d'y aller au moins deux fois par an.
-Je ne savais pas que j'avais un papa aussi extraordinaire.
d'aussi intelligent.
-Je ne suis pas allée à Rome, mais je ne suis pas bête.
-On a la même couleur de cheveux et la même forme de mains.
On a les mêmes pouces.
C'est exactement la même forme.
Et on a les mêmes goûts. C'est incroyable !
Des cloches carillonnent.
...
...
...
C'est un apôtre ?
-Non, c'est la Vieillesse. Il y a les quatre âges de la vie,
avec l'Enfance, la Jeunesse et l'Age adulte.
Ils sonnent le quart de l'heure
et la Mort sonne l'heure.
...
Je te félicite,
elle est très intelligente.
-On va peut-être déménager à Reims l'année prochaine.
-C'est bien.
-Et je me disais, si tu reconnaissais Chantal,
je pourrais l'inscrire à l'école sous ton nom.
Ce serait comme un nouveau départ pour elle.
-Tu es persévérante, Rachel.
Je vais y réfléchir.
-Juste avant que je finisse mes bagages,
il est venu me voir dans ma chambre.
...
-Je suis très heureux de ces quelques jours.
-Tiens.
...
-Maman, je crois que c'est la lettre que tu attendais.
-Oui.
Je suis reçue.
-Tu es reçue première ! Première, tu te rends compte ?
-Non, je ne me rends pas compte.
Oh là là...
Hum...
-Elle a écrit à mon père. Maintenant que nous déménagions,
acceptait-il de me reconnaître pour qu'elle puisse m'inscrire
sous mon nouveau nom à l'école de Reims ? Il a accepté.
-Tiens.
-Je suis désolé, mais je ne vais pas reconnaître Chantal.
Tu as déjà contacté ton notaire.
-Il n'y a aucune raison
que j'impose Chantal à mes beaux-parents !
Je suis très content de vous voir, mais ça s'arrête là.
-Mais tu étais d'accord. Tu me l'as écrit !
-J'ai réfléchi.
Tu trouves ça juste que Chantal
ait toute sa vie "née de père inconnu" sur son état civil,
alors que tu as la possibilité de la reconnaître ?
-Je suis méfiant.
Tu as toujours voulu entrer dans ma famille.
-On parle de Chantal, pas de moi !
-C'est Chantal qui a besoin d'être reconnue par son père.
-Changer de nom à 14 ans,
ça va la perturber.
-Mais non, puisqu'on va changer de ville !
Chantal t'admire. Tu la trouves intelligente.
Elle se fait une joie de porter ton nom.
Qu'est-ce que tu vas lui dire la prochaine fois ?
Que tu as changé d'avis ?
-Chantal a envie de me connaître, pas forcément de porter mon nom !
Tu vas lui dire !
-Tu n'es pas seule au monde.
Au sein de ma famille, ce serait une source de difficulté !
-Ils ont discuté toute la nuit.
Le lendemain,
ils sont allés à la mairie, et la mention "née de père inconnu"
a disparu de mon état civil. Je m'appelais désormais "Arnold".
-Comment tu la trouves ?
-Pas mal. J'aime bien le trait sur le A. C'est chic.
-Je vais gagner moins bien ma vie. On ne peut pas tout avoir.
-Allez !
-Je sais
comment tu veux t'appeler. "Brigitte Bonnefoi".
-Si, quand même un petit peu.
"Brigitte Bonnefoi"...
Bon, allez...
-Attention sur la route.
À Pâques.
...
-Nous avons déménagé à Reims
pendant les vacances de Noël. La CPAM avait réservé
un appartement à ma mère.
Quand nous sommes arrivées, l'impression n'a pas été négative.
-On pourra mettre des fleurs sur le balcon.
Il y a du travail, mais on va faire quelque chose de bien.
-Fin février, mon père est venu nous voir à Reims.
Il est venu me chercher à l'école.
Une femme a passé le concours en interne. Elle l'a raté.
Du coup, elle fait tout pour me compliquer la vie. C'est usant.
-Tu vas t'en sortir.
-Oui...
-Maman...
Je te fais
le bibi complet ?
-Allez.
-J'avais peu d'amis.
Je lisais beaucoup, comme toi.
-J'aurais bien aimé te connaître à mon âge. Tu veux de l'aide ?
Je voulais te proposer de t'envoyer 150 francs par mois.
-Une sorte de pension alimentaire, pour Chantal. Ça t'irait ?
Je te l'enverrai tous les mois.
Tu as merveilleusement plaidé la cause de Chantal,
la dernière fois, à Châteauroux.
Tu as fait preuve d'intelligence et de sensibilité.
Je suis très heureux que tu aies su me convaincre.
-Vraiment ? Je te remercie.
-Chantal a une telle soif de connaissance.
-Elle a toujours été très curieuse.
-J'aimerais m'occuper d'elle davantage.
Je pourrais l'emmener de temps en temps en week-end,
ou à des expositions, ou visiter Paris.
Elle serait très fière.
Tu pourrais te libérer ?
-Je vais faire en sorte.
-Qu'est-ce qui se passe, ma bichette ?
Hein ? Qu'est-ce qui se passe ?
Ho ! Qu'est-ce qui se passe ?
Qu'est-ce qui se passe ?
Quoi ?
-Rien.
-Ça me fait bizarre que vous dormiez ensemble.
-C'est ça qui te met dans cet état ?
-Je sais... Un papa et une maman qui dorment ensemble,
c'est normal.
Mais j'ai pas l'habitude.
-Ben...
Moi non plus, je n'ai pas vraiment l'habitude.
Je ne suis pas qu'une maman. J'ai aussi une vie de femme.
Tu comprends ? Ça va ?
-Oui.
Un peu.
...
-Tu as passé un bon week-end ?
-J'aimerais retenir tout ce qu'il me dit.
Si j'avais vécu avec lui, tout ce que j'aurais appris.
-Je suis contente que ça se passe bien.
Elle rit.
-Mon père me prenait à la sortie de l'école.
Il me ramenait en voiture
le dimanche soir, parfois le lundi matin.
Ma mère restait seule tout le week-end.
Pétarade.
...
Sans son.
Quand je rentrais de week-end, je restais dans ma chambre
jusqu'à l'heure du dîner. À table, souvent, on se taisait.
Ou on se disputait.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Je suis désolée, mais on n'est pas une famille.
-On est une famille de deux personnes.
-Une famille, c'est pas ça !
J'ai le droit d'estimer qu'on n'est pas une famille !
On est une mère et sa fille. C'est tout.
Deux personnes, c'est pas une famille !
Je suis désolée ! Pas la peine de se mettre à pleurer !
-On n'a pas 8 de tension pour rien. Rhabillez-vous.
Je n'ai pas très faim.
J'ai du mal à m'endormir.
-Une fois que vous êtes endormie, vous dormez d'une traite ?
-Non, il y a des coupures.
Des fois, je me réveille un peu.
-Ça vous arrive de faire des insomnies ?
-Oui, parfois. Pas beaucoup.
2-3 fois par semaine, peut-être.
-Pour moi, vous présentez des signes nets de dépression.
-Non, docteur... Je ne suis pas quelqu'un comme ça.
-C'est pas une maladie honteuse.
Est-ce que vous traversez des difficultés en ce moment,
au travail, à la maison ?
-Oui. Oui, c'est...
madame ?
-Un ensemble de choses.
On a déménagé, donc...
On a perdu tout notre entourage.
C'était un entourage familial, mais ça compte.
Alors je n'ai personne chez qui je pourrais passer.
Et j'ai besoin de parler, des fois.
-Bien sûr.
-J'élève ma fille seule depuis qu'elle est petite.
C'est un grand bonheur, mais...
Mais c'est pas toujours facile.
-Qu'est-ce qui n'est pas facile ?
-Quand elle était petite, elle ne connaissait quasiment pas son père.
Et là, il a repris contact avec elle.
Il l'emmène en week-end... C'est une bonne chose, bien sûr.
Mais c'est compliqué.
-Qu'est-ce qui est compliqué ?
-C'est un homme cultivé qui lui apporte beaucoup de choses.
Et moi, de mon côté...
je ne lui apporte plus rien.
-Quelques jours plus tard, dans le journal, ma mère avait trouvé
cette annonce : "Antiquaire aimerait constituer groupe d'amis."
Propos diffus.
-Ma mère alla à plusieurs réunions. On s'y tutoyait. C'était un groupe
de 7 à 8 personnes :
une femme d'origine flamande qui élevait seule ses deux filles,
un employé d'assurances qui s'intéressait à la culture,
un ingénieur chimiste.
Mauricien, il s'appelait Franck et avait la trentaine.
-Mais si, le décor s'y prête. Viens.
Elle rit.
-Bon, d'accord.
-Voilà.
Déclic.
-Merci.
-Ça fait longtemps que tu fais de la photo ?
-Trois ans. Ça m'amuse beaucoup. Ce que je préfère,
c'est le développement. J'ai un labo. Je pourrai t'emmener.
-Oui, pourquoi pas ? Merci.
-Au début, je ne connaissais personne ici.
Depuis qu'il y a ces réunions,
Mais maintenant, c'est mieux.
Salut, ma chérie. Tout s'est bien passé ?
Une porte claque.
-Et voilà le fameux vin de Reims !
-AH !
-Merci !
Waouh ! Merci. Tu fais très bien la jeune fille de la maison.
-Levons notre verre à Rachel
qui a osé nous recevoir enfin chez elle.
-Et à Chantal !
Et on va remercier les astres...
-C'était bien, hein ?
-Le jeune homme métis. J'aime bien ce genre d'homme.
-Mais maman, il est avec Amandine.
-J'ai dit ça comme ça.
Vu mon âge, je ne vais pas lui faire des avances.
Mais si je l'intéressais...
-Mon père m'a proposé de venir passer une semaine à Strasbourg.
Ses enfants ne connaissaient pas mon existence.
Mais ils partaient au Maroc avec leur mère pour les vacances.
L'appartement était vide.
Au retour, elle est venue me chercher à la gare.
...
Fracas.
-Chantal ?
Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Il s'est passé quelque chose de spécial ?
-Lui ! Il est difficile.
-Il m'a engueulée parce que j'avais oublié de ranger
la bouteille de lait après mon petit déjeuner.
Il m'a hurlé dessus ! Il a dit : "Le lait, ça tourne !
"Tu sais pas ça à ton âge ? T'es complètement idiote !"
Il a dit des choses horribles,
en criant fort.
Tu peux même pas imaginer.
-Si, je peux imaginer.
-Après le déjeuner, on sortait pour faire un tour...
J'étais contente parce qu'il travaillait toute la journée.
Je l'attendais toute la journée. Et là, on sortait.
Il était sur le palier. Je l'ai suivi et j'ai fermé la porte.
Mais les clés étaient à l'intérieur.
Il m'a dit qu'on ne fermait pas la porte soi-même
quand on n'était pas chez soi, que c'était impoli, grossier,
que j'étais chez lui.
-Tu ne pouvais pas savoir que les clés étaient à l'intérieur.
-Oui. Mais lui, il disait
que c'était de ma faute, que quand on est chez les gens,
on ne sort pas en premier,
que c'était une question d'éducation.
Je me suis excusée.
Mais il m'a dit : "Arrête de pleurer comme une petite fille !",
parce que je pleurais.
-Comment ça s'est terminé ?
-Il a fait venir un serrurier, et ça a coûté très cher.
Il a dit que c'était de ma faute, et la journée a été gâchée.
-La prochaine fois, il ne faudra pas rester si longtemps.
-Ça, non.
Je ne veux plus.
...
Une porte claque.
Merci de m'avoir ramenée.
-Je vous laisse.
-On ne te voit plus beaucoup dans le groupe,
-On est allés voir une exposition de photos :
des paysages du monde entier. C'était extraordinaire.
-Tiens.
-Merci.
Chantal n'était pas chez Florence, cette nuit. Elle était chez moi.
On sort ensemble, depuis un petit moment déjà.
-Ah bon.
-Je l'ai ramenée ce matin parce que je voulais que tu le saches.
-Eh bien... Maintenant, je le sais.
Je ne sortirais pas avec deux filles.
-Je ne sais pas. Je ne te connais pas, en fait.
Moi aussi, à 16 ans, j'avais un fiancé. Charlie.
-Je comprends que...
que tu aies un amoureux.
-Franck, c'est pas un amoureux. C'est un amant.
Ça n'a rien à voir avec ton Charlie.
-Quelques mois plus tard,
Franck a appelé ma mère à son travail, en lui disant :
"Il faut qu'on se voie."
qu'on se voit.
Elle ne m'a rien demandé. C'est moi qui voulais te parler.
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Il ne faut pas que Chantal aille voir
-Parce que...
Parce qu'il abuse d'elle depuis des années.
Il la sodomise.
Je suis désolé de t'apprendre ça comme ça,
mais je ne vois pas comment j'aurais pu te le dire autrement.
Rachel... Tu comprends ce que je viens de dire ?
...
Maman, qu'est-ce qu'il y a ?
-Rien.
-Ma mère ne m'a rien dit.
-Oh...
Oh...
-La nuit qui a suivi, ma mère a fait une infection des trompes.
Sa température est montée à 41 degrés.
-Maman ?
Maman ? Maman ?
Maman...
-Elle a été hospitalisée. Elle est restée dix jours à l'hôpital.
L'ambulance s'en va.
Je ne suis pas allée à Strasbourg. J'ai écrit à mon père
que je ne voulais plus le voir.
-Chantal, j'ai toujours appliqué ta volonté
et respecterai ta nouvelle décision.
Ce que tu as raconté à ta maman est grave.
C'est un coup de couteau que tu plantes dans mon coeur.
Je vais devoir me remettre de cette blessure.
Ma déception est à la mesure de la joie que j'ai eue à te rencontrer.
Faire ta connaissance a été mon plus grand bonheur.
Mais j'éprouve aujourd'hui le sentiment de m'être trompé sur toi.
Tu te rendras compte plus tard de la douleur que tu m'infliges.
Je souhaite néanmoins que la vie se conforme à tes désirs.
Papa.
...
-JOYEUX ANNIVERSAIRE !
JOYEUX ANNIVERSAIRE !
JOYEUX ANNIVERSAIRE, CHANTAL !
JOYEUX ANNIVERSAIRE !
-Mettez-vous toutes les cinq. Collez-vous bien.
-Vas-y, souffle !
-Oui !
Bravo !
-Qu'est-ce qui t'arrive ? Elle pleure.
-Ma bichette, qu'est-ce qui se passe ?
Chantal éclate en sanglots.
Ne pleure pas, ma bichette.
Tu vas avoir une belle vie.
Hein ? Une belle vie.
Tu as toute la vie devant toi.
Allez...
...
Allez...
...
Une coupe de champagne pour Chantal,
pour ses 16 ans.
Merci.
Tiens, pour tes 16 ans.
...
-Maman...
Je t'aime.
Depuis deux mois,
j'essaie d'écrire un texte qui serait comme une longue lettre
où je te parlerais, et ça me donne du mal.
Je pleure souvent.
Je ne sais pas ce que ça donnera.
Je n'en ferai peut-être rien.
J'espère que tu continueras à m'aimer.
Il le faut.
Tu es ma maman.
Chantal.
-Elle n'aime pas ?
-Maman, tu l'as trouvé où ?
-Chez Leloup, près de la gare.
Vous êtes bien installés ici. Ça doit vous changer du studio.
-On a eu de la chance.
-Merci. Tiens.
-Elle adore la génoise. On a bien fait de prendre ça.
C'est trop bon !
Ça fait deux semaines que je dors mal.
Maman...
-Oui ?
-Mon père est à l'hôpital.
-Ah.
Ah bon.
-Tu ne me demandes pas comment je le sais ?
-Je n'aime pas beaucoup entendre parler de ton père.
-Mais moi, je t'en parle, là.
Sa femme m'a appelée. C'est comme ça que je l'ai su.
-Qu'est-ce qu'il a ?
-Il a Alzheimer. Ce que je trouve d'une certaine ironie.
-Il était très affecté que son père puisse perdre la tête.
Les Arnold et leur immense culture. À la fin, il n'en reste rien.
-Ça ne te fait rien, qu'il soit malade ?
Moi, ça me fait quelque chose, quand même.
-Moi, ça ne me fait rien. Je suis désolée.
À l'endroit de ton père...
Maintenant, c'est comme si j'avais un morceau de coeur qui avait gelé.
Tu avais soif. Hein, ma bichette ?
Ma bichette... Ne t'inquiète pas. Tu as peur de lui ?
Il a l'air méchant, mais il est très gentil.
-Il est malade, ce chat.
Elle est toute mignonne !
-Mais si, tu vas voir.
-Oui.
D'accord.
C'était Chantal.
Son père est mort.
-Non, non, non...
-Rachel, ma chérie... C'est elle qui n'a pas voulu te parler.
Si tu la rappelles, ça va durer une heure et tu vas finir en pleurant.
Alors plus tard. D'accord ?
-D'accord.
...
C'était il y a dix ans.
J'étais au musée Rodin avec mon mari, et d'un coup...
on est tombés sur Chantal avec son père.
Comme ça,
au détour d'une salle.
-Bonjour, Rachel.
-Je ne l'avais pas vu depuis des années.
À part quelques cheveux blancs, c'était exactement le même homme.
On s'est tous dit bonjour,
très normalement.
Chantal n'avait pas l'air mal à l'aise.
Elle a même plaisanté.
Et chacun est reparti de son côté. Ça duré quoi ? Deux minutes.
-Elle a peut-être voulu le revoir
pour essayer d'avoir une relation normale
avec lui. Je ne sais pas.
-Posez-lui la question.
-Non, non... Oh là là.
Je ne peux pas lui demander des choses comme ça.
Elle pourrait se mettre en colère. Elle a des colères terribles.
Non, je ne peux pas.
-Vous craignez les colères de votre fille ?
-Oui.
-Camille, on s'arrête.
Je vais quitter Cédric.
-Pourquoi ?
-J'aime Cédric, mais je ne peux pas continuer comme ça.
-C'est-à-dire ?
-Je ne l'aime pas assez.
Je l'aime beaucoup, mais je ne suis pas amoureuse
de lui.
-Qu'est-ce que c'est, être amoureux, pour toi ?
C'est comme ça. Ne pense pas que ça m'amuse.
Je préférerais que ce soit autrement.
il faut toujours que tu relativises.
Je ne sais pas pourquoi je te parle.
-Cédric t'a toujours soutenue.
Tu crois que tu vas retrouver quelqu'un
qui pourra te comprendre aussi bien ?
C'est pas possible, de me démoraliser toujours autant.
J'ai 33 ans. Je peux essayer d'avoir une vie, non ?
Dans les années qui ont suivi,
nous avons commencé à nous éloigner.
Une chape de plomb était en suspension au-dessus de nos têtes.
-Vous êtes jolies.
-J'avais cessé de l'appeler "maman".
-Tu appuies là, c'est à la fin.
...
-Je suis désolée, je ne peux pas.
Je ne peux pas continuer à faire semblant comme ça.
On n'a rien à se dire, et je ne supporte pas.
Je vais te demander de t'en aller.
-Mais maman...
-Je sais que tu avais envie d'un dîner avec ta mamie,
mais je ne peux pas.
-C'est pas grave, je comprends.
On se verra demain ?
-Compte sur moi.
-Tout va bien, ne t'inquiète pas. À demain, ma chérie.
N'importe où. Je m'en fous.
Ma mère ne m'appelait plus. Elle avait peur de mal tomber.
Pour me faire signe en étant sûre de ne pas déranger,
elle a pris l'habitude
d'envoyer des textos.
Les mois passaient sans que l'on ne se parle.
-Ça va ?
C'est Rachel.
-Rachel...
Ma chérie.
Je suis allée à la bibliothèque. Je suis partie une heure.
Un téléphone sonne.
...
Allô, Chantal ? Tout va bien ?
*-Bonsoir, maman. Oui, tout va bien.
*J'avais juste envie de te faire un petit coucou.
-J'ai eu peur qu'il soit arrivé quelque chose à Camille.
*-Pourquoi tu as pensé ça ?
-Je sais pas. Je dis des bêtises.
*-Elle est chez son père.
*Ça me fait plaisir d'entendre ta voix.
-Moi aussi, ma chérie, ça me fait très plaisir.
*-Et Alain, ça va comment ?
-Euh... On avait rendez-vous hier pour ses résultats de bilan.
C'est pas brillant-brillant.
Le traitement marche pour ce qui concerne la maladie...
Mais il oublie des choses.
J'ai l'impression d'avoir à choisir entre la peste et le choléra.
*-Tu vois du monde ?
-Gaby est venue me voir.
Mais depuis qu'Alain a tous ses problèmes, je me sens un peu seule.
*-On est seul.
*Fondamentalement, on est seul, maman.
-Oui, mais des fois, on pense qu'on ne l'est pas.
*-En même temps, il est là, Alain. Il est encore là.
-Oui, c'est vrai. Je n'y avais pas pensé.
C'est gentil de me le dire. Ça me fait du bien.
-Ce qui s'est passé ensuite a été une surprise.
Des sentiments très anciens, qu'on croyait perdus,
ont commencé à réapparaître.
...
Ma mère est venue à Paris.
Il faisait chaud. C'était l'été.
Je ne l'avais pas vue depuis cinq ans.
...
-C'est moi et Charlie.
-Je sais, j'ai compris.
Tu m'avais toujours dit que Charlie ne te plaisait pas.
Et là, je vois un jeune homme qui est magnifique,
qui a un sourire incroyable
-Je ne savais pas qu'il était aussi beau. Il est très beau, Charlie.
-Il était surtout très gentil.
-Tu sais ce que je comprends, là, tout à coup,
-Tu attendais de rencontrer un méchant. Tu attendais mon père.
Mais moi, j'aurais préféré
que ce soit lui, mon père.
Chut... Chut...
...
...
Est-ce que je peux te poser une question ?
-Bien sûr.
-Pourquoi t'as rien vu ?
-Oui, j'ai été aveugle.
Crois bien que je le regrette.
Je regrette tellement.
-Rétrospectivement, tu as compris pourquoi ?
-Quand tu rentrais de chez ton père, tu étais mal, évidemment.
Je pensais que c'était parce que tu me retrouvais.
J'avais perdu confiance en notre affection. J'étais aveuglée par ça.
Je me disais : "Elle en a marre de sa mère."
Je pensais que...
que tu n'avais pas envie de me voir, que tu ne m'aimais plus.
-Tu sais, maman, je crois qu'il y a une logique dans tout ça.
C'est pas une petite histoire personnelle, une histoire privée.
Tu as raison de dire que tu as été rejetée.
C'est une vaste entreprise de rejet.
Sociale, pensée, voulue, organisée,
y compris ce qu'il a fait avec moi.
-Je ne comprends pas bien.
-Vous apparteniez à deux mondes différents,
étrangers l'un de l'autre.
Tu étais seule, pauvre, juive...
Tu étais belle, différente des autres... Si, c'est important.
Ça compte.
Le but, c'était de te faire perdre.
C'est l'histoire du rejet social.
Il fallait que vous restiez séparés socialement.
Mais il y a eu
la mention "née de père inconnu".
il n'y avait plus de séparation, entre vos deux milieux, entre vous.
Tu as voulu que soit inscrit qu'il était mon père...
C'était contraire à la logique de leur camp.
Donc qu'est-ce qu'il pouvait faire ?
Il a ignoré l'interdit fondamental pour les parents
d'avoir des relations sexuelles avec leur enfant.
Ça, ça ne le concernait pas, pas lui.
Comme s'il n'était pas mon père et que je n'étais pas son enfant.
Il était au-dessus de ça, au-dessus des règles sociales.
Mais ce qu'il a fait est très grave.
-Ce qu'il m'a fait à moi,
c'est quelque chose qu'il t'a fait à toi aussi, avant tout.
Pour humilier quelqu'un, le mieux, c'est de lui faire honte.
Et qu'est-ce qui pouvait te rendre plus honteuse que ça,
que de devenir la mère d'une fille à qui son père fait ça ?
...
Mais pourquoi tu l'aimais, maman ?
-(Je l'aimais.)
Est-ce qu'on sait pourquoi on aime ?
C'est comme ça.
Il avait changé ma vie. Je ne pouvais plus la voir sans lui.
Quand j'ai compris qu'il allait en sortir, j'ai bien été obligée.
-On s'en est sorties autrement. Et notre vie n'est pas finie.
Hum ?
Tu es belle, maman, tu sais !
-C'est gentil.
-Non, c'est vrai.
Quelques jours plus tard, ma mère m'a écrit un mail
qui finissait par cette citation :
"De l'état d'âme qui, cette lointaine année-là,
"n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne subsistait.
"Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt,
"une chose qui tombe en ruine,
"qui se détruit encore plus complètement, en laissant
"encore moins de vestiges que la beauté, c'est le chagrin."
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