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Voici l'histoire du peintre Charles Strickland,
dont la carri�re a �t� si controvers�e.
Il n'est pas de notre propos de le d�fendre...
Chez Christie's, hier, une �uvre de feu C. Strickland
a �t� achet�e par M. Joseph Steen, le distingu� collectionneur
pour la somme de 3 500 livres.
Le tableau, de 60x48, intitul� "La femme de Samarie",
repr�sente une indig�ne des �les de la Soci�t�,
�tendue au bord d'un ru, sur fond de palmiers et de bananiers.
3 500 livres pour cete femme exotique
peinte par feu Charles Strickland.
La premi�re fois que je l'ai rencontr�, son g�nie ne m'�tait pas apparu.
Et d'ailleurs, il n'�tait apparu � personne.
�lucider une personnalit� telle que celle de Strickland
vaut toutes les enqu�tes du monde.
Plus d'un auteur s'y est essay�.
Y compris le fils Strickland,
un instituteur, g�n� par la rumeur de scandale autour de son p�re.
Il en a �crit sa version.
Dans ce livre, Strickland est d�peint comme un parfait �poux
et un p�re mod�le.
Le jeune homme y cite m�me une lttre de son p�re
o� il qualifie son �pouse "d'excellente femme".
Mais pour avoir vu la lettre enti�re, la phrase compl�te �tait :
"Ah, l'excellente femme, que le diable l'emporte !"
On a tant �crit sur Charles Strickland
qu'il peut sembler superflu d'en rajouter.
Pourtant, aucun auteur n'a perc�
le myst�re de sa vie et de son caract�re.
C'est � ce d�fi, qui me hante depuis longtemps,
auquel je veux m'attaquer car je ne peux plus m'y soustraire.
Je rencontrai Charles Strickland peu apr�s la parution de mon premier roman.
Par chance, ce livre suscita quelque int�r�t, et me valut
d'�tre invit� dans des salons.
Voyez-vous cette jolie femme, l�-bas ?
- Charmante ! Qui est-elle ? - Mme Strickland. Parlez-lui.
Elle est folle de votre livre.
- Que fait-elle ? - La plus inoffensive
des chasseurs de lions. Rugissez et elle vous invitera.
- Elle adore les �crivains. - Pourquoi ?
Je n'en sais rien, mon cher. Elle nous trouve merveilleux.
Je l'aime bien. Je la trouve gentille.
- Il y a un M. Strickland ? - Oh oui, un agent de change.
Compl�tement obtus.
Ont-ils des enfants ?
Un gar�on et une fille. Mme Strickland ?
Voici Geoffrey Wolfe...
Je ne pense pas avoir rugi bien fort. Mais je gagnai mon invitation.
Et durant cet �t�-l�, je la vis assez fr�quemment.
Quand conna�trai-je votre mari ?
Il n'entend rien aux Lettres. Il vous ennuierait probablement.
Vous ennuie-t-il ?
Je suis sa femme, je l'aime beaucoup...
Il ne pr�tend pas �tre un g�nie.
Il ne fait m�me pas des fortunes en Bourse...
Mais il est si bon...
Je l'appr�cierais certainement beaucoup.
Je vous inviterai � d�ner. Mais � vos risques et p�rils.
Ne m'en veuillez pas si vous passez une soir�e ennuyeuse.
Cette f�te avait un sens purement de "bonne soci�t�",
les Strickland re�urent tous ceux � qui ils "devaient" un d�ner.
Chacun parla � son voisin d'un c�t� durant le potage,
le poisson et les entr�es,
se tournant de l'autre c�t� pendant, les viandes, desserts et digestifs.
M. Strickland joua son r�le avec grande tenue,
mais il parla peu.
Je crus deviner quelque lassitude
dans les yeux de ses voisines vers la fin du repas.
Ce qui inqui�ta plusieurs fois Mme Strickland.
Quant � moi, finalement, j'avais pu m'en faire une id�e.
Il semblait bien quelconque,
peu dou� pour la mondanit�...
mais un homme doit-il l'�tre ?
Sans excentricit� aucune...
C'�tait simplement un enti�rement bon et honn�te homme.
De ceux
dont on admire les vertus mais dont on �vite la fr�quentation.
Son couple, leurs enfants bien �lev�s,
formaient la famille moyenne typique,
bard�e de conventions contre toute sorte d'aventure.
Si je n'avais pas eu une opinion aussi arr�t�e sur Strickland,
je n'aurais pu �tre plus surpris par ce que j'ai appris
par une lettre urgente provenant de Mme Strickland
qui me pressait de la rejoindre � Londres pour les vacances � la campagne.
Son beau-fr�re, le colonel MacAndrew,
se r�chauffait
devant une chemin�e vide.
Mme Strickland semblait d�munie pour aborder le sujet...
La minute �tait �trange...
Mieux vaut que vous le sachiez, il l'a quitt�e.
Strickland ?
Il est parti.
Pour Paris, avec une femme.
Je n'arrive pas � y croire !
Il lui a m�me �crit de Paris,
pour dire qu'il a quitt� � jamais.
- Quelle raison a-t-il donn� ? - Aucune.
Mais quelle autre raison peut-on donner quand on part avec une femme ?
17 ans !
- Comment �a, 17 ans ? - De mariage.
Je ne l'ai jamais aim�. Elle n'aurait jamais d� l'�pouser.
Comment vivra-t-elle avec les enfants ? Il l'a laiss�e sans un sou !
Que va-t-elle faire ?
Une seule chose � faire : divorcer !
Ce que je lui disais avant votre arriv�e.
"Voil� la vraie riposte", ai-je dit.
"Pour vous et pour les enfants."
Je vais � Paris moi-m�me pour amasser les preuves.
Je pr�f�rerais que vous n'y alliez pas, Fred.
Vous savez que vous ne feriez que vous disputer avec Charles.
Je m'appr�tais � demander � Geoffrey d'y aller pour moi.
Voil� pourquoi je lui ai demand� de venir.
J'aimerais que vous partiez, Fred, �a ne vous ennuie pas ?
J'aimerais parler avec Geoffrey, seule.
Au revoir, mon cher.
Je suis d�sol�e.
Je suis heureuse que vous ne soyiez pas parti.
Je ne peux vous dire � quel point tout ceci me chagrine
mais pourquoi m'envoyer, moi, � Paris ?
Fred ne pourrait qu'empirer la situation.
Et je n'ai personne d'autre � qui demander.
Mais votre mari et moi avons � peine �chang� dix mots !
�a ne suffit pas pour m'envoyer au Diable.
Vous ne risquez rien.
Si vous dites venir de ma part, il ne pourra que vous �couter.
Pourquoi ne pas y aller vous-m�me ?
Vous oubliez qu'il n'est pas seul.
Avez-vous d�couvert avec qui il est parti ?
Non. Et personne ne semble en avoir la moindre id�e.
C'est tellement �trange.
Je pensais qu'il �tait parfaitement heureux.
Bien s�r, j'irai � Paris, mais vous devez me dire ce que je dois faire.
Je veux qu'il revienne.
Mais...
J'avais compris par le Col. MacAndrew que vous �tiez pr�te � divorcer.
Je ne divorcerai jamais. Dites-lui de ma part.
Il ne pourra jamais �pouser cette femme.
Je ne divorcerai jamais.
Je dois penser � mes enfants.
- O� demeure-t-il ? - � l'H�tel des Belges.
Je n'en ai jamais entendu parler. Fred dit que c'est tr�s cher.
�a ne peut pas durer !
Un homme de son �ge... Des enfants presque adultes !
Dites-lui que son foyer le r�clame !
Parlez-lui du pass�, des �preuves partag�es,
de ce que je devrais dire aux enfants...
Sa chambre est telle qu'il l'a laiss�e...
Elle l'attend.
Nous l'attendons tous.
Je vous en prie.
J'irai. Je ferai tout mon possible. Tout !
L'H�tel des Belges n'�tait pas vraiment ce � quoi je m'attendais.
Je me demandais quel genre de femme
Strickland avait pu avoir emmen� dans un endroit pareil.
Vous m'avez sans doute oubli�, je suis Geoffrey Wolfe, j'ai d�n� � votre table.
Bien s�r, entrez !
Vous n'�tes peut-�tre pas seul...
Je suis ravi de vous voir, asseyez-vous !
Ravi de voir que vous avez surv�cu � cet escalier !
Heu...
Oh, merci ! Je suis � vous dans une minute.
Que pensez-vous de mon Dieu Tahitien ? Je l'ai achet� au coin de la rue.
Vous attendiez peut-�tre quelqu'un...
Pas une �me.
Que puis-je pour vous ?
Je viens de la part de votre femme.
En ce cas, nous devrions boire un coup tous les deux.
Aimez-vous l'absinthe ?
Je peux en boire, mais je pr�f�re le whisky.
Venez, allons d�ner ensemble. D'ailleurs, vous me le devez bien.
Heu, certainement.
Vous �tes s�r d'�tre tout seul ?
Je n'ai parl� � personne depuis des jours.
Mon fran�ais n'est pas bien brillant, voyez-vous ?
Je pense que je dois vous avertir des raisons de ma venue.
Je m'attendais � cela un jour ou l'autre.
J'ai re�u beaucoup de lettres de la part d'Amy.
Vous savez donc ce que je vais dire.
Je ne les ai pas lues.
Excusez-moi.
Sale boulot pour vous, pas vrai ?
Non, je ne sais pas.
Finissons-en, et profitons de la soir�e.
Eh bien, allez-y !
Je ne voudrais pas parler en public de tout cela...
Ne soyez pas b�te, ces gens ne comprennent pas l'anglais !
Parlez !
Votre femme est affreusement malheureuse.
Elle s'en remettra.
M�rite-t-elle d'�tre trait�e ainsi ?
Non !
Avez-vous des reproches � lui faire ?
Aucun.
N'est-ce pas monstrueux de l'abandonner
apr�s 17 ans de mariage,
sans rien � lui reprocher ?
C'est monstrueux.
Excusez-moi.
Puisque vous le dites vous-m�me, je ne vois rien � ajouter.
Je crois, en effet.
Pardon.
Et laisse-t-on une femme sans un sou ?
- Pourquoi pas ? - Comment vivra-t-elle ?
Je l'ai entretenue 17 ans. Pourquoi ne serait-ce pas son tour, pour changer ?
- Elle ne le peut pas. - Je la connais, elle s'en sortira.
- Son sort vous est �gal ? - Totalement.
Mais vous devez penser � vos enfants !
Sans votre aide, il finiront � la rue !
Ils ont connu plus de confort que bien d'autres enfants.
De plus,
il y aura toujours un MacAndrew
pour leur payer des �tudes.
Ne les aimez-vous pas ? Est-ce fini ?
Je les ai aim�s enfants, mais � pr�sent, ils sont grands,
et je ne ressens rien de particulier pour eux.
C'est inhumain.
Si vous le dites.
Vous passerez pour un fumier !
Laissons-les dire !
Ne craignez-vous pas qu'on vous m�prise ?
Non.
�tes-vous s�r que cela ne vous rattrapera pas ?
Personne n'�chappe � sa conscience.
Supposez que votre femme meure.
Ne seriez-vous pas tortur� par le remords ?
Que r�pondez-vous � cela ?
Que vous �tes un fieff� imb�cile.
Excusez-moi.
Je vous rappelle que vous �tes soutien de famille.
Il y a des lois qui les prot�gent.
� l'impossible, nul n'est tenu !
Je n'ai pas d'argent. Je n'ai que 100 livres !
- Qu'allez-vous faire ? - Je travaillerai.
Pourquoi Amy ne se remarierait pas ?
Elle est plut�t jeune, pas vilaine...
Je peux certifier que c'est un excellente �pouse.
Tr�s habile.
Mais ce ne sera pas si simple.
Mais je peux vous assurer, que quoi que vous fassiez,
que votre femme ne divorcera jamais.
Mon cher ami, si vous saviez comme je m'en fiche !
Nous ne sommes pas sots au point d'ignorer
que vous �tes parti avec une femme.
Je ne pensais pas que vous trouveriez cela si dr�le.
Pauvre Amy !
Les femmes ont l'esprit si �troit !
L'amour, il n'y a que �a qui compte.
Un homme ne peut les quittter que pour une autre.
Me pr�tez-vous la b�tise d'�tre parti juste pour une femme ?
Voulez-vous dire que vous n'avez pas quitt� votre femme pour une autre ?
Bien s�r que non !
- Votre parole d'honneur ? - Ma parole d'honneur !
Alors pourquoi, bon Dieu ?
Je veux peindre.
Mais vous avez 40 ans !
Oui, c'est bien pour �a qu'il est grand temps.
D�j� peint ?
J'ai toujours voulu peindre,
mais mon p�re m'a fait entrer dans les affaires.
J'ai commenc� � peindre depuis un an.
J'ai suivi des cours du soir.
C'est l� que vous �tiez quand votre femme vous croyait au bridge ?
- C'est �a. - Pourquoi ce mensonge ?
Je pr�f�rais garder cela pour moi.
Savez-vous peindre ?
Pas encore.
Mais bient�t.
Je suis venu ici pour �a.
Je ne trouvais pas ce que je cherchais � Londres.
Je pensais le trouver ici.
Croyez-vous avoir du talent ?
Je dois peindre.
N'est-ce pas tr�s risqu� ?
Quelle d�ception ce serait si vous aviez tout g�ch� pour rien !
Je dois peindre.
Imaginez que vous ne soyez qu'un gribouilleur.
Pensez-vous que �a en aurait valu la peine ?
Vous �tes stupide !
Je ne vois pas ce qui est stupide quand on �nonce l'�vidence !
Je vous dis que je dois peindre !
Je ne peux rien y faire !
Quand un homme tombe � l'eau, peu importe qu'il sache nager
un peu ou beaucoup, il doit s'en sortir, sinon il se noie !
Vous ne reviendrez donc pas avec votre femme. Jamais.
Elle efffacera tout, ne vous fera aucun reproche...
Que le diable l'emporte !
O� serions-nous, si tous �taient comme vous ?
Ce que vous dites est stupide !
Personne ne voudrait �tre comme moi !
La plupart des gens sont combl�s par une vie bien ordinaire.
- Que voulez-vous ? - Vous me fuyez.
Filez.
- C'est pas pour votre argent... - Filez, je vous dis !
Chameau !
Pourquoi avoir �t� si violent ? Elle �tait aimable.
Je lui ai pay� deux verres. Depuis, elle s'accroche.
- Pourquoi l'insulter ? - Parce que �a me rend malade !
- Savez-vous � quoi je pense ? - Quoi ?
Votre femme s'en tire bien.
Mon cher, j'esp�re que vous saurez l'en convaincre.
Mais les femmes sont tr�s b�tes.
Je pense que vous l'�tes particuli�rement, vous-m�me !
Maintenant que vous �tes soulag�, je vous propose d'aller d�ner.
Gar�on.
Oui, Monsieur ?
8 francs, monsieur.
Merci.
Je ne suis pas s�r que votre mari soit responsable de ses actes.
Dans le temps, on auait dit que Charles Strickland a "Le Mal".
Allez le trouver, Amy !
Nous veillerons sur les enfants.
T�t ou tard, il finira par revenir.
Mais je ne veux pas qu'il revienne.
J'aurais pu pardonner une passion aveugle,
croire qu'on me l'ait ravi...
Les hommes sont si faibles, les femmes si immorales !
Mais l�, c'est diff�rent.
Je le hais, je ne lui pardonnerai jamais.
Dites-vous que vous lui auriez pardonn� pour une femme
mais pas de vous avoir quitt�e pour une id�e ?
Simplement car vous vous sentez d�sarm�e ?
Je ne pensais pas qu'il �tait possible de ha�r autant que je le hais.
Il accepterait le divorce...
Je n'aurai jamais divorc�.
Je ne voulais pas lui faciliter les choses, � elle.
Mais l�, pourquoi refuserais-je ? Bien s�r, j'accepte le divorce.
Plusieurs ann�es pass�rent avant que je revisse Charles Strickland,
� cet instant, Londres me pesait,
j'avais d�cid� de vivre � Paris, pour un temps.
D�s que je fus install�, j'allais voir mon ami Dirk Stroeve.
Dirk �tait hollandais, et sa peinture se vendait tr�s bien.
Toutefois,
en-dehors de son travail, il avait un �il formidable
et infaillible pour d�couvrir le talent chez les autres.
Mais la Nature avait fait de lui un bouffon.
Il �tait na�f et �motif,
adorable et dr�le.
Je lui portais une r�elle affection.
Je savais qu'il avait �pous� une Anglaise,
que je rencontrais alors, pour la premi�re fois.
Il �tait �vident qu'il l'adorait.
Je ne pouvais pas en dire autant d'elle.
Mais elle lui souriait tendrement.
Sa mesure cachait possiblement un sentiment tr�s profond...
Que penses-tu de ma femme ? Elle est pas merveilleuse ?
- Elle l'est. - Merci.
Asseyez-vous.
Quel bonheur que le mien ! Ne m�riterait-elle pas un tableau ?
J'ai vu bien des beaut�s en ce monde,
mais je n'ai jamais vu d'�gale telle que
Mme Dirk Stroeve.
Si tu n'arr�tes pas, je devrais sortir.
Ma pauvre ch�rie, d�sol� si je t'ai vex�e.
Blanche est trop pudique pour se laisser peindre,
alors, je peins le d�ner avant de l'avaler !
Dis-moi, conna�trais-tu un peintre nomm� Charles Strickland ?
Ne me dis pas que tu le connais !
Une brute !
- Elle ne l'aime pas. - Je n'aime pas ses mani�res.
En fait, je lui avais demand� de venir ici, pour voir mes toiles...
Il est venu...
Je lui ai montr� ce que j'avais.
Il... il a regard� mes toiles et n'a rien dit...
� la fin, j'ai dit :
"Voil�, tout est l�."
Tout ce qu'il a r�pondu, c'est : "J'�tais venu vous emprunter 20 francs."
Et apr�s cette histoire...
j'esp�re ne plus jamais le revoir !
Le fait est qu'il n'en reste pas moins un grand, un immense artiste.
Celui auquel je pense s'est mis � peindre il y a peu...
- C'est lui ! - Impossible !
Me suis-je jamais tromp� ? Je vous dis qu'il a du g�nie !
J'en suis convaincu.
Dans 100 ans, si on se souvient de nous,
ce sera uniquement parce que nous aurons connu Charles Strickland.
C'est bien lui. Il ne portait pas la barbe quand je l'ai connu.
Puis-je voir ses �uvres ? Il est reconnu ?
Non, aucun succ�s.
Il n'a encore jamais d� vendre une toile. Mais je sais que c'est un grand artiste.
Tu es bien bon d'en parler ainsi apr�s t'avoir trait� de la sorte !
Que pensez-vous de lui ?
Ce qu'il peint est affreux.
Tu ne comprends pas.
Tu sais bien que les gens rient quand tu vantes ses tableaux.
Ils pensent que tu plaisantes.
Pourquoi la beaut� devrait-elle se trouver sur une plage
ou sous les sabots d'un cheval, tout simplement ?
La beaut� est quelque chose de merveilleux,
et d'�trange,
que l'artiste cr�e dans le tourment,
dans le chaos...
Au d�but, il n'est pas facile de reconna�tre cette beaut�,
il faut d'abord faire preuve de culture,
de sensibilit�,
et d'imagination.
Pourquoi ai-je toujours trouv� belle ta peinture ?
Je l'ai aim�e d�s que je l'ai vue.
Je ne sais pas o� Strickland habite mais il va
dans un caf� de l'avenue de Clichy, chaque apr�s-midi.
Nous pourrions y aller, si vous voulez.
�chec.
Bonjour, Strickland.
Salut, le gros, que veux-tu ?
Je vous am�ne un vieil ami.
Jamais vu de ma vie.
- Je te reprends demain ! - Jamais, jamais plus !
Un demi.
- Whisky soda. - Encore un.
J'ai vu votre ex-femme, l'autre jour.
Nous avions pass� une bonne soir�e, la fois d'avant...
Mon ami Dirk vous prend pour un grand artiste.
D�sol� de ne pouvoir lui retourner le compliment.
- Toujours aussi �c�urant. - J'en suis heureux !
Blanche va s'inqui�ter, j'ai bien peur de devoir filer.
Fais donc...
On se verra demain apr�s-midi.
Au revoir, Strickland.
- Pourrais-je voir vos toiles ? - Pourquoi le devrais-je ?
- Je pourrai les acheter. - Seulement si je d�sirais en vendre.
- Vous gagnez bien votre vie ? - J'en ai l'air ?
- Vous semblez crever de faim. - Me pr�teriez-vous 50 francs ?
- Non. - Pourquoi ?
- �a ne m'amuserait pas. - Vous vous foutez que je cr�ve de faim ?
- Pourquoi devrais-je ? - C'est si dr�le ?
C'est simple.
Ai-je des devoirs envers qui n'en reconna�t aucun ?
Vous sentiriez-vous mal si j'allais me pendre parce que
je n'ai plus assez d'argent pour payer mon loyer ?
- Absolument. - Vous cr�nez.
Vous seriez tortur� de remords.
On peut tout essayer.
- Vous me surprenez. - Quoi ?
Un point de d�tail, mais important. Vous �tes un sentimental.
Je n'aime pas cet appel � la compassion.
Je vous aurais m�pris� si vous aviez c�d�.
C'est bien.
Vous n'avez pas pay� vos consommations.
Merde !
Un instant !
Vous semblez crever de faim, je vous paye � d�ner.
- Vous disiez vous en foutre ! - C'est le cas.
Alors, j'appr�cierai encore plus un bon repas.
La m�tamorphose de Strickland excitait ma curiosit�.
Mais je savais que je n'apprendrais rien de sa vie avec des questions directes.
Il �tait
conflictuel,
et je devais feindre, moi-m�me, l'indiff�rence.
Vous me r�prouvez, n'est-ce pas ?
Ridicule.
Je ne d�sapprouve pas les boas constrictors,
mieux vaut observer que bl�mer.
L'�crivain me trouve un int�r�t purement documentaire.
Purement.
Je suppose que vous voulez savoir comment j'ai pass� ces derni�res ann�es.
Prenez un cigare.
Merci.
Il se mit � parler de lui...
Quand il eut �puis� son p�cule de d�part,
il essaya de trouver un moyen de quoi vivre.
Il se dit peintre...
on l'employa donc en cons�quence.
Pendant des mois, il ne v�cut que de pain
et d'une bouteille de lait par jour.
Il m'a d�crit avec ironie le temps o� il guidait
les touristes dans le Paris noctambule.
Il traduisait aussi, dans un grenier glacial,
des fiches pharmaceutiques destin�es � l'Angleterre.
Cela ne l'affecta qu'autant
que cela l'emp�chait de peindre.
Et pourtant, alors qu'il avait tant besoin d'argent,
il n'a jamais cherch� � vendre ses toiles.
Pourquoi ne pas envoyer votre travail aux expositions ?
Aucune envie de c�l�brit� ?
Les artistes y sont rarement indiff�rents.
Pourquoi voudrais-je l'opinion de la masse
quand je me fiche de celle d'un seul individu.
�crirais-je sur une �le d�serte
si j'avais la certitude de n'�tre jamais lu ?
J'ai parfois r�v� d'une �le...
en dehors des cartes,
o� je pourrais vivre et travailler
au fond d'une vall�e, parmi d�tranges arbres...
seul.
Seul. Vous le pensez vraiment ?
N'avez-vous pas connu l'amour, � Paris ?
Je n'ai pas de temps � perdre avec ces inepties.
Vous riez ?
- Pourquoi vouloir m'embobiner ? - Que voulez-vous dire ?
Je vais vous le dire.
Pendant des mois, on n'y pense plus. On croit que c'est fini pour de bon.
On se sent de nouveau soi-m�me.
Il semble que l'on marche la t�te dans les �toiles...
Et soudain, vous ne pouvez plus le supporter.
On sent � nouveau la boue sous ses pas,
et l'on a envie de s'y rouler.
Et alors, on se trouve une femme,
et plus elle est vulgaire, mieux c'est.
Pouvez-vous m'expliquer �a ?
Si la Musique est la nourriture de l'Amour. Jouons !
Je suis tellement heureux !
Tellement heureux.
Dirk �tait si p�tri de bons sentiments qu'il ne supportait l'id�e
qu'il ne supportait pas l'id�e que l'on puisse passer No�l seul.
M�me Strickland.
Difficilement, nous le d�nich�mes enfin.
Il semblait �vident qu'il �tait gravement malade.
Nous pourv�mes � ses besoins imm�diats et nous rentr�mes...
Dick avait une id�e en t�te dont il ne me dit rien
mais pour laquelle il avait besoin de mon soutien moral.
Ma ch�rie, Strickland est tr�s malade,
presque mourant.
Il est seul dans un grenier immonde, sans personne pour s'occuper de lui.
Permets-moi de l'installer ici.
Non.
Ne refuse pas, ch�rie, je ne pourrais pas l'abandonner ainsi.
J'en perdrais le sommeil.
Tu peux aller aupr�s de lui.
- Mais il mourra ! - Qu'il meure.
Tu ne le penses pas.
Je te conjure d'accepter.
Nous pouvons le sauver... Il ne te g�nera pas.
Je m'occuperai de tout. Nous lui ferons un lit dans l'atelier.
On ne peut le laisser mourir comme un chien.
Toi, malade, aurait-il lev� un doigt pour toi ?
Quelle importance ? Je t'aurais eue, toi.
Et puis c'est diff�rent, mon cas est sans importance.
Tu veux te faire marcher dessus ? Un peu de fiert� !
Ch�rie, c'est un g�nie.
Mais ce n'est pas la seule raison.
C'est parce que c'est un �tre humain.
Et qu'il est malade et pauvre.
Il ne vivra jamais dans ma maison. Jamais !
Geoffrey ! Dites-lui que c'est une question de vie ou de mort !
On ne peut le laisser dans ce trou !
On le soignerait mieux ici, mais ce sera lourd.
Il a besoin de soins nuit et jour.
Un peu de d�rangement ne va pas t'effrayer ?
S'il vient ici, je pars !
Je ne te reconnais pas... Toi, si bonne...
Pour l'amour de Dieu, laisse-moi tranquille !
Tu vas me rendre folle !
Ma ch�rie, je t'en prie...
Je ne supporte pas de te voir pleurer.
Je te supplie de ne pas l'amener !
Mais, pourquoi ?
Je ne sais pas pourquoi.
Quelque chose en lui m'effraie !
Il me terrifie !
Il nous fera beaucoup de mal. Je le sais, je le sens !
Si tu l'am�nes ici,
il nous arrivera un drame terrible.
Parce que nous ferons une bonne action ?
Tu es ma femme, l'�tre qui m'est le plus cher au monde...
Tu sais que personne ne viendra ici sans ton total consentement.
Mais n'as-tu pas toi-m�me connu un telle am�re d�tresse ?
La valeur d'une main tendue ?
Tu sais combien �a repr�sente.
N'aimerais-tu pas rendre la pareille � un autre,
puisque tu en as l'occasion ?
Fais venir Strickland, Dick.
Je ferai de mon mieux pour lui.
Strickland resta malade durant 6 semaines.
Une fois, sa vie ne sembla tenir qu'� quelques heures.
Je suis certain que la d�votion de Dirk le sauva.
Dirk cessa enti�rement de travailler pour s'occuper de Strickland.
Il d�pensait beaucoup pour des g�teries afin d'�veiller son ap�tit,
et endura ses vexations sans sourciller.
Dirk fut sublime.
Mais c'est Blanche qui me surprit.
Elle fut non seulement efficace, mais d�vou�e.
Elle et Strickland ne se disaient rien,
il la regardait avec une curieuse ironie.
Quand finalement, Strickland put se lever,
il ne s'empressa gu�re de rentrer chez lui.
Quand j'offris de l'emmener, Dirk me pria d'y renoncer.
Je ne comprenais pas l'attitude de Dirk.
La raison, plus atterrante que ce que j'aurais pu pr�voir,
m'en fut donn�e lorsque Dirk vint me trouver chez moi, un soir,
dans un �tat d'extr�me agitation.
Je le savais depuis 15 jours...
Je pense que je l'ai su bien avant elle...
C'�tait si incroyable. Je ne pouvais y croire.
Cet apr�s-midi, la coupe �tait pleine, je suis all� voir Strickland
et je lui ai dit qu'il semblait en mesure de rentrer chez lui
et que je voulais l'atelier pour moi.
- Qu'a-t-il r�pondu ? - Il a ri.
Mais vous connaissez son rire...
Pas de celui qui est amus�, mais celui qui vous laisse imb�cile...
Il a accept� sur-le-champ,
il a commenc� � rassembler ses affaires.
J'avais peur qu'il se passe quelque chose.
Je m'en voulais d'avoir parl�...
Je pars avec Strickland, Dirk.
Je ne peux plus vivre avec toi.
Ne me regarde pas ainsi, idiot ! Je ne lui ai pas demand� de venir !
Je n'y peux rien, Dirk.
Je dois aller o� il va.
Je t'ai v�n�r�e comme aucune femme ne l'avait jamais �t�...
Si je t'ai d�plu, il fallait me le dire,
et j'aurais chang�.
J'aurais fait tout ce que je pouvais pour toi.
Ne me quitte pas, ma ch�rie.
Je ne peux vivre sans toi.
Si j'ai fait une chose qui t'a offens�e, pardonne-moi,
redonne-moi une chance.
Tu ne sais pas dans quoi vit Strickland ! Attends !
Je ne te demande pas de changer d'avis,
mais je veux que tu m'�coutes, un instant.
Tu ne peux vivre d'air.
Strickland n'a pas un sou.
Puis-je partir ?
Non.
Moi, je pars.
Je ne pourrais supporter de te savoir dans ce grenier.
C'est ta maison autant que la mienne.
Je voudrais te donner la moiti�
de ce que j'ai.
Pourras-tu prendre mes affaires et les laisser au concierge ?
Je viendrai les prendre demain.
Je suis reconnaissant pour le bonheur
que tu m'as donn� par le pass�.
Je cessai de voir Strickland quelque temps.
Mais un jour, je les rencontrai, Blanche et lui, pr�s de son caf� favori.
Par curiosit�, j'acceptai son invitation pour une partie d'�checs.
Leur attitude �tait si "normale"
que j'ai eu l'impression qu'ils semblaient vraiment
s'�tre mis en m�nage.
Dirk, manifestement, les �piait.
Je craignais qu'il me juge�t d�loyal, mais elle seule l'int�ressait.
Son manque de fermet� m'exasp�ra.
Et je ne pus contenir mon impatience le concernant.
Dirk, tu ne peux continuer ainsi ! Reprends-toi !
Je suis terrifi� pour elle ! Je sens qu'il va arriver quelque chose !
Elle va au drame et je ne peux rien y faire.
Rien ne te prouve qu'elle soit malheureuse.
J'ai un terrible pressentiment.
- Lui �crirais-tu pour moi ? - Pourquoi ne lui �cris-tu pas toi-m�me ?
Elle ne lit pas mes lettres.
Tu ne vois pas combien c'est important ?
Dis-moi ce que tu veux que je dise.
"Ma ch�re Blanche...
"Dirk souhaite que je vous dise
"qu'� chaque instant, quand vous le voudrez,
"il serait heureux, � la moindre occasion,
"de vous rendre service.
"Son... amour...
"pour vous...
"est intact..."
Quoique je fusse ausssi s�r que Dirk
que la relation entre Blanche et Strickland finirait en d�sastre,
je ne m'attendais pas � une telle trag�die.
Dirk fut r�veill�, une nuit,
pour apprendre que Strickland avait quitt� Blanche.
Et qu'elle avait pris du poison.
Il y courut, mais elle le rejeta.
Il voulut rester, mais elle devint presque incontr�lable !
Trois jours apr�s,
Blanche mourut.
L'enterrement pass�, Dirk retourna � son atelier, seul.
Si la Musique est la nourriture de l'Amour. Jouons !
Il ne voulait croire � sa mort,
voulant n'y voir qu'un r�ve,
un r�ve effrayant...
C'est l� qu'il d�couvrit une toile de Strickland, abandonn�e...
Sa curiosit� eut le dessus.
C'�tait un portrait de Blanche.
Un nu. De cette femme qu'il avait tant aim�e.
Peint par l'homme qui avait d�truit sa vie.
Il voulut le tailler en pi�ces...
Mais il fit alors une chose extraordinaire...
Vous aviez laiss� cette toile � l'atelier.
J'ai pens� devoir vous la rapporter.
Merci !
J'ai... J'ai failli la d�truire.
Je n'en �tais pas compl�tement satisfait moi-m�me.
C'est un merveilleux tableau.
Je n'ai pas pu.
Vous �tes un tr�s grand peintre.
Dans quelques jours, je pars en Hollande.
C'est l� que vivent mes parents.
Des gens simples.
Mon p�re est charpentier.
Je voulais vous demander si vous viendriez avec moi en Hollande.
Il y aura une chambre pour vous, chez ma m�re.
Je pense que la compagnie de gens simples et pauvres
pourrait faire du bien � votre �me.
Je pense que vous pourriez apprendre beaucoup d'eux,
qui vous seraient utiles.
J'ai d'autres chats � fouetter.
Au revoir, Strickland.
Vous pouvez garder cette toile, si vous voulez.
Pourqoi voulez vous que je l'aie ?
J'en ai fini. Elle ne signifie plus rien pour moi.
Voyez-vous ce mur ?
Si seulement je le regardais !
Vous comprendriez que je veux plus vous voir !
Je confesse que je le suspectais...
Que votre �me ignoble s'en fasse une raison,
je ne veux pas vous conna�tre !
Craignez-vous que je vous corrompe ?
�coutez,
vous avez toujours dit vouloir voir mes toiles.
Venez avec moi, maintenant, et je vous les montrerai.
Je ne savais pas pourquoi Strickland m'offrait soudain de voir ses toiles,
mais je ne pouvais r�sister � l'occasion.
Mon aversion pour lui
n'avait d'�gale que ma froide curiosit�.
Les toiles que je vis alors, cet apr�s-midi-l�,
sont toutes, d�sormais, dans des mus�es ou dans des collections priv�es.
J'aimerais pouvoir dire que je reconnus leur beaut� et leur orignalit�...
Mais je devais reconna�tre que ces toiles avaient une force
et qu'elles m'avaient �mu d'une fa�on que je ne pouvais analyser.
Je sens un effort prodigieux dans votre travail.
Un effort tourment� voulant se lib�rer.
Je ne sais pas si je dois vous plaindre.
- Vous faites un affreux sentimental. - Peut-�tre.
Je ne m'y connais pas assez en peinture.
Je confesse que j'�tais plus int�ress� � �lucider votre personnage.
Vos romans doivent �tre d'un mauvais ! Je devrais en lire, un jour.
Je pensais pouvoir comprendre votre sale comportement
envers Dirk et Blanche.
Odieux ?
- N'avez-vous pas le moindre remords ? - Pourquoi en aurais-je ?
Il vous a sauv� la vie.
Ce petit homme absurde adore aider son prochain.
Oublions la gratitude... Apr�s tout, vous avez pris sa femme.
Avant votre arriv�e, ils �taient heureux. Pourquoi ne pas les avoir laiss�s ?
- Pourquoi penser qu'il �taient heureux ? - C'�tait �vident.
Comment lui aurait-elle pardonn� ?
De quoi parlez-vous ?
Vous ne savez pas pourquoi elle l'a �pous� ?
Elle �tait pr�ceptrice d'un prince
avec lequel elle eut une liaison.
Elle fut jet�e dehors... Elle tenta de se suicider.
Dirk la recueillit, et l'�pousa.
�a ne lui ressemble pas.
Une femme excuse qu'on lui fasse du mal,
mais pas qu'on se sacrifie pour elle.
C'est la chose la plus cynique que j'aie entendue.
�a n'en est pas moins vrai.
Pourquoi avez-vous jet� votre d�volu sur eux ?
Ma simple vue la rendait malade, �a m'a amus�.
Je vois.
Et puis, elle m'a attir�.
Pourquoi l'avoir emmen�e ?
Pas de mon fait. Sa d�cision m'a autant surpris que Stroeve.
Je l'avais pr�venue qu'ensuite je la ficherai dehors,
et que je voulais juste m'essayer aux portraits f�minins.
- Pourquoi l'avez-vous quitt�e ? - La toile finie,
elle ne m'int�ressait plus.
Elle vous a aim� de tout son c�ur.
Je ne veux pas de l'amour, l'amour est une maladie.
Une faiblesse.
Je hais mes d�sirs, il interf�rent avec mon travail.
Les femmes ne savent qu'aimer, elles y accordent une importance ridicule,
veulent nous convaincre que c'est tout ! Alors que c'est insignifiant !
Les femmes doivent cesser
d'exiger d'�tre nos compagnes !
Vous souhaiteriez sans doute qu'on les traite encore comme du b�tail ?
Il se trouve que je suis un homme tout � fait normal.
Le tout petit esprit des femmes ne se pr�occupe que de leur confort.
Elles ressentent car elles ne peuvent penser !
Elles tentent d'entraver l'homme, car elles ne peuvent poss�der son �me !
Rappelez-vous de ma femme, Blanche a rus� avec moi
comme ma femme l'avait fait. Elle n'a pas r�ussi.
Elle se fichait de moi, elle me voulait � elle !
Elle aurait tout fait pour moi. Sauf me laisser en paix !
Qu'escomptiez-vous en la quittant ?
Qu'elle retrouverait Dirk.
Vous �tes aussi peu sensible � ces sujets
que l'aveugle l'est aux couleurs !
Pouvez-vous dire, honn�tement,
que la mort de Blanche vous importe ?
Quel courage dans vos convictions !
La vie est sans valeur. Blanche s'est suicid�e
pas parce que l'ai quitt�e, mais parce qu'elle �tait d�s�quilibr�e.
Mais assez parl� d'elle. Elle �tait sans int�r�t.
Pensez-vous possible de faire aussi peu de cas des autres ?
Quand vous serez malade, fatigu� et vieux,
Vous ramperez vers les hommes pour du secours...
Pour l'instant,
je cherche une chose tr�s importante,
et j'ai d�cid� de quitter Paris pour la chercher...
O� partez-vous ?
Je vais � la recherche de cette �le dont nous parlions...
Une �le tropicale.
L� o� le soleil est chaud et les couleurs satur�es...
Peut-�tre, l�-bas, trouverais-je ce que je cherche.
Ce fut sur les plus belles �les de Tahiti que Strickland aboutit finalement.
Ma propre route n'y serait-elle pas pass�e,
je n'y aurais jamais d�couvert les faits �tranges
qui me d�cid�rent � �crire ce livre...
J'�tais � Tahiti depuis peu,
quand je rencontrai le Capitaine Nichols.
Le Capitaine
�tait amateur de potins... et de whisky.
Mais il avait une �pouse qui r�prouvait les uns et l'autre.
Lui ayant �chapp� un instant,
il appris que je m'int�ressais � Charles Strickland
et que je venais lui en parler.
- Caf� ? - J'ai d�j� bu mon caf� !
Mais je n'aurais rien contre un whisky.
Si vous ne pensez pas qu'il est un peu t�t.
� voir entre vous et votre foie.
Je ne bois pratiquement que du th�...
Je connaissais Strickland avant qu'il vienne aux �les.
- O� l'avez-vous rencontr� ? - � Marseille.
- Qu'y faisiez-vous ? - Disons, batteur de gr�ve...
Voil� une profession que j'envie.
Vous savez, j'estime mon Roi, tout �a...
L'Angleterre est la plus belle �le, et je la connais bien.
Mais les autorit�s y sont trop tatillonnes. Voyez ?
Je vois bien.
Voil� pourquoi j'ai demand� � Strickland de venir ici.
Tahiti est fran�aise. Les Fran�ais ne sont pas si tatillons.
Me permettez-vous une question personnelle ?
- Bien s�r. - �tes-vous mari� ?
- Non, je ne le suis pas. - Voil� qui est sage.
� Marseille, je ne l'�tais tais pas encore...
Il y a 8 ans, j'ai plong�...
je me demande encore pourquoi.
Ma femme me bl�me en tout,
mais elle reste avec moi, comment expliquez-vous �a ?
- Vous �tes parti, vous ? - � vrai dire, oui.
Mais la cause n'�chappe pas � l'effet, si vous voyez ce que je veux dire.
- Pourquoi l'avez-vous �pous�e ? - Je me le demande souvent.
Son p�re �tait policier.
�a explique peut-�tre tout.
- Je ne vois pas... - Du coup, elle me fait peur !
�a doit �tre dans le sang.
J'ai affront� des ouragans, des typhons, des b�tes sauvages...
mais si je pense � elle, je tremble !
Eh bien,
celle qui ferait trembler Charles Strickland n'est pas encore n�e.
Papa ! Maman t'appelle !
Vous voyez le topo.
D�sol�.
C'est ma fille, portrait crach� de sa m�re.
Dis � ta m�re, ma ch�rie, que j'arrive tout de suite.
Quel bonheur d'�tre c�libataire... Maintenant, j'en suis s�r.
Pourriez-vous me pr�tez 50 francs jusqu'� demain ?
J'ai d� oublier mon portefeuille.
Oui, merci.
Je vais vous quitter, je vous ai assez d�rang�.
Oh, mais...
Je vous fais une reconnaissance...
- Faites... - Merci beaucoup.
Oui, bien s�r...
Si j'avais d� me marier,
J'aurais d� demander � Tiare, comme Strickland.
Vous voulez dire que Strickland s'est mari� sur l'�le ?
Elle s'impatiente.
Tiare Johnson vous en parlera.
Tiare Johnson dirigeait "L'H�tel de la Fleur",
Elle aimait 3 choses plus que tout :
plaisanter,
le bon vin,
et les beaux gar�ons.
L'hospitalit� �tait une passion chez elle,
et il n'�tait pas besoin d'avoir faim pour profiter de son hospitalit�...
Trop �g�e, d�form�e, pour la romance,
elle se captivait pour les amours des jeunes
� qui elle faisait profiter de sa longue exp�rience.
J'avais juste 15 ans quand mon p�re d�couvrit que j'avais un amoureux.
Le 3�me lieutenant de l'Oiseau Tropical. Il �tait si beau !
- Qu'a fait votre p�re ? - Il m'a corrig�e,
et me for�a � �pouser le Capitaine Johnson !
- �tiez-vous malheureuse ? - Je m'en fichais !
Il �tait beau aussi !
Il me battait r�guli�rement,
j'�tais sans cesse couverte de bleus. C'�tait un homme !
J'ai pleur� quand il est mort.
Vous �tes-vous remari�e ?
Beaucoup plus tard !
Environ deux mois !
J'ai eu 6 maris, mais c'est termin�,
Maintenant, je marie les autres !
Comment avez-vous fait avec Strickland ?
Tr�s bien, avec Strickland, je dois dire.
Qui �tait-elle ?
Elle s'appelait Ata.
C'�tait une sorte de parente... du c�t� de ma m�re.
Ses parents �taient morts, je l'avais prise avec moi.
Elle aidait ici... je lui avais appris le fran�ais et l'anglais.
Strickland venait souvent ici,
pour manger ou jouer aux �checs avec les gar�ons.
Et un jour, j'ai r�alis� qu'elle �tait amoureuse.
Ata, sors � manger au l�preux.
Dieu du ciel...
Qu'avez-vous dit ?
Il serait plus agr�able
de peindre Ata que cet horrible l�preux...
Quoique �a ne ferait pas l'unanimit� � Paris !
Paris ne vous manque pas ? L'ennui, la solitude ?
Je resterai ici jusqu'� ma mort.
En ce cas, il y a une chose que je veux vous dire.
Vous �tes pauvre, incapable
de travailler. Vous avez besoin d'une femme.
Un homme de votre �ge doit s'�tablir.
Que diriez-vous d'�pouser Ata ?
Il est temps pour elle aussi.
Elle a une maison,
et avec le coprah. Vous seriez tir� d'affaire...
Avec la maison,
Vous pourriez peindre confortablement.
Qu'en dites-vous ?
Qu'en dit-elle ?
Je crois qu'elle acceptera si vous acceptez. Ada, viens ici.
Mets-toi l�, qu'il te voie.
Elle est tr�s mignonne et elle sait cuisinee.
Je lui ai appris.
Eh bien, Ata ? Tu me vois �tre ton mari ?
Vous voyez ? Elle a le b�guin pour vous.
Tourne-toi qu'il te voie !
Je te battrai, tu sais ?
Comment saurais-je que vous m'aimez, sinon ?
Voyez comme elle sens�e !
C'est une bonne fille.
Rien ne presse.
Prenez votre temps pour r�fl�chir.
Une semaine.
Restez � l'h�tel comme mon invit�, et faites connaissance.
Alors, si vous d�cidez de la marier, la noce sera de toute beaut� !
� l'�glise, tous vinrent bien habill�s...
Je pr�tai � Strickland le frac de mon 4�me mari...
Je suppose qu'il devait prendre tout cela pour une blague.
Mais moi, je pleurais.
Je ne savais pas pourquoi.
Peut-�tre que le frac m'�veillait des souvenir...
L'�glise vibrait de gu�pes,
bourdonnant et se posant sur tous.
Mais j'avais pens� � prot�ger
les deux fianc�s.
Les insulaires ne r�vaient que d'�ter leurs habits,
et venir festoyer pr�s de la maison d'Ata.
J'avais demand� qu'ils jouent leurs musiques les plus gaies,
et des danses, des danses !
Quand je cherchai Ata,
elle �tait partie.
J'ai cherch� Strickland, mais il avait disparu aussi.
Et je me souvins de mes 15 ans...
et je pleurai de bonheur.
J'�tais tr�s heureuse.
Leur maison �tait joliment situ�e
Une petite cascade
�tait proche,
non loin de la mer.
Ata y avait de nombreux parents, comme beaucoup de natifs.
Et arrang�rent tout autour.
Ils r�colt�rent les cocos.
Ils eurent un b�b�,
un gentil petit brigand.
Strickland
peignait tout ce qui passait sous ses yeux.
Mais il peignait surtout Ata.
Une fois, j'ai demand� � Strickland s'il �tait heureux,
"Tr�s heureux", m'a-t-il dit.
J'ai pens� que c'�tait diff�rent pour Ata.
� mon avis,
il �tait amoureux d'elle mais sans le savoir.
Dr Coutras !
Tiare, ma ch�rie !
Nous parlions de Strickland...
Le Dr Coultras l'a bien connu.
Quelque chose m'�tonne,
� Paris, Strickland est l'un des hommes les plus d�test�s,
chacun le hait, moi y compris,
et ici, chacun semble l'avoir accept�.
Il �tait heureux ici. Voil� votre r�ponse.
Strickland en valait bien d'autres !
Il ne m'a jamais inspir� que de la piti�.
- Pourquoi dis-tu �a ? - Il semblait avoir une obsession.
Quelque chose qu'il devait dire,
mais la difficult� � le faire le torturait.
C'est curieux, j'ai eu la m�me impression il y a des ann�es.
Mais Srickland a eu de la chance, il a sorti cette chose,
Il en a couvert les murs de la maison d'Ata,
c'en �tait recouvert, chaque centim�tre carr�.
J'aimerais voir �a.
Ne vois-tu pas qu'il est rong� par la curiosit� ?
Allez sur la v�randa, on vous portera � boire.
Elle dit que j'ai bien connu Strickland, mais ce n'est pas vrai.
Il vivait ici bien avant notre rencontre,
et quand je fis enfin sa connaissance,
ce fut dans d'atroces circonstances.
Je passai, un jour, par Taravao,
quand une jeune fille me supplia de venir soigner un homme blanc,
qui �tait malade.
� cet instant, j'avais chaud, j'�tais fatigu�, et de m�chante humeur...
Avant tout, donnez-moi � boire, ou je vais mourir de soif.
Ne vous ai-je pas d�j� vue ?
Oui... je suis Ata. La cousine de Tiare Johnson.
Je me rappelle. Vous avez �pous� un peintre anglais.
O� est-il ?
� la maison, il peint.
Je ne lui ai pas annonc� votre venue.
De quoi se plaint-il ? S'il peut peindre,
il pouvait venir � Taravao et m'�pargner cette marche !
Mon temps est aussi pr�cieux que le sien.
Qui �tes-vous ?
Je suis...
Je suis le Dr Coutras.
Ata m'a fait venir pour vous voir.
Quelle idiotie !
J'ai eu quelque douleurs, derni�rement,
un peu de fi�vre, mais ce n'est rien.
Regardez-vous dans une glace.
Eh bien ?
Ne voyez-vous rien d'�trange sur votre visage ?
Ne voyez-vous pas l'�paississement de vos traits ?
Et de votre regard ?
Comment dire...
On appelle cela la "t�te de lion"...
Mon pauvre ami, je dois vous dire que vous �tes atteint d'un terrible mal.
A�e...
En vous regardant dans le miroir,
vous y retrouverez les traits typiques...
du l�preux.
Vous plaisantez.
Mon Dieu, je le voudrais.
�tes-vous en train de me dire que j'ai la l�pre ?
H�las, cela ne laisse aucun doute.
Le savent-ils ?
Ils en connaissent bien les sympt�mes.
Ils craignaient de vous le dire.
Combien de temps pensez-vous qu'il me reste ?
Qui sait ?
Parfois, la maladie fait son office pendant 20 ans,
c'est une gr�ce si l'on peut partir plus vite.
Prenez cette toile.
Un jour, vous serez content de l'avoir.
- Je refuse qu'on me paie. - Prenez-la.
Le porteur de grandes nouvelles se doit d'�tre r�compens�.
S�che tes larmes, Ata.
Ce n'est pas bien grave.
Je te quitterai bient�t.
Ils vont t'emmener loin d'ici ?
J'irai dans la montagne. Toi et le petit irez � Papeete.
Que les autres partent, s'ils le le veulent,
mais je ne te laisserai jamais.
Si tu me laisses,
je me pendrai � l'arbre derri�re la maison.
Je le jure !
Pourquoi resterais-tu avec moi ?
Tiare sera heureux de te reprendre.
J'irai... o� tu iras.
Animaux �tranges que les femmes.
Traitez-les comme des chiens,
battez-les � tour de bras et elles vous aiment encore.
Bien s�r qu'il est absurde de leur pr�ter une �me !
Tu ne vas pas me quitter ?
Je resterai.
Merci !
Merci !
Ata fut bient�t abandonn�e par les siens
et finalement fit partir la vieille femme avec l'enfant.
Les femmes du voisinage �taient en col�re car elle faisait sa lessive
au torrent.
Tant et si bien que les hommes s'en m�l�rent pour qu'elle arr�te.
Les gens sont tous pareils. La peur les rend cruels.
Ils lui dirent que si elle revenait,
ils br�leraient sa maison.
Je suis navr�, Ata.
Ce n'est rien.
Il y a quelque chose que je voulais te dire, Ata.
mais on dirait que j'ai perdu les mots justes...
L'amour ?
L'amour.
Le temps passe imperceptiblement � Tahiti.
Mais ce fut sans doute deux ans apr�s
que j'appris que Strickland �tait mourant.
Les indig�nes �taient singuli�rement �mus...
Je ne pouvais les voir,
mais je pouvais entendre les tambours et les lamentations de l'�le.
Le jardin �tait � l'abandon...
Tout n'�tait que d�solation.
Les noix de coco pourrissaient par terre,
la broussaille gagnait...
Il semblait que la for�t allait bient�t, de nouveau,
reprendre ses droits sur cette bande de terre...
Ata ?
Il n'y avait personne.
La porte �tait grande ouverte,
et cette odeur douce�tre, qui entoure les l�preux,
�tait presque �touffante.
J'entrai � l'int�rieur...
J'eus soudain l'impression d'avoir p�n�tr� un monde magique...
Seulement apr�s, je distinguais des peintures partout aux murs,
du sol au plafond.
C'�tait indiciblement beau
et myst�rieux.
C'�tait comme si j'assistais � la naissance du monde.
C'�tait une sorte de jardin d'�den,
un hymne � la beaut� de la forme humaine,
le chant de gloire de la Nature...
Du sublime, de l'indiff�rence,
du ravissement, de la cruaut�.
J'�tais abasourdi...
J'avais devant moi l'expression du pur g�nie.
Rien ne m'avait pr�par� � l'immense surprise
de voir ces �uvres grandioses
dans une hutte indig�ne
loin de la civilisation,
dans ce pli de montagnes au-dessus de Taravao...
Ata...
Mais il �tait aveugle !
Depuis presque un an.
Il restait assis l� avec ses peintures...
Il ne s'est jamais plaint.
Il disait avoir d� devenir aveugle...
pour y voir enfin clair.
Il se mettait en col�re quand je pleurais.
Mais je n'y pouvais rien !
Savez-vous ce que vous avez fait !
Il m'a fait promettre.
Il vous a fait promettre...
de br�ler ses peintures ?
Strickland avait cr�� un chef-d'�uvre,
et puis...
dans un acc�s d'orgueil et de m�pris,
il l'avait d�truit.
Mais dans ses derni�res formidables toiles,
il avait atteint son but,
accompli son destin.
Sa vie �tait compl�te.
Tel �tait Strickland.
Il foula aux pieds
ses devoirs de mari et de p�re,
les droits et la sensibilit�
de ceux qui le tinrent en amiti�.
Ni l'habilet� de ses pinceaux,
ni la beaut� de ses toiles
ne purent cacher
la laideur de sa vie.
Laideur qui l'a finalement d�truit.
Sous-titres : Paul J. Memmi VHS RIP / Adapt : Matduha
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