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Je ne sais pourquoi j'allais danser
À Saint-Jean, au musette,
Mais il m'a suffit d'un seul baiser Pour que mon cœur soit prisonnier
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
Car l'on croit toujours aux doux mots d'amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l'aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean
Je restais grisée,
sans volonté, sous ses baisers
Sans plus réfléchir, je lui donnais Le meilleur de mon être
Beau parleur chaque fois qu'il mentait
Je le savais mais je l'aimais
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
Car l'on croit toujours aux doux mots d'amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l'aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean
Je restais grisée,
sans volonté sous ses baisers
Paris, septembre 1942.
Depuis 2 ans, l'armée allemande occupe la moitié nord de la France.
La séparation entre la zone occupée et la zone libre
constitue une sorte de frontière qui traverse horizontalement le pays.
En zone occupée, le couvre-feu vide les rues après 11h du soir,
et pour les Parisiens, il est terriblement important de ne pas rater le dernier métro.
Parce qu'ils ont faim, les Parisiens attendent des heures pour acheter un peu de nourriture.
Parce qu'ils ont froid chez eux, ils se pressent chaque soir dans les salles de spectacle.
Les cinémas et les théâtres font salle comble. Il faut louer ses places longtemps à l'avance.
Au théâtre Montmartre, une pièce est en répétition,
et pourtant le directeur Lucas Steiner, a quitté la France précipitamment.
Il n'avait pas le choix.
Pardonnez-moi, mademoiselle. Je vous ai vue, je voudrais...
- Vous voulez l'heure ? 6h40. - Non merci, j'ai une montre.
- Vous êtes perdu ? - Non, pas du tout. Je suis du quartier.
- Alors au revoir, monsieur. - Attendez.
Je voudrais pas que vous pensiez que je vous aborde... Non, c'est vrai.
Qu'est-ce qui pourrait me faire penser à une chose pareille ?
Parce que j'étais dans le bistro. Je téléphonais.
Je vous ai vue, et je ne sais pas... vos yeux...
votre expression... alors je me suis dit...
- Vous vous êtes dit ? - Aujourd'hui, c'est mon jour de chance.
Je me retrouve là tout seul. Je pensais qu'on pourrait prendre un verre.
Je n'ai pas soif et je n'ai rien à discuter. Laissez-moi passer.
Évidemment, vous vous trompez sur mon compte. Vous pensez que je fais ça tous les jours ?
- Non. - Vous ne le faites que les jours impairs.
- Je commence à m'ennuyer avec vous. - Faites comme vous voulez.
Y a pas de raison que je ne m'explique pas, s'il vous plaît.
Vous savez ce que c'est que d'avoir une attirance ?
Vous n'avez qu'à me croire.
Je n'ai pas abordé une jeune femme inconnue depuis 4 ans.
Je devrais me sentir particulièrement honorée ?
Écoutez, j'en ai assez. C'est un scandale public que vous voulez ?
Réfléchissez.
Je veux quelque chose. Un nom, une adresse.
Vous avez un téléphone ? Je m'appelle Bernard.
Vous voulez mon téléphone ? Vous le voulez absolument ?
Oui, formidable, je note.
Odéon 84-00.
Odéon 84-00.
Odéon 84-00. Enfin, vous vous foutez de moi !
C'est le téléphone de l'horloge parlante.
- Qui c'est, ce gamin-là ? - C'est Jacquot, le fils de la concierge.
La concierge du théâtre.
Qu'est-ce qu'il t'a fait, le soldat ?
Il m'a pas fait de mal. Il m'a touché les cheveux.
Bon, on rentre à la maison. On va se laver la tête.
Jacquot, viens ici immédiatement. Ça suffit maintenant.
Qu'est-ce que c'est ?
Il est fermé, le théâtre ? Parce que j'ai rendez-vous.
Vous êtes allé voir à l'entrée des artistes ? Derrière vous.
Merci, excusez-moi.
Bonjour, je crois que j'ai rendez-vous.
- Vous êtes Bernard Granger ? - Oui.
Bien sûr, on vous attend.
Je vais vous conduire auprès de Mme Steiner. Je passe devant.
C'est un beau théâtre.
C'est autre chose que le Grand Guignol.
Au moins 2 fois plus grand. Je suis déjà venu ici mais dans la salle.
J'ai vu Mme Steiner dans Le Jardin des cerises de Tchekhov.
- On a des nouvelles de Lucas Steiner ? - Le patron ? Il l'a échappé belle.
Un jour, ils sont venus le chercher vers midi.
- Ici, au théâtre ? Des Allemands ? - Non, des Français.
Il y en avait partout. Ils avaient cerné l'immeuble.
Le matin-même, Lucas Steiner avait foutu le camp de Paris.
- On m'a dit qu'il était parti pour l'Amérique. - L'Amérique du Sud.
Ou quelque part par là. J'espère que là-bas, il pourra travailler.
Par ici, c'est l'administration. Bonsoir, Raymond.
Bonjour, M. Merlin.
Bernard Granger. - Je vous avais reconnu.
- Bonsoir. - Enchanté, bonsoir.
Merlin, c'est notre administrateur. Pour les questions d'argent, vous verrez avec lui.
Attendez là. - Merci.
- Mme Steiner va pas tarder. - D'accord, merci.
Marion, je sais aussi bien que toi que le certificat d'aryanité de Rosen est faux.
Mais crois-moi, personne n'ira le regarder à la loupe.
Il n'a même pas sa carte du comité.
S'il dit qu'il a perdu sa carte, il pourra obtenir un duplicata.
Avec les relations qu'on peut avoir...
Il faut garder les relations pour des choses plus importantes.
Maron, avec ces papiers-là, Rosen arrive quand même à travailler.
Il raccorde dans Le Père Goriot à Billancourt. Personne ne lui fait d'histoire.
Tant mieux pour lui s'ils sont aussi coulants à Billancourt.
Mais nous ici, on observe le règlement à la lettre.
Pas de carte du comité, pas d'engagement.
Qu'est-ce que je vais dire à Rosen ?
Tu n'as qu'à dire la vérité. Marion Steiner ne veut pas de Juifs dans son théâtre.
Rosen, si vous voulez bien venir avec moi.
On m'avait pas dit que vous étiez là.
Je vous demande 2 secondes. - Oui.
Je reviens. Je vais chercher Marion.
Alors M. Cottins, vous avez expliqué mon cas à Mme Steiner ?
Que vous a-t-elle dit ?
Désolé, elle ne veut rien entendre. Pas d'acteurs juifs dans son théâtre.
Décidément, on aura tout vu.
J'aurais accepté cette réponse de n'importe qui,
mais s'entendre dire ça dans le propre théâtre de Lucas Steiner,
c'est un comble.
- Venez. - Attendez.
- Je voudrais comprendre. - Quoi ?
J'étais très content d'avoir l'occasion de jouer dans un vrai théâtre.
Mais s'il faut enlever sa culotte pour prouver qu'on est pas juif, non merci.
- Non. - Non, merci.
En plus, ça m'intéresse pas de prendre le rôle de quelqu'un d'autre.
Non, qu'il n'y ait pas de malentendu. Le comédien que j'ai dû refuser
ne venait pas pour le rôle de précepteur. Il devait faire le garde-chasse
à la fin du 3e acte.
- Non, parce que... - Croyez-moi.
- Parce que cette situation-là... - Croyez-moi, Granger.
C'est vous que j'ai voulu dès le début pour être partenaire de Marion.
Vous savez, faut comprendre aussi.
On n'est même pas encore certains de pouvoir jouer.
Le texte de la pièce est encore au comité de censure. On n'a pas de réponse.
Marion, je te présente Bernard Granger. - Bonjour.
- Bonjour, madame. - Je n'ai entendu que des choses formidables sur vous.
J'ai parlé avec des gens qui sont allés au Grand Guignol pour la 1re fois
spécialement pour vous voir.
Jean-Loup se trompe rarement.
Quand ils m'ont demandé au Grand Guignol, j'ai hésité avant d'accepter.
Finalement, j'ai eu beaucoup de plaisir à jouer le squelette dans le placard.
Malheureusement, je ne suis pas allée vous voir jouer parce que je ne peux pas sortir le soir.
Avant, mon mari s'occupait de tout
et je prenais même un certain plaisir à ne rien comprendre aux paperasses,
aux règlements, aux questions d'argent.
Il a fallu que je me mette au courant très vite.
Il faut que nous parlions de votre contrat.
- Comment ? Là, maintenant ? - Oui, ce sera fait.
Dites-moi, vous gagnez combien au Grand Guignol ?
Je te cherchais justement. Ma fille, voici une brochure.
Ce sont de saines lectures. Méditez-les, mon enfant.
- C'est celle-là. - Oui, merci.
Je suis contente, parce que je suis passée hier à la librairie théâtrale
ils l'avaient pas. - Ça n'a jamais été édité.
- Je ne la connais pas du tout. - C'est une pièce norvégienne,
écrite par une Norvégienne, Karen Bergen.
On peut difficilement être plus norvégienne.
C'est Luvas qui a déniché ça. C'est traduit du norvégien.
Tu connais pas le norvégien ?
- Ah non. - Moi non plus.
Je te garantis que les critiques ne se gêneront pas pour chipoter la traduction.
- Bonjour, Nadine ! - Bonjour, Marion.
- Vous connaissez Bernard Granger ? - Pourquoi, il est là ?
- Dans mon bureau, oui. - Ah, non, je le connais pas,
mais on a failli se rencontrer.
Bonjour. On a failli se rencontrer chez un ami commun.
Chez Lucien, vous deviez venir à sa pendaison de crémaillère.
Massoulier ? J'ai pas pu venir.
On se reverra parce que je signe le contrat.
Je déclare par la présente que je ne suis pas juif
et qu'à ma connaissance expresse, aucun de mes parents
ni de mes grands-parents ne sont ou n'étaient juifs.
- Alors, ça a été ? - Affaire conclue.
Tant mieux, comme ça on se verra souvent. Salut !
Salut !
T'as jamais eu tellement envie d'être actrice, finalement ?
- J'avais un métier, il me plaisait. - Oui, je sais bien.
Si Lucas n'avait pas été te sortir de ta maison de couture,
tu serais encore au milieu de tes chiffons, avoue.
Tu ne crois pas si bien dire. Et encore, tu ne sais pas tout :
si j'avais refusé de le suivre, il me l'a avoué lui-même,
il aurait demandé à Mlle Chanel de me renvoyer.
Il l'aurait fait à tous les coups, tel que je le connais.
- Mme Steiner, je coupe au général ? - Oui.
- Ah, tu es là. - Mais je vous attendais, Jean-Loup.
Oui, d'accord.
Oh, merde. Daxiat.
J'y pensais plus. J'ai un dîner avec lui.
- Bon, tu es libre. À plus tard. - Ah bon, bonsoir.
Ne regarde pas. J'ai pas pensé à te dire.
- À me dire quoi ? - Daxiat, j'ai accepté de dîner avec lui.
Il peut nous aider pour le visa de censure.
J'avais même un petit peu promis que tu viendrais.
Tu as eu tort.
Je ne comprends pas comment tu peux passer une soirée avec ce type.
On choisit pas toujours.
Tu sais quand même sous quel prétexte il a fait interdire Britannicus ?
Oui, je sais. Il a dit que c'était un spectacle efféminé.
Seulement, on a besoin de lui pour le visa de censure, non ?
Je te demande de lui dire bonjour,
et même de lui serrer la main.
Je vais lui dire bonjour et lui serrer la main, mais pour le dîner, invente-moi une excuse.
Je suis fatiguée. Je rentre à l'hôtel.
Raymond, vous coupez tout.
C'est bien, Éric. Tu peux aller te coucher à présent.
Éric hésite avant de quitter la pièce. Il se retourne vers sa mère.
Maman, est-ce qu'il va revenir, M. Carl ?
Je ne sais pas, mon petit. Qu'est-ce que tu crois ?
Je crois qu'il va revenir.
Hélèna lâche volontairement le métier à broder qu'elle a dans les mains.
Alerté par le bruit, Carl revient sur ses pas et...
Quelqu'un est là ?
- Il aperçoit Hélèna. - Pourquoi vous cachez-vous ?
Je ne voulais pas vous voir.
Quittez cette maison. Vous n'y faites que du mal.
Eh bien soit, je partirai. Mais d'abord, vous m'écouterez.
Lorsque le Dr. Sanders m'a engagé au printemps dernier, on m'avait dit...
Écoute, je pense qu'il est préférable d'inverser.
Il est préférable de marquer «au printemps dernier»...
Eh bien soit, je partirai. Mais d'abord, vous m'écouterez.
Comment va, ma chérie ? Tu vas bien ?
Au printemps dernier, lorsque le Dr. Sanders m'a engagé...
- Faut que je te présente, viens. - Pardon.
Notre décoratrice Arlette Guillaume, qui va faire les décors et les costumes.
Ma chérie, je te présente Bernard Granger qui va être notre Carl.
- Tu l'as sûrement vu jouer. - Non, je ne crois pas.
Ah si bien sûr, je l'ai déjà vu.
Sûrement au Grand Guignol ?
Non, c'était dans un rôle beaucoup plus ordinaire.
Il jouait l'homme de la rue.
Ce n'est pas le rôle sur lequel il faut me juger.
Je ne possédais pas mon texte.
Pourtant, j'aurais juré que vous récitiez par cœur.
Bon, les enfants, la répétition est terminée.
Je voudrais quand même vous dire une chose.
Je vais faire la mise en scène de La Disparue.
Pas besoin de préciser comme vous tous que j'aurais préféré de beaucoup
que ce soir Lucas qui vous dirige, mais enfin...
Il se trouve qu'avant de partir, il a laissé des notes importantes
sur la façon dont il envisageait le montage de la pièce.
Pas besoin de vous dire que je me servirai au maximum de ses notes.
Comme ça, je serai tout à fait disponible pour vous aider, voilà !
Si vous n'avez plus besoin de moi, je me sauve.
Sauve-toi, ma chérie.
- Bonsoir. - Bonsoir, ma chérie.
Mais le journaliste de Je suis partout, ton ami Daxiat ?
Il ne pourrait pas intervenir pour qu'on puisse garder la scène d'épilepsie ?
C'est déjà lui qu'a obtenu l'autorisation alors c'est pas le moment de faire des vagues.
Bernard, vous voulez bien m'aider à remettre mon bracelet ?
Le fermoir est coincé à cause de la chaînette.
Vous savez lire les lignes de la main ?
Allez-y, qu'est-ce que vous voyez ? - Je vois...
- Je vois qu'il y a 2 femmes en vous. - C'est bien vrai.
Raymond, viens vite ! J'ai peur ! J'entends des bruit dans le théâtre.
Ne t'inquiète pas, Germaine. Je vais voir.
Y a quelqu'un ?
Y a quelqu'un ?
Qu'est-ce que tu fais là ?
- Martine, par où t'es rentrée ? - Par la porte.
Dis donc, j'ai regardé la répétition. C'était drôlement bien.
Je t'avais dit de m'attendre dehors. Martine, tu te fous de moi !
Du calme, s'il te plaît. Regarde ce que je t'ai amené.
T'es toujours intéressé ?
J'avais pas d'argent sur moi. Faut le payer avant ce soir sinon je le ramène.
- Combien ? - 4.200 francs.
- Il fait 7 kg. - Mme Steiner est là-haut, je vais voir.
Attendez, le Grand Guignol fait un peu plus de 100 places à l'orchestre,
une soixantaine au balcon, ça fait 200 fauteuils. Vous faites quoi, des moitiés de salle ?
- Ben, c'est... - Bonsoir, Marion.
- Bonsoir, Bernard. - Bonsoir.
Oui, c'est ça. Un peu plus le dimanche, un peu moins en semaine.
Mais en moyenne, c'est ça, des moitiés de salle.
Avec des places entre 20 et 40 F., ça fait 6.000 F. de recette par soirée.
- Mme Steiner ? - Vous êtes nombreux ?
- Je pourrais vous voir une seconde. - Pardon.
- Vous voulez du jambon ? - Oh oui !
Vous êtes nombreux en scène ?
On est 4. Il y en a 3 qui jouent 2 rôles chacun.
6.000 F. de recette, les frais de plateau, ils doivent juste couvrir.
Effectivement, s'ils continuaient, ils perdraient de l'argent.
- Je suis prête, on y va ? - Oui.
- Bonsoir. - Bonsoir.
- Bonsoir, Mme Steiner. - Bonsoir.
Bonsoir, Mme Steiner.
Bonsoir, Marion.
Entrez.
J'ai votre jambon, Mme Steiner. Ça fait 4.200 F.
- 4.200 F. ? - Oui, il fait 7 kg.
Si vous trouvez ça trop cher, je peux le rendre facilement.
Non, je le garde. Ça me fera tout l'hiver.
4.200, hein ? - Ouais, 4.200.
- Voilà. - Merci. Voilà le violoncelle.
Qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'un violoncelle ?
Et voilà l'animal. Regardez ça.
7 kg !
J'ai pensé à l'étui à violoncelle
parce que je vous voyais pas rentrer à votre hôtel avec un jambon sous le bras.
- J'ai eu tort ? - Non, vous avez bien fait.
C'est une très bonne idée, Raymond. Merci.
Je vous laisse, Mme Steiner. N'oubliez pas de couper le courant.
Vous fermez bien le volet. Le nouveau chef est une peau de vache.
D'accord, bonsoir.
Allô, hôtel du Pont-Neuf, j'écoute.
Allô, hôtel du Pont-Neuf, j'écoute.
- Marion. - Monsieur ?
- Valentin. - Oh, Valentin, excusez-moi.
Je suis tellement distraite.
Ne vous excusez pas. J'ai pris un terrible coup de vieux.
J'ai déposé pour vous au concierge un manuscrit.
Un scénario.
Prenez votre temps pour le lire. Vous me direz.
Je ne veux pas vous déranger. Au revoir, Marion.
Au revoir, Valentin.
Mme Steiner, on vient de nous remettre une enveloppe pour vous.
Oui, je sais.
Pourrais-je vous parler un instant ?
Je continue à recevoir du courrier pour M. Steiner,
probablement de personnes qui ne savent pas qu'il n'est plus à l'hôtel.
Je suis embarrassé. Voulez-vous que je le renvoie à ces gens
en leur disant qu'il n'est plus là, ou bien dois-je vous le remettre.
Je pense que c'est du courrier administratif pour le théâtre.
Oui, c'est ça. Je vais le prendre.
Bien. S'il y en a d'autres, je vous le remets de la même façon ?
- Oui. - Parfait.
Merci.
Je vous en prie. Au revoir, madame.
- Bonsoir, Yvonne. - Bonsoir, madame.
- Vous dînez dans votre chambre ? - Non merci, j'ai déjà dîné au théâtre.
- Bien, bonsoir madame. - Bonsoir.
Il vous a téléphoné, le journaliste des Reflets de Paris ?
Non, pourquoi ?
J'arrive à midi pour faire votre chambre
et il était là dans le couloir avec un appareil photo.
Je lui dis que vous n'étiez pas là et il me dit :
«Ça ne fait rien, je vais juste photographier la chambre de Mme Steiner».
Je sais plus ce qu'il a dit encore, que c'était pour un reportage.
Les vedettes chez elles dans leur intimité.
Je l'ai pas laissé entrer.
Je lui a dis de vous téléphoner au théâtre. Il l'a pas fait ?
- Non. - Vous pensez que j'ai eu tort ?
Non, Yvonne. Vous avez raison.
J'ai horreur de ces journalistes qui fouinent partout.
- Bonsoir, madame. - Bonsoir.
Qu'est-ce que t'arroses là, Jacquot ? Des fleurs ?
- C'est pas des fleurs. - Des légumes ?
C'est pas des légumes. C'est pour mettre dans la pipe.
Avec des allumettes, ça fait de la fumée.
Tu sais que tu pourrais bien te retrouver en prison aussi !
Qu'est-ce qu'elle fout, c'est pas vrai !
Incroyable !
Jean-Loup, qu'est-ce qui se passe ? On répète ou pas ?
On attend que Nadine arrive. Elle va m'entendre, celle-là !
C'est à cette heure-ci que t'arrives ?
C'est pour te balader avec des boches que tu te fais engueuler par Jean-Loup ?
Ça va pas ? Je finissais une synchro.
- Ils ont proposé de me raccompagner. - T'es pas dégoûtée.
On t'aurait proposé un rôle dans le Juif Süss, t'aurais accepté.
Parfaitement, seulement y avait pas de rôle pour une Française.
Excusez-moi, Marion. Je suis vraiment désolée.
Ne te presse pas, ça fait 1h qu'on t'attend pour répéter.
On n'est pas à ta disposition, ma chérie. Qu'est-ce que t'as comme excuse aujourd'hui ?
- C'est ton réveil qu'a pas sonné ? - Non, je faisais une synchro.
T'as pas à accepter tous les boulots qu'on te propose. Tu fais du théâtre.
Les synchro, tu les laisses aux copines qu'ont besoin de travailler.
- Elle aussi. - Oui, mais elle m'emmerde.
Je laisse rien à personne. J'accepte tout ce qu'on me propose.
Je fais des émissions de radio le matin. À l'heure du déjeuner, des doublages.
Et le soir, je frime à la Comédie-Française.
Tous les jeudis, je joue Molière devant les enfants des écoles.
Si on me propose un rôle au cinéma avec 2 lignes de texte, je dis oui.
Je veux réussir, et pour ça y a qu'un seul moyen. Il faut tout accepter.
Se faire voir de plein de gens et rencontrer chaque jour des gens nouveaux.
Si vous voulez me renvoyer, faites-le
parce que Guitry fait passer des auditions à La Madeleine et j'y suis dans 1h.
T'as pensé à ce que je t'ai demandé ?
Oui, mais j'en ai trouvé que 2.
Raoul Coquet et Fernand Coustal. Tu te souviens d'eux ?
Coquet, c'est une bonne idée. On va l'appeler tout de suite.
Coustal, je suis pas aussi sûr que toi.
Je le note avec un point d'interrogation.
C'est elle ?
Ouais, c'est elle.
- Elle est encore drôlement belle. - Pourquoi «encore» ?
La Maison des péchés, c'était l'année de ma communion solennelle.
T'as vu le film ? Comment t'as fait ?
Je l'ai pas vu, mais j'ai piqué les photos au Roxy,
en particulier, la fameuse photo.
C'est vrai qu'elle est belle.
Mais elle n'est pas nette, cette femme.
Viens, on va téléphoner.
J'ai une mauvaise nouvelle pour toi, Lucas.
- La propagandastaffel a interdit la pièce ? - Non.
Tu ne peux pas partir dans 8 jours.
La filière qu'on m'avait donné n'est pas bonne.
- Tu m'avais dit que c'était sûr. - Ce n'est jamais sûr.
Le type qui faisait passer les gens à côté de Nevers
s'est fait arrêter.
J'ai peut-être une autre solution, mais j'hésite.
- Pourquoi ? Il peut se faire arrêter aussi ? - Non, c'est pire que ça.
Il y a des soi-disant passeurs qui prennent l'argent
et qui après arrête leur camion juste devant la Kommandantur.
- Tu vois ça d'ici ? - Comme ça, ils touchent des 2 côtés.
Et puis tu n'es pas un client ordinaire.
Beaucoup de gens connaissent ta tête et puis il y a ton accent.
Non, il faut que tu te prépares à passer plusieurs semaines ici.
Ça ira ? Tu pourras tenir ?
Bien sûr. Il le faut.
Mais je déteste me sentir inutile,
paralysé, coincé.
Tu as parlé à Jean-Loup ? Il va nous aider ?
Écoute, j'ai réfléchis. Je préfère ne rien dire à Jean-Loup.
Il connaît trop de gens. Il va partout. Il parle. Il blague.
Ce serait trop grave.
Tu sais combien de lettres de dénonciation de juifs arrivent par jour à la police ?
Dis un chiffre. - Je sais pas, 300 ?
1.500 lettres par jour. «Mon patron est juif»,
«mon voisin est juif», «mon beau-frère est juif».
Non, tout le monde te croit parti.
Il faut continuer comme ça. Que je reste seule à m'occuper de toi.
Tu crois que je te fais passer devant moi par politesse ?
Eh bien, pas du tout. C'est pour regarder tes jambes.
[En allemand] C'est plus éclairé.
Attends, je veux respirer l'odeur de la scène.
De la cave, je sais tout ce qui se passe dans le théâtre.
Le matin quand la lumière baisse, je me dis que la répétition commence.
Ensuite, quand la clarté est plus forte, je sais que vous êtes partis déjeuner.
Le soir, quand je suis dans le noir,
je me dis «dans 5 minutes, Marion sera là».
Il y avait la même situation dans la pièce que j'ai vu à Londres il y a 3 ans.
Le soir, le mari faisait semblant de quitter la maison
mais aussitôt la lumière du gaz faiblissait,
on comprenait que le mari était revenu et qu'il était dans le grenier
en train de fouiller je ne sais quoi.
Tu te souviens ?
J'avais failli acheter les droits.
Il était très content au Grand Guignol.
Mais il est aussi très content d'être avec nous.
Il est un peu dans le genre Gabin dans La Bête humaine.
Très physique. En même temps, il a une grande douceur.
Tu sais que c'est à cause de toi qu'il a voulu faire du théâtre ?
Non. Ça, je le fais moi-même.
Raconte-moi plutôt comment marche le boulot.
Jean-Loup se débrouille très bien.
Aujourd'hui, ça m'a fait plaisir parce qu'il a été capable de se mettre vraiment en colère.
Bonsoir, monsieur.
Je vous le passe tout de suite.
Jean-Loup, c'est pour vous. C'est Daxiat.
- Qu'est-ce qu'il veut à cette heure-ci ? - Je ne sais pas.
Allô, Daxiat.
Qu'est-ce qui se passe ?
On ne parlait que de ça hier dans le dernier métro.
Les répétitions de La Reine morte à la Comédie-Française vont peut-être s'arrêter.
Pourquoi ? Montherlant est juif ?
T'es pas tombé loin.
Daxiat se propose de révéler bientôt toute la vérité
sur les Juifs qui s'incrustent encore à la Comédie-Française.
Et d'après Daxiat, Jean Yonnel serait un Juif roumain.
Je ne sais pas si Yonnel est juif, demi-juif ou quart-de-juif,
ce que je sais, c'est qu'il a tort de rester. Ce qu'il faut, c'est fuir.
Fuir au bout du monde. Loin des fous.
Ce sont des fous, tu comprends ?
Pas seulement en Allemagne, mais ici. Daxiat et les autres.
Des fous.
Tiens, tu voulais savoir à quoi ressemble Bernard Granger. Regarde.
Il est parfait.
Et puis, avec lui au moins, pas de souci à se faire.
Il a une bonne tête de goy.
Qu'est-ce que t'as contre les goy ?
Rien contre.
Surtout avec des petites jupes et des cheveux longs.
Sale raciste ! Ma mère m'avait bien dit que je ne serai jamais heureuse avec un Juif.
Vous savez, Carl, si vous voulez rester longtemps dans cette maison,
il y a un nom qu'il ne faudra jamais prononcer :
celui de Charles-Henri.
J'avais une nouvelle robe hier soir.
Tout le monde l'a remarquée, sauf vous. Vous deviez avoir l'esprit ailleurs.
Oui c'est bien, Nadine.
Je vais te demander simplement de t'approcher de Bernard, à ce moment-là.
On va te donner une lampe que tu poseras sur la table. Ça va t'aider.
Raymond, au lieu de t'agiter, tu veux aller me chercher une lampe ?
Allez-y, mes enfants.
Vous n'avez pas osé me dire à moi que vous avez trop de travail.
Je sais que votre travail est plus dur que le mien,
mais certaines personnes dans cette maison
aurait intérêt à s'occuper uniquement de leur travail.
Pourquoi est-ce que vous me dites ça ?
Parce que c'est dans la pièce.
- C'est bien lui ? - Oui, c'est Daxiat.
Va lui dire bonjour. Sois aimable. N'oublie pas de le remercier.
C'est quand même lui qui nous a obtenu l'autorisation de la censure.
Oui, ne t'inquiète pas. Bien sûr, je vais y aller.
Bon, on arrête 2 secondes. Profitez-en pour vous détendre.
Bonjour.
Bonjour, Mme Steiner.
- Qui c'est ? - Vous le connaissez pas ?
C'est l'inspecteur des travaux finis.
C'est Daxiat, le critique de Je suis partout.
C'est lui Daxiat ? Je l'imaginais pas du tout comme ça.
J'aimerais bien lui être présentée. - T'es pas dégoûtée, au moins !
Il est vachement important. On dit qu'il va bientôt diriger la Comédie-Française.
Je vais vous dire quelque chose qui va peut-être vous paraître étrange venant de moi,
mais je pense que votre mari, Lucas Steiner, a eu tort de quitter la France.
les nouvelles lois contre les Israélites dans le spectacle concernent les magouilleurs, les affairistes, les trafiquants.
Mais votre mari, Mme Steiner, était une perle rare.
Il était le seul directeur de théâtre israélite...
- Vous pouvez dire juif. - Oui.
Il était le seul qui était en même temps un chef, un directeur de troupe et un artiste.
Voyez-vous, les Allemands sont très attachés à la culture.
Ils ne souhaitent pas que les talents quittent la France.
Pour ce qui est de votre pièce, Les Disparues, je me fais aucun souci.
Je suis sûr que Jean-Loup Cottins est l'homme de la situation.
Évidemment, on peut se demander pourquoi on a choisi cette pièce
que même Pitoëff avait refusée.
Vous connaissez Germaine Fabre, mon habilleuse ?
- Elle voudrait vous demander quelque chose. - Bien sûr. Je connais madame.
C'est au sujet de mon fils Pierre.
- Qu'est-ce qu'il est venu faire ici, Daxiat ? - Il aime bien renifler les ambiances de répétition.
Remarque, il ne fait ça que pour les pièces qui l'intéressent.
Il va écrire un article, alors ?
Je sais pas. Il écrira ou il écrira pas.
Je préfèrerais qu'il nous oublie un peu.
- Je vais aller le voir. - Non, reste là.
Regardez, on est tous catholiques dans la famille.
- Voilà les preuves. - Très bien. J'en prendrai grand soin.
Que je vous présente tout notre petit monde.
Oui.
Nadine Marsac qui est à mon avis la meilleure élève du Cours Simon.
- Alors ? - Il a été gentil. Il a pris mon dossier.
Bernard Granger, notre jeune 1er.
Transfuge du Grand Guignol, comme vous pouvez vous en apercevoir.
- Il joue Carl ? - Ouais.
Je l'aurais plutôt imaginé dans Le Singe velu.
Oui.
Et puis Raymond qui va vous raccompagner.
Dis-moi, Jean-Loup. Il n'aime pas les femmes, ton Daxiat ?
- M. Daxiat, puis-je vous poser une colle ? - Une colle ?
Ouais, une colle. Regardez. Comment vous appelez ça ?
- Une canne à pêche. - C'est ça. On dit aussi une gaule.
Et si j'en mets une autre à côté.
ça fait De Gaulle !
Bravo, Raymond.
Vous êtes très spirituel.
Je vous parle devant les rotatives de ce modeste journal
qui continuera de crier la vérité.
Oui, le théâtre de France
doit être purgé des Juifs depuis les combles jusqu'au trou du souffleur.
Car si on laissait un souffleur juif au théâtre lyrique de Ménilmontant,
on risquerait trop de le retrouver un jour dirigeant les destinées de l'opéra.
Il faut pousser le juif hors de la scène, hors des coulisses,
et qu'il ne puisse jamais y remettre les pieds !
Le Juif ne devra plus jamais posséder, diriger, administrer un théâtre,
parce que tous les Juifs qui l'ont fait
y ont apporté leurs pratiques fourbes et malpropres.
Maintenant, que ces messieurs le sachent bien, la France est perdue pour les Juifs.
Et cela ne veut-il pas dire que pour les Français, elle est aux trois quarts sauvée ?
Voilà ce que vous m'avez demandé Mme Steiner. Le compte y est.
Mais si vous en avez besoin autant chaque mois, ce sera difficile.
Qui vous parle de chaque mois ? C'est tout à fait exceptionnel.
Ah bon, dans ce cas-là, pas de problème. Au revoir, Mme Steiner.
- Au revoir. - Bonjour, mademoiselle.
Bonjour, M. Merlin. Entre.
Marion, je te présente la petite Rosette.
- Bonjour, Rosette. - Bonjour.
Rosette, tes échantillons, tu les poses sur le bureau et tu rentres chez toi.
- Quel âge as-tu ? - 14 ans dans 3 mois.
Tu travailles avec Arlette ? Alors, tu ne vas plus à l'école ?
Non, je n'avais plus envie.
- Ça te plaît, de faire des costumes de théâtre ? - Oui, madame.
- Alors, tu viendras voir la pièce. - Écoute, Marion.
Elle ne peut pas aller au théâtre. Cette petite ne sort pas le soir.
Si, je peux sortir le soir. Il y a 3 mois, on m'avait donné une place.
Je suis allée voir Édith Piaf à l'ABC.
J'avais mis mon écharpe comme ça, en bas coincée dans ma ceinture. Ça a marché.
On en reparlera plus tard. Rentre chez toi, Rosette. Tu as vu l'heure ?
Au revoir, madame.
- Au revoir. - Au revoir, Rosette.
Tu as de drôles d'idées, parfois, Marion.
La petite n'oubliera rien. Elle voudra venir voir la pièce.
Et comme ses parents ne peuvent rien lui refuser,
c'est à moi qu'ils vont s'en plaindre.
Excusez-moi, je suis désolée.
J'ai voulu être gentille avec cette petite... Ses parents sont français ?
La petite est née à Paris, mais ils sont polonais.
Le père est culottier. Il travaille chez lui, enfin...
dans un grenier.
C'est la petite qui fait les livraisons parce que lui ne peut pas sortir dans la rue.
Il a un accent à couper au couteau.
- Un accent comme Lucas ? - Bien plus fort que Lucas.
Et puis, il ne connaît pas 30 mots de français.
Si un Allemand lui demandait son chemin dans la rue, il serait grillé.
Il reste enfermé chez lui et c'est sa femme qui s'occupe de tout.
Il n'a pas peur des dénonciations ?
Ils essayent pas de passer en zone libre ?
Biens sûr qu'ils aimeraient s'en aller.
Mais ça coûte les yeux de la tête et ces gens-là n'ont pas d'argent.
- Qu'est-ce que tu fais ce soir ? - Rien de spécial. Je rentre.
- Alors je t'invite à dîner. - Je suis désolée, je ne peux pas.
Enfin, Marion, tu ne peux pas passer toutes tes soirées seule.
Je dois rentrer.
J'ai lu tout ça, madame la directrice.
Il n'y a rien pour nous là-dedans. Le mieux, c'est de les renvoyer.
Mais n'oublie pas de retirer la note de lecture et de les brûler.
- Parce que c'est mon écriture. - D'accord, ce sera fait.
Il faut que je t'explique pour l'argent.
J'ai préparé 3 liasses de billets.
La 1re, c'est pour le convoyeur qui t'emmène à Vierzon.
- Convoyeur, on dit comme ça ? - Oui, le convoyeur.
Il faut le payer au moment où tu montes dans le camion.
On m'a promis que tu serais confortable. Tu seras au milieu des meubles.
Je serai dans un fauteuil, comme un ministre ?
Écoute-moi bien, Lucas. C'est sérieux.
La 2e liasse, c'est pour le fermier qui te fait passer la ligne de démarcation.
La propriété fait 32 hectares, et il a la chance d'être à cheval sur la ligne.
Au bout de la propriété, tu es en zone libre.
Laisse-moi deviner : la 3e liasse, c'est pour l'Espagne ?
Oui, mais attention. C'est pour l'Espagne et le reste.
Comme ce sera peut-être pas assez,
je t'ai apporté un petit sac.
Non, madame.
Pas les bijoux !
- T'en auras peut-être besoin. - Moins que toi.
Tu les amènes quand tu me rejoins.
Parce que je veux que tu viennes me rejoindre,
le plus tôt possible.
Pour sauver les apparences, il faut quand même que je joue les 100 premières représentations.
Mon Dieu, quelle confiance !
Tu crois que vous irez jusqu'à la 100e ?
Ça fait 6 mois.
En tous cas, je veux que tu viennes après la 50e,
pas plus tard.
Après la 50e, j'annonce que j'ai un voile au poumon,
et je me fais remplacer.
J'explique tout à Jean-Loup,
je lui confie la gérance du théâtre
et je fais semblant de partir pour le sanatorium.
Je te rejoindrai là où tu seras.
Et on recommencera tout.
Je ne suis pas coiffeuse. Arrête de bouger, j'y arrive pas.
Enlève ça, c'est horrible.
J'essaie de me sentir juif.
C'est très délicat, les rôles de juifs.
Si tu en fais juste un peu, on dit «il exagère».
Si tu en fais beaucoup, on dit «il n'a pas l'air juif».
- Qu'est-ce que c'est, avoir l'air juif ? - C'est à moi que tu demandes ça ?
Arrête de bouger.
Écoute, Marion,
Écoute, j'adore cette chanson.
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
Car l'on croit toujours aux doux mots d'amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l'aimais tant
Mon bel amour, mon amant de Saint-Jean
Il ne m'aime plus, c'est du passé.
N'en parlons plus
Il ne m'aime plus
C'est du passé
N'en parlons plus
- Ça va, la culture ? - Ouais.
- Ça pousse ? - Ouais.
Comme ça, on va pouvoir fumer.
Jacquot, tu veux venir ?
Dis donc, Jacquot. - Oui ?
- Tu peux répéter une phrase après moi ? - Oui.
Tu veux bien ?
Essaie de dire :
«maman, tu crois qu'il va revenir, M. Carl ?»
Maman, tu crois qu'il va revenir, M. Carl ?
C'est bien, ça. Et puis...
- «Parce que j'apprends bien avec lui». - Parce que j'apprends bien avec lui.
Très bien.
Je ne sais pourquoi j'allais danser À Saint-Jean, au musette,
Mais il m'a suffit d'un seul baiser Pour que mon cœur soit prisonnier
Comment ne pas perdre la tête Serrée par des bras audacieux
Car l'on croit toujours aux doux mots d'amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l'aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean
Je restais grisée,
Sans volonté, sous ses baisers
Sans plus réfléchir, je lui donnais Le meilleur de mon être
Beau parleur chaque fois qu'il mentait
Je le savais mais je l'aimais
Bonjour, Jacquot.
Maman, est-ce qu'il va revenir, M. Carl ?
- Pourquoi est-ce que tu me dis ça ? - Parce que je travaille bien avec lui.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? - C'est lui qui m'a dit de le dire.
- Lui qui ? - Lui.
- Ça y est, elle marche. - C'est une bonne chose. Nadine, prête ?
Quand tu veux.
Vous n'avez plus besoin de moi, madame ?
- Je peux aller préparer la chambre d'Éric ? - Je vous en prie, Harriette.
N'oubliez pas la pommade pour sa main gauche.
J'ai tout fini, maman.
C'est bien, Éric. Tu peux aller te coucher.
Tu vas vite vers l'escalier. Tu t'arrêtes sur la 2nde marche.
Ne tombe pas. Tu te remets là pour dire ta phrase.
Maman, est-ce qu'il va revenir, M. Carl ?
Je ne sais pas, mon petit. Qu'est-ce que tu crois ?
Je crois qu'il va revenir. J'apprends bien avec lui.
C'est bien. Bravo, Jacquot.
Voilà, maintenant nous savons qu'il y aura au moins un bon acteur dans cette pièce.
- Au revoir, mon Raymond. - Salut, Germaine. À demain.
- Bonsoir, toi. - Lui, on l'embrasse, et moi ?
On vous sert la main.
Puisque vous y tenez absolument. Pardon, permettez.
Je vais vous faire les lignes de la main.
Il y a 2 femmes en vous.
Malheureusement, aucune des 2 n'a envie de coucher avec vous.
Salut.
C'est ma faute.
J'ai eu tort de lui montrer trop vite que j'avais envie d'elle.
Maintenant, elle me nargue, elle me provoque.
Quand les décors vont être terminés, elle va disparaître dans la nature.
Cette fille-là, il me la faut avant la générale.
- Dans les beiges, vous n'auriez pas ma taille ? - Qu'est-ce que tu fais là ?
- Arrête d'embêter Mme Steiner. - Elle ne m'ennuie pas, Raymond.
Laissez-nous, s'il vous plaît. - Ah bon.
Quand j'aurai du 3, je vous les apporterai.
Et vous, Nadine ? vous n'en prenez pas ?
C'est pas que ça me tente pas, mais j'ai pas les moyens.
Vous plaisantez ?
Non, je mets de la teinture.
Moi aussi, c'est de la teinture.
Tu fignoles, tu dessines même la couture.
- Quel raffinement. - On fait la couture avec un pinceau.
Il faut que ce soit bien droit. C'est plus prudent de se faire aider.
Qu'est-ce que c'est ? C'est le journal d'aujourd'hui ?
Vous saviez que la zone libre était envahie ?
On l'a annoncé ce matin à la radio.
Pour nous, ça change rien, mais pour ceux de la zone libre, ça va être gai !
- Comme ça, on pourra descendre dans le midi. - Et renvoyez des paquets.
La zone libre est envahie ? Je vois pas ce que ça change.
Tu voulais me faire traverser la moitié de la France pleine d'Allemands.
Eh bien, je traverserai toute la France !
Tu ne traverseras rien du tout. Les Allemands sont partout.
Le moindre camion est arrêté et fouillé tous les 50 km.
J'ai parlé avec le passeur. Il est mort de frousse et ne veut plus entendre parler de rien.
Ces passages sont devenus trop dangereux pour tout le monde.
Alors, qu'est-ce que je deviens ?
- Tu restes ici en attendant que ça se tasse. - Je ne peux plus rester ici.
Ou alors je deviendrai fou. C'est pas une vie.
Tu t'es jamais demandée ce que je faisais ici toute la journée ?
Je lis beaucoup, tu sais.
J'écoute des mensonges à la radio.
Ensuite je lis des mensonges dans le journal.
Pour empêcher mon cerveau de se ramollir, je décide de faire des mots croisés.
Tu veux les voir, mes mots croisés ? Tiens :
En 6 lettres, symbole de la bassesse ?
«Youpin».
Dans l'autre sens, toujours 6 lettres.
«Rapace puant», «youtre».
Ceux-là sont pour les enfants.
«On ne s'en méfie jamais assez», en 4 lettres.
Ça commence par un J.
Alors, j'arrête les mots croisés.
J'écoute les bruits du théâtre. Je guette les pas dans l'escalier.
J'attends que tu viennes. J'attends, j'attends.
J'en ai assez d'attendre !
Combien d'années un homme a à vivre ?
Je n'en peux plus, Marion.
Lucas !
- Je m'en vais ! - Où tu vas ?
Je sors d'ici, je m'en vais. Je vais les voir.
- Mais qu'est-ce que tu dis ? - À la mairie, au commissariat.
Je vais leur expliquer, me déclarer. Je vais me mettre en règle.
T'es complètement fou ? Tu ne sortiras pas d'ici !
Aller en camp de concentration, c'est ça que tu veux ?
- Laisse-moi passer ! - Tu ne sortiras pas d'ici !
Je te casserais bien la figure !
Tiens, c'est du bon cognac du marché noir.
Tu trembles. Toi aussi, t'as besoin d'un verre.
Je viens de découvrir une chose terrible.
Au fond, je serais capable de tuer quelqu'un.
Tu vas voir, on va aménager cette cave. Je vais t'amener un vrai lit,
un bon fauteuil, et des tapis pour couvrir le sol.
Il me faut une table de travail.
Oui, tout comme un appartement.
J'espère que tu n'oublieras pas de me taper sur les murs avec du papier à fleurs.
Mme Steiner veut que le garde-chasse ait constamment un fusil, même dans la maison.
Elle ne se rend pas compte, Mme Steiner
que même pour un fusil de théâtre, il faut une autorisation.
- Si elle croit que c'est facile de l'obtenir ! - Moi, je vous répète ce qu'elle a dit.
Je peux pas sortir par là, ils sont tous arrivés déjà.
On n'est pas raisonnables. On aurait dû se réveiller plus tôt.
- Passe par la petite cour. - Ah oui.
- Marion. - Oui ?
N'oublie pas de fermer la porte à clef derrière toi.
Oui.
J'ai reçu une lettre de mon grand. Ils l'ont changé de stalag. Il n'a pas le droit de dire où il est.
J'ai pu me procurer une carte d'Allemagne.
Je les mettrai pas tout dans le même colis,
comme ça mon grand aura une chance de les recevoir.
Ils me vont au poil. J'ai les mêmes mains que ton mari.
C'était pas mon mari, c'était mon n°2.
Je te donne en mille où je les ai eus : à l'Exposition coloniale.
En payant, bien entendu. Lui et moi, on est pas restés longtemps ensemble.
Il était gaucher.
Et alors, t'as quelque chose contre les gauchers ?
Non, mais quand il me donnait une gifle, j'avais pas le temps de voir arriver sa main.
Il avait de bons moments, mais de sacrés quarts d'heure !
- Bonjour, Germaine. - Oh bonjour, mon Bernard.
T'as pas dû dormir chez toi. Tu piques.
Oui, j'ai pas dormi chez moi cette nuit.
Hier soir, j'ai drôlement eu chaud à la sortie du cinéma,
y avait une rafle pour le STO.
2 types bloquaient la porte et contrôlaient tout le monde.
J'ai tourné la tête d'un côté, le corps de l'autre,
comme ça chacun des 2 a cru que l'autre me contrôlait.
À ta place, je ne me vanterais pas de trucs comme ça !
C'est à cause de types comme toi que des prisonniers ne rentrent pas.
- Bonjour, Germaine. - Bonjour.
Qu'est-ce qui se passe ? Vous faites votre toilette ici maintenant ?
C'est pas la peine de le crier sur les toits. Oui, je n'ai pas dormi chez moi cette nuit.
J'ai horreur qu'un homme me touche, Arlette. Vous ne pouvez pas prendre sa place ?
Et moi, vous ne me demandez pas mon avis ?
Et si j'ai horreur de toucher les hommes ?
Vous n'avez pas oublié mon 2e costume ?
- Il y a un 2e costume ? - Enfin, c'est écrit dans la brochure.
Acte 2, scène 3, «Carl entre en tapinois».
Il me faut un costume de tapinois.
- Tu connais Bernard Granger ? - L'acteur nouveau ?
Oui. Tu lui diras que je ne peux pas l'attendre.
Tu lui remettras ce paquet, de la part de Christian.
Je lui donnerai.
Lucas ?
Lucas ?
Marion ? Tu es là ?
- Mais où es-tu ? - Approche-toi de mon lit.
Dis quelque chose.
Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis au pied de ton lit.
- Je t'entends mal. - Moi aussi, je t'entends mal.
Va près de la TSF.
Où elle est, la TSF ? Je l'entends, mais je ne la vois pas.
Si, près de la chaudière.
Près de la chaudière ?
Voilà, j'y suis.
C'est par là que je t'entends ?
Oui, je t'entends comme si tu étais à côté de moi.
Mets la TSF plus fort et viens sur la scène.
- C'est très dangereux, ça. - Au contraire, c'est formidable !
Tu vois, c'est l'ancienne grille de chauffage. Cela veut dire que
si j'améliore un peu le système, je peux écouter tout ce qui se passe ici,
je pourrais enfin suivre les répétitions.
Tous les soirs, je te dirai au fur et à mesure ce qu'il faut souffler à Jean-Loup pour qu'il le dise aux acteurs.
Bien sûr que La Disparue ira jusqu'à la 100e !
Elle peut tenir un an.
Je suis revenu. Je dirige mon théâtre.
Je dirige la pièce. Et personne ne peut le savoir.
Je sens revivre dans mon cœur en dépit des montagnes
Un souvenir charmeur ardent comme une fleur d'Espagne
Depuis que je suis entré dans cette maison, je n'ai entendu que des mensonges.
Ces mensonges se contredisent terriblement.
Ce ne sont pas des mensonges, ce sont des trous noirs.
Ce ne sont pas des mensonges, ce sont des trous noirs.
Depuis des années, je suis la 1re à chercher cette vérité.
Ne comprenez-vous pas que c'est terrible de ne pas savoir qui l'on est,
ni ce que l'on a fait ?
Et plus encore de vivre dans l'angoisse que cela ne se produise à nouveau.
Parfois, j'ai l'impression de ne pas exister réellement.
Pourquoi le Dr. Sanders ne vous a-t-il jamais laissée aller en ville, consulter un médecin ?
Il en sait davantage que tous les médecins. Sans le Dr. Sanders, je serais morte.
Je n'aurai pas assez de toute ma vie pour lui prouver ma reconnaissance.
Un prisonnier n'a pas à avoir de reconnaissance envers son géôlier.
Et le Dr. Sanders a fait de vous sa prisonnière.
Mais si quelqu'un vous dit simplement «Hélèna, je vous aime»,
pourquoi ne pas l'écouter ?
Non, pardon. Excuse-moi.
Est-ce qu'il faut vraiment, Jean-Loup, pendant tout ce dialogue, crier ?
Parce que ça me paraît faux. Je le sens mal.
Écoute, Bernard. Les notes de Lucas sont formelles.
- «Cette scène doit être jouée comme un duel». - Comme un duel.
Je veux bien, mais ça me paraît bizarre.
Un prisonnier n'a pas à avoir de reconnaissance envers son géôlier.
C'est le Dr. Sanders qui fait de vous sa prisonnière.
Mais si quelqu'un vous dit simplement «Hélèna, je vous aime», pourquoi ne pas l'écouter ?
Mais je n'ai pas le droit d'aimer, comprenez-vous cela ?
- Je n'ai pas le droit d'aimer ni d'être aimée. - Non, Hélèna, non.
Ces paroles, c'est le Dr. Sanders qui vous les dicte.
Je vais vous dire quelque chose sur le Dr. Sanders.
Voilà, vous m'avez demandé de crier, j'ai crié.
Mais jouer comme ça cette scène, ça ne me rend pas du tout heureux.
Moi non plus, Jean-Loup. Cette scène ne me rend pas heureuse.
Tu vois, on n'est pas heureux !
Il a raison, Bernard Granger. Cette scène ne doit pas être criée.
- Jean-Loup n'a fait que suivre tes notes. - Ça m'arrive de me tromper.
Jean-Loup a tort parfois d'être trop fidèle à mes indications.
Qu'est-ce que c'est ? - Une panne. C'est l'électricité.
- Tu me passes la bougie ? - La bougie, la bougie.
Ben voilà, c'est revenu.
Il ne faut pas jouer cette scène comme un duel, mais comme un complot.
Je t'ennuie, Marion ? Tu ne m'écoutes pas ?
Excuse-moi, Lucas, mais je suis morte de fatigue.
Eh bien installe-toi, dors !
Non, je veux dormir mais chez moi, à l'hôtel.
Je vais rentrer.
Alors tu désertes le taudis conjugal ?
Bonsoir.
Attends.
J'attends.
Je viens te voir demain matin dès que j'arrive.
T'as pas vu Raymond ? Je le cherche partout.
Non.
- Tu es l'électricien, maintenant ? - Non, pas l'électricien.
L'ingénieur.
- Le voilà. - Je sais, vous m'attendiez.
J'ai fait la queue 45 min à la quincaillerie du bazar.
Quand je suis sorti, on m'avait piqué mon vélo avec la chaîne.
Tant pis, je prends le métro. Panne d'électricité.
Coincé entre 2 stations, avec les Fridolins...
T'avais pas à prendre le métro. Tu savais qu'on était pressés.
Tu n'avais qu'à prendre un vélo-taxi, on t'aurait remboursé.
Surtout que lui, on devrait le faire payer double-tarif.
Justement, c'est pour ça que je prends pas de vélo-taxi, parce que j'ai du respect humain.
Je disais ça pour rigoler.
Sans blague, vous m'imaginez étalé comme un pacha ?
À me faire trimbaler comme un pauvre type en train de suer sang et eau sur sa bécane ?
Je sais, les bons gros, ça fait rigoler.
C'est sympa, les bons gros.
C'est pas facile à vivre, figurez-vous ! Et puis je suis pas un bon gros !
Je suis un méchant gros. Foutez-moi la paix !
Moi aussi, je me suis fait piquer mon vélo l'année dernière !
J'ai fait une croix dessus et 3 jours plus tard,
à l'autre bout de Paris, incroyable,
qu'est-ce que je vois ? mon vélo, tout pareil.
813-HK-45. Alors je me dis : «c'est le mien, j'ai qu'à le prendre».
Un mec s'amène la gueule enfarinée.
Je le laisse ouvrir le cadenas. Vous me voyez d'ici, je lui dis :
«Dites donc, monsieur, c'est mon vélo !»
Le type commence à le prendre de haut. Je vois le moment où on va se foutre sur la gueule.
À ce moment-là, comme toujours, les gens s'arrêtent et regardent.
Vous savez pas ce qu'il ose me faire ?
Il commence à me traiter de pédé. Excusez-moi, Jean-Loup.
Et à dire devant tous les gens qui étaient là que j'avais voulu le tripoter.
Que je lui avais fait des propositions malhonnêtes, tout ça.
Les gens commençaient à nous regarder de travers.
Ils étaient tous pour mon voleur.
Je me suis dit «ça y est, ils vont me foutre sur la gueule».
Je me suis taillé, j'ai pas demandé mon reste.
Il y a des Boches,
Les Frisés,
les Fridolins,
les Vers-de-gris,
je ne me rappelle plus du dernier.
- T'as oublié les Doryphores. - Ah oui, les Doryphores !
- Au revoir. - Salut.
Où tu vas avec mon pick-up ?
C'est pas ton pick-up, c'est celui de Marion.
Elle me l'a prêté pour une petite fête. Allez, bonsoir.
Décidément, tout disparaît dans ce théâtre !
Quand c'est pas le rocking chair, c'est le pick-up.
Mme Steiner, il y a un monsieur qui vous attend au bar.
Un monsieur ? Je n'ai pas donné de rendez-vous.
Je ne sais pas son nom mais c'est ce monsieur qui écrit dans Je suis partout.
- Daxiat ? - Oui, c'est ça. Daxiat.
Je voulais vous parler, madame.
J'ai préféré vous voir en dehors du théâtre.
Car il s'agit d'une chose confidentielle.
Je vous en prie.
Je sais que vous ne m'aimez pas,
mais j'ai la faiblesse de penser que c'est parce que vous me connaissez mal.
Je n'ai pas à vous juger, je sais seulement que vos articles
ont blessé souvent des gens que j'aime et dont j'apprécie le travail.
D'autres disent que vous aimez réellement le théâtre. Je ne sais pas.
Effectivement, je suis un paradoxe vivant. J'adore le théâtre.
Je vis pour le théâtre et je suis détesté par les gens de théâtre.
Sans me vanter, il faut une certaine force pour travailler au milieu de cette hostilité.
Cette force, je crois que je l'ai.
J'ai toujours admiré Lucas Steiner.
Si je l'avais là maintenant, en face de moi, je lui dirais que notre vrai combat
est socialiste,
anticapitaliste et que nous aussi, nous sommes des hommes de gauche.
Mais que nous voulons aller encore plus loin, nous voulons la révolution.
Vous savez, j'ai toujours vu Lucas acheter tous les journaux,
mais il ne les ouvrait qu'à la page des spectacles.
Et moi je fais comme lui. Alors, la politique.
Vous avez tort, car tout est politique.
Mais cela vous regarde, je ne suis pas venu ici pour ça.
Lucas Steiner n'a pas quitté la France.
Mesdames et messieurs, excusez-nous. C'est idiot mais obligatoire.
Aux abris !
La carte d'identité que je vous ai montrée a été trouvée sur un passeur arrêté.
- Bonjour, madame. - Bonjour, Yvonne.
Votre mari est certainement caché dans un petit village à la campagne.
Mais à tel ou tel moment, il prendra contact avec vous, j'en suis sûr.
Je vous charge d'un message pour lui.
Dites-lui que s'il décide de rentrer à Paris,
je ne ferais rien contre lui dans mon journal,
c'est une question d'honneur pour moi.
Mais s'il revient, il vous compromettra.
Vous avez pensé à votre théâtre ?
Le nom de Steiner n'est pas bon pour vous. Vous devriez demander le divorce.
Tu te rappelles, Marion ?
Qu'est-ce que tu veux que je me rappelle ?
- Dans le grand ascenseur des galeries Babesse. - Oui, je me rappelle.
J'avais l'impression que tout le monde se rendait compte de ce qu'on faisait.
J'étais morte de peur.
Tu avais seulement de la peur ?
Non, pas seulement de la peur.
Et le soir, la couturière de Maison de poupée ?
- Là, c'est toi qui avais peur. - Non, j'étais très content.
Allez, va-t-en. Rentre à l'hôtel.
Je préfère que tu partes tout de suite.
Et si je restais ici cette nuit ?
Toute la nuit ? Jusqu'à demain matin ?
- Toute la nuit. Jusqu'à demain matin. - C'est vrai ?
Alors, j'éteins la lumière pour réfléchir à ta proposition.
Mais lorsque je suis venu vous dire «Hélèna, je vous aime»,
pourquoi avez-vous refusé de m'écouter ?
Écoutez, Bernard, on sait qu'il y a ce geste à faire,
mais j'aimerais autant que vous ne me touchiez pas le visage pendant les répétitions.
- Vous le ferez quand on jouera réellement. - Bon, reprenons, mes enfants.
Mais je n'ai pas le droit d'aimer, comprenez-vous cela ?
Je n'ai pas droit d'aimer, ni d'être aimée.
Mais lorsque je suis venu vous dire «Hélèna, je vous aime»,
pourquoi avez-vous refusé de m'écouter ?
Bernard, n'oublie pas de caresser le visage de Marion à ce moment-là.
C'est Marion qui lui a dit de ne pas faire le geste.
Nous avançons sous le porche, il y a là beaucoup de foule,
et je tâche d'avancer avec mon micro.
Que se passe-t-il ?
L'explosion que nous avons entendue.
On m'apprend qu'il sagit d'un pick-up piégé.
C'est un attentat.
L'amiral Frölich est gravement blessé.
Comment ? On me dit qu'il est mort. C'est l'affolement ici.
On cherche les terroristes qui ont déposé le pick-up.
- Les gens courent dans tous les sens. - Oui, c'est un pick-up qui a explosé.
- Pardonnez-moi, Mme Steiner. - Je suis occupée, M. Merlin.
Je vous en prie. C'est important.
Germaine m'a dit avec qui vous étiez.
Il faut pas vendre les bijoux au cinquième de leur valeur.
Confiez-les-moi.
Je les remettrai au crédit municipal et si La Disparue a du succès,
dans 3 mois, vous les aurez récupérés.
Oui, peut-être. Je vous remercie, M. Merlin.
Excusez-moi, monsieur, mais je ne peux pas me décider aujourd'hui.
J'ai besoin de réfléchir à votre proposition.
- Comme vous voudrez, madame. - Oui, oui.
Arlette, vous ne voulez pas venir m'aider à répéter ma grande scène du 2 dans ma loge ?
Des répétitrices comme vous en cherchez, vous en trouverez tant que vous en voulez.
Rue Saint-Denis.
Je peux te faire répéter, ton texte, si tu veux.
Merci, Nadine. Je vais me débrouiller.
Vous savez, Carl, si vous voulez rester longtemps dans cette maison,
il y a un nom qu'il ne faudrait jamais prononcer, celui de Charles-Henri.
C'est aux galeries Lafayette, au rayon parfumerie, vous demandez Mlle Yolande de ma part.
Elle peut vous avoir Autant en emporte le vent pour 80 F.
C'est pas moi qui paierais 80 F. pour un bouquin, même au marché noir.
Mais si ça intéresse Marion !
- Oui, elle m'a dit qu'elle voulait le lire. - Bon, j'y vais.
Vous ne voulez pas venir avec moi me faire répéter mon rôle dans ma loge ?
- Je ne sais pas, j'ai jamais fait ça. - C'est très simple, vous n'avez qu'à lire.
Je vous dis une phrase et vous me répondez.
Vous me gardez ma boîte ?
Oui.
- C'est joli, ici ! - Oui, c'est ma loge.
Ils sont venus surtout pour profiter, et très peu pour travailler réellement.
Or, le mal vient de ce que les Français dans leur plus grande partie,
ne savent pas reconnaître les Juifs.
S'ils le savaient, ils se tiendraient sur leurs gardes. C'est ce qui n'arrive pas.
Il y en a qui le porte sur la figure, mais enfin pas tous.
La question ne se posera pas par exemple si les Juifs avaient la peau bleue.
Mais ce n'est pas le cas, il faut donc qu'on puisse les reconnaître. C'est pourquoi...
On dit toujours qu'il vaut mieux entendre ça que d'être sourd.
Mais quelquefois, je me demande s'il ne vaudrait pas mieux être sourd qu'entendre ça.
- Tu as écouté la dernière répétition ? - Oui, formidable.
Enfin, incomparablement mieux.
Quand elle est chuchotée, la scène devient très bonne.
Mais pour préserver l'intimité, il faut que la lumière aille dans le même sens.
Les visages devraient être éclairés par derrière, en ombres chinoises.
Ne bougez pas, mes enfants. Vous êtes en ombres chinoises.
Je t'en prie, Raymond. On travaille.
Formidable, ton idée, Jean-Loup.
Je déplacerai un peu la découverte pour que les profils soient encore plus nets.
Qu'est-ce que tu fabriques, Raymond ?
- On est dans le noir ! - Je le sais !
- C'est pas moi, c'est général. - C'est une panne de secteur.
On est servis question ombre chinoise.
J'ai regardé par la fenêtre. Tout le quartier est dans le noir.
Ils ne préviennent même plus, maintenant, pour les coupures.
Marc, viens avec moi. On va chercher ce qu'il faut pour éclairer.
Je sais où en trouver, des bougies. En payant, bien entendu.
Nadine, on t'attend pour répéter en bas.
- Marion, je voudrais t'expliquer. - Il n'y a rien à expliquer.
- Je ne voudrais pas que tu me juges. - Mais je ne te juge pas.
Simplement, je préfèrerais que tu arranges tes affaires de cœur en dehors du théâtre.
Elle est sans pitié, Marion.
Elle est trop dure. Elle est trop froide.
Elle ne s'intéresse à personne. Elle ne pardonne rien à personne.
Elle ne m'a jamais regardée.
Depuis que Lucas est parti, elle est encore pire qu'avant. J'en ai marre.
- J'en ai marre. - Calme-toi, ma grande.
C'est pas la fin du monde, tout ça.
Marion a poussé une porte qu'aurait dû être fermée de l'intérieur.
Sur le moment, ça prend des allures de drame.
Dans 15 jours, personne n'y pensera plus. Tu le sais bien.
Si c'était vrai !
En tous cas, je ne peux pas rester ici.
Je dois rentrer chez moi.
T'as raison, rentre.
Elle n'était pas bien. Tu permets que je la raccompagne ?
Non, laisse tomber. C'est tout ce qui faut pas faire, au contraire.
Faut que ça s'arrange seul. Laisse tomber.
Mais quand même, elle est bouleversée.
Ça alors, on peut dire que je me suis trompé de direction avec cette fille-là.
Oui ça, pauvre Bernard !
C'est pas une partenaire pour toi, Arlette. C'est plutôt une concurrente.
Elle te plaisait à ce point-là ?
C'était surtout que je voulais coucher avec elle.
Je ne sais pas pourquoi. Elle me fait l'effet d'un croissant chaud.
J'ai voulu t'avertir plusieurs fois que tu faisais fausse route et puis...
je me suis dit «de quoi je me mêle ?».
Vous allez passer la soirée à la Joconde, un cabaret ?
Tu sais ce qu'ils disent, à Radio-Londres ?
Ils disent que les gens qui passent la soirée dans les boîtes de nuit
devront rendre des comptes après la guerre.
C'est une idée de Jean-Loup pour nous remonter le moral.
Toi quand tu dirigeais le théâtre, tu avais le droit de changer d'humeur.
De nous emmener faire la fête ou de te retirer dans tes appartements.
Mais moi, je ne sais pas pourquoi,
il faudrait que je sois toujours la charmante directrice éternellement souriante
- Même Jean-Loup me fait des reproches. - Mais il a raison, Jean-Loup.
Et encore, il ne sait pas tout.
Que tu me négliges moi, tant pis. J'en ai pris mon parti.
Mais pour les autres là-haut, la pièce passe avant tout.
Alors, il faut t'occuper d'eux davantage.
Tu ne me réponds pas ?
Si je te répondais, je te dirais des choses trop dures.
Bon, tout est prêt. Le café est là, j'y vais.
Marion.
Oui ?
Dans mon bigophone, j'ai entendu la répétition de la scène d'amour entre Bernard et toi.
Oui, et alors ?
Je ne sais pas, ça m'a paru... enfin, ça pourrait être mieux.
Qu'est-ce que tu essayes de me dire au juste ?
C'est la seule scène d'amour de la pièce.
Essaye d'être
plus sincère.
Depuis qu'un soir dans un coin de France
J'ai vu dans l'ombre vos yeux immenses
Mon cœur est plein de folle espérance
Je pense à vous le jour et la nuit
Mais notre langue n'est pas la même
Et pour vous dire que je vous aime
Je ne sais pas de plus beau poème
Que ces mots tendres de mon pays
- Bonsoir. - Bonsoir.
Ça va ?
Non, Nadine. Là, c'est la place de Bernard.
De toute façon, je peux pas rester. Je voulais vous demander de m'excuser.
J'ai rendez-vous avec le producteur des Anges de miséricorde.
C'est pas sûr que ça marche. Il y a 2 autres filles sur le coup.
- J'ai pas pu savoir qui. - C'est un rôle superbe.
Je suis très heureuse si tu es choisie.
On te tient les pouces, ma petite Nadine.
- Bon, je me sauve. - Bonsoir.
Je suis à vous pour toujours
J'aurais voulu pourtant
Vous dire tout en français
J'ai le cœur...
Je suis sûre qu'elle va faire une bonne lecture mais à mon avis, ils ne la prendront pas.
Nadine est encore un bébé. On la verrait mieux dans L'École des femmes.
Dans L'École des femmes ? Nadine dans le rôle d'Agnès ?
Je veux bien, mais quand elle dira «le petit chat est mort»,
j'aime autant te dire que dans la salle, ils vont tous penser «c'est elle qui a fait le coup».
Je vois que tout va bien ici !
- Bernard, venez vous asseoir près de moi. - C'est que je ne suis pas venu seul.
Je suis venu avec une amie, Simone.
Je vous la confie. Je vais mettre tout ça au vestiaire et je reviens.
Arlette, tu viens près de moi ?
Attendez monsieur, je vais vous donner votre ticket.
Oui.
Excusez-moi, mademoiselle. Rendez-moi mes vêtements, j'ai changé d'avis.
Je suis désolé, Mme Steiner, mais je ne peux pas rester.
Viens, on s'en va.
J'avais complètement oublié que j'avais un rendez-vous.
Mais vous êtes libre, Bernard. Tout le monde est libre.
Excusez-moi tous. À demain.
Bei mir bist du schön
Veut dire en amour :
Chérie, je suis à vous pour toujours.
J'aurais voulu pourtant vous dire tout en français
Il y a un petit pervers qui n'arrête pas de regarder vers nous.
Ne te retourne pas. Il arrive.
- Salut, Cottins. Ça va comme tu veux ? - Mais oui.
Toujours au théâtre, toi. Un pur, un vrai mordu.
Dis donc, Cottins, tu ferais les présentations ?
- Désolé, je me souviens plus de ton prénom. - René. René Bernardini.
Oui, c'est ça. René Bernardini, Arlette Guillaume, Marion Steiner.
Bonsoir.
Excuse-moi, Marion. Je reviens dans une minute.
- Tu reviens ? - Oui.
Excusez-moi.
Dites-moi
Que vous m'aimez
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais l'ambiance n'est pas formidable ici.
- Je vous invite tous au Monseigneur. - Non.
Marion est très fatiguée. Nous sommes en pleine répétition.
Arrête de décider à ma place. Moi j'ai envie d'aller au Monseigneur.
On va attendre au moins Arlette.
On vous laisse là tous les 2. Vous êtes des rabat-joie.
Moi j'ai pas sommeil. C'est vrai, c'est sinistre ici. On y va ?
- Que se passe-t-il ? Où allez-vous ? - Bonsoir, ce soir je fais bande à part.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? - Ça, c'est tout Marion.
Elle a vu que la soirée était gâchée, alors elle veut la gâcher jusqu'au bout.
Je le vois, Daxiat.
il a le 17 et le 19 au milieu du 7e rang.
T'oublies pas les 20 places pour la propagandastaffel non plus.
Qu'est-ce que j'ai dit d'extraordinaire ? C'est obligatoire.
20 places tous les soirs. C'est pas moi qui ai inventé le règlement.
À l'Odéon, ils leur donnent des loges sur le côté.
Comme ça, quand elles restent vides, c'est pas grave.
Nous, on fera comme à l'Odéon. On les mettra dans des loges.
Mon fournisseur ne voudra pas venir sans sa fille et son gendre. Je lui ai promis 4 places.
Il ne fallait pas promettre, Arlette. Son tissu, il nous le donne pas.
Ça, c'est vraiment fort ! On donne les meilleurs places
à des gens qui se font un plaisir de nous éreinter,
mais on refuse 4 places à des gens qui seront émerveillés d'avance.
Tu sais ce qu'aurait dit Lucas ?
Il faut donner les meilleures places à ses ennemis.
Germaine, vous n'avez pas rangé des choses dans ma loge ? Je ne trouve pas mon sac.
Allons bon.
Oh là là, quel désordre. C'est sûr que quelqu'un a fouillé ici.
- Alors ? - Je ne retrouve plus mon réveil de voyage.
Mais j'ai pas l'impression qu'il me manque quelque chose d'autre.
Ma parole, c'est la forêt de Bondy !
- Jean-Loup, qu'est-ce qui te manque ? - J'ai retrouvé mon portefeuille, mais il est vide.
Finalement, c'est pour toi Nadine que c'est le plus grave.
Oui, parce que l'argent, encore. Mais ils m'ont pris mes cartes d'alimentation,
mes papiers d'identité,
la carte du comité et surtout mon ausweis pour circuler la nuit.
Heureusement que j'avais fermé ta loge à clef, Marion.
- Vous voulez que j'appelle la police ? - Sûrement pas, on va chercher nous-mêmes.
Ça, c'est le coup de Radio-Paris de la semaine dernière.
Des déménageurs sont venus pour enlever un piano. J'aime autant te dire qu'on l'a jamais revu.
- Ils étaient pas plus déménageurs que moi. - Tout ça, c'est très joli,
mais ça me rend pas mes papiers.
J'aimerais bien savoir qui a fait le coup.
Je sais qui a fait le coup. Enfin, j'en suis à peu près sûre.
Excuse-moi, Raymond, tu sais à qui je pense.
Je sais, t'es sûrement pas d'accord. - Si, je suis d'accord.
Évidemment, c'est elle. J'ai tout de suite compris.
Ça ne peut être que Martine.
Raymond, on ne va pas mêler la police à ça. Alors, allez directement chez Martine...
- Si tu veux, je vais avec toi. - Je sais pas où elle habite.
- Enfin, c'est tout de même ta poule ! - Non, elle n'a jamais voulu.
C'est une fille qui passe dans les théâtres pour vendre ses trucs au marché noir.
C'est comme ça que je l'ai connue.
Une fois, je lui ai payée le cinéma. Une autre fois, je l'ai emmenée au restaurant.
C'est tout, je vous jure, je connais pas son adresse.
Je ne suis jamais allé chez elle, elle n'est jamais venue chez moi.
Seulement comme elle était belle fille,
ça me plaisait bien que tout le monde croie qu'on couche ensemble.
Madame Steiner, dans ce cas-là, on appelle la police.
Oui, la police.
Je n'ai pas dû m'exprimer assez clairement.
Je ne veux pas que la police mette les pieds dans ce théâtre.
S'il vous plaît, mesdames, sur une file. Dégagez le passage, merci.
- Est-ce qu'on peut louer pour ce soir ? - Non, c'est à bureau fermé.
- Bonsoir, Mme Steiner. - Bonsoir.
Une seule file, vous serez à l'abri.
Regarde, c'est Marion Steiner. - Madame.
On m'a dit d'aller porter ça au bureau de la directrice mais je sais pas où c'est.
C'est la porte vitrée sur le palier.
Si c'est pour Mme Steiner, c'est la loge là-bas au fond.
Non, mettez ça dans le bureau.
Si Marion veut se reposer, je veux pas qu'elle soit empoisonnée.
J'ai vu de la lumière, j'ai cru voir un vagabond et j'ai tiré.
Je les entends, Marion.
Tu entends ?
Je ne comprends pas comment tu fais pour manger !?
Moi, je ne pourrais pas. - Mais si, tu peux. Tiens.
Je t'assure, je ne peux pas. Je ne pense qu'à une chose.
Qu'est-ce qui arrive si c'est la catastrophe ce soir ?
- Eh bien, on monte une autre pièce ? - Avec quel argent, dis-moi ?
Tu as vu les comptes ? Je les ai regardés.
Si La Disparue se casse la gueule, on perd le théâtre.
C'est épouvantable. Je ne comprends pas comment tu fais pour rester calme.
Lucas, tu as choisi la pièce, tu as choisi la façon de la monter,
on a suivi toutes tes indications,
c'est ton travail que les gens vont voir ce soir.
- Si ça ne marche pas... - Si ça ne marche pas, ça ne marche pas.
Ce sera ma très grande faute.
N'empêche que ce sera la merde.
Tiens, bois un peu.
Vraiment, je sais pas comment tu fais. Je ne tiens même plus debout.
- J'ai ma barre au ventre. - Écoute, reste tranquille.
Attends, prends une couverture pour te réchauffer le ventre.
- Merci. - Voilà.
Il faut que j'y aille.
Tu écoutes bien. Tu me diras tout.
Oui.
À tout à l'heure.
Quand je pense que c'est moi qui devrais te rassurer !
Tu n'as pas besoin de me rassurer. Je me sens légère comme un pinson.
- M. Éric n'est pas avec vous, madame ? - Il ne tenait pas en place ce matin.
Oh, je sais où il est.
Il a dû grimper jusqu'à la grille d'entrée pour surveiller la route.
M. Éric a eu beau supplier, le Dr. Sanders n'a pas voulu l'emmener avec lui à la gare.
Mon parrain fait toujours pour le mieux.
Je pense qu'il aura voulu se trouver seul à seul avec le précepteur pour lui parler de son nouvel élève.
Bien sûr, si le Dr. Sanders m'avait demandé ma pensée,
je lui aurais dit qu'Éric n'a pas besoin d'un précepteur.
Il est encore si petit, et j'ai tant de plaisir à lui apprendre le peu que je sais.
Vous avez raison, madame,
Je crois quand même qu'il y a trop de silence pour M. Éric dans cette grande maison.
Vous savez, ma mère m'a raconté que lorsqu'elle travaillait au domaine,
il y avait parfois jusqu'à 20 personnes au dîner.
On est 25 à Paris parce qu'on est d'utilité publique.
Le jour de mon anniversaire, lorsque le Dr. Sanders m'a dit
«à partir d'aujourd'hui, tu mangeras avec les grandes personnes», j'ai pleuré.
- Bonsoir. - Bonsoir, Mme Thierry.
- Pourquoi cette dame rentre ? - Le garçon qui joue dans la pièce, je suis sa maman.
Je peux vous laisser, madame ? Je vais préparer la chambre de M. Éric.
Ça va ? Tu sais ce que disait le patron,
le théâtre est comme les chiottes et le cimetière : quand faut y aller, faut y aller.
Dis à Éric de terminer son devoir avant l'arrivée de son nouveau précepteur.
Hélèna.
Je vous présente M. Carl, le nouveau précepteur.
Pardonnez-moi, j'aurais dû vous prévenir.
Effectivement, la ressemblance est tout à fait étonnante.
Je ne vois pas de quelle ressemblance vous voulez parler.
On ne m'avait pas parlé d'un étudiant. On m'avait parlé d'un homme d'expérience.
Mais madame, je peux vous montrer. J'ai des lettres de recommandation.
Je ne mets pas en doute votre savoir.
Ce que je dis, c'est que pour cet enfant qui n'a vécu qu'entre son oncle et moi,
il était souhaitable qu'il soit guidé par quelqu'un qui...
Enfin, je ne sais pas. Vous êtes là.
Il n'y a que 2 places de reservées.
Éric, va saluer ton nouveau précepteur.
Gardez votre sang froid, Hélèna. Décidément, votre mémoire vous trahit.
Voilà la lette de candidature de M. Carl.
Je peux vous affirmer que vous l'aviez déjà lue il y a un mois.
Quel salaud, ton Daxiat.
Oui, mon oncle. Sans doute vous avez raison, j'ai été troublée.
Probablement par la ressemblance.
Je ne sais pas. Chaque visage nouveau me bouleverse.
Il me faut quelques jours pour m'habituer. Et puis Éric semble content.
Maman, est-ce que je peux montrer le domaine à M. Carl ?
Oui, va mon enfant.
Écoutez-moi, Gregory.
Ma petite Hélèna, quand me feras-tu enfin confiance ?
Ne sais-tu pas que je suis l'homme au monde qui t'aime le plus ?
- Et puis il y a autre chose. - Quoi d'autre ?
Il y a... que je ne veux pas te perdre.
Allez, Germaine.
- On n'a que 5 minutes. - Ne bouge pas. Tu restes là.
Ça s'est bien passé ? Vous êtes contente ?
Il ne faut rien dire tant que ce n'est pas fini.
Allez hop, appuyez là. C'est ça.
Doucement.
Doucement.
Qu'est-ce qui se passe ? Il est 11h10.
Oui, on a pris 5 minutes de retard à l'entracte.
On ne peut pas rentrer ? Sans faire de bruit, évidemment.
Je vais vous dire quelque chose sur le Dr. Sanders.
- Non, taisez-vous. Vous n'avez pas le droit. - Je parlerai, Hélèna. Il le faut.
J'ai la preuve que le Dr. Sanders n'est pas revenu ici le lendemain mais la veille de la mort de Charles-Henri.
Depuis que je suis entré dans cette maison, je n'ai entendu que des mensonges.
Ces mensonges se contredisent terriblement.
Ce n'était pas des mensonges, c'était des trous noirs.
Depuis des années, j'étais la 1re à chercher cette vérité.
Ne comprenez-vous pas combien c'est terrible de ne pas savoir qui j'étais ni ce que je faisais ?
Et plus encore, de vivre dans l'angoisse que cela se produise à nouveau.
Parfois, j'avais l'impression de ne pas exister réellement.
Mais lorsque je suis venu vous dire tout simplement
«Hélèna, je vous aime»,
pourquoi avez-vous refusé de m'écouter ?
Mais je n'avais pas le droit d'aimer. Comprenez-vous cela ?
Je n'avais pas le droit d'aimer, ni d'être aimée.
Et maintenant ?
Maintenant je viens à l'amour, Carl, et j'ai mal.
Est-ce que l'amour fait mal ?
Oui, l'amour fait mal.
Comme les grands oiseaux rapaces, il plane au-dessus de nous.
Il s'immobilise et nous menace
mais cette menace peut être aussi une promesse de bonheur.
Tu es belle, Hélèna.
Si belle que te regarder est une souffrance.
Hier vous disiez que c'était une joie.
C'est une joie
et une souffrance.
On les a eus !
Allez !
Pardon mes amis. Franchement, Marion est épuisée. Elle a un rôle terrible.
Vous avez vu. Elle a besoin de se reposer.
Oui, passe, toi. Ça a bien marché, hein.
Envoyez-lui plutôt un petit mot. Ça lui fera infiniment plus plaisir.
Ah, vous étiez là. Je ne savais pas du tout, bonsoir.
Mon mari est avec moi. Komm rein, Schatzi.
Ah bon. Ah bon. De toute façon, on s'appelle.
- Tout de suite ? - Oui, vous le posez là.
- Ça s'est très bien passé ! - Ah oui. Tu étais formidable.
Tu vois, Marion, j'en étais sûre. La robe déchirée est plus belle que l'autre.
Il faut absolument que je vous présente.
Le capitaine Wiedekind et madame.
Mon mari est désolé de ne pas parler français.
T'en fais, une tête !
- Sois pas triste. - Non tiens, à la tienne.
- C'était très émouvant. - Et vraiment romantique.
Excusez-moi.
Eh bien, Raymond, finalement, ça s'est bien passé.
Oui, à part le coup de Daxiat.
Eh bien Bernard, qu'est-ce que vous faites tout seul dans votre coin ?
Rien, je pensais à la pièce. Je voulais vous dire que c'est...
C'est extraordinaire de jouer avec vous. Vraiment, j'ai été très ému.
Je ne sais pas comment j'étais, mais je vous ai trouvé formidable.
Ce sera mieux dans 2-3 jours.
Bernard, aidez-moi. Vous voyez cet homme là-bas ?
Lequel ? Celui qui est tout seul ?
Je veux qu'il s'en aille. Je ne veux pas le voir.
Je vous en prie. - Attendez, pardon.
- Bonsoir, monsieur. - Ah bonsoir. Vous me reconnaissez ?
Oui, bien sûr. Mais vous ne pouvez pas rester ici.
Parce que c'est une réunion privée de travail.
- Oui mais Marion Steiner m'attend. - Non, elle n'attend personne.
Elle est épuisée, voyez. Elle s'excuse. La sortie est par là.
- Je voulais savoir si elle a reçu mes fleurs. - Vos fleurs ? Parlons-en !
Il y avait tellement d'épines qu'elle avait les mains en sang !
Je serais à votre place, je rentrerais chez moi.
Et plus vite que ça ! Non vraiment. Au revoir.
- Bonsoir. - Ah, tu étais là.
Oui, c'était formidable.
Merci.
Je vous félicite, monsieur. Vous étiez excellent.
- Bravo, Bernard. T'es très bien passé. - Ah bon, merci.
- On dirait que tu cherches quelqu'un. - Non, je cherche personne.
- Vous devez être contente, Germaine ? - Je suis surtout contente pour Marion.
Mais enfin, Lucas, c'est gagné !
Je ne te comprends pas. Tu as bien entendu la salle ?
On a gagné ! - On a gagné.
En tous cas, c'était loin d'être parfait. Je t'assure.
Je te prie de croire que d'ici, on sent beaucoup mieux ce qui ne va pas.
J'ai pris des notes. Je vais te les lire.
Viens, assieds-toi.
Alors, d'abord...
Tu es fou ? Tu ne vas pas me lire tout ça !
Les autres m'attendent. Ils se demandent où je suis. Je ne peux pas rester si longtemps.
- Alors je veux que tu reviennes après. - Après quoi ?
On est là-haut tous ensemble, écoute.
Lucas, tu sais comment c'est. Je peux pas les quitter comme ça.
Bon alors. Reviens me voir cette nuit.
C'est impossible. Sois raisonnable.
Je viens te voir demain matin avant l'arrivée de tout le monde.
Mais au moins, emporte mes notes pour les étudier.
D'accord.
Regarde, où veux-tu que je les mette ?
Garde-les. On les verra ensemble demain.
Embrasse-moi.
À demain.
Il fera une bonne critique parce qu'il a aimé, simplement. Si, il aime ce genre de trucs.
Ah ben Marion ! Où étais-tu passée ?
Bonjour, M. Laurent. Je voudrais Le Petit Parisien, Aujourd'hui,
La Gerbe, Comedia et Je suis partout.
Alors ça, c'est Daxiat.
«Le théâtre Montmartre qui a changé de direction sans changer d'esprit
a choisi de nous montrer une brumeuse vignette scandinave».
«Brumeuse», évidemment ! Il est arrivé avec 15 min de retard.
Évidemment.
«...qui se veut incolore et apolitique, alors que les vrais problèmes ne sont traités nulle part».
J'en étais sûr.
«Mme Steiner n'a pas voulu rompre avec la tradition de nihilisme enjuivé
qui a longtemps déshonoré la scène du théâtre Montmartre d'avant 40.
Mais, me direz-vous, dans cette Disparue-là, rien n'est juif.
Certes, mais tout est enjuivé.
N'attendez pas de moi que je vous parle
de la mise en scène signée par Jean-Loup Cottins
puisqu'elle n'est que la copie efféminée
de celle que Lucas Steiner nous a trop longtemps infligé».
Tiens, tiens.
«Quant à l'interprétation, que dire de Marion Steiner
qui nous régale de ses petits airs tristes,
qu'elle joue par petits bouts et pour elle seule comme on lui a appris à le faire au cinéma.
- Retournez donc à l'écran, Mme Steiner». - Tu vois ?
«Seul un jeune homme aux grandes espérances, Bernard Granger...».
Tiens, tiens.
«...transfuge du Grand Guignol, nous fait croire à son personnage.
Un grand acteur est né». - Tout de même.
- Ça te fait rire, toi ? - Non, ça ne me fait pas rire.
Mais les autres critiques sont bonnes. Il n'y a pas à se plaindre.
Quand je vois les locations, je me dis que la pièce est sauvée.
Et c'est grâce à toi, Marion. Vraiment...
tu ne fais plus de film. Les gens sont obligés de venir au théâtre pour te voir.
«Nihilisme enjuivé qui a longtemps déshonoré
la scène du théâtre Montmartre».
Tu vois, il y a son nom, Daxiat. C'est comme si j'avais reçu une lettre anonyme.
Tu as raison.
Daxiat et ses amis ont les mêmes mobiles que les gens qui écrivent des lettres anonymes.
Avant la guerre, ils n'étaient rien du tout. Maintenant, ils dirigent le pays.
Mais pour combien de temps ?
Tiens.
Regarde le livre que je suis en train de lire. On parle de toi.
- Il parle de moi ? - Oui.
Regarde.
«Non content de monopoliser nos écrans et nos scènes de théâtre,
les Juifs nous prennent nos plus belles femmes».
«Nos plus belles femmes».
Bonsoir !
Ils sont bien gais, ce soir, vos clients !
C'est la troupe du théâtre Montmartre qui fête son succès.
Vous avez une bonne table pour nous ?
Sous la grande idole rouge on voit là-bas
Une forme qui bouge et dit tout bas
Un chant mystérieux Un chant très doux
Zumba, Zumba
Écoute-moi
M. Granger, le directeur du théâtre Hébertot voudrait vous parler.
Zumba, Zumba
Tourne vers moi
Tes grands yeux pleins de lumière Et ramène-moi dans ses bras
Bernard Granger.
Vous connaissez Mlle Bataille.
M. Daxiat.
Mon cher Granger, bravo.
Je tiens encore une fois à vous féliciter. Vous étiez fantastique.
- Ce que vous avez fait est inqualifiable ! - De quoi parlez-vous ?
Vous allez tout de suite faire des excuses à Mme Steiner.
Vous plaisantez. Il n'en est pas question.
Parfaitement, monsieur. Et aussi aux autres comédiens de La Disparue !
- Je ne me battrai pas ici ! - Alors nous nous battrons dehors.
Vous êtes complètement fou !
Mais c'est incroyable !
Absolument grotesque !
- Vous êtes ridicule, mon ami. - Je vous prie de faire des excuses à Mme Steiner.
- Brute ! Sauvage ! - Bernard.
- Faites des excuses ! - Je n'ai pas d'excuses à faire, j'ai fait mon métier !
- Je vous demande de vous battre ! - Je ne me battrai pas.
Vous perdez votre temps. Je vous dis que je ne me battrai pas.
Je ne suis pas boxeur, monsieur, je suis journaliste.
C'est absolument intolérable.
Laissez-moi. Je veux téléphoner.
Vous êtes un irresponsable, une brute ! Qu'est-ce que vous croyez obtenir avec cette bagarre ?
Avez-vous pensé une seconde au théâtre ?
Et si la pièce est interdite ? Et si le théâtre est réquisitionné ?
Pour vous, il n'y a que votre théâtre qui compte ?
Est-ce qu'il sera plein demain ? Où en sont les bordereaux de location ?
Est-ce qu'on pourra jouer une matinée supplémentaire à Noël ?
Y a pas que les théâtres qui sont plein, y a aussi les prisons !
Écoutez-moi bien, vous, on est embarqués sur le même bateau.
On continue de jouer cette pièce ensemble, mais en dehors de ça,
je vous demande de ne plus jamais m'adresser la parole !
Tu es belle, Hélèna. Si belle que te regarder est une souffrance.
- Hier vous disiez que c'était une joie. - C'est une joie
et une souffrance.
C'est incroyable.
C'est dingue.
Tu vois, Lucas, la pièce marche toute seule.
Tu n'as plus d'instruction à donner.
Ce n'est pas une raison pour me regarder si durement.
Parfois j'ai l'impression que tu me détestes.
Mais non, bien sûr. Je serais fou de te détester.
Justement, tu es un peu fou.
Je te connais bien, tu sais. - Moi aussi, je te connais bien.
Tu sais, pour moi, La Disparue, c'est déjà du passé.
J'ai une autre idée.
Montagne magique.
Il y aura un rôle pour toi, sur mesure. Tu m'écoutes ?
- Oui, je t'écoute. - Alors voilà, c'est une femme cruelle.
- Cruelle, moi ? - Je te parle du personnage.
Eh bien oui, elle est douce, tendre, elle est même amoureuse,
et pourtant, elle est cruelle,
sans le savoir, sans le vouloir.
Elle est cruelle malgré elle. - Cruelle ?
Ce sera formidable. Tu vas voir.
Je vais te faire parler sans littérature, avec des mots de tous les jours.
Je me servirai de tes expressions, tu comprends ?
Oui.
Je comprends surtout qu'à partir de maintenant,
tout ce que je vais dire sera susceptible d'être retenu contre moi.
- M. Daxiat, c'est par là. - 1er bureau à droite.
Là.
Je ne vous cacherai pas que j'ai hésité à venir. Avec quelqu'un comme vous,
on sait jamais s'il s'agit d'un rendez-vous ou d'une convocation.
Je vois que vous n'avez pas su lire ma critique.
Parce qu'il s'agissait d'une critique ?
J'ai plutôt eu l'impression d'un règlement de compte.
Même si c'était un règlement de compte, il n'était pas dirigé contre vous, au contraire.
- Au contraire ? - Oui.
Excusez-moi.
Il est déjà 4h ?
Alors là, sur toutes les colonnes, «encore plus loin !»,
point d'exclamation.
D'accord ?
Oui.
Quand je me suis rendu au théâtre l'autre soir,
je croyais assister à une pièce mise en scène par Jean-Loup Cottins.
Au lieu de ça, j'ai vu un spectacle hétéroclite sans style.
Enfin bref, j'ai eu l'impression que vous étiez un porte-parole.
Pire que ça, le porte-parole d'un absent.
Si j'étais de bonne humeur, je vous dirais «je ne répondrai qu'en présence de mon avocat».
mais là, je préfère m'en aller.
Attendez, je ne vous ai pas dit l'essentiel.
- J'ai une proposition à vous faire. - Quelle qu'elle soit, je vous réponds non.
Je veux que vous m'aidiez à sauver le théâtre Montmartre.
Vous savez que Lucas Steiner a cédé son théâtre à sa femme avant de s'enfuir.
Nous avons la preuve que cette vente n'est pas valable
car les cessions de parts ont été antidatées.
Ce genre d'opération porte un nom : il s'agit d'une aryanisation fictive.
Oui, et ça signifie ?
Ça signifie que le théâtre Montmartre n'appartient légalement à personne
et que les Allemands peuvent le réquisitionner d'un jour à l'autre
sauf...
Sauf ?
Sauf si la direction est reprise par quelqu'un qui a leur agrément.
Daxiat n'a pas louvoyé avec Jean-Loup.
Il lui a proposé carrément de partager la direction du théâtre.
Daxiat choisirait les pièces et Jean-Loup les monterait.
- Je suis certain que Jean-Loup a refusé. - Mais non, il ne pouvait pas.
Il pouvait seulement gagner du temps. Il a demandé à réfléchir.
Le seul moyen de lutter contre Daxiat, c'est de s'adresser à quelqu'un plus haut que lui.
En l'occurence, le Dr. Dietrich.
Mais Jean-Loup ne veut plus mettre les pieds à la propagandastaffel.
J'ai rendez-vous avec le Dr. Dietrich.
1er étage. Vous demandez le planton.
Attention, madame.
Vous prendrez l'ascenseur plus tard, madame.
- Je voudrais voir le Dr. Dietrich. - Impossible, madame.
J'ai parlé avec lui au téléphone. Il m'attend.
Quel est votre nom ?
Ah oui, vous avez rendez-vous à 5h, mais c'est impossible.
- Mais comment impossible ? Je peux attendre. - Je suis désolé, madame.
C'est inutile d'attendre. Le Dr. Dietrich est parti pour le front de l'est.
Il a dû rejoindre son unité de combat.
Bon, tant pis.
Mme Steiner, j'aimerais vous parler.
Mme Steiner, je vous admire beaucoup.
Permettez que je me présente. Je suis le lieutenant Bergen.
- Vous vouliez voir Dr. Dietrich ? - Oui.
Il n'est pas parti sur le front de l'est.
Il s'est tiré une balle dans la tête cette nuit dans sa chambre à l'hôtel Raphaël.
C'est très triste. Le Dr. Dietrich vous admirait beaucoup.
Et moi aussi.
Je suis très honoré de vous serrer la main, Mme Steiner.
Pitié, mon Dieu
C'est pour notre patrie
Que nous prions au pied de cet autel
Les bras liés et la face meurtrie
Elle a porté ses regards vers le ciel
Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Pitié, mon Dieu ! pour tant d'hommes coupables
Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font
Faites renaître en traits ineffaçables
Le sceau du Christ imprimé sur leur front
Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Pitié, mon Dieu ! si votre main châtie
Un peuple ingrat qui semble la braver
Elle commande à la mort, à la vie
Par un miracle, elle peut nous sauver
Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur
Pitié, mon Dieu ! votre cœur adorable
À nos soupirs ne sera pas fermé
Il nous convie au mystère ineffable
Qui ravissait l'apôtre bien-aimé
Non.
Non !
Je voudrais vous parler.
Je suis désolé, Mme Steiner, mais il faut absolument que je vous parle.
Je vais quitter le théâtre.
J'abandonne mon rôle, enfin dans un mois, le temps que vous me trouviez un remplaçant.
Bien sûr, j'aurais dû m'en douter.
Non, ce n'est pas du tout ce que vous croyez.
Je sais que vous m'en voulez depuis l'histoire avec Daxiat,
et je comprends parfaitement votre réaction.
Même si vous ne m'adressez plus la parole et si vous fuyez mon regard,
nous jouons tous les soirs ensemble et je peux vous dire que j'aime de plus en plus la pièce
et mon rôle. De ce côté-ci, tout va bien. Croyez-moi.
Vous n'avez pas à vous justifier. Vous êtes libre.
Je ne sais même pas si nous vous chercherons un remplaçant,
parce que dans un mois le théâtre sera peut-être fermé.
De toute façon, je pense qu'on doit vous proposer un meilleur contrat ailleurs, chez Hébertot.
Pas du tout. Je ne vais pas chez Hébertot ni ailleurs.
Il y a simplement que j'abandonne provisoirement le théâtre
pour la Résistance.
Hélèna, s'il vous plaît. Je désire parler à M. Carl seul à seul.
Mais enfin, il s'agit d'Éric.
J'ai tout de même le droit de savoir ce que vous dites.
Bien sûr, Hélèna.
Défense passive.
- On vient pour visiter la cave. - Conduisez-nous.
Mais enfin, M. Carl, vous trouvez cela normal ?
Je suis la mère d'Éric et je n'aurais pas le droit de savoir ce qu'on va décider pour mon fils ?
Franchement, Dr. Sanders, cette situation me gêne terriblement.
- Ne pensez-vous pas que... - Non, s'il vous plaît, M. Carl.
Maintenant, Hélèna, je vous prie de nous laisser seuls.
Bien, puisque je suis de trop dans cette maison.
Eh bien, voilà toute l'histoire. C'était un 24 octobre.
Hélèna est sortie pour se promener dans le jardin et soudain elle a disparu.
- Ils veulent visiter la cave. - Visiter la cave ?
Il n'en est pas question.
2 semaines après, elle réapparaissait livide,
incapable de dire ce qu'elle avait fait.
Vous voulez dire amnésique ?
En quelque sorte, oui. Puis l'enfant est né.
Il faut les mettre dans une loge d'avant-scène.
Suivez-moi mais faites pas de bruit.
Vous avez 1000 fois raison.
Mais Hélèna me porte une affection qui peut paraître excessive aux yeux des étrangers.
Elle a envers moi des élans qui sont ceux d'une petite fille.
Je ne sais pourquoi, elle déborde de gratitude à mon égard.
Elle a souvent cette attitude d'humilité excessive.
Effectivement. De quoi se sent-elle coupable, nul ne le saura jamais.
Mais cette impureté qu'elle devine en elle
l'entraîne à rechercher l'affection de personnes qui lui sont inférieures.
Alors le pauvre Charles-Henri ne savait plus ce qui lui arrivait
et ça a été le drame.
Qui parle de drame ici ?
J'ai la preuve que le Dr. Sanders n'est pas revenu ici le lendemain
mais la veille de la mort de Charles-Henri.
- Ces 2 types, vous les connaissez ? - Des gens de la défense passive.
Non, ce sont des gens de la Gestapo. J'en suis sûr. Je reconnais l'un deux.
- La Gestapo ? - Oui.
- Si je vous demande de m'aider, vous le ferez ? - Oui.
- Mais il ne faudra pas poser de questions. - Oui.
Oui, l'amour fait mal. Comme les grands oiseaux rapaces, il plane au-dessus de nous,
il s'immobilise et nous menace,
mais cette menace peut être aussi une promesse de bonheur.
Tu es belle, Hélèna. Si belle que te regarder est une souffrance.
- Hier vous disiez que c'était une joie. - C'est une joie et une souffrance.
Ce soir, pas de rideau, pas de rappel.
- Qu'est-ce qui se passe, Raymond ? - Pas de rideau, pas de rappel.
Il faut leur faire visiter la cave. C'est la défense passive.
Lucas, voici Bernard Granger.
Bernard, mon mari.
Ne restez pas figés comme des statues. Vous avez 5 min pour tout enlever et vous cacher.
On a assez attendu comme ça. Conduisez-nous à la cave.
Non, Mme Steiner tient à le faire elle-même, s'il vous plaît.
Pardon, messieurs.
- Je vais lui parler moi-même. - Non, je vous en prie.
Elle est en train de se déshabiller. Un minimum de correction, s'il vous plaît.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? - Tout le monde peut se tromper.
- On a été assez patients. - On va l'attendre tranquillement.
Messieurs, je vous demande 3 minutes.
Voilà.
Ça fait une paye que je ne suis pas allé là-dedans. Ça doit être plein de rats.
- Vous avez la clef, Mme Steiner ? - Oui.
Merci, attention les têtes.
J'y connais rien, mais ça me paraît pas assez profond pour faire un abri.
Il n'y a pas 20 cm entre le plafond et le sol de la cour.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
C'est un paravent. Ça jouait dans Le Jardin des cerises.
On doit pouvoir mettre 35 à 40 personnes, pas plus.
De toute façon, à cause de l'humidité, elle a été déclarée insalubre en 39.
- Et en cas d'alerte ? - On a le droit de se réfugier dans le métro.
À la station Abbesses. Elle reste ouverte toute la nuit pour ça.
Dites, Mme Steiner, l'escalier, on pourrait pas le brûler pour faire du feu ?
Oui, Raymond.
De toute façon, maintenant, il y a tellement d'alertes,
les gens ne veulent même plus descendre dans les abris.
Ça y est. Ils sont repartis jusqu'à la prochaine fois.
- De rester comme ça ici, c'est pas une vie. - C'est une vie, c'est la mienne.
On ne peut pas trouver une cachette meilleure, plus sûre ?
Je ne cherche pas une cachette. Je suis chez moi ici.
Et personne ne me fera sortir.
Dites-moi, elle est belle, ma femme ?
Je vais vous poser une question, Bernard.
Elle est amoureuse de vous,
mais vous, est-ce que vous l'aimez ?
Maintenant, je viens à l'amour, Carl. Et j'ai mal.
Est-ce que l'amour fait mal ? - Oui, l'amour fait mal.
Comme les grands oiseaux rapaces, il plane au-dessus de nous
il s'immobilise et nous menace,
mais cette menace est aussi une promesse de bonheur.
Tu es belle, Hélèna.
Si belle, que te regarder est une souffrance.
Hier, vous disiez que c'était une joie.
C'est une joie et une souffrance.
Bernard, je peux vous dire quelque chose ?
Si je n'étais pas entrée dans votre loge, vous alliez partir sans me dire au revoir.
Pas du tout.
J'attendais simplement que la répétition soit finie.
Eh bien, elle est finie.
C'était triste. - Oui, j'ai regardé un moment.
- Et alors ? - C'était bien.
Une petite leçon d'humilité. On s'aperçoit qu'on est remplaçable.
Bon, au revoir, Bernard.
J'avais l'impression que vous entrepreniez quelque chose avec toutes les femmes,
sauf moi.
D'abord, ce n'est pas toutes les femmes.
Et puis, vous m'intimidiez. Parfois, vous me regardiez sévèrement.
Et même avec une certaine dureté.
Vraiment ?
Oui, je vous assure. Je me sentais jugé.
C'est tout le contraire.
J'étais troublée par vous.
Oui, c'est vrai.
Comme j'avais l'impression que tout le monde allait le lire sur mon visage, je le durcissais.
Et à force, vous en êtes venu à me détester.
Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai jamais détestée.
Mais je ne comprenais pas pourquoi vous étiez redevenue si distante après m'avoir embrassé.
Tout le monde s'embrasse dans le théâtre.
Pas forcément sur la bouche.
Moi je vous ai embrassé sur la bouche ?
Oui.
Le soir de la générale.
Pendant le rideau.
Sûrement pas.
Vous m'avez embrassé sur la bouche.
Vous ne me dites pas qu'il y a 2 femmes en moi ?
Si, justement.
Il y a 2 femmes en vous.
Il y a une femme mariée qui n'aime plus son mari. - Ah non.
N'essayez pas de deviner. Vous ne pourriez pas comprendre.
Faut pas oublier le maquillage.
Non merci.
Je le laisse pour mon remplaçant.
Là où je vais, on ne se maquille pas.
Mais on se déguise bien un peu, non ?
Pardon.
Pardon.
Oui, oui.
Oui.
Après le départ de Bernard,
La Disparue continue avec Lucien Ballard dans le rôle de Carl.
Non, taisez-vous. Vous n'avez pas le droit.
Maman, est-ce qu'il va revenir, M. Carl ?
Nadine Marsac, qui accède à la célébrité, disparaît chaque soir après sa dernière réplique.
Elle est attendue en coulisse par un chauffeur qui la conduit aux studios de Billancourt
où elle tourne de nuit le rôle principal des Anges de miséricorde.
Elle retrouve là Arlette Guillaume,
qui fait les costumes et les décors du film.
Le 6 juin 1944, les troupes alliées débarquent en Normandie.
La vie quotidienne des Parisiens devient encore plus difficile,
et pourtant ils se pressent de plus en plus nombreux chaque soir dans les salles de spectacle.
M. Éric n'est pas avec vous, madame ?
Un soir, au lieu de se réfugier dans la station de métro,
les spectateurs restent un long moment sur la place du théâtre
à regarder le ballet des avions anglais dans le ciel de Paris.
Les coupures d'électricité obligent de nombreux théâtres à fermer leurs portes.
Le théâtre Montmartre, lui, parvient à jouer jusqu'au 9 juillet grâce à Raymond.
Il a eu l'idée de remplacer les projecteurs de scène par une dizaine de phares d'automobiles.
À présent, la défaite allemande ne fait plus aucun doute.
Après 813 jours et nuits passés dans la cave de son théâtre,
Lucas ne veut plus attendre pour revoir la lumière du jour.
C'est une de ces journées étranges où les coups de feu s'échangent d'un toit à l'autre,
sans que l'on puisse savoir qui tire sur qui.
Ça va ?
Non, pas là.
Des jours difficiles commencent pour Jean-Loup Cottins. Tiré de son lit par de jeunes FFI,
il est emmené au commissariat d'où il est libéré le soir-même grâce à ses relations
mais arrêté une seconde fois le lendemain matin à cause de ses relations.
Par contre, Daxiat ne devra son salut qu'à la fuite.
Le journaliste de Je suis partout est devenu un homme de nulle part.
Il a perdu un œil dans le terrible bombardement de Hambourg.
Il a suivi un moment le maréchal Pétain à Sigmaringen,
puis de monastère en couvent, il réussira à gagner l'Espagne.
Condamné à mort par contumace, il mourra d'un cancer à la gorge dans les années 60.
Mais en cette fin d'été 44, la guerre n'est pas finie
et notre histoire attend son épilogue.
J'ai essayé de vous oublier. Je n'ai pas pu.
Sans votre stupide orgueil, j'aurais été près de vous depuis longtemps.
Pour venir, vous auriez été obligée d'inventer chaque fois un nouveau mensonge.
Mentir ? Mais pourquoi ? À qui, puisqu'il est mort.
Alors, évidemment, vous vous êtes refugiée dans le travail ?
Non.
J'ai découvert brusquement que ça ne m'intéressait plus.
J'ai tout abandonné.
Écoutez-moi, je ne souhaite qu'une chose : être auprès de vous,
vous sortir de cet endroit.
Je suis certaine qu'ensemble, nous pouvons recommencer.
Non.
Nous ne recommencerons rien parce qu'il n'y a rien à recommencer.
Il n'y a jamais rien eu de réel entre nous.
J'ai joué avec l'idée de vous aimer mais je ne vous aimais pas.
Est-ce que vous me comprenez ?
C'est toujours resté abstrait.
Bien sûr, vous aviez des excuses d'y croire, puisque j'y croyais moi-même.
Je n'ai jamais cessé de penser à vous, pas une seule journée.
Moi aussi.
J'ai pense à vous, mais de moins en moins souvent.
Maintenant, je ne comprends pas du tout ce que vous faites ici.
J'ai oublié votre nom de famille.
J'ai oublié votre prénom.
Je sens que les traits de votre visage vont devenir complètement flous.
Allez-vous-en.
Allez-vous-en.
Écoutez-moi bien.
Il faut être 2 pour s'aimer,
il faut être 2 pour se haïr,
et je vous aimerais malgré vous.
Penser à vous fait battre mon cœur plus vite.
C'est la seule chose qui compte pour moi.
Adieu.
C'est Steiner ! Regardez.
- Mais oui, c'est lui ! - Il est revenu.
Elle a raison. C'est Lucas Steiner.
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