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Je ne pensais pas trouver un ami comme Bruno dans la vie.
Ni que l'amitié était un lieu où l'on plante ses racines
et qui reste là à nous attendre.
J'étais fils unique dans un appartement en ville,
peu habitué à faire les choses à deux.
Mais à l'été 1984,
mes parents louèrent une maison dans un village de montagne
où, par ironie du sort, vivait un seul enfant à l'époque.
Bruno.
LES HUIT MONTAGNES
Bruno!
Merde alors, Bruno!
Pardon. Il y en a une ici.
Merci.
Je m'appelle Francesca.
Enchantée, Guglielmina Sonia. Je dois y aller.
Au revoir.
Mon cœur,
il est tard.
OK.
Bonne nuit.
- Viens. Tu veux un petit-déjeuner? - Oui.
On vient d'arriver,
mais on a quelques provisions.
Tu veux un biscuit?
Oui.
Tu vis ici?
Oui.
Tu as des frères et sœurs, Bruno?
Non, je suis le dernier enfant du village.
Pardon?
Je suis le dernier enfant du village.
Bonjour, Pietro.
Je te présente Bruno.
Salut.
Tu prends ton petit-déjeuner?
- Merci. - Je t'en prie.
Tu as quel âge, Bruno?
- J'aurai douze ans en novembre. - Comme Pietro!
Mais lui, en janvier.
Tu habites où?
Là-bas, chez mon oncle et ma tante. Mon père n'est pas là.
Il est où?
À l'étranger, il est maçon.
En Suisse ou peut-être en Autriche.
Et ta maman?
- Je peux prendre un autre biscuit? - Oui.
Prêt?
Attends. Oui!
Un, deux, trois.
Un, deux, trois.
Salut, Bruno!
Merde!
Tu m'as fait peur! Tu t'es fait mal?
Non, ça fonctionne. On y va!
Avant, il y avait 183 habitants à Grana.
Et maintenant?
14, moi inclus.
Il y avait...
deux magasins,
un bar,
l'école, la boulangerie...
Et puis un jour, ils ont construit la route,
tu sais, pour faire venir du monde à Grana.
Et tu sais ce qui s'est passé?
Quoi?
Tout le monde est parti.
Ton père aussi?
Oui.
Le tien aussi?
Il est resté à Turin. Il travaille.
Moi, je suis là avec ma mère.
On a loué la maison pour tout l'été.
Il fait quoi?
Il est ingénieur dans une énorme usine
où travaillent, tu imagines, dix mille...
je plaisante pas, dix mille personnes!
La vache!
Dix mille.
Merde, ma tante! C'est l'heure de la traite.
Selon mon père,
à chaque période de légèreté devait succéder une période de gravité.
Le temps du travail, de la plaine et de l'humeur noire.
Merde!
Il fait quoi ce con?
Va te...!
Attends!
Attends!
Vas-y maintenant! Vas-y!
Pendant ce temps mes jambes pâlissaient,
guérissaient de leurs égratignures
et oubliaient les démangeaisons des orties.
L'été à Grana me semblait si loin
que je me demandais s'il avait vraiment existé.
Je te vois!
Content que tu sois revenu, Berio.
- Comment tu m'as appelé? - Berio.
Ça veut dire "pierre" dans ma langue. Comme Pietro.
Ici, je t'appelle comme ça.
Berio.
OK. Apprends-moi ton dialecte.
Qu'est-ce que tu veux savoir?
Les arbres.
Celui-là.
C'est un làres,
et il a des aiguilles douces.
Bruno!
Va te faire foutre!
Ciao.
- J'ai rien entendu. - C'est vrai?
Ces lignes s'appellent des courbes de niveau.
Plus elles sont rapprochées, plus la pente est raide.
Les nombres indiquent l'altitude.
Là. Là. Et là.
Exactement.
Ici, c'est où je veux arriver demain.
3 010.
Purée!
Je peux venir avec toi?
T'es sérieux?
- T'en es capable? - Oui.
Sûr? On fera pas demi-tour.
Les voilà.
Cervin,
Grand Tournalin, Breithorn.
Et lui, c'est le Lyskamm.
On le surnomme le "mangeur d'hommes". Tu savais?
Non.
Cette ville crasseuse ne te manque pas?
Non!
On y va!
Mais papa, on vient d'arriver.
OK.
Comment va ton ami?
Bien, je crois...
Il est monté à l'alpage avec son oncle
pour l'aider.
Alors je le vois plus.
C'est à une heure de marche.
Une heure, c'est peu.
On ira ensemble si tu veux. Tu en dis quoi?
D'accord.
Allez! On y va!
Attends!
- Il doit redoubler? - Je ne sais pas.
S'ils ne le laissent pas passer...
Bruno est intelligent, ce serait dommage qu'il arrête.
S'il avait quelqu'un pour l'aider, il réussirait.
Oui, oui. Parlez-en à mon mari.
- Salut, Pietro! - Salut, Bruno!
Tu dois être Bruno. Pietro m'a beaucoup parlé de toi.
Bonjour.
- C'est ton oncle? - Oui.
Viens, je te montre un truc.
On prend celui-là.
D'accord, on essaie.
Ça te plaît?
Oui.
J'apprends à devenir casaro.
Ça veut dire quoi?
Celui qui fait le fromage.
- C'est toi qui les as faits? - Non.
C'est mon oncle. Moi, je les tourne et je les range.
Trop peu.
Avec ces normes absurdes,
on ne vit plus de notre travail comme avant.
Et les montagnes? Comment elles s'appellent?
- Grenon. - C'est laquelle Grenon?
Toutes.
Les cimes n'ont pas de nom ici.
Et le glacier?
Vous y êtes déjà monté?
Non. Jamais trouvé le temps.
Je voulais y aller avec mon fils. Peut-être que...
on pourrait emmener Bruno.
Vous en dites quoi?
D'accord.
Pietro, tu sais qu'un jour...
On parlera plus tard.
Pas maintenant. On parle quand on s'arrête.
OK.
C'est pas magnifique?
Si.
Le glacier fascinait l'homme de science qu'était mon père.
Il lui rappelait ses études de physique et chimie,
la mythologie sur laquelle il s'était formé.
Il disait que le glacier est la mémoire des hivers passés
que la montagne conserve pour nous.
En haute altitude, elle en garde le souvenir,
et si on veut retrouver un hiver lointain
c'est là-haut qu'il faut aller.
L'eau que tu bois
n'est pas la neige de l'an dernier.
Elle a au moins 100 ans.
100 ans?
Peut-être même 150.
C'est difficile à dire.
Les glaciers sont fascinants,
ils se déplacent en permanence.
Vous savez pourquoi?
Parce que tout va vers le bas?
Bravo.
Tu es intelligent.
Parce que tout va vers le bas.
C'était une super journée, hein?
Ton père sait plein de trucs.
Oui.
Tu as de la chance qu'il te les apprenne.
Pourquoi? Ton père ne le fait pas?
Il n'est jamais là.
Et quand je le vois, il parle à peine.
On dirait que je l'énerve.
Ça va?
Oui.
- Tu veux de l'eau? - Non.
- J'appelle ton père? - Non.
Je vais essayer de dormir, OK?
Bonne nuit.
Bonne nuit.
Vous allez où? Sur le glacier?
Oui.
On va juste faire un tour.
Soyez prudents avec les enfants.
Qu'est-ce qu'il y a?
Rien...
Allez, on continue!
On garde le rythme.
Saute en premier, Bruno!
Respire un grand coup et saute!
Prêt?
Attention au piolet.
Un, deux... Vas-y!
C'est ça.
Viens! Super.
Incroyable! Tope là!
C'est bien.
Allez Pietro!
À ton tour.
Ça va?
Qu'est-ce qui se passe?
Rien.
- Tu as glissé? - Oui.
- C'est rien. - Allez!
Saute!
Papa, j'y arrive pas.
Mais si! Allez, viens!
On va pas faire demi-tour.
C'est juste une question de volonté.
Bruno a réussi. Allez!
Saute, Pietro!
Ça va?
Excuse-moi, papa. Excuse-moi.
Mais non, c'est rien.
Un peu de mal des montagnes.
Regarde-moi. C'est le mal des montagnes.
Rien de grave. Lève-toi.
Respire.
Respire doucement.
Tout va bien.
- Bruno, tu peux revenir? - Oui.
Attention, les cordes sont emmêlées.
Super!
C'est bon?
Maintenant, lève-toi.
Tu guides la cordée, d'accord?
T'inquiète pas, ça va passer.
Ça ira mieux en descendant.
Bravo, t'es un champion!
Le lendemain mon père rentra à Turin.
Mais le souvenir de ce matin-là resterait gravé dans ma mémoire.
Ensemble sur le glacier.
Juste nous trois.
Pour la dernière fois.
Bonjour!
Venez, entrez! Sonia...
Merci, je vous laisse.
"J'ignore combien
dura notre sommeil
mais il fut sans aucun doute
long,
parce qu'il nous offrit un rep..."
"Repos..."
"... complet.
Je me réveillai
le premier et..."
"J'examinai..."
"... j'examinai attentivement
notre cellule."
Pause.
"Le serveur..."
"Le serveur, profitant
de notre repos,
avait débarrassé la table mais..."
Tu dois travailler encore longtemps?
Sors, j'arrive tout de suite.
Tes parents ont parlé à mon oncle, tu savais?
Non.
Bizarre, je pige pas.
- Quoi? - Les secrets entre vous.
De quoi ils ont parlé?
De m'emmener avec vous à Turin
pour aller au lycée.
- Au lycée? - Oui.
Je choisis celui que je veux et je viens vivre avec vous.
Et ton oncle,
il a dit quoi?
- Ça lui va. Tu sais pourquoi? - Pourquoi?
Pour l'argent. Tout ce qui l'intéresse, c'est qui paye.
Tes parents s'occupent de tout.
La nourriture, le logement, l'école.
Et toi?
Quoi, moi?
Ça te plairait? T'en as envie?
J'en sais rien.
Je suis jamais allé à Turin. J'arrive pas à imaginer.
Tu sais... c'est différent.
Tu passes ton temps à l'intérieur.
Tout est dangereux... T'as pas le droit de sortir.
Et toi? Ça te plairait?
Pietro, c'est pour le bien de Bruno. Pour son avenir.
Pourquoi il peut pas élever des vaches et faire du fromage?
Il pourra le faire, mais il a le droit d'étudier
pour pouvoir en décider librement.
Tu veux l'emmener dans cette ville pourrie qu'on déteste?
On ne la déteste pas, Pietro...
Turin va bousiller Bruno! Je vous comprends pas.
Ça peut être bien pour lui, et pour toi aussi.
C'est ton idée,
pas la mienne.
Mais c'est mon ami, pas le tien!
- C'est un peu égoïste... - Va te faire foutre!
Me parle pas comme ça!
Pas de vulgarité chez nous!
La vache!
Comment il s'appelle, ce lac?
Grenon.
Tu devrais peut-être leur dire.
Leur dire quoi?
Que tu veux pas aller à Turin. Que tu veux rester ici.
T'es fou ou quoi?
J'ai passé ma vie dans ces montagnes.
C'est moi!
Guglielmina Bruno!
Et je me barre!
C'est compris?
Oui?
- Bonjour. - Sonia.
Je ne vous dérange pas, j'espère...
Pas du tout. Viens, entre.
Tu veux un café?
Non, merci. Je voulais juste vous donner ça.
Tous ces œufs!
C'est adorable. Il ne fallait pas.
- Où tu vas? - Voir Bruno.
Bruno est parti.
Où ça?
Son père l'a emmené travailler avec lui.
Il n'était pas d'accord pour Turin.
Bruno ne reviendra pas cet été. Je suis désolée.
Pietro!
Le souhait de mes parents d'aider Bruno, de l'éduquer,
nous avait séparés.
Je passais l'été à m'ennuyer,
lui travaillait avec son père sur les chantiers.
Sa vie d'adulte avait commencé à 13 ans.
Mais la mienne... Qui sait?
Je crois qu'il n'a jamais su ce qu'était l'adolescence.
- Tu aurais une cigarette? - Bien sûr.
- Merci. Et du feu? - Oui.
Il me fit un signe de tête.
Je levai la main
et ce fut tout.
Je ne lui demandai pas comment il allait, combien il gagnait,
s'il avait une copine, des projets d'avenir,
ni comment il avait vécu ce qui s'était passé.
Il ne me demanda pas commentj'allais,
comment allaient mes parents,
etje ne lui répondis pas: ma mère va bien,
mon père, je ne sais pas.
Putain!
Il y a encore tout ça à mettre dedans?
Ne t'inquiète pas.
Attache ça à l'extérieur.
Viens, essaie-le.
C'est le tien.
Il est lourd.
- Ça va aller? - Bien sûr.
- Non, j'y arrive pas. - Mais si!
Non, désolé.
- C'est trop lourd. - On le vide un peu.
Laisse tomber.
Pas d'inquiétude!
On le refait ensemble, ça te va?
- Non. - Qu'est-ce qui va pas?
Rien ne va!
Comment ça, rien?
La tente, le lac... Rien.
Pietro, s'il te plaît...
Vous attendez quoi de moi?
Que j'aille à la pêche avec papa?
On fait un feu, on boit du vin
et on chante ensemble?
C'est des trucs qu'on fait avec ses amis.
- Mais tu n'as pas d'amis. - Pietro!
Alors c'est à moi que tu demandes.
- Allez, Pietro. - J'ai pas envie.
L'été suivant, je n'ai passé que quelques jours à la montagne.
Ensuite, j'ai arrêté d'y aller.
Avec Bruno, nous ne nous sommes pas revus pendant 15 ans.
Je peux pas choisir moi-même?
Tu veux choisir? Alors vas-y, fais un choix.
- Tu veux faire des do... docum... - Documentaires.
Étudier la littérature américaine? Tu veux faire quoi?
Écrire? Voyager?
Tu as commencé des études.
Finis-les! Reste concentré.
Tu auras bien le temps plus tard de, de...
de rêver, putain!
Je t'en supplie.
Fous pas ta vie en l'air.
Écoute-moi.
C'est toi qui as gâché la tienne.
Re... Re...
Retire ce que tu as dit.
Non.
Retire ça.
Je suis sûr d'une chose.
Je deviendrai pas comme toi.
Je te le jure.
Salut, Pietro.
Tu viens au Mad Dog? Rejoins-nous quand tu as fini.
Non, je me lève tôt demain.
C'est ça... Comme toujours.
- Salut, Pietro. - À plus tard!
Maman, il y a quelqu'un avec toi?
Tu as quelqu'un avec toi?
Je rentre à la maison.
Je rentre à la maison.
Salut, Bruno.
Salut, Pietro.
Mes condoléances.
Merci.
- Merci pour le feu. - Pas de quoi.
Belle barbe.
La tienne est plus belle. Une vraie barbe.
Allez, on y va. C'est un peu loin.
Descends.
- C'est ici? - On continue à pied.
On continue à pied.
M'attends pas.
Si tu t'arrêtes, c'est pire.
Oui.
Voilà le terrain.
Ça, c'est les vieux murs.
C'est une ruine.
Quand ton père l'a vue,
il a tout de suite compris que c'était la bonne.
J'ai dû trouver les propriétaires, les convaincre de vendre.
Elle s'appelle Barma Drola.
- Comment? - Barma Drola.
Il voulait en faire quoi?
Une maison.
Une maison?
Il voulait construire une maison ici.
Il m'a demandé de la construire.
J'ai hérité d'un tas de pierres.
Cet été, je suis libre.
- Pour faire quoi? - La construire.
Merci, c'est pas la peine.
Je lui ai promis.
Il était là, comme toi maintenant,
quand il me l'a fait promettre.
Même sans lui, ça change rien.
Et avec quel argent?
On doit juste acheter les matériaux.
- Et toi, qui va te payer? - T'inquiète pas pour moi.
J'ai juste besoin...
d'un manœuvre.
Non.
On peut finir en trois ou quatre mois.
Je suis trop maladroit. Je suis désolé.
Je t'apprendrai.
Quatre mois...
Bien. On commence après l'hiver.
Quand la neige aura fondu.
Merci.
Mon père est mort à 62 ans et moi, j'en avais 31,
l'âge qu'il avait à ma naissance.
Mais je n'étais pas marié, je n'avais pas d'enfant,
pas de travail stable.
Ma vie me semblait suspendue entre l'âge adulte et l'adolescence.
Quel était le souhait de mon père?
Lui qui ne décrochaitjamais de son travail
et passait à peine quelques jours en montagne, l'été.
Que devais-je faire de son rêve perdu?
Et d'une promesse qui n'était pas la mienne?
Je dois être les traits rouges, parce que les noirs, c'était lui.
Là, c'est la montée vers le glacier, avec Bruno.
Donc Bruno, c'est le vert.
Non?
Ils grimpaient souvent ensemble?
Non?
Oui.
Bruno est resté proche de nous toutes ces années.
Ah oui?
Ton père l'a beaucoup aidé.
À faire quoi?
Tout.
À un moment, Bruno s'est fâché avec son père
et quand il avait besoin d'un conseil, il venait nous voir.
Il se fiait à ce que disait ton père.
C'est ce qui arrive à ceux qui s'en vont.
Quoi?
Les autres continuent à vivre sans eux.
Bruno demandait toujours de tes nouvelles.
Vraiment?
Oui.
Etje lui racontais ce que je savais.
Peu de choses, mais je lui racontais tout.
À trois, tu pousses.
Avec tes pieds.
Un, deux, trois.
Allez!
Il faudra une semaine pour tout déblayer, non?
Sans doute.
Tu penses qu'il va survivre?
Difficile à dire.
C'est un arbre bizarre.
Fort, s'il pousse où il est né,
mais fragile, quand on le déplace.
Tu as déjà essayé?
- Comment ça s'est passé? - Mal.
On laisse tout comme ça?
Non.
Moi, je reste.
Tu dors ici?
Je vais pas perdre quatre heures de travail par jour.
Le maçon vit sur son chantier.
C'est comme ça.
Je fais la navette et tu passes 4 mois ici?
Le temps qu'il faudra.
Mais le samedi, je descends et je dors dans mon lit.
Je t'attends le matin à 9h
et à 18h, tu es libre.
Ça te va?
Oui.
Très bien.
Alors, ciao.
Calme-toi...
On te met ça?
Plus tard?
Dans ce boulot, réfléchis pas trop,
sinon tu deviens fou.
Regarde cette belle journée.
Elles sont comment, les mauvaises?
Berio!
Allez, on y va.
C'est dingue.
Dans mon souvenir, il était plus grand.
Ces dix dernières années,
je n'ai pas parlé à mon père.
Je sais.
Il te parlait de moi?
Non.
Et ton père?
Il est toujours là?
Il était toujours sur mon dos.
J'ai fini par lui en coller une.
J'ai dû lui faire mal, parce que je l'ai jamais revu.
Désolé.
Ce vieil ivrogne.
J'imaginais leurs soirées quand Bruno avait 20 ou 25 ans,
et qu'il discutait avec mon père, à ma place.
Peut-être que sij'étais resté, ça ne serait pas arrivé.
Ou peut-être que nous aurions partagé ces moments.
J'avais le sentiment d'être passé à côté de l'essentiel,
absorbé comme je l'étais par des futilités dontj'ai tout oublié.
Ciment.
Pierres, ciment.
Ciment.
Pierres comme ça.
Ciment.
La maison.
Un grand maître d'œuvre.
Tout le mérite revient à Bruno.
Sérieux,
il est vraiment doué.
Je suis juste son manœuvre.
Mais demain, je m'installe là-haut moi aussi.
Il aurait été content de ce que tu es en train de faire.
Oui.
Merci.
Doucement, Roy! Putain!
Bruno, il arrive!
Quelle merveille...
Comment on arrive en haut du Grenon?
C'est facile.
Il y a un sentier.
Quand tu arrives à la pierraille,
tu continues tout droit jusqu'au sommet.
J'essaierai dimanche.
Vas-y maintenant.
Non, pas maintenant.
- Vas-y maintenant! - Non.
Je me débrouille aujourd'hui.
T'inquiète, prends ta journée.
Vas-y, je te dis!
Bruno!
Berio!
On a fini?
Fini, c'est un grand mot... mais elle a un toit!
Viens, on descend.
La bombe!
Tu fais quoi?
Rien.
J'attends.
Dommage que l'été se termine.
Tu reviendras?
Bien sûr que je reviendrai.
Dans notre maison.
- Pourquoi tu ris? - C'est ta maison!
C'est notre maison à tous les deux.
Tu es fou.
Je suis sérieux.
C'est notre maison d'été,
on s'y retrouvera tous les ans.
D'ac.
D'ac.
Et après? Tu as des projets?
J'aimerais reprendre l'alpage de mon oncle.
C'est bien.
Prendre quelques vaches.
Elles coûtent plus rien maintenant.
Et ça rapporte un peu?
Si c'était une question d'argent,
je resterais maçon.
Mais je ne suis pas né pour ça.
Tu es né pour quoi?
Pour être montagnard.
Mes ancêtres vivaient dans les montagnes avec leurs bêtes.
Mon père est parti le premier, et il m'a emmené avec lui.
Il les aurait bien électrocutées, les vaches.
Mon oncle aussi a tout foutu en l'air.
C'est un beau projet.
Vraiment.
Et toi?
Des projets?
Moi?
Aucune idée.
Tu as fait quoi toutes ces années?
Plein de boulots différents.
Mais...
en réalité, pas grand-chose.
Ta mère m'a dit que tu écris.
Que t'as essayé d'écrire un livre.
C'est pas pour moi.
Je suis pas assez bon.
Moi, si j'aime quelque chose, je le fais.
J'essaie au moins.
Quels sont mes projets?
C'était ça, la question.
Écoute...
Un beau feu de camp,
du poisson,
quelques montagnes.
Et toi.
Comme tu es là.
Ne bouge pas.
Comme ça.
Merci.
Voilà.
Je pourrais rester comme ça pour toujours.
Moi, je vais nulle part.
Bonjour, Pietro.
Filippo, tu veux un café?
Comment?
Un café?
Il est là.
Oui, merci.
Ils arrivent la semaine prochaine.
Qui?
Mes amis de Turin.
D'accord.
Dès qu'ils arrivent, je descends à l'alpage.
Non.
Comme ça, je dors sur le chantier et je travaille un peu.
Il y a la place.
Voilà!
On y est.
Magnifique!
Pas mal, hein?
- C'est quoi ça? - On dirait un tableau!
Attention!
Incroyable!
C'est une invention de Bruno.
Pas l'ampoule, mais un moulin dans le torrent.
On a assez d'électricité pour elle.
- Ça ira. - Ça suffit.
Laisse, je vais le faire.
Je t'ai expliqué le truc.
Viens.
Je te présente Massimo, Barbara,
Lara, de Turin.
Bruno, cet endroit est merveilleux.
Je ne veux plus jamais partir!
Reviens en novembre et on en reparle.
La montagne me manquait.
- Toi aussi, tu viens de la montagne? - Oui.
Chéri, on doit se trouver un endroit comme ça.
Une ruine à rénover, qui sera encore plus belle que la vôtre!
On n'en peut plus de Turin.
On fait venir tous nos amis de Turin
et on crée un super village écologique, ici, en pleine nature.
Pas mal, non?
Y a que les gens de la ville qui parlent de nature.
C'est tellement abstrait pour vous que même le mot est abstrait.
Tu appelles ça comment, alors?
Ici, on dit...
forêt, pré,
torrent, rocher, sentier.
Des choses qu'on peut montrer du doigt.
Qu'on peut utiliser.
Attends.
On ne peut pas juste profiter de la beauté de la nature?
Si, bien sûr. Et manger de l'air.
Touchée, coulée.
On choisit un beau terrain,
on y met un potager.
Et l'hiver, vous faites comment?
Il tombe des mètres de neige ici.
Vous mangerez quoi? Polenta et patates, comme les vieux?
D'accord.
J'arrête de l'appeler "nature" mais toi, tu me laisses rêver.
Laisse-moi rêver, s'il te plaît!
Laisse-le rêver.
S'il te plaît, laisse-moi rêver!
C'était quoi, ça?
On ne s'embrasse pas...
Putain, elle est gelée!
- Viens! - Non.
Allez, viens!
Vas-y, toi.
- Je compte si tu veux. - J'y vais.
Regarde-moi.
Un...
deux...
trois!
L'hiver, j'ai deux boulots. Et l'été, j'avance au maximum.
Et puis il y a le crédit, la banque...
Je dors pas beaucoup.
Mais ça en vaut la peine. Je ferai le fromage comme dans le temps.
Même si avec les nouvelles normes...
Tu voudrais démarrer quand?
À l'inarpa.
- Quand? - En juin.
Quand on monte à l'alpage.
On verra.
- Tu peux finir? - Oui, je continue.
Mais dépêche-toi, c'est le rush.
Allô?
Salut, Pietro.
C'est Bruno.
Bruno.
- Tout va bien? - Oui.
Je voulais te demander quelque chose.
Lara est venue.
- Lara? - Oui.
Elle voulait voir l'alpage.
- C'est le moment de téléphoner? - Juste une minute, Marco.
Elle était intéressée, alors je lui ai fait visiter.
Elle aimerait y travailler.
J'aime bien l'idée...
Mais une femme à l'alpage?
Elle en est capable, elle a la tête dure.
Oui, j'ai vu ça.
Quoi?
J'ai vu ça.
Et alors?
J'ai pas bien compris où en sont les choses entre vous.
Il n'y a rien entre nous.
Tu es sûr?
Rien, nous sommes amis.
Sûr?
Sûr et certain.
Vraiment.
Bon, alors à bientôt.
À bientôt.
Elle est très délicate.
Pas vrai?
Il faut d'abord qu'elle se détende.
Voilà.
Quoi?
Elle doit se détendre, non?
On a de la chance.
Je crois que tu lui plais.
Oui, ça vient bien.
Salut.
Bonjour.
Je t'aide.
Je fais barrage.
Allez, allez.
L'estomac du veau?
Sans lui, ce fromage n'existerait pas.
Qui a bien pu découvrir ça?
L'homme sauvage.
L'homme sauvage?
En partie homme, en partie animal,
en partie arbre.
Comme moi.
Comment tu dis en dialecte?
Omo servadzo.
Et la femme sauvage?
Elle est fantastique.
Elle est forte... Jamais fatiguée.
Elle s'occupe aussi des comptes, tout ce que je déteste.
Et elle descend les tommes au village.
Ça aussi? Toi, tu ne descends pas?
Ah non!
Le montagnard reste dans la montagne,
c'est sa femme qui descend.
Je suis désolé.
Pourquoi?
J'aimerais passer plus de temps avec toi.
Mais ici, on n'arrête jamais.
Les choses changent.
Je t'attends dehors.
Pour Bruno, il n'y avait ni samedi ni dimanche à l'alpage.
Même si c'était long, il s'obstinait à traire les vaches à la main.
Dans sa vie,
il existait une manière juste de faire chaque chose.
L'été suivant, Lara était enceinte.
Je la voyais emmener paître les vaches, seule, dans le vent,
avec son ventre rond et ses chevilles enflées.
Elle devenait une créature de la montagne.
L'été suivant, elle allait au pâturage avec sa petite dans les bras.
Même si Bruno et Lara m'invitaient toujours à rester,
quelque chose me poussait à les quitter et à prendre le chemin de la Barma.
J'aurais parfois voulu parler avec mon père.
Tu as vu, papa?
Un de tes fils a trouvé sa voie.
L'autre, non.
J'étais fatigué de ce vieux moi.
Je voulais me transformer, évoluer, partir.
Devenir un nouveau, tout nouveau Pietro.
J'espère qu'ils ont du wifi ici.
Incroyable, ce yak sur la route!
J'ai cru qu'il te fonçait dessus, j'ai eu peur.
Vous voulez boire quelque chose?
Tu crois qu'elle a de la root beer?
Mari, femme.
Je me demandais ce que Bruno aurait pensé de ces maisons,
de leur manière de les construire,
de leur façon de travailler la terre,
des mains des femmes,
des enfants quijouent au milieu du bétail.
Probablement que les montagnards sont les mêmes partout.
Lui aussi, il aurait aimé l'Himalaya.
Le beurre de yak.
Il a un goût plus fort.
Ils s'en servent pour tout.
Dans les lampes, comme baume pour les cheveux
et pour les funérailles célestes.
Au Népal, il n'y a pas assez de bois pour incinérer les cadavres.
Alors, ils les dépouillent,
les laissent en haut d'une colline, pour les vautours.
Ils reviennent quelques jours plus tard
et ne trouvent plus que les os.
Ils les broient, les mélangent avec du beurre et de la farine
pour en nourrir les oiseaux.
Et le cadavre disparaît complètement.
Quelle horreur!
C'est une belle image... les funérailles célestes.
Pourquoi ce serait horrible?
Tu imagines ta mère écorchée et dépecée?
- Sous terre, elle se fait manger aussi. - Mais tu vois rien.
Moi, ça me plaît.
On nourrit les oiseaux et hop, c'est fini!
- Une autre grappa? - Moi.
Pas moi. J'ai déjà la tête qui tourne.
C'est qu'elle est bonne!
Et les femmes, Berio?
Elles sont comment là-bas?
Aussi belles que dans les Alpes?
Elles te courent après maintenant que tu es célèbre.
Célèbre? J'ai publié un livre.
- Arrête de l'embêter! - Je m'inquiète pour mon ami.
Je t'inquiète?
Tu es devenu moine bouddhiste?
Hein? Regarde-moi!
Quoi? Non!
Tu veux entendre une histoire à la con?
Oui.
Ça te gêne?
Quand j'étais au Népal...
Un type m'a arrêté
et m'a dit: "Tu fais le tour des huit montagnes?"
Et puis, il a fait comme ça. Regarde.
Il se met à dessiner...
et il me dit...
Il me dit...
Ça, c'est le monde pour nous.
Il y a huit montagnes et huit mers.
Et au centre...
Tu vois ça?
On dirait un cul, mais...
C'est le monde pour nous.
Et au centre...
il y a...
Il y a cette grande montagne.
Le mont Sumeru.
La question, c'est... Écoute-moi.
La question, c'est...
Qui a appris le plus?
Celui qui a vu les huit montagnes et les huit mers
ou celui qui a atteint le sommet du mont Sumeru?
Réponds.
Moi... Je suis celui...
qui est arrivé en haut de la montagne
et toi, celui qui a fait le tour des huit...
Des huit...
Bravo.
Et qui gagne?
C'est moi.
Toujours.
Je gagne.
Donne-moi un peu de grappa. La dernière.
Une dernière et au lit.
Je dors ici, Bruno.
Bonne nuit.
Comment tu vas?
Je te prends ça?
Un café, kripaya.
Froid, si possible.
On n'utilise pas ce mot au quotidien.
Ah bon?
C'est un mot ancien.
On dit please.
Comme en anglais.
Comment on dit dans ta langue?
Per favore.
Comment?
Berio?
Je te les passe?
Oui.
Ça ira plus vite.
Tu sais ce qu'on dit ici quand on est triste?
- Quoi? - Ça fait long.
Comment tu vas? "Ça fait long."
Quand j'ai commencé à lire,
j'ai compris qu'il y avait plein de façons de dire les choses.
Si les mots sont pauvres, la pensée l'est aussi.
C'est vrai.
Je suis content que tu aies trouvé tes mots, Berio.
Oui, c'est dingue.
Un éditeur croit en toi
et tout change.
Je ne serai pas riche,
mais je peux vivre tranquillement au Népal un moment.
Ça te plaît là-bas?
Oui.
Quoi?
J'ai rencontré quelqu'un.
Je le savais.
Tu le savais?
Elle s'appelle Asmi. Elle fait le même métier que ma mère.
Plus ou moins.
L'autre jour, je me disais...
c'est incroyable
qu'on puisse trouver sa place dans le monde
par des chemins moins sinueux que prévu.
C'est beau.
Je suis content pour toi.
Je ne sais pas si je reviendrai l'an prochain.
C'est l'heure de la traite.
- Viens dîner un de ces jours. - Oui.
"Ici, avec mon fils de 1 1 ans, Pietro.
Sans doute mes dernières cordées en tête. Bientôt ce sera lui.
Je garderai toujours le souvenir de ces journées
comme le plus beau des refuges.
Giovanni Guasti, Août 1984."
"Montés de Grana en 2 heures et 37 minutes.
Superbe course.
Aperçu six bouquetins et un aigle.
Aujourd'hui, j'ai à nouveau 21 ans, comme mon compagnon de cordée.
Giovanni Guasti et Bruno Guglielmina,
Juillet 1994."
Et puis j'ai trouvé ce qui devait être son dernier message:
"Ce serait merveilleux de rester ici tous ensemble,
sans plus voir personne,
sans jamais redescendre."
Voilà ce qui l'avait fait rêver: une maison loin du monde.
C'est alors que je compris que j'avais eu deux pères.
Le premier était l'étranger avec qui j'avais habité vingt ans en ville.
Le second était le père de la montagne,
celui que j'avais seulement entrevu et pourtant mieux connu.
Cet autre père m'avait laissé une ruine à reconstruire.
Il ignorait peut-être qu'il m'avait fait un autre cadeau, le plus beau.
On pourrait louer des chambres, non?
Les chambres d'hôtes, ça marche bien.
On a arrêté de passer par les coopératives.
On vend directement aux clients.
Ça fait une belle différence, mais ça prend plus de temps.
Heureusement que Francesca est là!
Elle me prête sa voiture et elle s'occupe d'Anita.
Je ne sais pas ce qu'on ferait sans elle.
- Tu n'es pas d'accord? - Si.
Mais on doit encore faire des efforts.
On a trop de paiements en retard.
On a des subventions, mais ça ne suffit pas.
"La crise"... On n'entend que ça
à la banque.
Un connard m'a dit qu'il valait mieux demander 20 millions que 20 000.
Tu imagines? On ne leur sert à rien.
L'été, ça va encore.
C'est juste, mais on s'en sort.
On est autosuffisants en été.
Mais l'hiver à Grana, c'est une autre histoire,
avec le loyer de l'étable et toutes les autres charges.
Comment on va faire?
On va pas mourir de faim. On a plein de fromage.
Quand Bruno ne sait pas quoi dire, il blague.
- Allez, Lara... - Quoi?
Tu m'écoutes quand je parle?
On a des dettes monstrueuses! Regarde la réalité en face!
On doit en discuter maintenant? On voit jamais Pietro.
- Alors on parle de quoi? - Tu choisis.
Lui, il vit là-haut dans ses montagnes,
loin des problèmes du commun des mortels.
C'est toi qui t'es mis dans ce pétrin.
C'est vrai.
Alors te rends pas malade avec ça.
- J'y vais. - Non, c'est moi.
Ma chérie...
Maman est là.
Elle a raison.
Mais en parler ne résout rien.
Combien il vous faut?
Trop.
Beaucoup trop.
Je vais t'aider.
Je n'ai pas d'argent, mais je peux travailler.
C'est décidé. Je reste ici.
Tu es déjà bien occupé.
- Avec quoi? - Ta copine.
T'inquiète pas, ça me fait plaisir.
Même sij'aurais aimé lui parler quand nous étions éloignés,
Bruno et moi avions peu de contacts.
Comme si notre amitié n'avait pas besoin d'être entretenue.
C'est ma mère qui nous donnait des nouvelles.
Elle était habituée à vivre au milieu d'hommes silencieux.
Ils m'ont pris l'alpage, tu le savais?
Pietro?
Oui!
C'est terrible.
Oui.
Comment va Lara?
Et Anita?
Elles sont chez ses parents. Ils ont de la place.
Elles vont bien.
Je voulais te demander
sije peux aller à la Barma.
Aller là-haut tout seul?
Oui. Je veux voir personne.
C'est l'hiver!
C'est que je sais pas trop où...
Je veux être un peu en montagne.
C'est ta maison, tu le sais.
Merci.
Bruno?
Tu veux que je vienne?
Oui...
Ce serait bien.
Alors j'arrive dès que possible.
Putain!
Tronçonneuse de merde!
Bruno.
Salut, Berio.
Laisse-moi finir ça.
Tu as besoin d'aide?
On a plein de trucs à manger.
Et ça, c'est quoi?
Pour la neige.
Éteins la lumière.
Je prépare quelque chose.
On va au lac demain?
C'était beau, hein?
Oui, c'était beau.
Quand je me levais tôt pour la traite
et qu'elles dormaient encore,
c'était mon moment préféré.
J'avais l'impression d'avoir tout bien en main,
de prendre soin d'elles.
C'est idiot, hein?
Ça n'a rien d'idiot.
Si. On ne peut pas prendre soin de quelqu'un d'autre.
Anita, tu iras la voir quand?
À Noël?
Non, pas à Noël.
Alors quand?
Peut-être au printemps.
Ou peut-être en été?
Ça change quoi?
Elle est mieux avec sa mère, de toute façon.
Tu es un bon père, Bruno.
Tu veux que je l'amène ici?
Il y a tout un monde en dehors d'ici.
Cette frontière, tu l'as créée toi-même.
Dans ta tête.
Trouve-toi un boulot normal.
Au moins pour l'hiver.
Berio... Tu te souviens de qui je suis le fils?
Oui.
De ton connard de père.
Et là, tu fais quoi?
Tu abandonnes ta fille, comme il t'a abandonné.
Va-t'en.
Quoi?
Va-t'en.
Allez, sors d'ici.
Ça veut dire quoi?
Salut!
Elle est déjà en maternelle.
Au début, elle a eu un mal fou avec les règles,
mais elle s'habitue.
Je voudrais l'aider.
Tu ne peux pas aider quelqu'un qui ne veut pas l'être.
On aurait pu trouver d'autres solutions.
D'autres boulots.
Ils cherchaient du monde au télésiège.
Pour Bruno, rien d'autre n'était possible.
Un jour, j'ai compris
qu'Anita et moi, on comptait moins que ses montagnes.
Quoi que ça signifie.
Parfois l'amour s'étiole, parfois il meurt d'un coup.
Non?
C'est à moi que tu demandes ça?
Ça se passe comment au Népal?
Bien, non?
Je suis parti trop loin.
J'aurais dû rester ici.
Non.
Berio!
Qu'est-ce que tu fous?
Ça va?
Pas mal, hein? Une semaine que je m'entraîne.
T'es con.
Tiens.
Je suis désolé pour l'autre fois.
Moi aussi.
Je suis heureux que tu sois revenu.
On est toujours amis, hein?
Mais va te faire foutre...
J'étais en colère.
Parce que c'est la faute de personne, juste la mienne.
Pour qui je me prenais? Un chef d'entreprise?
J'aurais dû me construire une maison,
prendre quelques vaches.
Ça aurait dû être ça, ma vie.
J'y connais rien à l'argent.
À un moment, on doit s'arrêter et se poser des questions.
Se dire: "Ça j'en suis capable, et ça non."
Moi, je suis capable de vivre seul en montagne.
- C'est déjà pas mal, non? - Pas mal du tout.
Berio...
T'inquiète pas pour moi.
Cette montagne ne m'a jamais fait de mal.
Ils m'ont appelée de Grana.
Oui.
Il a beaucoup neigé.
Les cousins de Bruno étaient inquiets, ils ont appelé les secours.
Un hélicoptère est parti.
Ils pensaient le trouver dans son lit...
Il aurait pu faire un malaise, à cause du froid.
Mais il n'était pas là.
Ils ont fouillé la zone avec les chiens, mais n'ont rien trouvé.
Avec toute cette neige...
Et donc...
ils ont décidé d'arrêter les recherches.
Ils disent qu'ils le trouveront à la fonte des neiges.
À ton avis,
c'était ce qu'il voulait?
Non.
Je répondis que non, mais je mentais.
Etje me demandai qui d'autre que moi l'avait connu sur cette terre
et qui d'autre que Bruno m'avait connu, moi.
Si ce que nous avions partagé n'appartenait qu'à nous,
qu'en restait-il maintenant que l'un de nous n'était plus là?
Et puis je pensai qu'il y avait une maison dans la montagne
avec un trou dans le toit
et qu'elle ne survivrait pas longtemps.
Etje sentais qu'elle ne servirait plus à rien.
Parce qu'il existe des montagnes sur lesquelles on ne peut pas retourner.
Il est impossible de retourner sur la montagne
au centre de toutes les autres,
tout comme il est impossible de retourner au début de sa propre histoire.
Et il ne reste plus qu'à errer sur les huit montagnes
pour celui qui, comme moi,
sur la première et la plus haute,
a perdu un ami.
LES HUIT MONTAGNES
Sous-titres: Carine Giuglaris
Sous-titrage: Hiventy by TransPerfect
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