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Transcription: eric vautier Relecteur: Claire Ghyselen
Imaginez-vous dans les 30 glorieuses, les années 60.
Tout va bien.
Vous nagez dans l’opulence.
Il n’y a aucun souci de ressources ou d’emploi.
Le pouvoir d’achat augmente, la voiture se démocratise,
l’énergie ne coûte pas cher.
Bon, ce n’est pas évident de se projeter,
mais tous les voyants sont verts pour développer l’habitat pavillonnaire,
et comme disait si bien Alphonse Allais,
« construire la ville à la campagne car l’air y est plus pur. »
Et ça fait un peu plus rêver que les grands ensembles construits par l'État
dans un contexte d’après-guerre, souvent baigné d’urgence.
Et d’ailleurs, pour l’État, c’est bénéfique.
Plutôt que de construire, laissez les gens construire eux-mêmes.
C’est alors tout un système économique et politique qui s’invente
pour promouvoir ce modèle d’initiative privée, celui de la propriété.
Jusque-là, tout va bien.
Sauf que la fabrique de l’habitat, comme beaucoup d’autres processus d’ailleurs,
elle s'industrialise.
Et elle s’industrialise en clonant des pavillons partout,
les mêmes qu’on voit aujourd’hui en banlieue parisienne,
dans le sud de la France ou dans le Grand Est.
Le problème, c’est que 60 ans après, c’est devenu notre référentiel.
Le rêve pavillonnaire est toujours celui de la grande majorité des Français.
Et même, il est enraciné auprès des politiques, mais aussi des constructeurs.
Et aujourd’hui,
il est souvent moins cher et plus facile de construire sur des champs
plutôt que de réhabiliter, de transformer ce qui existe déjà,
donc les sols, les bâtiments et donc de vivre en ville.
Alors posons-nous la question : est-ce que le choix de faire construire sa maison,
c’est vraiment notre choix ?
Est-ce qu’il est vraiment guidé par nos envies et nos pratiques ?
Et à long terme, ça donne quoi ?
Car où est-ce qu’on trouve de grands terrains, pas chers,
pour y construire une maison en plein milieu ?
Forcément loin du cœur des villes,
donc loin des services, des emplois, des commerces, des loisirs.
Et si la voiture a permis hier de créer les lotissements,
aujourd’hui, elle est la seule manière d’en sortir
rien que pour aller chercher son pain.
Ce qui, indépendamment du reste,
démultiplie forcément le coût de ce mode de vie.
Prenons un peu de recul.
Schématiquement, ce modèle se développe depuis près de 60 ans
sous forme de cellules de pavillonnaires
qui se répètent, pullulent et s’éloignent toujours plus.
Avec parfois les cellules de zones commerciales.
Et c’est un système qu’on appelle mono-fonctionnel
où chaque fonction, chaque activité est isolée dans une zone
que j’appelle donc cellule,
mais aussi dans un moment de la journée.
Le soir à la maison et la journée au supermarché.
Surtout pas de frottements ni d'interactions.
Et ce sont les routes, toujours plus longues,
qui irriguent et relient, mais, de fait, qui séparent.
Maintenant, soyons pragmatiques.
Si les villes grossissent, c’est au détriment des campagnes.
Et en 60 ans d’étalement urbain,
c’est un quart des sols agricoles qui ont disparu par artificialisation.
C’est l’équivalent de deux à trois fois la surface de Paris
qui est grignoté chaque année.
C’est beaucoup, non ?
Et pourtant, c'est invisible à nos yeux et on en entend peu parler.
Une des raisons pour lesquelles le message ne passe pas,
c’est que les spécialistes ont encore du mal à s’entendre sur les définitions
et notamment le mot « artificialisation ».
Vous voyez à quoi ça tient ?
Mais il y a quand même une réalité physique qu'on ne peut pas nier.
La Terre, c’est une structure finie.
Elle n’est pas extensible et le sol est une ressource non renouvelable.
Donc au même titre que l’eau, il pourrait être judicieux de l’économiser
si on veut préserver notre autonomie alimentaire
en préservant nos terres cultivables, la biodiversité,
l’eau potable et le climat.
Vous allez me dire : « L’équation n’est pas simple à résoudre
car la population augmente et il faut bien que tout le monde soit logé. »
Mais elle n’augmente pas aussi vite que la consommation des sols.
Preuve qu'on peut faire mieux.
Comme pour tout, avant de changer la pratique,
commençons par comprendre, par porter les choses à la conscience,
ce sera moins douloureux et plus efficace.
Et vous allez voir qu’économiser le sol,
c’est plus fun que ça en a l’air
car c’est l’opportunité de repenser nos habitats et même nos villes,
plus en cohérence avec nos modes de vie qui ont évolué et qui vont encore évoluer.
On va y aller par échelons en repartant du pavillon.
Le pavillon, schématiquement, c’est une boîte
implantée en retrait des limites de terrain,
pour marquer la frontière avec le voisin.
L’isolement, il est garanti par le jardin,
dont la majeure partie est pourtant à la vue de tous.
Je ne sais pas si vous l’avez remarqué,
mais c’est souvent sur une infime partie du jardin, à l’abri des regards,
qu’on mangera, qu’on jouera, qu’on jardinera, bref, qu’on vivra.
Imaginons maintenant supprimer ces bandes latérales et le jardin de devant.
On ne perd ni en usage ni en intimité
même si le jardin, il est moins grand.
Ça donne des boîtes collées qu’on appelle maisons mitoyennes,
dont l’économie d’un mur favorise en plus l’efficacité énergétique.
Ensuite, le pavillon est en moyenne deux fois plus grand que l'appartement.
Il est calibré sur un modèle familial, nucléaire et conjugal
qui déjà ne correspond pas à tous et surtout qui explose :
enfants qui partent, qui reviennent, parents qui se séparent,
parents âgés qui reviennent chez leurs enfants.
Par contre, en face de ça, la boîte du pavillon, son contenant,
de par sa rigidité, elle l’empêche de s’adapter à ces flux.
Car en général, on ne détruit pas une extension
une fois qu'on n'en a plus besoin.
Et si on rendait les habitats évolutifs
pour qu’ils puissent s’adapter à ces changements de la vie ?
Eh bien, cette souplesse est techniquement réalisable dans l'habitat collectif,
dont l’enveloppe compacte plusieurs boîtes d’habitat individuel
absorbées par des entre-deux communs.
Je vais vous donner un exemple,
même s’il y en a plein d’autres et que ce n’est pas nouveau.
L’agence d’architecture Mayo, à Barcelone, a conçu un ensemble de 22 logements
comme un système de pièces neutres, donc sans destination figée à l’avance,
et disposées autour de la cuisine.
Ça multiplie les possibilités d’aménagement, de personnalisation
et donc d’appropriation de chaque appartement.
En plus, il peut être étendu ou rétréci pour s’adapter aux besoins
en agrégeant certaines pièces de manière durable ou plus temporaire.
C’est vrai que ça demande d’échanger un peu plus avec nos voisins
que pour demander un tournevis.
Et ça nous demande, acteurs de la ville,
de réfléchir davantage au montage économique, juridique
et de gestion du logement.
Mais preuve que c’est possible, ce projet, il est réalisé et il vit.
On peut même aller plus loin.
Si les limites spatiales entre notre bulle d’intimité
et l’espace que l’on est prêt à partager évoluaient ;
si, au lieu de se limiter à la route,
comme dans le modèle pavillonnaire,
les espaces partagés pouvaient s’étendre à l’entrée et au jardin
comme dans les logements intermédiaires,
ou encore jusqu’à la cuisine, au salon et à la buanderie,
eh bien, cette mutualisation permettrait d’économiser
et de partager les coûts énergétiques,
mais aussi l’achat d’un équipement, d’une surface et donc des sols.
Les colocations, coliving et autres habitats participatifs
prouvent que de nouvelles domesticités se mettent en place.
Je suis persuadée que leur engouement n’est pas seulement économique.
C’est un vrai désir pour une vie en partie collective
qui est largement exprimé par la jeune génération.
Enfin si déjà, au lieu de revendiquer un seul rêve,
on cherchait plutôt à diversifier au maximum les formes d’habitat.
D’abord parce qu’il n’y a pas d’habitat générique
qu’on pourrait calquer partout,
étant donné qu’il doit être réellement contextualisé en fonction de chaque site.
Ensuite diversifier pour prendre en compte les préférences d’un maximum de gens
et pouvoir répondre à l’hétérogénéité de nos modes de vie.
En tout cas, pour réussir à compenser la maison individuelle,
il est certain que l’habitat collectif
doit a minima répondre à des critères d’usage
qui paraissent si évidents et qui sont pourtant trop peu respectés :
terrasse bien dimensionnée, vraie cuisine,
vraie ouverture permettant la lumière, la ventilation
et donnant de vraies vues sur l’extérieur,
une vraie hauteur sous plafond, des espaces prévus pour les rangements,
une bonne isolation thermique et phonique.
Et en plus de tout ça,
l’habitat collectif doit répondre aux fantasmes
que la maison individuelle ne permet pas
en étant modulable, partagé et hybride entre usagers consentants
et en recréant ce lien, cette proximité
qui a tendance à se perdre dans le modèle pavillonnaire.
Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait des zones pavillonnaires ?
Je vous rassure, on n’en fait surtout pas table rase.
Non, il faut simplement arrêter d'en construire.
Et par contre, tâche à nous de réparer les zones existantes :
les rattacher à la ville, aux boulangeries, aux bureaux de poste,
en améliorant leur desserte
et que cette desserte puisse se faire autrement qu’en voiture.
D’optimiser leur espace en utilisant les friches, les interstices
pour y insérer là où c’est pertinent, de nouvelles boulangeries,
de nouveaux cabinets médicaux et même, pourquoi pas, de nouveaux habitants.
De manière très pragmatique,
pour éviter que la ville grossisse de manière linéaire,
il faut plutôt refaire la ville sur la ville
en intensifiant la ville qui existe déjà
et en commençant par les logements inutilisés ou vacants qui sont invisibles
et pourtant si nombreux.
Faire la ville compacte et sur la ville,
ça permet naturellement de rapprocher, voire de mutualiser des fonctions
dans un même lieu et dans un même bâtiment.
Et qui dit forme urbaine plus compacte, dit plus de place pour le vide.
C’est ce vide qui fait la beauté de la ville.
Il faut absolument le laisser et le soigner.
Car le vide, c'est nos espaces verts, nos potagers, nos circulations.
C'est l'espace public qui nous permet de nous arrêter, de nous reposer,
de nous rencontrer,
de nous retrouver par envie, par surprise, par dépit
ou même encore de rester anonyme.
Le vide, c’est vraiment cet entre-deux qui nous permet d’absorber l’imprévu.
L’espace public,
il doit nous donner la possibilité d’être l’extension de l’espace privé.
Bref, nous devons tous et toutes nous réapproprier
nos choix d’habitat et notre vision de la ville
pour les rendre plus cohérents avec les enjeux actuels.
Parce que la ville, ce n’est pas une machine ni un objet fini,
mais c’est bien un organisme vivant.
Merci.
(Applaudissements)
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