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Original subtitles

ARTE FRANCE présente

JEANNETTE

inspiré du livre « Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc » de Charles Péguy.

1425 En plein été, sur un coteau de la Meuse, entre les villages de Maxey et de Domrémy

O mon Dieu,

si on voyait seulement

le commencement

de votre règne

si on voyait seulement

se lever le soleil

de votre règne

Mais rien, non, jamais rien,

Mais rien, non, jamais rien,

Vous nous avez envoyé votre Fils

que vous aimiez tant

Votre Fils est venu

qui a tant souffert, et il est mort.

Et rien, non, jamais rien,

si on voyait poindre seulement

le jour de votre règne

Et vous nous avez envoyé vos Saints

Et rien, non, jamais rien,

Des années ont passé, tant d'années

que je n'en sais pas le nombre

Dès siècles d'années ont passé ;

quatorze siècle de chrétienté..

Et rien, non, jamais rien,

Et rien, non, jamais rien,

Et ce qui règne sur la face de la terre,

rien, rien, ce n'est rien que la perdition

Et rien, non, jamais rien,

Et rien, non, jamais rien.

Mais on dirait, mon Dieu

mon Dieu, pardonnez-moi,

on dirait que votre règne s'en va,

Jamais on n'a tant blasphémé votre nom.

Jamais on n'a tant méprisé votre volonté.

Jamais on n'a tant désobéi.

Il faut qu'il y ait quelque chose qui ne marche pas

Si vous nous envoyiez,

Si seulement vous vouliez,

nous envoyer l'une de vos Saintes

Mais on ne sait pas

comment que ça se fait,

Il y a des saintes, il y a de la sainteté

Et ça ne marche pas tout de même

Il y a quelque chose qui ne marche pas,

Il y a des saintes,

il y a de la sainteté.

Et jamais le règne du royaume de la perdition

n'avait autant dominé

sur la face de la terre,

Il faudrait peut-ĂŞtre autre chose,

quelque chose qu'on n'aurait encore jamais vu,

Quelque chose

qu'on n'aurait encore

jamais fait,

Mais qui oserait dire,

mon Dieu,

qu'il puisse encore y avoir

du nouveau

après quatorze siècle de chrétienté,

après tant de saintes et tant de saints

après tous vos martyrs,

après la passion et la mort

de votre fils,

Enfin,

ce qu'il nous faudrait, mon Dieu,

il faudrait nous envoyer

une sainte...

qui réussisse.

Mon Dieu, mon Dieu,

nous serons bien sages, nous serons bien soumis,

nous serons bien obéissants, nous serons bien fidèles,

Mon Dieu, mon Dieu,

nous sommes vos enfants,

Mon Dieu, mon Dieu,

qu'est ce qu'on a fait de votre peuple ?

Madame la bergère on a faim

Madame la bergère on a faim

Madame la bergère on a faim

Madame la bergère

on a faim

Madame la bergère on a faim

c'est bien vrai

Madame la bergère on a faim

Madame la bergère on a faim

Madame la bergère on a très faim

j'ai du pain

allez,

en avant

viens vite

la voila

tiens

tiens petit loup

et voilĂ 

un gros pain

j'ai du pain

hé, j'ai du pain

j'ai du pain

moi, j'ai du pain

j'ai du pain

j'ai du pain

j'ai du pain

pourquoi tu fais ça ?

Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nique Nique.

Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nicolas.

Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nique Nique.

Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nicolas.

Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nique Nique.

Les Anglais n'auront pas

j'ai faim

j'ai faim

Bonjour Jeannette

Bonjour Hauviette

Écoute Jeannette,

je sais pourquoi tu veux voir madame Gervaise

personne encore ne l'a deviné

ni maman, ni ma grande soeur

ni notre amie Mengette

je le sais, moi, pourquoi tu veux la voir, cette madame Gervaise

alors, Hauviette,

c'est que tu es bien malheureuse

malheureuse, malheureuse, juste malheureuse quand c'est mon tour

ce n'est pas toujours mon tour

seulement je suis une fille qui voit clair

tu veux voir madame Gervaise à cause de cette détresse

que tu as dans l'âme

jusqu'au fond, jusqu'au dernier fond de l'âme

on s'imagine ici dans la paroisse

que tu es heureuse de ta vie parce que tu fais la charité

parce que tu soignes les malades

et que tu prends soins de ceux qui sont affligés

et que tu es toujours lĂ  avec ceux qui ont de la peine

mais moi, moi Hauviette, je sais que tu es malheureuse

1

tu le sais parce que tu es mon amie Hauviette

je ne suis pas amie seulement

je suis une fille qui voit claire

de faire du bien aux autres, nous autres

ça nous ferait du bien, si seulement on en faisait

mais toi, rien ne te fait du bien

tout te fais du mal tout te laisse sur ta faim

tu te consumes tu te consumes

tu es consumée de tristesse

tu es perdue de tristesse

ton âme est pétrie de tristesse

ton oncle est allé la chercher, hein ?

il est vrai que mon âme est dans la tristesse

alors pourquoi faire semblant ?

pourquoi vouloir ressembler Ă  tout le monde ?

parce que j'ai peur

la tristesse, la peur, la détresse, c'est une grande famille

il y en a beaucoup

on dirait que tu as consommé toute la tristesse de la terre

Comment une âme ne serait-elle pas noyée de tristesse

tout Ă  l'heure encore

j'ai vu passer deux enfants, deux gamins,

deux petits qui descendaient tout seuls par le sentier lĂ -bas.

Derrière les bouleaux, derrière la haie.

Le plus grand traînait l’autre.

Ils pleuraient, ils criaient :

J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim… Je les entendais d’ici.

Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons.

Ils ne m’avaient pas vue.

Ils sont accourus en criant comme des petits chiens.

Le plus grand avait bien sept ans.

Je leur ai donné tout mon pain.

mon manger de midi

mon manger de quatre heures.

Ils ont sauté dessus comme des bêtes,

et leur joie m’a fait mal,

encore plus mal,

parce que tout d’un coup malgré moi

j’ai saisi, ça m’a travaillé

j’ai pensé à tous les autres affamés

j’ai pensé à tous

les malheureux,

j’ai pensé à ceux

qui ne veulent pas qu’on les console,

Et j’ai senti que j’allais pleurer.

Alors j’ai tourné la tête,

parce que je ne voulais pas leur faire de la peine,

Ă  ces deux-lĂ , du moins.

Leur père a été tué par les Bourguignons.

Leur mère, hélas leur mère.

Tous les deux ils ont échappé ils ne savent pas comment.

Ils ne le sauront jamais.

C’est le plus vieux qui m’a dit tout ça, quand il a eu fini de manger.

Avant de repartir.

Les voilĂ  repartis sur la route affameuse.

Qu’importent nos efforts d’un jour ?

qu’importent nos charités ?

Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père.

Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés.

Pour un blessé que nous soignons par hasard,

pour un enfant Ă  qui nous donnons Ă  manger,

la guerre infatigable en fait par centaines,

elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés.

Tous nos efforts sont vains ;

nos charités sont vaines.

La guerre est la plus forte Ă  faire la souffrance.

Ah ! maudite soit-elle !

et maudits ceux qui l’ont apportée sur la terre

sur la terre de France.

Et puis !

qu’est-ce que ça lui fait ? mes malédictions.

Je pourrais passer ma vie entière à la maudire,

du matin au soir, et les villes n’en seront pas moins efforcées,

et les hommes d’armes n’en feront pas moins chevaucher leurs chevaux dans les blés vénérables.

ah,

j'aurais mieux fait de filer tranquille.

Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un

pour tuer la gueuse,

pour meurtrir le meurtre

et pour sauver ce peuple,

tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre,

nous serons comme les enfants quand on s’amuse en bas

dans les prés

à faire des digues et des levées avec de la terre,

avec la boue de la Meuse.

La Meuse finit toujours par passer par dessus.

Un jour ou l’autre.

Et c’est pour cela que tu veux voir madame Gervaise ?

Madame Gervaise, qui n’est pas ton amie

Madame Gervaise est au couvent.

elle doit savoir pourquoi le bon Dieu permet qu’il y ait tant de souffrance.

Tant de souffrance et tant de perdition.

Est-ce que tu sais bien comment Gervaise est allée au couvent ?

Oui : madame Colette, qui est une sainte, a passé par ici.

Elle a converti Gervaise avec trois de ses amies.

Sa mère a beaucoup pleuré dans ce temps-là.

Je voulais voir madame Colette, mais elle a beaucoup d’âmes à sauver.

Alors j’ai dit à mon oncle d’aller trouver madame Gervaise à Nancy.

D’aller chercher madame Gervaise.

Depuis qu’elle est au couvent

sa mère est seule et s’ennuie et pleure

et fait peine Ă  voir.

Elle est venue aussitôt, et je l’attends ce matin.

La dernière fois qu’il y a eu des soldats,

sa mère s’est sauvée dans l’île avec nous ;

seulement il n’y avait personne, avec elle, pour emporter ses affaires ;

moi, je ne pouvais pas l’aider, puisqu’il y avait maman, qui avait besoin de moi.

Aussi, après ça, quand elle est revenue chez elle,

quand elle est rentrée dans sa maison,

elle n’a plus rien trouvé du tout de tout ce qu’elle avait avant

les soldats avaient tout volé, tout brûlé.

En vérité madame Gervaise a

a mal choisi son temps pour délaisser le monde et pour sauver son âme

Ecoute, Jeannette.

Il ne faut pas faire comme elle et fuir au couvent pour sauver son âme à soi.

Il faut aussi penser un peu aux autres ;

il faut travailler un peu les uns pour les autres.

Alors tu y tiens ?

Ă  ce que nous en fassions des digues avec de la terre

Voyons, Jeannette, il ne faut pas te fâcher.

Tu as raison. Le mieux, si on pouvait,

ce serait de tuer la guerre, comme tu dis.

Mais pour tuer la guerre, il faut faire la guerre ;

pour tuer la guerre, il faut un chef de guerre ;

et ce n’est pas nous ? n’est-ce pas ? qui ferons la guerre ?

ce n’est pas nous qui serons jamais des chefs de guerre ?

Alors nous, en attendant qu’on ait tué la guerre,

nous, il nous faut travailler, nous, chacun de son côté,

chacun de son mieux, à garder sauf tout ce qui n’est pas encore gâté.

Jeannette, écoute-moi bien :

Voila bientôt cinquante ans passés,

au dire des anciens,

que le soldat moissonne Ă  sa fantaisie ;

Voila bientôt cinquante ans passés,

que le soldat écrase,

ou brûle, ou vole, à sa guise,

la moisson mûre ;

et pour le moins qu’il foule au pied des chevaux

la moisson mûre.

Eh bien !

après tout ce temps-là, tous les ans, à l’automne,

les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères,

les pères de nos amies, toujours les mêmes,

les mêmes paysans, les mêmes paysans français,

labourent avec le mĂŞme soin les mĂŞmes terres,

Ă  la face de Dieu,

ils n’auraient, eux aussi, qu’à se faire soldats

ça n’est pas difficile : on reçoit moins de coups,

puisqu’on en donne aux autres.

Une fois soldats, ils n’auraient, eux aussi,

qu’à faire la moisson sans avoir fait les semailles.

Mais les bons laboureurs aiment les bons labours

et les bonnes semailles…

Tous les ans ils font à la même époque

la mĂŞme besogne avec la mĂŞme vaillance,

tout le long de l’année le même travail

avec la mĂŞme patience :

voilĂ  ce qui tient tout, ce qui garde tout,

ce sont eux qui tiennent tout,

eux qui sauvent tout ce que l’on peut sauver

c’est par eux que tout n’est pas mort encore,

et le bon Dieu finira bien

par bénir leurs moissons.

Voilà bientôt cinquante ans passés, Hauviette,

que les bons laboureurs prient le bon Dieu pour le bien des moissons ;

voilà huit ans passés que moi petite je le prie de toutes mes forces pour le bien des moissons.

Madame Gervaise est au couvent :

elle doit savoir pourquoi le bon Dieu n’exauce pas les bonnes prières.

Je suis une bonne chrétienne.

Je suis une bonne Française.

Pour que le bon Dieu bénisse les moissons, Jeannette,

il faut d’abord que nous ayons fait les semailles ;

c’est pour cela que nous commençons par les faire tous les ans.

Puis, quand la terre bien prête est bien ensemencée,

nous faisons nos prières pour que le soldat ne vienne pas,

pour que le blé nouveau naisse et pousse en moisson.

Pour que la moisson croisse et que le blé foisonne.

Nous, c’est tout ce que nous pouvons faire, c’est tout ce que nous avons à faire :

le reste au bon Dieu ;

il est le maître ; nous sommes dans sa main ;

il est le maître ; il nous exauce à sa volonté.

Dieu nous exauce de moins en moins, Hauviette :

Les voyageurs qui passent n’apportent plus que des nouvelles mauvaises.

Les Anglais tiennent enserré le mont de monsieur saint Michel,

et voici que le blé, qui manquait pour le pain, va manquer pour semer.

C’est affaire au bon Dieu : nos blés sont à lui.

Quand j’ai bien fait ma tâche et bien fait ma prière,

il m’exauce à sa volonté ;

ce n’est pas à nous, ce n’est à personne à lui en demander raison.

Vraiment, Jeannette,

il faut que tu aies une grande souffrance

pour oser ainsi demander compte au bon Dieu.

Il est vrai que j’ai une grande souffrance de toute cette perdition ;

mais je souffre encore une souffrance,

une souffrance inconnue, au delĂ  de tout ce que tu pourrais imaginer.

Tu la diras sans doute Ă  madame Gervaise, ta souffrance nouvelle ?

Je ne sais pas.

Au revoir, ma belle, à tout à l’heure.

Mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a donc ?

Dans tous les temps, on s’est perdu ;

mais depuis quarante ans hélas

on ne fait plus que cela, on ne fait plus que de se perdre.

Qu’est-ce qu’il y a, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a.

Il y en avait encore qui se sauvaient.

Il y en avait qui en réchappaient.

Mais maintenant, mon Dieu, qui répondrait

qu’il y en a qui se sauvent,

qui répondrait qu’il y en a quelques-uns

seulement, mĂŞme seulement, mĂŞme au moins,

qui en réchappent ?

C’était la terre, hélas,

quelquefois, souvent c’était la terre

qui préparait à l’enter !

Aujourd’hui ce n’est plus même cela ;

ce n’est plus la terre qui prépare à l’enfer.

C’est l’enfer même qui redéborde sur la terre.

Qu’est-ce qu’il y a donc, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a ?

Qu’est-ce qu’il y a donc de nouveau ?

Qu’avez-vous fait de ce peuple, de votre peuple chrétien.

Faudra-t-il que vous ayez envoyé votre Fils en vain

et sera-t-il dit que Jésus sera mort

en vain ?

Il est lĂ 

Il est lĂ  comme au premier jour

Il est lĂ , parmi nous

comme au jour de sa mort.

Éternellement il est là parmi nous

autant qu’au premier jour.

Éternellement tous les jours.

Il est lĂ  parmi nous

dans tous les jours de son éternité.

Son corps, son mĂŞme corps

pend sur la mĂŞme croix ;

Ses yeux, ses mĂŞmes yeux,

tremblent des mĂŞmes larmes ;

Son sang, son mĂŞme sang,

saigne des mĂŞmes plaies ;

Son cœur, son même cœur,

saigne du mĂŞme amour.

Le mĂŞme sacrifice

fait couler le mĂŞme sang.

Une paroisse a brillé

d’un éclat éternel.

Mais toutes les paroisses brillent éternellement,

car dans toutes les paroisses

il y a le corps de Jésus-Christ.

Le mĂŞme sacrifice crucifie le mĂŞme corps,

le mĂŞme sacrifice fait couler le mĂŞme sang.

Le mĂŞme sacrifice immole la mĂŞme chair,

le mĂŞme sacrifice verse le mĂŞme sang.

Le mĂŞme sacrifice sacrifie

la mĂŞme chair et le mĂŞme sang.

C’est la même histoire, exactement la même,

éternellement la même,

qui est arrivée

dans ce temps-lĂ  et dans ce pays-lĂ 

et qui arrive tous les jours dans tous les jours de toute éternité.

Dans toutes les paroisses de toute chrétienté.

Que ce soit en Lorraine et que ce soit en France,

Tous les bourgs sont brillants Ă  la face de Dieu,

Tous les bourgs sont chrétiens sous le regard de Dieu.

Juifs, vous ne connaissez pas votre bonheur ;

Israël, Israël,

vous ne connaissez pas votre bonheur ;

mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas

aussi votre bonheur ;

votre bonheur présent ; qui est le même bonheur.

Votre bonheur éternel.

Israël, Israël,

vous ne connaissez point votre grandeur ;

mais vous aussi, chrétiens,

vous ne connaissez pas votre grandeur ;

votre grandeur présente ;

qui est a mĂŞme grandeur.

Votre grandeur éternelle.

Tous les bourgs sont aimés

sous le regard de Dieu,

Tous les bourgs sont chrétiens,

tous les bourgs sont sacrés,

Tous les bourgs sont Ă  Dieu

sous le regard de Dieu.

Bonjour, madame Gervaise.

Bonjour, ma fille.

Que Jésus le Sauveur sauve à jamais ton âme.

Ainsi soit-il, madame Gervaise. Mon oncle vous a dit que je voulais vous voir ?

Oui, ma fille, et j’ai pensé que tu étais malheureuse.

On s’imagine ici, dans la paroisse,

que tu es heureuse de ta vie parce que tu es bonne chrétienne,

parce que tu es bonne paroissienne, parce que tu es pieuse ;

parce que tu as bien fait ta première communion ;

parce que tu vas bien Ă  la messe et aux vĂŞpres ;

parce que tu vas souvent à l’église ;

et que dans les champs tu te mets Ă  genoux au son lointain des cloches calmes.

Je sais, moi, que tout cela ne suffit pas.

J’ai pensé que tu étais malheureuse, toi aussi,

et c’est pour cela que je suis venue de suite.

Savez-vous, madame Gervaise, que les soldats partout vont à l’assaut des bourgs et forcent les églises ?

Je le sais, ma fille.

Savez-vous qu’ils font manger l’avoine à leurs chevaux sur l’autel vénérable ?

Je le sais, ma fille.

Savez-vous, madame Gervaise, et que le bon Dieu me pardonne à jamais d’avoir osé vous dire ces paroles,

savez-vous que les soldats boivent dans les très saints calices le vin qui les soûle ?

Je le sais, ma fille.

Savez-vous qu’ils font ripaille avec les très saintes hosties consacrées ?

Je le sais, ma fille.

Et je sais que la damnation va comme un flot montant où les âmes se noient.

Et je sais que ton âme est douloureuse à mort, quand tu vois l’éternelle, la croissante éternelle damnation des âmes.

Savez-vous, madame Gervaise, que nous, qui voyons tout cela se passer sous nos yeux

sans rien faire à présent que des charités vaines

et sans vouloir tuer la guerre, nous sommes les complices de tout cela ?

Nous qui laissons faire les soldats, savez-vous que, nous aussi,

nous sommes les tourmenteuses des corps et les damneuses des âmes.

Je sais, ma fille, que vous ĂŞtes, vous toutes,

les damneuses des âmes.

Et je sais que ton âme est douloureuse à la mort,

de savoir qu’elle est complice du Mal universel ;

et tu te sens désespérément lâche.

Mais ce n’est là rien encore.

Ma fille, pardonne-moi les paroles que je vais t’oser dire ;

après, je m’en irai, si tu le veux, sans te voir plus jamais.

Je sais aussi ta souffrance nouvelle ;

je sais la souffrance qui te paraît effroyable au delà de toute souffrance,

Tu as connu que tous ceux-là sont lâches, que tu avais aimés

tu as connu que ton père est lâche ; que ta mère est lâche ;

et tes frères, et ta grande sœur, et tes amies :

Mengette, que j’ai vue ce matin ; Hauviette, qui ne veut pas me voir ;

Tu as connu qu’ils sont lâches tous,

et complices du Mal universel ;

et qu’ils en sont responsables.

Responsables des âmes qui se damnent à ces âmes elles-mêmes,

et responsables à Dieu, car les âmes sont à lui,

et vous les laissez damner sans rien faire,

et vous vous damnez vous-mêmes à laisser ainsi damner les âmes de Dieu.

Depuis que tu as connu cela, tu es menteuse :

Menteuse à ton père, menteuse à ta mère, à tes frères,

à ta grande sœur, à tes amies,

car tu fais semblant de les aimer,

et tu ne peux pas les aimer.

Et pourtant tu les aimes tout de mĂŞme.

Menteuse Ă  toi-mĂŞme, car tu veux te faire croire que tu les aimes,

et tu ne peux pas les aimer.

Et pourtant tu les aimes tout de mĂŞme.

Tu ne les aimes pas et pourtant tu les aimes.

Et tout s’est à jamais faussé dans ta vie :

faussée l’amour filiale

et faussée l’amour fraternelle ;

faussées tes amours, faussées tes amitiés ;

faussées tous tes sentiments :

Ta vie tout entière est menteuse et fausse.

Et tu vis dans ta maison, parmi les tiens,

et tu te sens plus irréparablement seule

et malheureuse qu’une enfant sans mère.

C’est vrai. Il est vrai que mon âme est

douloureuse Ă  mort ;

je suis dans une détresse ;

je n’aurais jamais cru que la mort de mon âme fut si douloureuse.

Tous ceux-là que j’aimais sont absents de moi-même.

c’est ce qui m’accuse sans remède…

et je sens pour bientĂ´t venir ma mort humaine.

Ă” que vienne au plus tĂ´t, mon Dieu,

ma mort humaine.

Ô mon Dieu j’ai pitié de notre vie humaine

oĂą ceux que nous aimons sont Ă  jamais absents.

Enfant !

ayez pitié de la perdition ;

enfant ayez pitié de la vie infernale

où les damnés maudits, où les damnés perdus

ont la pire souffrance :

que Dieu même est absent de leur éternité.

Et s’il faut,

pour sauver de la flamme éternelle

Les corps des morts damnés s’affolant de souffrance,

Abandonner mon corps à la flamme éternelle,

Mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle ;

Et s’il faut, pour sauver de l’Absence éternelle

Les âmes des damnés

s’affolant de l’Absence,

Abandonner mon âme

en l’Absence éternelle,

Que mon âme s’en aille en l’Absence éternelle.

Taisez-vous, ma sœur : vous avez blasphémé

Dieu, dans sa miséricorde infinie,

a bien voulu que la souffrance humaine

servît à sauver les âmes ;

Mais il n’a pas voulu

que la souffrance infernale

servît à sauver les âmes

il n’accepterait pas,

pour sauver les âmes en danger.

nos souffrances de lĂ -bas, lĂ -bas

C’est pour cela que notre maître à tous

le fils de l’homme savant à donner sa souffrance,

a bien voulu donner, pour sauver nos âmes

toute souffrance, valable,

et jusqu’à la valable souffrance de la tentation,

mais qu’il n’est jamais allé jusqu’à donner

la vaine souffrance même du péché.

Le Sauveur a bien voulu donner

toute la souffrance humaine ;

Mais il n’a pas voulu se damner ;

car il savait que sa souffrance infernale,

mĂŞme Ă  lui, ne pourrait pas servir Ă  nous sauver.

S’il faut donc,

pour sauver de la flamme éternelle

Les corps des morts damnés s’affolant de souffrance,

Laisser longtemps mon corps Ă  la souffrance humaine,

Et s’il faut, pour sauver de l’Absence éternelle

Les âmes des damnés

s’affolant de l’Absence,

Laisser longtemps mon âme

Ă  la souffrance humaine,

Qu’elle reste vivante

en la souffrance humaine.

Pourquoi vouloir, ma sœur,

sauver les morts damnés de l’enfer éternel,

et vouloir sauver mieux

que Jésus le Sauveur ?

Alors, madame Gervaise,

qui donc faut-il sauver ?

Gomment faut-il sauver ?

En imitant Jésus ; en écoutant Jésus :

Le maître sauveur n’a pas même essayé de sauver les damnés, après,

car il avait connu que l’enfer éternel est enclos sans espoir.

Il avait connu que ce sont des âmes forcloses, déclarées forcloses.

Le maître sauveur n’a pas semé ni voulu que l’on semât,

car il savait multiplier les pains ;

il ne faut pas semer, car il sait encore multiplier les pains.

Le maître sauveur n’a pas voulu que Pierre tirât l’épée contre les soldats en armes :

il ne faut pas faire la guerre.

Jésus a prêché ; Jésus a prié ; Jésus a souffert.

Nous devons l’imiter dans toute la mesure de nos forces.

Oh ! nous ne pouvons pas prĂŞcher divinement ;

nous ne pouvons pas prier divinement ;

et nous n’aurons jamais la souffrance infinie.

Mais nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à dire,

Ă  communiquer du mieux que nous pouvons la parole divine ;

nous devons tâcher de toutes nos forces humaines

Ă  prier du mieux que nous pouvons selon la parole divine ;

nous devons tâcher de toutes nos forces humaines

Ă  souffrir du mieux que nous pouvons,

et jusqu’à la souffrance extrême sans nous tuer jamais,

tout ce que nous pouvons de la souffrance humaine.

VoilĂ  ce que nous devons faire ici-bas,

si vraiment nous ne voulons pas lâchement laisser damner les autres,

si nous ne voulons pas lâchement nous laisser ainsi damner avec eux.

Je crois bien qu’au fond je ne suis tout de même pas lâche.

VoilĂ  ce que nous devons faire ici-bas.

Heureuse quand le bon Dieu, dans sa miséricorde infinie,

veut bien accepter nos œuvres, nos prières

et nos souffrances pour en sauver une Ă me.

Trop heureuses quand sa faveur infinie veut bien choisir cette âme

parmi celles que nous avons aimées.

Ah ! Jeannette, si tu savais

On t’aura dit souvent que j’avais fui le monde

et que j’avais été lâche,

que j’étais lâche,

que j’avais abandonné maman ;

si tu savais par combien de larmes,

et du sang de mon corps et du sang de mon âme

j’ai voulu sauver cette âme-là !

Pardonnez- moi, mon Dieu,

cet orgueil à jamais, d’avoir osé choisir une âme à la sauver.

Mais quand l’âme a passé devant le Tribunal

si Dieu l’a condamnée à l’Enfer éternel,

nos œuvres ne valent pas pour elle ;

nos prières ne valent pas pour elle ;

pour elle nos souffrances ne valent pas.

ne donnons pas en vain pour elle

nos œuvres vivantes, nos prières vivantes,

nos souffrances vivantes :

il faut laisser les morts ensevelir leurs morts.

Alors, madame Gervaise, quand vous voyez qu’une âme se damne

Jamais nous ne savons si une âme se damne.

Hélas ! nous savons bien qu’il en est qui se damnent.

Voyons ! madame Gervaise :

souvent nous croyons bien que telle âme est damnée.

Ma sœur, quand je crois bien qu’une âme s’est damnée,

je suis malheureuse

et je donne Ă  Dieu la souffrance nouvelle

où mon àme est enclose à supposer damnée une âme encore ici.

Et quand vous voyez, madame Gervaise,

que vos prières sont vaines ?

Jamais nous ne savons si la prière est vaine.

Et quand cela serait, c’est affaire au bon Dieu :

nos âmes sont à lui.

ce n’est pas à nous,

ce n’est à personne à lui en demander raison.

Adieu, madame Gervaise.

Adieu, ma fille.

Que Jésus le Sauveur sauve à jamais ton âme.

Ainsi soit-il, madame Gervaise.

O mon Dieu, je sais bien que madame Gervaise a raison ;

je sais bien qu’Hauviette a raison ;

Oui je sais bien, mon Dieu, que ma plainte est mauvaise,

Que nos blés sont à vous pour faire la moisson.

Comme il vous plaît ; je sais que vous avez raison !

Vous avez aimé tout et fait tout pour le mieux.

Dans la bataille humaine et dans la paix des cieux,

Tout pour le mieux, Hélas, dans l’infernale flamme,

Et vous avez raison quand vous sauvez une âme,

Et vous avez raison quand vous la condamnez :

Oui nos blés sont à vous pour la moisson des blés,

Et nos âmes à vous à la moisson des âmes !

Vous avez pour le mieux fait la souffrance infâme,

Éternelle à manger les douloureux damnés,

Et fait la vie humaine et la vie éternelle,

Et fait la mort humaine et la mort éternelle,

Et vous avez raison dans la vie et la mort,

Sur la terre à jamais et dans l’éternité !

Pourtant, mon Dieu, quand je pense qu'il y a des âmes qui se damnent

quand je pense qu’il y avait des âmes qui n’étaient pas encore damnées

au moment où j’ai commencé à vous dire cette prière

et qui sont damnées à présent pour la mort éternelle

quand je pense qu’à présent que je vous parle

toutes mes paroles vous trouvent occupé à damner des âmes,

pardonnez-moi, mon Dieu,

si je dis un blasphème :

quand je pense a cela, je ne peux plus prier.

Les paroles de ma prière me semblent ensanglanté du sang maudit,

et mon âme s'affole à penser aux damnés;

à penser aux damnés mon âme se révolte.

0 Maître, daignez pour une fois

exaucer ma prière,

que je ne sois pas folle avec les révoltés.

Pour une fois au moins,

exaucez une prière de moi:

Voici presque un an que je vous prie

pour le mont vénérable de monsieur saint Michel,

qui demeure au péril de la mer océane.

Exaucez ô mon Dieu, cette prière-là.

En attendant un bon chef de guerre

qui chasse l’Anglais hors de toute France,

délivrez les bons chevaliers de monsieur saint Michel:

Ă´ mon Dieu je vous en prie

une dernière fois.

Jeannette, ils sont sauvés

Jeannette, ils sont sauvés

Ceux de monsieur saint Michel ?

Ils sont sauvés ils sont sauvés

Ils sont sauvés depuis trois semaines.

0 mon Dieu! vous m'avez exaucée !

Ah, il m'a exaucé aussi

moi le Bon Dieu et Mengette aussi

Le Bon Dieu nous a exaucé toutes les trois

Il a exaucé tout le monde

au revoir, je cours le dire Ă  Mengette

attends un peu, de qui sait-on la bonne nouvelle ?

d'un pèlerin qui a passé qui s'en revient du Mont

au revoir attends attends

dis-moi seulement comment c'est arrivé

ce n'est pas difficile Ă  savoir

il paraît qu'ils étaient tous

dans la place des bons français

tous les matins, ils faisaient bien leurs prières

toute la journée, ils se battaient bien

puis le lendemain, ils recommençaient c'est tout

au revoir, Mengette sera contente

au revoir

Plusieurs jours après Au même endroit. Le matin

O mon Dieu

vous avez donc laissé recommencer cela

vous avez donc laissé

les bandes ravageuses en-flamber nos maisons,

nos granges et nos blés

Et vous avez laissé

les bandes outrageuses

Et nous, nous avons fui lâchement devant eux,

emportant nos paquets dans cette île de Meuse

poussant nos chevaux fous et nos moutons peureux,

sans nous lever devant la rage ravageuse

Ah, si les paysans voulaient

faucher les Bourguignons !

Mais les bons paysans

ne se font pas soldats

Ils ne marcheront pas

s'ils n'ont pas un chef de guerre

dont la vaillance neuve aille aux âmes lassées

un capitaine dur

pour les batailles dures

un vainqueur pitoyable aux hommes apaisés !

O mon Dieu, donnez-nous

ce chef de guerre-lĂ  !

celui qui voudra bien se mettre aux fortes tâches

Et les Français pourront chasser les outrageux

car ils ne se peut pas que les Français soient lâches

mais ils ont oublié qu'ils étaient courageux

que pour les réveiller

vienne le chef de guerre

O je vous en supplie

une dernière fois

O monsieur saint Michel !

O madame Catherine !

O madame Marguerite !

Pourquoi mes sœurs, m'avoir en partant délaissée ?

Pourquoi n'avoir pas pris mon âme sur vos ailes,

faible et seule et pleurant en la terre exileuse

pourquoi, mes grandes sœurs m'avoir ainsi laissés ?

vous m'avez commandé la tâche difficile

et vous m'avez laissée

en la bataille humaine

vous m'avez dit de votre voix inoubliable :

« Jeanne voici que Dieu t'a choisie à présent

va chasser les Anglais du royaume qu'il aime »

Et vous m'avez laissée

ici - bas, sans conseil

seule à faire, à présent la tâche difficile

Mes saintes, vous l'avez nommé, le chef de guerre,

Mais je ne peux pas, moi, conduire les soldats

o mon Dieu, je ne suis qu'une simple bergère

je ne peux pas me battre oh non, je ne peux pas

vous voulez qu'à présent, je sois le chef de guerre,

sainte Ă  la fois pour vous et chef pour les soldats

je pourrais bien encore essayé la prière

mais mener la bataille oh, je ne le peux pas

mais vous

connaissez bien

que les soldats sont brutes

et que je ne peux pas m'en aller avec eux

et je ne peux pas vaincre avec des soldats brutes

il faut leur envoyer un chef plus brutal qu'eux

pour les dompter dans la bataille

et les avoir dans sa main qui les serre

et les lance Ă  l'assaut

envoyez-nous le chef encore plus brutal qu'eux

envoyez-nous quelqu'un qui sache la besogne

et soit vraiment de force Ă  mener les soldats

comme ils sont à présent rallier la Bourgogne

et chasser les Anglais

moi je ne pourrai pas

o mon Dieu

donnez-nous

un meilleur chef de guerre !

Quelques années après Un des premiers jours de Mai

bonjour Mengette

quelles sont les nouvelles ce matin

bonjour Jeannette

dit est ce qu'il y a des nouvelles ce matin

pourquoi faire des nouvelles pour savoir

tu sais bien qu'il y en a plus des nouvelles à présent

c'était bon dans le temps

quand on se battait les nouvelles

eh bien on se bat encore

tu sais bien que non puisque les Anglais sont les maîtres partout

comment partout ?

et les bonnes provinces du milieu

oĂą Monsieur le Dauphin demeure

et le mont de monsieur saint Michel au péril de la mer

et le pays par ici ça n'est pas beaucoup

il y a mĂŞme encore une vie qui tient bon

par lĂ  quand on s'en va en descendant la

Meuse et qu'on tourne Ă  gauche

il paraît qu'il y a une armée Anglaise

qui va passer l'eau et qui va mettre le

siège devant Orléans

c'est sur la Loire, Orléans ? Oui, on m'a dit

que c'était sur la Loire.

ce doit ĂŞtre fort cette ville lĂ 

tu ne sais pas ce que Mengette m'a dit, ce matin ? non ?

elle m'a dit, qu'il paraît, qu'il y a des

personnes qui disent comme ça que si les

Anglais gagnent tout à fait ça vaudrait peut-être mieux

Comment ? on dit ça !

oui parce qu'alors si les Anglais gagnent

tout Ă  fait, on ne se battra plus, on ne

fera plus la mauvaise guerre. Il n'y aura

plus la bataille, il n'y aura plus la

guerre, il n'y aura plus les soldats, il n'y

aura plus la souffrance, il n'y aura plus

la souffrance des corps

il n'y aura plus la souffrance des âmes

les maisons seront gardées sauves

et sauves les églises

il n'y aura plus d'enfants qui s'en vont en

pleurant par la route affameuse

et nous pourrons enfin moissonner nos moissons

tu sais Jeannette, ce n'est pas moi qui dis ça

ce sont les personnes que je t'ai dit que Mengette m'avais dit

écoute un peu

ton père a une maison dans le bourg

dame oui, comme le tien, comme tout le monde

la maison de ton père elle n'est pas

au grand Pierre le couvreur, ni Ă  Louis Vaslin

qui fait des voitures, ni à mon père à moi

dame non, puisqu'elle est au mien

eh bien ! le royaume, c'est pareil :

le royaume c'est la maison du roi ;

le royaume, il est au roi :

il ne peut pas ĂŞtre aux Anglais

c'est bien simple

je le sais bien que le royaume est Ă  Monsieur le Dauphin

mais ce n'est pas tout d'avoir son bon droit

il y a tout de mĂŞme des fois

où il faut bien qu'on cède à la force

pas avant d'avoir usé

toutes les ressources de guerre,

jusqu'au bout

tant qu'il y a de reste un homme d'armes

pour donner un bon coup d'épée

tant qu'il y a de reste un seul paysan

pour donner un bon coup de faux

il ne faut pas céder

il ne faut pas céder !

Mais Jeannette, s'il y a le droit de Monsieur le Dauphin

sur la France

il y a aussi tout de mĂŞme

les droits des Français

nous avons bien le droit

nous, d'éviter enfin la souffrance de nos âmes

et la souffrance de nos corps

et les enfants ont le droit

de ne pas s'en aller Ă  jamais orphelins !

écoute un peu Hauviette,

la terre de France est bonne par ici du moins

ailleurs aussi

je pense bien que les hommes d'armes

dans les pays voisins ne l'ignorent pas

ils doivent le savoir on doit le savoir un peu partout

eh bien puisqu'ils savent

que la terre de France est bonne

quand ils seront aussi qu'on nous la prend comme on veut

ils viendront tous

ils viendront tous au galop de leurs chevaux

ils se battront chez nous pour nous avoir

il n'y aura pas de raison pour que la mauvaise guerre finisse

mais une fois que

les Anglais seront les maîtres eh bien ?

ils nous défendrons tout beau ma fille,

tu crois que les français pourront jamais manger

de ce pain lĂ 

les français ne pourront jamais supporter comme ça des maîtres

ils n'ont pas ça dans le sang les français

ils ne pourront jamais endurer des maîtres

surtout endurer les Anglais

pourquoi on dit que les Anglais

se montrent bon chrétien

quand ils forcent les villes on dit

qu'ils font beaucoup moins de massacre et

de ravages que les Français

on dit qu'ils sont bien disciplinés

ils sont très bien disciplinés dans une bataille

un jour on leur a commandé de tuer tous

leurs prisonniers parce que ça les embarrasser

ils les ont tué tous en rang

ce sont des soldats très bien disciplinés

mais enfin comment veux tu qu'on leur résiste à présent

on a fait tout ce que l'on a pu

non

Monsieur le Dauphin fait tout ce qu'il peut

on dit qu'il vient d'envoyer jusqu'en Écosse pour demander du secours

justement

c'est trop loin l'Écosse

le secours de la France, il est en France

on dit que Monsieur le Dauphin veut marier son garçon

avec la fille du roi d'Écosse

justement

ce n'est pas celle là qu'il nous faut la fille du roi d'Écosse

pour sauver la France il faut une fille de France

comment ça une fille de France ?

tout de même si le roi d'Écosse

veut envoyer dix mille hommes avec sa fille

on s'en apercevrait

on ne saurait manquer de s'en apercevoir

ils seraient 10 mille étrangers de plus à manger la France

ce n'est pas aux Écossais à sauver la France

c'est Ă  qui donc alors ?

c'est aux Français à sauver la France

il y en a plus de Français

ma fille je t'assure qu'il y en a beaucoup

il y en a beaucoup par toute la France

il y en a beaucoup par ici

ils ne sont pas des chefs de guerre

il n'y a pas un seul chef de guerre

c'est toi qui me l'a dit il y a trois ans

j'avais raison dans ce temps lĂ 

je me disais dans ce temps lĂ 

qu'il fallait quelqu'un pour tuer la guerre

ce quelqu'un là je l'ai demandé bien souvent au Bon Dieu

toi aussi n'est ce pas ?

et bien malgré tes prières malgré les miennes

le Bon Dieu n'a pas envoyé de chef de guerre

c'est la preuve qu'il veut que les Anglais sont les plus fort

si le Bon Dieu avait voulu nous sauver des Anglais

il l'aurait envoyé le chef de guerre

il n'en a pas pour longtemps lui le Bon Dieu

Ă  trouver un chef de guerre quand il veut

je l'ai prié longtemps pour cela

mais à présent c'est bien fini

aussi je ne lui demande plus rien à présent que la paix

puisqu'il n'a pas voulu nous donner la paix de la victoire

que son Nom soit béni

et qu'il nous donne au moins la paix de la défaite

écoute Hauviette

continue Ă  prier pour que le chef de guerre s'en aille Ă  sa besogne

pourquoi faire ?

et prie aussi pour le chef de guerre je t'en supplie

pourquoi donc faire Jeannette

reviens me voir ce soir, il se peut que je te le dise

vraiment en faite

quand tu m'as annoncé que les Anglais allaient mettre le siège

devant la ville d'Orléans

tu m'as fait part d'une grande nouvelle

ah ?

bien plus grande que tu ne peux l'imaginer

revient me voir ce soir

il se peut que j'ai aussi moi une grande nouvelle Ă  t'annoncer

comment ça ?

tu ne bouges pas d'ici ?

il y aussi des nouvelles qui viennent du dedans

Ă  ce soir

Ă  ce soir alors

Mon Dieu

pardonnez moi d'avoir attendu si longtemps

avant de décider

mais puisque les Anglais ont décidé

d'aller à l'assaut d'Orléans

je sens qu'il est grand temps que je décide aussi

moi Jeanne

je décide que je vous obéirai

moi, Jeanne

qui suis votre servante Ă  vous

qui êtes mon maître

en ce moment-ci

je déclare que je vous obéirai

vous m'avez commandé d'aller dans la bataille

j'irai

vous m'avez commandé de sauver la France

pour Monsieur le Dauphin

j'y tâcherai

je vous promets que je vous obéirai

jusqu'au bout

je le veux

je sais ce que je dis

quoi qu'il m'arrive à présent

je vous promets que je vais commencer

et que je vous obéirai

jusqu'au bout :

je l'ai voulu

je sais ce que j'ai fait

Bonsoir Jeannette

et la nouvelle ?

c'est fait

comment c'est fait ?

je veux dire qu'elle est arrivée

bonne ? bonne !

le chef de guerre a décidé qu'il s'en irait dans la bataille

ah ! tant mieux tant mieux

alors il est désigné le chef de guerre

il y a longtemps que le chef de guerre était désigné

mais il ne voulait pas quitter sa maison

il avait tort puisque c'est lui qui doit marcher

il avait tort

il a bien vu qu'il avait tort

et c'est pour cela qu'il a décidé qu'il s'en irait

il ne fait que son devoir de s'en aller

il ne fait que son devoir

mais comment sais tu qu'il va commencer

le chef de guerre a décidé qu'il

partirait le plus tĂ´t qui pourrait

Dame il faut bien qu'il rattrape le temps qu'il a perdu

il essaiera de le rattraper

alors il pourra se faire pardonner un peu

d'avoir attendu jusqu'à présent

il tâchera de se le faire pardonner

mais... mais dis moi Jeannette

qui est celui lĂ  ?

on le saura bientĂ´t

dès qu'il aura quitté son pays

en attendant Hauviette, écoute

il faut prier pour le chef de guerre

moi je veux bien, si tu es sûr qu'il va partir

j'en suis sûr

écoute Jeannette,

veux tu que je te parle bien franchement

je te prie de me parler aussi

franchement que d'habitude Hauviette

j'en ai plus besoin que jamais à présent

et bien

tu m'as de lĂ  plusieurs paroles

oĂą je n'ai pas tout compris

mais ça ne fait rien

je crois en tes paroles tout de mĂŞme

et j'ai confiance

parce que ta voix est calme, aujourd'hui

parce que tu n'as pas l'air de t'affoler

comme des fois

ces temps là sont passés

à présent ce qu'il faut

c'est que tu pries pour le chef de guerre

avant de commencer la guerre

il faudra qu'il fasse porter aux Anglais

un message pour les inviter

Ă  laisser en paix la terre de France

Ă  quoi bon ce retard encore

et ce temps perdu ?

il ne faut jamais commencer la guerre

avant d'avoir essayé la paix

si les Anglais ne veulent pas s'en aller

Dame, pour eux

il serait joliment bêtes, à présent de s'en aller !

ils ne seraient pas bêtes, ils seraient chrétiens

espérons que les Anglais le seront ainsi

tu sais bien que cela ne sera pas

espérons toujours et prions le bon Dieu

pour que les Anglais soient tout à fait bons chrétiens

Oh ! je veux bien moi

et quand ils auront dit non ?

si par malheur ils ne veulent pas s'en aller ?

avant de commencer la guerre

il faudra que le chef tourne Ă  la bonne vie

les capitaines et les soldats

pourquoi ce nouveau retard encore ?

et pourquoi tout ce temps perdu ?

ce n'est pas du temps perdu

c'est du temps gagné

le temps que l'on met à sauver les âmes

ce sont des âmes aussi

et aussi des âmes en danger, qui attendent

avant de commencer la guerre

il faudra que le chef tourne Ă  la bonne vie

son armée

si le chef n'avait pas une bonne armée

il ne pourrait pas faire une bonne guerre si le chef n'avait pas une bonne armée

il ne pourrait pas faire une bonne guerre

quand l'armée sera bonne

le chef de guerre n'aura plus qu'Ă  sauver la France

pour la donner Ă  Monsieur le Dauphin

qui sera le roi

à présent si tu veux tu vas me faire une commission

je veux bien, laquelle ?

tu irais trouver le père Jean qui s'en retourne se soir à Burey-le-Petit

il dirait Ă  mon oncle Durand Laxart de venir me voir le plus tĂ´t qu'il pourra

c'est tout ? c'est tout !

au revoir Jeannette

au revoir moi il faut que je reste Ă  garder mes bĂŞtes jusqu'Ă  la nuit

à présent, o mon dieu

que je vais commencer

si les Anglais ne veulent pas s'en allait bien

donnez-moi la rudesse et la force qu'il faut pour entraîner

les durs soldats et les lancer comme un flot

débordant qui s'emporte à l'assaut

a présent, ô mon Dieu

que je vais commencer

si les Anglais ne veulent pas s'en aller bien,

donnez-moi la douceur et la force qu'il faut

pour calmer les soldats

et pour les apaiser

dans leur pleine victoire

ayant fini l'assaut

mais si dans la bataille oĂą je vais travailler

cette ouvrière est faible ou maladroite, ou lâche

si l'ouvrière est faible à mener les soldats

et si dans la victoire oĂą je vais travailler

cette ouvrière est faible à sa deuxième tâche,

si l'ouvrière est faible à calmer les soldats,

si je travaille mal en bataille ou victoire

et si l'œuvre est mal faite où j'ai voulu servir,

o mon Dieu

pardonnez Ă  la pauvre servante

o mon Dieu

pardonnez Ă  la pauvre servante

bonjour jeannette

bonjour mon oncle Durand Laxart

bonjour bonjour

j'ai vu le père Jean hier au soir à la maison

il est venu Ă  la maison, il m'a dit tu as besoin de moi

oui mon oncle il m'a dit tu es tu es pressé

oui mon oncle alors moi

je me suis mis en route ce matin de bonne heure

parce que je fais toujours tout ce que tu veux

j'espère que tu ne vas pas m'envoyer encore chercher madame Gervaise

non mon oncle à présent je n'ai plus besoin d'elle

allons tant mieux,

si tu savais la première fois, on peut se dire ça, puisque tu dis que c'est passé

si tu savais comme j'ai eu peur Ă  cause d'elle, pense donc

si elle t'avait amené au couvent

on n'aurait jamais pu s'en consoler Ă  la maison

elle t'aura peut-être emmené jusqu'à Nancy

c'est loin Nancy

pas si loin qu'Orléans

Orléans

mais ça n'est pas dans nos pays ce Orléans

mais qu'est ce que ça nous fait Orléans

tu ne savais pas que les Anglais vont l'assiéger

si, on m'a dit ça la semaine dernière ma foi tant mieux

comment tant mieux ?

bah pas tant mieux pour eux les pauvres gens

mais tant mieux tant mieux pour tout le monde

si les Anglais s'y mettaient pour de bon

la guerre ne pourra pas durer longtemps

vous aussi mon oncle vous dites ça

je dis comme tout le monde moi

mon oncle, vous n'entendez rien aux affaires du royaume

les affaires du royaume ça nous regarde pas ma fille

ni moi ni toi

parlant de nos affaires Ă  nous

pourquoi m'as tu fais venir ?

faite moi d'abord la promesse de m'écouter jusqu'au bout

à ça n'engage à rien ça

je veux bien

je te le promets

vous allez vous en allez trouver mon père

bien avant midi

bien vous lui direz que vous avez besoin de moi

mais ça n'est pas vrai ça

laissez moi dire mon oncle je prends tout sur moi

vous me mènerez avec vous

Ă  Burey-le-Petit le plutĂ´t que nous pourrons

vous me logerez chez vous Ă  la maison

après ça vous me conduirez à Vaucouleurs

Ă  Vaucouleurs nous logerons chez Henri-le-Rover

il voudra bien

vous me conduirez Ă  messire de Baudricourt le capitaine

mais qu'est ce que tu lui veux Ă  messire de Baudricourt

je lui dirai :

messire, Dieu vous commande que vous ne fassiez conduire Ă  Monsieur le Dauphin

voyons Jeannette, voyons mon enfant

tu n'es pourtant pas devenue folle

folle ? Mon oncle c'est à présent que mon âme est saine

à présent que je suis à peu près sûr de ne jamais le devenir folle

voyons, tu n'es pas folle et tu me dis que c'est vrai

que le bon Dieu commande Ă  messire de Baudricourt

de te faire emmener Ă  Monsieur le Dauphin

oui mon oncle

c'est vrai et je ne suis pas folle

et si je ne disais pas que c'est vrai

c'est alors que je serais folle

ou que je serai menteuse

voyons jeannette voyons mon enfant

dis moi ça d'abord tout doucement que je comprenne bien

mon oncle ça n'est pas difficile à comprendre

le royaume de France appartient Ă  personne qu'Ă  Dieu

mais Dieu ne veux pas le gouverner lui mĂŞme

il veut seulement le surveiller

c'est pour cela qu'il en a donné le gouvernement à ses serviteurs les rois de France

depuis que le bon roi Charles VI est mort

c'est à son garçon Monsieur le Dauphin que revient la France pour la gouverner

les Anglais veulent s'en emparer quand mĂŞme

le bon Dieu ne veux pas les laisser faire

et c'est pour les en empĂŞcher qu'il veut que j'aille Ă  Monsieur le Dauphin

c'est bien simple

mais il t'a dis tout ça lui même le bon Dieu ?

non mon oncle,

il m'a envoyé monsieur saint-Michel et madame sainte-Catherine

et madame sainte-Marguerite pour me parler

et il y a longtemps qu'il t'a envoyé tout ce monde là ?

il y aura trois ans Ă  la moisson prochaine

trois ans jeannette ?

et nous, on n'en savait rien ?

ah mon oncle, si vous saviez

comme le temps m'a pesé

pendant ces trois ans lĂ  !

si vous saviez comme les saintes m'ont pressée de partir !

et même quand elles n'étaient pas là

toutes les fois qu'on parlait de la guerre devant moi

toutes les fois qu'on parlait des Anglais devant moi

toutes les fois qu'on disait devant moi

qu'ils avaient encore avancé dans la France

ma désobéissance

me pesait sur l'âme

à l'étouffer

mais j'avais peur, j'avais peur de la partance

peur de la bataille, peur de la défaite

je crois bien de la victoire aussi

j'avais peur de tout, et d'abord, j'avais peur de moi

car je me connaissais, et je savais bien

qu'une fois partie, j'irais jusqu'au bout

j'avais peur comme une bĂŞte

et j'étais seule sous ma désobéissance

et j'étais malheureuse

et mon âme s'étouffait

sous la désobéissance lourdes

et j'avais peur, j'avais peur, j'avais peur

Pourtant je sens bien au fond que je ne suis pas lâche

mais voyez-vous, mon oncle, quand j'étais petite

j'ai trop eu peur et trop souvent

pour tous ceux que j'aimais

pour tous ceux que j'aime

et il y en a beaucoup

c'est ça qui m'avait rendue lâche

et qui m'avait donné la peur aussi pour moi

mais à présent c'est bien fini d'avoir peur !

c'est bien fini

mon oncle quand partons nous ?

un mot seulement jeannette

mon oncle à présent il ne faut plus m'appeler jeannette

c'est bon pour ceux qui ne savent pas

ce qui savent m'appelle Jeanne

c'est monsieur saint Michel qui a commencé à m'appeler Jeanne

et bien Jeanne

tu m'as bien dit toutes les raisons qui t'ont empêchées de partir

non mon oncle

mais les autres c'est bien lĂ  assez que j'allais savoir moi

dis moi Jeanne

est-ce que c'est aussi monsieur saint Michel qui t'a conseillé de mentir à ton père pour quitter la maison ?

non mon oncle

je n'ai pas mĂŞme voulu leur parler Ă  eux

parce que voyez-vous ils sont trop blanc

c'est bon pour nous toutes ces affaires lĂ 

c'est toi qui a décidé toute seule que tu mentirais à ton père pour quitter la maison

c'est moi qui l'ait décidé toute seule

et je prends tout sur moi

voyons mon oncle, Dieu m'a commandé de partir

et vous connaissez bien mon père

c'est un homme qui n'a jamais rien fait que ce qu'il a voulu

s'il savait que je vais m'en aller

s'il sait que tu veux t'en aller

je t'assure que tu ne partiras pas

voyez bien qu'il faut que je mente

ma pauvre enfant

il faut que nous mentions

c'est vrai c'est pourtant vrai

il n'y a pas moyen de faire autrement

il n'y a pas moyen, il faut que nous mentions

mais c'est égal

quand je pense que je vais faire semblant de t'amener Ă  Burey

passer deux ou trois semaines

et que tu vas t'en aller en France et pour combien d'années ?

si jamais tu reviens

non Jeanne

tu sais pas ce que ça me fait d'avoir à mentir comme ça

mon oncle, je vous assure que je prends tout sur moi

non Jeanne

je vois bien qu'à présent tu vas avoir à porter une tâche lourde

je suis un homme

je suis assez fort mon enfant

pour porter la part qui m'en revient

je prends sur moi mon mensonge Ă  moi

que le Bon Dieu nous pardonne Ă  tous deux si nous faisons mal

ainsi soit-il

mais tu ne peux pas t'imaginer, jeanne, la peine que ça me fait

d'aller mentir, un homme de mon âge !

et moi mon oncle

croyez vous que la parole menteuse

ne me sois pas douloureuse Ă  dire

depuis trois ans qu'elle était là

et que je ne pouvais pas la prononcer ?

voyons jeannette ! un bon mouvement ma fille !

tu vois bien que tu pleures d'ĂŞtre menteuse pour ta partance

mais il est encore temps Dieu merci !

a l'heure qu'il est, rien n'est fait encore

tout Ă  l'heure il serait trop tard :

tout serait fait, tout serait fait, tout serait fait Ă  jamais

mon oncle tout est fait

tout est fait à présent

tout est fait Ă  jamais

tout est fait depuis hier matin

c'est hier matin que j'ai voulu

j'ai voulu tout

je me suis décidée

les Anglais ont bien décidé

d'aller à l'assaut d'Orléans, eux

Ă  tout Ă  l'heure mon oncle

Ă  tout Ă  l'heure et bon courage

Ă  tout Ă  l'heure alors ma pauvre enfant

Ă  tout Ă  l'heure et que Dieu nous pardonne

hélas

Adieu, Meuse endormeuse et douce Ă  mon enfance

qui demeure aux près

ou tu coules tout bas

Meuse, adieu, j'ai déjà commencé ma partance

en des pays nouveaux

oĂą tu ne coules pas

voici que je m'en vais en des pays nouveaux

je ferai la bataille et passerai les fleuves

veiller Ă  de nouveaux travaux

je m'en vais commencer la bas les tâche neuves.

et pendant ce temps lĂ 

Meuse ignorante et douce

tu couleras toujours

passante accoutumée

dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse

O Meuse inépuisable

et que j'avais aimée

o mon père, ô maman, quand on vous aura dit

que je suis au pays de bataille et d'alarmes

pardonnez moi tous deux ma partance et vos larmes

pardonnez ma partance et mon mensonge aussi

ma partance menteuse et vos souffrances lentes

et de vous dire adieu quand vous n'ĂŞtes pas lĂ 

pardonnez moi tous deux, et vous aussi, mes frères

pardonnez tous les trois Ă  votre soeur menteuse

et remplacez moi bien auprès de notre père

et consolez maman de ma partance fausse

o consolez maman

de mon absence lente

bonjour mon oncle

tu faisais ta prière Jeanne ?

non

je n'ai pas osé

je n'ai pas pu oser pendant que nous faisions le mensonge

et bien mon oncle ?

c'est fait

j'ai trouvé ton père à la maison

il était rentré un peu plus tôt

parce qu'en déracinant le grand chêne là bas au dessus de la route

en allant le coucher

il s'était fait une espèce de court foulure au poignet

il s'est foulé le poignet

oui mais ça ne sera pas grave

il n'aura qu'Ă  se reposer une quinzaine

je lui ai dit : vous savez, père Jacques

il faut que j'emmène jeannette à la maison

je troublais comme la feuille en parlant

mais il ne s'en est pas aperçu

il était occupé à serrer son poignet

dans un morceau de toile

il m'écoutait sans faire attention

« je vous demande ça » que je lui ai dit

« parce que j'ai besoin d'elle ». Ma voix tremblait

s'il m'avait seulement dit : « pour quoi faire ?»

j'aurai crié : « mais non mais non ! »

vous voyez bien que ça n'est pas vrai

vous voyez bien que c'est mentir !

j'aurais été joliment content

mais il m'a dit

tu sais mon gars que jeannette c'est comme si c'était ta fille

elle est aussi bien dans ta maison lĂ  bas

que dans la maison ici, tu la garderas le temps que tu voudras

va seulement lui dire qu'elle prévienne Mengette

ce soir en passant Ă  cause des moutons

c'était encore plus lâche de l'écouter comme ça

que de mentir moi mĂŞme

ça m'étouffait, je me mordais les lèvres pour ne pas parler

je n'ai pas dit un mot et je me suis sauvé comme un voleur

sauvé comme un voleur sauvé comme un voleur

mon Dieu

pardonnez-nous le mal que j'ai fait Ă  tous ceux qui m'aiment sans savoir que je m'en vais loin d'eux

je sens bien à présent que je les aime aussi

je n'ai jamais cessé de les aimer vraiment

pardonnez-nous le mal que leur paie ma partance

pardonnez-nous le mal que je fais à présent

et si plus tard je fais encore du mal en France

dans la bataille oĂą j'ai voulu moi vous servir

o mon Dieu pardonnez Ă  la pauvre servante

quand partons nous mon oncle ?

Dame, le mieux c'est demain matin

jusqu'à présent il faut que tu garde tes moutons jusqu'à la nuit

nous partirons de bonne heure

si tu veux

de très bonne heure pour ne pas rencontrer Hauviette

tu ne veux pas la voir avant de partir ?

non mon oncle

c'est bien assez que je vais manger de ce soit pour mes moutons et que je mente avec elle

avec Hauviette je ne pourrais pas

si vous saviez la souffrance que c'est

quand il faut qu'on se dise au revoir

au moment oĂą il serait si bon de se consoler

au moins Ă  dire adieu

ma pauvre Jeannette

nous passerons tout droit et nous sortirons du bourg sans tourner la tĂŞte

je ne veux pas partir en plusieurs fois ce serait trop douloureux

pauvre enfant

et quand nous serons Ă  Burey

pas chez vous mon oncle Ă  Burey-la-CĂ´te

nous nous arrĂŞterons

il y a une croix de pierre à l'entrée du village

On voit de là toute la vallée en part ici Pas toute

On ne voit pas Domrémy ni Greux de la haut

justement mon oncle j'aurai fini ma partance

dans tout le voisinage

on ne voit guère que Maxey-sur-Vaise de là bas

justement mon oncle

comment ça

je croyais que tu les détester les bourguignons de Maxey

mon oncle, ce sera la première fois que je pourrais devoir ne pas les détester

quand je serai lâche, je ne détesterais plus personne

parce que j'aurai commencé mon voyage et que les temps seront proches

quels temps ?

le temps où les bourguignons et nous, nous réunîmes Maxey

nous seront tous de bons français pêle-mêle

Le lendemain matin

allons les gars

il va falloir commencer de bonne heure ce matin

vous finirez de manger en vous allant

voilĂ  le temps parti comme hier

il fera chaud tantĂ´t

on sera content de se reposer

vous avez tout ce qu'il vous faut ?

vous savez, il a la peau dure, cet animal de chĂŞne lĂ 

seulement, vous

vous en viendrez toujours Ă  bout

vous ĂŞtes jeune

ce n'est pas comme moi

hier j'ai été le moins fort

ah dame, on vieillit

enfin, je m'en vais toujours m'en aller avec vous

les vieux, ça peut toujours servir un peu

c'est toujours bon Ă  donner des conseils

dis donc la mère

tu leur feras une bonne soupe, Ă  tes gars

parce que tu sais, ils auront faim

quand ils reviendront Ă  dix heures

allons ! au revoir, les enfants ! au revoir Durand !

et bon voyage !

ah ! dis donc Jeannette

est ce que tu as parlé à Mengette hier soir ?

oui père

elle gardera tes moutons en gardant les siens

Oui père C'est bien, C'est bien

tu garderas les siens lorsque tu seras revenu

un jour quand elle en aura besoin

entre camarades

allons au revoir

voilà déjà les gars qui s'en sont allés

au revoir

il va falloir partir aussi nous ma tante

voilĂ  le soleil qui va monter

jeannette, ce que tu es prĂŞte ?

vous avez bien le temps mes enfants

il faut commencer par manger un morceau

il y a tout ce qu'il faut dans la maie

merci ma tante, je n'ai pas faim

nous n'avons pas faim. Nous mangerons mieux en arrivant

ça sera comme vous voudrez mes enfants

tiens Jeannette

mets donc ta laine

et tes fuseaux, lĂ  haut, sur la planche

on n'y touchera pas

tu la finiras quand tu reviendras

allons mes enfants

au revoir

et bon voyage

au revoir maman

Avant la fin de l'hiver suivant Dans la matinée

bonjour tout le monde

bonjour mon oncle

tient tu es tout seul ?

oui mon oncle, ils sont tous occupés à faire le pain

c'est pour ça que je vous ai fait venir aujourd'hui

nous serons tranquilles pour nous en aller

tu veux t'en d'aller ? comme il y a huit mois ?

mieux qu'il y a huit mois

cette fois ci je m'en vais pour de bon

mais si messire de Baudricourt nous dit comme la première fois

tu te rappelles ce qu'il nous a dit la première fois

vous voyez bien qu'elle est folle qu'il nous a dit

et vous, vous êtes encore plus fou qu'elle de l'écouter

mettez lui deux ou trois bonnes claques sur les oreilles

et ramenez là chez son père

il ne redira pas cella et pourquoi donc ?

parce qu'il n'est pas sûr de ces affaires comme il l'était

c'est un entêté

s'il ne veux pas me faire conduire Ă  Monsieur le Dauphin

j'assemblerai les hommes d'armes

il y a monsieur Jean de Metz qui voudra bien me conduire lui

et monsieur Bertrand de Poulangy

et si les hommes d'armes ne veulent pas

j'assemblerai les bonnes gens du peuple

et si le peuple ne veut pas,

je m'en-irais toute seule

et si je n'ai pas de cheval

je m'en irai Ă  pied

quand je devrais usé mes jambes jusqu'aux genoux

voyons voyons ma fille, parle doucement

je vous assure mon oncle que je suis bien calme

je vais aller Ă  Monsieur le Dauphin

je ferai lever le siège d'Orléans

voilà déjà trois mois que les bonnes gens d'Orléans sont assiégé

ont dit qu'ils se défendent bien

seulement ils ne savent pas qu'il faut que j'aille Ă  leur secours

et alors ils ne comptent pas sur moi

quand je pense que les Anglais tiennent en prison monsieur le duc d'Orléans

et qu'ils en profitent pour attaquer sa ville

pendant qu'il n'est pas là pour la défendre

quand j'aurai fait lever le siège d'Orléans

quand j'aurai sauver de sa prison monsieur le duc d'Orléans

je ferai sacré Monsieur le Dauphin à Reims

dans la belle cathédrale

et puis si le bon Dieu veux bien m'aider jusqu'au bout

je mettrai les Anglais hors de toute France

ma pauvre enfant

rappelle ce que je te disais la première fois

en ce moment ci, tu n'es pas encore parti

tout Ă  l'heure

je suis partie depuis huit mois

mon âme n'est jamais revenu en ce pays où nous sommes à présent

ma part tant c'est faite

et c'est pour cela que je suis si calme en quittant ce que j'aime

ton pauvre père, il doit se méfier un peu

la semaine dernière, il m'a dit :

j'ai rêvé que Jeannette s'en allait avec les soldats

si jamais ça devait arriver,

j'aimerais mieux lui faire boire un gros coup dans la Meuse

tout de suite

mon père se méfie

et c'est pour cela qu'il faut nous en aller tout de suite

et lui donner un prétexte sérieux

est-ce que vous en avez un mon oncle ?

malheureusement mon pauvre enfants

j'en ai un, seulement j'ai peur

qu'est ce que c'est donc mon oncle ?

ta tante ne va pas bien

elle est malade ? Oui

je croyais qu'elle allait se relever

justement Ă  se relever trop tĂ´t

sa petite fille n'aura que dix jours demain

hier pendant que je n'étais pas la

elle a voulu se lever un peu pour faire le ménage

avec un temps comme ça, elle a eu froid

à présent elle est malade

c'est la grande Pyat qui la soigne

vous allez dire à mon père qu'il faut que j'aille soigner ma tante Jeanne ?

seulement j'ai peur que ça nous porte malheur de nous servir comme ça d'un malheur

que voulez-vous mon oncle il faut bien

il faut bien

et puis c'est le dernier des derniers dans le mensonge

de se servir comme ça de la vérité pour mentir encore plus sûrement

il faut bien mon oncle

il faut bien

je m'en vais trouver ton père

O Meuse inépuisable et douce à mon enfance

qui passes dans les prés

auprès de la maison

c'est en ce moment ci que je m'en vais en France

o ma Meuse, à présent je m'en vais pour de bon

o maison de mon père où je filais la laine,

maison de pierre forte

Ă´ ma douce maison,

je m'en vais pour de bon dans la bataille humaine

o voici que je vais m'en aller pour de bon

pourtant je ne sens pas l'émoi de la partance

et ne viens pas vous faire à présent mes adieux

c'est que voilà huit mois que mon âme est en France

voilà huit mois déjà qu'elle est où je la veux

mon âme est en allée en la ville du siège

avec les défenseurs qui s'acharnent là-bas

mes pas vont s'éloigner tout à l'heure en la neige

mais mon âme a passé dans le pays là-bas

vous tous, que j'aimais tant quand j'étais avec vous

Ă´ vous que j'aimais tant quand je m'en fus en France !

a présent, je vous aime encore plus

loin de vous, mon âme a commencé l'étrange amour d'absence

a présent, loin de vous, je vous aime encore plus

qu'au temps de la partance, ou de la demeurance

o j'aime étrangement la demeure où je fus

à présent que mon âme a sa demeure en France

et j'aime étrangement ceux que j'aimais déjà

car je sens comme on aime alors qu'on est fidèle.

mon âme sait aimer ceux qui ne sont pas là

mon âme sait aimer ceux qui restent loin d'elle

partons mon oncle

partons, partons

si tu savais ton pauvre père, il m'a dit :

« ça vaut mieux, mon gars, ça vaut mieux

que tu l'emmènes un peu à Burey, ça va la distraire.

elle a l'air, en ce moment-ci, d'avoir des idées

enfin des idées qui ne sont pas ordinaire

tu la garderas quelques semaines comme la dernière fois »

partout

vous avez mangé mon oncle avant de nous en aller ?

non Jeanne, je n'ai pas pu et toi ?

moi j'ai mangé

il fait grand froid ce matin

il a gelé dur

et quand il a gelé dur, il ne faut jamais sortir à jeun

nous n'avons pas le droit ni vous ni moi de tomber malade à présent

non décidément Jeanne je ne peux pas

j'ai le cœur tout retourné

attendez que je leur dise au revoir

c'est ça au revoir tout le monde au revoir

Sous-titres : habemus papam (Aegisub)

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