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-Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016,
une tentative de coup d'Etat militaire secoue la Turquie,
enflamme Ankara et embrase Istanbul.
Tirs.
Les putschistes disent agir au nom de l'etat-major des armees turques
et que leur intervention a pour but de retablir la democratie.
Le pays que Mustafa Kemal Ataturk a fonde il y a pres d'un siecle,
en le tirant de l'abime, est assailli
une nouvelle fois par ses demons.
Les partisans du regime prennent d'assaut les tanks des putschistes.
Le complot est dejoue.
Le President Recep Tayyip Erdogan sort vainqueur de l'epreuve.
Et l'aubaine du coup d'Etat avorte debouche sur une purge massive :
150 000 opposants arretes, 50 000 emprisonnes.
Ainsi va la Turquie moderne au cours de sa breve histoire.
-Il y a eu 2 leaders politiques
en Turquie.
Tous 2 ont ete au pouvoir le plus longtemps : Ataturk et Erdogan.
-D'un cote,
le militaire, le revolutionnaire,
l'Occidental, le laiciste.
De l'autre, le militant, le reactionnaire,
l'Oriental, l'islamiste.
Les 2 grandes figures
qui bornent le siecle d'existence
de la Republique turque semblent s'opposer en tout.
A moins qu'il ne s'agisse de 2 freres ennemis a la parente
secrete et cachee.
-Mustafa Kemal Ataturk est le leader
qui a fonde notre Republique.
Il est le chef de la periode des fondations.
Quant a Erdogan,
c'est le leader de l'essor et des apogees retrouvees.
-Erdogan reve d'instaurer la charia et de restaurer le califat.
Il se veut le maitre du monde musulman,
aspire a dominer l'Orient, il defie Washington
et Bruxelles, s'allie avec Moscou et Teheran, envoie des bataillons
en Irak
et en Syrie.
Erdogan effraie l'Occident. A Istanbul, les foules l'acclament.
Meme les rappeurs chantent ses louanges.
Israfil Yildirim : "Commandant en chef".
-Recep Tayyip Erdogan.
...
Recep Tayyip Erdogan.
Recep Tayyip Erdogan.
Recep Tayyip Erdogan.
...
-Aujourd'hui,
Erdogan cherche a etre un Ataturk a sa façon.
Mais sans s'identifier totalement a Mustafa Kemal.
Je pense qu'il se conçoit davantage
comme un sultan de l'Empire ottoman.
-Ce n'est pas le sultan Recep Tayyip premier qu'il veut devenir,
c'est l'Ataturk islamiste.
C'est-a-dire le refondateur...
Pres de 100 ans apres la fondation de la Republique turque,
le refondateur de la Republique turque
dans un ancrage,
non pas comme Mustafa Kemal eloigne de l'islam,
mais dans un enracinement au coeur meme de l'umma,
de la communaute sunnite.
-La Turquie, depuis 100 ans ou presque qu'elle existe,
sera allee de vertiges en vertiges. Elle n'aura cesse d'etre ecartelee
entre l'Europe et l'Asie, la modernite et la tradition,
la caserne et la mosquee. Sous les pouvoirs militaire et religieux,
elle aura ete la fabrique
d'un meme mythe nationaliste, d'une meme identite imaginaire
construite sur l'elimination de toutes les differences
et de toutes les dissidences.
Il n'y a pas 2 Turquie, mais une seule, celle du sabre et du turban,
de leur lutte continue et de leur convergence finale.
Celle qui reste hantee par les fantomes de ses origines,
la meme Turquie de Kemal et d'Erdogan.
Pour comprendre la Turquie par-dela ses contradictions,
il faut plonger dans sa genese.
A l'image du sultan Mehmed V, qui accueille le Kaiser Guillaume II,
c'est un monde agonisant
qui se range en 1914
aux cotes de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie,
le camp des perdants
de la 1re Guerre mondiale.
La Turquie nait sur les decombres de l'un des plus grands empires
de l'histoire, assis a son apogee sur 3 continents et 4 mers.
L'islam sunnite en est le ciment.
Le pluralisme religieux existe dans cet univers
multiethnique : les Armeniens apostoliques, les Grecs orthodoxes,
les Juifs sefarades, constituent les plus importantes
communautes non musulmanes tolerees par le pouvoir central.
-Je pense qu'il faut preciser ce qu'est la tolerance
de l'Empire ottoman. La tolerance en question est une tolerance...
basee sur une conception tres hierarchique des communautes.
Et par consequent, cette tolerance est...
manifestee par le groupe dominant,
c'est-a-dire le groupe sunnite turc
vis-a-vis des autres groupes, les chretiens orthodoxes,
les Armeniens, les Juifs, grosso modo.
A partir du moment
ou les autres minorites...
contre lesquelles on manifeste une certaine tolerance,
commencent, par exemple, a demander l'egalite,
la tolerance s'arrete.
-Tout au long du 19e siecle, l'Empire ottoman endormi craque
sous le reveil des revolutions et des independances nationales.
C'est d'abord la Grece qui conquiert son independance en 1830.
Puis les peuples serbes, bulgares, roumains,
s'affranchissent tour a tour du sultan.
La Sublime Porte perd un a un les territoires
qu'elle avait conquis en Europe.
L'appetit colonialiste de la France et de l'Angleterre
accelere le demantelement de l'Empire.
-La Republique dont nous parlons a ete fondee
dans la terreur de la division.
Cette peur est ancree dans notre ADN culturel.
Elle nous dit : "On va etre aneantis."
Derriere les reflexes se cache toujours ce sentiment inconscient.
-En 1914, un triumvirat preside aux destinees de l'Empire.
Ce sont
les Jeunes-Turcs unionistes.
Ils se nomment Djemal Pacha...
Enver Pacha...
et Talaat Pacha.
Fascines par l'exemple de l'Occident, ils considerent
que seul un nationalisme radical peut sauver leur heritage.
Les jeunes Turcs aussi revent de revolution, de nation,
et de modernite a l'europeenne.
Ne a Thessalonique, dans les Balkans,
Mustafa Kemal est l'un d'eux.
-Mustafa Kemal est typique de la derniere periode de l'Etat ottoman
de la bureaucratie ottomane,
dont le centre de gravite est dans les Balkans,
qui se considere comme europeen, qui se considere comme totalement
forme par les idees positivistes,
et Jacobin et adorateur de la Revolution française.
-L'un des ideologues majeurs est un poete, Ziya Gokalp.
Il a defini le nationalisme turc. A la base de sa theorie,
il y a ces mots : "Nous allons turquifier, islamiser,
"et moderniser les territoires qui nous restent."
Ces 3 piliers de Ziya Gokalp constituent l'un des mecanismes
qui va irresistiblement entrainer le genocide des Armeniens.
-Au printemps 1915, la population armenienne de l'Empire ottoman
subit le 1er genocide du 20e siecle.
Les Armeniens sont au centre des terres
que veulent unifier les Jeunes-Turcs et font
obstacle a la fusion avec les peuples turcophones d'Asie.
Les hommes sont extermines sur place. Les femmes, les enfants,
les vieillards sont deportes dans le desert mesopotamien.
Rares sont ceux qui rechapperont des marches de la mort.
Le bilan du genocide s'eleve a 1 600 000 victimes.
-On considere que ce probleme doit etre eradique,
detruit dans sa racine. C'est comme ça
que nous assistons a des politiques d'une extreme cruaute qui,
d'une certaine maniere, prefigurent ce qui va se passer ensuite,
meme en Europe occidentale avec l'Holocauste.
-Deja, les Jeunes-Turcs unionistes melent le religieux et le politique
pour assurer leur construction nationale. Et deja,
ils mobilisent les Kurdes pour les assimiler.
Ils enrolent nombre d'entre eux dans l'execution des massacres.
-L'idee etait de dire : "Il y a une unite musulmane.
"Les Kurdes et les Turcs
"sont des musulmans sunnites, et les Armeniens sont des chretiens.
"Donc il est evident qu'il faut utiliser le clivage religieux
"pour isoler les Armeniens."
Il faut jamais oublier...
que le genocide de 1915 a ete perpetre
sous l'etiquette de la guerre sainte, du djihad.
-La ou l'Allemagne s'est repentie de la Shoah perpetree par les nazis
et la ou les Kurdes ont demande pardon pour leurs exactions,
l'Etat turc continue de nier le genocide
commis sous l'Empire ottoman. Recep Tayyip Erdogan, le premier.
-Il est
extremement difficile d'extirper le genocide armenien
de l'histoire officielle turque...
qui a ete construite en toute hate
pour enfouir,
comme une pelleteuse recouvrirait un charnier,
pour enfouir un crime d'Etat,
un crime contre l'humanite
qui a permis quelque part a la Turquie de se relever de ses ruines
et de sortir de son archaisme.
La difficulte est la.
Pour les Armeniens, c'est une question de dignite individuelle,
familiale, mais aussi collective,
pour la Turquie, c'est une question d'indignite nationale.
-L'amnesie morale
a aussi pour raison l'essor economique grace auquel
la Turquie nouvelle entend avoir une place parmi les grandes nations
modernes, marchandes et industrielles.
-Les terres armeniennes ont ete confisquees, les biens,
les maisons armeniennes.
La Turquie d'aujourd'hui s'est fondee sur la base de ce genocide.
Certes, c'etait l'Empire ottoman, mais tous les descendants
des Ottomans, dans ce territoire qu'est l'Asie mineure,
ont d'une maniere ou d'une autre profite,
eux ou leurs ancetres, de cet acte d'extermination.
-Beaucoup de ces dynasties turques actuelles,
ultramodernes,
qui construisent la puissance economique de la Turquie d'Erdogan,
sont issues de cette phase de spoliation
qui se produit entre 1915 et 1920-22.
Jusqu'a la creation de la Republique turque moderne.
-Aussi, depuis Kemal, la Turquie ne professe-t-elle
que de vagues regrets qu'Erdogan se contente de repeter au mot pres.
La negation est la doctrine officielle
enseignee depuis l'ecole.
Soulever la question est un crime antipatriotique puni par la loi
en Turquie, qui condamne a la prison ou a l'exil.
-La question armenienne
est utilisee partout
comme un moyen de chantage pratique contre la Turquie.
On l'utilise meme desormais pour nous punir.
Il n'est rien dans notre passe dont nous pourrions avoir honte.
Je m'adresse donc au monde entier.
Que cela plaise ou non...
notre position sur la question armenienne a toujours ete claire.
Nous n'accepterons jamais d'etre accuses de genocide.
-Ils ont voulu faire de moi un criminel.
Mais cette accusation servait en fait
a cacher le fait que ma voix les genait
car elle etait jugee trop critique.
Cela parce que j'ai ete le premier romancier en Turquie
a aborder le sujet du genocide armenien,
et a m'impliquer pour la reconnaissance du genocide
de façon tres active.
C'etait cela, le vrai motif dissimule
derriere mon incrimination.
-Et ils ont cree une histoire, un recit imaginaire
autour de la question armenienne : "Le genocide n'a pas existe, deja.
"Et nous avons cree ce magnifique pays."
Donc tout le monde a ete formate dans ce recit.
-A la verite historique, l'Etat turc prefere le mythe de la survie
face a l'hostilite universelle. 1918, l'Empire est vaincu
et les Jeunes-Turcs balayes. Les cuirasses des Allies controlent
le Bosphore. Français, Anglais, Italiens et Grecs debarquent
et quadrillent le sol ottoman.
Le 10 aout 1920, l'emissaire du dernier sultan,
Mehmet VI, qui se plie aux ordres des forces d'occupation,
signe le traite de Sevres, synonyme d'un ineffaçable
traumatisme national.
Au Sud,
les provinces arabes passent sous mandats français et anglais.
Paris, Londres et Rome s'arrogent egalement
des zones d'influences au coeur de l'Anatolie.
A l'ouest, la Thrace orientale, la pointe de la mer Egee, et Smyrne
reviennent a la Grece.
A l'Est renait une grande Armenie, et l'autonomie est reconnue
aux Kurdes, ebauche d'un futur Kurdistan.
L'Empire ottoman n'est plus qu'un Etat croupion
reduit aux steppes de sa partie continentale et a Constantinople,
la future Istanbul, soumise au controle des allies.
En 3 siecles, sa superficie a ete divisee par douze.
-La signature du traite de Sevres
est en fait la continuation de la defaite turque
aupres des Allemands, donc face aux Britanniques, aux Français, etc.
Et ce traite,
c'est un vieux reve cultive par certains Europeens
qui est de demembrer
l'Empire.
-Rapidement une opposition nationaliste se forme.
Mustafa Kemal va s'imposer comme son chef.
L'intrepide guerrier de Gallipoli est un officier victorieux
dans un Empire vaincu.
Il va mener la bataille pour venger l'humiliation du traite de Sevres.
-Il est le grand heros
de cette guerre contre l'Entente.
Il a aussi la chance de ne pas se trouver
la ou il y a eu les grands crimes contre les Armeniens.
Donc, d'une certaine maniere, il est presente comme innocent
de cette sombre periode.
-Kemal unifie sous sa direction ideologues, notables,
et chefs tribaux. Il compose aussi avec les dignitaires religieux,
sachant que l'islam est le meilleur levier patriotique pour mobiliser
le peuple.
-Une partie des Kurdes revendique la creation d'un Kurdistan.
Mustafa Kemal reussit a creer une unite religieuse
et en promettant aux Kurdes des autonomies,
et une unite religieuse
c'est-a-dire la nation musulmane, sunnite essentiellement...
contre la domination des chretiens.
-Paris et Londres
trahissent Athenes et plient bagages.
Les Grecs se retrouvent seuls face aux troupes de Kemal qui enchainent
les succes militaires. Eleve au rang de marechal,
il devient le Ghazi, le "victorieux",
titre honorifique confere aux plus valeureux
des combattants de l'Islam. Le futur autocrate tisse sa legende.
Au bout de 3 ans de guerre, l'armee grecque est mise en deroute.
Smyrne, bientot renomme Izmir,
est en proie aux flammes.
La Societe des Nations, l'ancetre de l'ONU,
decide alors l'echange des populations.
1 500 000 Grecs doivent quitter ces rivages
ou leurs aieux demeuraient depuis 25 siecles.
-L'echange des populations est une purification ethnique,
dans les 2 sens,
car les musulmans de Grece ont ete obliges de partir.
Et cet ideal de l'homogeneite ethnique est un ideal
importe de l'Europe occidentale
dans un espace ottoman...
ou l'ideal etait exactement le contraire.
Evidemment, ça va faire des ravages.
-La decomposition de l'Empire ottoman se poursuit,
du Proche-Orient aux Balkans, gangrenant l'Irak ou la Syrie
comme l'ex-Yougoslavie. Des lieux dans lesquels aime revenir Erdogan,
accueilli en sauveur au Kossovo ou en Bosnie-Herzegovine.
-Quand on evoque les pourparlers entre la Serbie et le Kossovo
pour des echanges de territoires correspondant
a des unicites ethniques, la problematique est la meme.
C'est peut-etre pas un hasard si cette region a fait partie
de l'Empire ottoman.
-De cette nostalgie imperiale qu'il insuffle a ses compatriotes,
Erdogan a su faire un argument electoral et une arme diplomatique.
-Aujourd'hui, lorsque nous evoquons la Syrie,
l'Irak,
la Crimee,
la Thrace occidentale ou la Bosnie,
nous recevons de certains un regard vide et incredule.
Avec l'audace due a leur ignorance,
ils osent nous interroger :
"Quel peut bien etre le lien de la Turquie avec l'Irak ?
"Qu'est-ce qui peut bien la relier a la Bosnie ?"
Ils voudraient que nous parlions de ces terres comme de pays etrangers.
Mais ces terres constituent une partie de notre ame.
Pourrions-nous concevoir Gaziantep comme separe
d'Alep,
Rize de Batoumi,
Edirne de Komotini et de Kardali,
ou Bursa de Skopje ?
Ces cites se trouvent physiquement
a l'interieur d'autres frontieres.
Mais les frontieres de notre coeur sont assez vastes
pour les contenir toutes.
-Il est clair
que Kemal Ataturk a essaye de creer un ensemble le plus uni possible,
et c'etait ça
l'objet de son nationalisme, le plus uni possible,
donc, sur une base turco-islamique.
-Armeniens et Grecs ont ete rayes de la carte, comme les Syriaques
et les Assyriens. Les Juifs ont ete reduits au silence,
et avec eux, les Donme ou les Lazes,
et toute communaute minoritaire.
Leur presence, pourtant seculaire, n'est plus que residuelle
et toujours plus opprimee.
-Cette politique
d'epuration religieuse
va aboutir a ces resultats inesperes.
En 1914, dans les territoires actuels de la Republique turque,
il y a a peu pres 25 a 30% de population non musulmane.
En 1924, il n'y a plus que 2%.
-En 1923, un traite chasse l'autre. Lausanne detricote Sevres.
Les grandes puissances enterinent la victoire de Kemal
et redecoupent les frontieres.
L'idee d'un Etat armenien, le projet d'un Etat kurde,
sont jetes aux oubliettes.
Un nouveau pays sort de terre : la Turquie.
Son liberateur s'en veut le demiurge.
-Le but est de remplacer
cet empire religieux strict qu'etait l'Empire ottoman
par un empire laic. C'etait tres difficile de le faire en Turquie
parce que la Turquie representait le califat.
Elle etait a la tete du monde musulman.
-Desormais, en fait,
le coeur de la nation, c'est la nation "turcifiee",
la nation qui parle turc,
la nation qui s'identifie dans une culture ethno-turque.
-Le dernier sultan et calife, destitue, a deja fui
quand les soldats anglais quittent Istanbul, sous le regard
des citadins arborant le fez, la coiffe ottomane traditionnelle.
Mais plus pour tres longtemps.
Une nouvelle ere commence.
La 1re Republique de Turquie est proclamee
le 29 octobre 1923.
Mustafa Kemal, le Ghazi, en devient
le President absolu.
-Mustafa Kemal veut
reformer l'Empire, il veut surtout creer une nation moderne.
En consequence,
il va agir de maniere tres autoritaire avec violence,
et par une serie de reformes
qui vont concerner l'islam et la civilisation ottomane,
il va changer la physionomie de ce pays
entre 1925 et 1935, on peut dire.
En 10 ans, il transforme l'Empire.
-Sous Ataturk, l'appel
a la priere se fait non plus en arabe
mais en turc. Suppression
des tribunaux religieux, fermeture
des ecoles coraniques. En Turquie, la laicite signifie que l'islam
passe sous le controle de l'Etat souverain.
-On le presente souvent comme quelqu'un qui combat l'islam,
mais c'est plutot un reformateur musulman. Il veut garder l'islam
comme marqueur identitaire du peuple turc,
donc de cette future nation qu'il va creer,
mais il veut un islam eclaire.
-Dans ses textes sur la laicite, il dit : "Nous sommes tous turcs.
"Etant turcs, nous sommes tous musulmans.
"Et puisque nous sommes musulmans, nous pouvons tous etre laics."
L'islamisation est posee comme la condition prealable de la laicite
elle-meme.
-Unification de la nation, unification de la religion,
les Turcs ne forment
qu'une seule realite, monolithique, sous un pouvoir quasi monarchique.
L'administration gere les mosquees.
Un bureau des Affaires religieuses, le Diyanet, est cree
et les imams deviennent des fonctionnaires.
-Les mesures de Kemal entre 25 et 35,
vont rencontrer de tres fortes resistances. Principalement,
de l'islam conservateur reactionnaire
et des associations puissantes que sont les confreries soufies :
orthodoxes, structurees, dont des maitres spirituels sont quasiment
des chefs politiques et qui vont se heurter au pouvoir,
et dont les chefs seront emprisonnes,
et les actions reprimees avec violence.
-Pour que la nation nouvelle puisse rivaliser avec l'Occident,
Mustafa Kemal ne pose aucune limite a sa boulimie reformatrice.
La rue turque change de physionomie.
Le moindre signe traditionnel est proscrit.
Et Kemal de proclamer : "Il fallait
"rejeter le fez qui etait sur nos tetes comme l'embleme
"de l'ignorance, du fanatisme, de la haine du progres, pour adopter
"a sa place
"le chapeau et montrer qu'il n'y avait aucune difference
"entre la nation turque et la grande famille de la civilisation."
En 10 ans, la Turquie
va faire face a une revolution politique, sociale et culturelle
que seuls egaleront les totalitarismes rouges ou bruns
qui lui sont contemporains.
-On adopte les poids et mesures occidentaux,
on adopte les calendriers occidentaux, tout est transforme
de maniere extraordinaire pour un pays du monde musulman.
-Depuis Ankara,
la nouvelle capitale a l'architecture futuriste,
Kemal, le demiurge, se fait l'educateur du peuple.
La langue turque est purgee du passe.
La graphie arabe cede la place a l'alphabet latin.
Les chiffres aussi.
L'ecole obligatoire sert de matrice a l'ideologie nationale.
Sur le modele europeen,
chacun est tenu d'adopter un patronyme.
Et Mustafa Kemal, le Ghazi,
devient Ataturk, "le pere des Turcs".
Maitre en propagande,
Ataturk sillonne le pays
pour annoncer la revolution industrielle dans le monde rural.
-Nous rentrons dans un regime de parti unique.
Un regime autoritaire.
Un autoritarisme moderniste, certes, un autoritarisme eclaire,
d'une certaine maniere une dictature eclairee,
mais une dictature.
-Mustafa Kemal n'est pas democrate. Il veut etre moderne mais il exclut
la democratie. La Turquie de Kemal, a partir de 1930, se considere
comme l'un des 3 modeles antidemocratiques et antiliberaux
d'un monde qu'il souhaite antidemocratique aussi.
Les 2 autres modeles etant le bolchevisme
et le fascisme italien.
-Le Turc lui aussi doit etre un homme nouveau,
regenere, affranchi.
Il se confronte aussi a l'hostilite du monde ancien.
Sans cesse il lui faut se depasser. Les ennemis de l'exterieur chasses,
il reste ceux de l'interieur a epurer.
Tirs.
-Les Kurdes...
sont la.
Et c'est le probleme non resolu de la sortie de l'Empire.
-Derriere la façade de l'homogeneite,
il y a de la diversite. Pourquoi ?
Car les Kurdes etaient musulmans, donc ils etaient consideres...
dans les face-a-face avec les chretiens,
comme faisant partie du camp musulman.
Mais ils ont une autre identite, une identite regionale,
une identite linguistique...
certains une specificite religieuse,
ils ne sont pas
tous sunnites.
Tirs et cris de panique.
-La repression
dont sont victimes les Kurdes sous Erdogan n'est que l'echo
de celle qui les a frappes 100 ans plus tot
ou presque sous Kemal...
en 1925, en 1930, ou encore en 1938,
quand les revendications kurdes et alevies, dans la region de Dersim,
sont matees avec ferocite.
-Le massacre que le gouvernement turc a perpetre en 1938
dans la province
de Dersim est meme qualifie par certains specialistes
d'entreprise d'extermination, de genocide.
C'est un evenement determinant dans l'histoire de la Turquie.
...
-Au cote des Kurdes souffrent a egalite les Alevis,
ces tenants d'un islam liberal, dissident et refractaire,
depositaires d'un lourd heritage d'exclusion et de persecution.
-L'alevisme humanise Dieu
et divinise l'homme. C'est son credo.
Contrairement a d'autres religions, l'alevisme n'accepte pas
de pouvoir pyramidal. Il n'a pas de structure hierarchique.
-Kurdes et Alevis forment ensemble pres d'1/3 de la population turque.
La negation de leur existence afin de les dissoudre
dans le peuple unique est restee constante. La fiction se perpetue,
et avec elle la confrontation.
-Meme si l'egalite de tous figure aux articles 10 et 24
de la Constitution turque, les Alevis demeurent
des citoyens de 2d rang au titre de leur singularite religieuse,
et les Kurdes de leur particularite ethnique.
C'est la ou leurs destins problematiques se rejoignent.
-Destin tragique, surtout,
et autre trou noir de l'histoire turque.
En un siecle, rien n'a ete regle de ce conflit originel.
La aussi, l'unite de la nation, l'integrite du territoire,
l'indivisibilite de la Republique ont force de loi divine.
-La Turquie
a presque exclusivement tente de regler ce probleme par la force,
durant ses 100 ans d'histoire,
sauf au tout debut de l'ere Erdogan
ou on a essaye de trouver une solution politique.
Ca n'a pas dure, comme on le sait, et on est revenu a nouveau
a la politique traditionnelle de la Turquie vis-a-vis du Kurdistan,
une politique
uniquement repressive.
-Pour assoir l'unite nationale, la guerre interieure se poursuit
sous Erdogan. Cette meme guerre que Kemal avait amorcee
au nom de la puissance retrouvee
et de la modernisation en marche.
Au point d'en consacrer pour heroine Sabiha Gokcen,
l'une de ses filles adoptives
et la 1re femme pilote d'avion de chasse au monde.
-Elle est doublement fille de la patrie.
Elle est fille de la patrie parce qu'elle est militaire,
et l'armee est consideree comme le foyer de la nation.
Elle a brise ce tabou de la masculinite exclusive de l'armee.
Et elle est fille
de la patrie car fille adoptive de l'homme qui incarne la patrie,
Mustafa Kemal.
Elle a bombarde
Dersim.
Elle en relate son experience dans de longues pages
sans remord aucun.
Pour elle, au contraire, c'etait des sauvages. Bombarder
des sauvages, ça ne posait aucun probleme ni ethique, ni civique.
-Dans le laboratoire kemaliste de la nation naissante
qui doit survivre a tous ses adversaires,
les femmes jouent un role crucial.
Kemal Ataturk, lui-meme, s'affiche en compagnie de Latife, son epouse.
Issue d'une lignee
de commerçants fortunes, elle a suivi des cours de droit a Paris.
Un parcours exceptionnel pour l'epoque.
-Il y a tout une generation avec lui, essentiellement militaire,
qui voit la religion musulmane, notamment avec ses racines arabes,
comme un facteur d'arrieration, de sous-developpement
comme un facteur d'echec de l'Empire ottoman.
-Le jury a designe
comme Miss Univers 1932,
Miss Turquie !
Applaudissements.
-La revolution kemaliste, c'est aussi cette image inedite
de Miss Turquie designee Miss Univers en 1932.
Un effet de vitrine.
Nee sous l'Empire ottoman 20 ans plus tot, Keriman Halis devient
aux yeux du monde le symbole
de la femme turque emancipee.
A qui Ataturk accorde le droit de vote des 1934.
-Mademoiselle, felicitations. -Merci.
-La mainmise de l'Etat sur la societe, le foyer,
l'intime est a ce prix.
Quel meilleur porte-parole pour cet homme
qu'une autre de ses filles adoptives,
Afet Inan, qu'il presente ici a l'ambassadeur des Etats-Unis.
-Afet Inan, que pensez-vous des femmes americaines ?
-Excellence, voulez-vous permettre que ma fille vous reponde en turc ?
-Avec plaisir.
-Je vous en prie, Excellence. -J'estime les femmes americaines...
car elles ont obtenu des droits politiques.
Mais les femmes turques ne vont pas se contenter des quelques droits
qu'elles ont obtenus pour l'instant.
Je suis convaincue que, prochainement,
elles accederont au droit de vote et au droit d'etre elues deputes.
-Si ce n'est qu'Afet Inan, eduquee dans les meilleures universites,
sera comme sa soeur d'adoption, Sabiha Gokcen,
une vraie ideologue. A la tete de l'Institut de l'histoire nationale,
elle repandra une conception raciale de l'identite turque.
La condition des femmes est pour Ataturk une politique de pouvoir,
comme elle l'est aujourd'hui
pour Erdogan.
De devoilement en "revoilement" forces,
le meme principe s'applique,
celui de l'embrigadement au service de la cause.
-Le parti AKP islamiste a obtenu
le pouvoir en utilisant les femmes. Notamment au moment de sa creation
et durant son ascension, il les a exploitees.
-En 1999, la deputee nouvellement elue Merve Kavakci brise un tabou
en faisant son entree au Parlement la tete recouverte d'un voile.
-Ici se tient l'institution la plus majestueuse de l'Etat.
Ceux qui y exercent leur mandat doivent respecter
les regles et les traditions de l'Etat.
Personne ici ne doit defier l'Etat !
-DEHORS ! DEHORS ! DEHORS !
-Refoulee, elle fera condamner la Turquie
par la Cour europeenne
des droits de l'homme tout en devenant un apotre
international du hidjab.
L'heure est aux affrontements entre policiers et islamistes
qui manifestent
contre l'interdiction du voile dans les services publics
et le systeme educatif.
-Le pouvoir actuel a exploite la victimisation
creee par le regime precedent. Sur la question du voile, par exemple,
qui pour nous n'est qu'un simple foulard,
celui que les femmes croyantes portent en Turquie.
Comme elles ne pouvaient pas entrer a l'universite, dans les l'ecoles,
ou les etablissement publics en le portant,
sur ce sujet,
ils ont instrumentalise la souffrance des femmes exclues.
-14 ans plus tard, en 2013, l'heure de la revanche
a sonne.
4 elues "enfoulardees" de l'AKP, le parti d'Erdogan,
se presentent devant un hemicycle apaise.
C'est le prix de la coexistence depuis que les islamo-conservateurs
ont appris a utiliser la democratie pour legaliser leurs pretentions.
-Il y a eu
un apprentissage du passe. La question du foulard, qui posait
tant de problemes aux intellectuels laics, ne pose plus aucun probleme.
-Polariser, radicaliser.
Le jeu des oppositions entre Kemal et Erdogan est trompeur.
Sur l'Islam,
sur les femmes, mais aussi sur la mystique du pouvoir.
-Mustafa Kemal est mort jeune.
Il est mort a 57 ans.
Et du coup, il a pas connu enormement d'usure du pouvoir.
Et il a fait en sorte que son nom ne soit utilise par personne.
Meme sa soeur n'a pas
le droit de prendre son patronyme Ataturk.
Il est reste seul. A partir du moment ou il est decede en 1938...
son lieu...
son image,
son culte,
est reste irremplaçable par quelqu'un d'autre.
Ce qui lui a permis de garder en meme temps cette aura
un peu... celeste, si vous voulez.
-10 novembre, 9h05 du matin.
Comme chaque annee depuis 1938...
au jour et a l'heure de son deces, le peuple turc rend hommage
a Ataturk, le pere de la nation.
...
Mustafa Kemal est mort.
Les Turcs sont orphelins. Mais que pleurent-ils ?
La mort du guide qui, hier, a fait d'eux
un pays ?
Ou la crainte que la jeune Turquie ne puisse demain lui survivre ?
-Cher Ataturk, nous vous rendons
hommage avec la benediction d'Allah, pour le 80e anniversaire
de votre disparition, vous, le generalissime
de la guerre d'independance et fondateur de notre Republique.
Nous avançons d'un pas sur sur la voie qui fera de la Turquie,
heritee
de votre Grandeur et de nos chers veneres martyrs,
l'un des pays les plus puissants et les plus prosperes qui soient,
en depit des agressions de ses ennemis interieurs et exterieurs.
...
-Kemal Ataturk, en lecteur des philosophes des Lumieres,
s'est voulu un despote "eclaire". Pret a reprimer
comme subversive toute voix discordante, politique, religieuse
ou ethnique. L'autorite immuable de la Republique, oui.
Le jeu changeant de la democratie, non.
80 ans plus tard, le chef supreme est de retour. C'est en majeste
que le nouvel Ataturk trone dans le fastueux palais de mille pieces
qu'il s'est fait construire a Ankara.
Pour ce qui est de la theorie et de l'exercice de l'autocratie,
Kemal et Erdogan sont jumeaux.
-Mustafa Kemal refuse l'idee de la separation des pouvoirs.
Il explique clairement que dans la nature, il n'y a pas
de separation des pouvoirs. Donc le chef incarne la nation.
Il incarne la nation dans son present mais aussi dans son passe
et dans son futur. Le chef n'est pas seulement
celui qui gouverne, mais il est l'incarnation
avec les martyrs de la nation
de la nation elle-meme.
-La symbolique et le messianisme n'empechent pas la ruse.
La fabrique nationale passe
aussi par l'instrumentalisation politique. Et Kemal le visionnaire
est aussi et surtout un inflexible tacticien.
-Il faut reconnaitre cette qualite a Mustafa Kemal,
c'est quelqu'un qui est un tres bon chef d'etat-major, et qui utilise
dans l'armee et dans la guerre, mais aussi dans la mise en place...
de ses projets, il utilise toujours le moment le plus opportun
pour lui.
-Erdogan a retenu la leçon de maniere magistrale.
En termes d'opportunisme politique, il est le digne heritier d'Ataturk.
*-Je lance un appel a mon peuple.
*Je lui demande d'aller dans les rues, sur les places
et dans les aeroports.
*Nous devons nous rassembler en tant que nation.
*Qu'ils viennent, ces agitateurs avec leurs chars et leurs canons,
*et qu'ils essaient de s'en prendre a nous !
*Il n'est aucune force qui puisse supplanter
celle de notre peuple.
-Nous sommes
les enfants de la meme patrie !
-Mais qu'est-ce que vous faites ?
-Erdogan sait tourner a son avantage les situations
les plus compliquees. Il se releve encore plus fort, apres une chute.
Comme avec la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016.
A mon avis, le 15 juillet a contribue
a la renaissance d'Erdogan.
-Comme il en est alle 90 ans plus tot, le 15 juin 1926,
pour Kemal lorsqu'il a echappe a Smyrne
a une tentative d'assassinat
fomentee par d'anciens compagnons.
-Les ressemblances entre la tentative d'attentat
contre Mustafa Kemal en 1926
et le coup d'Etat de 2016, sont assez importantes.
Kemal a profite de cette aventure vouee a l'echec pour reprimer
tous ses opposants.
-Si le putsch ou l'attentat reussit, l'autocrate est renverse.
Mais s'il echoue
l'autocrate devient encore plus autocrate.
La phrase qu'utilise Erdogan, alors que le putsch n'est pas encore
totalement termine, il dit : "Ce putsch est
"un don de Dieu."
Et ce don de Dieu, c'est que ça lui donne les pleins pouvoirs.
-En Turquie, avec les mesures prises par l'AKP,
le parti d'Erdogan, le 15 juillet a marque un recul
de la democratie,
sous couvert de sauvegarde de cette derniere.
-Dans le balancement permanent
que connait la Turquie, revolution dans la revolution,
le turban l'a cette fois emporte sur le sabre.
L'armee s'est inclinee. Une 1re en un siecle
d'existence d'une Republique qui aura plusieurs fois repete
son psychodrame fondateur.
Entre Kemal et Erdogan, en 40 ans, privee de son homme providentiel,
ce sont 4 coups d'Etat militaires que la Turquie va connaitre.
L'armee, matrice de la nation. Ataturk, l'ancien chef de guerre,
admirateur de Valmy et de la conscription revolutionnaire,
en avait fait le pilier de la Republique.
-Avant meme l'islam,
la Turquie est un Etat national
qui se conçoit comme serviteur d'une ideologie nationale.
Et l'armee est porteuse de cette gloire nationale.
Puisque c'est l'armee
qui a fait renaitre la Turquie apres l'echec de l'Empire ottoman.
Des lors, ce n'est pas seulement la diplomatie ou le pouvoir civil
qui incarne l'ame turque, mais c'est la force militaire,
puisque c'est bel et bien par la reconquete du territoire national
que la Republique s'est legitimee, s'est ancree dans le territoire,
dans l'histoire, et dans la memoire du peuple turc.
-Mais pourquoi cette armee, en realite, a joue ce role
aussi important dans la modernisation de la Turquie ?
Je crois que c'est a travers
le service militaire.
Le principal vecteur de modernisation
passait par la formation des appeles. Les appeles ont toujours
ete astreints a une totale laicite.
-Prudente, la Republique turque est demeuree neutre
pendant la 2e Guerre mondiale,
et n'a rejoint les Allies qu'in extremis en fevrier 1945.
En adherant au camp occidental domine
par Washington, les successeurs de Kemal doivent en adopter
le modele politique.
Face a l'Est communiste, ils doivent
regler leur montre sur l'heure democratique.
-Dans l'histoire turque, un moment cle
est le passage au pluripartisme, en 1947-48. Puisqu'a ce moment-la,
de multiples partis politiques sont constitues.
La premiere election libre, en 1950, amene un parti oppose
au parti unique cree par Ataturk au pouvoir :
le Parti democrate. Dans son programme, le Parti democrate
demande un assouplissement en matiere de religion.
Donc une fois
que le pouvoir kemaliste a lache son controle sur la situation,
la reaction religieuse commence petit a petit a se structurer.
-Les elections de 1950 portent au pouvoir Adnan Menderes.
Il est le premier
dirigeant democratiquement elu de l'histoire turque.
Le peuple est
en liesse. L'Etat veille.
-Et ces conservateurs liberaux
remettent en cause une partie des reformes kemalistes :
l'appel a la priere en turc,
une partie des interdits religieux, le fait de reprimer totalement
les confreries, etc.
Ils ne remettent pas en cause la laicite... kemaliste,
mais ils adoucissent son application.
Et il va y avoir immediatement, du cote de l'autre camp,
une consideration comme quoi c'est la reaction,
la contre-revolution.
Et cette idee de contre-revolution va travailler dans l'armee.
-Un liberalisme economique effrene fera le reste.
A la fin des annees 50, la crise creuse les inegalites sociales.
Face a la gronde populaire, la derive autoritaire du gouvernement
Menderes finit de provoquer le chaos.
Survient alors ce qui sera un classique dans la Turquie
du 20e siecle, le coup d'Etat militaire.
Le 27 mai 1960, le general Gursel et ses troupes
renversent le gouvernement. La loi martiale
est proclamee.
A Ankara, les militaires viennent se prosterner devant le catafalque
d'Ataturk pour qu'il benisse
la restauration par ses grands officiants du temple republicain.
Le putsch de 1960 est un nouvel episode du combat
entre les janissaires
et les oulemas, qui a dechire
l'Empire ottoman et qui tenaille l'inconscient turc.
-La question essentielle est que la Turquie n'a jamais tente
la democratie car elle en a toujours eu peur.
Le processus democratique semblait menacer l'assise republicaine.
C'etait donc soit la democratie, soit la Republique.
-L'ile d'Yassiada, au large d'Istanbul, l'ancienne Plati
ou Byzance ecrouait les intrigants,
accueille le proces du Parti democrate et sa dramaturgie reglee
comme une liturgie
profane.
Condamne a la peine capitale pour atteinte
a la Constitution, l'ancien 1er Ministre Menderes finira pendu.
-Ce choc va creer...
un contre-choc relativement important dans la population.
Dans la population conservatrice
ou Menderes etait populaire,
il va y avoir...
d'abord une enorme...
emotion, mais aussi une volonte de vengeance.
La vengeance rentre dans l'histoire de la Turquie.
Une vengeance
reciproque.
-D'autant plus que le feu sacre couve sous la cendre militaire.
La nostalgie du guide supreme hante les campagnes ou le premier putsch
a reveille le spectre de l'islam militant.
-Dans les annees 1960,
des sociologues font des enquetes dans les provinces anatoliennes
la ou les associations pour la construction des mosquees
sont tres nombreuses. Les questions qui sont posees,
c'est : "Quel type de leader vous voulez ?"
Et les reponses sont, a 85%...
un leader qui protege la patrie,
un leader qui protege la famille, un leader qui protege l'homme,
un leader qui protege et nettoie l'espace public,
qui protege les mosquees,
qui protege la nation de l'alienation.
Ces enquetes des annees 60 nous dessinent tres clairement
le portrait de ce que Erdogan va devenir 20, 25 ans apres,
et les soutiens qui lui sont apportes.
-Pour l'heure, le Conseil de securite nationale, preside
par le Gal Gursel, restitue
le pouvoir aux civils 2 ans apres le putsch
et favorise meme
une revision liberale de la Constitution.
L'armee n'a pas non plus a craindre
a l'international, les reproches de ses allies.
Pendant la guerre froide,
la Turquie beneficie du soutien politique, financier et logistique
de Washington.
Ses troupes forment une piece maitresse
de l'Alliance atlantique
dont elle est devenue un pivot.
Elle constitue meme, derriere les forces
americaines, la 2e armee en nombre de l'OTAN.
-L'ennemi de l'OTAN,
c'est l'Union sovietique.
Et le pays qui borde
la frontiere sud de l'URSS, c'est la Turquie.
C'est crucial pour les Allies de faire rentrer la Turquie
dans cette alliance.
-Par l'infeodation a Washington,
la Turquie retrouve un sentiment de puissance.
Plus que jamais, elle est un verrou entre les mondes.
Sur la ligne frontiere du rideau de fer qui court de la Bulgarie
au Caucase, elle etablit un glacis terrestre face a l'URSS.
Elle lui barre les voies maritimes par sa maitrise des detroits
du Bosphore et des Dardanelles.
La Turquie est devenue
la sentinelle de l'Occident. Chargee d'endiguer l'ennemi,
elle doit accueillir les bases de son suzerain americain.
Partout ailleurs, particulierement dans les anciens dominions arabes
de l'Empire ottoman, le communisme avance.
-En clair, les Etats-Unis n'avaient plus que la Turquie comme pays
fiable, sur, et stable.
Mais pour se faire,
les Etats-Unis s'appuyaient sur la force irremplaçable
qu'etait l'armee turque.
Donc, incontestablement,
la diplomatie americaine a appuye l'armee turque
dans certaines de ses exactions contre la democratie turque.
Et les militaires turcs ont toujours fonctionne
avec l'onction de Washington.
Le materiel etait americain, la strategie etait americaine,
beaucoup d'ordres venaient de Washington.
-En 1971, comme 11 ans plus tot en 1960, l'armee proclame a nouveau
la loi martiale.
Ce 2e coup d'Etat
ambitionne a son tour de restaurer l'ordre kemaliste.
Mais la bataille ideologique qui divise la planete
gagne la Turquie et la devore
de l'interieur en embrasant la rue.
-En Turquie egalement le mouvement de 1968 s'est tres vite durci.
De nombreux mouvements de gauche ont vu le jour
et ont voulu s'emparer de l'Etat par des moyens revolutionnaires.
Ce qui a provoque, dans les annees 1970,
les premices d'une guerre civile.
-Mais la guerre, dans les annees 70, se fait
aussi exterieure, bousculant l'illusion des frontieres.
Objet de conflit latent entre Ankara et Athenes,
Chypre devient le theatre d'un nouveau conflit arme turco-grec.
-Il faut comprendre les complications chypriotes
en se rendant compte
de l'importance geopolitique et geostrategique de Chypre
pour l'ensemble de l'environnement geopolitique, donc pas seulement
pour la Grece et la Turquie, pas seulement pour les puissances
de la region comme l'Egypte, mais aussi pour les Russes,
les Americains, les Anglais, demain pour les Chinois.
-Le 20 juillet 1974, en reponse
a une tentative grecque de renverser le President de l'ile,
le prelat tiers-mondiste Makarios, la Turquie
intervient a Chypre, pretextant secourir la minorite turcophone
contre la majorite hellenophone.
Elle bombarde au napalm, s'empare d'un tiers du territoire,
en impose la partition et declenche un nouvel echange des populations
avant de proceder a une intense politique de colonisation.
-L'affaire de Chypre a certainement
beaucoup complique les relations entre la Turquie et les allies.
Je parle meme pas de l'Union europeenne car il est clair
que des lors que Chypre est rentree dans l'Union europeenne,
la partie grecophone, si je puis dire, hellenophone de Chypre,
est rentree dans l'Union europeenne...
la Turquie devenait...
voyait presque se fermer la porte.
-Pourtant,
depuis 45 ans, la question de Chypre reste une plaie ouverte.
Qu'elle se veuille kemaliste ou islamiste, la partition de l'ile
demeure un acquis non negociable pour la Turquie, seul pays au monde
a reconnaitre
la Republique turque de Chypre du Nord.
A l'interieur, comme apres
le 1er coup d'Etat, les militaires rendent le pouvoir aux civils.
Mais les annees 1970 s'apparentent
a une plongee en enfer pour la societe turque.
Sur fond de crise economique, des affrontements opposent
extreme gauche et extreme droite, et font des milliers de morts.
"Le bonheur d'etre turc", loue par Mustafa Kemal, semble plus
que jamais une utopie.
-On denombrait presque 30 morts tous les jours a Istanbul.
Les campus universitaires ont trouve des etudiants pendus.
Les partis
d'extreme gauche et d'extreme droite se livraient
a de veritables combats.
-Le 1er mai 1977 a Istanbul, le traditionnel defile
des travailleurs se transforme en cauchemar.
100 000 personnes
sont massees sur la place Taksim, epicentre des manifestations,
quand des coups de feu eclatent. Un mouvement de panique se solde
par la mort de dizaines de personnes.
Au pressentiment d'une nation impossible
se superpose la conviction d'une democratie indesirable.
-Et dans les annees 70, les militaires vont profiter
de ces affrontements
pour pouvoir intervenir encore une fois en 80,
sous couvert de mettre fin a l'anarchie.
Et l'intervention des militaires en 1980 est de nature differente.
...
-4h du matin, cette nuit, en Turquie,
l'armee a pris le pouvoir.
Depuis l'aube, l'ordre militaire regne sur la Turquie.
Le Gal Kenan Evren
semble maitriser la situation. Les chefs politiques sont encore
en garde a vue.
-Le 12 septembre 1980, l'armee prend a nouveau le pouvoir
pour la 3e fois en 20 ans.
-Face a cette democratie
qui ne fonctionnait plus, face a cette democratie corrompue,
nous avons du faire ce coup d'Etat
pour retablir la vraie democratie.
-Le Gal Evren, instigateur du putsch,
promet de rendre le pouvoir
aux civils quand l'ordre sera retabli. Le Parlement est dissout,
les partis et les syndicats sont interdits,
les politiques et les activistes emprisonnes. Mais une majorite
du pays respire.
Et les allies occidentaux sont soulages.
-Les coups d'Etat militaires, en Europe occidentale,
on n'aime pas beaucoup ça. S'agissant du cas turc,
c'est different : tous les allies de l'OTAN considerent
qu'en Turquie, l'armee est garante de la laicite,
de la modernite, si je puis dire de tout le kemalisme
et tout ce qu'il y a derriere, de la modernisation de la Turquie
et donc in fine de sa democratisation esperee.
Donc les coups d'Etat en Turquie sont perçus chaque fois,
et en particulier en 1980,
comme un retour au chemin qui avait ete trace par Kemal Ataturk,
un retour
vers la democratie occidentale.
-Comme lors de chaque crise, les gens disaient en desespoir de cause
"Que l'armee nous sauve !" Et l'armee
surgissait. Mais au lieu de nous sauver,
elle detruisait la democratie.
-Censures, purges, tortures, deviennent
le quotidien de la Turquie. Il faut abattre l'hydre communiste.
Les arrestations par centaines de milliers repriment
toute une generation dont le bouillonnement culturel
etait pourtant sans precedent depuis 1923.
-Je me suis rendu dans un kiosque
pour acheter un journal. Et voila.
C'est la que tout a bascule,
que ma vie a change.
Un officier de police attendait sans doute la une victime au hasard
et m'a arrete, moi.
Et j'ai ete torture 11 jours durant.
Et cette torture que j'ai subie en tant que jeune homme,
a totalement detruit la relation de confiance
que j'avais avec l'Etat.
J'ai alors passe 4 mois en prison
durant lesquels je me suis vraiment politise,
radicalise.
Lorsque je suis sorti de prison,
j'etais devenu un communiste determine.
-Les militaires sont venus a la maison, ils ont pris mon pere.
Le dictateur etait toujours a la television,
il utilisait beaucoup le mot "communiste". Mon pere n'etait pas
communiste mais tout etait devenu communiste.
Si vous aviez
un livre de Paul Eluard, ou d'Aragon, ça pouvait etre un delit.
Les visites en prison, j'ai vecu ça quand j'etais en prison apres,
c'etait... c'etait quelque chose.
Parce que tous les cerveaux etaient en prison.
Toutes les personnes qui reflechissent, les poetes connus.
C'est pas que les gens politiques ou les gens dans des associations,
mais les ecrivains, les journalistes, tout le monde.
Ils ont emprisonne, je crois,
en quelques mois, a peu pres un million de personnes.
-D'un maitre a l'autre de la Turquie moderne
s'applique la meme inflexibilite a l'encontre
des ennemis de l'interieur. Et de Kemal a Erdogan
en passant par Evren, se repete la meme quete identitaire
hantee par les memes fantomes. Les ombres des Armeniens,
des Grecs, sont emmurees dans l'oubli.
Mais d'autres revenants hantent le present.
Revient d'abord le fantome des Kurdes.
Apres le putsch de 1980,
c'est la guerre entre l'Etat et le Parti des travailleurs kurdes,
le PKK, mouvement revolutionnaire de lutte armee.
De 1984 a 1999, les combats causent 40 000 morts.
-Ils ont mene une repression effroyable au Kurdistan.
Lorsque l'armee etait au pouvoir,
la prison de Diyarbakir etait un veritable enfer.
-Sous Erdogan, un temps tente par la pacification,
la guerre et l'enfer reprennent. Depuis 2015, l'armee turque
se conduit en force d'occupation dans le sud-est du pays
a majorite kurde.
-Il y a 2 modeles et l'un d'eux est de torturer,
de faire taire ceux qui disent : "Je suis Kurde"
en leur disant : "Vous etes tous turcs. Les Kurdes n'existent pas."
-Revient enfin le fantome des Alevis,
continument persecutes.
-Les massacres
des Alevis a Alibaba et a Maras en 1978,
les massacres de Sivas en 1993,
de Gazi en 1995,
sont tous lies entre eux.
Je n'extrapole pas en soulignant qu'ils ont pour point commun
d'avoir tous commence un vendredi a partir de la meme manipulation :
"Les Alevis et les communistes ont attaque une mosquee.
"Ils ont insulte notre religion. Il faut exterminer ces Alevis
"qui attaquent notre foi, nos lieux de culte."
Et les gens sortent de la priere du vendredi
et attaquent les quartiers alevis.
Derriere ces tueries se tiennent en fait les organes d'Etat.
Une fois ce sont les services secrets,
une autre fois, ce sont les forces de l'ordre, les policiers,
les gendarmes ou bien les militaires.
-Le sabre et le turban, encore et toujours.
Mais cette fois, ils agissent en allies objectifs.
C'est la variante qu'amorce le putsch de 1980.
L'armee donne dans la politique religieuse
et annonce en cela les annees Erdogan.
-L'Etat essaie de faire reconfigurer
sur une base extremement conservatrice, turco-islamique.
C'est a cette periode qu'on adopte la synthese turco-islamique.
Autrement dit, on definit la nation turque a partir de l'islam,
mais on definit aussi l'islam a partir
de la superiorite de la nation.
-Donc, que se passe-t-il ? Ils vont autoriser la presence
d'un certain enseignement religieux a l'ecole,
parce qu'ils vont etablir que le meilleur moyen de combattre
le communisme et l'atheisme, c'est l'ethique religieuse.
-L'ISLAM VA VENIR ! LA BARBARIE VA FINIR !
-J'attends avec emotion
le jour ou on rouvrira Sainte-Sophie a la priere.
Inch' Allah, ce jour n'est pas loin.
Bientot les places seront a nouveau
envahies par une maree humaine.
-Les mouvements etaient
libres pendant la periode militaire.
Le mouvement Gulen que nous connaissons aujourd'hui,
les autres aussi, etaient libres. Et nous, nous etions en prison.
-Le predicateur Fethullah Gulen est le fondateur de Hizmet,
un organe de propagande coranique en pleine expansion
dans les annees 90.
On le voit ici au cote de l'etoile montante de l'islamisme politique,
Recep Tayyip Erdogan.
Encore un chasse-croise.
Ataturk avait interdit les confreries soufies.
L'un de leurs chefs, Said Nursi, avait alors voulu les moderniser
pour assurer leur proselytisme.
Fethullah Gulen est l'un de ses heritiers.
-Gulen a adopte la meme strategie :
on investit les classes moyennes, on investit un cadre urbain,
on forme ses elites, et on agit sur l'Etat a partir de nos elites.
-Erdogan conquiert la mairie d'Istanbul en 1994.
Avant de faire de Gulen sa bete noire, en l'accusant notamment
d'avoir fomente le putsch de juillet 2016, Erdogan beneficiera
des relais gulenistes, infiltres
dans l'education, mais aussi dans la police, la justice, les medias.
-Les racines de l'essor,
a la fois d'Erdogan et de Gulen, se trouvent dans la ligne "vert islam"
que les Etats-Unis ont developpe contre les Sovietiques.
Ils ont essaye d'acheter
partout dans le monde des islamistes moderes pouvant
s'entendre avec l'Occident. Gulen est un exemple parfait de cela.
Les Etats-Unis ont investi en lui et lui ont fourni de gros moyens,
l'aidant a creer des bataillons educatifs,
a ouvrir des ecoles partout dans le monde.
En Turquie, Erdogan l'a remarque et il a envoye le message :
"Moi aussi je suis un islamiste modere.
"Investissez aussi en moi."
-En fevrier 1997,
l'armee a reussi son dernier coup d'Etat, cette fois sans violences,
en forçant a la demission Necmeddin Erbazkan, 1er Ministre islamiste,
et l'un des mentors d'Erdogan en politique.
Ce dernier, un an plus tard,
provoque un tolle en se revendiquant de Ziya Gokalp,
inspirateur des Jeunes-Turcs et du 1er nationalisme turco-islamique.
-Les minarets seront nos baionnettes !
Les coupoles, nos casques...
les mosquees, nos casernes...
et les croyants nos soldats !
-Ces vers declames en public valent a Erdogan 4 mois de prison.
Mais aussi de constater a sa liberation
l'etendue de son prestige.
Un episode qui le renforce aussi dans sa conviction :
pour conquerir
le pouvoir, il doit revetir les habits d'un islamo-democrate.
-Durant cette phase,
la popularite d'Erdogan n'a cesse de monter.
C'etait un peu l'aboutissement du calcul americain.
Ils soutenaient la Turquie puisque c'etait leur meilleur allie
au Moyen-Orient, mais ils faisaient pression sur l'Union europeenne
pour qu'elle ouvre des negociations avec la Turquie.
Le calcul americain n'a jamais ete que l'Europe soit
une force autonome susceptible de s'opposer un jour aux Etats-Unis.
-Kemal fascinait Paris, Berlin et Londres
par sa volonte
d'occidentaliser l'islam.
Par effet de miroir, Erdogan veut seduire Bruxelles par sa promesse
de democratiser l'islamisme.
Prise a parti sur les droits de l'homme, l'Europe ne va pas tarder
a presser les militaires turcs de rentrer dans leurs casernes.
-Il y avait,
chez les militaires, une peur d'adherer a l'Union europeenne
et de perdre le role tutelaire de l'armee dans le regime,
dans le cadre
du processus de democratisation
qui accompagnera forcement le processus d'adhesion.
Du coup, Tayyip Erdogan a totalement retourne la situation
alors que dans la societe turque, l'idee de l'adhesion etait soutenue
pour plus de 70% de la population.
Du coup, T. Erdogan est devenu... Venant de l'islam politique,
il est devenu le...
l'homme d'Etat le plus pro-adhesion de la Turquie,
ce qui lui a donne une base electorale
qui va bien au-dela de l'islam politique.
-Erdogan renoue avec la figure de l'homme providentiel.
S'il n'est qu'un seul pere de tous les Turcs, Ataturk,
il sera, lui, le frere de chaque Turc.
A partir de 2002,
les victoires electorales s'enchainent sous les couleurs
de l'AKP qu'il a fonde, le Parti de la justice et du developpement.
1er Ministre pendant 11 ans, puis President a partir de 2014,
il mene, comme Kemal,
sa longue marche en solitaire vers les pleins pouvoirs.
-Il existe des realites que l'on ne peut pas ignorer.
Erdogan est arrive au pouvoir
juste apres une crise economique et il a promis une stabilite.
C'est tres important pour la Turquie, car les gens etaient
en colere a cause des coalitions ou des gouvernements
incapables d'assurer la stabilite economique. Cette reaction a mene
Erdogan au pouvoir et il a assure la stabilite qu'il avait promise.
Il a pu garantir un certain niveau de vie
aux couches populaires
les plus demunies,
et en retour, il a gagne leurs votes.
-De volontes hegemoniques
en virages autoritaires, Erdogan a fait le menage autour de lui.
En 2009,
a l'issue d'une salve de proces dans l'affaire dite "Ergenekon",
il decapite l'etat-major, accuse d'avoir complote
contre la Republique. En 2016, a la suite de la tentative de putsch,
il aneantit les gulenistes accuses de conspiration antidemocratique.
-Le dynamisme economique et l'autoritarisme politique
se conjuguent en une seule et meme personne non seulement pour camper
l'Ataturk islamiste, mais aussi pour donner a la Turquie
un rayonnement inter-islamique,
pan-islamique,
qu'elle n'avait jamais eu depuis l'Empire ottoman.
-Desabuse par l'Occident, Erdogan se tourne vers l'Orient.
Lors des Printemps arabes, il se voit a la tete
d'une internationale islamique qui soumettrait le Caire et la Mecque,
et ranime le vieux reve
de Kemal : dominer Mossoul et Alep. Cette politique neo-ottomane a vite
tourne au fiasco, obligeant Ankara
a s'allier avec ses adversaires imperieux de toujours,
Moscou et Teheran. -Le positionnement d'Erdogan
aboutit a un positionnement nulle part, ni en Occident,
ni completement en Orient. Puisque tout le monde sait
que dans l'alliance hypocrite entre la Turquie et la Russie,
il n'y a que des arriere-pensees,
et absolument pas d'adherence.
Encore une fois, la Turquie voit
dans toute son implication en Syrie,
fondamentalement,
l'elimination de la cause kurde. Le reve d'Erdogan est tres simple.
Il consiste a construire tout au long de la frontiere turco-syrienne
une bande debarrassee des elements combattants kurdes.
Mais c'est, quelque part,
parfois a de veritables annexions qu'il procede.
Des annexions au detriment du territoire syrien.
Il est donc, sans etre prophete, previsible que cette zone va etre
tres conflictuelle pour les annees a venir.
-Comme si rien n'avait change depuis 1923.
Comme si la Turquie etait condamnee a distiller son angoisse,
pour survivre contre ses ennemis exterieurs et interieurs,
reels ou imaginaires.
Empire et nation,
republique et democratie, modernite et islam...
de Kemal a Erdogan,
la Turquie reste un prisme des convulsions planetaires.
-Le massacre de Dersim, le massacre des Armeniens,
le tout au cours du meme siecle.
Il y en a eu tellement d'autres.
Plus recemment les massacres de Maras, Sivas.
Nous sommes les enfants d'une histoire assombrie
et entachee par ces tragedies.
-Il y avait plusieurs communautes, il y avait une richesse.
Avec leur politique nationaliste,
ils ont tue toutes ces richesses.
Et ils ont cree...
un pays de cimetieres, partout.
Tout est cimetiere : cimetieres des cultures, des individus,
cimetiere des chansons, cimetiere des musiques, tout.
-Les musulmans se considerent comme victimes des kemalistes.
Les Alevis sont victimes des sunnites.
Les chretiens qui restent, ou les Juifs, sont
des vraies victimes des Armeniens, sont des vraies victimes des Turcs,
de la majorite.
Meme l'armee se considere comme victime du pouvoir.
C'est une societe qui a peur de son voisin,
qui a peur de son proche.
-Et pourtant, il existe un peuple turc qui dit non.
Un peuple qui veut rompre avec l'amnesie et renouer avec la vie.
Un peuple qui s'est rassemble a Istanbul
dans l'ancien quartier grec de Pera, pres de Taksim,
en janvier 2007, pour suivre les funerailles
de Hrant Dink.
Journaliste se voulant
entierement armenien et entierement turc,
Dink avait decouvert que la fille adoptive
de Mustafa Kemal, Sabiha Gokcen,
etait une enfant armenienne
rescapee du genocide.
Insupportable revelation pour ceux qui le firent abattre
par un jeune fanatise de 17 ans.
Ce jour-la, ils etaient une maree humaine a scander :
"Nous sommes tous des Armeniens, nous sommes tous des Hrant Dink."
Ils le scandaient en turc, en armenien...
en kurde.
C'est a eux qu'est dedie ce film.
-NOUS SOMMES TOUS DES HRANT DINK !
NOUS SOMMES TOUS DES ARMENIENS !
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