All language subtitles for Pear.Tree.2018.1080p.BluRay.x264-[YTS.AM]

af Afrikaans
ak Akan
sq Albanian
am Amharic
ar Arabic
hy Armenian
az Azerbaijani
eu Basque
be Belarusian
bem Bemba
bn Bengali
bh Bihari
bs Bosnian
br Breton
bg Bulgarian
km Cambodian
ca Catalan
ceb Cebuano
chr Cherokee
ny Chichewa
zh-CN Chinese (Simplified)
zh-TW Chinese (Traditional)
co Corsican
hr Croatian
cs Czech
da Danish
nl Dutch
en English
eo Esperanto
et Estonian
ee Ewe
fo Faroese
tl Filipino
fi Finnish
fr French
fy Frisian
gaa Ga
gl Galician
ka Georgian
de German
el Greek
gn Guarani
gu Gujarati
ht Haitian Creole
ha Hausa
haw Hawaiian
iw Hebrew
hi Hindi
hmn Hmong
hu Hungarian
is Icelandic
ig Igbo
id Indonesian
ia Interlingua
ga Irish
it Italian
ja Japanese
jw Javanese
kn Kannada
kk Kazakh
rw Kinyarwanda
rn Kirundi
kg Kongo
ko Korean
kri Krio (Sierra Leone)
ku Kurdish
ckb Kurdish (Soranî)
ky Kyrgyz
lo Laothian
la Latin
lv Latvian
ln Lingala
lt Lithuanian
loz Lozi
lg Luganda
ach Luo
lb Luxembourgish
mk Macedonian
mg Malagasy
ms Malay
ml Malayalam
mt Maltese
mi Maori
mr Marathi
mfe Mauritian Creole
mo Moldavian
mn Mongolian
my Myanmar (Burmese)
sr-ME Montenegrin
ne Nepali
pcm Nigerian Pidgin
nso Northern Sotho
no Norwegian
nn Norwegian (Nynorsk)
oc Occitan
or Oriya
om Oromo
ps Pashto
fa Persian
pl Polish
pt-BR Portuguese (Brazil)
pt Portuguese (Portugal)
pa Punjabi
qu Quechua
ro Romanian
rm Romansh
nyn Runyakitara
ru Russian
sm Samoan
gd Scots Gaelic
sr Serbian
sh Serbo-Croatian
st Sesotho
tn Setswana
crs Seychellois Creole
sn Shona
sd Sindhi
si Sinhalese
sk Slovak
sl Slovenian
so Somali
es Spanish
es-419 Spanish (Latin American)
su Sundanese
sw Swahili
sv Swedish
tg Tajik
ta Tamil
tt Tatar
te Telugu
th Thai
ti Tigrinya
to Tonga
lua Tshiluba
tum Tumbuka
tr Turkish
tk Turkmen
tw Twi
ug Uighur
uk Ukrainian
ur Urdu
uz Uzbek
vi Vietnamese
cy Welsh
wo Wolof
xh Xhosa
yi Yiddish
yo Yoruba
zu Zulu

Original subtitles

LE POIRIER SAUVAGE

Sinan. Comment ça va ?

Bien, merci.

Viens prendre un thé.

Pas maintenant. Je dois rentrer.

Ta maison va pas s'envoler !

J'arrive juste. Je suis chargé.

Tu viens d'où ?

De la fac de Çanakkale. Je suis diplômé.

Sans blague. Félicitations !

Merci.

Alors, c'est comment là-bas ?

Nul. Comme partout quand t'es fauché.

C'est sûr. Sans argent, il y a pas de vie.

Tu peux le dire.

Et la famille, ça va ?

Je suppose. Je vais bientôt le savoir.

Sinan.

Dis-moi.

J'ai prêté à ton père...

trois pièces d'or.

Ça fait quatre mois. Il a dû oublier.

- Tu es au courant ? - Non.

- il t'a pas remboursé ? - Non. Je lui en ai déjà parlé.

Mais il a dû encore oublier. Tu peux le lui rappeler ?

Le cours de l'or a chuté, ce sera à son avantage.

OK, je lui dirai.

il n'utilise pas son portable. J'arrive jamais à le joindre.

Je sais, le téléphone, c'est pas son truc.

On a du mal à le joindre.

il a toujours son chien de chasse ?

Je suppose. Pourquoi ?

Je pourrais le prendre en échange. Mais il veut pas.

Te fatigue pas, il le donnerait pour rien au monde.

Mais il ne va jamais chasser.

il est très attaché à cette bête.

Allez, bonne journée.

- Dis-lui bonjour de ma part. -Je le ferai.

Et aussi qu'il pourrait passer.

D'accord.

Tu as les mains qui tremblent.

Je suis tendue.

Je n'aime pas ce qui se passe.

Désolé, Nisan, mais tu fuis la réalité.

Tu te voiles la face, tu préfères ne pas savoir.

Vous faites quoi ? Vous avez mangé ?

Oui.

Je sais.

Tiens !

Bienvenue.

Merci.

Tu viens d'arriver ?

Non, ça fait un moment.

Te voilà diplômé !

Félicitations.

Merci.

Quoi de neuf là-bas ? Tout va bien ?

Rien de neuf.

Mais maman a enlevé mes livres.

Tu la connais.

il faut que rien ne dépasse.

ils t'ont servi à quoi, ces livres ?

On va pas revenir là-dessus.

Vos cheveux retrouvent brillance et douceur en un mois

grâce au spray de nuit restructurant de notre gamme...

Je prends la télécommande.

Notre série va commencer.

Et alors ?

On peut zapper entre-temps.

Plutôt que de se farcir une demi-heure de pub.

Sinan, viens voir ce que ta tante nous a envoyé.

C'est tata qui envoie ça ?

Regarde-moi ces chèvres !

C'est une chèvre d'un an, ça ? On dirait plutôt un taureau.

Élevées dans des enclos, gavées de granulés.

Je te dis pas le goût que doivent avoir le lait et la viande.

il y a pas assez d'herbe pour les nourrir.

Tu rigoles ? La terre est généreuse. Elle donne de tout pour tous.

"Ne méprise pas la terre Refuge de tant de trésors.

"Repos de tant de saints Demeure de mille prophètes."

Yunus Emre !

Bravo !

Bientôt, je prendrai ma retraite.

Avec ma prime, je vous montrerai comment on élève des bêtes.

Mais bien sûr !

Justement, on savait pas quoi faire de notre argent...

T'as déjà tout claqué pour les chevaux,

on peut bien réserver le reste aux chèvres et aux moutons.

Quelle dévotion aux animaux, dans cette famille !

Ma fille, va chercher ma veste.

Elle est derrière toi, va la prendre.

Justement, elle est derrière moi, pas devant. Vas-y.

- T'as mangé de l'oignon ? - Non.

Pas du tout.

C'est bizarre, il y a comme une odeur.

Prends un chewing-gum à la menthe.

Mais papa !

Tu m'as fait peur !

Elle était bonne, non ?

Très drôle !

Moi, j'ai trouvé ça drôle. J'ai ri.

Je l'ai pris à un élève ce matin.

il avait ça sur lui.

Ça va pas, de confisquer des trucs ?

T'aurais pu le lui rendre à la sortie.

Pourquoi je le rendrais ? Pour qu'il le rapporte ?

Je vais prendre l'air.

Sinan...

Puisque tu sors,

mets de l'essence, on ira au village demain.

On finira le puits.

C'est si urgent ? Je viens d'arriver.

Je peux pas le faire seul, j'ai besoin d'un peu d'aide.

En plus, les pneus sont à plat.

Comment on va faire ?

Fais-les gonfler un peu quand tu prends de l'essence.

Ça tiendra quelques jours.

Demande à Nazif de t'aider.

Tiens, prends ça.

- Ça suffira ? - il faudra bien.

Ça suffira. On coupera le moteur dans les descentes.

Soulève-la ! Allez !

Mon pied !

Qu'est-ce qu'il fait là, ton pied ?

Il faut soulever quand je te le dis.

- Mais ça bouge pas ! - Allez.

Où est le bout de la corde ?

Là. Tiens-la bien.

Tirez !

On n'y voit rien dans le noir.

Tu vois cette pierre ?

Tu prends la pierre, la corde

et tu glisses la corde sous la pierre.

Tu fais un nœud au-dessus

et tu la repasses en dessous.

J'essaie de t'aider et t'en as rien à foutre.

Mais non.

Je la fais dégager pour pas l'écraser.

Écoute.

Je t'aide avec mon dos cassé et toi, tu déconnes.

Papa, je suis venu exprès de Çan. Sinan aussi.

C'est une broutille et tu traînes.

Tu peux pas finir un puits sans trouver d'eau.

De l'eau ?

ici ?

Tu es vraiment têtu !

Tu connais mon champ mieux que moi ?

Bon sang !

Les gens se foutent de ta gueule avec tes projets délirants.

C'est de la science, c'est ça ?

C'est ta baguette de sourcier qui te l'a dit ?

J'ai passé ma vie ici.

Et c'est toi qui vas me dire s'il y a de l'eau ?

J'ai accepté de t'aider pour faire taire les gens.

Et tu fais encore n'importe quoi.

Pourquoi tu fais bosser ce taré d'Ahmet ?

On se fout de ta gueule.

Parce qu'il est disponible.

Et moi, je le paye, contrairement aux autres.

Tu aurais pu construire un immeuble, depuis le temps.

Je serais toi, j'en parlerais pas.

Quelle idée !

Trouver de l'eau,

faire pousser de la verdure !

Grand-père, attends ! Tu vas où ?

il y aurait des grenouilles et pas d'eau ? Réfléchis !

Laisse tomber. Il t'entend pas.

Justement, j'en profite.

Pourquoi il est venu ?

- C'est toi qui lui as demandé ? - Non.

C'est lui.

il me guette, comme l'épée de Damoclès.

Arap !

Tu dors, mon chien ?

J'aime pas te laisser avec lui, mais j'ai pas le choix.

Attends encore un peu.

Je serai bientôt à la retraite.

On sera ici tous les deux.

On fait quoi ?

Hein ?

On fait quoi, là ?

On s'en sortira à nous deux.

Pas besoin d'être une bête de somme.

Tu fais quoi, grand-père ?

Soulève pas ça, si tu as mal au dos.

Saloperies de belettes !

Elles font des ravages.

Avant, on les tuait pour leur fourrure.

Plus personne n'en veut.

Le chien, il aide pas ?

Le chien de ton père ? il risque pas.

Ces saletés étranglent les poules, sucent leur sang

et embarquent le reste.

Comme des vampires ?

C'est la grenouille qui t'a fait fuir ?

Mais non.

C'est lui qui me fait chier.

Pourquoi tu t'énerves ? T'as qu'à t'en foutre.

C'est difficile de pas s'énerver.

Il pense qu'à s'amuser. il aura jamais fini.

Laisse-le faire.

Te prends pas la tête.

Laisse-le s'amuser. Amuse-toi avec lui.

Un jour, il était bébé, il dormait, on l'a oublié dans les champs.

On l'a retrouvé couvert de fourmis.

C'est pour ça qu'il est comme ça ?

Mais non.

Des fourmis sortaient encore de son nez trois jours après.

Mais non, ça n'a rien à voir.

La vieille armoire dans la cave,

elle est toujours là ?

Aucune idée. Demande à grand-mère.

Grand-mère est morte.

Quoi, l'armoire ?

Dedans, il y avait de vieux journaux,

des publicités, des trucs comme ça...

Il a attaché deux bouteilles

et les a coincées au creux d'un arbre.

Pourquoi ? Pour que l'eau chauffe au soleil

et qu'il se lave les mains à l'eau chaude.

Il lui manque pas une case ?

- Ça va ? - Sinan, entre, mon chéri.

Non, merci, mamie. Maman m'a dit de te déposer ça.

Les pots sont à vous et elle t'envoie des feuilletés.

Entre, allez.

Non, j'ai à faire.

Tu as faim ?

Reste pas planté là. Entre.

Non, papi.

J'ai fait des galettes.

J'y vais.

T'es venu seul ?

Non, avec papa.

Il est dans les champs.

- Qu'est-ce qu'il fabrique encore ? - Il travaille à son puits.

Ben voyons.

Où est ton père ?

Dans les champs.

Dans les champs. il creuse un puits.

Il n'est pas fini, ce puits ?

Non, papi.

Il sera pas fini de sitôt.

Ça, c'est sûr.

Je lui ai dit qu'il y avait pas d'eau.

Pourquoi un puits de ce côté ?

Il veut que ce soit vert.

Tu le connais.

Il s'est encore endetté, tu sais ?

Oui, maman m'a dit.

Vous l'avez encore aidé. Merci.

Que faire d'autre ?

- Tu lui as dit, pour l'instituteur ? - Qui ça ?

L'instituteur. Elle t'en a parlé ?

Recommence pas !

Ben quoi ?

Tu sais, le chauve, là, un vieil ami de ton père.

Il est venu avec sa femme l'autre jour.

C'est Muharrem. Et alors ?

il lui a prêté de l'or l'année dernière

et il le lui a pas rendu.

- Pourquoi il te dit ça, à toi ? -J'en sais rien.

il raconte sa vie.

L'or appartient à sa femme, leur fils va se marier...

- Tu lui as rien donné, j'espère ? - Non.

il faut surtout pas. C'est un escroc. C'est lui qui l'a initié aux courses.

C'est une raison pour pas lui rendre son or ?

Ça me regarde pas, leurs histoires.

C'est à toi.

MAIRE

- C'est quoi, ton nom de famille ? - Karasu.

Ah oui. C'est écrit là.

Sinan Karasu.

C'est ça.

- Tu es le fils de Cumhur, le pompiste ? - Non.

Mais je le connais.

On a le même nom, c'est tout.

C'est qui, ton père ? il fait quoi ?

- il est enseignant. - Où ? Ici ?

Oui, ici.

Il s'appelle comment ?

Idris.

Tu es le fils d'Idris ?

Oui.

Mon manuscrit est prêt.

Mais vous le savez, c'est dur de publier.

il faut trouver des financements,

c'est pas facile.

J'ai pensé aller voir le conseil régional...

mais ça m'a paru plus juste de commencer par mon village.

Tu parles des héros locaux ?

Oui, en effet.

- Et de Poirier sauvage. - Oui.

Peu de gens connaissent. Bravo.

Merci.

Je connais parce que mon frère y a fait son service.

Et les vieilles tombes, bien sûr...

Oui.

Juste au-dessus du lac de Van.

Excusez-moi, M. Adnan,

je ne parle pas de la commune, mais de l'arbre : le poirier sauvage.

Comment ça ?

Vous savez, le poirier sauvage, cet arbre tout noueux, ratatiné.

Je parle de ça dans mon livre.

Ah, d'accord.

Ça aussi, peu de gens le connaissent.

Même s'il y en a plein dans notre pays.

Au fait,

sachez que ce n'est pas un ouvrage touristique ni documentaire.

Bien sûr,

j'ai été inspiré par la région, mais ce sont des écrits personnels

que j'ai fictionnalisés, dans un souci littéraire.

Ils sont libres de toute croyance, idéologie ou allégeance.

Ce sont des aveux intimes.

Tu veux dire un genre d'essai libre avec un côté personnel ?

Plus ou moins.

C'est à peu près ça.

Bon, c'est bien, ça.

Merci.

C'est très important pour moi que ce soit publié sous forme de livre.

Bien sûr que c'est important.

Désolé d'être venu sans rendez-vous.

-Je veux pas prendre de votre temps. - Dis pas ça.

Il faut pas dire ça.

Dis pas ça.

Tu as remarqué la porte en entrant ?

- Cette porte ? - Oui.

Oui.

Il n'y en a pas, en fait.

Justement. il n'y en a pas.

Tu sais pourquoi ?

C'est la première chose que j'ai fait faire.

Tu sais pourquoi ?

Parce que ma porte est ouverte à tous.

Je n'ai rien à cacher à personne.

Tenir le peuple à l'écart, c'est de l'histoire ancienne.

La démocratie respire et grandit en permanence.

Se retirer derrière des murs épais, ne rendre de compte à personne,

manigancer en cachette,

tout ça n'est pas éthique.

Nous avons toujours été du côté des travailleurs, des nécessiteux.

Nous allons continuer comme ça.

Et puis, on passera le relais à vous, les jeunes.

C'est une course de relais.

C'est ça.

Bon, il te faut combien ?

2000 livres, environ.

Il n'y a pas que l'impression.

Il y a la distribution, la publicité, les taxes.

C'est pas grand-chose, alors.

Non.

2000, tu dis ? C'est rien.

Je trouve aussi.

C'est rien du tout.

C'est vrai.

C'est pour 500 exemplaires.

Si on veut plus, le prix augmente.

Il y a un gars du village qui bosse à l'imprimerie,

il m'a obtenu un bon prix.

C'est vrai que c'est pas grand-chose.

Vraiment pas.

Cela dit...

j'ai bien peur

qu'on puisse pas trouver cet argent dans le budget de la mairie.

Légalement, on ne peut pas

verser de subventions à un particulier.

Encore, si c'était un livre académique ou à visée touristique

sur le parc historique de Gallipoli, sur Troie ou sur le fort de Kilitbahir,

on se serait copieusement servis dans le budget du tourisme.

Mais il y aurait eu toute une série de procédures à suivre.

Mais là,

pour un essai libre et personnel, avec une approche générale,

je t'avoue que tu m'en demandes trop, Sinan.

Je vous demande pas

de prendre en charge le financement.

Ça pourrait être sous forme d'un prêt ou d'un salaire pour un travail.

Non.

il n'en est pas question.

Je peux même ramasser les poubelles.

Ça me fait penser

à un éboueur poète qu'on a eu ici. Tu le connais ?

Non.

Attends, je vais te donner son recueil, s'il m'en reste.

On a su par la suite

que c'était un escroc.

Il nous a dépouillés et il a filé.

Osman !

Où sont passés les livres de Necati ?

Ils étaient dans l'armoire.

Je ne les vois pas. il n'y a que du matériel électoral.

Je demande à Gazanfer ?

C'est ça, va lui demander.

Bon, comment on peut t'aider ?

Tu devrais peut-être parler à Ilhami.

Va voir Ilhami. C'est la personne qu'il te faut.

Ilhami ?

Il était dans le tourisme. il dirige une carrière de sable.

Juste derrière la mine.

Mais comme ce n'est pas un livre touristique...

il faut pas dire ça. Dis pas ça.

Il lit beaucoup. Il dévore tout. Tu verras, il est entouré de livres.

Si quelqu'un peut te financer, c'est bien lui.

Va lui parler.

Je l'appelle pour le prévenir.

D'accord.

Merci. Je passerai le voir.

Vas-y. C'est vraiment son truc.

Heureusement que j'y ai pensé.

Bonjour.

Je voudrais voir M. ilhami.

Il n'est pas là.

- Il sera là quand ? - Lundi.

C'est à quel sujet ?

Rien de spécial. Merci.

Sinan !

C'est moi. Tu me reconnais pas ?

Hatice !

Quand même...

J'ai tant changé que ça ?

Non, c'est le foulard.

- Ça te change. - Oui, c'est ça.

Non, vraiment.

Toi, t'as pas du tout changé. Je t'ai reconnu de loin.

La tête en avant, les mains dans les poches, pareil.

il manque que les lunettes.

Toi aussi, t'es pareille.

Enfin non, t'as grandi.

J'ai vieilli, tu veux dire.

Vieillir, à ton âge ?

Ben oui.

Je veux dire que tu as changé, dans le bon sens.

Si tu le dis.

- Qu'est-ce que tu fais là ? -Je me balade.

J'avais un truc à faire dans les parages.

Et toi, tu fais quoi ?

Pas grand-chose.

On récolte des noix dans les champs. Je suis venue chercher de l'eau.

C'est votre champ ?

Non, on est venus en renfort.

C'est bien.

- Alors, c'est fini, la fac ? - Oui.

Bravo. Tu vas devenir prof ?

Je sais pas encore.

Je dois passer le concours.

On verra ce que ça donne.

Et toi, les études ?

J'ai arrêté après le lycée.

Je l'avais entendu dire.

Pourquoi ?

La pression familiale ?

Non, c'est moi qui n'ai pas voulu.

Comment ça se fait ?

Je sais pas. J'avais pas envie.

J'en ai eu marre, des études.

T'en fais, une tête.

Ça te surprend ?

Pas du tout. Je suis pas surpris.

Tu vas faire quoi maintenant, ici ?

Eh bien...

Je vais passer le concours.

Et là, soit j'ai un poste, soit je fais mon service militaire.

Mais je vais pas rester ici.

Pourquoi pas ?

Je sais pas. J'aime pas.

Les gens sont bornés, ici.

Tous des bigots qui rentrent dans le rang.

J'ai pas l'intention de pourrir ici.

Super, sauve ta peau.

Nous, on se démerdera.

Comment ça ?

On pourrit ici, nous ?

C'est pas ce que j'ai voulu dire.

C'est plus dur pour les mecs, pour le boulot.

Bien sûr, les filles se marient et restent chez elles.

J'ai dit ça ? T'es devenue féministe ou quoi ?

Non, t'inquiète. Il y a pas de problème.

C'est justement ce que je veux, me marier et rester à la maison.

Tout va bien, alors.

C'est ça.

Si c'est ton choix.

T'as une clope ?

Oui.

Tu m'en allumes une ?

Suis-moi.

Tu fumais, avant ? Je me souviens pas.

Non, je viens de commencer.

Bravo !

On dirait que t'as fait ça toute ta vie.

T'es devenu coincé, comme mec.

Merci.

Allez, une taffe.

C'est parce que mes lèvres l'ont touchée ?

N'importe quoi.

Ils vont pas s'inquiéter, aux champs ?

Ça va.

Tu vas trouver ça bizarre,

mais je comprends pas pourquoi

les gens choisiraient forcément la vie qui est à leur portée.

Ce n'est pas le cas.

Ceux qui le veulent partent

et mènent la vie qu'ils choisissent.

Mais il y a tant de belles choses.

Comme quoi ?

Tu veux que je te dise ?

Oui.

Je sais pas, moi.

Plein de choses.

Par exemple ?

Par exemple...

des rues illuminées pleines de monde,

des collines venteuses,

de bons repas.

J'ai déjà vu tout ça. Ça n'a rien de spécial.

Quoi d'autre ?

Des bateaux au long cours,

des soirées d'été,

être amoureux, être ivre,

être trempé par la pluie.

imagine qu'il se mette à tomber des cordes, qu'on soit trempés

et qu'on soit frappés par la foudre. Ce serait génial, non ?

Attends, j'ai un ou deux trucs à faire avant.

Tout ça... la vie.

Ça semble à notre portée, mais non.

Tout ça est très loin.

Qu'est-ce qu'il y a ?

Viens par là, ils vont te voir.

Tu pleures ?

Qu'est-ce qu'il y a ?

Rien.

Moi aussi, je vais partir.

Partir ?

Où ça ?

Pourquoi toujours vous ? C'est à notre tour de partir.

Bien sûr...

Tu vas où ? Ça m'intrigue.

Un endroit où il y a de l'or, de l'argent...

L'île au trésor !

Je peux venir ?

Peut-être pas l'île au trésor,

mais une sorte de chambre forte.

La chambre nuptiale, ça te parle ?

C'est là où je vais.

Tu vas te marier ?

C'est une blague ?

- Pourquoi ce serait une blague ? -Je sais pas. T'es bizarre.

Tu pleures, tu ris.

Mais si c'est sérieux, félicitations.

Je suis content pour toi et Riza.

Pourquoi Riza ?

Comment ça ?

Je vais pas épouser un gamin.

Vous n'êtes plus ensemble ?

J'en reviens pas.

Alors, c'est qui ?

Tu le connais pas.

C'est un bijoutier.

Dis-moi...

toi qui lis tellement,

tu crois qu'il y a des scorpions sous cet or ?

Des scorpions ?

il y en a partout, des scorpions.

J'y vais ou pas, dans la chambre forte ?

C'est à toi de décider.

Je peux pas prendre une si grande décision à ta place.

T'es pas croyable !

Je demandais juste ton avis. Pas la peine d'avoir peur.

J'ai pas peur.

Et ton cœur...

qu'est-ce qu'il te dit ?

Mon cœur ?

Ça fait longtemps que je ne l'entends plus.

Hatice !

Tu es où ?

Allô...

Ça va, mon pote ?

On fait aller. Et toi ?

Comme d'habitude, je survis. Toi, comment tu vas ?

Tu te doutes bien.

Tu viens pas par ici, toi ?

-Je peux pas, mon pote. - Pourquoi ?

C'est ça, être dans la police.

- Pas de vacances. - Exactement.

T'es où, là ?

À la maison, au lit. Toi, t'es à Çan ?

Eh oui, de retour dans ce putain de bled de Çan !

Si j'étais un dictateur,

je lâcherais une bombe atomique sur ce bled, je te jure !

T'auras un congé pour les fêtes ?

Non, sinon je rentrerais. On bosse.

Je suis de garde.

T'es pas dans la brigade anti-émeutes ?

Si, mais on est postés autour du QG anti-émeutes,

dans le quartier gitan.

C'est là qu'on monte la garde.

Deux jours par semaine.

Le reste du temps, c'est la brigade.

On y va dès qu'il y a du grabuge.

il y en a souvent ?

Tu tabasses du gauchiste ?

C'est un truc de dingue, un bordel inimaginable.

Là, c'est calme, mais il y a deux mois, ça a chauffé.

Vous êtes sur tous les coups ?

Absolument, ça tu peux le dire.

Vous sortez quoi ? Gaz lacrymo, canons à eau, la totale ?

C'est ça.

Et entre nous, dès qu'on est planqués, on les tabasse.

On décharge sur eux le stress qu'on subit.

Pourquoi pas ? C'est la loi de la vie.

Chacun se défoule sur l'autre.

On est allés dans une fac.

Il y avait un minus, de la taille de Seydi,

qui représentait une asso socialiste de mes deux.

Il se pointe devant moi, j'avais mon bouclier.

Il dit : "C'est quoi, cette merde ?" et commence à taper dessus.

Il tapait de toutes ses forces !

J'ai pété un plomb. Mais il y avait des caméras partout.

Il a voulu recommencer, je lui ai éclaté la tête avec mon bouclier.

Il a volé comme une crotte de bique.

Un pauvre nabot, comme Seydi.

Ce putain de monde est cruel, tu sais.

Tu crois qu'on a nos chances pour des postes de prof ?

Moi, j'ai renoncé.

Mais toi, tu l'auras, en février.

Si c'est pour me retrouver dans l'Est...

Mais vas-y, je te dis.

C'est pas la mort, l'Est.

Pour les profs, ça va.

C'est les flics qui en chient.

Quoi de neuf ?

Seydi !

Lorsque notre insignifiance nous est révélée,

pourquoi nous mortifier,

au lieu d'y voir une illumination ?

Nous engendrons nous-mêmes nos croyances.

Ainsi, il nous faut croire en la séparation

tout autant qu'en la beauté ou l'amour, s'y préparer.

Car tout ce qui est beau est en proie à la rupture.

Pourquoi alors ne pas prendre ces vicissitudes

comme des désastres constructifs,

nous aidant à percer notre propre mystère ?

Ça y est.

Tu peux sauter de joie.

- Comment ça ? - Allez...

Je sais que tu jubiles.

Pourquoi ?

Parce que vous êtes séparés ?

Exactement.

Ça se sent dans chacun de tes mots.

Je le vois bien.

T'as peut-être raison.

Mais c'est normal. Ça fait ça à tout le monde.

Vous étiez tous jaloux de nous.

Tu crois que je le voyais pas ?

Arrête tes conneries !

Tu voulais qu'on soit jaloux. Avoue-le, tête de con.

Ça te donnait le sentiment d'exister.

Tu lui tournais déjà autour, au lycée.

Tu lui filais des livres.

T'essayais de l'embobiner.

C'est ça, reste sur ton nuage, persuadé que tu peux pas en tomber.

Et quand la réalité te rattrape,

accuse les autres.

Hatice voulait aller voir ailleurs depuis longtemps.

Quel menteur !

Malgré tous tes livres,

elle t'a toujours ignoré, c'est pour ça que tu dis ça.

N'en sois pas si sûr.

N'en sois pas si sûr.

Je te dis ça...

Va te faire foutre !

Va te faire foutre, espèce de connard !

Enfoiré !

Je vais te massacrer !

Tu donnes des sous au petit ?

Je te parle !

il va passer son concours.

Tu plaisantes ? Quels sous ?

Tu as ma carte bancaire, mon salaire.

Une fois que j'ai payé tes dettes, il en reste quoi, tu crois ?

Lâche-moi un peu, Asuman, tu veux ?

il fallait me le dire avant. J'aurais trouvé de l'argent.

Ça aurait changé quoi ?

Qu'est-ce que t'en aurais fait ?

Tu l'aurais claqué aux courses.

C'est bon, ça suffit.

Arrêtez. Je ferai du stop.

Bouge pas, j'arrive.

T'as rien sur toi ?

Sinon, je te rembourserai plus tard.

Laisse tomber.

Vraiment ?

- Tu as pris tes papiers ? - Oui.

Pour le concours de directeur d'école, j'avais oublié les miens.

ils ont pas voulu me laisser entrer.

Pourtant, l'examinateur était un copain à moi.

il a refusé de me laisser entrer.

C'était pas par jalousie.

C'était un bon copain.

Tiens.

- Débrouille-toi avec ça. - Merci.

Bonne chance.

Merci.

Appelle-moi dès que c'est fini.

Bonne chance !

Au revoir.

Qu'est-ce que tu marches vite !

Même en courant, j'ai eu du mal à te rattraper.

Qu'est-ce que tu fais là ?

Je t'accompagne à la gare routière.

C'est pas la peine.

J'ai rien d'autre à faire.

Rentre à la maison. Je connais le chemin.

Mais aujourd'hui, c'est un jour spécial.

Ton sort va être scellé. Tu passes un concours d'État !

Tu peux te retrouver sur un joli port de la mer Égée,

ou bien dans un trou perdu sous la neige, dans l'Est.

Ne crache pas sur les postes de l'Est.

Ils sont difficiles à décrocher. Les temps sont durs.

Bien sûr, je suis au courant.

On n'y peut rien, c'est le boulot !

C'est pas comme à ton époque.

il y a 300 000 enseignants en attente de poste.

Et alors ?

Tu cartonnes et tu les doubles tous.

- Moi ? - Oui, toi.

ils te regarderont t'éloigner.

Voyons voir.

Quand t'es pas sûr, tu coches pas.

Sauf si c'est entre deux.

Sinon, tu passes, ne coche pas au pif.

Pourquoi tu me dis ça ?

C'est mathématique, c'est prouvé.

- Tu as une cigarette ? - Non.

Et de la monnaie ? Je vais en acheter.

Quoi ?

On y va ensemble et tu les achètes.

D'accord.

Au fait, en pédagogie, c'est quoi, la moyenne requise ?

Fais pas semblant de t'intéresser.

Je fais pas semblant.

Qu'est-ce qui te prend, enfin ?

il y avait une moyenne requise, avant ?

Non. C'est pour ça que je demande.

Necati a allumé son gril.

On va prendre des boulettes ?

Des boulettes à cette heure-ci ?

Tu viens de petit-déjeuner.

Non, j'avais ta mère sur le dos.

Je me suis sauvé juste après toi.

Et là, il est bientôt midi.

T'as de la route à faire. T'as pas faim ?

De la route ? Ça dure une heure et demie.

C'est vrai.

Allez !

Donne-moi de l'argent pour un sandwich.

Ça sent bon.

Tu lâches jamais !

D'accord, laisse tomber. Tu as ton concours. C'est pas grave.

Bonne chance ! Vas-y.

Tu vois bien que le bus va démarrer.

C'est bon, oublie. Va t'installer.

Va, va t'asseoir.

Allez, tiens. Régale-toi.

D'accord.

Allez...

Fais attention à toi.

- Coche pas si t'es pas sûr. - C'est bon.

Bonne chance !

Merci.

C'est fini, le concours ?

C'est fini ?

C'est pas le commis qui fait le service ?

Le commis ?

il s'est brûlé les couilles, cet abruti.

Je lui ai laissé un sac ce matin.

il va revenir.

Il trouve le boulot trop dur, ce con.

Il y a personne de notre bande ?

ils viennent plus.

Mais tu sais, le gamin, là...

il est devenu flic, il paraît. Je veux plus le voir.

- Pourquoi ? T'aimes pas les flics ? - C'est lui que j'aime pas.

Qu'il aille dans l'Est se prendre une bombe dans le cul.

Je vais deux jours au bled et il y a un changement de génération !

Il émane de ta dèche une atmosphère postmoderne, Nevzat.

À quoi tu penses ?

Avec 250 livres, je m'en sortirais.

Comment ça ?

Quoi, comment ça ?

Ça m'a l'air précis, comme calcul.

D'abord, il en faut 140 pour qu'on me remette l'électricité.

Je leur dois que 120 livres, mais ils prennent 20 de frais.

Quand mon fils est venu en permission,

il m'a laissé 8 livres de dettes chez le vendeur de bananes.

Le mec, il me regarde de travers, comme si je m'étais tapé sa femme.

Il faut que je le paie pour en finir.

Chez Carrefour, j'aurai du riz, des pâtes, du boulghour pour 10 livres.

Mesure ministérielle.

Marmara Coop fait une promo sur les olives.

J'en prendrai quelques-unes.

Je dois faire réparer mes chaussures avant l'hiver.

Mais là, j'espère

qu'il me fera pas payer.

Il me faut une bonde de lavabo.

Le reste, je l'enverrai à mon fils.

il en a bien besoin, à l'armée.

- Une bonde de lavabo ? - Oui.

Démontes-en une autre. Pourquoi en acheter ?

J'ai essayé, mais aucune ne marche.

il y a des banques qui prennent pas de commission

pour les virements à l'armée, il paraît.

Ça te dit quelque chose ?

Merci.

-Je te parle ! - Quoi ?

Il paraît que certaines banques

ne prennent pas de commission pour les virements à l'armée.

- Tu es au courant ? -Je suis pas sourd !

J'étais occupé.

Je suis pas au courant.

C'est pas un manuscrit.

Comment ça ?

C'est un texte imprimé.

- Comment vous savez ? - À cause de la trame.

La trame ?

Jette un œil, si tu veux.

- Donc ça ne vaut rien ? - Pas grand-chose.

C'est vraiment vieux, pourtant.

Tout ce qui est vieux n'a pas forcément de valeur.

C'est sûr.

Combien ça vaut ?

M. Suleyman ?

Bonjour.

Vous vous souvenez de moi ?

On s'est vus à la table ronde "Littérature et Monde rural".

Ah bon ?

J'étais spectateur, mais on s'est croisés à la pause.

Je ne me souviens pas, peu importe.

Excusez-moi mais je suis surpris de vous voir ici.

J'aimerais vous poser une question.

Bien sûr. Vas-y.

Je peux m'asseoir, ça ne vous dérange pas ?

Vous n'avez peut-être pas le temps.

Si, un peu.

Je m'appelle Sinan.

Oui, Sinan ?

D'abord, je dois dire que j'ai lu presque tous vos livres.

- Vraiment ? - Bien sûr.

Comment un aspirant écrivain

pourrait-il ignorer l'auteur le plus connu de la région ?

Sur le plan stratégique, au moins.

Sur le plan stratégique, tu dis ?

Je veux pas forcément dire pour surveiller la concurrence.

Mais pour voir la même terre, les mêmes gens, les mêmes paysages,

saisis par un autre regard.

C'est ce qui m'intéresse.

Tu veux donc être écrivain ?

J'écris, à mon modeste niveau.

Quel genre ?

Je ne sais pas. Une sorte de rêverie sur l'art de vivre local.

Un texte pour promouvoir la région ?

- Surtout pas. Quelle idée ! - Pourquoi surtout pas ?

"Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations."

Pour citer le maître.

Je ne suis pas du genre à m'immerger dans la culture locale.

S'il fallait catégoriser mes écrits,

certains y verraient des essais ou des nouvelles.

Mais ce n'est pas ça.

Pris séparément, ils pourraient s'y apparenter.

Mais si on les rassemble,

on les voit comme ce qu'ils sont : un méta-roman autofictif décalé.

Un méta-roman ?

Oui.

D'où mes efforts pour les faire publier en un seul ouvrage.

Encore faut-il que je trouve un financement ou un éditeur.

Ce n'est pas gagné.

Si, tu y arriveras.

Et de quoi il parle, ton méta-roman autofictif décalé ?

Je dirais qu'il fait partie des romans irréductibles en une ou deux phrases.

Rassure-toi, quelques mots ne le défloreront pas.

Ne sois pas si réticent.

Ce n'est pas ça, mais...

Certains esprits étriqués réduisent une œuvre à une idée.

C'est à eux que je faisais allusion.

Je ne vous ai jamais associé

à cette engeance qui juge une œuvre défaillante,

dès lors qu'elle peine à en extraire une morale simpliste.

Croyez-moi.

D'accord, je vois...

Dans la ferveur du premier roman, tu te mets en retrait,

croyant que le monde entier attend ton livre.

Détrompez-vous.

Je ne crains pas que vous me voliez mes idées.

Mais enfin !

Quelle drôle d'idée !

C'est complètement ridicule !

J'ai dû faire une gaffe. Désolé.

Ça va, mais bon...

Tu avais une question à me poser.

Je ne vais pas tarder.

Peu importe. Je connais la réponse.

Ah bon ?

À cette table ronde,

il y avait d'autres auteurs à vos côtés.

Le modérateur a lu toutes les biographies.

Oui ?

Je me demandais si c'étaient

les auteurs eux-mêmes qui rédigeaient ces biographies

ou bien les organisateurs.

Je suppose que chacun écrit la sienne.

Pourquoi ?

Je m'en doutais.

Je trouve que les choix que fait tout un chacun pour se décrire,

ce qu'il juge opportun de mettre en avant, les mots qu'il utilise...

c'est très intéressant.

Mais encore ?

Une mise à l'épreuve de l'image de soi.

On a beau chercher à la détourner,

elle se révèle immanquablement.

On ne peut alors s'empêcher de penser qu'il est dispensable de lire

un auteur se targuant de ses qualités,

tel un esclave attendant d'être acheté.

Libre à toi de juger, mais tu ne devrais pas

voir les choses comme ça.

L'œuvre d'un auteur est à séparer de sa personnalité.

Ce sont deux choses différentes.

Comment vous pouvez dire ça ?

Comment un écrivain serait-il crédible

s'il est incapable de cerner son moi ?

Écoute, petit...

Vous me surprenez.

- C'est quoi, ton nom, déjà ? - Sinan.

Sinan, si tu es là pour me provoquer, il y a mille façons de le faire.

Mais pas du tout.

- Vous faites fausse route. - Tu insistes, tu en rajoutes...

Je ne peux pas rester de marbre.

- Moi, je voudrais vous provoquer ? - Laisse tomber.

Loin de moi cette intention.

Écoute, je sais de quoi je parle, mais passons.

Je vais te dire une chose.

On était cinq écrivains ce jour-là.

Certaines biographies t'ont déplu ?

Je ne dirais pas ça...

Elles étaient plutôt embarrassantes.

Tu es étudiant, c'est ça ?

-Je viens de terminer mes études. - Ah oui ?

En quoi ?

Une formation d'instituteur.

C'est bien.

C'est pas mal.

Et maintenant, tu vas enseigner ?

J'ai passé le concours aujourd'hui. J'attends les résultats.

C'était aujourd'hui ?

Comment ça s'est passé ?

Pas très bien. Je vais peut-être devoir me reconvertir.

Dans quoi ?

La police, par exemple.

Comme beaucoup de profs sans poste.

J'ai un ami licencié en lettres qui a rejoint

les forces anti-émeutes.

C'est bien payé, paraît-il.

Ou alors je vivrai de ma plume.

On verra.

- Écrire, ce n'est pas facile non plus. - Tout à fait.

Mais je ne veux pas te décourager.

Non, je n'ai pas peur

d'affronter le réel.

L'écriture de mon livre a été semée d'embûches,

je dois le reconnaître.

Mais le plus dur pour moi

a été de voir que mes propres écrits me paraissaient banals,

peu susceptibles d'intéresser autrui.

C'est dans la même veine que ce que vous écrivez.

Comment faites-vous pour ne pas perdre confiance ?

Ce qui compte, ce n'est pas ce que tu écris, mais comment tu l'écris.

Voilà un bon cliché de derrière les fagots.

Oui, mais les clichés

expriment parfois des vérités fondamentales.

Quand j'écris, j'enrichis la vie, le banal, de mon apport personnel.

Mais il faut savoir

que rien n'est tout à fait banal.

Je pétris la pâte, je la laisse gonfler

et la fais cuire.

Et nous, on la gobe.

Si tu veux.

- Tu vois ce que je veux dire ? - Bien sûr.

Tout est matière à écrire,

à condition de le voir.

On peut le voir sans savoir l'élaborer.

il faut du travail, c'est évident. Mais l'essentiel, c'est le talent.

Donc, nous autres devrions renoncer à l'écriture ?

"Nous autres" ?

Ceux qui ne sont pas nés sous cette bonne étoile.

Personnellement, je m'estime bien loti.

Et toi, ne te juge pas si vite.

Tu en es à ton premier livre

et il n'est pas encore publié.

Tu dois t'accrocher.

Ou aller trimer dans une école de l'Est.

Ça, il faut le faire.

N'oublie pas que l'enseignement

est un métier qui laisse le temps d'écrire.

C'est peut-être pour ça qu'il y a tant d'auteurs enseignants.

De toute façon,

quand il s'agit d'écrire, il n'y a pas d'excuse valable.

Un bon écrivain ne geint pas. il s'assied et il écrit.

Coûte que coûte.

Au détriment de sa famille et ses amis,

qu'il utilisera à l'occasion ?

Pourquoi pas ?

Si ta conscience le tolère.

Tu le sais bien.

- Et si elle ne le tolère pas ? - Eh bien, tu en souffriras.

Un auteur doit savoir prendre des risques.

C'est dans le feu que le fer se trempe et devient acier.

Supposons que vous ayez un objet dont vous voulez vous séparer,

alors que tous vous disent qu'il est sacré, qu'il faut le garder.

Arrive quelqu'un qui s'éprend de cet objet,

qui le trouve nécessaire à l'avancée de l'humanité.

Oui ?

Selon vous,

est-ce qu'il serait scandaleux qu'il subtilise l'objet

délaissé par le propriétaire ?

Peut-être pas.

Mais si le propriétaire l'attrape, le cogne

et lui brise le crâne,

ce ne serait pas plus scandaleux.

il faut que j'y aille.

On dirait que vous fuyez.

Je suis resté trop longtemps.

J'ai quand même une dernière question.

Une question à combien de points ?

Beaucoup de points.

Dans ce cas, je t'écoute.

La plupart des écrivains ruraux de la table ronde

se sont accordés pour dire

que la littérature n'a pas d'autre centre que la langue,

le point de contact du crayon et du papier.

J'y vais.

Au revoir, M. Suleyman.

Vous y croyez vraiment ?

C'est un sujet un peu trop vaste.

- Tu en penses quoi, toi ? -Je ne sais pas.

ils ont lu la lettre d'un écrivain qui boycottait la réunion.

- Vous vous en souvenez ? - Oui.

Qu'est-ce que vous en avez pensé ?

L'auteur se définissait comme un rural pur jus.

Je ne me souviens plus de ce que disait la lettre.

En gros, elle condamnait ou méprisait subtilement

les participants à ce genre d'événements.

C'est pour ça que je vous en parle.

Si j'étais intervenant comme vous,

je n'aurais franchement pas été à l'aise.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Mais à la lumière de cette lettre,

les intervenants passaient soudain

pour des missionnaires culturels

venus dire qu'écrire leur était vital.

Tu sais quoi ?

Tu me fais penser au gars de Survivor. Pourquoi tu t'opposes à tout ?

Vous regardez Survivor!

Les artistes sont censés

s'opposer à tout, non ?

Détrompe-toi.

À la place des organisateurs, je n'aurais jamais lu cette lettre.

Je n'aurais pas contribué au succès de ce coup bas.

C'est quoi, ce manifeste télécommandé ?

Cette lettre vous a énervé ?

Non, je m'en fous complètement.

Les chiens aboient, la caravane passe.

C'était juste pour se faire mousser.

Je ne suis pas bête.

Je vois les méthodes de chacun pour se mettre en valeur.

il disait que dès le départ,

il s'était juré de ne jamais participer à de tels événements.

D'abord,

on se lance pas dans l'écriture comme dans une carrière professionnelle.

C'est lamentable.

Dans ce monde où tout se vaut,

le fait que quelqu'un s'isole totalement au nom de l'art

ne vous donne pas de l'espoir ?

Il refuse tout travail d'équipe, toute collaboration

ou alliance artistique.

Au contraire,

cette lettre m'a fait le même effet que les tergiversations d'un jeune naïf,

trop mortifié pour s'exprimer

face à un groupe qu'il surestime,

qui lutte pour dissimuler cette faille à lui-même et au monde

sous couvert de philosophie.

Mais tu ne peux pas encore comprendre.

Pourquoi ?

Tu es trop jeune.

Quand tu vieilliras, même toi tu t'apercevras

que les envolées romantiques de cette lettre,

sont les excès naïfs d'un jeune cœur.

Des excès naïfs ?

Elle n'est pas mal, cette lettre.

J'y perçois un cri passionné

venant du fin fond de la campagne.

Mais tout de même,

je suis désolé de dire qu'elle est sirupeuse,

d'un sentimentalisme écœurant.

Ne crois pas que je n'aie pas immédiatement reconnu en toi

un incurable romantique obsessionnel.

Ce ne sont pas des obsessions...

Et malgré tout,

tu l'as vu, je ne me suis pas dérobé.

Je ne t'ai pas envoyé paître.

Je t'ai laissé tout déballer.

J'ai été patient et poli malgré tes sarcasmes, tes insinuations.

- Mais là, il faut me lâcher. - Ce n'était pas du sarcasme.

D'accord ? Lâche-moi.

Laisse-moi rentrer prendre un bain de pieds !

- Tu sais pourquoi ? - Vous vous méprenez.

Une seule réalité m'intéresse depuis une demi-heure.

C'est cette douleur aigüe dans mes jambes

et ce torticolis insidieux,

sur le point de se transformer

en une migraine mortelle.

Tu comprends, mon jeune ami ?

Que le centre de la littérature soit la langue et toutes ces conneries,

j'en ai rien à foutre !

C'est ce que ton cerveau de niais ne pige pas !

il n'y a pas qu'une seule réalité !

C'est exagéré.

La littérature, le succès, garde-les !

- Ils sont à toi ! - On nous regarde.

Je déclinerais le Nobel, à l'instant !

C'est clair ?

Alors, excuse-moi, mon jeune ami, j'y vais !

Tu déclinerais le Nobel, mon cul.

M. Suleyman !

Vous pourriez lire le premier jet de mon livre ?

J'aimerais bien avoir vos commentaires,

surtout après votre dernière tirade.

Désolé. Je ne peux pas.

Vraiment ? Pourquoi ?

Si je lisais tous les livres qu'on me soumet,

je ne pourrais pas écrire les miens.

Ce ne serait pas une grosse perte.

Pardon, c'était une blague.

Merci quand-même.

Réveille-toi !

On est arrivés.

Va au PMU !

Qu'il ait honte en te voyant !

De quoi tu parles, Muharrem ?

Les profs doivent être exemplaires.

Quel exemple il donne ?

Va le voir pour lui faire honte !

T'es exemplaire, toi ?

Tu t'es vu ?

Crâne d'œuf.

Salut, toi.

C'est quoi ? Du poisson ?

T'es un cas !

Qu'est-ce qu'il y a ?

Tu vas pas au club des profs,

tu restes ici avec ces abrutis.

Quels abrutis ?

T'es revenu quand ?

Va plutôt à ce club.

Qu'est-ce que tu fous ici ?

Je lis mon journal. J'irai là-bas plus tard.

À chaque fois, un de tes créanciers me barre le chemin.

J'en ai ras le bol.

Tu nous entraînes dans ta mouise.

Qui te barre le chemin ? Comment ils osent ?

Quel culot !

Quel culot, tu l'as dit.

Comment tu peux t'en foutre,

alors que nous, on en bave ?

Dis-moi, quel est ton secret ?

Pourquoi je m'en fous ? Parce que je lis le journal ?

Recommence pas avec le journal.

T'avais promis de ne plus venir ici.

Je ne joue pas. Je lis le journal.

Tu lis parce que tu peux pas jouer !

T'as pas un rond !

Ça recommence.

C'est toi qui recommences.

Je sais plus quoi te dire.

Comment s'est passé le concours ?

Mal.

C'était prévisible, j'avais pas bossé.

Pourquoi ?

Je sais pas.

C'est pas grave. Tu as fini tes études.

Tu le repasseras l'an prochain.

Tu cherches quoi ?

Un vieux carnet à moi.

il a pas l'air d'être là.

On a fouillé dans mes affaires ?

Mais non. Qui aurait fouillé ?

Passe-moi l'album vert.

Regarde-moi ça.

Quand je vois les personnalités qu'il fréquentait...

j'ai du mal à y croire, maintenant.

C'était qui, ces personnalités ?

Je sais pas, des directeurs d'école,

des employés du ministère, des gens comme ça.

C'est ça, des personnalités, pour toi ?

Oui, des gens honnêtes, fréquentables.

Pas comme Ekrem, avec qui il traîne maintenant.

Il est tombé bien bas.

Quel Ekrem ?

Tu sais, ton copain de la zone industrielle.

Ekrem tête de bœuf ?

Arrête d'être méprisant. C'est pas bien.

Quel enfoiré !

il fréquente un type qui a l'âge de son père.

C'est incroyable.

Plus personne ne s'intéresse à nous.

Il a ruiné sa réputation.

À force de jouer depuis des années,

il aurait pu au moins gagner une fois.

Il aurait tout reperdu aux courses.

Comment tu sais qu'il a jamais gagné ?

Vous vous partagez les gains, c'est ça ?

C'est ça.

il a même obtenu un certificat de mérite.

Bien sûr.

il était pas comme ça avant. il était ambitieux.

Il bossait comme un fou.

Difficile de l'imaginer, maintenant.

Le temps est étrange.

il nous échappe.

Évidemment.

Tu voudrais qu'il t'attende ?

Comment ?

Qu'il attende quoi ?

Rien. Le temps passe, c'est tout.

Il nous prend toujours par surprise.

On ne sait jamais ce qu'il fera de nous.

il a écrit au dos de la photo :

"Je marche le long d'un chemin,

"sans savoir où il finit."

Quelle plume !

il se prend pour Tolstoï !

Comme s'il avait le courage de partir...

Dis pas ça. Il est parti une fois.

Et puis ?

Il est revenu deux jours après, non ?

J'ai compris ce que tu as dit.

À quel sujet ?

Sur le temps qui ne nous attend pas.

Tu te souviens de ce que tu as dit ?

Et alors ?

On n'a rien fait pour toi ?

J'ai dit ça ?

C'est ton père, après tout.

Sans lui, tu serais jamais allé à la fac.

Il s'est démené pour toi.

À quoi ça a servi ?

T'as eu tout ce que tu voulais.

Il m'a mis dans un foyer gratuit.

Tous les enfants enviaient tes jouets.

J'en suis plus là, heureusement.

T'as eu la vie facile.

J'ai rien dit !

Eux, ils en ont bavé.

S'il est si bien, garde-le !

Tu te retrouves à faire du baby-sitting à 40 balais

et tu le défends !

Ça a rien à voir. Regarde autour de toi.

Les autres pères sont violents, ils boivent.

Ton père a jamais levé la main sur vous.

Ça aurait pas été pire que de faire toutes ces promesses

et de se retrouver au PMU, encore aujourd'hui.

Je voulais pas te le dire.

Mais tu m'y as poussé.

Même si je te le cachais, qu'est-ce que ça changerait ?

Je ne t'ai pas appris à faire du mal.

Ça suffit.

C'en est trop pour mon cœur.

Sinan ?

Tu viens m'aider pour le canapé ?

Je peux pas, avec mon dos.

Je suis ta mère. J'ai bien le droit de te voir heureux.

Je ne peux pas vivre dans la crainte de ta mort.

Maman, ma petite maman.

Je veux vivre et non mourir !

Tu te souviens de notre enfance ?

Nous avons grandi en haillons, sans père, dans la souffrance.

Vous auriez de la corde ?

On se fait engueuler par le concierge.

On a de la corde à la maison ?

Vous avez de la corde épaisse ?

On peut pas porter ce canapé sans corde.

- La nôtre s'est cassée. -Je vais regarder.

On veut pas abîmer la peinture toute neuve des murs.

Notre père est mort dans la misère

alors qu'on étudiait dans la rue.

J'ai risqué la mort pour ne pas être au service d'un autre.

Et alors ? Personne ne t'aime.

Tout le monde te craint.

Tout le monde te déteste.

Même tes amis.

Même moi !

J'ai trouvé ça.

Vous avez pas plus épais ?

Ça ira pas ?

On va essayer.

Avec un escalier si raide, sans corde, c'est impossible.

Merci.

Assez ! Assez !

Je laisserai personne te tuer. Je le ferai moi-même !

C'est moi qui vais te tuer ! Moi ! Moi !

Je dépends de mon arme. Ma vie est menacée.

On veut ma peau à Istanbul.

Ma tête est mise à prix.

Si tu t'enfuyais, Firat...

Si tu comprenais.

Si tu pouvais.

Cigdem,

toi, moi et mon arme ?

- Toi, moi et mon arme, c'est impossible. - Non !

- Accepte-le ! - Non !

Accepte !

Non !

Quelqu'un m'a pris de l'argent ?

Comment ?

De l'argent.

Quelqu'un en a pris dans ma poche ?

Il manque 300 livres.

Quoi ? Quel argent ?

J'avais 700 livres, il en manque 300.

Si c'est une blague, elle est pas drôle.

Mais qui ferait ça ? il était où, cet argent ?

Dans la poche de ma veste.

Où il peut être passé ?

Tu as bien regardé ?

C'est pas dans la poche de ton pantalon ?

Si l'un de vous l'a pris, qu'il me le rende !

Comment ça, "l'un de vous" ?

Qui prendrait ton argent, ici ?

Tu fais ton show ?

Du calme. Réfléchis.

Tu me cries dessus ?

C'est quoi, ces cris ?

il perd son fric et il nous accuse.

Quel fric ?

Dans la maison ? Tu l'as vu quand, la dernière fois ?

Ça peut pas être perdu, on va chercher et le retrouver.

Attends...

Et si c'était les ouvriers ?

La porte était ouverte.

Ça se trouve, quand tu es sorti, quelqu'un...

Non, quand même, c'est pas possible.

On va pas les accuser.

Ils sont restés seuls à l'intérieur ?

Le type était à la porte quand je suis allé chercher une corde.

Mais il est pas resté.

Elle est là, la corde.

Les ouvriers... et puis quoi encore !

D'où tu sortais 700 livres ?

Je t'en pose, moi, des questions ?

C'est pour mon livre !

Mais la fac est finie.

Vous vous foutez de moi ?

C'est pour publier mon livre !

Celui que j'écris, pas un manuel !

- Quel genre de livre ? - Un bon livre !

C'est toi qui l'as écrit ?

Non, c'est mon nègre !

D'accord, l'un de vous en avait besoin et l'a pris. Ça arrive.

Mais là, il faut le rendre.

Tu vas pas en remettre une couche !

Nous, on a pris ton fric ?

"Nous, on a pris ton fric ?"

Mais écoutez-le !

Maman, tu lui dis rien ?

Les voisins vont vous entendre !

Tu fais quoi, là ?

Arrêtez !

- il nous accuse de vol ! - Du calme, Yasemin ! Viens par là.

C'est très drôle, papa ! Très drôle.

Un peu de respect !

La colère est mauvaise conseillère.

On fait pas de la peine aux autres pour de l'argent.

-J'ai dit "l'un d'entre vous" ! - Tu es éduqué...

T'avais qu'à faire gaffe.

Ça va, toi !

On peut s'asseoir

et réfléchir calmement, nom de Dieu !

Je peux vous laisser le dossier, si vous voulez.

Vous prendrez le temps de le lire.

Pas la peine. C'est très bien.

Je sais pas. C'est peut-être confus.

Non, c'est un bon livre.

Sérieusement.

J'aime bien ce genre de trucs.

Sérieusement. Bravo.

Merci.

Le maire m'avait dit que vous aimiez lire.

Oui, c'est vrai. J'aime ça.

Récemment, je n'ai pas beaucoup lu.

Mais avant, si.

Je rentre de voyage.

- Ma mère devait se faire opérer. - Ah bon ?

C'était stressant

et ça m'a coûté cher.

Désolé pour vous.

Je veux faire des travaux ici.

Je veux agrandir l'entrée pour donner une image d'entreprise.

Bonne idée. Mais là, c'est bien aussi.

Après les travaux,

je voudrais faire des photos d'ici.

Tu as un appareil photo ?

Non.

Mais ça se trouve.

J'en ai un vieux chez moi.

il marchera peut-être. Un petit.

Alors, Sinan ?

Eh bien...

ça parle des gens, de l'art de vivre de la région.

Très bien, bravo.

-Je te félicite, vraiment. - Merci.

-J'aime bien les bosseurs. - Merci.

Ça t'a pris combien de temps ?

Vous savez, ça se compte pas comme des camions de sable...

Mais quand même, tu produis quelque chose et moi aussi.

C'est différent, mais ça revient au même.

Je suis d'accord.

Parce que si je compte pas mes camions...

Disons que si le sable est en route,

je peux pas attendre l'inspiration pour le transporter !

Bien vu. Vous avez raison.

Voilà.

En fait...

on verra bien.

J'ai écrit ce livre, mais le publier est une autre histoire.

Tu y arriveras.

Tu m'en apporteras un à sa sortie.

Je suis curieux de cet art de vivre.

Ça parle aussi de Çanakkale.

Du mémorial ?

Non, pas de ça.

Franchement, je trouve injuste

que Çanakkale soit systématiquement associé à Troie ou au mémorial.

Pourquoi ?

il a un art de vivre spécifique,

mais il est totalement éclipsé par le reste.

On est connus pour ça dans le monde entier.

C'est vrai.

C'est le champ de bataille le mieux préservé au monde.

Si le monde entier le valorise tellement,

c'est qu'il y a une raison.

Oui, mais moi, je vois d'autres aspects.

il y a un vieil homme avec un chapeau.

Il vend des fruits, il chante, il boit du vin.

C'est ce type de choses que je décris dans mon livre.

D'ailleurs, les touristes le prennent en photo.

Attends.

Tu vas pas comparer Riza le clodo à nos martyrs ?

Bien sûr que non.

Une minute !

Je comprends pas.

J'ai pas dit ça. J'ai juste...

Ton art de vivre, il existe partout.

Mais un champ de bataille si bien préservé, t'en connais d'autres ?

C'est différent. Je ne dis pas...

Pourquoi tu te fies aux touristes ?

Ils mitraillent tout ce qu'ils voient.

S'ils photographient ce vieillard,

c'est pour s'en moquer.

On est pas sur la même longueur d'onde.

Si les jeunes

ne défendent plus nos martyrs et nos valeurs morales,

qui le fera ?

Pourquoi on parle de ça ?

À cause de ce que tu as dit. Tu l'as bien dit ?

Les institutions, les ONG rivalisent pour préserver le site.

Bien sûr, c'est leur travail.

Ça leur donne du travail, une identité, même une raison d'exister.

Vous voyez pas ça ?

Mais qui s'occupe de ce vieillard qui travaille encore à 80 ans ?

C'est plus important, non ?

Comme s'il était abandonné !

il n'est même pas dans mon livre, il me faisait trop de peine.

Ce sont les mystères de la vie qui m'intéressent.

Ce vieillard paraît satisfait de sa vie.

il semble détenir la clé du bonheur.

Son monde possède un secret qui pourrait nous aider.

Les livres sur Troie et sur le mémorial ne manquent pas.

Si ça vous intéresse, procurez-vous-en un et lisez-le.

Kadriye, on en est où avec les contrats ?

Envoie-les-moi.

Ils sont pas encore arrivés ? Relance-les.

On en a besoin.

Moins tu as à perdre,

moins tu as de responsabilités,

plus tu es heureux.

Je ne vois pas de mystère là-dedans.

C'est votre vision des choses.

Écoute, jeune homme.

Je n'ai pas fait d'études.

Je n'ai pas terminé le lycée.

Mais je n'ai jamais regretté.

Tu sais pourquoi ?

Parce que je me fie à mon instinct.

Mon intuition est ce qui m'a guidé dans la vie.

Et je ne me suis jamais trompé.

Tant mieux pour vous.

Mais...

regarde mes amis qui ont été à l'université.

ils sont tous dans la merde.

Certains travaillent pour moi. D'autres ailleurs pour une misère.

il y en a qui ont divorcé

et même un qui s'est suicidé.

Les études, c'est bien beau, mais on est en Turquie.

Si tu veux survivre dans ce pays,

tu dois savoir t'adapter.

Il y a l'école,

et puis, il y a la vraie vie.

Ça change tout le temps.

Ce que tu apprends aujourd'hui ne te servira plus demain.

Ils se prennent la réalité en pleine figure.

ils peuvent pas s'adapter.

ils sont distants avec les gens normaux. Ils les méprisent.

Le marché est impitoyable.

il n'épargne personne.

Et maintenant, on en est où ?

ils ont disparu, perdus à jamais.

Mais moi, je suis toujours là !

Ça n'a pas été du tout cuit.

Tout ce que j'ai obtenu,

je l'ai eu grâce à mon sang, ma sueur et mes larmes.

Vous me conseillez de travailler pour publier à mon compte ?

Ce n'est pas ce que je dis.

Mais en fait, ce n'est pas une mauvaise idée.

On m'a dit que vous souteniez ce genre de projets.

Je ne suis pas venu au hasard.

Pourquoi vous les avez soutenus, eux ?

Tu parles de qui ?

De tous ces projets.

Votre logo est sur toutes les affiches.

La mairie achetait beaucoup de sable. J'ai donc été généreux.

On avait un accord.

Un renvoi d'ascenseur, quoi.

De quoi tu parles ?

Bien sûr qu'il faut le faire. On produit du sable.

On doit faire notre boulot.

Il faut soigner les bons clients. C'est évident.

Alors, Ekrem,

tu t'es mis aux courses ?

Non, je regarde.

J'ai pas de fric, de toute façon.

Je vois.

- Kamil, deux thés ! - Tout de suite.

Alors ?

Alors, quoi de neuf ?

Rien, ça va. Et toi ?

Comme d'habitude.

Tu traînes avec mon vieux ?

Je le croise parfois.

Vous faites quoi ? Vous allez où ?

Où tu veux qu'on aille ?

Soit ici, soit dans un autre café à la con.

C'est n'importe quoi.

Traîne avec des mecs de ton âge.

Tu cherches quoi ?

Qu'est-ce que tu dis ?

Vous êtes pas très assortis.

T'as trouvé personne d'autre ?

Arrête tes conneries !

Ça fait des années qu'on se crève le cul pour qu'il décroche.

Reste avec les gens de ton âge !

Va te faire foutre !

Et si je le croise encore ?

Va parler à ton père, si t'as un problème.

La moitié des professeurs fraîchement diplômés sont nommés dans l'Est.

J'attends depuis deux ans.

J'irai volontiers n'importe où dans mon pays.

Je pleure de joie, pas à cause de l'Est.

Tu es arrivé quand ?

Il y a une heure.

On m'a déposé. Comme tu avais pris la voiture...

- Ils sont là ? - Oui.

La porte était sortie de ses gonds,

j'ai décidé de la réparer.

D'accord.

Sinan !

Tu viens m'aider pour qu'on la remette ?

Une seconde.

Doucement.

D'abord le haut. Doucement.

On y est.

On va là-haut tous les deux ?

J'ai trouvé un nouveau rocher.

J'ai creusé autour.

Il y en aurait pour une heure, pas plus.

Un rocher ?

Tu crois que je suis rentré pour ça ?

C'est pas la peine de crier.

Tu manques de temps ?

T'arrêtes jamais.

Ton numéro pour te faire bien voir, ce sera sans moi.

Je ne te suis pas. Quel numéro ?

Me faire bien voir par qui ?

Fais pas semblant de pas savoir.

Tu la répares pour retrouver ta respectabilité.

Mais c'est pas une porte qu'il faut réparer.

C'est quoi ?

Je ne sais pas.

Ce qui te fait défaut.

Qu'est-ce que ça veut dire ?

Je peux pas faire ça par gentillesse ?

il faut bien que quelqu'un le fasse.

Pourquoi ce ne serait pas une simple gentillesse ?

Si toi et moi ne le faisons pas, qui le fera ?

Tu le fais par gentillesse ?

Oui.

Ça t'en bouche un coin ?

La gentillesse, tu connais ?

Allez, dis-moi.

Parlons-en !

Ne bouge pas !

Pourquoi tu as accepté ?

T'as plus de cerveau ?

T'as avalé ta langue ?

Arrête de tirer.

Attends !

Tu peux pas le mettre tout seul. Lève les bras.

Qu'est-ce qu'il y a, mamie ?

On lui demande de tout faire.

Ils se rendent pas compte qu'il est trop vieux.

Qui est trop vieux pour quoi ?

L'imam Veysel ! Il veut que papi fasse l'appel à la prière.

Et alors ?

il est trop vieux.

J'ai peur qu'il se trompe.

S'il s'embrouille,

on sera la risée du village !

Pourquoi il le fait pas lui-même ?

J'en sais rien. Il doit avoir un mariage ou un enterrement.

J'en ai marre de ces jeunes imams.

Ils sont tous pareils.

Papi devrait refuser.

Pourquoi il accepte ?

Il profite de lui.

il lui a emprunté deux pièces d'or, il les a pas rendues.

- L'imam Veysel ? - Oui.

C'est honteux !

On le reverra pas, cet or. Papi n'osera pas le réclamer.

Papi !

Oui ?

Veysel t'a pas rendu ton or ?

Qu'est-ce que tu dis ?

Veysel t'a pas rendu ton or ?

Non, il empoche, mais il ne rend pas.

C'est incroyable.

Toutes ces années où j'ai été imam, elle est témoin...

J'ai peur qu'il se trompe.

Que Dieu nous protège !

Ça ferait un de ces raffuts !

Ces commères n'attendent que ça.

Regarde ce pantalon.

il est trop grand, non ?

Pas du tout. Ça doit pas coller.

Il s'inquiète pour son pantalon.

Donne-moi cette ceinture.

C'est à la mode, les tailles basses.

Putain.

Je me suis endormi.

T'es arrivé quand ?

Tu dors en plein soleil, toi ?

Je me suis inquiété.

L'ombre s'est déplacée.

T'es couvert de fourmis. Comment tu peux dormir ?

Elles me connaissent. Elles me piquent pas.

Entre la porte et le puits,

j'ai eu un coup de pompe.

Dis plutôt que tu fuis la prière.

Il y a un peu de ça.

Je suis surtout venu voir le rocher.

J'ai creusé tout autour.

il ne reste plus qu'à l'extraire.

Je rentre à Çan. Tu viens ?

Pas avant de l'avoir enlevé.

S'il pleut cette semaine, on s'en sortira pas.

Bon...

J'y vais.

Quoi ?

Pourquoi tu ris ?

Tu ne m'as pas amené ce matin,

pourquoi tu veux me ramener ?

Je pensais pas que tu viendrais ce matin.

Pourquoi ? Je viens tous les week-ends.

J'ai pensé que tu voudrais aller ailleurs.

Ailleurs ? Où ça ?

Qu'est-ce que j'en sais ?

Des endroits qui doivent te manquer.

C'est-à-dire ? Qu'est-ce que tu insinues ?

Je n'insinue rien.

Bon, j'y vais.

Bon, vas-y.

Ahmet viendra m'aider.

Je lui paierai sa journée.

Et ensuite, je rentrerai en taxi.

Tu vois, je me prive pas. Avec quel argent ? On se demande.

J'avais pas un rond hier.

Et ta mère a ma carte bancaire.

D'où vient tout cet argent, subitement ?

C'est louche, non ?

Qu'est-ce que tu racontes ?

Sérieusement.

Ce serait une folie.

Non ?

Alors que 300 livres viennent de se volatiliser.

- Comment tu sais que c'était 300 ? - Exactement ! On se demande !

Comment, d'après toi ?

Oui, comment ?

J'en sais peut-être plus que toi.

Réfléchis.

Comment je peux savoir ?

Je te l'ai peut-être dit.

Bravo !

Tu croyais avoir trouvé la faille, mais manque de pot,

il te faudra d'autres indices, Columbo.

Arrête tes conneries.

Continue sur ta lancée.

Fais preuve de logique.

Si c'était l'ouvrier, il aurait tout pris.

Pourquoi juste 300 ?

- Pas vrai ? - Et donc ?

Et donc, c'est peut-être trop évident.

Pourquoi tourner autour du pot ?

Si c'est pas l'ouvrier, ce serait qui ?

Tu piges toujours pas ?

Piger quoi ?

- Ah, tu tends l'oreille. - Pas du tout.

Soit tu te fous de moi,

ou alors...

Oui,

ou alors ?

Ou alors quoi ?

Allez, dis-le.

Ou alors quoi ?

Ou alors rien.

J'y vais.

Ou alors quoi ? Dis-le.

C'était bien, jusqu'à "ou alors". Et après ?

Allez, ou alors quoi ?

Columbo, je te cause ! Columbo !

Columbo !

Il gagne bien sa vie

mais il veut pas y habiter.

Il dit que là-bas,

on est submergé par la débauche.

Je l'ai rencontré chez le mufti.

il touche un salaire en Allemagne, où il travaille,

et un salaire ici.

Avant, ça passait,

mais plus maintenant.

À cet âge-là, c'est gênant.

il faut être raisonnable.

C'est sûr.

Ça recommence.

Qu'est-ce qui se passe ?

On dirait de la terre.

Ces gosses...

Vous voulez nous faire expulser de la Terre ?

Sinan !

C'était toi ?

Imam Veysel, toi aussi, tu cours après le fruit défendu ?

C'est un péché.

Foutaises.

Te laisse pas tenter par le diable,

maintenant que t'es là-haut.

J'ai apporté un câble à Nazmi pour son minaret.

En route, on a vu cet arbre...

Et les pommes vous ont tentés ?

il faut dire qu'elles sont tentantes. Tiens, goûte.

T'as raison.

Tu nous as fait peur, Sinan.

Nazmi, rapproche-moi ça.

Nazmi...

Sinan est le petit-fils de notre ancien imam.

Celui qui a dit la prière ce midi.

Ah bon ? Très bien.

Je l'appelle mon remplaçant.

Nazmi est le nouvel imam du village de Sofular

et mon ami depuis l'école coranique.

Bonjour.

Bonjour.

Qu'est-ce que tu fais de beau ?

Je galère.

Les études, c'est terminé. Maintenant, le concours.

il paraît que tu rentres souvent.

Assez souvent, dès que je peux.

J'ai de la chance de te voir.

T'étais encore en vadrouille aujourd'hui. Un mariage ?

C'est ça.

On m'invite. C'est difficile de refuser.

Un parent éloigné de l'épouse du mufti m'envoie une invitation jusqu'ici.

Que faire ? Je le connais même pas.

Vas-y.

Mais arrête de charger mon grand-père de la prière.

On a peur qu'il se trompe. Il a 80 ans, il est sourd.

Il va pas se tromper.

Et puis même...

Un dévot comme lui bénéficiera de la miséricorde divine.

Ça fait une belle jambe aux villageois.

il deviendrait la risée du village.

T'inquiète pas. il a une santé de fer, ton grand-père.

Il m'aide beaucoup, béni soit-il !

- C'est l'imam suppléant, c'est ça ? - Oui, mon stagiaire !

C'est un solide gaillard.

Tu as le dos tout sale.

T'étais où aujourd'hui ?

Au village de Karadoru.

Là-bas aussi, on troque de l'or ?

Et comment !

Je savais pas que ça se pratiquait, chez eux.

Si, c'est pareil. ils croulent sous l'or.

Il y a un truc qui m'échappe, imam Nazmi.

C'est peut-être moi qui suis à côté de la plaque,

mais ces gens-là n'ont pas honte d'être si cupides ?

Franchement...

Je ne vois pas bien ce que tu veux dire.

Cette histoire d'or.

Ils ont un fils, on leur offre de l'or,

à la circoncision, de l'or.

Le môme se marie, il divorce, encore de l'or !

C'est quoi, ça ?

C'est la misère, Sinan, rien d'autre.

Chez nous, c'est différent.

Mais il faut pas t'énerver pour ça.

Pourquoi ils invitent un inconnu à leur fête ?

Pour recevoir de l'argent, ouvertement.

Les gens en sont à ne pas payer leurs dettes

pour pouvoir offrir de l'or à toutes ces occasions.

Tu as raison, hélas.

- Comme a dit Abu Dhar... - Qui ça ?

Abu Dhar, l'un des compagnons du Prophète.

L'un de ses favoris.

L'exilé du désert ?

Bravo ! Tu le connais ?

-Je devrais pas ? - C'est pas ce que je voulais dire.

Mais tout le monde ne le connaît pas.

Parfois, même les imams ne connaissent que les plus populaires.

Qu'est-ce que tu racontes ?

Quel rapport avec la popularité ?

Ce sont les compagnons du Prophète !

Mais pourquoi on cite toujours les plus connus d'entre eux ?

il y a bien d'autres érudits.

Nazmi !

Parfois, quand la ferveur faiblit,

on tente de réhabiliter des personnages de second ordre.

C'est exactement ce que tu fais.

Les personnages les plus importants de l'histoire sont plus cités.

C'est normal.

Il ne faut pas en faire

un conflit de reconnaissance.

Je ne dis pas qu'il faut privilégier des personnes moins importantes.

Mais simplement s'intéresser à ce qu'ils ont dit.

Je vois ce que tu veux dire.

Mais tu es imam de village,

pas délégué de classe.

Tu dois faire le tri dans tes idées.

La situation des musulmans est claire.

Le monde a changé et nous a devancés.

Le monde n'a pas changé et nous ne sommes pas devancés.

Si tu te mets à réformer la religion, tu ouvres la porte

à toutes les fantaisies humaines.

Autrement dit, tu considères le Coran incapable

d'interpréter le monde actuel.

C'est absurde.

Certaines de tes remarques paraissent valables,

mais ton précepte semble être

la résistance à tout changement, par principe.

Et toi, le changement à tout prix, par principe ?

Mais ce n'est pas juste de se mettre des œillères.

Je ne parle de rien d'autre, Dieu m'en préserve,

mais dans le Coran, que nous dit le Tout-Puissant ?

"Ne pensez-vous pas ?", Il s'adresse à notre entendement.

Tu trouves tout ce que tu cherches dans le Coran. C'est une autre histoire.

Ce livre est miraculeux.

Ne t'égare pas, Nazmi.

Fouiller le Coran à la recherche d'arguments pour avoir le dernier mot,

ce n'est pas très digne.

Je ne cherche pas d'arguments.

Imagine un architecte qui construit.

Son travail est très détaillé.

Pourtant, il donne son plan, sans dire comment poser les briques.

Ce sont les constructeurs qui font preuve d'initiative

et ajoutent leur propre interprétation.

Mais que dit le Coran à ce sujet ?

Il parle d'entendement, mais aussi de poussière.

Souviens-toi de cette sourate du Saint Coran.

"En fonction de leurs actions, nous les disperserons comme de la poussière."

il parle de poussière !

Les hommes sont peu de chose.

Que sommes-nous, en fait ?

Nos guides sont là : le livre saint, les actions et les paroles du Prophète,

le consensus communautaire et l'analogie.

Pourquoi chercher autre chose ?

Nous les suivons tous, ces guides.

Si chacun suivait sa prescription,

il y aurait autant de religions que d'individus dans le monde.

Quand même...

Mais une prescription est signée.

Elle comporte le cachet d'un médecin.

On va à la pharmacie pour un médicament spécifique.

S'ils ne l'ont pas, ils proposent un équivalent,

avec le même principe actif.

Cette discussion est sans fin.

Ça dépend de chacun.

En ce qui me concerne, tous mes cheminements me ramènent toujours

à l'ombre paisible de la soumission inconditionnelle.

Si tu es croyant, tu crois. Mais si tu as d'autres prétentions

comme de percer le mystère,

d'accéder à la sagesse divine avec ta vision étroite,

cette folie relève de ton choix.

De mon côté, je ne la cautionne pas.

- Vous êtes là ? - C'est fini ?

Presque, mais je vais d'abord voir mes moutons.

- Ça va prendre longtemps ? - Non.

- Tu me l'apporteras au café. - Entendu.

C'est ta moto ?

Oui, je viens de l'acheter.

Tu la trouves comment ?

Bien. "Fais-en bon usage", c'est ce qu'il faut dire ?

Nous, on dit : "use-la jusqu'à la corde".

C'était autre chose, les vieilles motos de l'Est.

La MZ, la Jawa...

- Et ce modèle russe... - La Minsk.

Minks, Miks... c'est ça.

Ça faisait un boucan d'enfer.

Le maire en a une qui pétarade comme ça.

Pour courir après les gros bonnets.

Comment va la nouvelle mosquée ?

Aucune idée.

Ça se passe entre lui et le conseil des anciens.

Donc, ça va être baies vitrées, dômes rutilants

et portes automatiques ?

Je sais pas. Chacun y trouve à redire.

Mais si, tu sais.

Je m'en mêle pas.

Quand on se focalise sur la forme, c'est forcément au détriment du contenu.

Du temps du Prophète, il n'y avait ni mosquées ni minarets.

Tout ça est venu après.

Comme tu y vas, Nazmi !

C'est un sujet délicat. Ne t'y frotte pas.

Ce n'est pas pour critiquer...

Pourquoi pas ? C'est le culte qui compte, non ?

Exactement, Sinan !

Dans un palais ou une cabane,

le culte, c'est le culte. Un point c'est tout.

Avec une approche négative,

on peut toujours trouver à critiquer.

Ce qui compte, c'est l'honnêteté.

L'honnêteté ?

Je ne vois pas comment on peut se dire honnête,

sans se remettre en question.

C'est un peu trop facile.

Qui doit se remettre en question ?

Ceux qui, comme toi, se dérobent.

Écoute, Sinan. On prie déjà tous les soirs.

Dans ces prières, on révèle toutes ses faiblesses.

On se remet en question.

Alors, faisons n'importe quoi

et repentons-nous le soir. À nous, la belle vie !

Ce n'est pas ce que je dis, Sinan.

Qui dirait une chose pareille ?

Bien sûr, nous pouvons être faibles.

Mais un croyant doit user de bon sens dans tous les domaines.

Tu devrais être plus réfléchi.

Pourquoi juste les croyants ?

Le bon sens leur est réservé ?

Non, mais un croyant se juge selon des critères éthiques plus élevés,

qui lui font ressentir une responsabilité accrue.

C'est surtout qu'on lui dit qu'il doit la ressentir.

Je ne veux pas d'une responsabilité clé en main.

Personne n'est plus fiable

que celui qui est seul avec sa conscience et son libre arbitre.

Sa responsabilité, il ne la reçoit pas, il la construit.

Et elle l'oblige à assumer les conséquences de ses actions.

Qui te dit que le libre arbitre est vraiment libre ?

Comment on pourrait s'y fier ?

Ça dépend pour qui.

Les lâches n'hésitent pas à choisir une vie de servitude.

Les rivières naissent

dans le bouillonnement des cascades, mais s'assagissent en fin de parcours.

Ces rivières entraînent avec elles

une multitude de pierres et de branches.

Comme les fortes têtes entraînent les opprimés et les laissés-pour-compte.

Exactement. C'est le but même de la religion !

Comment contrôler les foules, autrement ?

Ce sont les croyants qui ont commis les pires massacres.

En voulant établir l'ordre, ils ont dépassé tous les bourreaux.

Comme la rage, l'humanité ne peut pas s'en défaire.

La généralisation mène à l'erreur.

Les croyants sont majoritaires dans le monde.

Parce que la morale repose sur la foi.

Comment tu peux dire ça ?

Pourquoi le taux de criminalité serait si bas dans les pays athées ?

C'est bien le signe que la morale n'a rien à voir avec la religion.

Les gens ne se sentiraient-ils pas seuls dans ce vaste univers ?

Le taux de criminalité est bas dans ces pays,

mais le taux de suicide est élevé.

Les gens ne commettent pas de délit, mais ils ne sont pas heureux pour autant.

Qu'est-ce que tu préfères ?

Quelqu'un a écrit que s'il était prouvé que la vérité se trouvait hors de l'Islam,

il choisirait l'Islam, au détriment de la vérité.

Ce qui appuie l'argument selon lequel la religion ignore la vérité.

C'est bien ça ?

Je n'ai plus de questions, M. le Juge.

La foi, c'est la croyance en l'insondable ?

Quoi ?

La croyance en l'inconnu.

Sinan, pour en finir :

tu voudrais vivre dans un monde où Dieu existe

ou dans un monde où il n'existe pas ?

Si ça ne tenait qu'à moi,

je voudrais vivre dans un monde où il existe.

Ça change quelque chose ?

Comment ça ?

Ma volonté change quelque chose ?

Ce n'est pas ça.

Le vouloir

te permet de le sentir.

Que veux-tu que je te dise d'autre ?

Je n'ai pas l'autorité pour le faire.

Je n'en ai pas l'autorité.

Qu'en dis-tu, imam Nazmi ?

il y a un poème de Yunus Emre :

"Je marche le long d'une route,

"Je vois un arbre qui s'élève,

"Si délicat, si doux,

"Que mon cœur..."

C'était quoi, après ?

Yunus Emre...

Ibn Arabi, tu sais ce qu'il dit ?

"Ton dieu est sous mes pieds."

Il s'est fait tuer.

Un homme de foi tué par les siens.

Qu'est-ce qu'il voulait dire ?

il te rapporte ta moto.

Non, il va ailleurs.

Je lui prête ma moto...

Il t'ignore.

Je la lui prête pas pour faire du tout-terrain.

En plus de la salir, il l'abîme.

Après, quand il pleut,

l'eau s'infiltre

et ça rouille.

Tu finis chez le mécanicien

et tu ne récupères plus jamais ta moto.

Tu dois y aller chaque semaine.

Je disais...

Assieds-toi.

- C'est quoi ? - Elle s'est voilée.

Quoi ?

Janet Jackson porte le voile.

N'importe quoi.

C'est bidon.

Fikret !

Trois thés !

Un vrai bourreau de travail, cet homme.

Qui ça ?

Ton père.

Idris est un type formidable. Oublie ce que les gens disent.

C'est la meilleure...

C'est un type formidable ?

Ça veut dire quoi, formidable ?

Un homme bon, consciencieux.

Parle pas en l'air.

Pourquoi je parlerais en l'air ?

Je le pense vraiment.

La semaine, il enseigne

et le week-end, il trime au village.

C'est pas pour s'amuser.

Bien sûr que non.

Mais c'est lamentable.

On n'y peut rien. C'est lui qui décide.

Quand même...

c'était un type vraiment bien,

un grand monsieur.

Je ne sais pas comment il s'est fourré là-dedans.

Il n'y a pas de mystère.

Il est en révolte permanente contre l'absurdité de la vie.

Si, malgré toutes les contradictions,

on garde une attitude positive,

si on maîtrise ses désirs et on renonce à soi...

Laisse tomber. C'est trop complexe.

Alors, la vie n'est pas absurde.

On se noie tous dans un verre d'eau.

Il faut accepter son destin et tenir bon.

Ne me parle pas de destin. La facilité te fait pas peur !

Tous les abus, les péchés, les crimes, c'est le destin ?

Les échecs s'attribuent au destin

et les succès à notre volonté.

C'est comme ça, Sinan. Tu es drôlement amer.

Les gens se réconfortent comme ils peuvent.

il n'y a pas de mal à ça.

Tu vas encore me dire

que c'est un sujet complexe...

On peut laisser tomber ?

Regarde plutôt comme il fait beau.

Depuis que j'ai arrêté de fumer, je sens l'odeur de la terre.

Tu as fini ?

Oui, merci.

- Tu as fait vite. - Oui. La clé est dessus.

D'accord.

Merci.

Qui a versé du ciment ici ?

J'en sais rien.

Viens, Sinan, tu vas prendre l'air.

Quoi ?

Je t'emmène faire un tour.

On n'est plus des gosses !

Et alors, on peut quand même aller faire un tour ?

Se déplacer, d'accord, mais aller faire un tour...

- C'est plus de mon âge. -J'ai des amortisseurs de dingue.

On dirait un avion.

C'est bien ce que je dis.

Avec les progrès de la technologie, la spiritualité a intérêt à s'accrocher.

Au contraire, on a de plus en plus besoin de spiritualité.

Le Prophète l'a dit : "Chaque ère sera pire que la précédente,

"jusqu'au jugement dernier."

Mais avec la place que la technologie a prise dans vos vies,

vous arrivez encore à incarner votre rôle d'imam ?

Où tu veux en venir, au juste ?

L'humanité serait perdue à cause de ma moto ?

Tu vois l'état du monde et tu fais une fixette sur ma moto !

Les autres ont tous des voitures automatiques,

moi, je suis coincé ici...

J'ai entendu l'autre jour qu'à la Mecque, pendant le rituel de la lapidation,

un pèlerin s'est planté et a jeté son iPhone.

Un mythe devient réalité,

l'abstrait fusionne avec le concret.

La religion a débarrassé le peuple de ses travers et de la misère.

C'est ce qui importe.

Et la réalité des êtres ?

La religion empêche les gens

d'accéder à leur propre vérité,

en définissant le monde à leur place.

Comment peux-tu affirmer de quoi les gens ont besoin ?

Personne ne veut accéder à sa propre vérité.

L'homme cherche toujours

à modeler la réalité à son avantage.

C'est ce qu'il fait constamment.

Au contraire,

les gens tentent d'échapper à leur réalité.

Chacun est trop occupé à essayer de sauver sa peau.

Mais est-ce qu'on n'est pas tous reliés par des fils invisibles ?

On peut l'appeler destin ou causalité,

peu importe.

Mais personne ne peut prétendre être blanc comme neige.

C'est vrai.

Mon père a beaucoup perdu aux courses.

Sa maison, sa voiture, son honneur, sa fierté,

sa respectabilité.

Mais vos salaires à vous

ne sont-ils pas payés par des gains mal acquis aux courses ou aux jeux ?

Écoute, je n'essayais pas d'insinuer quoi que ce soit sur ton père.

Si tu m'en veux pour ça, tu as tort.

Non, je le dirais, si j'étais vexé.

Mais je préfère mettre les choses au clair avant de discuter.

Bien sûr.

Voiture d'instituteur à vendre

Le Poirier sauvage

Eh bien !

C'est tranquille, ici.

Qu'est-ce qu'il y a ?

C'est calme. Il y a pas beaucoup d'élèves.

Qu'est-ce qui se passe ? Un problème ?

-Je reviens de Çanakkale. - Et alors ?

Maman a appelé.

ils ont coupé l'électricité.

Ta paie arrive aujourd'hui.

Je viens la prendre pour payer pour l'électricité.

Je n'ai pas l'argent. il n'est pas arrivé.

Il est pas arrivé ?

Je dis quoi à maman ?

J'en sais rien, moi.

Ce que tu veux.

Merve !

Tu veux que je vienne ?

C'est ça que tu veux ?

Bon.

J'y vais.

Bien.

Pourquoi tu dors à cette heure-ci ?

Tu es allé voir ton père ?

Oui.

C'est réglé ?

Non, il m'a pas donné l'argent.

Comment ça ?

Il dit qu'il l'a pas reçu.

Le paiement n'est pas passé.

il devait l'avoir aujourd'hui.

Il dit que non.

Je crois qu'il remplissait des grilles de jeu dans la classe.

Avec quel argent, je sais pas.

- Il remplissait des grilles de jeu ? - Oui. Il les a cachées avec son bras.

Comme si je le voyais pas !

Tu l'as vu et tu l'en as pas empêché ?

Tu aurais dû lui prendre l'argent.

Quitte à en venir aux mains ?

Pourquoi pas ?

Viens-en aux mains.

T'es pas un homme ?

Bien sûr. Devant les élèves...

Si c'est pas toi, qui le fera ? Moi ?

Poule mouillée, va.

Maman, arrête tes conneries !

Je t'avais dit de prendre sa paie avant qu'il la dépense.

Tu es allé faire de la figuration ?

Tu lui as dit que le courant était coupé et que le frigo puait ?

Que ta sœur préférait aller faire ses devoirs chez une copine ?

Arrête ton char, maman !

T'as qu'à emprunter.

Bien sûr, c'est facile de quémander.

Je t'y verrais bien.

C'est de ma faute si tu l'as épousé ?

C'est pour le pire et pour le meilleur.

C'est toi qui as tenu à le faire, contre l'avis de tous.

C'est impossible de parler avec toi.

Je suis censé ne pas répondre ?

Tu veux toujours avoir le dernier mot.

Je peux jamais me confier à toi.

Allez, tiens.

C'est pour toi.

C'est quoi ?

Ton livre est sorti ?

- il est sorti quand ? - Aujourd'hui.

À ma chère maman.

Tout cela est grâce à toi et seulement pour toi...

Sinan

Pleure pas !

Pourquoi tu pleures ?

Je suis pas si nul que ça, finalement.

Je suis si heureuse.

J'ai toujours su que tu réussirais.

Je n'ai jamais perdu ma foi en toi. Jamais.

Parfois...

les gens disaient du mal de toi,

mais je les ai jamais écoutés.

Certains disaient que tu étais anormal, voire fou.

Tu peux pas savoir ce que j'ai vécu.

C'est normal d'appeler fou celui qu'on ne comprend pas.

Qu'ils aillent au diable. Je n'en ai cru aucun.

Je savais que tu paraissais différent,

parce que tu étais spécial.

Si ces mauvaises langues te voyaient maintenant.

Ça, c'est...

merveilleux.

Vraiment merveilleux !

Un bon gros livre.

Écrit en petits caractères.

Je sais pas comment tu as écrit ça.

Sans le sou, dans des foyers.

Comment tu as réussi ?

C'est bon, maman. N'exagère pas.

J'ai juste publié un livre.

On sait même pas si c'est bien.

Quoi donc ?

Le livre.

il est écrit et publié, mais on sait pas s'il sera bien reçu.

Évidemment qu'il sera bien reçu. Pourquoi pas ?

Est-ce qu'il va susciter une polémique ?

De la colère, de l'indignation, du ressentiment,

peut-être même des attaques judiciaires ?

Des attaques judiciaires ?

On sait pas. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

Comment tu as trouvé l'argent, au fait ?

Tu disais que t'en avais pas.

J'ai dû marchander.

Et j'ai emprunté.

Pas grand-chose.

Notre bon-à-rien n'a pas le monopole des dettes.

Moi aussi, je voulais en avoir.

Sauf que là, c'est pour la bonne cause.

Dis pas ça.

Quoi ?

Qu'il est bon-à-rien ?

Je trouve que ça le décrit bien.

Tu trouves pas ?

Ou alors il a des talents cachés.

Et encore, je suis indulgent.

C'est vrai qu'il nous en a fait voir.

Mais ça me tue de le voir comme ça.

Comme on fait son lit, on se couche.

On verra bien qui tu épouseras, toi.

Je risque pas.

On t'a jamais connu de copines.

T'en parles pas. Tu n'as personne ?

Bien sûr que non.

Pourquoi ?

À ton avis ?

Je suis un plouc, pauvre.

J'ai pas de boulot.

Ça ne suffit pas ?

Comment ça, un plouc ?

Je m'attends pas à une princesse.

On est tous des ploucs ici.

Si je me marie, ce sera pas avec une fille d'ici.

Qu'est-ce qu'ils ont, les gens d'ici ?

Laisse tomber.

Tu comprendrais pas. C'est pas la peine...

Toi, tu comprends tout. Nous, on est des ignares.

En effet, si cet homme est ce que tu as trouvé de mieux,

je ne sais pas quoi te dire.

Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?

Ils voulaient me marier à un autre.

Ton père était jeune, beau,

il savait manier les mots.

- Et il avait fait des études. - Ben voilà !

Alors, ne te plains pas.

il parlait tellement bien...

C'en était déroutant.

Les autres ne parlaient que d'argent

et faisaient leurs calculs mesquins.

Lui parlait de l'odeur de la terre, des agneaux

et de la couleur des champs.

Ça n'a pas changé, d'ailleurs.

Ça nous agace maintenant, quand il parle comme ça,

mais à l'époque,

je trouvais ça si beau.

Je n'avais que seize ans.

Je n'avais jamais vu quelqu'un comme lui.

Alors je me suis sauvée avec lui.

Et aujourd'hui,

si on revenait en arrière,

si je devais choisir à nouveau,

en sachant tout ce que je sais maintenant,

je suis sûre que je referais pareil.

J'épouserais encore ton père.

Oui. C'est peut-être fou, mais c'est vrai.

Alors là, j'en reviens pas.

Il a vendu la maison pour pouvoir jouer et tu le défends encore !

Je n'essaie pas de le défendre.

Je dis ce que je ressens.

Tu sais quoi ?

Vous êtes toutes les mêmes.

Vous les femmes, vous êtes toutes folles.

Non, on n'est pas toutes les mêmes.

Bien sûr que si. Crois-moi.

Parfois, on pense qu'on en a trouvé une différente,

mais finalement, on découvre qu'elle est pareille.

Vous exagérez tout.

Tout cet amour, tout ce sentimentalisme,

je sais pas d'où ça sort.

Moi, par exemple,

j'aime pas les gens.

J'y arrive pas. J'y peux rien.

J'ai rien contre les animaux ou la nature.

Mais avec les gens, j'ai aucune patience.

Je les supporte pas.

Si tant est qu'on puisse être écrivain

et misanthrope à la fois.

C'est pas possible.

Pourquoi le frigo est vide ?

À ton avis ? Tout est chez le voisin.

Pourquoi ?

On n'a pas d'électricité. Tu veux que tout pourrisse ?

D'accord.

T'as pas donné d'argent à Sinan.

Non.

Pourquoi ?

Oui, tiens, pourquoi ?

Peut-être parce que c'est pas arrivé.

Pourquoi c'est pas arrivé ?

J'en sais rien, Asuman.

Arrête de raconter des bobards !

Quels bobards ?

Je dois garder des enfants à mon âge, par ta faute.

Tu crois que c'est facile ?

Moi, ça fait 25 ans que j'en garde. Tout un régiment, en plus.

- C'est pas pareil. - Bien sûr que si.

Ça n'a rien à voir.

Je te l'ai déjà dit, pas de disputes devant les enfants.

Les enfants ? Tu crois qu'ils sont aveugles ?

Ces disputes leur sont néfastes. Je sais, je suis prof.

Prof de quoi ? D'équitation ?

Ça suffit !

Sans argent, comment tu remplissais tes grilles en classe ?

Quelles grilles ? De quoi tu parles ?

Arrête, ne joue pas à ça avec moi !

Je t'assure, Asuman. D'où tu sors ça ?

Continue de jouer. Continue !

J'espère simplement que tu pourras aller jusqu'à la retraite.

Cette prime est notre dernier espoir. J'espère que tu vas pas la saboter.

Continue de jouer.

C'est pas glorieux.

- Quoi ? - Tu sais quoi !

Ça s'appelle cafter.

Qu'est-ce qui te fait croire

que je jouais aux courses ?

-Je l'ai vu. - Tu as vu quoi ?

T'as caché ta feuille quand je suis entré.

Et puis ?

Pourquoi tu m'as pas demandé ?

Te demander quoi ?

On n'affirme pas ces choses

sans en être totalement sûr.

Tu condamnes sans procès

et exécutes sans scrupules.

C'est digne de toi ?

À d'autres !

Pourquoi tu l'as caché, si c'était pas une grille ?

Tiens, prends ta grille de jeu !

Puisque je joue.

Tout ça, c'est qu'un jeu.

Je te la laisse.

Chien disparu !

Qu'est-ce qu'il a jeté ?

Rien.

Soi-disant, il dessinait une affiche pour un chien disparu.

Du baratin.

Cette nuit, je me suis réveillée, il n'était pas dans le lit.

J'entendais une sorte de gémissement bizarre, au loin.

Je me suis levée, je suis allée dans le salon, il était là.

Il pleurait dans le noir.

Quoi ? Comment ça ?

il pleurait ?

il gémissait, comme je l'avais jamais entendu faire.

- Ça alors... - Comme s'il avait mal au ventre.

Pourquoi il pleurait ?

Son chien a disparu, tu sais.

Quelle histoire.

C'est à ce point-là ?

Pire encore.

il est attendrissant et exaspérant à la fois.

Tu peux être sûr que si, par malheur, il nous arrivait quelque chose,

il bougerait pas le petit doigt.

Mais un chien qui disparaît, c'est le drame !

il colle des affiches partout.

il fait des cauchemars.

C'est dingue.

Ça me surprend.

Son chien, c'est le seul qui ne le juge pas.

C'est lui qui le dit.

C'est vrai ?

Oui.

C'est vraiment drôle.

Il neige.

Qu'est-ce qui s'est passé ?

Ça a été une suite de catastrophes.

- Quoi, au juste ? -Je te dis pas.

On les a déposés sous la chaudière pour les retirer du passage.

Mais on craignait ta réaction.

Mais là, manque de pot, il a plu

et l'eau s'est infiltrée par la fenêtre.

Les paquets ont pris l'eau, mais rien de bien grave.

Quelques-uns ont jauni, c'est tout.

Mais aucun n'est froissé.

Enfin, pas vraiment.

Dites-moi, vous l'avez lu ?

Tu avais commencé, Yasemin. Tu l'as fini ?

J'ai pas le temps, avec mes cours.

Je l'ai pas fini.

C'est vrai.

Vous avez changé de frigo ?

Le frigo, la hotte, l'ordinateur de ta sœur,

son téléphone, les dettes...

La prime de retraite s'est envolée.

Et alors, il est où, le berger ? Au village ?

Oui, il s'y est installé. Il ne revient presque plus ici.

C'est pour ça que la maison est si calme.

Je suis pas sûr que ce soit une bonne chose.

Il vit dans la cave de son père, le berger.

Quelle cave ?

Cette pièce humide sous la maison, infestée de rats.

Ben voyons.

il doit y être bien.

Un nid d'amour entre père et fils.

C'est ça.

Bonjour.

Bonjour, comment ça va ?

Bien. Et toi ?

On fait aller.

Je viens prendre des nouvelles de la vente de mon livre.

Comment ça a marché ?

C'était quoi ?

Le Poirier sauvage.

D'accord.

Ça y est, je me souviens.

On l'a gardé 5 mois en magasin, mais il se vendait pas.

On l'a descendu au dépôt.

Ah bon ?

- Pas un seul exemplaire ? - Non.

Je te les rends, si tu veux.

Ou alors, on retente cet été.

Tu peux les garder.

D'accord.

Je repasserai.

- Bonne journée. - Merci.

Les Enfants perdus d'Ida

Littérature à Çanakkale - Sinan Karasu

Jamukha !

Du calme.

Ça, alors !

Bienvenue.

Content que tu sois de retour.

Merci.

C'est fini, là ?

Je pense, oui.

Tant mieux.

Comment tu trouves ma nouvelle demeure ?

Bien.

Et mes nouveaux copains ?

Tu te refuses rien.

- Comment tu vas ? - Pas mal.

Tu as de la chance de me trouver ici.

J'allais partir chercher des ballots.

Yucel en a des bien secs, à l'ancienne.

J'y vais, là.

Alors, c'était dur ?

Non, mais le temps est long.

C'est un peu répétitif.

Tu vas les rapporter comment, tes ballots ?

Yucel a un pick-up.

il a aussi un tracteur.

On y va ?

Quoi ?

Vraiment ?

Oui.

On rentre d'abord les moutons.

Ça va être rapide.

Ça tombe bien.

Tu es rentré hier ?

Oui.

Tu as vu grand-père ?

Non. J'ai vu ta chambre.

-J'irai plus tard. - Il est toujours aussi remonté.

il râle parce que j'occupe sa cave.

Grand-père ?

Oui.

Il raconte partout que si je l'emmerde, il me vire.

Donc, je suis là, le plus souvent.

J'évite de rester là-bas.

ils adorent ça. Ils s'en goinfrent.

Je vais en cultiver, l'an prochain.

Si je commence à en acheter,

je m'en sortirai pas.

Je suis épuisé.

Et le puits ?

Tu l'as terminé ?

M'en parle pas.

Les villageois ont eu raison, cette fois.

Je n'ai pas trouvé d'eau.

Comment ça ?

- Tu es sûr ? - Oui.

J'ai creusé 10 mètres, toujours rien.

Tout ce temps et ces efforts gâchés...

Ce n'est plus un puits,

c'est un voyage au centre de la terre.

Tu vas pas me dire que tu abandonnes ?

Mais si !

Si j'avais eu raison...

Si au moins ça m'avait donné raison, ça aurait été bien.

Mais c'est comme ça.

C'est eux qui avaient raison.

Peu importe.

C'est bien.

Il faut savoir se retirer à temps.

Je me dis ça pour me consoler.

Et toi ?

Le service militaire est fini.

Qu'est-ce que tu vas faire ?

Je sais pas.

Soit enseigner dans l'Est et y gâcher ma jeunesse, comme toi.

Soit prendre n'importe quel boulot

et gâcher ma jeunesse ici.

T'en penses quoi ?

Ça dépend des attentes de chacun.

Si tu aimes ce que tu fais, tu survis n'importe où.

J'ai commencé dans des villages isolés de l'Est, comme tous les profs.

Tu le sais bien.

Le terrorisme battait son plein.

J'avais rêvé d'autres choses, mais peu importe.

Aucun rêve n'est simple à réaliser.

J'ai vécu des choses et rencontré des gens extraordinaires.

il ne m'en reste rien, sauf le souvenir de leur attrait.

il faut laisser le temps couler sur soi.

Que les souvenirs, bons et mauvais,

se mélangent et se dissipent.

Certains restent, bien sûr.

Ils se figent dans le temps.

Tu en parles, dans ton livre.

J'ai trouvé ça bien.

Tu l'as lu ?

Bien sûr.

Certains passages, deux fois.

Vraiment ?

Tu es sérieux ?

Bien sûr. Pourquoi ?

Je sais pas.

C'est la première fois que je vois quelqu'un qui l'a lu.

Je suis un peu étonné.

Le voilà.

C'est mon compagnon !

Ne crois pas que les passages où tu parles de moi m'ont échappé.

Tu n'es pas tendre, mais ça va.

C'est dans l'ordre des choses.

Les jeunes critiquent leurs aînés.

C'est ce qui crée le progrès.

Ça se voulait pas critique, mais bon...

Tu as lu le chapitre "Le Poirier sauvage" ?

Bien sûr.

Les poires sauvages...

C'est inspiré de ce que tu nous avais raconté en primaire.

Content que ça t'ait servi.

À l'époque, les instituteurs

avaient plus de liberté vis-à-vis du programme.

C'était donc une bonne chose !

On pouvait l'adapter en fonction de la région.

Tout en maintenant l'équilibre.

Donc, je vous parlais de ces choses-là.

Il y avait un poirier sauvage sur la colline en face de l'école.

Tu nous l'avais montré.

C'est vrai.

Il y en a un là-bas aussi.

Parfois, certaines choses chez toi, chez moi et même grand-père

me font penser à un poirier sauvage.

Je sais pas, on est tous décalés, solitaires,

difformes.

Chacun a son tempérament.

il faut savoir l'aimer et l'accepter.

Le fruit du poirier sauvage est difforme, comme tu dis.

Et pourtant, je m'en fais parfois un délicieux petit-déjeuner.

La nature humaine a autant de singularités que la nature animale.

Moi qui ai grandi ici, je confondais les empreintes de chacal et de chien.

Pourtant, les pattes de chacals ont une bosse à l'arrière.

il y a encore des chacals, par ici ?

Et comment !

On les entendra hurler depuis le ruisseau.

Où j'en étais ?

Une des brebis avait disparu.

Je l'ai cherchée partout.

J'ai cru que les chacals l'avaient eue.

Je m'étais fait une raison.

Un soir, en rentrant au village,

j'ai entendu un cri dans la forêt.

Je me suis avancé, aux aguets, et je l'ai vue !

Elle venait de mettre bas dans la forêt. Des jumeaux.

Ils ne tenaient pas encore debout.

Je les ai pris et les ai ramenés ici.

Tiens.

Écoute.

Le concert commence.

C'est le chacal, ça ?

En personne.

Traduction : Sabine Ozesen Adaptation : Massoumeh Lahidji

Sous-titrage : HIVENTY

Can't find what you're looking for?
Get subtitles in any language from opensubtitles.com, and translate them here.