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Original subtitles

…

Musique lourde

…

Musique douce

…

- Je ne crois rien faire de mal en notant ici

au jour le jour avec une franchise absolue

les très humbles et insignifiants secrets

d'une vie d'ailleurs sans mystère.

Des voitures circulent.

…

Un chien aboie.

…

…

Quelqu'un siffle.

…

Une calèche passe.

…

Ma paroisse, ma première paroisse.

En refusant d'avouer le mauvais état de ma santé,

dois-je croire que je n'obéis qu'à un sentiment du devoir ?

Ma bicyclette me rend beaucoup service.

Mais je ne puis monter les côtes sans d'horribles malaises.

J'ai délibérément supprimé la viande, les légumes.

Je me nourris de pain trempé dans le vin,

pris en petites quantités quand je me sens étourdi.

J'ajoute au vin beaucoup de sucre

et laisse rassir mon pain plusieurs jours

jusqu'à ce qu'il soit très dur.

Grâce à ce régime, ma tête est libre

et je me sens plus fort, beaucoup plus fort.

Cloches

Le vieux Fabregars est venu me trouver ce matin à la sacristie.

…

Avec mon temps et ma paye…

Dieu sait, M. Fabregars,

que je donnerais pour rien les tapis et les tentures.

- Pour rien ?

Un tas de vieilles loques. Rongées de mythes, rapetassées.

Qu'est-ce qu'elles vous coûtent à vous ?

- Nous payons cher les cierges.

- Parbleu. Vous l'avez belle, vous autres.

Faudrait pas pour ça profiter de la misère de personne.

Il est un peu vite gagné, votre argent, M. le Curé.

- Mais Monsieur Fabregars, les tarifs sont les tarifs.

- Moi, c'est pas compliqué.

Je demande qu'une chose, et c'est d'être juste.

Ma pauvre vieille femme est morte, qu'on l'enterre proprement.

Les obsèques habituelles, quoi !

Et pour ça, je donnerai pas un sou de plus !

Compris ?

- J'étais encore bouleversé

lorsque je suis allé voir le curé de Torcy.

Mon Dieu, que je souhaiterais d'avoir sa santé et son équilibre !

- Vous devriez fiche le bonhomme à la porte.

Le fiche dehors, parfaitement.

D'ailleurs, je le connais, votre Fabregars.

Le vieux a de quoi.

Vous autres, jeunes prêtres…

je me demande ce que vous avez dans les veines, vous autres.

De mon temps, on formait des hommes d'Église.

Des chefs de paroisse, des maîtres quoi !

Maintenant, on nous envoie des enfants de chœur.

Des petits va-nu-pieds

qui pensent travailler plus que personne

parce qu'ils viennent à bout de rien.

Sous prétexte que l'expérience du ministère

dément leur jugeote, ils lâchent tout.

- Je lâcherai pas tout.

- Avec l'idée d'exterminer le diable,

votre autre marotte est d'être aimé.

Aimé pour vous-même, s'entend.

Un vrai prêtre n'est jamais aimé, retiens ça.

L'Église s'en moque que vous soyez aimé, mon garçon.

Soyez d'abord respecté, obéi.

Faites de l'ordre à longueur du jour

en pensant que le désordre va l'emporter le lendemain.

Parce qu'il est justement dans l'ordre, hélas,

que la nuit fiche en l'air votre travail de la veille.

Musique triste

…

Faites de l'ordre à longueur de jour.

Ces paroles du Curé de Torcy me sont revenues

tandis que je pelais mes pommes de terre.

L'adjoint est arrivé derrière mon dos.

…

- Bonne nouvelle, Monsieur le Curé !

- Vous m'apportez la lumière électrique ?

- La municipalité a donné suite à votre demande.

Elle accepte d'amener la ligne.

Et prend l'installation à sa charge.

Restent les formalités d'usage au canton et au département.

- Ce sera long ? - 2 ou 3 mois. 4 au plus.

- J'aurais voulu lui dire un mot de son cabaret.

Il donne un bal chaque dimanche. Il l'intitule le bal des familles.

Il y attire jusqu'à des petites filles

que les garçons s'amusent à faire boire.

- Monsieur le Curé.

- Je n'ai pas osé.

Les besognes simples ne sont pas les plus faciles.

Musique à l'accordéon

…

Tumulte

…

…

- Nuit affreuse.

Dès que je fermais les yeux, la tristesse s'emparait de moi.

…

J'aurais donné je ne sais quoi ce matin

pour une parole humaine de compassion, de tendresse.

Le coq chante.

…

Brouhaha dans la rue

…

- J'attendais beaucoup du catéchisme élémentaire

et de la préparation à la sainte communion.

Les filles m'avaient donné de l'espoir,

Séraphita Dumouchel surtout.

- Communier, c'est re… recevoir.

Recevoir…

- Et toi ?

- C'est recevoir…

Re…

- Recevoir Jésus dans le sacrement de l'Eucharistie.

Qu'a-t-il fait pour instituer ce sacrement ?

Musique douce

…

- Pour instituer le sacrement de l'Eucharistie,

Jésus prit du pain, le rompit, le donna aux apôtres en disant :

"Prenez et mangez, ceci est mon corps."

Il prit du vin et dit :

"Prenez et buvez, ceci est mon sang.

"Faites ceci en mémoire de moi." - La leçon est terminée.

Séraphita viendra chercher un bon point.

…

Les autres peuvent sortir.

…

As-tu hâte à ta première communion ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Ça viendra quand ça viendra.

- Tu comprends pourtant, tu m'écoutes si bien.

- C'est parce que vous avez de très beaux yeux.

Les jeunes filles rient.

…

- Elles avaient combiné la chose entre elles.

Pourquoi l'hostilité de ces petites ?

Que leur ai-je fait ?

Mlle Louise assiste tous les jours à la sainte messe.

Sans elle, l'église resterait vide.

Sa situation d'institutrice au château

nous impose à tous 2 une grande réserve.

Elle est restée ce matin le visage enfoui dans ses mains.

Mais à la bénédiction j'ai bien vu qu'elle avait pleuré.

Propos en latin

…

…

Les pas de l'enfant de chœur résonnent.

…

- Vous devez vous sentir bien seule. - La comtesse est bonne pour moi.

Mlle Chantal prendrait plaisir à m'humilier,

me traiter en domestique.

- Elle est votre unique élève ?

- Mme la Comtesse a eu un fils autrefois.

Il est mort, elle l'adorait.

On évite au château d'en ouvrir la bouche.

- J'irai voir Monsieur le Comte jeudi prochain.

Cette visite au château m'occupe beaucoup.

D'une 1re prise de contact dépend la réussite de projets,

patronage de jeunes gens, sociétés sportives,

que l'influence et la fortune de M. le Comte

me permettraient de réaliser.

…

- Le terrain est en friche et la grange, je crois, est vide.

- C'est exact.

Ma foi, M. le Curé, je ne dis pas non.

Laissez-moi le temps de réfléchir.

On le dit dur avec ses fermiers,

ce n'est pas un paroissien exemplaire.

D'où vient qu'il ait pris tout de suite, auprès de moi,

la place si souvent vide

d'un ami, d'un allié, d'un compagnon ?

Un chien aboie à l'extérieur.

…

Coups de fusil

Le chien jappe.

- On vous cuira ça. Elle est prévenue.

Musique douce

Je n'ai pas osé lui dire

que mon estomac ne tolère en ce moment que le pain sec.

Je ne toucherai pas à son civet.

Il me coûtera une demi-journée de la femme de ménage.

Je pourrais le faire porter par l'enfant de chœur

chez la vieille Mme Ferrand qui se régalera.

…

- M. le Curé, j'approuve toutes vos idées.

- Oh, mes idées…

- C'est leur application que je n'approuve pas.

- Je ne comprends pas.

- La population, M le Curé, a fort mauvais esprit.

Croyez-moi, c'est un fait et…

si vous me permettez de vous donner un conseil…

eh bien, ne la cherchez pas trop vite.

Ne vous livrez pas tout de suite.

Laissez-lui faire le premier pas. Il n'y a pas urgence en affaires.

- Non.

Si ce n'est que ces choses me tiennent au cœur.

- Pour ce qui est de mon terrain et de ma grange,

je ne voudrais pas vous décourager.

Plus tard, nous en reparlerons.

Lorsqu'il s'agira de faire ensemble quelque chose d'utile, d'efficace.

…

Je ne vous trouve pas une mine fameuse, M. le Curé.

Vous devriez surveiller un peu votre santé.

- J'ai l'estomac précaire, Monsieur.

…

J'hésite toujours, Monsieur, à vous parler de Mlle votre fille.

- Ma fille ? Pourquoi ? Qu'y a-t-il ?

- Sa tristesse m'inquiète.

Son visage est loin de s'améliorer.

Je lui trouve maintenant

une espèce de dureté, de fixité bien au-dessus de son âge.

- Chantal, triste ? Allons donc, vous plaisantez.

- Je me demande si on ne la prend pas à rebours.

Si un peu plus de compréhension peut-être

de la part de Mlle Louise…

- Vous êtes fou.

…

- Le nom de Mlle Louise a paru l'agacer prodigieusement.

Son visage est devenu dur. Pourquoi ?

Aboiements au loin

…

Sous le premier prétexte venu, je suis allé au château.

J'avais décidé ça très vite.

…

…

Le domestique a tardé quelques instants.

J'étais sûr de rencontrer M. le Comte,

qui passe généralement au château l'après-midi du jeudi.

C'est Mme la Comtesse que j'ai rencontrée.

Sans doute l'avais-je surprise.

Je vous dérange, Madame ?

- Vous ne me dérangez pas du tout.

- Je savais qu'elle vivait très retirée

dans l'entier souvenir de son petit enfant mort.

Elle s'est avancée vers moi, m'a désigné un siège.

- J'ai l'impression que vous êtes venu avec une idée.

- Pas d'autres idées que de vous faire une visite.

- Et que vous êtes décidé à la garder pour vous.

- Je vous assure.

- Sans cela, je vois que je me suis trompée.

Vos paroissiens vous occupent beaucoup, M. le Curé.

Une paroisse pourtant si petite.

- Petite sur la carte, Madame.

- C'est une bien curieuse charge que celle qu'on vous a confiée.

- Oui, oui, Madame.

- Comme nous savons peu ce qu'est réellement une vie humaine.

Le pouvoir de lire…

- D'où vient qu'arrivé si dispos, je me sois trouvé

tout à coup incapable de tenir une conversation

ni même de répondre aux questions.

Il est vrai que j'avais marché très vite.

J'avais perdu beaucoup de temps à Berguez,

chez Mme Ferrand, toujours malade.

- Monsieur le Curé ! Mon Dieu, qu'y a-t-il ?

Vous semblez souffrir beaucoup.

Voyons, où avez-vous mal ?

- Ici, au creux de l'estomac.

Musique angoissante

Ce n'est rien. Rien du tout.

Excusez-moi, je vous demande la permission de m'en aller.

Musique triste

…

Je suis sérieusement malade.

Voilà juste 6 mois

que j'ai ressenti les 1res atteintes de ce mal.

Je suis allé voir le Dr Delbende.

Le Dr Delbende est un vieux médecin

qui passe pour brutal et n'exerce plus guère.

M. le Curé de Torcy avait prévenu de ma visite.

Il m'a longuement palpé l'estomac

de ses grosses mains sales, il revenait de la chasse.

- Quand vous vous embêterez trop, vous viendrez faire un tour ici.

Je ne dirais pas ça à tout le monde,

mais le curé de Torcy m'a parlé de vous.

Et vous avez des yeux qui me plaisent.

Des yeux fidèles.

Des yeux de chien.

Torcy, vous et moi, nous sommes de la même race.

Une drôle de race.

- L'idée d'appartenir à la même race que ces 2 hommes solides

ne me serait jamais venue à l'esprit.

- Quelle race ? - Celle qui tient le coup.

Et pourquoi tient-elle le coup ? Personne ne le sait au juste.

Quand j'étais tout gosse, je m'étais fait une devise :

faire face.

Face à quoi ? Je vous le demande.

À l'injustice. Pfou…

Je ne suis pas de ceux qui n'ont que "justice" à la bouche.

D'abord, je ne l'exige pas pour moi.

À qui voulez-vous que je la demande,

je ne crois pas en Dieu ?

- Je n'ai pas beaucoup d'expérience, mais je crois reconnaître

un certain accent qui trahit une blessure profonde de l'âme.

- Vous ne valez pas cher.

Rien qu'à voir ça, pas difficile de comprendre

que vous n'avez pas toujours mangé à votre faim.

À présent, il est trop tard.

Et l'alcool ? Qu'est-ce que vous en faites ?

Musique lourde

- L'alcool ?

- Pas celui que vous avez bu, naturellement.

…

Celui qu'on a bu pour vous.

Bien avant que vous ne veniez au monde.

…

- Séraphita me donne beaucoup de souci.

Il m'arrive de me demander si elle me hait

tant son adresse à me tourmenter est au-dessus de son âge.

Circulation

…

Bonjour, Séraphita !

- J'ai rapporté le cartable dans l'après-midi.

On m'a très mal reçu.

Musique triste

- Allez, ouste !

…

- Oui, je me reproche de prier peu ou mal.

Mais ai-je le temps de prier ?

J'ai rencontré le curé de Torcy sur la route de Gesvres.

Il m'a ramené au presbytère dans sa voiture.

- Il faut que Monseigneur ait besoin de curés

pour te mettre une paroisse dans les mains.

Je pourrais t'accabler de conseils, à quoi bon ?

J'ai connu des élèves étonnants

qui finissaient par résoudre des problèmes très compliqués.

Comme ça, par magie.

- En quoi me suis-je trompé ?

- Tu t'agites trop.

Tu as l'air d'un frelon dans une bouteille.

Mais je crois que tu as l'esprit de prière.

Les moines sont plus finauds que nous.

Et toi, tu n'as pas le sens pratique.

Tes fameux projets ne tiennent pas debout.

Quant à l'expérience des hommes,

n'en parlons pas, tiens, ça vaut mieux.

En face de ta paroisse toute neuve…

tu m'as l'air de faire une drôle de mine.

- Alors ?

- Alors, eh bien, continue.

Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

- Mauvaise nuit.

À 3 h du matin,

j'ai pris ma lanterne pour aller jusqu'à l'église.

Jamais je ne me suis tant efforcé de prier.

D'abord posément, calmement,

puis avec une volonté presque désespérée

dont tout mon cœur tremblait d'angoisse.

Musique douce

…

Trouvé ce matin dans mon courrier,

une lettre écrite sur du mauvais papier

et qui ne porte pas de signature.

"Une personne bien intentionnée

"vous conseille de demander votre changement.

"Le plus tôt sera le mieux."

…

"On vous plaint, et on vous répète, filez".

…

J'ai fait une découverte étrange.

L'écriture était la même.

Fracas au loin

Des pas approchent.

…

Quelqu'un approche.

Le vent souffle.

- Encore une nuit affreuse.

Il pleuvait si fort

que je n'ai pas osé aller jusqu'à l'église.

Je ne pouvais plus prier.

Je sais bien que le désir de la prière est déjà une prière.

Dieu ne saurait en demander plus.

Mais je ne m'acquittais pas d'un devoir.

La prière m'était à ce moment

aussi indispensable que l'air à mes poumons.

Que l'oxygène à mon sang.

Derrière moi, ce n'était plus la vie quotidienne familière

à laquelle on échappe d'un élan.

Derrière moi, il n'y avait rien.

Et devant moi, un mur.

Un mur noir.

Quelque chose tout à coup

a paru se briser en moi, dans ma poitrine.

J'ai été secoué d'un tremblement qui a duré plus d'une heure.

Si ce n'était qu'une illusion ?

Les saints ont connu de ces défaillances.

Je m'étais étendu au pied de mon lit, face contre terre.

Je voulais seulement faire le geste

de l'acceptation totale, de l'abandon.

Même solitude, même silence.

Et cette fois, aucun espoir de forcer l'obstacle.

Il n'y a pas d'obstacle. Rien.

Musique calme

…

Dieu s'est retiré de moi.

De cela, je suis sûr.

Je ne me relâche pas de mes devoirs.

L'amélioration presque incroyable de ma santé

facilite beaucoup mon travail.

Coup de feu

Le Dr Delbende, vous êtes sûr ?

- Le Dr Delbende a été trouvé ce matin à la lisère du bois,

la tête fracassée et déjà froid.

Il avait roulé au bord d'un chemin bordé de noisetiers.

On suppose qu'il aura voulu tirer à lui

son fusil engagé dans les branches, et le coup sera parti.

Le cortège funèbre passe.

…

Les cloches sonnent.

- M. le Curé de Torcy avait passé 2 nuits

près du cadavre de son ami.

Il était visiblement torturé d'angoisse.

Le bruit avait couru que le docteur s'était suicidé.

Les cloches sonnent.

…

- Vous ne craignez pas que le docteur ne se soit…

- Il était très démoralisé.

Jusqu'au dernier moment,

il a cru que sa clientèle lui reviendrait.

Depuis que ses confrères plus jeunes disaient

qu'il n'avait aucune notion de l'asepsie,

elle avait fichu le camp.

La clientèle qui paie, bien sûr, pas l'autre.

Le vrai, vois-tu, c'est qu'il avait perdu la foi.

Il ne se consolait pas de ne plus croire.

- J'étais à ce moment hors d'état de supporter ses confidences.

On aurait dit un filet de plomb fondu sur une plaie vive.

Je n'avais pas autant souffert.

Et je ne souffrirais probablement jamais autant.

S'il s'est réellement tué…

…

croyez-vous…

- Si un autre que toi me posait une question pareille…

Dieu seul est juge.

Le docteur Delbende était un homme juste.

Dieu juge les justes.

La voiture démarre.

Nous sommes à la guerre, il faut regarder l'ennemi en face.

Faire face, comme il disait. Rappelle-toi, c'était sa devise.

…

Musique inquiétante

…

- Non je n'ai pas perdu la foi.

La cruauté de mon épreuve, sa brusquerie foudroyante

ont bien pu bouleverser ma raison, mes nerfs.

Ma foi reste. Je le sens.

Musique inquiétante

…

Je me suis levé avec l'impression, la certitude d'avoir été appelé.

Et pourtant, je savais que je ne trouverais personne.

Musique calme

…

- Vous tiendrez parole ?

- Mlle, ce que j'ai promis de faire, je le ferai.

…

J'étais bouleversé.

Je ne connais rien des êtres et n'en jamais saurai rien.

…

Musique dramatique

…

J'ai couru jusqu'à Torcy.

…

- M. le Curé est absent.

Il ne rentrera pas avant 8 ou 10 jours au moins.

…

- Ma déception était si forte, que j'ai dû m'appuyer au mur.

…

- Vous savez que je ne peux pas vous recevoir ici.

- Ce que vous avez promis de faire, c'est aujourd'hui même.

Demain il sera trop tard.

On a su que j'étais venue au presbytère.

Elle sait tout.

Rusée comme une bête.

Je ne me méfiais pas. On s'habitue à ses yeux.

On les croit bons.

Maintenant, je voudrais les lui arracher.

Oui.

Je les écraserais avec mon pied, comme ça.

- N'avez-vous aucune crainte de Dieu ?

- Je la tuerai. Je la tuerai. Ou je me tuerai.

- Ne restez pas ici au milieu de l'église.

Il n'y a qu'une place où je puisse vous entendre.

À genoux.

- Je n'ai aucune envie de me confesser.

Vous savez que je ne demande que la justice.

Depuis que cette horrible femme est entrée dans la maison…

- Restez calme. - Je suis calme.

Je vous souhaite d'être aussi calme que moi.

Je les ai entendus cette nuit.

J'étais juste sous leur fenêtre dans le parc.

Ils ne prennent plus la peine de fermer le rideau.

Je sais qu'ils s'arrangeront pour me chasser.

Je dois partir mardi prochain.

Maman trouve ce projet très convenable.

Très pratique.

Convenable. Y a de quoi se tordre.

Elle croit tout ce qu'ils lui disent.

N'importe quoi.

Absolument comme une grenouille qui n'a plus de bouche.

- Ne parlez pas de votre mère.

Vous ne l'aimez pas. Et même…

- Vous pouvez continuer, je la déteste.

Je l'ai toujours détestée. Elle est imbécile et lâche.

Elle n'a jamais su défendre son bonheur.

Pourquoi me regardez-vous comme ça ?

Laissez-moi.

- Si vous aimiez votre père,

vous ne resteriez pas dans cet état de révolte.

- Je ne respecte plus mon père. Je crois que je le hais.

Je les hais tous !

Je me vengerai, je me sauverai n'importe où.

Je lui écrirai : "Voilà ce que vous avez fait de moi."

Il souffrira comme moi.

Il me semblait que je lisais à mesure sur ses lèvres

d'autres mots qu'elle ne prononçait pas.

Vous ne ferez pas ça.

Ce n'est pas de ça que vous êtes tentée.

Donnez-moi la lettre.

La lettre qui est dans votre poche.

J'ai parlé au hasard, je suppose, mais cependant, c'est étrange,

j'étais sûr de ne pas me tromper.

Donnez-la-moi.

Elle n'a pas essayé de résister, elle m'a tendu la lettre.

- Vous êtes donc le diable !

Elle part en courant.

…

Musique mélancolique

- J'ai jeté la lettre au feu sans la lire.

La détresse de Mlle Chantal était de celles qu'un prêtre

ne doit aborder qu'en tremblant.

J'avais cru lire le suicide dans ses yeux.

La volonté du suicide.

Ce n'était peut-être qu'une de ces impulsions irréfléchies

dont la violence même est suspecte.

Je n'étais plus rien,

qu'un misérable prêtre très indigne.

Je n'aurais pas dû recevoir Mlle Chantal.

Pas dû l'entendre.

Dieu m'a puni.

Je sentais bien que mes paroles étaient irréparables.

Et que je devrais aller jusqu'au bout.

…

Je crains qu'elle ne se porte à quelque extrémité.

- C'est la dernière chose dont elle soit capable.

Elle a horriblement peur de la mort.

- Madame, ce sont ces gens-là qui se tuent.

- Allons donc, il faut qu'on vous l'ait appris.

Ça dépasse bien votre expérience.

Vous avez peur de la mort, vous ?

- Oui, Madame.

Permettez-moi de vous parler franchement.

Elle est un passage très difficile.

Elle n'est pas faite pour les orgueilleux.

J'ai moins peur de ma mort que de la vôtre.

- Mon mari est libre de garder ici qui lui plaît.

D'ailleurs, l'institutrice est sans ressources.

Il est possible qu'il se soit montré trop attentif,

trop familier.

Et si ça m'est égal, après tout ?

J'aurais supporté depuis tant d'années

des infidélités sans nombre,

souffert des humiliations ridicules.

Je devrais aujourd'hui

alors que je ne suis qu'une vieille femme

que je me résigne à l'être ?

Ouvrir les yeux, lutter, courir des risques et pourquoi ?

C'est faire plus de cas de l'orgueil de ma fille.

Ce que j'ai enduré, ne peut-elle l'endurer aussi ?

- Madame, prenez garde.

- Garde à quoi ? À qui ? À vous, peut-être ?

Ne dramatisons rien.

Ces sentiments n'ont jamais inspiré ma conduite.

Mon passé n'est pas honteux.

- Bénies soient les fautes honteuses.

- Des phrases !

Vous voulez me jeter dans le trouble ?

Vous n'y réussirez pas, j'ai trop de bon sens.

Enfin, nous serons jugés selon nos actes.

Quelle faute ai-je commise ?

- Vous jetez une enfant hors de sa maison.

Et vous savez que c'est pour toujours.

- J'exécutais la volonté de mon mari.

S'il se trompe…

Il croit que sa fille lui reviendra.

- Et vous, le croyez-vous, Madame ?

- Non.

- Dieu vous brisera. - Me briser ?

Il m'a déjà brisée.

Non. Dieu m'a pris mon fils.

Que peut-il à présent contre moi ?

Je ne le crains plus.

- Dieu l'a éloigné de vous pour un temps.

Et votre dureté…

- Taisez-vous.

- Non, je ne me tairai pas.

La dureté de votre cœur

peut vous séparer de lui pour toujours.

- Vous blasphémez ! Dieu ne se venge pas.

- Il ne se venge pas. Ce sont des mots humains.

Ils n'ont de sens que pour vous.

- Mon fils me haïrait peut-être ?

- Vous ne vous haïrez pas ? Vous ne vous connaîtrez plus.

- Il n'y a pas de faute qui puisse légitimer ça.

Ce sont des folies.

Des rêves malsains.

Le dos appuyé au mur…

devant cette femme impérieuse, j'avais l'air d'un coupable

essayant vainement de se justifier.

Peut-être étais-je cela.

- M'avez-vous entendue ? M'avez-vous comprise ?

- Non, Madame, je ne vous ai pas entendue.

- Reposez-vous, vous n'êtes pas en état de faire 10 pas.

Aucune faute au monde ne pourrait légitimer cela.

Ce sont des rêveries.

Rien ne peut nous séparer dans ce monde ou dans l'autre

de ceux que nous avons aimés.

L'amour est plus fort que la mort.

Cela a été écrit dans vos livres.

- Ce n'est pas nous qui avons inventé l'amour.

Il a son ordre, il a sa loi.

- Dieu en est le maître !

- Il n'est pas le maître de l'amour. Il est l'amour même.

Si vous voulez aimer, ne vous mettez pas hors de l'amour.

- C'est insensé, vous me parlez comme à une criminelle !

Les infidélités de mon mari,

l'indifférence de ma fille, sa haine, tout cela n'est rien !

Autant dire que je suis la cause de tout !

- Non, Madame.

Personne ne sait ce qui peut sortir à la longue

d'une mauvaise pensée.

Nos fautes cachées empoisonnent l'air que d'autres respirent.

- Si on pense à ces choses, on ne pourrait pas vivre.

- Je le crois, Madame.

Je crois que si Dieu nous donnait une idée claire,

de la solidarité qui nous lie les uns aux autres

dans le bien, dans le mal…

nous ne pourrions pas vivre, en effet.

- Daignerez-vous me dire quelle est cette faute cachée ?

- Il faut vous résigner.

Ouvrir votre cœur. - Me résigner ? À quoi ?

Ne suis-je pas résignée ? Je serais morte, autrement.

Résignée ? Je le suis trop.

Pour ne pas oublier, j'aurais dû me tuer.

- Je ne vous parle pas de cette résignation-là.

- Quoi donc ? Je vais à la messe.

J'aurais pu abandonner toute pratique.

J'y ai pensé.

- Comment osez-vous traiter ainsi Dieu ?

- Je vivrais en paix, au moins. Je serais morte.

- Cela n'est plus possible. - Dieu m'était devenu indifférent.

Quand vous m'aurez forcée à convenir que je le hais,

en serez-vous plus avancé ?

- Vous ne le haïssez plus.

Et maintenant, vous voilà enfin face à face.

Lui et vous.

- Vous jurez ? - On marchande pas avec Dieu.

Il faut se rendre à lui sans condition.

Ce que je peux vous affirmer, c'est qu'il n'y a pas

un royaume des vivants et un royaume des morts.

Il n'y a que le royaume de Dieu. Et nous sommes dedans.

- Savez-vous ce que je me demandais ?

Je ne devrais pas vous l'avouer, peut-être.

Eh bien, je me disais :

s'il existait quelque part en ce monde ou dans l'autre,

un lieu où Dieu ne soit pas, dussé-je souffrir mille morts,

à chaque seconde et éternellement…

j'y emporterais…

mon fils.

Je dirais à Dieu : "Satisfais-toi, écrase-nous."

Cela vous paraît horrible, n'est-ce pas ?

- Non.

- Comment, non ?

- Parce que moi aussi, Madame…

il m'arrive quelquefois…

L'image du Dr Delbende était devant moi,

avec son regard usé et inflexible.

Un regard où je craignais de lire.

Madame,

si notre Dieu était celui des païens ou des philosophes,

il pourrait bien se réfugier au plus haut des cieux.

Notre misère le précipiterait.

Mais vous savez que le nôtre est venu au-devant.

Vous pourriez lui montrer le poing.

Lui cracher au visage, le fouetter de verges,

et finalement, le clouer sur une croix.

Qu'importe…

C'est déjà fait. - Que voulez-vous que je lui dise ?

- Dites…

"Que votre règne arrive."

- "Que votre règne arrive."

- "Que votre volonté soit faite."

- Je ne peux pas.

Il me semble que je le perds 2 fois.

- Le règne dont vous souhaitez l'avènement

est aussi le vôtre et le sien.

- Alors, que ce règne arrive.

J'avais offensé Dieu, j'ai dû le haïr.

Oui, je crois que je serais morte avec cette haine dans le cœur.

Il y a une heure, ma vie me paraissait bien en ordre.

Chaque chose à sa place.

Vous n'y avez rien laissé debout. Rien.

- Donnez-la telle quelle à Dieu.

- Vous ne pouvez pas comprendre. Vous me croyez déjà docile.

Ce qu'il me reste d'orgueil suffirait…

- Donnez votre orgueil avec le reste.

Donnez tout.

…

Quelle folie ! - Je vous demande pardon.

- Dieu n'est pas un bourreau.

Il veut que nous ayons pitié de nous-mêmes.

- Ce qui est fait est fait. Je n'y peux rien.

Musique triste

…

- Soyez en paix.

…

En sortant du château, il m'a fallu partir

pour Dombasle, je suis chez moi rentré tard.

Le vieux jardinier Clovis m'a remis un petit paquet

de la part de Mme la Comtesse.

Je savais ce qu'il contenait.

Le petit médaillon maintenant vide au bout de sa chaîne brisée.

Il y avait aussi une lettre.

"M. le Curé, le souvenir désespéré

"d'un enfant me tenait éloigné de tout

"dans une solitude effrayante.

"Il me semble qu'un autre enfant m'a tirée de cette solitude.

"J'espère ne pas vous froisser en vous traitant ainsi d'enfant.

"Vous l'êtes, que Dieu vous garde tel à jamais.

"Je me demande ce que vous avez fait.

"Ou plutôt je ne me le demande plus,

"tout est bien.

"Je ne croyais pas la résignation possible.

"Ce n'est pas la résignation qui est venue, en effet.

"Je ne suis pas résignée, je suis heureuse.

"Je ne désire rien."

Musique triste

…

"Je voulais vous dire ces choses dès ce soir.

"Il le fallait.

"Et puis, nous n'en parlerons plus.

"Plus jamais.

"Ce mot idiot "jamais"

"il me semble qu'il exprime d'une manière ineffable…

"la paix que j'ai reçue de vous."

…

Tic-tac de l'horloge

…

Mme la Comtesse est morte cette nuit.

Il souffle la bougie et s'éloigne.

Il court dans l'escalier.

…

Musique dramatique

…

Je suis arrivé au château tout ruisselant de sueur.

…

M. le Comte a affecté de ne pas me voir.

- Elle avait glissé de son lit

et brisé dans sa chute des objets sur la table.

- Angine de poitrine ?

Elle souffrait depuis quelque temps de malaises.

…

- J'aurais tant désiré je ne sais quoi, qu'elle sourie.

Elle ne souriait pas.

En levant la main pour la bénir, mon bras était de plomb.

J'ai dû quitter le château vers 2 h, et la séance de catéchisme

s'est prolongée plus tard que j'avais pensé.

Lorsque je suis revenu,

il y avait un défilé continu d'automobiles.

Un grand murmure remplissait la maison.

J'aurais désiré passer la nuit auprès de Mme la Comtesse.

Mais les religieuses étaient là,

le chanoine de Lamotte-Beuvron, un oncle du comte,

avait décidé de veiller avec elles.

Je n'ai pas osé insister.

Je suis entré dans sa chambre une dernière fois.

Le souvenir de la lutte où nous nous étions affrontés

m'est revenu si fort à la mémoire que j'ai cru défaillir.

J'ai écarté le voile de mousseline.

Effleuré de mes doigts le front.

Je lui avais dit : "Soyez en paix."

Elle avait reçu cette paix à genoux.

Ô merveille !

Qu'on puisse faire présent de ce qu'on a pas soi-même.

Ô miracle de nos mains vides !

…

J'ai entendu sur mon passage comme un murmure.

Il me semble qu'on parlait de moi.

Musique triste

- Vous avez vu ma petite nièce ici ?

- Oui, M. le chanoine. Ici et à l'église.

- Elle a su vous émouvoir, sans doute.

- Je l'ai traitée durement. Je crois plutôt l'avoir humiliée.

- Vous pensez avoir quelque influence sur elle ?

- Non, pas pour le moment.

Mais elle n'oubliera pas que je lui ai tenu tête.

Et qu'on ne trompe pas Dieu.

- Elle a donné de votre entrevue une version différente.

- Mlle Chantal est trop orgueilleuse

pour ne pas rougir tôt ou tard de ce mensonge.

Elle aura honte.

Elle a bien besoin d'avoir honte.

- Et vous ?

- Oh, moi.

- Vous ne prenez pas grand soin de votre santé.

- J'ai l'estomac capricieux.

Je digère peu de choses : du pain, des fruits, du vin.

- Dans l'état où je vous vois,

je crains que le vin ne vous soit plus nuisible qu'utile.

L'illusion de la santé n'est pas la santé.

M. le Curé,

nous n'avons probablement pas 2 idées communes

touchant le gouvernement des paroisses.

Mais vous êtes le maître dans celle-ci.

Vous en avez le droit. Il suffit de nous entendre.

Je n'ai pas à savoir

ce qui s'est passé entre vous et la défunte.

Je voudrais couper court à des propos imbéciles

et sans doute dangereux.

Mon neveu remue ciel et terre.

Monseigneur est si simple qu'il le prend pour un personnage.

Résumez en quelques lignes votre conversation d'avant-hier.

Il n'est pas question d'être inexact.

Encore moins de rien découvrir de ce qui a été confié

à votre honneur, cela va sans dire.

Même à votre simple discrétion.

Ce papier ne quittera ma poche

que pour être mis sous les yeux de Son Excellence.

Vous vous défiez de moi ?

- Je ne comprends pas

qu'une telle conversation aille dans un rapport…

Elle n'a pas eu de témoin et par conséquent,

Mme la Comtesse aurait été seule capable

d'en autoriser la divulgation.

Musique douce

- Allons, allons. Laissons cela.

Je vous verrai demain, si vous le permettez.

J'étais venu dans l'intention de vous préparer

à l'entretien que vous allez avoir avec mon neveu.

Mais vous n'êtes pas de ceux qui parlent pour ne rien dire.

C'est malheureusement ce qu'il faudrait.

- Mais enfin, qu'ai-je fait de mal ?

Que me reproche-t-on ? - D'être ce que vous êtes.

Il n'y a pas de remède à cela, que voulez-vous.

Les gens ne haïssent pas votre simplicité.

Ils s'en défendent.

Elle est comme une espèce de feu qui les brûle.

- Je me suis rendu au château comme j'avais promis.

C'est Mlle Chantal qui m'a ouvert. Cela m'a mis en garde.

Elle m'a presque poussé dans le petit salon

dont les persiennes étaient closes.

Le fauteuil de Mme la Comtesse,

les bûches noircies se trouvaient encore

devant la cheminée, à la même place.

Mademoiselle, je n'ai que peu de temps.

Je vous parlerai debout.

- Pourquoi ?

- Ma place n'est pas ici, ni la vôtre.

- Est-ce que vous craignez les morts ?

Musique lourde

…

L'institutrice fait ses malles. Elle part ce soir.

Vous voyez que ce que je veux, je l'obtiens.

- Ça ne vous avancera guère.

Si vous restez telle que vous êtes, vous trouverez toujours à haïr.

D'abord, c'est vous que vous haïssez, vous seule.

- Je me haïrais, si je n'obtiens pas ce que je désire.

Il faut que je sois heureuse, sinon…

D'ailleurs, c'est leur faute.

Pourquoi m'ont-ils tenue enfermée dans cette bicoque ?

Quand tout votre sang bout, ne pas élever la voix,

rester tranquillement penchée sur son ouvrage,

les yeux mi-clos, en mordant sa langue.

Quelle horreur !

…

À ces moments-là, on croit sentir je ne sais quoi.

Une force extraordinaire qui s'accumule au fond de vous.

Et la vie tout entière

ne serait pas assez longue pour la dépenser.

- Vous n'avez pas honte de ces bavardages ?

…

M. le Comte est arrivé presque aussitôt.

Il revenait des champs la pipe à la bouche,

l'air heureux.

- Ma fille vous a donné les papiers ?

C'est le détail de la cérémonie funèbre

célébrée par mon beau-père par votre prédécesseur.

Je désire environ la même chose pour les obsèques

- Mlle Chantal ne m'a rien donné. - Comment, vous ne l'avez pas vue ?

- Nous avons parlé d'autre chose, M. le Curé et moi.

Je trouve que vous devriez lui donner carte blanche.

Ces chinoiseries sont absurdes.

Il faudrait aussi que vous signiez le chèque pour Mlle.

Souvenez-vous qu'elle part ce soir.

- Elle n'assistera pas aux obsèques ?

Cela va paraître extraordinaire à tout le monde.

- À tout le monde ?

Je me demande qui s'apercevra de son absence, au contraire.

- 6 mois de gage, je trouve ça exagéré.

- Si elle peut prendre un peu de bon temps,

elle aurait rudement raison.

La vie n'était pas si gaie ici.

Votre carnet de chèques est dans le secrétaire.

- Plus tard, plus tard.

- Très bien.

Je voulais seulement vous épargner

de discuter de ces questions avec Mlle, qui est bouleversée.

- M. le Curé, autant vous parler franc.

Les miens ont toujours eu

de bons rapports avec vos prédécesseurs.

C'était des rapports de déférence, d'amitié.

Je ne veux pas qu'un prêtre se mêle de mes affaires de famille.

- Il nous arrive d'y être mêlés malgré nous.

- Vous êtes la cause involontaire,

du moins inconsciente, d'un grand malheur.

J'entends que cette conversation avec ma fille soit la dernière.

- Comment ai-je été la cause d'un malheur ?

- Mon oncle a dû vous éclairer là-dessus.

Sachez que je n'approuve pas vos imprudences.

Et que votre caractère…

Votre caractère et vos habitudes

semblent être un danger pour la paroisse.

- Mes habitudes ?

- Je vous salue, monsieur le Curé.

Musique triste

…

- Mme la Comtesse a été enterrée ce matin.

Sa longue épreuve était achevée, la mienne commence.

Au moment où je l'avais bénie,

d'où m'était venue cette joie mêlée de crainte ?

Cette étrange douceur…

Elle appartenait déjà au monde invisible.

J'avais contemplé sans le savoir sur son front,

le reflet de la paix des morts.

Il faut payer cela, sûrement.

Ayant cru devoir faire disparaître ces pages,

écrites dans un véritable moment de délire.

Je veux cependant porter contre moi ce témoignage…

de ma dure épreuve.

La plus grande déception de ma pauvre vie…

je ne saurais rien imaginer de pire…

m'a trouvé un moment sans résignation.

Sans courage…

et que la tentation m'est venue de…

Aboiements de chien

- Vous êtes venu pour moi ?

- Ça ne te regarde pas. Je fais ce qui me plaît.

Tu ferais mieux de surveiller un peu la tenue, ton air…

Cette pèlerine, par exemple. Puis cette mine.

- Je ne fais pas ma mine.

- Si, d'abord, tu te nourris d'une manière absurde.

Faut même que je te parle très sérieusement à ce sujet.

Je sais pas si tu te rends compte. Tu t'étonnes de souffrir.

À ta place, moi aussi, j'aurais des crampes d'estomac.

Ce qui regarde la vie intérieure, mon garçon,

je crains que ce ne soit la même chose.

Tu ne pries pas assez.

Tu souffres trop pour ce que tu pries.

Voilà mon idée.

- C'est que je ne peux pas. - Si tu ne peux pas prier, rabâche.

Tu sais…

je ne crois pas m'être trompé sur ton compte.

Tâche de répondre à la question que je vais te poser.

J'ai beaucoup réfléchi à la vocation.

Nous sommes tous appelés. Seulement, pas de la même façon.

Pour simplifier les choses,

je commence par essayer de replacer chacun de nous

à sa vraie place dans l'Évangile.

Enfin, je pense.

J'imagine que si notre âme pouvait traîner

notre pauvre corps de siècle en siècle,

lui faire remonter cette énorme pente de 2000 ans,

elle le conduirait tout droit à cette même place.

Quoi ? Qu'est-ce que tu as ?

Tu pleures ?

- Je ne m'étais pas aperçu que je pleurais.

Je n'y songeais pas.

Musique triste

Depuis toujours,

c'est au jardin des Oliviers que je me retrouve.

…

C'était un mouvement de l'âme très familier, très naturel.

Je ne m'en étais pas avisé jusqu'alors.

…

Et tout à coup, notre Seigneur me faisait cette grâce

de me révéler par la bouche de mon vieux maître

que rien ne m'arracherait

à la place choisie pour moi de toute éternité.

Que j'étais prisonnier de la sainte agonie.

…

- Je ne te croyais pas si enfant.

Tu es à bout de nerfs, mon petit.

Aboiements de chien

Assez, nous ne pouvons pas

rester jusqu'à ce soir dans cette cahute.

Après tout…

il est possible que Dieu te tienne dans la tristesse.

J'ai toujours remarqué que ces épreuves

ne faussent jamais notre jugement.

Dès que le bien des âmes l'exige.

On m'avait raconté sur ton compte, des choses embêtantes.

Je connais la malice des gens.

Mais c'est vrai que tu n'as fait que des bêtises avec la comtesse.

C'est du théâtre !

- Je ne comprends pas.

- Cette histoire de médaillon.

- De médaillon ?

- Allons, nigaud, on vous a vus. Y a pas de miracle là-dedans.

- Qui nous a vus ? - Sa fille.

Je me demande ce que tu entends par résignation.

Forcer une mère à jeter au feu son seul souvenir d'un enfant mort,

ça ressemble à histoire juive, c'est de l'Ancien Testament !

De quel droit as-tu parlé d'une éternelle séparation ?

On ne fait pas chanter les âmes, mon petit.

- Vous présentez les choses ainsi.

Je pourrais les présenter autrement.

À quoi bon ? L'essentiel est vrai.

- C'est tout ce que tu trouves à répondre ?

- Oui.

Aboiements de chien

- En tout cas, refuse de voir la fille.

C'est une diablesse !

- Je ne lui fermerai pas ma porte.

Je ne fermerai ma porte à personne aussi longtemps que je serai curé.

- Elle dit que sa mère a résisté jusqu'au bout.

Que tu l'as laissée dans un grand désordre d'esprit.

Est-ce vrai ?

- Non.

- Tu l'as laissée ? - Je l'ai laissée avec Dieu.

- Elle a pu garder un souvenir de tes exigences, de ta dureté.

- Elle est morte en paix.

- Qu'en sais-tu ?

Bref, elle est morte.

Qu'est-ce que tu veux qu'on pense ?

Des scènes pareilles ne valent rien pour une cardiaque.

- Je n'ai même pas été tenté de parler de la lettre.

J'ai regagné le presbytère.

Je ne souffrais pas.

Je me sentais soulagé d'un grand poids.

Musique douce

Cette entrevue avec le curé de Torcy

était comme la répétition générale

de l'entretien que j'aurais incessamment avec mes supérieurs,

et je découvrais presque avec joie que je n'avais rien à nier.

…

Depuis 2 jours,

ma crainte était qu'on m'accusa d'une faute non commise.

L'honnêteté en ce cas, me défendit de garder le silence…

au lieu que j'étais désormais libre de laisser chacun juger à sa guise

des actes dans mon ministère.

…

Et ce m'étais aussi un soulagement de penser que Mlle Chantal

avait pu se tromper de bonne foi

sur le véritable caractère d'une conversation

qu'elle avait probablement mal entendue.

…

Quelqu'un approche.

Une porte s'ouvre et se ferme.

Mon pauvre enfant !

C'est ainsi. C'est donc ainsi.

- Je ne comprenais pas encore. Je ne comprenais rien.

Sinon que l'étrange paix dont je venais de jouir

n'était comme toujours que l'annonce d'un nouveau malheur.

- C'est pas du vin, tu t'empoisonnes, nigaud !

- Je n'en ai pas d'autres.

- Il fallait m'en demander.

- Je vous le jure.

- Un jus pareil dans l'estomac, tu devrais être mort.

Tiens, je suis content d'être venu. Mais assieds-toi d'abord.

- Non.

Je sentais ma voix trembler dans ma poitrine

comme chaque fois que quelque chose m'avertit que je dois faire face.

Nulle force au monde ne m'aurait empêché de rester debout.

- Tu sais,

je ne t'en veux pas.

Et ne va pas croire que je te prenne pour un ivrogne.

Nous autres, dans nos campagnes…

on est tous plus ou moins fils d'alcoolique.

Delbende avait mis le doigt sur la plaie du premier coup.

Tu es né saturé, mon pauvre bonhomme.

Tu ne te rendais compte de rien, j'en suis sûr.

Mais tu glissais tout doucement à demander au vin.

Et à quel vin !

Les forces et le courage

que tu aurais trouvés dans un bon rôti, un vrai.

Et remarque que tu n'offensais pas Dieu !

Mais te voilà prévenu, mon petit. Tu l'offenserais, maintenant.

- Je le regardais sans y penser.

Mais lui, c'est un homme fort et tranquille.

Un vrai serviteur de Dieu. Lui aussi, il a fait face.

Nous avions l'air de nous dire adieu de loin.

D'un bord à l'autre d'une route invisible.

- Surtout, ne te monte pas l'imagination !

Je n'ai qu'une parole, je te la donne.

Tu es un fameux petit prêtre quand même.

Sans vouloir médire de la pauvre morte…

- Laissons cela.

- Oui, laissons cela, tu as raison.

Musique puissante

…

Et maintenant, travaille.

Fais de petites choses au jour le jour en attendant.

Les petites choses n'ont l'air de rien.

Mais elles donnent la paix.

Et tâche de prier.

Applique-toi. Prie la Sainte Vierge.

Elle est notre mère, c'est entendu.

La mère du genre humain. Mais elle est aussi sa fille.

Le vieux monde, le monde d'avant la grâce,

l'a bercée longtemps.

Des siècles et des siècles, il a protégé de ses vieilles mains.

La petite fille merveilleuse dont il ne savait même pas le nom.

Une petite fille, cette reine des anges.

Et elle l'est restée, ne l'oublie pas.

- Je vous remercie.

Je vous prie de me bénir.

- Non. C'est à toi aujourd'hui.

Il s'éloigne.

La porte s'ouvre et se referme.

Musique triste

- Tenez, M. le Curé. - Non, merci.

…

Ça va passer.

…

- Ça vous remettra d'aplomb.

…

Vous vous sentez mieux ?

…

- Beaucoup mieux. Merci.

…

J'aurais dû rentrer chez moi.

Ma douleur d'estomac semblait moins vive.

Je ne souffrais guère que de vertiges.

Musique inquiétante

…

J'ai dû avoir une première défaillance

un peu au-delà du bois d'Auchy.

Je croyais encore lutter pour me tenir debout,

et je sentais cependant contre ma joue, la terre glacée.

Je me disais qu'on me trouverait là,

à demi mort, que ce serait un scandale de plus.

Il me semble que j'ai appelé.

Musique triste

…

Ma pauvre tête n'en pouvait plus.

L'image de la Vierge enfant, tel que me l'avait suggéré

M. le Curé de Torcy, s'y présentait sans cesse.

…

La créature sublime.

Ses mains. Je regardais ses mains.

Tantôt je les voyais, tantôt je ne les voyais plus.

Et comme ma douleur devenait excessive,

j'ai pris l'une d'elles dans la mienne.

C'était une main d'enfant pauvre

déjà usée par le travail, les lessives.

J'ai fermé les yeux.

Je craignais, en levant les paupières,

d'apercevoir le visage devant lequel tout genou fléchit.

Je l'ai vu.

C'était un visage d'enfant, mais sans aucun éclat.

- J'ai été la remplir à la mare, c'était plus sûr.

Une vache beugle.

Ils sont tous là dans la maison.

Moi, j'étais sortie pour rentrer les bêtes.

C'est mal de se mettre dans un état pareil.

Mais je vous ai trouvé.

Je vous croyais mort.

- Je vais me lever.

- Vous n'allez pas rentrer fait comme vous êtes.

- Qu'est-ce que j'ai ?

- Vous avez vomi.

Vous avez la figure barbouillée

comme si vous aviez mangé des mûres.

…

Vous tremblez trop, laissez-moi, j'ai l'habitude.

Oh là là, c'était bien autre chose la semaine dernière à la noce.

- Viens demain. Au presbytère. Je t'expliquerai.

- Ma foi, non, je viendrai pas.

J'ai raconté trop de mal de vous. Des horreurs.

Je sais bien que vous l'avez pas fait exprès.

Ils vous auront mis une poudre dans votre verre.

C'est une chose qui les amuse, une farce.

Mais grâce à moi, ils s'apercevront de rien.

Ils seront bien attrapés.

Je vous accompagnerai jusqu'au chemin.

Musique triste

…

- Rentrez vite. Cette nuit, j'ai rêvé de vous.

Vous aviez l'air triste.

Je me suis réveillée toute pleurante.

Musique triste

…

Aboiements de chien

- L'étoffe était raide, l'eau est devenue rouge.

J'ai compris que j'avais perdu beaucoup de sang.

Musique pesante

Ma surprise était telle,

la crainte de la mort n'est venue que plus tard,

que j'étais décidé à prendre dès l'aube, un train pour Lille.

…

Je me suis réveillé très dispos avec le chant des coqs.

Encore une petite hémorragie, un crachement de sang plutôt.

Peur de la mort.

C'est étrange, ce tressaillement de l'être

autour d'un point dans la poitrine.

Chant du coq

La délivrance de l'aube m'est toujours aussi douce.

Que les matins soient bénis !

Je prie mieux.

Musique inquiétante

…

- Vous partez demain, paraît-il.

- Oui, Mademoiselle.

- Vous reviendrez ?

- Ça dépendra.

- Ça dépendra ? De vous ?

- Du médecin, je vais le consulter à Lille.

- Ah.

Moi, je croyais…

Un véhicule passe.

…

C'est la motocyclette d'Olivier.

Olivier, mon cousin.

- Aidez-moi. Puisque vous êtes là.

Et contre la volonté de votre père encore.

La motocyclette repasse.

…

- Vous cachez bien votre jeu.

Peut-on savoir ce que vous pensez de moi ?

- Un prêtre n'a pas d'opinion.

- Vous avez des yeux et des oreilles.

Vous vous en servez comme tout le monde, je suppose.

- Ils ne me renseigneraient pas sur vous.

- Pourquoi ?

- Je pense que vous vous agitez beaucoup.

Dans l'espoir de cacher à tous la vérité de votre âme.

Ou peut-être de l'oublier.

- Je n'ai pas peur de la vérité.

Et si vous m'en défiez…

- Je ne vous défie pas.

Pour vous entendre,

il faudrait que vous soyez en danger de mort.

L'absolution viendra en son temps, j'espère.

Et d'une autre main que la mienne.

- La prédiction n'est pas difficile.

Papa finira bien par obtenir votre changement.

Tout le monde ici vous prend pour un ivrogne.

Musique triste et rythmée

…

Si je vous disais ce que je pense de la vie.

Je désire tout. Je connaîtrai tout.

J'ai beau être une jeune fille,

je sais que bien des gens sont morts avant d'avoir réussi.

Mais si la vie me déçoit, tant pis. Je ferai le mal pour le mal.

- À ce moment-là, vous trouverez Dieu.

- On a envie de répondre… je ne sais quoi, des injures !

Vous prétendez disposer de moi contre mon gré ?

Je me damnerai très bien si je veux.

- Je réponds de vous âme pour âme.

- Vous dites ça par fantaisie ou quoi ?

J'étais sous la fenêtre lorsque vous parliez à maman.

Tout à coup, sa figure est devenue si douce…

Je ne crois pas plus aux miracles qu'aux revenants.

Mais je connaissais ma mère, peut-être !

Elle se souciait autant des belles phrases

qu'un poisson d'une pomme.

Avez-vous un secret ?

Musique douce

- C'est un secret perdu.

…

Vous le retrouverez pour le perdre à votre tour.

Et d'autres le transmettront après vous.

Musique solennelle

…

…

Une moto approche.

…

La moto ralentit et s'arrête.

- Où allez-vous, M. le Curé ? - À Mézargues, prendre le train.

- Vous êtes jamais monté là-dessus ?

Ça vous tente ? Montez vite.

…

Vous n'avez pas peur ?

- Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là si jeune ?

Si jeune auprès de ce compagnon aussi jeune que moi.

Les choses m'ont paru simples tout à coup.

J'ai compris que la jeunesse est bénie,

qu'elle est un risque à courir.

Et que ce risque même est béni.

- Attention !

Il accélère.

- C'est un pressentiment que je n'explique pas.

Je comprenais aussi.

Je savais que Dieu ne voulait pas que je meure

sans connaître quelque chose de ce risque.

Juste assez pour que mon sacrifice fût total.

- Dommage que vous partiez, nous aurions pu recommencer.

Sonnerie

Vous me plaisez beaucoup. Nous aurions été amis.

- Votre ami ? Moi ? - Sûr.

Ce n'est pourtant pas faute d'en savoir long sur votre compte.

Mon oncle vous tient pour un sale petit curé de rien du tout.

Je pense que son opinion vous est indifférente.

Tenez, vous ignorez peut-être que je sers au régiment étranger.

- Au régiment ? - À la Légion, quoi.

Eh bien, si vous vouliez seulement vous regarder.

- Me regarder ?

- Sans cette soutane noire,

vous ressembleriez à n'importe lequel d'entre nous.

J'ai vu ça du premier coup d'œil.

- Vous ne voulez pas dire ? - Ma foi si, je le dis.

- Voyons, un prêtre…

- Ce n'est pas les prêtres qui manquent.

Mon commandant était prêtre. Nous ne l'avons su qu'après.

- Après ?

- Après sa mort.

Sonnerie

- Comment est-il mort ?

- Sur un mulet, ficelé comme un saucisson.

Il avait une balle dans le ventre.

- Ce n'est pas ce que je vous demande.

- Je ne veux pas vous mentir.

Les garçons aiment à crâner dans ces moments.

Ils ont 2 ou 3 formules qui ressemblent assez

à ce que vous appelez des blasphèmes.

Mais si Dieu ne sauve pas tous les soldats,

parce que soldats…

inutile d'insister, vous ne trouvez pas ?

Un blasphème de plus

pour faire bonne mesure et puis couic.

C'est toujours la même devise en somme, tout ou rien.

Je parie que vous-même…

D'ailleurs, mon oncle dit bien

que vous manquez du sens de la vie sociale.

Avouez que notre ordre n'est pas le leur.

- Je ne refuse pas leur ordre. Je lui reproche d'être sans amour.

- Nos garçons n'en savent pas si long que vous.

Ils croient Dieu solidaire d'une espèce de justice

qu'ils méprisent parce qu'elle est sans honneur.

Mais leur loi a du moins le mérite de coûter cher.

Très cher.

Elle ressemble à la pierre du sacrifice.

Rien qu'un caillou à peine plus gros qu'un autre caillou.

Le train siffle.

…

Train sur les rails

…

Cloche de la gare

…

Musique triste

…

- J'ai marché droit devant moi vers la gare.

Circulation

…

Je suis entré dans une vieille église

dont j'ignore le nom.

Je n'avais jamais senti avec autant de violence

la révolte physique contre la prière.

Ma volonté n'y pouvait rien.

Brouhaha de la rue

…

- Comme ça, vous pourrez continuer

d'écrire tranquillement votre sermon.

Dans ma jeunesse, les prêtres se nourrissaient trop.

Aujourd'hui, vous êtes plus maigres que des chats perdus.

Les commencements sont toujours durs.

N'importe, à votre âge, on a toute la vie devant soi.

- J'ai compris tout de suite

que pour retrouver le calme, il suffisait de me taire.

Musique triste

…

Cancer.

…

Cancer de l'estomac.

Ces mots avaient frappé mon oreille

sans éveiller en moi aucune pensée.

J'en attendais un autre, "tuberculose".

J'ai dû simplement froncer les sourcils

comme à l'énoncé d'un problème difficile.

Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre

que j'allais mourir d'un mal qu'on rencontre que rarement

chez les personnes de mon âge.

…

Elle m'a laissé seul au chaud devant une tasse de café noir.

Un train siffle.

Je me sentais bien. Je me suis assoupi un instant.

Au réveil, mon Dieu, il faut que je l'écrive.

Musique triste

…

Je pense à ces matins,

à mes derniers matins de cette semaine,

au chant des coqs, à ma fenêtre, tranquille.

Comme tout cela était frais et pur.

Un train siffle.

Train sur les rails

…

J'avais beau me répéter

qu'il n'y avait rien de changé en moi

depuis des semaines.

La pensée de rentrer chez moi avec cette chose

me faisait honte.

Musique triste

…

L'abbé Dufrety avait été mon condisciple au séminaire,

puis procuré d'une petite paroisse.

Je savais qu'il avait quitté momentanément son ministère,

mais seulement pour cause de maladie.

…

Il était en manches de chemise, avec un de ces pantalons de coton

que nous portons sous nos soutanes.

Les pieds nus dans ses pantoufles.

- T'aurais dû me prévenir, j'ai un bureau en ville.

Ici, je ne suis que campé, la maison est ignoble.

Je dois me nourrir beaucoup. J'ai malheureusement peu d'appétit.

Tu te rappelles, les haricots du séminaire ?

Le pire est qu'il faut faire la cuisine ici dans l'alcôve.

J'ai pris en grippe l'odeur de graisse frite.

Ailleurs, je dévorerais.

Tu es gentil d'être venu.

Franchement, je suis un peu surpris.

Tu n'étais pas trop large d'esprit là-bas, entre nous.

Excuse-moi, je vais faire un brin de toilette.

Aujourd'hui, je me suis donné du bon temps.

Et c'est plutôt rare. Que veux-tu ?

La vie active a du bon.

Mais ne me crois pas devenu un béotien.

Je lis énormément. Je n'ai jamais tant lu.

J'ai quelques notes, je te les montrerai.

J'espère que tu dînes ici. Nous pourrons causer.

Qu'est-ce que tu as ?

Musique mélancolique

…

Tiens, bois.

…

Que veux-tu ?

Nous n'avons que du mauvais sang dans les veines.

Un médecin m'a dit :

"Vous êtes des intellectuels sous-alimentés

"depuis l'enfance."

Ça explique bien des choses, tu ne trouves pas ?

Va pas croire que je cherche à me justifier.

Je suis pour une franchise totale.

Envers les autres comme envers soi-même.

…

En sortant, j'ai voulu me mesurer avec la chance.

J'ai cherché une situation.

Question de volonté, de cran. De cran surtout.

Remarque, je n'encourage personne à me suivre.

Il y a des passages pénibles.

Si je n'avais eu alors pour me soutenir

le sentiment de ma responsabilité,

envers une personne qui m'avait sacrifié sa vie…

D'ailleurs, nous pouvons en parler très objectivement.

Elle n'est pour rien dans mon évolution intellectuelle.

Et ne va pas croire à un entraînement, un emballement.

Ça t'étonne ?

…

- Non.

Mais à ta place…

si j'avais manqué aux promesses de mon ordination,

je préférerais que ce soit pour l'amour d'une femme…

plutôt que pour ce que tu appelles ton évolution intellectuelle.

- Je ne suis pas de ton avis.

Permets-moi de te dire que tu parles de ce que tu ignores.

Mon évolution intellectuelle…

…

Qu'est-ce que tu as ?

Musique dramatique

Réponds-moi !

…

- Je ne veux pas mourir ici.

Qu'on me descende, me traîne n'importe où !

- Que veux-tu que je fasse ?

Je suis incapable de le porter seul.

Tu sais qu'on peut rien demander au concierge.

…

- Bougez pas, M. le Curé. Ça va passer.

M. Dufrety s'est un peu affolé.

Il a voulu courir jusqu'à la pharmacie.

Vous devez avoir bien mauvaise opinion de nous.

La chambre n'est même pas faite.

Tout est sale.

C'est que je pars au travail le matin très tôt, à 5 h.

Je suis pas non plus très forte.

- Qu'est-ce que vous faites ? - Je fais des ménages.

Dans notre métier, ce qui fatigue,

ce serait de cavaler d'un quartier à l'autre.

- Mais son commerce à lui ?

- Il paraît que ça rapporte un peu.

Seulement, il a fallu emprunter

pour le bureau, la machine à écrire.

Et puis son cœur, ça le fatigue tellement.

- Êtes-vous mariés ? - Non.

C'est moi qui ai pas voulu.

- Pourquoi ?

- À cause de ce qu'il est, quoi.

J'espérais toujours qu'il irait mieux, qu'il guérirait.

Alors si jamais un jour il avait voulu reprendre…

je lui serais pas une cause d'ennuis

que je me disais.

- Et qu'a-t-il pensé de ça ? - Oh, rien.

Il a cru que je voulais pas.

Pourquoi me le demandez-vous ?

- Par amitié.

Musique triste

…

- Le pharmacien avait raison. Il s'est moqué de moi.

C'est vrai que la moindre syncope me fait une peur horrible.

…

- Il faut que je te parle.

…

Le temps presse.

- Me parler ? De quoi ? De qui ?

…

- De toi.

…

Un train siffle.

Des pas approchent.

…

- À 4 h, ne pouvant dormir, je suis allé jusqu'à sa chambre.

Et j'ai trouvé mon malheureux camarade

étendu à terre sans connaissance.

Nous l'avons transporté sur son lit.

Il a rendu aussitôt des flots de sang.

Cependant, l'hémorragie a cessé.

Tandis que j'attendais le médecin,

notre pauvre ami a repris connaissance.

Mais il ne parlait pas.

D'épaisses gouttes de sueur

coulaient de son front, de ses joues.

Son visage semblait exprimer une grande angoisse.

J'ai constaté que son pouls s'affaiblissait très vite.

L'agonisant a fait comprendre par signe

qu'il désirait son chapelet,

que j'ai pris dans la poche de sa culotte

et qu'il a tenu dès lors serré sur sa poitrine.

Puis il a paru retrouver des forces

et d'une voix presque inintelligible,

m'a prié de l'absoudre.

Son visage était plus calme. Il a même souri.

L'humanité ni l'amitié ne me permettant un refus,

tout en m'acquittant de mon devoir,

j'ai voulu exprimer à mon infortuné camarade

les scrupules que j'avais de me rendre à son désir.

Il n'a pas paru m'entendre.

Mais quelques instants plus tard, sa main s'est posée sur la mienne,

tandis que son regard me faisait nettement signe

d'approcher mon oreille de sa bouche.

Il a prononcé alors distinctement, bien qu'avec une extrême lenteur,

ces mots que je suis sûr de rapporter très exactement :

"Qu'est-ce que cela fait ? Tout est grâce."

Je crois qu'il est mort presque aussitôt.

Musique solennelle

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