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Original subtitles

(Toute la musique de "Dom Juan" est de Mozart)

(Introduction du Requiem : musique solennelle)

---

- Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie,

il n'est rien d'�gal au tabac : c'est la passion des honn�tes gens,

et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.

Non seulement il r�jouit et purge les cerveaux humains,

mais encore il instruit les �mes � la vertu,

et l'on apprend avec lui � devenir honn�te homme.

Ne voyez-vous pas bien, d�s qu'on en prend, de quelle mani�re obligeante

on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner

� droite, � gauche, partout o� l'on se trouve ?

On n'attend pas m�me qu'on en demande,

et l'on court au-devant du souhait des gens,

tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur

et de vertu � tous ceux qui en prennent.

Mais c'est assez de cette mati�re. Reprenons un peu notre discours.

Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta ma�tresse,

surprise de notre d�part, s'est mise en campagne apr�s nous,

et son coeur, que mon ma�tre a su toucher trop fortement,

n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici.

Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pens�e ?

J'ai peur qu'elle ne soit mal pay�e de son amour,

que son voyage en cette ville produise peu de fruit,

et que vous eussiez autant gagn� � bouger de l�.

- Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle,

qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ?

Ton ma�tre t'a-t-il ouvert son coeur l�-dessus,

t'a-t-il dit qu'il e�t pour nous quelque froideur

qui l'ait oblig� � partir ? - Non pas, mais � vue de pays,

je connais � peu pr�s le train des choses.

Sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va l�.

Je pourrais peut-�tre me tromper, mais enfin, sur de tels sujets,

l'exp�rience m'a pu donner quelques lumi�res.

- Quoi ?

Ce d�part si peu pr�vu serait

...une infid�lit� de Dom Juan ?

ll pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?

- Non, c'est qu'il est jeune encore,

et qu'il n'a pas le courage...

- Un homme de sa qualit� ferait une action si l�che ?

- Ah oui, sa qualit� !

La raison en est belle, et c'est par l� qu'il s'emp�cherait des choses.

- Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engag�.

- Mon pauvre Gusman, mon ami...

Tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

- Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut �tre,

s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie,

et je ne comprends pas comme apr�s tant d'amour

et tant d'impatience t�moign�e, tant d'hommages pressants,

de voeux, de soupirs et de larmes,

tant de lettres passionn�es, de protestations ardentes

et de serments r�it�r�s, tant de transports enfin

et tant d'emportements qu'il a fait para�tre,

jusqu'� forcer, dans sa passion, l'obstacle sacr� d'un couvent,

pour mettre Done Elvire en sa puissance.

Je ne comprends pas, dis-je, comme, apr�s tout cela,

il aurait le coeur de pouvoir manquer � sa parole.

- Je n'ai pas grande peine � le comprendre, moi,

et si tu connaissais le p�lerin,

tu trouverais la chose assez facile pour lui.

Je ne dis pas qu'il ait chang� de sentiments pour Done Elvire,

je n'en ai pas de certitude encore.

Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui,

et depuis son arriv�e il ne m'a point entretenu.

Mais, par pr�caution,

je t'apprends, inter nos,

que tu vois en Dom Juan, mon ma�tre,

le plus grand sc�l�rat que la terre ait jamais port�,

un chien, un Diable, un Turc, un h�r�tique,

qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou,

qui passe son temps en v�ritable b�te brute, un pourceau d'Epicure,

un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille � toutes les remontrances

qu'on lui peut faire, et traite de billeves�es

tout ce que nous croyons.

Tu me dis qu'il a �pous� ta ma�tresse.

Crois qu'il aurait plus fait pour sa passion,

et qu'avec elle il aurait encore �pous� toi,

son chien et son chat.

Un mariage ne lui co�te rien � contracter.

ll ne se sert point d'autres pi�ges pour attraper les belles,

et c'est un �pouseur � toutes mains.

Dame, damoiselle, bourgeoise, paysanne,

il ne trouvera rien de trop chaud ni de trop froid pour lui.

Et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a �pous�es en divers lieux,

ce serait un chapitre � durer jusqu'au soir.

Tu demeures surpris, l�, et changes de couleur � ce discours.

Ce n'est l� qu'une �bauche du personnage,

et pour en achever le portait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau.

Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour,

qu'il me vaudrait bien mieux d'�tre au diable que d'�tre � lui,

qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il f�t d�j�

...je ne sais o�.

Mais un grand seigneur m�chant homme est une terrible chose.

ll faut que je lui sois fid�le, en d�pit que j'en aie.

La crainte en moi fait l'office du z�le, bride mes sentiments,

et me r�duit d'applaudir bien souvent � ce que mon �me d�teste.

Le voil� qui vient se promener dans ce palais. S�parons-nous !

Ecoute, au moins !

Je t'ai fait cette confidence avec franchise,

et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche,

mais s'il fallait qu'il en v�nt quelque chose � ses oreilles,

je dirais hautement que tu aurais menti.

- Quel homme te parlait l� ?

ll a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire.

- C'est... C'est quelque chose aussi � peu pr�s de cela.

- Quoi ?

C'est lui ?

- Lui-m�me.

- Et depuis quand est-il en cette ville ?

- D'hier au soir.

- Et quel sujet l'am�ne ?

- Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inqui�ter.

- Notre d�part sans doute ?

- Le bonhomme en est tout mortifi�, et m'en demandait le sujet.

- Et quelle r�ponse as-tu faite ?

- Que vous ne m'en aviez rien dit.

- Mais encore ?

Quelle est ta pens�e l�-dessus ?

Que t'imagines-tu de cette affaire ?

- Moi, je crois, sans vous faire tort,

que vous avez quelque nouvel amour en t�te.

- Tu le crois ?

- Oui.

- Ma foi, tu ne te trompes pas...

...et je dois t'avouer qu'un autre objet a chass� Elvire de ma pens�e.

- Ah, mon Dieu ! Je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt,

et connais votre coeur pour le plus grand coureur du monde.

ll se pla�t � se promener de liens en liens,

et n'aime gu�re � demeurer en place.

- Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

- Ah, Monsieur ! - Quoi ?

Parle !

- Assur�ment que vous avez raison, si vous le voulez.

On ne peut pas aller l� contre.

Mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-�tre une autre affaire.

- Eh bien, je te donne la libert� de parler et de me dire tes sentiments.

- En ce cas, Monsieur,

je vous dirai franchement

...que je n'approuve point

votre m�thode, et que je trouve

fort vilain d'aimer de tous c�t�s comme vous faites.

- Quoi ?

Tu veux qu'on se lie � demeurer au premier objet qui nous prend,

qu'on renonce au monde pour lui,

et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ?

La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'�tre fid�le,

de s'ensevelir pour toujours dans une passion,

et d'�tre mort d�s sa jeunesse � toutes les autres beaut�s

qui nous peuvent frapper les yeux !

Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules.

Toutes les belles ont le droit de nous charmer,

et l'avantage d'�tre rencontr�e la premi�re

ne doit point d�rober aux autres les justes pr�tentions

qu'elles ont toutes sur nos coeurs.

Pour moi, la beaut� me ravit partout o� je la trouve,

et je c�de facilement � cette douce violence

dont elle nous entra�ne.

J'ai beau �tre engag�, l'amour que j'ai pour une belle

n'engage point mon �me � faire injustice aux autres.

Je conserve des yeux pour voir le m�rite de toutes,

et rends � chacune les hommages et les tributs

o� la nature nous oblige.

Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur

� tout ce que je vois d'aimable, et d�s qu'on beau visage me le demande,

si j'en avais dix mille, je les donnerais tous.

Les inclinations naissantes, apr�s tout, ont des charmes inexplicables,

et tout le plaisir de l'amour est dans le changement.

On go�te une douceur extr�me � r�duire, par cent hommages,

le coeur d'une jeune beaut�,

...� voir de jour en jour les petits progr�s qu'on y fait,

...� combattre par des transports,

par des larmes et des soupirs,

...l'innocente pudeur d'une �me qui a peine � rendre les armes,

...� forcer pied � pied toutes les petites r�sistances

qu'elle nous oppose,

...� vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur,

...et la mener doucement o� nous avons envie de la faire venir.

Mais quand on en est ma�tre une fois,

il n'y a plus rien � dire, ni rien � souhaiter.

Tout le beau de la passion est fini,

...et nous nous endormons

dans la tranquillit� d'un tel amour,

...si quelque objet nouveau ne vient r�veiller nos d�sirs,

et pr�senter � notre coeur les charmes attrayants

d'une conqu�te � faire. Enfin, il n'est rien de si doux

que de triompher de la r�sistance d'une belle personne,

et j'ai sur ce sujet l'ambition des conqu�rants,

qui volent perp�tuellement de victoire en victoire,

et ne peuvent se r�soudre � borner leurs souhaits.

ll n'est rien qui puisse r�sister � l'imp�tuosit� de mes d�sirs.

Je me sens un coeur � aimer toute la terre,

et, comme Alexandre, je voudrais qu'il y e�t d'autres mondes,

pour y pouvoir �tendre mes conqu�tes amoureuses.

- Vertu de ma vie, comme vous d�bitez !

ll semble que vous ayez appris cela par coeur,

et vous parlez tout comme un livre. - Qu'as-tu � dire l�-dessus ?

- Ma foi, j'ai � dire... Je ne sais que dire...

Car vous tournez les choses d'une mani�re, et il semble

que vous ayez raison, et cependant, il est vrai que vous ne l'avez pas.

J'avais les plus belles pens�es du monde, et vos discours m'ont brouill�.

Je mettrai mes raisonnements par �crit pour disputer contre vous.

- Tu feras bien.

- Mais, Monsieur,

cela serait-il de la permission que vous m'avez donn�e,

si je vous disais que je suis

...tant soit peu scandalis� de la vie que vous menez ?

- Comment ? Quelle vie est-ce que je m�ne ?

- Fort bonne. Mais...

Par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites...

- Y a-t-il rien de plus agr�able ?

- ll est vrai, je con�ois que cela est fort agr�able

et fort divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi,

s'il n'y avait point de mal.

Mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un myst�re sacr�...

- Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi,

et nous la d�m�lerons bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.

- Ma foi, j'ai toujours ou� dire que c'est une m�chante raillerie

que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

- Hol�, ma�tre sot, vous savez que je vous ai dit

que je n'aime pas les faiseurs de remontrances.

- Je ne parle pas aussi � vous, Dieu m'en garde.

Vous savez ce que vous faites, et si vous ne croyez en rien,

vous avez vos raisons,

mais il y a de certains petits impertinents dans le monde,

qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts,

parce qu'ils croient que cela leur sied bien.

Si j'avais un ma�tre comme cela, je lui dirais fort nettement,

le regardant en face : "Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel,

et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites

des choses les plus saintes ? C'est bien � vous, petit ver de terre,

petit mirmidon que vous �tes..." Je parle au ma�tre que j'ai dit...

"c'est bien � vous � vouloir vous m�ler de tourner en raillerie

ce que tous les hommes r�v�rent ? Pensez-vous que pour �tre de qualit�,

pour avoir une perruque blonde, bien fris�e, des plumes � votre chapeau,

un habit bien dor�, des rubans couleur de feu..."

Ce n'est pas � vous que je parle, c'est � l'autre. "Pensez-vous, dis-je,

que tout vous soit permis, que vous en soyez plus habile homme,

et qu'on n'ose vous dire vos v�rit�s ? Apprenez de moi,

qui suis votre valet, que le Ciel punit t�t ou tard les impies,

qu'une m�chante vie am�ne une m�chante mort,

et que..."

- Paix !

- De quoi est-il question ?

- ll est question de te dire qu'une jeune beaut� me tient au coeur,

et qu'entra�n� par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.

- Et n'y craignez-vous rien, Monsieur,

de la mort de ce Commandeur que vous tu�tes, il y a six mois ?

- Et pourquoi craindre ? Ne l'ai-je pas bien tu� ?

- Fort bien, le mieux du monde, et il aurait eu tort de se plaindre.

- J'ai eu ma gr�ce de cette affaire.

- Cette gr�ce n'�teint peut-�tre pas le ressentiment des parents et amis...

- Ah, n'allons point songer au mal qui nous peut arriver,

et songeons seulement � ce qui nous peut donner du plaisir.

La personne dont je te parle est une jeune fianc�e,

la plus agr�able du monde,

qui fut conduite ici par celui m�me qu'elle y vient �pouser,

et le hasard me fit rencontrer ce couple d'amants

trois ou quatre jours avant leur voyage.

Jamais je n'ai vu deux personnes �tre si contents l'un de l'autre

et faire �clater plus d'amour.

La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs

me donna de l'�motion.

J'en fus frapp� au coeur,

et mon amour commen�a par la jalousie.

Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble.

Le d�pit alarma mes d�sirs, et je me figurai un plaisir extr�me

� pouvoir troubler leur intelligence

et rompre cet attachement

dont la d�licatesse de mon coeur se tenait offens�e.

Mais jusqu'ici tous mes efforts ont �t� inutiles

et j'ai recours au dernier rem�de.

Cet �poux pr�tendu doit aujourd'hui r�galer sa ma�tresse

d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit,

toutes choses sont pr�par�es pour satisfaire mon amour,

et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement

je pr�tends enlever la belle. - Monsieur...

- Hein ?

- C'est fort bien fait � vous, et vous le prenez comme il faut.

ll n'est rien tel en ce monde que de se contenter.

- Pr�pare-toi donc � venir avec moi, et prends soin toi-m�me

d'apporter toutes mes armes, afin que...

Ah, rencontre f�cheuse !

Tra�tre, tu ne m'avais pas dit qu'elle �tait ici elle-m�me.

- Monsieur, vous ne me l'avez pas demand�.

- Est-elle folle de n'avoir pas chang� d'habit et de venir en ce lieu-ci

avec son �quipage de campagne ?

- Me ferez-vous la gr�ce, Dom Juan, de bien vouloir me reconna�tre ?

Et puis-je esp�rer que vous daigniez tourner le visage de ce c�t� ?

- Madame, je vous avoue que je suis surpris,

et que je ne vous attendais pas ici.

- Oui... je vois bien

que vous ne m'y attendiez pas,

et vous �tes surpris, � la v�rit�,

mais tout autrement que je ne l'esp�rais,

et la mani�re dont vous le paraissez

me persuade pleinement ce que je refusais de croire.

J'admire ma simplicit� et la faiblesse de mon coeur

� douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.

J'ai �t� assez bonne, je le confesse,

ou plut�t assez sotte pour me vouloir tromper moi-m�me,

et travailler � d�mentir mes yeux et mon jugement.

J'ai cherch� des raisons pour excuser � ma tendresse

le rel�chement d'amiti� qu'elle voyait en vous,

et je me suis forg� expr�s cent sujets l�gitimes

d'un d�part si pr�cipit�,

pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusait.

Mes justes soup�ons chaque jour avaient beau me parler,

j'en rejetais la voix qui vous rendait criminel � mes yeux,

et j'�coutais avec plaisir mille chim�res ridicules

qui vous peignaient innocent � mon coeur.

Mais enfin...

Cet abord ne me permet plus de douter,

et le coup d'oeil qui m'a re�ue m'apprend bien plus de choses

que je ne voudrais en savoir.

Je serai bien aise cependant d'ou�r de votre bouche

les raisons de votre d�part.

Parlez, Dom Juan, je vous prie,

et voyons de quel air vous saurez vous justifier !

- Madame...

Voil� Sganarelle

qui sait pourquoi je suis parti.

- Moi, Monsieur ? Je n'en sais rien, s'il vous pla�t.

- H� bien, Sganarelle, parlez !

ll n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons.

- Allons, parle donc � Madame. - Que voulez-vous que je dise ?

- Approchez,

puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes

d'un d�part si prompt. - Tu ne r�pondras pas ?

- Je n'ai rien � r�pondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

- Veux-tu r�pondre, te dis-je !

- Madame... - Quoi ?

- Monsieur... - Si...

- Madame...

Les conqu�rants, Alexandre et les autres mondes

sont causes de notre d�part. Voil�, Monsieur, tout ce que je puis dire.

- Vous pla�t-il, Dom Juan, de nous �claircir ces beaux myst�res ?

- Madame...

A vous dire la v�rit�...

- Ah ! que vous savez mal vous d�fendre pour un homme de cour,

et qui doit �tre accoutum� � ces sortes de choses !

J'ai piti� de vous voir la confusion que vous avez.

Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie ?

Que ne me jurez-vous que vous �tes toujours

dans les m�mes sentiments pour moi,

que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans �gale,

et que rien n'est capable de vous d�tacher de moi

que la mort ?

Que ne me dites-vous que des affaires de la derni�re cons�quence

vous ont oblig� � rester ici,

et que je n'ai qu'� m'en retourner d'o� je viens,

assur�e que vous suivrez mes pas le plus t�t qu'il vous sera possible,

qu'il est certain que vous br�lez de me rejoindre,

et qu'�loign� de moi, vous souffrez ce que souffre un corps

qui est s�par� de son �me ?

Voil� comme il faut vous d�fendre,

et non pas �tre interdit comme vous �tes.

- Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler,

et que je porte un coeur sinc�re. Je ne vous dirai donc point

que je suis toujours dans les m�mes sentiments pour vous,

et que je br�le de vous rejoindre...

Puisque enfin il est assur� que je ne suis parti que pour vous fuir,

non point par des raisons que vous pouvez vous figurer,

mais par un pur motif de conscience,

et pour ne croire pas qu'avec vous davantage

je puisse vivre sans p�ch�.

ll m'est venu des scrupules, Madame,

et j'ai ouvert les yeux de l'�me sur ce que je faisais.

J'ai fait r�flexion que, pour vous �pouser,

je vous ai d�rob�e � la cl�ture d'un couvent,

...que vous avez rompu des voeux qui vous engageaient autre part,

et que le Ciel est fort jaloux

de ces sortes de choses.

Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux c�leste.

J'ai cru que notre mariage

n'�tait qu'un adult�re d�guis�,

qu'il pouvait nous attirer quelque disgr�ce d'en haut,

et qu'enfin je devais t�cher de vous oublier

et vous donner moyen de retourner � vos premi�res cha�nes.

Voudriez-vous, Madame, vous opposer � une si sainte pens�e, que j'allasse,

en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par...

- Sc�l�rat !

C'est maintenant que je te connais tout entier,

et pour mon malheur, je te connais

lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance

ne peut plus servir qu'� me d�sesp�rer.

Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni,

et que le m�me Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

- Sganarelle, le Ciel !

- Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

- Madame... - ll suffit.

Je n'en veux pas ou�r davantage,

et je m'accuse m�me d'en avoir trop entendu.

C'est une l�chet� que de se faire expliquer trop sa honte,

et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot,

doit prendre son parti.

N'attends pas que j'�clate ici en reproches et en injures, non, non,

je n'ai point un courroux � exhaler en paroles vaines,

et toute sa chaleur se r�serve pour sa vengeance.

Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide,

de l'outrage que tu me fais.

Et si le Ciel n'a rien que tu puisses appr�hender,

appr�hende du moins la col�re d'une femme offens�e.

("Requiem aeternam dona eis" : Donne-nous le repos �ternel !)

(Musique douce et solennelle)

---

- Si le remords le pouvait prendre !

- Allons songer � l'ex�cution de notre entreprise amoureuse.

- Ah, quel abominable ma�tre me vois-je oblig� de servir !

---

- Nostre-dinse, Piarrot, tu t'es trouv� l� bien � point.

- Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'�poisseur d'une �plinque,

qu'ils ne se sayant nay�s tous deux.

- C'est donc le coup de vent da matin qui les avoit ranvars�s dans la mar.

- Aga guien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait

comme cela est arriv�. Car, comme dit l'autre,

je les ai le premier avis�s, avis�s le premier je les ai.

Enfin donc, j'�tions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas,

et je nous amusions � batifoler avec des mottes de tarre

que je nous jesquions � la teste, car le gros Lucas aime � batifoler,

et moi par fouas je batifole itou.

En batifolant donc, pisque batifoler y a,

j'ai apar�u de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau.

Je voyois cela fixiblement, et pis d'un coup je voyois

que je ne voyois plus rien.

Eh, Lucas, �'ai-je fait, je pense que vl� des hommes qui nageant l�-bas.

Voire, ce m'a-t-il fait, t'as �t� au tr�passement d'un chat,

t'as la veue trouble.

Pal sanquienne, �'ai-je-fait, je n'ai point la veue trouble,

ce sont des hommes.

Point du tout, ce m'a-t-il fait,

t'as la barlue.

Veux-tu gager, �'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, �'ai-je fait,

et que sont deux hommes qui nageant droit ici, �'ai-je fait.

Morquenne, ce m'a-t-il fait, je gage que non.

Oh ��, �'ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si ?

Je le veux bien, ce m'a-t-il fait, et pour te montrer,

vl� argent su jeu.

Moi, je n'ai point �t� ni fou, ni �tourdi,

j'ai bravement bout� � tarre quatre pi�ces tap�es et cinq sols

en doubles, aussi bravement que si j'avois aval� un varre de vin.

Car je ses hazardeux moi, et je vas � la d�bandade.

Je savois bien ce que je faisois pourtant, queuque gniais !

Enfin donc, je n'avons pas put�t eu gag� que j'avons vu les deux hommes

tout � plain qui nous faisiant signe de les aller qu�rir,

et moi de tirer auparavant les enjeux.

Allons, Lucas, �'ai-je dit,

tu vois bien qu'ils nous appellont, allons vite � leu secours.

Non, ce m'a-t-il fait, ils m'ont fait pardre !

O donc tanquia, qu'� la parfin pour le faire court,

je l'ai tant sarmonn�,

que je nous sommes bout�s dans une barque,

et pis j'avons tant fait cahin, caha,

que je les avons sortis de gliau,

et pis...

je les avons men�s cheux nous aupr�s du feu,

et pis... ils se sant d�pouill�s tous nus

pour se s�cher,

et pis... il y en est venu encor deux de la m�me bande

qui s'equiant sauv�s tout seuls,

et pis... Mathurine est arriv�e, � qui l'en a fait les doux yeux.

Et pis... Vl� justement, Charlotte, comme tout �a s'est fait.

- Ne m'as-tu pas dit qu'il y en a un qu'est pu mieux fait que les autres ?

- Oui, c'est le ma�tre.

ll faut que ce soit queuque gros gros Monsieur,

car il a du dor � son habit tout de pis le haut jusqu'en bas,

et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-m�mes.

Et stapandant, tout gros Monsieur qu'il est,

il seroit par ma fique nay� si je n'aviomme �t� l�.

- Ardez un peu.

- O Parquenne, sans nous, il en avoit pour sa maine de f�ves.

- Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

- Nannain, ils l'avont r'habill� tout devant nous.

Mon quieu !...

Je n'en avois jamais vu s'habiller...

Que d'histoires et d'angigorniaux

boutont ces Messieus-l� les Courtisans,

je me pardrois l� dedans pour moi,

et j'estois tout ebobi de voir �a.

Quien, Charlotte, ils avont des cheveux

qui ne tenont point � leu teste,

et ils boutont �a apr�s tout comme un gros bonnet de filace.

Et ils ant des chemises qui ant des manches

o� j'entrerions tout brandis toi et moi.

En glieu d'haut-de-chausse,

ils portont une garderobe aussi large que d'ici � P�que,

en glieu de pourpoint, de petites brassi�res,

qui ne leu venont pas jusqu'au brichet,

et en glieu de rabas un grand mouchoir de cou � reziau

aveu quatre grosses houpes de linge qui leu pendont sur l'estomaque.

lls avont itou d'autres petits rabats au bout des bras,

et de grands entonnois de passement aux jambes,

et parmi tout �a tant de rubans,

...que c'en est une piqui�. lgnia pas jusqu'aux souliers

qui n'en soiont farcis tout depis un bout jusqu'� l'autre,

et ils sont faits d'eune fa�on que je me romprois le cou aveuc.

- Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu �a.

- Oh, acoute un peu auparavant, Charlotte...

J'ai queuque autre chose � te dire, moi.

- Et bien, di, qu'est-ce que c'est ?

- Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l'autre,

que je d�bonde mon coeur. Je t'aime, tu le sais bien,

et je somme pour �tre mari�s ensemble,

mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

- Quement ? Qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?

- lglia que tu me chagrines l'esprit. - Et quement donc ?

- Testiguienne, tu ne m'aimes point.

- Ah, ah, c'est que �a ?

- Oui, c'est que �a, et c'est bien assez.

- Mon quieu, Piarrot, tu viens toujou dire la m�me chose.

- Je te dis toujou la m�me chose, parce que c'est toujou la m�me chose,

et si ce n'�toit pas la m�me chose, je ne te dirois pas la m�me chose.

- Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? Que veux-tu ?

- Jerniquenne, je veux que tu m'aimes.

- Est-ce que je ne t'aime pas ?

- Non, tu ne m'aimes pas...

Et si je fais tout ce que je pis pour �a.

Je t'ach�te, sans reproche,

des rubans � tous les marciers qui passont,

je me romps le cou � t'aller d�nicher des merles...

Je fais jouer les vielleux quand ce vient ta f�te...

Et tout �a comme si je me frappois la t�te contre un mur.

Vois-tu, �a n'est ni biau ni honn�te

de n'aimer point les gens qui nous aimont.

- Mon guieu,

je t'aime aussi.

- Oui, tu m'aimes d'une belle d�guaine.

- Quement veux-tu donc qu'on fasse ?

- Je veux que l'en fasse comme l'en fait quand l'en aime comme il faut.

- Ne t'aimai-je pas aussi comme il faut ?

- Non, quand �a est, �a se voit,

et l'en fait mille singeries aux personnes

quand on les aime du bon du coeur.

Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assot�e du jeune Robain,

toujou alle est autour de li � l'agacer,

et ne le laisse jamais en repos.

Toujou al li fait queuque niche,

ou li baille quelque taloche en passant, et l'autre jour

qu'il estoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li,

et le fit choir de tout son long par tarre.

Jarny... Vl� o� l'en voit les gens qui nous aimont...

Mais toi,

tu ne me dis jamais mot,

t'es toujou l� comme eune vraie souche de bois.

Je passerois vingt fois devant toi que tu ne te grouillerois pas

pour me bailler le moindre coup,

ou pour me dire la moindre chose.

Ventrequenne, �a n'est pas bien.

T'es trop froide pour les gens.

- Que veux-tu que j'y fasse ?

C'est mon humeur, et je ne pis pas me refondre.

- lgnia humeur qui quienne, quand en a de l'amiqui� pour les personnes,

l'an en baille toujou queuque petite signifiance.

- Enfin, je t'aime tout autant que je peux,

et si tu n'es pas content de �a, tu n'as qu'� en aimer queuquautre.

- Eh bien, vl� pas mon conte ? Si tu m'aimois, me dirois-tu �a ?

- Pourquoi viens-tu aussi me tarabuster l'esprit ?

- Morqu�, queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiqui�.

- Et bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant,

peut-�tre que �a viendra tout d'un coup sans y songer.

- Touche donc l�, Charlotte !

- Et bien, quien !

- Promets-moi de m'aimer davantage. - J'y ferai tout ce que je pourrai,

mais il faut que �a vienne de lui-m�me.

Piarrot, est-ce l�

ce Monsieur ? - Oui, le vl�.

- Mon quieu, qu'il est genti,

et que �'auroit �t� dommage qu'il e�t �t� nay�.

- Je revians tout � l'heure, et je m'en vas boire chopaine

pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.

- Nous avons manqu� notre coup, Sganarelle,

et cette bourrasque impr�vue a renvers� avec notre barque

le projet que nous avions fait, mais � te dire vrai,

la paysanne que je viens de quitter r�pare ce malheur,

et je lui ai trouv� des charmes qui effacent de mon esprit

tout le chagrin que me donnait le mauvais succ�s de cette entreprise.

ll ne faut pas que ce coeur m'�chappe.

J'y ai d�j� jet� des dispositions � ne pas me souffrir longtemps

de pousser des soupirs. - J'avoue que vous m'�tonnez.

A peine nous sommes-nous �chapp�s d'un p�ril de mort,

qu'au lieu de rendre gr�ce au Ciel de la piti� qu'il daign� prendre de nous,

vous travaillez tout de nouveau � attirer sa col�re

par vos fantaisies accoutum�es, par vos amours cr...

Paix, coquin que vous �tes ! Vous ne savez ce que vous dites,

et Monsieur sait ce qu'il fait. Allons !

- Ah !... D'o� sort cette autre paysanne ?

Sganarelle...

N'as-tu rien vu de plus joli ?

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre ?

- Assur�ment.

Autre pi�ce nouvelle.

("Requiem aeternam dona eis : Donne-nous le repos �ternel !)

(Musique douce et solennelle)

---

- D'o� me vient, la belle, une rencontre si agr�able ?

Quoi, dans ces lieux champ�tres, parmi ces arbres et ces rochers,

on trouve des personnes faites comme vous �tes ?

- Vous voyez, Monsieur.

- Etes-vous de ce village ?

- Oui, Monsieur.

- Et vous y demeurez ?

- Oui, Monsieur.

- Vous vous appelez ?

- Charlotte, pour vous servir.

- Ah, la belle personne, que ses yeux sont p�n�trants !

- Monsieur, vous me rendez toute honteuse.

- N'ayez point de honte d'entendre dire vos v�rit�s. Sganarelle,

qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agr�able ?

Tournez-vous un peu, s'il vous pla�t.

Ah, que cette taille est jolie ! Haussez un peu la t�te, de gr�ce.

Que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux enti�rement.

Ah, qu'ils sont beaux !

Que je voie un peu vos dents, je vous prie.

Ah, qu'elles sont amoureuses, et ces l�vres app�tissantes !

Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.

- Monsieur, cela vous pla�t � dire,

et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi.

- Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde !

Je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.

- Je vous suis bien oblig�e. - Vous ne m'�tes point oblig�e,

et ce n'est qu'� votre beaut� que vous en �tes redevable.

- Tout cela est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit

pour vous r�pondre. - Sganarelle, regarde un peu ses mains.

- Fi, Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi !

- Elles sont les plus belles du monde. Souffrez que je les baise.

- Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites,

et si j'avais su �a tant�t, je n'aurai pas manqu�

de les laver avec du son.

- Dites-moi, belle Charlotte, vous n'�tes pas mari�e sans doute ?

- Non, Monsieur, mais je dois bient�t l'�tre avec Piarrot,

le fils de la voisine Simonette.

- Quoi ?

Une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan !

Non, non,

c'est profaner tant de beaut�s,

et vous n'�tes pas n�e pour demeurer dans un village.

Vous m�ritez sans doute une meilleure fortune,

et le Ciel, qui le conna�t bien,

m'a conduit ici tout expr�s pour emp�cher ce mariage

et rendre justice � vos charmes.

Car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur,

et il ne tiendra qu'� vous que je vous arrache de ce mis�rable lieu,

et ne vous mette dans l'�tat o� vous m�ritez d'�tre.

Cet amour est bien prompt sans doute, mais quoi ?

C'est un effet, Charlotte, de votre grande beaut�,

et l'on vous aime autant en un quart d'heure

qu'on ferait une autre en six mois.

- Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez.

Ce que vous dites me fait aise,

et j'aurais toutes les envies du monde de vous croire.

Mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les monsieux,

et que vous autres courtisans �tes des enjoleus,

qui ne songez qu'� abuser les filles.

- Je ne suis pas de ces gens-l�.

- ll n'a garde.

- Voyez-vous, Monsieur, il n'y a pas plaisir � se laisser abuser.

Je suis une pauvre paysanne, mais j'ai l'honneur en recommandation,

et j'aimerais mieux me voir morte que de me voir d�shonor�e.

- Moi, j'aurais l'�me assez m�chante pour abuser une personne comme vous ?

Je serais assez l�che pour vous d�shonorer ?

Non, non, j'ai trop de conscience pour cela.

Je vous aime, Charlotte,

en tout bien et en tout honneur.

Et pour vous montrer que je vous dis vrai,

sachez que je n'ai point d'autre dessein

que de vous �pouser.

En voulez-vous un plus grand t�moignage ?

M'y voil� pr�t quand vous voudrez.

Et je prends � t�moin l'homme que voil� de la parole que je vous donne.

- Ne craignez point, il se mariera avec vous tant que vous voudrez.

- Ah, Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore !

Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres,

et s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent

qu'� abuser des filles, vous devez me tirer du nombre,

et ne pas mettre en doute la sinc�rit� de ma foi.

Et puis votre beaut� vous assure de tout.

Quand on est faite comme vous,

on doit �tre � couvert de toutes ces sortes de crainte.

Vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on abuse.

Et pour moi, je l'avoue, je me percerais le coeur de mille coups

si j'avais eu la moindre pens�e de vous trahir.

- Mon Dieu ! Je ne sais si vous dites vrai ou non,

mais vous faites que l'on vous croit.

- Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assur�ment,

et je vous r�it�re encore la promesse que je vous ai faite.

Ne l'acceptez-vous pas,

et ne voulez-vous pas consentir � �tre ma femme ?

- Oui,

pourvu que ma tante le veuille.

- Touchez donc l�, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

- Mais au moins, Monsieur, ne m'allez pas tromper, je vous prie.

ll y aurait de la conscience � vous

et vous voyez comme j'y vais de la bonne foi.

- Comment ? ll semble que vous doutiez encore de ma sinc�rit� !

Voulez-vous que je fasse des serments �pouvantables ?

Que le Ciel... - Non, ne jurez point, je vous crois.

- Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

- Attendez que nous soyons mari�s, je vous prie.

Apr�s �a, je vous baiserai tant que vous voudrez.

- Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez !

Abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers,

je lui exprime le ravissement o� je suis...

- Oh, doucement, Monsieur, tenez-vous s'il vous pla�t !

Vous vous �chauffez trop, vous pourriez gagner la pur�sie.

- Qui m'am�ne cet impertinent ?

- Je vous dis qu'on ne caressiais point nos accord�es.

- Oh, que de bruit !

- C'est pas comme �a qu'il faut pousser les gens !

- Laisse-le faire aussi, Piarrot.

- Quement, que je le laisse faire ? Et si je ne veux pas, moi.

C'est pas parce qu'ous �tes Monsieu,

qu'il faut venir caresser nos femmes � notre barbe ?

Allez-v's-en caresser les v�tres ! - Hein ?

- Hein ! Testigu�, ne me frappez pas !

Morquenne ! Ventrequ� ! Ca n'est pas bien de frapper les gens,

et ce n'est pas l� la r�compense de v's avoir sauv� d'�tre nay�.

- Piarrot, ne te f�che point.

- T'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.

- Oh, ce n'est pas ce que tu penses.

Ce monsieur veut m'�pouser, et tu ne dois point te bouter en col�re.

- Quement ? Mais tu m'es promise !

- Ca n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes,

ne dois-tu pas �tre bien aise que je devienne Madame ?

- Non, j'aime mieux te voir crev�e que de te voir � un autre.

- Ne te mets point en peine, si je sis Madame, je te ferai gagner

queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.

- Je gni en porterai jamais, quand tu m'en donnerais deux fois autant !

Est-ce donc comme �a que t'�coutes ce qu'il te dit ?

Si j'avais su, je me serais bien gard� de le tirer de gliau

et je lui aurais baill� un bon coup d'aviron sur la t�te !

- Qu'est-ce que vous dites ?

- Jerniquenne, je ne crains personne !

- Attendez-moi un peu ! - Je me moque de tout, moi.

- Voyons cela !

- J'en avons vu bien d'autres. - Houais !

- Laissez l� ce pauvre mis�rable. C'est conscience de le battre.

Et toi, mon gar�on, retire-toi, et ne lui dis rien.

- Je veux lui dire, moi.

- Ah, je vous apprendrai !

- Peste soit du maroufle !

- Te voil� pay� de ta charit�.

- Jarni, je vas dire � sa tante tout ce m�nage-ci !

- Enfin je m'en vais �tre le plus heureux de tous les hommes,

et je ne changerais pas mon bonheur � toutes les choses du monde.

Que de plaisirs quand vous serez ma femme !

Et que...

- Hol� ! Hol�, ho !!!

- Que faites-vous avec Charlotte ? Vous lui parlez d'amour aussi ?

- Non, au contraire, c'est elle qui me t�moignait une envie

d'�tre ma femme, et je lui r�pondais que j'�tais � vous.

- Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?

- Elle voudrait que je l'�poussasse. Je lui dis que c'est vous que je veux.

- Quoi ? Charlotte... - Ce que vous direz sera inutile,

elle s'est mis cela dans la t�te.

- Quement donc ! Mathurine... - C'est en vain que vous lui parlerez

vous ne lui �terez point cette fantaisie.

ll n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

- Je voudrais... - Elle est obstin�e comme les diables.

- Vramant... - Ne lui dites rien, c'est une folle.

- Je pense... - Laissez-la, c'est une extravagante.

- Non, non, il faut que je lui parle. - Je veux voir un peu ses raisons.

- Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'�pouser.

Gageons qu'elle vous soutiendra

que je lui ai donn� parole de la prendre pour femme.

- Charlotte, �a n'est pas bien de courir sur le march� des autres.

- Ca n'est pas honn�te, Mathurine, d'�tre jalouse que Monsieur me parle.

- C'est moi qu'il a vue la premi�re. - S'il vous a vue la premi�re,

il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'�pouser.

- Eh bien, que vous ai-je dit ? - Je vous baise les mains,

c'est moi qu'il a promis d'�pouser. - N'ai-je pas devin� ?

- A d'autres, c'est moi, vous dis-je. - Vous vous moquez des gens,

c'est moi, encore un coup. - Le vl� qui est pour le dire,

si je n'ai pas raison. - Le vl� qui est pour me d�mentir,

si je ne dis pas vrai. - Vous lui avez promis de l'�pouser ?

- Vous vous raillez de moi. - Vous lui avez donn� parole

d'�tre son mari ? - Pouvez-vous avoir cette pens�e ?

- Vous voyez qu'al le soutient. - Laissez-la faire.

- Vous �tes t�moin comme al l'assure. - Laissez-la dire.

- Non, il faut savoir la v�rit�. - ll est question de juger �a.

- Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune.

- Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse.

- Monsieur, videz la querelle. - Mettez-nous d'accord, Monsieur.

- Vous allez voir. - Vous allez voir vous-m�me.

- Dites ! - Parlez !

- Que voulez-vous que je vous dise ? Vous soutenez �galement toutes deux

que je vous ai promis de vous prendre pour femmes.

Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est,

sans qu'il soit n�cessaire que je m'explique davantage ?

Pourquoi m'obliger l�-dessus � des redites ?

Celle � qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas en elle-m�me

de quoi se moquer des discours de l'autre,

et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?

Les discours n'avancent point les choses, il faut faire et non pas dire,

et les effets d�cident mieux que les paroles.

Aussi n'est-ce rien que par-l� que je vous veux mettre d'accord,

et l'on verra quand je me marierai, laquelle des deux a mon coeur.

Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. Laissez-la se flatter

dans son imagination. Je vous adore. Je suis tout � vous.

Tous les visages sont laids aupr�s du v�tre.

On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.

J'ai un petit ordre � donner. Je viens vous retrouver dans un quart d'heure.

(Concerto pour clarinette : musique enjou�e)

- Je suis celle qu'il aime, au moins.

- C'est moi qu'il �pousera.

---

- Ah, pauvres filles que vous �tes ! J'ai piti� de votre innocence,

et je ne puis souffrir de vous voir courir � votre malheur.

Croyez-moi l'une et l'autre,

ne vous amusez point � tous les contes qu'on vous fait,

et demeurez dans votre village.

- Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

- Mon ma�tre est un fourbe, il n'a dessein que de vous abuser,

et en a bien abus� d'autres. C'est l'�pouseur du genre humain,

et... Cela est faux, et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire

qu'il en a menti. Mon ma�tre n'est point l'�pouseur du genre humain,

il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper,

il n'en a point abus� d'autres. Ah, tenez, le voil� !

Demandez-le plut�t � lui-m�me. - Oui.

- Le monde est plein de m�disants, je vais au-devant des choses.

Je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du mal de vous,

elles se gardassent de le croire, et ne manquassent pas de lui dire

qu'il en a menti. Monsieur est homme d'honneur, je le garantis tel.

- Hon!

- Ce sont des impertinents !

- Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

- Comment ? - l2 hommes � cheval vous cherchent,

qui vont arriver. Je ne sais comment ils peuvent vous avoir suivi,

mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrog�,

et auquel ils vous ont d�peint. L'affaire presse, Monsieur.

Et le plus t�t que vous pourrez sortir d'ici sera le meilleur.

("Requiem aeternam dona eis" : Donne-nous le repos �ternel !)

(Musique douce et solennelle)

- Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici.

---

Mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donn�e,

et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant demain au soir.

---

- Comme la partie n'est pas �gale, il faut user de stratag�me,

et �luder adroitement le malheur qui me cherche.

Je veux que Sganarelle se rev�te de mes habits, et moi...

- Moi, Monsieur, m'exposez � �tre tu� sous vos habits...

- C'est trop d'honneur que je vous fais, et bien heureux le valet

qui peut avoir la gloire de mourir pour son ma�tre.

- Je vous remercie d'un tel honneur.

---

O Ciel, puisqu'il s'agit de mort,

fais-moi au moins la gr�ce de n'�tre point pris pour un autre !

---

---

- Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison,

et que nous voil� l'un et l'autre d�guis�s � merveille.

Votre premier dessein n'�tait point du tout � propos,

et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

- ll est vrai que te voil� bien

...et je ne sais o� tu as �t� d�terrer cet attirail ridicule.

- Ah oui ? C'est l'habit d'un vieux m�decin,

qui a �t� laiss� en gage au lieu o� je l'ai pris,

et il m'en a co�t� de l'argent pour l'avoir.

Mais savez-vous, Monsieur,

que cet habit me met d�j� en consid�ration,

que je suis salu� des gens que je rencontre,

et que l'on vient me consulter ainsi qu'un habile homme ?

- Comment donc ? - Cinq ou six paysans ou paysannes,

sont venus demander mon avis sur diff�rentes maladies.

- Tu leur as dit que tu n'y entendais rien ?

- Moi ? Point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit.

J'ai raisonn� sur le mal et leur ai fait des ordonnances � chacun.

- Et quels rem�des encore leur as-tu ordonn�s ?

- Ma foi, j'en ai pris par o� j'en ai pu attraper !

J'ai fait mes ordonnances � l'aventure.

Ce serait une chose plaisante si les malades gu�rissaient

et qu'on m'en v�nt remercier. - Et pourquoi non ?

Par quelle raison n'aurais-tu pas les m�mes privil�ges

qu'ont tous les autres m�decins ? lls n'ont pas plus de part que toi

� la gu�rison des malades, et tout leur art est pure grimace.

lls ne font rien que recevoir la gloire des heureux succ�s,

et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade,

et voir attribuer � tes rem�des tout ce qui peut venir

des faveurs du hasard et des forces de la nature.

- Comment, Monsieur, vous �tes aussi impie en m�decine ?

- C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes.

- Quoi ? Vous ne croyez pas au s�n�,

ni � la casse, ni au vin �m�tique ?

- Pourquoi veux-tu que j'y croie ? - Vous avez l'�me bien m�cr�ante.

Vous voyez, depuis un temps, que le vin �m�tique fait bruire ses fuseaux.

Ses miracles ont converti les plus incr�dules esprits,

et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu un effet merveilleux.

- Et quel ?

- ll y avait un homme qui, depuis six jours, �tait � l'agonie.

On ne savait plus que lui ordonner, tous les rem�des ne faisaient rien.

On s'avisa � la fin � lui donner de l'�m�tique.

- ll en r�chappa, n'est-ce pas ?

- Non, il mourut.

- L'effet est admirable.

- Comment ? ll y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir.

Cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

- Tu as raison.

- Mais laissons l� la m�decine, o� vous ne croyez point,

et parlons des autres choses, car cet habit me donne de l'esprit,

et je me sens en humeur de disputer contre vous.

Vous me permettez les disputes et ne me d�fendez que les remontrances.

- Eh bien ?

- Je veux savoir un peu vos pens�es � fond.

Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?

- Laissons cela.

- C'est-�-dire que non.

Et � l'Enfer ?

- Eh !

- Tout de m�me.

Et au diable, s'il vous pla�t ? - Oui, oui.

- Aussi peu.

Enfin, ne croyez-vous point � l'autre vie ?

- Ah ! Ah ! Ah !

- Voil� un homme que j'aurai bien de la peine � convertir.

Dites-moi un peu,

le Moine-ourru, qu'en croyez-vous, hein !

- La peste soit du fat !

- Et voil� ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vrai

que le Moine-ourru, et je me ferais pendre pour celui-l�.

Encore faut-il croire quelque chose dans le monde.

Qu'est-ce donc que vous croyez ? - Ce que je crois ?

- Oui.

- Je crois que 2 et 2 sont 4, Sganarelle,

et que 4 et 4 sont 8.

- La belle croyance que voil� !

Votre religion, � ce que je vois, est donc l'arithm�tique ?

ll faut avouer qu'il se met d'�tranges folies dans la t�te des hommes.

Pour avoir bien �tudi�, on en est bien moins sage le plus souvent.

Pour moi, Monsieur, je n'ai point �tudi� comme vous, Dieu merci,

et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris.

Mais avec mon petit sens et mon petit jugement,

je vois les choses bien mieux que tous les livres,

et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons

n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit.

Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-l�,

ces rochers, cette terre, et ce ciel que voil� l�-haut,

et si tout cela s'est b�ti de lui-m�me.

Vous voil� vous, par exemple, vous �tes l�.

Est-ce que vous vous �tes fait tout seul ?

N'a-t-il pas fallu que votre p�re ait engross� votre m�re pour vous faire ?

Ne pouvez-vous voir toutes les inventions

dont la machine de l'homme est compos�e,

sans admirer de quelle fa�on cela est agenc� l'un dans l'autre :

ces nerfs, ces os, ces veines, ces art�res,

et tous ces autres ingr�dients qui sont l�, et qui...

Ah, dame, interrompez-moi donc si vous voulez je ne saurais disputer

si l'on ne m'interrompt ! Vous vous taisez expr�s par belle malice.

- J'attends que ton raisonnement soit fini.

- Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,

quoi que vous puissiez dire, et que les savants ne sauraient expliquer.

Cela n'est-il pas merveilleux que me voil� ici,

et que j'aie quelque chose dans la t�te qui pense cent choses

en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ?

Je veux frapper des mains, hausser les bras, lever les yeux au ciel,

baisser la t�te, remuer les pieds, aller � gauche, � droite,

en avant, en arri�re, tourner...

- Voil� ton raisonnement qui a le nez cass�.

- Morbleu, je suis bien sot de m'amuser � raisonner avec vous !

Croyez ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damn� !

- Tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes �gar�s.

Appelle un peu cet homme que voil� !

L�-bas !

...pour lui demander le chemin.

- Hol� !

Ho, l'homme !

Ho, mon comp�re !

H�, l'ami !

Un petit mot, s'il vous pla�t !

Enseignez-nous un peu le chemin qui m�ne � la ville.

- Vous n'avez qu'� suivre cette route, Messieurs,

et d�tourner � main droite quand vous serez au bout de la for�t.

Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes,

et que depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.

- Je te suis bien oblig�, mon ami, et te rends gr�ce de tout mon coeur.

- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aum�ne ?

- Ah ! Ton avis est int�ress�, � ce que je vois.

- Je suis un pauvre homme, Monsieur,

retir� tout seul dans ce bois depuis dix ans.

Je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.

- Ah ! prie le Ciel qu'il te donne un habit,

sans te mettre en peine des affaires des autres.

- Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme.

ll ne croit qu'en 2 et 2 sont 4 et en 4 et 4 sont 8.

- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

- De prier le Ciel tout le jour

pour la prosp�rit� des gens de bien qui me donnent quelque chose.

- ll ne se peut donc pas que tu ne sois bien � ton aise ?

- H�las, Monsieur, je suis dans la plus grande n�cessit� du monde !

- Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour

ne peut manquer d'�tre bien dans ses affaires.

- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent

je n'ai pas un morceau de pain � me mettre sous les dents.

- Voil� qui est �trange, tu es bien mal reconnu de tes soins.

Je m'en vais te donner un louis d'or

...tout � l'heure

...pourvu que tu veuilles jurer.

- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel p�ch� ?

- Tu n'as qu'� voir si tu veux gagner un louis d'or ou non.

En voil� un que je te donne

...si tu jures !

Tiens, il faut jurer !

- Oh, Monsieur...

- A moins de �a, tu ne l'auras pas.

- Ah, va, jure un peu, il n'y a pas de mal !

- Prends... le voil�.

Prends, te dis-je !...

Mais jure donc !

- Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

- Va, va,

je te le donne

...pour l'amour de l'humanit�.

---

- On voit, par la fuite de ces voleurs,

de quel secours est votre bras.

Souffrez, Monsieur, que je vous rende gr�ce d'une action si g�n�reuse...

- Je n'ai rien fait que vous n'eussiez fait � ma place.

Notre propre honneur est int�ress� dans de pareilles aventures,

et l'action de ces coquins �tait si l�che

que c'e�t �t� y prendre part que de ne s'y pas opposer.

Mais par quelle rencontre vous �tes-vous trouv� entre leurs mains ?

- Je m'�tais par hasard �gar� d'un fr�re et de tous ceux de notre suite.

Comme je cherchais � les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs,

qui d'abord ont tu� mon cheval et qui, sans votre valeur,

en auraient fait autant de moi. - Votre dessein est-il d'aller

du c�t� de la ville ? - Oui, mais sans y vouloir entrer.

Nous nous voyons oblig�s, mon fr�re et moi, � tenir la campagne

pour une de ces f�cheuses affaires qui r�duisent les gentilshommes

� se sacrifier, eux et leur famille,

� la s�v�rit� de leur honneur, puisque enfin le plus doux succ�s

en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie,

on est contraint de quitter le Royaume.

C'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse,

de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honn�tet�

de sa conduite, d'�tre asservi par les lois de l'honneur

au d�r�glement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie,

son repos et ses biens d�pendre de la fantaisie du premier t�m�raire

qui s'avisera de lui faire une de ces injures

pour qui un honn�te homme doit p�rir.

- On a cet avantage, qu'on fait courir le m�me risque

et passer mal aussi le temps � ceux qui prennent fantaisie

de nous faire une offense de gaiet� de coeur.

Ne serait-ce point une indiscr�tion que de vous demander

quelle peut �tre votre affaire ? - La chose en est aux termes

de n'en plus faire de secret, et lorsque l'injure a une fois �clat�,

notre honneur ne va point � vouloir cacher notre honte,

mais � faire �clater notre vengeance et � publier m�me

le dessein que nous en avons.

Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire

que l'offense que nous cherchons � venger est une soeur s�duite

et enlev�e d'un couvent, et que l'auteur de cette offense

est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio.

Nous le cherchons depuis quelques jours. Nous l'avons suivi ce matin

sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortait � cheval,

accompagn� de quatre ou cinq, et qu'il avait pris le long de la c�te.

Mais tous nos soins ont �t� inutiles, et nous n'avons pu d�couvrir

ce qu'il est devenu. - Le connaissez-vous, ce Dom Juan ?

- Non, je ne l'ai jamais vu, je l'ai seulement ou� d�peindre � mon fr�re.

Mais la renomm�e n'en dit pas force bien,

et c'est un homme dont la vie... - Arr�tez, Monsieur, s'il vous pla�t.

ll est un peu de mes amis, et ce serait � moi une esp�ce de l�chet�

que d'en ou�r dire du mal. - Pour l'amour de vous, Monsieur

je n'en dirai rien du tout.

C'est bien la moindre chose que je vous doive apr�s m'avoir sauv� la vie,

que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,

lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal.

Mais, quelque ami que vous lui soyez,

j'ose esp�rer que vous n'approuverez pas son action,

et ne trouverez pas �trange que nous cherchions

d'en prendre la vengeance. - Au contraire, je veux vous y servir,

et vous �pargner des soins inutiles.

Je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m'en emp�cher,

mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impun�ment des gentilshommes,

et je m'engage � vous faire faire raison par lui.

- Et quelle raison peut-on faire � ces sortes d'injures ?

- Toute celle que votre honneur peut souhaiter,

et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage,

je m'oblige � le faire trouver au lieu que vous voudrez

et quand il vous plaira.

- Cet espoir est bien doux, Monsieur, � des coeurs offens�s.

Mais apr�s ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur

que vous fussiez de la partie.

- Je suis si attach� � Dom Juan qu'il ne saurait se battre

que je ne me batte aussi.

Mais enfin j'en r�ponds comme de moi-m�me,

et vous n'avez qu'� dire quand vous voulez qu'il paraisse

et vous donne satisfaction. - Que ma destin�e est cruelle !

Faut-il que je vous doive la vie,

et que Dom Juan soit de vos amis ?

- Faites boire l� mes chevaux, je veux un peu marcher � pied.

Ciel, que vois-je ici ! Quoi, mon fr�re,

vous voil� avec notre ennemi mortel ! - Notre ennemi mortel ?

- Oui, je suis Dom Juan moi-m�me.

L'avantage du nombre ne m'obligera pas � vouloir d�guiser mon nom.

- Tra�tre, il faut que tu p�risses ! - Arr�tez, mon fr�re !

Je lui suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras,

j'aurais �t� tu� par des voleurs que j'ai trouv�s.

- Voulez-vous que cette consid�ration emp�che notre vengeance ?

Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun m�rite

pour engager notre �me.

S'il faut comparer l'obligation � l'offense,

votre reconnaissance, mon fr�re, est ici ridicule.

Et comme l'honneur est infiniment plus pr�cieux que la vie,

c'est ne devoir proprement rien que d'�tre redevable de la vie

� qui nous a �t� l'honneur. - Je sais la diff�rence, mon fr�re,

qu'un gentilhomme doit mettre entre l'un et l'autre, et la reconnaissance

de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure,

mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a pr�t�,

que je m'acquitte de la vie que je lui dois, par un d�lai de notre vengeance,

et lui laisse la libert� de jouir du fruit de son bienfait.

- Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer,

et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir.

Le Ciel nous l'offre ici, c'est � nous d'en profiter.

Lorsque l'honneur est bless� mortellement,

on ne doit point songer � garder aucune mesure.

Et si vous r�pugnez � pr�ter votre bras � cette action,

vous n'avez qu'� vous retirer et laisser � ma main

la gloire d'un tel sacrifice. - De gr�ce, mon fr�re...

- Tous ces discours sont superflus,

il faut qu'il meure ! - Arr�tez-vous, dis-je, mon fr�re.

Je ne vous souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours,

et je jure le Ciel que je le d�fendrai ici contre qui que ce soit,

et je saurai lui faire un rempart de cette m�me vie qu'il a sauv�e,

et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

- Quoi ?

Vous prenez le parti de notre ennemi contre moi,

et loin d'�tre saisi � son aspect des m�mes transports que je sens,

vous faites voir pour lui

des sentiments pleins de douceur ? - Montrons de la mod�ration

dans une action l�gitime, et ne vengeons point notre honneur

avec cet emportement que vous t�moignez.

Ayons du coeur dont nous soyons les ma�tres,

une valeur qui n'ait rien de farouche,

et qui se porte aux choses par une pure d�lib�ration de notre raison,

et non point par le mouvement d'une aveugle col�re.

Je ne veux point, mon fr�re, demeurer redevable � mon ennemi.

Je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.

Notre vengeance, pour �tre diff�r�e, n'en sera pas moins �clatante.

Au contraire,

elle en tirera de l'avantage et cette occasion de l'avoir pu prendre

la fera para�tre plus juste aux yeux de tout le monde.

- Ah, l'�trange faiblesse et l'aveuglement effroyable

d'hasarder ainsi les int�r�ts de son honneur

� la pens�e ridicule d'une obligation chim�rique !

- Non, mon fr�re, ne vous mettez pas en peine !

Si je fais une faute, je saurai bien la r�parer,

et je me charge de tout le soin de notre honneur.

Je sais � quoi il nous oblige,

et cette suspension d'un jour,

que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur

que j'ai de le satisfaire. Dom Juan !

Vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai re�u de vous,

et vous devez par l� juger du reste,

croire que je m'acquitte avec m�me chaleur de ce que je dois,

et que je ne serais pas moins exact � vous payer l'injure que le bienfait.

Je ne veux pas vous obliger ici � expliquer vos sentiments,

et je vous donne la libert� de penser � loisir

aux r�solutions que vous avez � prendre.

Vous connaissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite,

et je vous fais juge vous-m�me des r�parations qu'elle demande.

ll est des moyens doux pour nous satisfaire.

ll en est de violents et de sanglants.

Mais enfin, quelque choix que vous fassiez,

vous m'avez donn� parole de me faire faire raison par Dom Juan.

Songez � me la faire, je vous prie,

et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'� mon honneur.

- Je n'ai rien exig� de vous,

et vous tiendrai ce que j'ai promis.

- Allons, mon fr�re, un moment de douceur ne fait aucune injure

� la s�v�rit� de notre devoir.

- Hol�, ho !

Sganarelle !

- Pla�t-il ?

- Alors, coquin, tu fuis quand on m'attaque ?

- Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici pr�s.

Je crois que cet habit est purgatif,

et que c'est prendre m�decine que de le porter.

- Peste soit l'insolent !

Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honn�te !

Sais-tu bien qui est celui � qui j'ai sauv� la vie ?

- Moi ? Non.

- C'est un fr�re d'Elvire. - Un...

- ll est assez honn�te homme, il en a bien us�,

et j'ai regret d'avoir d�m�l� avec lui.

- ll vous serait ais� de pacifier toutes choses.

- Oui, mais ma passion est us�e pour Done Elvire,

et l'engagement ne compatit point avec mon humeur.

J'aime la libert�

en amour, tu le sais,

et je ne saurais me r�soudre � renfermer mon coeur entre 4 murailles.

Je te l'ai dit vingt fois,

j'ai une pente naturelle � me laisser aller � tout ce qui m'attire.

Mon coeur est � toutes les belles,

et c'est � elles � le prendre tour � tour et � le garder

tant qu'elles le pourront.

Mais quel est ce superbe �difice que je vois entre ces arbres ?

- Vous ne le savez pas ?

- Non, vraiment.

- C'est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tu�tes.

- Ah, c'est vrai ! Je ne savais pas que c'�tait de ce c�t�-ci qu'il �tait.

Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage,

aussi bien que de la statue du Commandeur,

et j'ai envie de l'aller voir.

- Monsieur, n'allez point l� ! - Pourquoi ?

- Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tu�.

- Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit�,

et qu'il doit recevoir de bonne gr�ce, s'il est galant homme.

Allons, entrons dedans !

(Ode fun�bre ma�onnique : musique m�ditative)

---

- Oh, que c'est beau !

Oh, la belle statue !

Oh, les beaux piliers !

Le beau marbre !

Oh !...

Oh, que c'est beau !

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

- Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort,

et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass�,

durant sa vie, d'une assez simple demeure,

en veuille avoir une si magnifique

pour quand il n'en peut plus rien faire.

- Voil� la statue du Commandeur !

- Parbleu, le voil� bon, avec son habit d'empereur romain !

- Ma foi, Monsieur, voil� qui est bien fait.

ll semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler.

ll jette sur nous des regards qui me feraient peur si j'�tais seul.

Je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

- ll aurait tort,

et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.

Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

- C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

- Demande-lui, te dis-je !

- Vous moquez-vous ? Ce serait �tre fou que d'aller parler � une statue.

- Fais ce que je te dis !

- Quelle bizarrerie !

Seigneur Commandeur...

Je ris de ma sottise, mais c'est mon ma�tre qui me la fait faire.

Seigneur Commandeur, mon ma�tre Dom Juan vous demande

si vous voulez bien lui faire l'honneur de venir souper avec lui.

Ha ! - Qu'est-ce ? Qu'as-tu ?

Dis donc, veux-tu parler ? - La Statue...

- Eh bien, que veux-tu dire, tra�tre ?

- Je vous dis que la Statue...

- Eh bien, la Statue ? Je t'assomme si tu ne parles !

- La Statue m'a fait signe. - La peste, le coquin !

- Elle m'a fait signe, vous dis-je. ll n'est rien de plus vrai.

Allez-vous-en lui parler vous-m�me, peut-�tre... A�e !!

- Allez, viens, maraud, viens !

Je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie.

Prends garde !

Le Seigneur Commandeur veut-il venir souper avec moi ?

- Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles.

Eh bien, Monsieur ?

- Allons, sortons d'ici !

- Voil� de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !

- Quoi qu'il en soit, laissons cela, c'est une bagatelle,

et nous avons pu �tre tromp�s par un faux jour,

ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troubl� l'esprit.

- Ne cherchez point � d�mentir ce que nous avons vu des yeux que voil�.

ll n'est rien de plus v�ritable que ce signe de t�te,

et je ne doute point que le Ciel, scandalis� de votre vie,

n'ait produit ce miracle pour vous convaincre,

et pour vous retirer de...

- Ecoute...

Si tu m'importunes de tes sottes moralit�s,

si tu me dis encore le moindre mot l�-dessus,

je vais appeler quelqu'un, demander un nerf de boeuf,

te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups.

M'entends-tu bien ?

- Fort bien, Monsieur,

le mieux du monde.

Vous vous expliquez clairement.

C'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de d�tours.

Vous dites les choses avec une nettet� admirable.

- Allons, qu'on me fasse souper le plus t�t que l'on pourra !

Une chaise, petit gar�on. - Monsieur...

Voil� votre marchand, M. Dimanche, qui demande � vous parler.

- Voil� ce qu'il nous faut, qu'un compliment de cr�ancier !

De quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent,

et que ne lui disais-tu que Monsieur n'y est pas ?

- Voil� 3/4 d'heure que je lui dis, mais il n'a pas voulu le croire,

et s'est assis l�-dedans pour attendre. - Non, au contraire, faites-le entrer.

C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux cr�anciers.

ll est bon de les payer de quelque chose,

et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double.

Ah !

Monsieur Dimanche, approchez !

Approchez !

Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal � mes gens

de ne pas vous avoir fait entrer d'abord !

J'avais donn� ordre qu'on ne me f�t parler personne,

mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous �tes en droit

de ne trouver jamais de porte ferm�e chez moi.

- Monsieur, je vous suis fort oblig�. - Parbleu, coquins !

Je vous apprendrai � laisser M. Dimanche dans une antichambre.

Je vous ferai conna�tre les gens. - Monsieur, cela n'est rien.

- Comment ? Vous dire que je n'y suis pas,

� M. Dimanche, au meilleur de mes amis ?

- Monsieur, je suis votre serviteur. J'�tais venu...

- Allons vite, un si�ge pour M. Dimanche !

- Monsieur, je suis bien comme cela.

- Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

- Cela n'est point n�cessaire.

- Otez ce pliant, et apportez un fauteuil !

- Monsieur, vous vous moquez, et... - Non, je sais ce que je vous dois,

et je ne veux point qu'on mette de diff�rence entre nous deux.

- Monsieur... - Allons, asseye

- Monsieur, il n'est pas n�cessaire, et je n'ai qu'un mot � vous dire.

- Asseyez-vous l�, vous dis-je. - Non, Monsieur, je suis bien...

- Non ! je ne vous �coute point si vous n'�tes assis.

- Monsieur, je fais ce que vous voulez.

Je... - Parbleu, vous vous portez bien.

- Oui, Monsieur, pour vous rendre service.

- Vous avez un fonds de sant� admirable, des l�vres fra�ches,

un teint vermeil, des yeux vifs. - Je voudrais bien...

- Comment se porte Madame Dimanche, votre �pouse ?

- Fort bien, Monsieur, Dieu merci. - C'est une brave femme.

- Elle est votre servante, Monsieur... - Et votre petite fille Claudine,

comment se porte-t-elle ? - Le mieux du monde.

- La jolie petite fille que c'est ! Je l'aime de tout mon coeur.

- C'est trop d'honneur. Je vous... - Et le petit Colin,

fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?

- Toujours de m�me, Monsieur. Je... - Et votre petit chien rusquet,

gronde-t-il toujours aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes

les gens qui vont chez vous ? - Plus que jamais, Monsieur,

et nous ne saurions en chevir.

- Ne vous �tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille

car j'y prends beaucoup d'int�r�t.

- Mais nous vous sommes, Monsieur, infiniment oblig�s. Je...

- Touchez donc l�, Monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?

- Oh, Monsieur, je suis votre serviteur.

- Je suis � vous de tout mon coeur. - Vous m'honorez trop. Je...

- ll n'y a rien que je ne fisse pour vous.

- Vous avez trop de bont� pour moi... - Et cela sans int�r�t,

je vous prie de le croire. - Je n'ai point m�rit� cette gr�ce.

Mais, Monsieur...

- Monsieur Dimanche, sans fa�on, voulez-vous souper avec moi ?

- Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout � l'heure...

- Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche,

et que 4 ou 5 de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

- Non, il n'est pas n�cessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais...

- Comment ? Je veux qu'on vous escorte,

et je m'int�resse trop � votre personne.

Je suis votre serviteur et de plus votre d�biteur.

- Ah ! Monsieur... - C'est une chose que je ne cache pas,

je le dis � tout le monde. Voulez-vous que je vous reconduise ?

- Oh, Monsieur, vous vous moquez !

- Embrassez-moi donc, s'il vous pla�t.

Je vous prie encore une fois d'�tre persuad� que je suis tout � vous,

et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.

- ll faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.

- ll est vrai. ll me fait tant de civilit�s

et tant de compliments que je ne saurais lui demander de l'argent.

- Je vous assure que toute sa maison p�rirait pour vous,

et je voudrais qu'il vous arriv�t quelque chose,

que quelqu'un s'avis�t de vous donner des coups de b�ton,

vous verriez de quelle mani�re... - Je le crois, mais, Sganarelle,

je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.

- Ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde !

- Mais vous-m�me, Sganarelle...

Vous me devez quelque chose en votre particulier.

- Fi, ne parlez pas de �a ! - Comment ? Je...

- Ne sais-je pas bien ce que je vous dois ?

- Oui, mais... - Allons, je vais vous �clairer.

- Mais mon argent... - Vous moquez-vous ?

- Je veux... J'entends... - agatelles !

Fi ! Fi, vous dis-je !

- Monsieur, voil� Monsieur votre p�re.

- Ah !

Me voici bien. ll me fallait cette visite pour me faire enrager.

- Je vois bien que je vous embarrasse

et que vous vous passeriez fort ais�ment de ma venue.

A dire vrai,

nous nous importunons �trangement l'un et l'autre,

et si vous �tes las de me voir,

je suis bien las aussi de vos d�portements.

H�las, que nous savons peu ce que nous faisons

quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut,

quand nous voulons �tre plus avis�s que lui,

et que nous venons � l'importuner de nos souhaits aveugles

et de nos demandes inconsid�r�es !

J'ai souhait� un fils avec des ardeurs non pareilles.

Je l'ai demand� sans rel�che avec des transports incroyables.

Et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de voeux,

est le chagrin et le supplice de cette vie m�me

dont je croyais qu'il devait �tre la joie et la consolation.

De quel oeil, � votre avis,

croyez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes,

dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage,

cette suite continuelle de m�chantes affaires,

qui nous r�duisent, � toutes heures, � lasser les bont�s

du Souverain, et qui ont �puis� aupr�s de lui

le m�rite de mes services et le cr�dit de mes amis ?

Ah, quelle bassesse est la v�tre !

Ne rougirez-vous point de m�riter si peu votre naissance ?

Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanit� ?

Et qu'avez-vous fait dans le monde pour �tre gentilhomme ?

Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes,

et que ce nous soit une gloire d'�tre sorti d'un sang noble

lorsque nous vivons en inf�mes ?

Non !

Non, la naissance n'est rien o� la vertu n'est pas.

Aussi nous n'avons part � la gloire de nos anc�tres

qu'autant que nous nous effor�ons de leur ressembler,

et cet �clat de leurs actions qu'ils r�pandent sur nous

nous impose un engagement de leur faire le m�me honneur,

de suivre les pas qu'ils nous tracent,

et de ne point d�g�n�rer de leurs vertus,

si nous voulons �tre estim�s leurs v�ritables descendants.

Ainsi vous descendez en vain des a�eux

dont vous �tes n�. lls vous d�savouent pour leur sang,

et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage.

Au contraire, l'�clat n'en rejaillit sur vous qu'� votre d�shonneur,

et leur gloire est un flambeau qui �claire aux yeux d'un chacun

la honte de vos actions.

Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal

est un monstre dans la nature,

que la vertu est le premier titre de noblesse,

que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait,

et que je ferais plus d'�tat du fils d'un crocheteur

qui serait honn�te homme

que du fils d'un monarque qui vivrait

comme vous.

- Monsieur, si vous �tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

- Non...

lnsolent !

Je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage,

et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton �me.

Mais sache, fils indigne,

que la tendresse paternelle est pouss�e � bout par tes actions,

que je saurai, plus t�t que tu ne penses,

mettre une borne � tes d�r�glements,

pr�venir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition

la honte de t'avoir fait na�tre !

- Eh, mourez le plus t�t que vous pourrez,

c'est le mieux que vous puissiez faire.

ll faut que chacun ait son tour et j'enrage de voir des p�res

qui vivent autant que leurs fils. - Ah, Monsieur,

vous avez tort !

- J'ai tort ?

- Monsieur...

- J'ai tort ?

- Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit,

et vous le deviez mettre dehors par les �paules.

A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ?

Un p�re venir faire des remontrances � son fils,

lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,

de mener une vie d'honn�te homme, et cent autres sottises.

Cela se peut-il souffrir � un homme comme vous

qui savez comme il faut vivre ? J'admire votre patience.

Et si j'avais �t� en votre place, je l'aurais envoy� promener.

O complaisance maudite, � quoi me r�duis-tu ?

- Me fera-t-on souper bient�t ?

- Monsieur !

Voici une dame voil�e qui vient vous parler.

- Que pourrait-ce �tre ? - ll faut voir.

---

- Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir � cette heure

et dans cet �quipage. C'est un motif pressant

qui m'oblige � cette visite, et ce que j'ai � vous dire

ne veut point du tout de retardement.

Je ne viens point ici pleine de ce courroux

que j'ai tant�t fait �clater,

et vous me voyez bien chang�e de ce que j'�tais ce matin.

Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des voeux contre vous,

et dont l'�me irrit�e ne jetait que menaces

et ne respirait que vengeance.

Le Ciel

...a banni de mon �me toutes ces indignes ardeurs

que je sentais pour vous,

tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel,

tous ces emportements

...d'un amour terrestre

...et grossier.

ll n'a laiss� dans mon coeur pour vous

qu'une flamme �pur�e de tout le commerce des sens,

une tendresse toute sainte, un amour d�tach� de tout,

qui n'agit point pour soi,

et ne se met en peine que de votre int�r�t.

- Tu pleures, je pense.

- Pardonnez-moi.

- C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien,

pour vous faire part d'un avis du Ciel,

et t�cher de vous retirer du pr�cipice o� vous courez.

Oui, Dom Juan, je sais tous les d�r�glements de votre vie,

et ce m�me Ciel, qui m'a touch� le coeur

et fait jeter les yeux sur les �garements de ma conduite,

m'a inspir� de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part,

que vos offenses ont �puis� sa mis�ricorde,

que sa col�re redoutable est pr�te de tomber sur vous,

qu'il est en vous de l'�viter par un prompt repentir, et que peut-�tre,

vous n'avez pas encore un jour � vous pouvoir soustraire

au plus grand de tous les malheurs !

Pour moi...

Je ne tiens plus � vous par aucun attachement du monde.

Je suis revenue, gr�ce au Ciel, de toutes mes folles pens�es.

Ma retraite est r�solue,

et je ne demande qu'assez de vie

pour pouvoir expier la faute que j'ai faite,

et m�riter par une aust�re p�nitence, le pardon de l'aveuglement

o� m'ont plong�e les transports d'une passion condamnable.

Mais, dans cette retraite,

j'aurais une douleur extr�me

qu'une personne

que j'ai ch�rie tendrement

dev�nt un exemple funeste de la justice du Ciel,

et ce me sera une joie incroyable

si je puis vous porter � d�tourner de dessus votre t�te

l'�pouvantable coup qui vous menace.

De gr�ce, Dom Juan !

Accordez-moi, pour derni�re faveur, cette douce consolation.

Ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes,

et si vous n'�tes point touch� de votre int�r�t,

soyez-le au moins de mes pri�res,

et m'�pargnez le cruel d�plaisir

de vous voir condamner � des supplices �ternels.

- Pauvre femme !

- Je vous ai aim�

avec une tendresse extr�me.

Rien au monde ne m'a �t� aussi cher que vous.

J'ai oubli� mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous.

Et toute la r�compense que je vous en demande,

c'est de corriger votre vie, et de pr�venir votre perte.

Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous,

ou pour l'amour de moi.

Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes.

Et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aim�e,

je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

- Coeur de tigre !

- Je m'en vais, apr�s ce discours. Voil� tout ce que j'avais � vous dire.

- ll est tard, demeurez ici, on vous y logera le mieux qu'on pourra.

- Non, ne me retenez pas davantage ! - Vous me ferez plaisir de demeurer.

- Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus.

Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire,

et songez seulement � profiter de mon avis.

- Sais-tu que j'ai encore senti quelque �motion pour elle,

que j'ai trouv� de l'agr�ment dans cette nouveaut� bizarre,

et que son habit, son air languissant et ses larmes

ont r�veill� en moi quelques petits restes d'un feu �teint ?

- C'est-�-dire que ses discours n'ont fait aucun effet sur vous.

- Vite � souper !

- Fort bien.

- Sganarelle, il faut songer � s'amender pourtant.

- Oui-da !

- Oui, il faut s'amender ! Encore 20 ou 30 ans de cette vie-ci,

et nous songerons � nous. - Oh !

- Qu'en dis-tu ? - Rien, rien. Voil� le souper !

- ll me semble que tu as la joue enfl�e. Qu'est-ce que c'est ?

Parle donc, qu'est-ce que tu l� ? - Moi, rien.

- Montre un peu !

Parbleu, c'est une fluxion qui lui est tomb�e sur la joue.

Vite une lancette pour percer cela !

Le pauvre gar�on n'en peut plus, et cet abc�s le pourrait �touffer.

Attends... Voyez comme il �tait m�r.

Allez, coquin que vous �tes ! - Ma foi, Monsieur, je voulais voir

si votre cuisinier avait pas mis trop de sel ou trop de poivre.

- Assieds-toi l�, mange !

J'ai affaire de toi quand j'aurai soup�.

Tu as faim � ce que je vois. - Je n'ai pas mang� depuis ce matin.

T�tez de cela, voil� qui est le meilleur du monde.

Laisse mon assiette. Mon assiette !

Tout doux, s'il vous pla�t.

Vertubleu, que vous �tes habile � donner des assiettes nettes !

Et vous, petit la Violette, que vous savez servir � boire � propos !

(On frappe avec insistance)

- Qui peut frapper de cette sorte ?

- Qui diable vient nous troubler dans notre repas ?

- Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.

- Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-m�me.

(Chaque pas de la Statue r�sonne)

---

(Fracas de la vaisselle qui tombe par terre)

- Qu'est-ce donc ?

Qu'y a-t-il ?

- Le...

...qui est l� !

- Allons voir, et montrons que rien ne me saurait �branler.

Une chaise et un couvert...

Vite donc !

Allons, mets-toi � table !

- Je n'ai plus de faim, Monsieur. - Mets-toi l�, te dis-je !

A boire !

A la sant� du Commandeur !

Je te le porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin !

- Monsieur, je n'ai pas soif.

- ois, et chante ta chanson, pour r�galer le Commandeur !

- Je suis enrhum�, Monsieur.

- ll n'importe. Allons !

Vous autres, venez, accompagnez sa voix !

- Dom Juan, c'est assez.

Je vous invite � venir demain souper avec moi.

En aurez-vous le courage ?

- Oui...

J'irai

...accompagn� du seul Sganarelle.

- Je vous rends gr�ce, il est demain je�ne pour moi.

- Prends ce flambeau !

- On n'a pas besoin de lumi�re

quand on est conduit par le Ciel.

(Les cloches carillonnent)

- Quoi, mon fils,

serait-il possible que la bont� du Ciel e�t exauc� mes voeux ?

Ce que vous me dites est-il bien vrai ?

Ne m'abusez-vous point d'un faux espoir,

et puis-je prendre quelque assurance

sur la nouveaut� surprenante d'une telle conversion ?

- Oui.

Vous me voyez revenu de toutes mes erreurs.

Je ne suis plus le m�me d'hier au soir.

Et le Ciel tout � coup a fait en moi un changement

qui va surprendre tout le monde.

ll a touch� mon �me et dessill� mes yeux,

et je regarde avec horreur le long aveuglement o� j'ai �t�,

et les d�sordres criminels de la vie que j'ai men�e.

J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations,

et m'�tonne comme le Ciel les a pu souffrir si longtemps,

et n'a pas vingt fois sur ma t�te laiss� tomber les coups

de sa justice redoutable.

Je vois la gr�ce que sa bont� m'a faite

en ne me punissant point de mes crimes,

et je pr�tends en profiter comme je dois,

faire �clater aux yeux du monde un soudain changement de vie,

r�parer par-l� le scandale de mes actions pass�es,

et m'efforcer d'en obtenir du Ciel

une pleine r�mission.

C'est � quoi je vais travailler,

et je vous prie, mon p�re, de vouloir bien contribuer � ce dessein,

et de m'aider vous-m�me � faire choix d'une personne qui me serve de guide,

et sous la conduite de qui je puisse marcher s�rement

dans le chemin o� je m'en vais entrer.

- Ah, mon fils,

que la tendresse d'un p�re est ais�ment rappel�e,

et que les offenses d'un fils s'�vanouissent vite

au moindre mot de repentir !

Je ne me souviens plus d�j� de tous les d�plaisirs que vous m'avez donn�s,

tout est effac� par les paroles que vous venez de me faire entendre.

Je ne me sens pas, je l'avoue...

Je jette des larmes de joie.

Tous mes voeux sont satisfaits,

et je n'ai plus rien d�sormais � demander au Ciel.

Embrassez-moi, mon fils,

et persistez, je vous conjure, dans cette louable pens�e.

Pour moi, j'en vais tout de ce pas, porter l'heureuse nouvelle

� votre m�re, partager avec elle les doux transports

du ravissement o� je suis, et rendre gr�ce au Ciel

des saintes r�solutions qu'il a daign� vous inspirer.

- Ah, Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !

ll y a longtemps que j'attendais cela,

et voil�, gr�ce au Ciel, tous mes souhaits accomplis.

- La peste le ben�t !

- Comment, le ben�t ?

- Quoi, tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire,

et tu crois que ma bouche �tait d'accord avec mon coeur ?

- Quoi ? Ce n'est pas... Vous ne...

Votre... Oh, quel homme ! Quel homme !

- Non, non, je ne suis point chang�,

et mes sentiments sont toujours les m�mes.

- Mais vous ne vous rendez � la surprenante merveille

de cette statue mouvante et parlante ?

- ll y a bien l�-dedans quelque chose que je ne comprends pas.

Mais quoi que ce puisse �tre,

cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit,

ni d'�branler mon �me,

et si j'ai dit que je voulais corriger ma conduite

et me jeter dans un train de vie exemplaire,

c'est un dessein que j'ai form� par pure politique,

un stratag�me utile,

une grimace n�cessaire

o� je veux me contraindre,

pour m�nager un p�re dont j'ai besoin,

et me mettre � couvert, du c�t� des hommes,

de cent f�cheuses aventures qui pourraient m'arriver.

Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence,

et je suis bien aise d'avoir un t�moin du fond de mon �me

et des v�ritables motifs qui m'obligent � faire les choses.

- Quoi, vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous �riger

en homme de bien ? - Et pourquoi non ?

ll y en a tant d'autres comme moi, qui se m�lent de ce m�tier,

qui se servent du m�me masque pour abuser le monde !

- Quel homme ! Quel homme !

- ll n'y a plus de honte � cela. L'hypocrisie est un vice

� la mode, et tous les vices � la mode passent pour vertus.

Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages

qu'on puisse jouer aujourd'hui,

et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages.

C'est un art de qui l'imposture est toujours respect�e,

et quoiqu'on la d�couvre, on n'ose rien dire contre elle.

Tous les autres vices des hommes sont expos�s � la censure,

et chacun a la libert� de les attaquer hautement,

mais l'hypocrisie est un vice privil�gi�,

qui de sa main, ferme la bouche � tout le monde

et jouit en repos d'une impunit� souveraine.

On lie, � force de grimaces, une soci�t� �troite

avec tous les gens du parti.

Qui en choque un, se les jette tous sur les bras,

et ceux que l'on sait m�me agir de bonne foi l�-dessus,

et que chacun conna�t pour �tre v�ritablement touch�s,

ceux-l�, dis-je, sont toujours les dupes des autres.

lls donnent hautement dans le panneau des grimaciers

et appuient aveugl�ment les singes de leurs actions.

Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratag�me,

ont rhabill� adroitement les d�sordres de leur jeunesse,

qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion,

et, sous cet habit respect�,

ont la permission d'�tre les plus m�chants hommes du monde ?

On a beau savoir leurs intrigues et les conna�tre pour ce qu'ils sont,

ils ne laissent pas pour cela d'�tre en cr�dit parmi les gens,

et quelque baissement de t�te, un soupir mortifi�,

et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde

tout ce qu'ils peuvent faire.

C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver,

et mettre en s�ret� mes affaires.

Je ne quitterai point mes douces habitudes,

mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai � petit bruit.

Que si je viens � �tre d�couvert,

je verrai, sans me remuer, prendre mes int�r�ts � toute la cabale,

et serai d�fendu par elle envers et contre tous.

Enfin c'est l� le vrai moyen de faire impun�ment tout ce que je voudrai !

Je m'�rigerai en censeur des actions d'autrui,

jugerai mal de tout le monde,

et n'aurai bonne opinion que de moi.

D�s qu'une fois on m'aura choqu� tant soit peu,

je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement

une haine irr�conciliable.

Je ferai le vengeur des int�r�ts du Ciel,

et, sous ce pr�texte commode, je pousserai mes ennemis

et les accuserai d'impi�t�,

et saurai d�cha�ner contre eux des z�l�s indiscrets,

qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux,

qui les accableront d'injures,

et les damneront hautement de leur autorit� priv�e.

C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes,

et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son si�cle.

- O Ciel, qu'entends-je ? ll ne vous manquait plus que d'�tre hypocrite

pour vous achever de tout point, et voil� le comble des abominations.

Cette derni�re-ci m'emporte et je ne puis m'emp�cher de parler.

Faites-moi tout ce qu'il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups,

tuez-moi si vous voulez, il faut que je d�charge mon coeur,

et qu'en valet fid�le je vous dise ce que je dois !

Sachez, Monsieur,

...que tant va la cruche � l'eau qu'enfin elle se brise,

et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas,

l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche.

La branche est attach�e � l'arbre.

Qui s'attache � l'arbre suit de bons pr�ceptes.

Les bons pr�ceptes valent mieux que de belles paroles.

Les belles paroles se trouvent � la cour.

A la cour sont les courtisans, et les courtisans suivent la mode.

La mode vient de la fantaisie. La fantaisie est une facult� de l'�me.

L'�me est ce qui nous donne la vie.

La vie finit par la mort.

La mort nous fait penser au Ciel.

Le Ciel est au-dessus de la terre.

La terre n'est point la mer. A�e !

La mer est sujette aux orages. Les orages tourmentent les vaisseaux.

Les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote.

Un bon pilote a de la prudence. La prudence n'est pas dans les jeunes.

Les jeunes doivent ob�issance aux vieux.

Les vieux aiment les richesses. Les richesses font les riches.

Les riches ne sont pas pauvres. Les pauvres ont de la n�cessit�.

N�cessit� n'a point de loi. Qui n'a point de loi vit en b�te brute.

Et par cons�quent, vous serez damn� � tous les diables.

- O le beau raisonnement !

- Apr�s cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous !

(Requiem : musique implorante)

("Agnus Dei, Domine, miserere nobis" : Agneau de Dieu, aie piti� de nous !)

---

- Dom Juan, je vous trouve � propos,

et je suis bien aise de vous parler ici plut�t que chez vous

pour vous demander vos r�solutions.

Vous savez que ce soin me regarde,

et que je me suis en votre pr�sence charg� de cette affaire.

Pour moi je ne le c�le point,

je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur,

et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit

� vouloir prendre cette voie,

pour vous voir publiquement confirmer � ma soeur le nom de votre femme.

- H�las,

je voudrais bien, de tout mon coeur,

vous donner la satisfaction que vous souhaitez, mais

...le Ciel s'y oppose directement.

ll a inspir� � mon �me le dessein de changer de vie,

et je n'ai point d'autres pens�es maintenant

que de quitter enti�rement tous les attachements du monde,

de me d�pouiller de toutes sortes de vanit�s, et de corriger d�sormais,

par une aust�re conduite tous les d�r�glements criminels

o� m'a port� le feu d'une aveugle jeunesse.

- Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis,

et la compagnie d'une femme l�gitime peut bien s'accommoder

avec les louables pens�es que le Ciel vous inspire.

- H�las, point du tout ! C'est un dessein que votre soeur a pris.

Elle a r�solu sa retraite. Nous avons �t� touch�s tous deux en m�me temps.

- Sa retraite ne peut nous satisfaire,

pouvant �tre imput�e au m�pris que vous feriez d'elle et de notre famille.

Et notre honneur demande qu'elle vive avec vous !

- Je vous assure que cela ne se peut.

J'en avais, pour moi, toutes les envies du monde,

et je me suis m�me encore aujourd'hui, conseill� au Ciel pour cela.

Mais lorsque je l'ai consult�, j'ai entendu une voix

qui m'a dit que je ne devais point songer � votre soeur

et qu'avec elle assur�ment je ne ferais point mon salut.

- Croyez-vous nous �blouir, Dom Juan, par ces belles excuses ?

- J'ob�is � la voix du Ciel !

- Quoi ? Vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?

- C'est le Ciel qui le veut ainsi !

- Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent pour la laisser ensuite ?

- Le Ciel l'ordonne de la sorte !

- Nous souffrirons cette tache en notre famille ?

- Prenez-vous-en au Ciel !

- Et quoi, toujours le Ciel ?

- Le Ciel... le souhaite comme cela.

- ll suffit, Dom Juan, je vous entends.

Mais ce n'est pas ici que je veux vous prendre,

et le lieu ne le souffre pas.

Mais avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.

- Vous ferez ce que vous voudrez.

Vous savez que je ne manque point de coeur,

et que je sais me servir de mon �p�e quand il le faut.

Je m'en vais passer tout � l'heure

dans cette petite rue �cart�e qui m�ne au grand couvent.

Mais je vous d�clare que ce n'est point moi qui veux me battre.

Le Ciel m'en d�fend la pens�e.

Mais si m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera !

- Nous verrons !

De vrai, nous verrons !

- Quel diable de style prenez-vous ? Ceci est bien pis que le reste,

et je vous aimerais bien mieux comme vous �tiez encore auparavant.

J'esp�rais toujours de votre salut, c'est maintenant que j'en d�sesp�re.

Et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusqu'ici,

ne pourra souffrir du tout cette derni�re horreur.

- Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses,

et si toutes les fois que les hommes...

(Requiem "Dies lrae" : Jour de col�re)

(Musique mena�ante et saccad�e)

- Ah, c'est le Ciel qui vous parle et c'est un avis

...qu'il vous donne. - Si le Ciel me donne un avis,

il faut qu'il parle plus clairement s'il veut que je l'entende !

---

(Voix de l'au-del�) - Dom Juan n'a plus qu'un moment

� pouvoir profiter de la mis�ricorde du Ciel.

Et s'il ne se repent ici,

sa perte est r�solue.

- Entendez-vous, Monsieur ?

- Qui ose tenir ces paroles ?

Je crois conna�tre cette voix.

---

- Ah, Monsieur, c'est un spectre ! Je le reconnais au marcher.

- Spectre, fant�me, ou diable, je veux voir ce que c'est !

(Hennissement)

- O Ciel !

Mais voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?

- Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur,

et je veux �prouver avec mon �p�e si c'est un corps ou un esprit !

---

- Ah, Monsieur, rendez-vous � tant de preuves,

et jetez-vous vite dans le repentir.

---

- Non.

Non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive,

que je sois capable de me repentir.

Allons, suis-moi !

---

- Arr�tez, Dom Juan.

Vous m'avez hier donn� parole de venir manger avec moi.

- Oui.

O� faut-il aller ?

- Donnez-moi la main...

- La voil�...

- Dom Juan, l'endurcissement au p�ch� tra�ne une mort funeste,

et les gr�ces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin � sa foudre !

- O Ciel, que sens-je ?

Un feu invisible me br�le !

Je n'en puis plus

et tout mon corps devient un brasier ardent !

Aaaah !!!

(Requiem "Lacrymosa" : Laissant couler nos larmes)

(Musique de lamentation)

---

- Ah, mes gages !

Mes gages !

Voil� par sa mort un chacun satisfait :

Ciel offens�, lois viol�es,

filles s�duites,

familles d�shonor�es, parents outrag�s,

femmes mises � mal, maris pouss�s � bout,

tout le monde est content.

ll n'y a que moi seul

...de malheureux.

Mes gages...

Mes gages...

Mes gages !

---

Sous-Titrage ERASME - lNJS Paris

- Voil� qui est �trange, tu es bien mal reconnu de tes soins.

Je m'en vais te donner un louis d'or

...tout � l'heure

...pourvu que tu veuilles jurer.

- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel p�ch� ?

- Tu n'as qu'� voir si tu veux gagner un louis d'or ou non.

En voil� un que je te donne

...si tu jures !

Tiens, il faut jurer !

- Oh, Monsieur...

- A moins de �a, tu ne l'auras pas.

- Ah, va, jure un peu, il n'y a pas de mal !

- Prends... le voil�.

Prends, te dis-je !...

Mais jure donc !

- Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

- Va, va,

je te le donne

...pour l'amour de l'humanit�.

---

- On voit, par la fuite de ces voleurs,

de quel secours est votre bras.

Souffrez, Monsieur, que je vous rende gr�ce d'une action si g�n�reuse...

- Je n'ai rien fait que vous n'eussiez fait � ma place.

Notre propre honneur est int�ress� dans de pareilles aventures,

et l'action de ces coquins �tait si l�che

que c'e�t �t� y prendre part que de ne s'y pas opposer.

Mais par quelle rencontre vous �tes-vous trouv� entre leurs mains ?

- Je m'�tais par hasard �gar� d'un fr�re et de tous ceux de notre suite.

Comme je cherchais � les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs,

qui d'abord ont tu� mon cheval et qui, sans votre valeur,

en auraient fait autant de moi. - Votre dessein est-il d'aller

du c�t� de la ville ? - Oui, mais sans y vouloir entrer.

Nous nous voyons oblig�s, mon fr�re et moi, � tenir la campagne

pour une de ces f�cheuses affaires qui r�duisent les gentilshommes

� se sacrifier, eux et leur famille,

� la s�v�rit� de leur honneur, puisque enfin le plus doux succ�s

en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie,

on est contraint de quitter le Royaume.

C'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse,

de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honn�tet�

de sa conduite, d'�tre asservi par les lois de l'honneur

au d�r�glement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie,

son repos et ses biens d�pendre de la fantaisie du premier t�m�raire

qui s'avisera de lui faire une de ces injures

pour qui un honn�te homme doit p�rir.

- On a cet avantage, qu'on fait courir le m�me risque

et passer mal aussi le temps � ceux qui prennent fantaisie

de nous faire une offense de gaiet� de coeur.

Ne serait-ce point une indiscr�tion que de vous demander

quelle peut �tre votre affaire ? - La chose en est aux termes

de n'en plus faire de secret, et lorsque l'injure a une fois �clat�,

notre honneur ne va point � vouloir cacher notre honte,

mais � faire �clater notre vengeance et � publier m�me

le dessein que nous en avons.

Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire

que l'offense que nous cherchons � venger est une soeur s�duite

et enlev�e d'un couvent, et que l'auteur de cette offense

est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio.

Nous le cherchons depuis quelques jours. Nous l'avons suivi ce matin

sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortait � cheval,

accompagn� de quatre ou cinq, et qu'il avait pris le long de la c�te.

Mais tous nos soins ont �t� inutiles, et nous n'avons pu d�couvrir

ce qu'il est devenu. - Le connaissez-vous, ce Dom Juan ?

- Non, je ne l'ai jamais vu, je l'ai seulement ou� d�peindre � mon fr�re.

Mais la renomm�e n'en dit pas force bien,

et c'est un homme dont la vie... - Arr�tez, Monsieur, s'il vous pla�t.

ll est un peu de mes amis, et ce serait � moi une esp�ce de l�chet�

que d'en ou�r dire du mal. - Pour l'amour de vous, Monsieur

je n'en dirai rien du tout.

C'est bien la moindre chose que je vous doive apr�s m'avoir sauv� la vie,

que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,

lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal.

Mais, quelque ami que vous lui soyez,

j'ose esp�rer que vous n'approuverez pas son action,

et ne trouverez pas �trange que nous cherchions

d'en prendre la vengeance. - Au contraire, je veux vous y servir,

et vous �pargner des soins inutiles.

Je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m'en emp�cher,

mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impun�ment des gentilshommes,

et je m'engage � vous faire faire raison par lui.

- Et quelle raison peut-on faire � ces sortes d'injures ?

- Toute celle que votre honneur peut souhaiter,

et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage,

je m'oblige � le faire trouver au lieu que vous voudrez

et quand il vous plaira.

- Cet espoir est bien doux, Monsieur, � des coeurs offens�s.

Mais apr�s ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur

que vous fussiez de la partie.

- Je suis si attach� � Dom Juan qu'il ne saurait se battre

que je ne me batte aussi.

Mais enfin j'en r�ponds comme de moi-m�me,

et vous n'avez qu'� dire quand vous voulez qu'il paraisse

et vous donne satisfaction. - Que ma destin�e est cruelle !

Faut-il que je vous doive la vie,

et que Dom Juan soit de vos amis ?

- Faites boire l� mes chevaux, je veux un peu marcher � pied.

Ciel, que vois-je ici ! Quoi, mon fr�re,

vous voil� avec notre ennemi mortel ! - Notre ennemi mortel ?

- Oui, je suis Dom Juan moi-m�me.

L'avantage du nombre ne m'obligera pas � vouloir d�guiser mon nom.

- Tra�tre, il faut que tu p�risses ! - Arr�tez, mon fr�re !

Je lui suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras,

j'aurais �t� tu� par des voleurs que j'ai trouv�s.

- Voulez-vous que cette consid�ration emp�che notre vengeance ?

Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun m�rite

pour engager notre �me.

S'il faut comparer l'obligation � l'offense,

votre reconnaissance, mon fr�re, est ici ridicule.

Et comme l'honneur est infiniment plus pr�cieux que la vie,

c'est ne devoir proprement rien que d'�tre redevable de la vie

� qui nous a �t� l'honneur. - Je sais la diff�rence, mon fr�re,

qu'un gentilhomme doit mettre entre l'un et l'autre, et la reconnaissance

de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure,

mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a pr�t�,

que je m'acquitte de la vie que je lui dois, par un d�lai de notre vengeance,

et lui laisse la libert� de jouir du fruit de son bienfait.

- Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer,

et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir.

Le Ciel nous l'offre ici, c'est � nous d'en profiter.

Lorsque l'honneur est bless� mortellement,

on ne doit point songer � garder aucune mesure.

Et si vous r�pugnez � pr�ter votre bras � cette action,

vous n'avez qu'� vous retirer et laisser � ma main

la gloire d'un tel sacrifice. - De gr�ce, mon fr�re...

- Tous ces discours sont superflus,

il faut qu'il meure ! - Arr�tez-vous, dis-je, mon fr�re.

Je ne vous souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours,

et je jure le Ciel que je le d�fendrai ici contre qui que ce soit,

et je saurai lui faire un rempart de cette m�me vie qu'il a sauv�e,

et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

- Quoi ?

Vous prenez le parti de notre ennemi contre moi,

et loin d'�tre saisi � son aspect des m�mes transports que je sens,

vous faites voir pour lui

des sentiments pleins de douceur ? - Montrons de la mod�ration

dans une action l�gitime, et ne vengeons point notre honneur

avec cet emportement que vous t�moignez.

Ayons du coeur dont nous soyons les ma�tres,

une valeur qui n'ait rien de farouche,

et qui se porte aux choses par une pure d�lib�ration de notre raison,

et non point par le mouvement d'une aveugle col�re.

Je ne veux point, mon fr�re, demeurer redevable � mon ennemi.

Je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.

Notre vengeance, pour �tre diff�r�e, n'en sera pas moins �clatante.

Au contraire,

elle en tirera de l'avantage et cette occasion de l'avoir pu prendre

la fera para�tre plus juste aux yeux de tout le monde.

- Ah, l'�trange faiblesse et l'aveuglement effroyable

d'hasarder ainsi les int�r�ts de son honneur

� la pens�e ridicule d'une obligation chim�rique !

- Non, mon fr�re, ne vous mettez pas en peine !

Si je fais une faute, je saurai bien la r�parer,

et je me charge de tout le soin de notre honneur.

Je sais � quoi il nous oblige,

et cette suspension d'un jour,

que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur

que j'ai de le satisfaire. Dom Juan !

Vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai re�u de vous,

et vous devez par l� juger du reste,

croire que je m'acquitte avec m�me chaleur de ce que je dois,

et que je ne serais pas moins exact � vous payer l'injure que le bienfait.

Je ne veux pas vous obliger ici � expliquer vos sentiments,

et je vous donne la libert� de penser � loisir

aux r�solutions que vous avez � prendre.

Vous connaissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite,

et je vous fais juge vous-m�me des r�parations qu'elle demande.

ll est des moyens doux pour nous satisfaire.

ll en est de violents et de sanglants.

Mais enfin, quelque choix que vous fassiez,

vous m'avez donn� parole de me faire faire raison par Dom Juan.

Songez � me la faire, je vous prie,

et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'� mon honneur.

- Je n'ai rien exig� de vous,

et vous tiendrai ce que j'ai promis.

- Allons, mon fr�re, un moment de douceur ne fait aucune injure

� la s�v�rit� de notre devoir.

- Hol�, ho !

Sganarelle !

- Pla�t-il ?

- Alors, coquin, tu fuis quand on m'attaque ?

- Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici pr�s.

Je crois que cet habit est purgatif,

et que c'est prendre m�decine que de le porter.

- Peste soit l'insolent !

Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honn�te !

Sais-tu bien qui est celui � qui j'ai sauv� la vie ?

- Moi ? Non.

- C'est un fr�re d'Elvire. - Un...

- ll est assez honn�te homme, il en a bien us�,

et j'ai regret d'avoir d�m�l� avec lui.

- ll vous serait ais� de pacifier toutes choses.

- Oui, mais ma passion est us�e pour Done Elvire,

et l'engagement ne compatit point avec mon humeur.

J'aime la libert�

en amour, tu le sais,

et je ne saurais me r�soudre � renfermer mon coeur entre 4 murailles.

Je te l'ai dit vingt fois,

j'ai une pente naturelle � me laisser aller � tout ce qui m'attire.

Mon coeur est � toutes les belles,

et c'est � elles � le prendre tour � tour et � le garder

tant qu'elles le pourront.

Mais quel est ce superbe �difice que je vois entre ces arbres ?

- Vous ne le savez pas ?

- Non, vraiment.

- C'est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tu�tes.

- Ah, c'est vrai ! Je ne savais pas que c'�tait de ce c�t�-ci qu'il �tait.

Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage,

aussi bien que de la statue du Commandeur,

et j'ai envie de l'aller voir.

- Monsieur, n'allez point l� ! - Pourquoi ?

- Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tu�.

- Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit�,

et qu'il doit recevoir de bonne gr�ce, s'il est galant homme.

Allons, entrons dedans !

(Ode fun�bre ma�onnique : musique m�ditative)

---

- Oh, que c'est beau !

Oh, la belle statue !

Oh, les beaux piliers !

Le beau marbre !

Oh !...

Oh, que c'est beau !

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

- Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort,

et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass�,

durant sa vie, d'une assez simple demeure,

en veuille avoir une si magnifique

pour quand il n'en peut plus rien faire.

- Voil� la statue du Commandeur !

- Parbleu, le voil� bon, avec son habit d'empereur romain !

- Ma foi, Monsieur, voil� qui est bien fait.

ll semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler.

ll jette sur nous des regards qui me feraient peur si j'�tais seul.

Je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

- ll aurait tort,

et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.

Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

- C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

- Demande-lui, te dis-je !

- Vous moquez-vous ? Ce serait �tre fou que d'aller parler � une statue.

- Fais ce que je te dis !

- Quelle bizarrerie !

Seigneur Commandeur...

Je ris de ma sottise, mais c'est mon ma�tre qui me la fait faire.

Seigneur Commandeur, mon ma�tre Dom Juan vous demande

si vous voulez bien lui faire l'honneur de venir souper avec lui.

Ha ! - Qu'est-ce ? Qu'as-tu ?

Dis donc, veux-tu parler ? - La Statue...

- Eh bien, que veux-tu dire, tra�tre ?

- Je vous dis que la Statue...

- Eh bien, la Statue ? Je t'assomme si tu ne parles !

- La Statue m'a fait signe. - La peste, le coquin !

- Elle m'a fait signe, vous dis-je. ll n'est rien de plus vrai.

Allez-vous-en lui parler vous-m�me, peut-�tre... A�e !!

- Allez, viens, maraud, viens !

Je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie.

Prends garde !

Le Seigneur Commandeur veut-il venir souper avec moi ?

- Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles.

Eh bien, Monsieur ?

- Allons, sortons d'ici !

- Voil� de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !

- Quoi qu'il en soit, laissons cela, c'est une bagatelle,

et nous avons pu �tre tromp�s par un faux jour,

ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troubl� l'esprit.

- Ne cherchez point � d�mentir ce que nous avons vu des yeux que voil�.

ll n'est rien de plus v�ritable que ce signe de t�te,

et je ne doute point que le Ciel, scandalis� de votre vie,

n'ait produit ce miracle pour vous convaincre,

et pour vous retirer de...

- Ecoute...

Si tu m'importunes de tes sottes moralit�s,

si tu me dis encore le moindre mot l�-dessus,

je vais appeler quelqu'un, demander un nerf de boeuf,

te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups.

M'entends-tu bien ?

- Fort bien, Monsieur,

le mieux du monde.

Vous vous expliquez clairement.

C'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de d�tours.

Vous dites les choses avec une nettet� admirable.

- Allons, qu'on me fasse souper le plus t�t que l'on pourra !

Une chaise, petit gar�on. - Monsieur...

Voil� votre marchand, M. Dimanche, qui demande � vous parler.

- Voil� ce qu'il nous faut, qu'un compliment de cr�ancier !

De quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent,

et que ne lui disais-tu que Monsieur n'y est pas ?

- Voil� 3/4 d'heure que je lui dis, mais il n'a pas voulu le croire,

et s'est assis l�-dedans pour attendre. - Non, au contraire, faites-le entrer.

C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux cr�anciers.

ll est bon de les payer de quelque chose,

et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double.

Ah !

Monsieur Dimanche, approchez !

Approchez !

Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal � mes gens

de ne pas vous avoir fait entrer d'abord !

J'avais donn� ordre qu'on ne me f�t parler personne,

mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous �tes en droit

de ne trouver jamais de porte ferm�e chez moi.

- Monsieur, je vous suis fort oblig�. - Parbleu, coquins !

Je vous apprendrai � laisser M. Dimanche dans une antichambre.

Je vous ferai conna�tre les gens. - Monsieur, cela n'est rien.

- Comment ? Vous dire que je n'y suis pas,

� M. Dimanche, au meilleur de mes amis ?

- Monsieur, je suis votre serviteur. J'�tais venu...

- Allons vite, un si�ge pour M. Dimanche !

- Monsieur, je suis bien comme cela.

- Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

- Cela n'est point n�cessaire.

- Otez ce pliant, et apportez un fauteuil !

- Monsieur, vous vous moquez, et... - Non, je sais ce que je vous dois,

et je ne veux point qu'on mette de diff�rence entre nous deux.

- Monsieur... - Allons, asseye

- Monsieur, il n'est pas n�cessaire, et je n'ai qu'un mot � vous dire.

- Asseyez-vous l�, vous dis-je. - Non, Monsieur, je suis bien...

- Non ! je ne vous �coute point si vous n'�tes assis.

- Monsieur, je fais ce que vous voulez.

Je... - Parbleu, vous vous portez bien.

- Oui, Monsieur, pour vous rendre service.

- Vous avez un fonds de sant� admirable, des l�vres fra�ches,

un teint vermeil, des yeux vifs. - Je voudrais bien...

- Comment se porte Madame Dimanche, votre �pouse ?

- Fort bien, Monsieur, Dieu merci. - C'est une brave femme.

- Elle est votre servante, Monsieur... - Et votre petite fille Claudine,

comment se porte-t-elle ? - Le mieux du monde.

- La jolie petite fille que c'est ! Je l'aime de tout mon coeur.

- C'est trop d'honneur. Je vous... - Et le petit Colin,

fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?

- Toujours de m�me, Monsieur. Je... - Et votre petit chien rusquet,

gronde-t-il toujours aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes

les gens qui vont chez vous ? - Plus que jamais, Monsieur,

et nous ne saurions en chevir.

- Ne vous �tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille

car j'y prends beaucoup d'int�r�t.

- Mais nous vous sommes, Monsieur, infiniment oblig�s. Je...

- Touchez donc l�, Monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?

- Oh, Monsieur, je suis votre serviteur.

- Je suis � vous de tout mon coeur. - Vous m'honorez trop. Je...

- ll n'y a rien que je ne fisse pour vous.

- Vous avez trop de bont� pour moi... - Et cela sans int�r�t,

je vous prie de le croire. - Je n'ai point m�rit� cette gr�ce.

Mais, Monsieur...

- Monsieur Dimanche, sans fa�on, voulez-vous souper avec moi ?

- Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout � l'heure...

- Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche,

et que 4 ou 5 de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

- Non, il n'est pas n�cessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais...

- Comment ? Je veux qu'on vous escorte,

et je m'int�resse trop � votre personne.

Je suis votre serviteur et de plus votre d�biteur.

- Ah ! Monsieur... - C'est une chose que je ne cache pas,

je le dis � tout le monde. Voulez-vous que je vous reconduise ?

- Oh, Monsieur, vous vous moquez !

- Embrassez-moi donc, s'il vous pla�t.

Je vous prie encore une fois d'�tre persuad� que je suis tout � vous,

et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.

- ll faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.

- ll est vrai. ll me fait tant de civilit�s

et tant de compliments que je ne saurais lui demander de l'argent.

- Je vous assure que toute sa maison p�rirait pour vous,

et je voudrais qu'il vous arriv�t quelque chose,

que quelqu'un s'avis�t de vous donner des coups de b�ton,

vous verriez de quelle mani�re... - Je le crois, mais, Sganarelle,

je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.

- Ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde !

- Mais vous-m�me, Sganarelle...

Vous me devez quelque chose en votre particulier.

- Fi, ne parlez pas de �a ! - Comment ? Je...

- Ne sais-je pas bien ce que je vous dois ?

- Oui, mais... - Allons, je vais vous �clairer.

- Mais mon argent... - Vous moquez-vous ?

- Je veux... J'entends... - agatelles !

Fi ! Fi, vous dis-je !

- Monsieur, voil� Monsieur votre p�re.

- Ah !

Me voici bien. ll me fallait cette visite pour me faire enrager.

- Je vois bien que je vous embarrasse

et que vous vous passeriez fort ais�ment de ma venue.

A dire vrai,

nous nous importunons �trangement l'un et l'autre,

et si vous �tes las de me voir,

je suis bien las aussi de vos d�portements.

H�las, que nous savons peu ce que nous faisons

quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut,

quand nous voulons �tre plus avis�s que lui,

et que nous venons � l'importuner de nos souhaits aveugles

et de nos demandes inconsid�r�es !

J'ai souhait� un fils avec des ardeurs non pareilles.

Je l'ai demand� sans rel�che avec des transports incroyables.

Et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de voeux,

est le chagrin et le supplice de cette vie m�me

dont je croyais qu'il devait �tre la joie et la consolation.

De quel oeil, � votre avis,

croyez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes,

dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage,

cette suite continuelle de m�chantes affaires,

qui nous r�duisent, � toutes heures, � lasser les bont�s

du Souverain, et qui ont �puis� aupr�s de lui

le m�rite de mes services et le cr�dit de mes amis ?

Ah, quelle bassesse est la v�tre !

Ne rougirez-vous point de m�riter si peu votre naissance ?

Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanit� ?

Et qu'avez-vous fait dans le monde pour �tre gentilhomme ?

Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes,

et que ce nous soit une gloire d'�tre sorti d'un sang noble

lorsque nous vivons en inf�mes ?

Non !

Non, la naissance n'est rien o� la vertu n'est pas.

Aussi nous n'avons part � la gloire de nos anc�tres

qu'autant que nous nous effor�ons de leur ressembler,

et cet �clat de leurs actions qu'ils r�pandent sur nous

nous impose un engagement de leur faire le m�me honneur,

de suivre les pas qu'ils nous tracent,

et de ne point d�g�n�rer de leurs vertus,

si nous voulons �tre estim�s leurs v�ritables descendants.

Ainsi vous descendez en vain des a�eux

dont vous �tes n�. lls vous d�savouent pour leur sang,

et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage.

Au contraire, l'�clat n'en rejaillit sur vous qu'� votre d�shonneur,

et leur gloire est un flambeau qui �claire aux yeux d'un chacun

la honte de vos actions.

Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal

est un monstre dans la nature,

que la vertu est le premier titre de noblesse,

que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait,

et que je ferais plus d'�tat du fils d'un crocheteur

qui serait honn�te homme

que du fils d'un monarque qui vivrait

comme vous.

- Monsieur, si vous �tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

- Non...

lnsolent !

Je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage,

et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton �me.

Mais sache, fils indigne,

que la tendresse paternelle est pouss�e � bout par tes actions,

que je saurai, plus t�t que tu ne penses,

mettre une borne � tes d�r�glements,

pr�venir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition

la honte de t'avoir fait na�tre !

- Eh, mourez le plus t�t que vous pourrez,

c'est le mieux que vous puissiez faire.

ll faut que chacun ait son tour et j'enrage de voir des p�res

qui vivent autant que leurs fils. - Ah, Monsieur,

vous avez tort !

- J'ai tort ?

- Monsieur...

- J'ai tort ?

- Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit,

et vous le deviez mettre dehors par les �paules.

A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ?

Un p�re venir faire des remontrances � son fils,

lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,

de mener une vie d'honn�te homme, et cent autres sottises.

Cela se peut-il souffrir � un homme comme vous

qui savez comme il faut vivre ? J'admire votre patience.

Et si j'avais �t� en votre place, je l'aurais envoy� promener.

O complaisance maudite, � quoi me r�duis-tu ?

- Me fera-t-on souper bient�t ?

- Monsieur !

Voici une dame voil�e qui vient vous parler.

- Que pourrait-ce �tre ? - ll faut voir.

---

- Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir � cette heure

et dans cet �quipage. C'est un motif pressant

qui m'oblige � cette visite, et ce que j'ai � vous dire

ne veut point du tout de retardement.

Je ne viens point ici pleine de ce courroux

que j'ai tant�t fait �clater,

et vous me voyez bien chang�e de ce que j'�tais ce matin.

Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des voeux contre vous,

et dont l'�me irrit�e ne jetait que menaces

et ne respirait que vengeance.

Le Ciel

...a banni de mon �me toutes ces indignes ardeurs

que je sentais pour vous,

tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel,

tous ces emportements

...d'un amour terrestre

...et grossier.

ll n'a laiss� dans mon coeur pour vous

qu'une flamme �pur�e de tout le commerce des sens,

une tendresse toute sainte, un amour d�tach� de tout,

qui n'agit point pour soi,

et ne se met en peine que de votre int�r�t.

- Tu pleures, je pense.

- Pardonnez-moi.

- C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien,

pour vous faire part d'un avis du Ciel,

et t�cher de vous retirer du pr�cipice o� vous courez.

Oui, Dom Juan, je sais tous les d�r�glements de votre vie,

et ce m�me Ciel, qui m'a touch� le coeur

et fait jeter les yeux sur les �garements de ma conduite,

m'a inspir� de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part,

que vos offenses ont �puis� sa mis�ricorde,

que sa col�re redoutable est pr�te de tomber sur vous,

qu'il est en vous de l'�viter par un prompt repentir, et que peut-�tre,

vous n'avez pas encore un jour � vous pouvoir soustraire

au plus grand de tous les malheurs !

Pour moi...

Je ne tiens plus � vous par aucun attachement du monde.

Je suis revenue, gr�ce au Ciel, de toutes mes folles pens�es.

Ma retraite est r�solue,

et je ne demande qu'assez de vie

pour pouvoir expier la faute que j'ai faite,

et m�riter par une aust�re p�nitence, le pardon de l'aveuglement

o� m'ont plong�e les transports d'une passion condamnable.

Mais, dans cette retraite,

j'aurais une douleur extr�me

qu'une personne

que j'ai ch�rie tendrement

dev�nt un exemple funeste de la justice du Ciel,

et ce me sera une joie incroyable

si je puis vous porter � d�tourner de dessus votre t�te

l'�pouvantable coup qui vous menace.

De gr�ce, Dom Juan !

Accordez-moi, pour derni�re faveur, cette douce consolation.

Ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes,

et si vous n'�tes point touch� de votre int�r�t,

soyez-le au moins de mes pri�res,

et m'�pargnez le cruel d�plaisir

de vous voir condamner � des supplices �ternels.

- Pauvre femme !

- Je vous ai aim�

avec une tendresse extr�me.

Rien au monde ne m'a �t� aussi cher que vous.

J'ai oubli� mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous.

Et toute la r�compense que je vous en demande,

c'est de corriger votre vie, et de pr�venir votre perte.

Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous,

ou pour l'amour de moi.

Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes.

Et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aim�e,

je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

- Coeur de tigre !

- Je m'en vais, apr�s ce discours. Voil� tout ce que j'avais � vous dire.

- ll est tard, demeurez ici, on vous y logera le mieux qu'on pourra.

- Non, ne me retenez pas davantage ! - Vous me ferez plaisir de demeurer.

- Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus.

Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire,

et songez seulement � profiter de mon avis.

- Sais-tu que j'ai encore senti quelque �motion pour elle,

que j'ai trouv� de l'agr�ment dans cette nouveaut� bizarre,

et que son habit, son air languissant et ses larmes

ont r�veill� en moi quelques petits restes d'un feu �teint ?

- C'est-�-dire que ses discours n'ont fait aucun effet sur vous.

- Vite � souper !

- Fort bien.

- Sganarelle, il faut songer � s'amender pourtant.

- Oui-da !

- Oui, il faut s'amender ! Encore 20 ou 30 ans de cette vie-ci,

et nous songerons � nous. - Oh !

- Qu'en dis-tu ? - Rien, rien. Voil� le souper !

- ll me semble que tu as la joue enfl�e. Qu'est-ce que c'est ?

Parle donc, qu'est-ce que tu l� ? - Moi, rien.

- Montre un peu !

Parbleu, c'est une fluxion qui lui est tomb�e sur la joue.

Vite une lancette pour percer cela !

Le pauvre gar�on n'en peut plus, et cet abc�s le pourrait �touffer.

Attends... Voyez comme il �tait m�r.

Allez, coquin que vous �tes ! - Ma foi, Monsieur, je voulais voir

si votre cuisinier avait pas mis trop de sel ou trop de poivre.

- Assieds-toi l�, mange !

J'ai affaire de toi quand j'aurai soup�.

Tu as faim � ce que je vois. - Je n'ai pas mang� depuis ce matin.

T�tez de cela, voil� qui est le meilleur du monde.

Laisse mon assiette. Mon assiette !

Tout doux, s'il vous pla�t.

Vertubleu, que vous �tes habile � donner des assiettes nettes !

Et vous, petit la Violette, que vous savez servir � boire � propos !

(On frappe avec insistance)

- Qui peut frapper de cette sorte ?

- Qui diable vient nous troubler dans notre repas ?

- Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.

- Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-m�me.

(Chaque pas de la Statue r�sonne)

---

(Fracas de la vaisselle qui tombe par terre)

- Qu'est-ce donc ?

Qu'y a-t-il ?

- Le...

...qui est l� !

- Allons voir, et montrons que rien ne me saurait �branler.

Une chaise et un couvert...

Vite donc !

Allons, mets-toi � table !

- Je n'ai plus de faim, Monsieur. - Mets-toi l�, te dis-je !

A boire !

A la sant� du Commandeur !

Je te le porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin !

- Monsieur, je n'ai pas soif.

- ois, et chante ta chanson, pour r�galer le Commandeur !

- Je suis enrhum�, Monsieur.

- ll n'importe. Allons !

Vous autres, venez, accompagnez sa voix !

- Dom Juan, c'est assez.

Je vous invite � venir demain souper avec moi.

En aurez-vous le courage ?

- Oui...

J'irai

...accompagn� du seul Sganarelle.

- Je vous rends gr�ce, il est demain je�ne pour moi.

- Prends ce flambeau !

- On n'a pas besoin de lumi�re

quand on est conduit par le Ciel.

(Les cloches carillonnent)

- Quoi, mon fils,

serait-il possible que la bont� du Ciel e�t exauc� mes voeux ?

Ce que vous me dites est-il bien vrai ?

Ne m'abusez-vous point d'un faux espoir,

et puis-je prendre quelque assurance

sur la nouveaut� surprenante d'une telle conversion ?

- Oui.

Vous me voyez revenu de toutes mes erreurs.

Je ne suis plus le m�me d'hier au soir.

Et le Ciel tout � coup a fait en moi un changement

qui va surprendre tout le monde.

ll a touch� mon �me et dessill� mes yeux,

et je regarde avec horreur le long aveuglement o� j'ai �t�,

et les d�sordres criminels de la vie que j'ai men�e.

J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations,

et m'�tonne comme le Ciel les a pu souffrir si longtemps,

et n'a pas vingt fois sur ma t�te laiss� tomber les coups

de sa justice redoutable.

Je vois la gr�ce que sa bont� m'a faite

en ne me punissant point de mes crimes,

et je pr�tends en profiter comme je dois,

faire �clater aux yeux du monde un soudain changement de vie,

r�parer par-l� le scandale de mes actions pass�es,

et m'efforcer d'en obtenir du Ciel

une pleine r�mission.

C'est � quoi je vais travailler,

et je vous prie, mon p�re, de vouloir bien contribuer � ce dessein,

et de m'aider vous-m�me � faire choix d'une personne qui me serve de guide,

et sous la conduite de qui je puisse marcher s�rement

dans le chemin o� je m'en vais entrer.

- Ah, mon fils,

que la tendresse d'un p�re est ais�ment rappel�e,

et que les offenses d'un fils s'�vanouissent vite

au moindre mot de repentir !

Je ne me souviens plus d�j� de tous les d�plaisirs que vous m'avez donn�s,

tout est effac� par les paroles que vous venez de me faire entendre.

Je ne me sens pas, je l'avoue...

Je jette des larmes de joie.

Tous mes voeux sont satisfaits,

et je n'ai plus rien d�sormais � demander au Ciel.

Embrassez-moi, mon fils,

et persistez, je vous conjure, dans cette louable pens�e.

Pour moi, j'en vais tout de ce pas, porter l'heureuse nouvelle

� votre m�re, partager avec elle les doux transports

du ravissement o� je suis, et rendre gr�ce au Ciel

des saintes r�solutions qu'il a daign� vous inspirer.

- Ah, Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !

ll y a longtemps que j'attendais cela,

et voil�, gr�ce au Ciel, tous mes souhaits accomplis.

- La peste le ben�t !

- Comment, le ben�t ?

- Quoi, tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire,

et tu crois que ma bouche �tait d'accord avec mon coeur ?

- Quoi ? Ce n'est pas... Vous ne...

Votre... Oh, quel homme ! Quel homme !

- Non, non, je ne suis point chang�,

et mes sentiments sont toujours les m�mes.

- Mais vous ne vous rendez � la surprenante merveille

de cette statue mouvante et parlante ?

- ll y a bien l�-dedans quelque chose que je ne comprends pas.

Mais quoi que ce puisse �tre,

cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit,

ni d'�branler mon �me,

et si j'ai dit que je voulais corriger ma conduite

et me jeter dans un train de vie exemplaire,

c'est un dessein que j'ai form� par pure politique,

un stratag�me utile,

une grimace n�cessaire

o� je veux me contraindre,

pour m�nager un p�re dont j'ai besoin,

et me mettre � couvert, du c�t� des hommes,

de cent f�cheuses aventures qui pourraient m'arriver.

Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence,

et je suis bien aise d'avoir un t�moin du fond de mon �me

et des v�ritables motifs qui m'obligent � faire les choses.

- Quoi, vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous �riger

en homme de bien ? - Et pourquoi non ?

ll y en a tant d'autres comme moi, qui se m�lent de ce m�tier,

qui se servent du m�me masque pour abuser le monde !

- Quel homme ! Quel homme !

- ll n'y a plus de honte � cela. L'hypocrisie est un vice

� la mode, et tous les vices � la mode passent pour vertus.

Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages

qu'on puisse jouer aujourd'hui,

et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages.

C'est un art de qui l'imposture est toujours respect�e,

et quoiqu'on la d�couvre, on n'ose rien dire contre elle.

Tous les autres vices des hommes sont expos�s � la censure,

et chacun a la libert� de les attaquer hautement,

mais l'hypocrisie est un vice privil�gi�,

qui de sa main, ferme la bouche � tout le monde

et jouit en repos d'une impunit� souveraine.

On lie, � force de grimaces, une soci�t� �troite

avec tous les gens du parti.

Qui en choque un, se les jette tous sur les bras,

et ceux que l'on sait m�me agir de bonne foi l�-dessus,

et que chacun conna�t pour �tre v�ritablement touch�s,

ceux-l�, dis-je, sont toujours les dupes des autres.

lls donnent hautement dans le panneau des grimaciers

et appuient aveugl�ment les singes de leurs actions.

Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratag�me,

ont rhabill� adroitement les d�sordres de leur jeunesse,

qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion,

et, sous cet habit respect�,

ont la permission d'�tre les plus m�chants hommes du monde ?

On a beau savoir leurs intrigues et les conna�tre pour ce qu'ils sont,

ils ne laissent pas pour cela d'�tre en cr�dit parmi les gens,

et quelque baissement de t�te, un soupir mortifi�,

et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde

tout ce qu'ils peuvent faire.

C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver,

et mettre en s�ret� mes affaires.

Je ne quitterai point mes douces habitudes,

mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai � petit bruit.

Que si je viens � �tre d�couvert,

je verrai, sans me remuer, prendre mes int�r�ts � toute la cabale,

et serai d�fendu par elle envers et contre tous.

Enfin c'est l� le vrai moyen de faire impun�ment tout ce que je voudrai !

Je m'�rigerai en censeur des actions d'autrui,

jugerai mal de tout le monde,

et n'aurai bonne opinion que de moi.

D�s qu'une fois on m'aura choqu� tant soit peu,

je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement

une haine irr�conciliable.

Je ferai le vengeur des int�r�ts du Ciel,

et, sous ce pr�texte commode, je pousserai mes ennemis

et les accuserai d'impi�t�,

et saurai d�cha�ner contre eux des z�l�s indiscrets,

qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux,

qui les accableront d'injures,

et les damneront hautement de leur autorit� priv�e.

C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes,

et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son si�cle.

- O Ciel, qu'entends-je ? ll ne vous manquait plus que d'�tre hypocrite

pour vous achever de tout point, et voil� le comble des abominations.

Cette derni�re-ci m'emporte et je ne puis m'emp�cher de parler.

Faites-moi tout ce qu'il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups,

tuez-moi si vous voulez, il faut que je d�charge mon coeur,

et qu'en valet fid�le je vous dise ce que je dois !

Sachez, Monsieur,

...que tant va la cruche � l'eau qu'enfin elle se brise,

et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas,

l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche.

La branche est attach�e � l'arbre.

Qui s'attache � l'arbre suit de bons pr�ceptes.

Les bons pr�ceptes valent mieux que de belles paroles.

Les belles paroles se trouvent � la cour.

A la cour sont les courtisans, et les courtisans suivent la mode.

La mode vient de la fantaisie. La fantaisie est une facult� de l'�me.

L'�me est ce qui nous donne la vie.

La vie finit par la mort.

La mort nous fait penser au Ciel.

Le Ciel est au-dessus de la terre.

La terre n'est point la mer. A�e !

La mer est sujette aux orages. Les orages tourmentent les vaisseaux.

Les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote.

Un bon pilote a de la prudence. La prudence n'est pas dans les jeunes.

Les jeunes doivent ob�issance aux vieux.

Les vieux aiment les richesses. Les richesses font les riches.

Les riches ne sont pas pauvres. Les pauvres ont de la n�cessit�.

N�cessit� n'a point de loi. Qui n'a point de loi vit en b�te brute.

Et par cons�quent, vous serez damn� � tous les diables.

- O le beau raisonnement !

- Apr�s cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous !

(Requiem : musique implorante)

("Agnus Dei, Domine, miserere nobis" : Agneau de Dieu, aie piti� de nous !)

---

- Dom Juan, je vous trouve � propos,

et je suis bien aise de vous parler ici plut�t que chez vous

pour vous demander vos r�solutions.

Vous savez que ce soin me regarde,

et que je me suis en votre pr�sence charg� de cette affaire.

Pour moi je ne le c�le point,

je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur,

et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit

� vouloir prendre cette voie,

pour vous voir publiquement confirmer � ma soeur le nom de votre femme.

- H�las,

je voudrais bien, de tout mon coeur,

vous donner la satisfaction que vous souhaitez, mais

...le Ciel s'y oppose directement.

ll a inspir� � mon �me le dessein de changer de vie,

et je n'ai point d'autres pens�es maintenant

que de quitter enti�rement tous les attachements du monde,

de me d�pouiller de toutes sortes de vanit�s, et de corriger d�sormais,

par une aust�re conduite tous les d�r�glements criminels

o� m'a port� le feu d'une aveugle jeunesse.

- Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis,

et la compagnie d'une femme l�gitime peut bien s'accommoder

avec les louables pens�es que le Ciel vous inspire.

- H�las, point du tout ! C'est un dessein que votre soeur a pris.

Elle a r�solu sa retraite. Nous avons �t� touch�s tous deux en m�me temps.

- Sa retraite ne peut nous satisfaire,

pouvant �tre imput�e au m�pris que vous feriez d'elle et de notre famille.

Et notre honneur demande qu'elle vive avec vous !

- Je vous assure que cela ne se peut.

J'en avais, pour moi, toutes les envies du monde,

et je me suis m�me encore aujourd'hui, conseill� au Ciel pour cela.

Mais lorsque je l'ai consult�, j'ai entendu une voix

qui m'a dit que je ne devais point songer � votre soeur

et qu'avec elle assur�ment je ne ferais point mon salut.

- Croyez-vous nous �blouir, Dom Juan, par ces belles excuses ?

- J'ob�is � la voix du Ciel !

- Quoi ? Vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?

- C'est le Ciel qui le veut ainsi !

- Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent pour la laisser ensuite ?

- Le Ciel l'ordonne de la sorte !

- Nous souffrirons cette tache en notre famille ?

- Prenez-vous-en au Ciel !

- Et quoi, toujours le Ciel ?

- Le Ciel... le souhaite comme cela.

- ll suffit, Dom Juan, je vous entends.

Mais ce n'est pas ici que je veux vous prendre,

et le lieu ne le souffre pas.

Mais avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.

- Vous ferez ce que vous voudrez.

Vous savez que je ne manque point de coeur,

et que je sais me servir de mon �p�e quand il le faut.

Je m'en vais passer tout � l'heure

dans cette petite rue �cart�e qui m�ne au grand couvent.

Mais je vous d�clare que ce n'est point moi qui veux me battre.

Le Ciel m'en d�fend la pens�e.

Mais si m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera !

- Nous verrons !

De vrai, nous verrons !

- Quel diable de style prenez-vous ? Ceci est bien pis que le reste,

et je vous aimerais bien mieux comme vous �tiez encore auparavant.

J'esp�rais toujours de votre salut, c'est maintenant que j'en d�sesp�re.

Et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusqu'ici,

ne pourra souffrir du tout cette derni�re horreur.

- Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses,

et si toutes les fois que les hommes...

(Requiem "Dies lrae" : Jour de col�re)

(Musique mena�ante et saccad�e)

- Ah, c'est le Ciel qui vous parle et c'est un avis

...qu'il vous donne. - Si le Ciel me donne un avis,

il faut qu'il parle plus clairement s'il veut que je l'entende !

---

(Voix de l'au-del�) - Dom Juan n'a plus qu'un moment

� pouvoir profiter de la mis�ricorde du Ciel.

Et s'il ne se repent ici,

sa perte est r�solue.

- Entendez-vous, Monsieur ?

- Qui ose tenir ces paroles ?

Je crois conna�tre cette voix.

---

- Ah, Monsieur, c'est un spectre ! Je le reconnais au marcher.

- Spectre, fant�me, ou diable, je veux voir ce que c'est !

(Hennissement)

- O Ciel !

Mais voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?

- Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur,

et je veux �prouver avec mon �p�e si c'est un corps ou un esprit !

---

- Ah, Monsieur, rendez-vous � tant de preuves,

et jetez-vous vite dans le repentir.

---

- Non.

Non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive,

que je sois capable de me repentir.

Allons, suis-moi !

---

- Arr�tez, Dom Juan.

Vous m'avez hier donn� parole de venir manger avec moi.

- Oui.

O� faut-il aller ?

- Donnez-moi la main...

- La voil�...

- Dom Juan, l'endurcissement au p�ch� tra�ne une mort funeste,

et les gr�ces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin � sa foudre !

- O Ciel, que sens-je ?

Un feu invisible me br�le !

Je n'en puis plus

et tout mon corps devient un brasier ardent !

Aaaah !!!

(Requiem "Lacrymosa" : Laissant couler nos larmes)

(Musique de lamentation)

---

- Ah, mes gages !

Mes gages !

Voil� par sa mort un chacun satisfait :

Ciel offens�, lois viol�es,

filles s�duites,

familles d�shonor�es, parents outrag�s,

femmes mises � mal, maris pouss�s � bout,

tout le monde est content.

ll n'y a que moi seul

...de malheureux.

Mes gages...

Mes gages...

Mes gages !

---

Sous-Titrage ERASME - lNJS Paris

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