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Original subtitles

Cloches.

-Est-ce la plus belle ville du monde ?

On voudrait la découvrir à l'aube, sans la connaître,

sans la doubler d'habitudes et de souvenirs.

On voudrait la deviner

par les seuls moyens des détectives de romans,

la longue vue puis le microphone.

Sirène.

Messages radiophoniques.

Paris est cette ville où l'on voudrait arriver sans mémoire,

revenir après un très long temps pour savoir

si les serrures s'ouvrent toujours aux mêmes clés,

s'il y a toujours ici

le même dosage entre la lumière et la brume,

entre l'aridité et la tendresse,

s'il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule,

un chat qui vit dans une île,

et si l'on nomme encore par leur nom d'allégorie

le Val-de-Grâce,

la porte Dorée,

le Point-du-Jour.

Klaxons.

C'est le plus beau décor du monde.

Devant lui, 8 millions de Parisiens jouent la pièce, ou la sifflent,

et c'est eux seuls, en fin de compte,

qui peuvent nous dire de quoi est fait Paris

au mois de mai.

Klaxons.

Le 1er mai 1923,

Jean Giraudoux montait sur la tour Eiffel et écrivait :

Jean Giraudoux montait sur la tour Eiffel et écrivait :

"Voici les 5 000 hectares du monde

où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit,

. "le carrefour qui a été le plus libre,

"le plus élégant, le moins hypocrite.

"Ce vide au-dessous de moi,

"ce sont les stratifications de l'esprit,

"du raisonnement, du goût.

"Les accidents du travail sont des accidents de la pensée.

"Ily a plus de chances pour que les dos courbés,

"les rides de ces bourgeois, aient été gagnés à la lecture,

"à l'impression, à la reliure de Descartes et de Pascal.

"Là, la contemplation de Watteau a causé nombre de pattes d'oie.

"Là, les courses pour porter à la poste

"Là, les courses pour porter à la poste

"Corneille, Racine et Hugo, ont donné le plus de varices,

"la maison de l'ouvrier

"qui se cassa la jambe en réparant la plaque de Danton.

Au coin du quai Voltaire, on s'éreinta

"à combattre le despotisme.

"Voilà le décimètre carré où, à sa mort,

"coula le sang de Molière."

-Qu'est-ce que je voulais dire ?

Travailler avec cette chaleur. C'est pas marrant.

Il faut bosser. Ma femme ne compte qu'une chose :

"Combien que tu m'as amené ?"

Plus j'ai de pognon, plus elle m'aime.

Alors entre les engueulades avec mon patron et ma femme,

j'ai juste le trajet en voiture.

J'ai même plus la tranquillité.

-Quand êtes-vous libre, alors ?

-Quand il n'y a pas beaucoup de circulation.

Je suis toujours en train de bosser.

Le dimanche, le lundi, le samedi

pour les traites, le loyer, tout.

Faut toujours bosser.

Certains gagnent moins que moi.

Mais ils font quelles heures ? De 9häà 18h.

-Et vous ?

-De 9 h à 20 h le soir.

Faut le faire, rester debout.

Vous le feriez pas longtemps, rester debout.

-À 20 h, vous êtes libre ?

-De me faire engueuler par ma femme ?

Libre ? À 20 h, j'arrive. A 20 h 30, je mange.

On allume la télévision pour être tranquilles.

On regarde la télévision comme ça, on discute pas.

Si je remue, elle me dit : "Reste assis. Bouge pas".

Quand j'arrive : "Je suis fatiguée."

Je dis : "T'as raison."

-Quand il y aura deux chaînes... -Deux chaînes ?

-Si vous ne voulez pas prendre la même.

-Je travaillerai un peu plus pour payer un 2e poste.

-Et les vacances ?

-Ah, les vacances, je vais en Italie.

-Là, ce sera la liberté ?

-Non, quand je suis tranquille, ça va pas.

Je danse toute la nuit. La journée, je reste au lit.

La journée, je sais pas. Ma femme garde les gosses.

Et là, j'ai un peu de liberté.

-Quand êtes-vous heureux ? -Heureux ?

Quand j'ai vendu un costume. -Ah!

-Quand j'ai plein de pognon dans la caisse, ça va.

Ce qui compte, c'est le pognon. -Uniquement ?

-Vendre, vendre... C'est ça.

Et des gosses en bonne santé.

On n'y pense pas, quand on a la santé.

Je fais pas attention.

La seule chose, c'est le pognon dans la caisse.

-Vous le mettez dans la caisse pour l'en sortir.

-Comment ? -Faut en faire quelque chose.

-Racheter d'autres costumes.

-Ça laisse peu de marge.

-C'est la société moderne.

Moi, c'est les costumes. D'autres, les voitures.

Votre boulot.

Un film sert à en faire un 2e.

Vous faites quoi, avec cet argent ?

On va faire le contraire, maintenant.

-Je ne le dirai pas. -Ben alors !

"J'achète des costumes et vous allez au cinéma.

-Au cinéma ? Il n'y a rien, en ce moment.

-Comment ça ?

-Il y à quoi ? -"Cléo de 5 à 7".

-J'irai le voir. -Et "Marienbad".

-"Marienbad" ? C'est un peu trop.

Je suis qu'un primaire. Je m'excuse.

-Pourquoi dites-vous ça ?

-Parce qu'il faut comprendre et puis moi.

-Vous comprenez pas ?

-Si, mais je vais pas....

Pourquoi payer pour chercher à comprendre ?

-C'est pas agréable ?

-M'asseoir ; pour me torturer les esprits,

pas la peine.

J'aime bien les films

où les gens bien habillés sortent le revolver,

se tuent, puis téléphonent.

Et j'aime bien les... J'aime bien les films historiques.

-Vous préférez qu'ils se tuent ou qu'ils téléphonent ?

-Les deux. -Vous aimez ça ?

-J'aime bien voir les Superman.

Comme je suis petit et gros.

J'aime bien voir les balèzes casser tout à coups de poing.

-Ça vous concerne ?

-Ça me libère, quoi. -Ça libère quoi ?

-Je me dis : "Si j'étais comme lui... J'aurais fait ça..."

-Et quand vous revenez à vous ? -Je suis pas un complexé, moi.

Du moment que je mange bien, que je dors bien...

C'est tout, je me couche tôt et je mange bien.

-Vous êtes heureux ? -Voilà.

-Vous disiez que non.

-Quand j'ai bien mangé et que la caisse est pleine.

-Ça vous paraît suffisant ? -Moi, il me faut ça.

Ne faisons pas de politique...

"Liberté, égalité, fraternité" ...

-Pourquoi on n'en ferait pas ? -La politique...

La politique, c'est que je vive bien.

Dire qu'il faut que je sois libre, c'est faire de la politique.

Mais c'est un autre sujet. On pourrait en parler des mois.

-On peut agir, aussi. Faut-il faire de la politique ?

-Laqguelle ?

-Faut-il changer quelque chose ?

-Il faut que ce soit représentatif,

qu'on élise des parlementaires qui votent pour vous.

Et pour une contravention,

on écrit : "M. Le Pen.” ou "M. Thorez,

"vous pouvez pas m'enlever la contravention ?"

-C'est limité, comme démocratie.

-Non, des parlementaires qui nous défendent, c'est tout.

Pas la peine d'avoir autre chose.

-Rien de plus ?

-Comme maintenant. On n'est pas si malheureux.

Qu'est-ce qu'il m'a fait de mal, de Gaulle, depuis 1958 ?

Il m'a rien fait.

Pour moi, personnellement, dans mon cas,

il m'a rien fait, pas un truc de mal.

Je suis peut-être égoïste

mais 40 millions de Français égoïstes,

ça ferait une politique.

-Au mois de mai 1962, la densité au centre de Paris

-Au mois de mai 1962, la densité au centre de Paris

est de 82 000 habitants au kilomètre carré.

On a fixé à 16 mètres carrés le seuil de houspillement,

_ la surface nécessaire à l'être humain pour vivre.

D'où il appert que 2 Parisiens sur 5 se houspillent.

On construit sans rigueur. On administre sans pouvoir.

Le maire de Paris aurait du pain sur la planche

mais il n'y a pas de maire à Paris.

Le fantôme d'Etienne Marcel fait peur.

. Alors Paris vit d'une vie instinctive et désordonnée.

Mère de famille prolifique mais un peu fofolle,

Paris a plus d'écoliers que d'écoles,

plus de malades que d'hôpitaux,

plus de peintres que d'amateurs et plus de voitures que de rues.

Que l'on découpe cette multitude en visages

et voici qu'apparaît sa cellule originelle :

la solitude.

Depuis 2 siècles, le bonheur est une idée neuve, en Europe.

On ne s'y est pas encore fait.

Au-delà des fins élémentaires,

le travail n'achète que l'oubli du travail.

Le vide se peuple de légendes :

légendes de l'automobile,

légendes de la télévision

et toutes sortes de divertissements qui sont les zombies du bonheur.

Le bonheur est affaire de définitions,

avouables ou inavouables.

Traquer l'inavouable n'était pas notre propos.

Pour l'avouable, certains l'avouaient.

-Casser la croûte sur l'herbe, un pique-nique, avec la vieille...

Vous voyez ce que ça donne. Hein ?

Son petit poste portatif.

Heureux, boire des petits coups... Enfin, gentil, quoi.

-Si vous aviez des moyens, vous auriez la télévision ?

-La télévision, bien sûr ! Oh, ben, ça.

-Dans le magasin ?

-Ah non, pas dans le machin !

Dans le particulier, au-dessus.

Il faut ce qu'il faut, quand même. On va pas s'enterrer avant l'heure !

Y a un truc, on a le temps.

-C'est un enterrement ?

-Ouais, c'est à peu près comme la chanson.

-La plus vieille enseigne de Paris couronne un club de twist.

La rue Mouffetard,

; à la couleur populaire inchangée depuis le XVIIe siècle,

retrouve sa vocation patricienne.

Les betteraves s'y vendent moins cher que sur la rive droite.

Pas les tableaux.

Cette voie romaine,

qui a tremblé de la démarche des Prétoriens,

est tournée _ vers un avenir indéchiffrable.

Elle a ses cabarets, ses galeries, son théâtre.

Dans 10 ans, ces images nous dépayseront davantage

qu'aujourd'hui celles de Paris 1900.

-59 par pièce, la chicorée...

-Mais la métamorphose de cette rue

est celle de la moitié de Paris, la plus proche du folklore.

On applaudit la métamorphose d'une ville

où 1 logement sur 20 n'a pas l'électricité,

1 sur 12, pas l'eau.

Mais le carrosse ne garantit pas la fraîcheur des citrouilles

et la future capitale de l'Europe ferait bien de préserver

ce modeste trésor défini d'un mot par un de nos personnages :

la sympathie.

-Pourquoi aimez-vous ce quartier ?

-Il y a une sympathie réelle des gens du quartier.

C'est la Mouffe. C'est la Mouffe complète.

On peut pas s'en séparer, de ce quartier-là.

Je ne m'en démunirais pour rien au monde.

Je rêve d'être enterré dans la rue, moi.

-Est-ce qu'il est question pour vous par la suite d'être exproprié ?

-Bien sûr. -Où irez-vous ?

-Comme les autres. On cherchera un petit coin.

Un coin tranquille. Et de la sympathie, encore.

-Oh, si vous connaissiez Maubeuge

J'ai connu le grand amour

Dans des pays lointains...

-Que regretterez-vous le plus ?

-Le plus ? Ça. Le passage.

; Les lieux ? ; -Là, derrière. Les lieux, aussi.

Il y aura de tout... Et puis, quand même.

Faut dire ce qui est.

_ On est chez soi, ici! _ Ailleurs, on sera des déportés.

-C'est qu'une menace pèse sur Paris.

Le Paris futur apparaît au ras des collines,

là où sainte Geneviève vit poindre les barbares.

Ce sont les barbares.

Sur cette métamorphose,

qui devrait être le signal d'une fête de l'architecture,

... l'anarchie et l'âpreté veillent comme deux sorcières.

Même si les névroses de la solitude,

même si ce qu'on a baptisé "la pathologie des grands ensembles"

ne nous font pas regretter les taudis originels,

on sait qu'ici, il y avait place pour le bonheur.

Et là.

On ne sait pas.

-Les solutions actuelles, leur côté fastidieux, monotone,

inhumain parfois, pénible, moche, moche et tout ça...

Ça vient du fait qu'on ne pense pas à ce que ce soit autre chose.

Le but, ce ne sont pas ces considérations.

Le but, c'est du fric.

-C'est du fric.

-Et c'est pour ça qu'une autre technique est possible.

Il faut tout repenser, etc.

L'essentiel, c'est de savoir

dans quel autre cadre elle peut se pratiquer.

Pas dans le cadre où un terrain coûte 150 000 francs le mètre carré.

À ce prix, il faut faire des gratte-ciel.

Ça peut être très beau, on en parlait, mais à Paris.

Ça peut être beau,

mais les multiplier dans le 15e, c'est particulièrement ridicule.

Sur ce terrain, ; qu'est-ce que tu ferais ?

Enfin, en rêve.

-Je commencerais par planter des arbres, de la verdure.

-On te demande de loger des gens.

-On ne résout pas le problème sur un simple terrain.

C'est une notion d'ensemble. -C'est permis d'imaginer.

-Des très petites choses

cachées dans les arbres,

comme les oiseaux.

Parmi la verdure et les arbres. -Un rez-de-chaussée ?

-À rez-de-chaussée, en étages, au niveau des arbres,

un peu plus haut, mais guère plus.

En contact avec la nature, tu vois ?

Il y en aura à tous les niveaux,

chacun avec son petit coin, son type de jardin différent.

Des petits bassins.

Les mômes seraient là-dedans comme des petits écureuils,

à voler d'un arbre à un autre, d'une maison à une autre.

On ferait des choses magnifiques, pleines de joie et de naturel.

Tu comprends ?

-Tu connais pas Babar ? -Oui, c'est ça.

-Célesteville.

Je suis tout à fait d'accord.

-C'est pas la peine d'être rigide et figé.

-Pas un Célesteville de petits pavillons

qui dit : "Je suis le plus beau."

Un Célesteville de gens heureux de vivre ensemble.

-Exactement. Je suis d'accord.

-Actuellement, ça reflète qu'on s'emmerde à vivre ensemble.

On se fait chier. -On se gêne, quoi.

On entend le voisin.

-Ce que supposent les changements dont on parlait,

autres que l'architecture,

c'est que les architectes se disent :

"Mais c'est épatant d'être ensemble. C'est pas ennuyeux."

-Les gens sont heureux, dans le quartier ?

-Y en a qui sont très heureux, y en a d'autres.

On dit que c'est un quartier qui est assez...

Un quartier à commérages, quoi.

Surtout dans cette cité. C'est une cité très grande.

Y a beaucoup de monde.

Tout le monde s'occupe des affaires des autres.

-Croyez-vous que les gens d'ici, s'ils le pouvaient, partiraient ?

-Beaucoup. -Oui ?

-Oh oui, beaucoup.

-Et vous-même ? -Moi aussi. Tout de suite.

Si je pouvais partir, je partirais tout de suite.

-Qu'est-ce qui vous retient ? -Le logement.

-Que disais-tu ? -Ce que je disais ?

Que ça, c'était préhistorique.

-Quoi ?

-Ça, les murs.

*-Actualités de Paris.

Voici les 12 raisons qui font de la résidence Clotaire-Chaillot

l'immeuble le plus luxueux de Paris.

La façade de l'immeuble est en marbre blanc de Carrare.

Turbo et Maserati ont décoré les fontaines des halls d'entrée

qui occupent toute la surface du rez-de-chaussée.

Alessandro Forlani a peint les murs hauts.

Une musique d'ambiance complètera l'agrément de ces halls.

On l'entendra également dans les ascenseurs.

Les ascenseurs sont automatiques,

ultrarapides, revêtus d'acier inoxydable.

-Où avez-vous appris à cultiver les fleurs,

à les soigner ?

-Oh, ben... Je ne sais pas tellement.

Je fais ça à mon idée, quoi.

-Vous avez sûrement appris.

Les pensées, c'est difficile à cultiver, en pot.

-Je les sème dans mon jardin et après, je les repique.

-Vous y passez beaucoup de temps ?

-Non, pas tellement.

-Vous faites ça en dehors du travail ?

. -Pour l'instant, je ne travaille pas.

Autrement, je le fais le samedi et le dimanche.

Et puis, le soir, je les arrose.

-Et vous pensez à quoi ?

-C'est joli. J'aime bien les fleurs.

-Vous êtes de la campagne ?

-Je suis née à la campagne,

mais ça fait longtemps que je suis ici.

-Qu'est-ce que vous pensez des fleurs en plastique ?

-C'est bien aussi, mais ça vaut pas les fleurs naturelles.

-Vous en avez ? -J'en ai dans mon jardin.

-Vous les piquez avec les fleurs naturelles

pour faire croire qu'elles sont vraies ?

-J'ai mis ça en attendant que les autres fleurissent.

-Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de cultiver des fleurs ?

-C'est une idée.

Quelqu'un tousse.

-C'est une bonne nouvelle. -Vous êtes relogée ?

-Oui, je suis relogée.

-Ça vous a fait quoi, quand vous l'avez appris ?

-Une impression de pleurer. -Vous avez pleuré ?

-Oh, oui.

C'était le plus beau jour qui pouvait m'arriver.

-Depuis quand vous attendiez ? -Depuis 7 ans.

-Vous aviez fait une demande ? -Oui.

Et puis on attendait.

Et un beau jour, un monsieur gentil s'est occupé de moi.

Mercredi, j'ai reçu une feuille comme quoi j'étais relogée.

J'étais si contente, j'en aurais pleuré.

-Le facteur vous l'a apportée ? -Oui.

Il a même attendu pour savoir la nouvelle.

-Il a attendu ? -Il à attendu que je regarde

pour savoir si c'était bien pour être relogée.

, ,, ... Quand il l'a su, ; il était aussi heureux que moi.

-C'était au courrier du matin ? -Oui.

-Vous avez attendu votre mari ? -Il rentre manger à midi.

, ,, ... Quand il l'a su, ; il était aussi heureux que moi.

-Comment vous lui avez dit ça ?

-Je lui ai rien dit.

La table était préparée.

Je lui ai mis l'enveloppe dans l'assiette.

Quand il est rentré, il a vu la lettre.

Il s'était à peu près douté. Mais il était pas sûr.

Quand il l'a lue, il était heureux.

-Il était de bonne humeur ?

-Il est toujours de bonne humeur.

Mais alors, ça l'a empêché de manger.

-Vous connaissiez ce logement ? -Non.

-Vous saviez juste qu'il y avait un logement.

-Vous êtes allés le visiter ? -Oui, hier. Hier matin.

-Vos impressions ? -Oh, je sais pas !

Quand j'ai vu ces grandes pièces, je croyais être perdue.

Je sais pas.

Je me faisais pas une idée que c'était comme ça.

-Y a combien de pièces ? -3 chambres,

une salle de séjour, une cuisine, une salle d'eau, les waters,

une entrée et des grands placards.

Je sais même pas comment je vais ranger

parce qu'on est si peu l'un sur l'autre...

Vous trouverez. -J'arriverai bien à tout caser.

-Vous savez comment vous allez installer ça ?

-Oh oui ! On a des projets, avec le mari.

Depuis mercredi, on ne parle que de ça.

Y a pas une autre conversation que le logement.

-Pensez-vous que votre vie privée y sera plus agréable ?

-Oh oui, c'est forcé. -Il va y avoir un changement ?

-Devant les enfants, on fait pas ce qu'on veut.

Ils seront dans leur chambre, on sera tranquilles.

, Onvase sentir _ jeunes mariés, bientôt !

-Vous avez combien d'enfants ? -J'ai 8 enfants

et une petite nièce en adoption.

-Comment ça ?

-On a perdu une belle-sœur qui a 6 enfants.

Alors on a placé les enfants dans la famille.

-Vous avez pris un enfant ? -Oui, une petite fille de 9 ans.

-Vous avez 9 enfants... -J'ai 9 enfants.

-Et vous deux, avec votre mari ?

Comment vous vous arrangiez pour vivre dans cette pièce ?

-Ah, ben, j'ai un lit

dans la chambre, un grand lit, où je couche 4 enfants.

J'ai un petit lit-cage où j'en couche 2.

J'ai un petit lit pour ma petite.

Et cette petite-là couche dans la salle à manger,

entre moi et mon mari.

Enfin, dans la pièce qui nous sert de cuisine.

On a séparé pour que les enfants soient pas avec nous.

-Et quand un enfant tombait malade ?

, ... restait là, mais il pouvait pas se reposer.

Alors, qu'est-ce que tu penses de ta chambre ?

Réponds.

-Elle est belle. -Comment tu vas être ?

-Je vais être mieux, parce qu'on aura plus chaud.

-Mais t'avais chaud, t'étais à 4.

Tu vas mieux dormir, c'est ça ? -Oui.

-C'est la chambre de vous 3 ? -Oui, des 3 garçons.

-C'est la chambre des garçons.

-Maintenant, on va aller voir la salle des filles.

Venez voir, les filles.

Là, ça va être ta chambre. Qu'est-ce que tu en penses ?

-Elle est bien.

-T'es contente d'avoir ta chambre ?

-Oui.

; -T'auras plus à aller coucher chez mémère.

Tu vas plus avoir à sortir le soir.

-C'était embêtant, d'aller coucher là-bas ?

-Surtout avec les harkis derrière chez nous.

Elle avait peur. Elle n'osait pas passer devant.

_ Tous les soirs, il fallait la conduire.

Là, elle avait vraiment peur.

Oh, dis donc, ton chewing-gum !

-Et c'est la même école ?

“Jusqu'à la fin de l'année, ce sera la même.

-Et après ?

; -Après, ils vont venir ici à l'école.

-Ça vous ennuie, de changer d'école ?

Non ?

Tu as un instituteur ? Tu as un professeur, non ?

-Non, c'est une maîtresse.

-Ça t'ennuie de la quitter, ou tu t'en fiches ?

Ça te fait rien ?

-Je m'en fiche. _ Une maîtresse, c'est une maîtresse.

-Attention de ne pas tomber.

; -Les garçons, ils nous regardent tous.

-Bien sûr. T'es pas connue, hein.

Tout le monde vous regarde. -L'autre, il va sur la pelouse.

-Là-bas, il n'y avait pas de fenêtre.

-Non.

-Tu es heureuse, toi ?

Elle dit : "Quand j'ai ouvert la porte,

"je me suis trouvée dans la cuisine.”

-On la voit pas d'ici, l'école ?

-Non. Elle est de l'autre côté.

; -Qui ? -L'école.

-Oh, l'école !

-Soyez sages. Et ne tombez pas en bas.

-Veux-tu ? Veux-tu, veux-tu ? Veux-tu, veux-tu ?

-Hein ? Qu'est-ce que c'est que tu dis ?

-Regarde la statue. -Oui, tu vois, il y a une statue.

-Avec une étoile.

-Et puis une étoile.

-Ily a des vélos accrochés !

-Vous attendez quoi de la vie ? Vous voulez continuer ?

-Vous attendez quoi de la vie ? Vous voulez continuer ?

-Ah oui. Ça me plaît toujours.

J'ai pas l'intention d'abandonner.

-Jusqu'à quel point ? Vous vous voyez agents de change ?

-Quand même pas. -Pas si loin.

-Vous vous voyez quoi ?

-Commis principal. -Chef de service.

-Chef de service, après, si possible.

-Et puis ? Pas plus loin ?

-Fondé de pouvoir, si possible. Et patron.

-C'est la limite de l'ambition ? -C'est la limite.

-Bon. Pourquoi ?

-On reste pas grouillot toute sa vie.

-Qu'est-ce qui te plairait, dans l'idée d'être patron ?

Gagner davantage d'argent, avoir plus de pouvoir ? Quoi ?

-Oui, ça me plairait. -Le pouvoir.

-Le pouvoir, c'est ça qui te plairait ?

L'argent, c'est quoi, à votre avis ?

-Beaucoup de choses. -Par exemple ?

-Avec l'argent, on mange.

C'est la première chose.

-Et puis quoi, encore ? -On peut se donner

pas mal de plaisir. -Quel genre de plaisir ?

-Distractions...

-Théâtre.

-C'est une distraction. Cinéma.

-Quoi encore ?

C'est un peu limité, tout ça. -Je sais pas.

__ -Vous vous intéressez à autre chose qu'à votre métier

et à vos distractions ?

Il y a d'autres choses qui comptent ?

Ce qui se passe dans le monde. -Ah oui, quand même.

-Ça influence la Bourse.

-Ça dépend.

-Ce qu'on appelle les grands événements,

ça a une importance ?

-Ah oui. Pour la Bourse, oui.

-Quels ont été les derniers grands événements ?

-Ily à eu le putsch d'Alger.

-Je vais prévenir la chambre syndicale.

-Mais prévenez.

_ De quel droit vous faites travailler les mômes ?

-On leur demande pas de secrets.

-Vous interviewez des mineurs, comme ça.

J'ai un bébé, demandez-lui ce qu'il pense...

-Bonne idée. Ça fera une bonne séquence.

-Ça me plaît de répondre. Je cherche pas plus loin.

De quoi qu'il se mêle, lui ?

-Ça tourne.

Vous êtes tout à fait libre de ne pas répondre.

, Depuis combien de temps fréquentez-vous ce monument ?

-25 ans révolus.

-Révolus. ; Et vous vous en trouvez bien ?

-C'est mon métier.

-Vous l'aimez ? -J'aime beaucoup.

-Vous l'aviez choisi, au début ?

-Je ne pensais pas, en quittant les études,

entrer à la Bourse,

mais j'ai eu des accointances.

J'y suis entré par accointances et je l'ai jamais quittée.

-Et vous faites quoi ?

-Attaché d'agent de change.

-Je vous pose une question générale,

qui a trait à votre métier et à d'autres choses :

c'est quoi, pour vous, l'argent ?

-C'est un moyen d'existence.

-Quelle valeur a monté le plus, aujourd'hui ?

COFIREP. -Qu'est-ce que c'est ?

-Affaire de recherche de pétrole

le jour où ça n'a jamais été aussi mal en Algérie depuis 58.

-Les marchés sont entre les mains, comme je vous dis.

-C'est un hasard ou c'est la catastrophe...

-C'est pas un hasard. -C'est pas un hasard.

-C'est pas un hasard.

-Ce sont les gros investisseurs qui ont dit...

-C'est empirique. On ne peut pas expliquer.

C'est un état d'esprit, une psychose.

-On aurait baissé de 10 %, mais on est montés de 7.

-Si les lois ne s'appliquent plus, comment s'y retrouver ?

-C'est pas une question de lois.

; -Non, non. Monsieur dit "des lois naturelles".

Pas des lois législatives.

Non, elles ne jouent plus ici. Elles ne jouent plus.

-Vous avez dit : "Malheur à celui qui a du jugement."

-Oui, parce que s'il applique son jugement, il se ruine.

-Ah bon ? Expliquez, expliquez.

-Monsieur vient de vous dire COFIREP. Moi, j'ai pas suivi le mouvement.

Il s'est passé un événement

qui aurait dû faire baisser la valeur de 10 %. Elle a monté.

-C'est la seule qui a monté.

-Monsieur, hier, aurait dit : "Ca va mal en Algérie."

-Il va se passer quelque chose. Je vends.

-"J'ai une nouvelle de la préfecture d'Alger,

il va se passer des choses épouvantables."

Il aurait vendu du COFIREP hier. Aujourd'hui, il avait raison.

Il avait raison sur le fait, I mais tort sur son application.

-Je peux vous poser une question personnelle ?

Vous apprenez une mauvaise nouvelle d'Alger.

Votre première réaction est en fonction de la Bourse ou.

-Ah non. Elle est nationale, notre première réaction.

-C'est votre cas à tous ?

-Je ne sais pas. ... Je parle de ma génération.

J'aurais dit le contraire. -Monsieur et moi.

-J'aurais dit le contraire.

Je vais vous en donner un exemple frappant.

Le 6 février, tout le monde est sorti ici,

on a chanté la Marseillaise.

. On avait vu : "Daladier démissionne."

Tout le monde a acheté des rentes.

, 3 mois après, les radicaux au pouvoir

ne voulaient pas du gouvernement.

Tous les acheteurs de rentes ont trinqué autant qu'ils ont pu

jusqu'à ce que Flandin, un radical, revienne au pouvoir.

Conclusion : "Vos idées nationales, votre rancœur, etc.

"Essuyez-vous les pieds avant d'entrer."

-Les mêmes faits, ici, les mêmes faits politiques,

les mêmes faits politiques ou économiques

peuvent avoir un effet contraire

à des dates diverses.

Le même fait

peut jouer dans un sens aujourd'hui.

Dans 3 ans, le même fait jouera dans l'autre sens.

-Exemple frappant d'actualité.

-Vous l'avez partout, ça. -Exemple frappant d'actualité.

Une valeur, les Chemins de fer du Nord investissements.

Elle valait 42 francs.

Tout le monde vous dit qu'elle vaut entre 70 et 80.

Ça ne montait jamais.

M. Pompidou vient au pouvoir, ça vaut 53.

-C'est l'affaire Rothschild.

-Y a rien de changé, sur l'affaire. Y a rien de changé.

Les gens ont dit : "Très bien."

Le clan Rothschild a acheté pour soutenir son candidat.

"AII ? Société Investissements ? En avant, marche !"

Et tout le monde a marché.

Brouhaha.

-Le peso ; ne sera pas dévalué.

D'après lui, le péronisme de maintenant n'a rien à voir

avec l'époque du péronisme il y a 10 ans.

Rien.

Les péronistes vont aider, au contraire...

-Certains en Bourse gueulent comme des serins.

D'autres font fortune en escroquant leur prochain.

Moi, de tout cela, je m'en fous

car je suis heureux quand je suis sans le sou.

Oui, oui, oui.

Il y à des gens qui se font du mauvais sang

si ça leur arrive de se trouver sans argent.

Moi, je m'en fous royalement.

Et je vous le dis gaiement.

Je ne vous le dis pas en chantant.

Je ne sais pas chanter et je chante faux.

Quand je suis fauché, je me sens léger.

Il me semble avoir des ailes.

Je suis agile comme une gazelle,

joyeux comme un poisson dans l'eau.

Je suis plus heureux qu'un roi.

-Vous me direz quand il faudra dire quelques mots.

M. Siuta, envoyé du prince Murat,

va remettre les colombes

à la muse des poètes 1962.

À la grille de mes yeux qui songent,

envolez-vous, porteuses de messages,

me reviendrez, me montrerez main blanche.

-Bravo.

-Très bien.

-Elles n'ont pas été trop loin.

-Ma biche, pourquoi tu veux t'en aller ?

Est-ce que je ne suis pas gentille ?

Regarde. Vilain. Tu n'es pas beau.

-La colombe n'est pas belle.

. Enoutre, c'est un animal cruel et malpropre.

La chouette, elle, est belle, aimable et profonde.

L'erreur était d'aller chercher la beauté chez la colombe

et la poésie chez les poètes,

quand il existe des chouettes, des peintres, des cosmonautes,

des inventeurs, des amoureux,

et Pierrot le taxi.

-Alors, ça tient ?

-Eh ben, dites donc.

-Qu'est-ce que vous en pensez ?

-C'est intéressant.

Depuis quand vous faites ça ?

-Un an, à peu près. -Un an ?

-J'en fais quand ça.

Quand j'ai envie de faire de la peinture.

Des fois, je reste 15 jours, un mois sans en faire.

-Vous avez mis combien de temps ? -Oh, ça.

Ça, il y a une vingtaine d'heures de travail dessus.

Pour trouver les couleurs. C'est le plus dur.

En plusieurs fois. Je peins pas à la suite.

Je travaille 2 heures par jour,

des fois, 5 heures.

Des fois, je travaille pas. Comme ça me prend.

-Pour vous, c'est un repos ? -C'est un repos, un amusement.

-Qu'avez-vous voulu rendre ?

-Là, j'ai voulu représenter le Christ.

Vous voyez, avec les anges au-dessus.

Et les... Comment ils appellent ça, en Espagne ?

Comment ils appellent ça ? Les curés...

Vous savez, les moines avec leur chapeau.

-Les processions.

-Les moines, les anges là-haut, et les bonnes sœurs.

Et ici, l'homme qui est mort au pied de la croix.

-Vous vous êtes inspiré de certains peintres ?

-Non, je veux toujours faire d'après mon'idée.

J'aime pas copier.

-C'est-à-dire ?

-Ne pas toujours faire la même peinture,

comme les autres font.

Faut trouver quelque chose de nouveau.

Faut pas copier,

pour pas que ce soit comme les autres.

Qu'on ait à peu près une valeur.

-C'est inspiré de l'art moderne.

-C'est de l'art moderne, oui, ça.

Je fréquente beaucoup de quartiers

mais j'en ai pas vu encore, de ce genre.

Faut croire que ça va aller.

Il y a une dizaine de tableaux, déjà.

-C'est une huile ? -Une peinture à l'huile.

-Sur toile ? -Sur toile. Huile sur toile.

Le plus dur, c'est d'arriver à trouver les couleurs.

-Vous avez un système pour les trouver ?

-Je cherche ça, je vois, j'étudie... Et après, je pose la couleur.

C'est difficile de trouver des couleurs claires.

Je dessine d'abord et après, je fais les couleurs.

C'est très difficile à faire.

Une fois qu'une couleur est mise, pour l'enlever...

_ I faut que ça arrive à se marier sur l'ensemble.

2, Je crois arriver à faire quelque chose en m'amusant.

-Et exposer ? -Peut-être à la fin de l'année.

-Où ça ? -Je sais pas.

Je verrai avec une galerie dans le quartier.

-Quelles sont les réactions, en général ?

-Ça plaît beaucoup,

par rapport aux couleurs et à l'ensemble.

-Les gens qui les voient disent pourquoi ça leur plaît ?

-Ils trouvent ça gai.

-Ça dure combien de temps ? Un mois ?

-Ça, c'est le Christ et les anges.

Et ça, c'est un autre essai ?

-Ça, c'est un essai fait sur une. C'est un essai fait sur...

Comment dirais-je ?

C'est un panneau de réclame de pneus.

Ce panneau a été découpé et embouti, vous voyez, derrière.

Embouti au marteau.

Les traits ont été reproduits en peinture.

Ça représente l'homme du cosmos.

-Pourquoi ?

-Parce que le sujet s'est présenté comme ça.

Je voulais prononcer les couleurs

pour arriver à donner le caractère du cosmos,

d'après les emboutis qui ont été faits.

-Quels sont les caractères du cosmos ?

-L'homme

avec ses appareils sur la tête, ses branchements de fils.

-Avancez, messieurs-dames, s'il vous plaît.

S'il vous plaît. -J'ai fait 3 heures de queue.

-Oui, mais regardez le monde qu'il y à derrière.

Je m'excuse, mais...

-Tu lis des histoires sur ça ?

-Oui. Les planètes, les étoiles...

Et puis les histoires des fusées, aussi.

-Les fusées, ça t'intéresse ? -Oui, les fusées.

-Que penses-tu de John Glenn ?

-Que c'est bien, ce qu'il a fait. Oui.

Parce que c'est difficile, de faire ce qu'il à fait.

Et d'aller dans une fusée sans avoir peur, ni.

-Tu crois qu'il a pas eu peur ?

-Peut-être que si, mais pas trop.

-Le vrai inventeur qui fait une idée, c'est terrible.

Je ne parle pas de la suggestion. Le vrai inventeur,

le cerveau travaille malgré lui, en dormant.

-Pourquoi vous l'avez appelé le Destin ?

-Je l'ai appelé Destin parce qu'avec tout ce que j'ai eu.

La première fois que j'ai eu un accident vraiment grave,

j'ai réalisé que sortir d'une position si mauvaise,

c'était un coup de chance.

De Malakoff, car c'était le lieu où je restais,

je l'ai appelé Destin car vraiment, c'est mon destin de remonter.

Ça a été toute ma vie. C'est mon destin.

-Vous êtes beaucoup remonté ? -Comment ?

__ Dans la vie, ; vous êtes toujours remonté ?

-J'ai eu des coups durs.

À chaque coup, je m'en suis tiré ‘in extremis", qu'on appelle ça.

On sent qu'il y a une chance.

Je dis toujours : "C'est le destin."

-Qu'avez-vous eu d'autre, à part cet accident ?

-J'ai eu une fois des pannes. "In extremis”, je m'en suis tiré.

Une fois, j'ai claqué une bougie au milieu de la Seine.

La pile était pas loin.

Je me dis : "C'est la panne."

Je fous 4-5 coups de démarreur, je vois la pile qui arrive...

"Je vais m'écraser."

J'appuie un coup de démarreur.

J'appuie comme je dirais "Au nom du Père".

J'appuie... Au quart de tour.

La chance, le destin.

-La chance joue un grand rôle, dans la vie.

Mais la meilleure chance, ce sont les mains.

C'est le meilleur capital qui existe.

Et ça... Le capital, ce sont les mains.

Et à l'heure actuelle,

je connais une dame, qui est très très bien.

Elle m'a dit : "Le meilleur capital, ce sont tes deux mains.”

T'as beau avoir l'argent en banque,

si tu ne travailles pas pour tenir ton compte en banque,

ça va s'écrouler.

En fin de compte, il y a la question de la chance,

et il y a la question de la volonté.

Si un homme le veut vraiment, il y arrive.

Et la chance l'aide.

Certains n'ont pas de chance...

-On la fabrique, la chance ?

-On la fabrique pas. -On l'aide ?

-On lui donne un coup de pouce et elle vous donne le reste.

Mais enfin, la chance, ce sont les mains

et la volonté d'arriver.

Comme pour gagner une guerre.

-T'as la volonté d'arriver, toi ? -Je pense l'avoir.

-D'arriver à quoi ? Où ?

-Je veux arriver... C'est-à-dire.

D'abord, j'ai voulu me prouver

que j'étais capable de quelque chose.

Et puis je voulais aussi que mon nom soit connu.

C'est un petit point qui m'était resté.

-Pourquoi ?

-Ben, c'est-à-dire. C'est une question de famille.

Et j'ai dit : "Bon, je vais prouver

"que mon nom peut être connu dans le monde."

On m'a toujours pris...

Les inventeurs sont toujours un peu dingues.

-Ils ont une araignée au plafond ? -Exactement.

Mais on s'en fiche royalement.

Ce qui compte, c'est ce qu'on arrive à faire.

Et dire : "Voilà, messieurs, avec tous vos moyens.

"Nous, avec notre petite misère..."

On peut dire la grande misère avec les grands moyens.

"Nous y sommes arrivés." La preuve en est là.

-On fait du 100 ? -On fait du 100.

Oui, on lâche le volant tranquillement.

D'ailleurs, vous verrez, ça suit tranquillement la piste.

On ne risque absolument rien.

Bien sûr, ; nous sommes sur la piste...

-Avec le stabilisateur.

-"Nous", ce sont les inventeurs ?

-Je ne suis pas le seul. -Tu penses à toi ?

-Je pense aussi aux autres, parce qu'il ne faut pas oublier.

Je connais des inventeurs qui sont privés...

Y en a qui sont aidés, surtout moralement, par leur femme.

Ceux-là tiennent mieux le choc que les autres,

qui ne sont pas aidés du tout.

-On n'en est pas moins homme.

-Ah, ça... Je crois, d'ailleurs, que c'est ce qu'il faut.

Regardez les grands hommes d'État, sans exception,

ils ont toujours leur bonne femme derrière.

C'est incontestable. On l'a prouvé, d'ailleurs.

À l'heure actuelle... Parlons de Churchill.

Lorsqu'il faisait un discours,

sa femme était à côté.

Tous les grands bonshommes sont toujours secondés.

Il nous faut la 2e roue.

-Staline, il était très secondé ?

-Staline, c'est un peu spécial. On n'en sait pas beaucoup.

On ne peut pas savoir.

-Tu penses qu'il avait une égérie ?

-Une quoi ?

-Oui, avoir le plaisir de préparer son intérieur.

-Oui, avoir le plaisir de préparer son intérieur.

Beaucoup de jeunes comme nous pensent au logement.

Améliorer son intérieur, même.

La voiture. Se permettre de sortir

et puis d'aller passer quelques promenades.

en vacances, en camping, même.

-Vous aimez le camping ? -J'adore.

-Vous aussi, mademoiselle ? -Oui.

-Elle en a fait moins que moi, mais elle aimera ça.

-Et les autres ?

-Quels autres ? -Tous les autres.

-Je pense qu'ils sont comme nous.

-Oh non ! -Non ? Pourquoi ?

-Pourquoi tu ne les compares pas à nous ?

-Il n'y en a pas beaucoup.

Je trouve pas qu'il y en ait tellement.

-Quelle est la différence ? Ils s'aiment moins ?

-Non, mais pas pareil.

-C'est-à-dire ?

-Tu veux dire par là que nous, ça a toujours été très sérieux.

-Depuis 6 ans ? -Oui.

-Quel âge vous avez ? -21 ans tous les deux.

-Moi, 21 demain. -21 ans demain.

Nous avions donc 15 ans quand nous nous sommes connus.

On a toujours été fidèles.

; -Au début, des camarades. -EÉvidemment, à 15 ans.

-Dans le fond, on s'est pas tellement vus...

; On se voyait peu, mais on espérait toujours.

-Vous étiez voisins ?

-Pas du tout, justement. Nous n'étions pas favorisés.

-On s'était connus à un mariage.

-Souriez.

Il chante.

Brouhaha.

Chants.

Brouhaha.

Chants.

-Quand vous serez mariés, avec des enfants,

qu'attendrez-vous de la vie ?

-Pour eux ?

On tâchera de leur faire la plus belle possible.

-Laguelle, on ne sait pas. Tout dépend des enfants qu'on aura.

Quels seront leurs désirs et...

; .-Ça m'étonnerait qu'ils soient comme nous.

-Ça dépend du monde où vous vivez ?

Il y a des nuages sur tout ça ?

-Non.

À part pour les maladies.

-Oui, évidemment. Autrement, je ne vois pas...

, ,-Vous pensez aux événements historiques ?

-Alors là, _ je veux même pas y penser.

S'il fallait penser à ça, alors.

-De toute façon, c'est en dehors de...

-Non, je veux pas penser à tout ça. Evidemment.

-On n'y peut rien, alors. -Ça, vous n'y pouvez rien.

-Non, alors. Ça, on peut pas compter.

Ça servirait à rien de s'en faire pour ça.

-Je suis à la veille de partir en AFN.

Je vais partir ; dans une dizaine de jours.

Eh bien, je sais que tout ça, ça se passe comme ça.

J'attache pas d'importance à ça. Je vais y aller...

J'ose même pas penser à quoi que ce soit.

Je ne veux pas y penser.

-Ça ne posera pas d'autre problème que celui de votre propre bonheur ?

-Non. Non, non.

Non.

Je veux pas penser à tout ce qui peut se passer...

-Vous sentez-vous solidaires

de ceux qui ne sont pas aussi heureux que vous ?

-Non.

-Oh.... non.

-Ils existent pas beaucoup, hein ?

-Si, si. Mais enfin.

_ Sitout le monde faisait comme nous.

-Ce serait...

-Ce serait bien. On s'entend bien avec tout le monde.

-Oui. Oui, mais enfin...

-Moi, je trouve pas à redire

à ce qu'ils fassent ce qui leur plaît.

-Mais vous avez votre opinion ? _... -Oui... Oui.

-Avec les enfants, ça changera peut-être ?

-Peut-être qu'avec l'âge...

-C'est possible.

-Comment envisagez-vous la vieillesse ?

Vous pensez pouvoir conserver une forme de votre bonheur ?

-Moi, je l'espère bien. -Oh non.

-Vous y pensez, quelquefois ?

-Moi, je sais pas, mais je crois qu'on est heureux, et puis que.

Certains disent qu'après quelques années de mariage, on arrive à.

Moi, je crois au bonheur éternel.

-Joli mai C'était tous les jours fête

Il était né coiffé de muguet

Sur son cœur il portait la rosette

La Légion du bonheur, joli mai

Sur son cœur il portait la rosette

La Légion du bonheur, joli mai

On l'a gardé le temps de le croire

Il est parti pendant qu'on dormait

Emportant la clé de notre histoire

Joli mai ne reviendra jamais

Emportant la clé de notre histoire

Joli mai ne reviendra jamais

Joli mai, notre amour était bref

L'été vient qui mûrit le regret

Le soleil met du plomb Dans les rêves

Sur la Lune on affiche complet

Le soleil met du plomb Dans les rêves

Sur la Lune on affiche complet

Joli mai, tu as laissé tes songes

Dans Paris pour les enraciner

Ton foulard Sur les yeux des mensonges

Et ton rouge Dans la gorge de l'année

Ton foulard Sur les yeux des mensonges

Et ton rouge Dans la gorge de l'année

-Au tome 6 de ses aventures,

Fantômas a pour quartier général le cimetière de Montmartre.

Au mois de mai 1962,

Fantômas sembla bouger de son repaire

et allonger sur Paris son ombre immense.

Certains signes ne trompent pas.

La maison Gastinne Renette,

pour la première fois depuis Louis-Philippe,

modernisa ses cibles.

-Vous sortez votre arme de la poche et vous tirez.

Vous devez tenir une pierre à la hauteur, comme ceci.

Vous devez avoir tiré avant qu'elle ne touche le sol.

Ça représente peut-être 2 secondes.

C'est ça, l'intéressant.

C'est utilisé surtout dans les gangsters, n'est-ce pas ?

Le policier tire le premier.

-Qui vient s'entraîner ? Les policiers ou les gangsters ?

-Je dirais les policiers.

-Depuis quand vous avez cette cible ?

-Ça fait un an, à peu près.

-Depuis un an,

la langue française s'était enrichie du verbe "plastiquer",

tandis que le mot allemand "putsch" retrouvait une certaine fortune.

Ces problèmes linguistiques

en recouvraient d'autres plus obscurs,

sur lesquels les murs, au moins, prenaient position.

Le 8 février 1962,

les Parisiens manifestaient contre un ennemi

; dont chacun dénonçait la malfaisance.

Les heurts avec le service d'ordre furent d'une violence inaccoutumée.

Les chocs les plus durs eurent lieu boulevard Voltaire

et boulevard Beaumarchais.

Après les charges,

les manifestants se replièrent dans les rues voisines

tandis qu'à Charonne,

d'autres tentaient de se réfugier dans le métro.

Pleurs.

Marche funèbre.

Le 13 février, plus de 500 000 Parisiens

assistèrent aux funérailles des 8 morts.

Pour la première fois, on put entendre, à midi,

un oiseau chanter place de la République.

Ainsi, au début de 1962, Fantômas fit sa rentrée

et la France put se croire au bord de la guerre civile.

-Bon, alors, voilà.

Ils tournent un film.

, Pour vous, mai a été un mois important ?

Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ?

-Moi, c'était Un mai.

Maussade. J'ai pas travaillé.

-Vous n'avez pas travaillé ? __ -C'est la misère.

-Le mauvais temps est tombé sur moi.

-Pourquoi vous n'avez pas travaillé au mois de mai ?

-À cause "de le" temps.

-C'est mal parti ?

-C'est les bombes atomiques qui nous amènent ce froid-là.

-Les bombes atomiques ? ; ; -Bien sûr.

-C'est ce que vous retenez ?

-Oui, oui.

-Pas d'autre événement ? -Non.

-Et vous, monsieur ?

, _ Est-ce qu'il y a eu d'autres événements en mai ?

__-Non, ça se passe à peu près normalement.

-Ça vous choque pas, de penser qu'on plastique ?

-Ah si, naturellement. C'est pas marrant.

Que voulez-vous ?

-Îls font ça... -Parce qu'ils ont besoin d'argent.

-Ils veulent punir quelqu'un.

-C'est pour l'argent que ça marche.

Ouais, c'est pour l'argent.

-Les gars qui viennent d'Algérie, ils en ont, de l'argent.

-Les Pieds-Noirs ont de l'argent. -Alors ?

Ils se battent pas pour de l'argent.

-Alors pourquoi ils se battent ? Pour la gloire ?

-Pour garder l'Algérie française. C'est fini, ça.

-Si vous dites vous-même que c'est fini, à quoi ça sert ?

-Ah, ben ça... Nous, on n'y peut rien.

C'est pas nous qui allons faire ça.

-Estimez-vous ; que nous sommes en démocratie ?

-Démocratie ?

Démocratie.

Ça le deviendrait, plutôt.

On deviendrait plutôt une démocratie.

-On est en quoi ?

-En République, je suppose. -Oui, aussi.

-Alors, en démocratie, je sais pas. On deviendrait peut-être démocrates.

Peut-être.

-Vous avez l'impression qu'on en prend le chemin ?

-C'est aux messieurs de la haute qu'il faut dire ça.

-Mais monsieur nous interroge. Il faut répondre oui ou non.

-Eh ben, mais j'y réponds !

Il me dit ça à moi... Moi, j'y peux rien.

Il faudrait qu'il dise à un monsieur qui peut faire quelque chose.

-Que voulez-vous, dans la vie ?

-Moi ? Me marier, avoir un enfant.

Être heureux. Avoir un logement.

-Vous croyez qu'il serait heureux dans les mêmes conditions ?

_ , -S'il s'intéresse pas à la politique, il sera heureux.

-On peut être heureux sous une dictature ?

-Oui. -Ça vous paraît vivable ?

-Vous parlez de quoi ?

Une dictature, c'est très vivable, si c'est une dictature...

intelligente.

-Si elle ne l'est pas ?

-Elle se perd elle-même. Inutile de se fatiguer.

-Elles se sont perdues dans de curieuses conditions.

Il à toujours fallu une guerre, non ?

-Ou dans un désastre, oui, ça...

-Mais un désastre auquel vous participez,

en tant que victime.

Vous envisagez une dictature

en acceptant l'idée d'en être victime ?

-On n'est plus victimes d'une dictature.

-Elle n'envisage pas l'idée d'être victime.

-Sur le plan humain, tous les régimes se valent.

Y a pas de régime mieux ou moins bien.

-Peut-être pas de mieux, mais y en a de moins bien.

-C'est une canalisation de la pensée...

-Le jour où toute la presse sera censurée,

où le cinéma sera censuré, etc.

Ça devient une dictature. -Et quand ça arrivera ?

-Il ne va pas arriver. Il serait déjà arrivé.

*-Vous êtes bizarre.

*-Moi, j'ai dit "bizarre" ? Comme c'est bizarre...

-Les femmes n'ont pas de sens civique.

Elles ne devraient pas en avoir, en tout cas.

-Pourquoi ?

-Ça ne les regarde pas.

Les femmes qui font de la politique, qui votent, c'est ridicule.

-C'est une conception du 19e siècle.

-Pourquoi elles sont pour untel et pas pour un autre ?

-Parce que vous savez, dans un atelier de femmes,

si untel est beau. Oui, mais c'est surtout ça.

La femme regarde ça. Vous riez, mais c'est vrai.

-Vous n'êtes pas très gâtées.

-La femme, elle ne regarde pas uniquement la politique,

savoir si telle ou telle personne est capable de bien diriger.

La femme, elle a un.

Je ne sais pas. C'est un petit peu.

La beauté de l'homme ou.

-De Gaulle a été élu pour sa beauté ?

-Ah ben, lui, c'est pas la même chose. Lui.

-Pour créer un homme politique,

pour mettre une femme à une assemblée politique,

je ne vois pas beaucoup,

parce que beaucoup jurent sur la camaraderie,

jurent sur les opinions de son mari parce qu'on n'est pas cachotiers.

Vous savez ce que c'est, _ il y a quand même l'intimité.

Et je dis que beaucoup.

Mme Untel est camarade avec Mme Untel, Mme Untel....

"Qu'en pensez-vous, dimanche ? De Gaulle ? Torres ?

"Vous en pensez quoi ? Le regretté Léon Blum ?

"Pierre Laval, peut-être le regretté ?"

Ça fait trois opinions.

2 camarades, 2 camarades, 5 camarades avec la même opinion,

ils mettent le bulletin dans l'urne

sans aucune idée politique, sans changement,

sans savoir ce qui va se passer.

-Vous aimeriez savoir plus ?

-Oui, je pense qu'il serait nécessaire

que le peuple sache davantage,

qu'on lui cache moins de choses.

-Que lisez-vous dans les journaux ?

-Qu'est-ce que je lis ? Ça dépend du journal.

-Les Aventures de Tintin. -Oui.

-Que lisez-vous comme journaux ?

-Je n'ai pas tellement de journaux fixes.

Je lis. ; France Soir, pour les potins,

L'Express, que je trouve très bien fait,

et puis Match, Jour de France. Voilà.

Voilà mes nobles lectures.

-Et que lisez-vous ? Vous lisez les potins

dans France Soir, et dans les autres journaux ?

-C'est trop général.

Cette semaine, qu'est-ce qui vous a frappée ?

-Évidemment, c'est le procès de Salan.

Il n'y avait que ça dans tous les journaux.

-Vous vous sentiez concernée par ce qui s'est passé ?

-Non. -Non, non.

Brouhaha.

-Ne bougez pas, monsieur. Pardon.

Laissez rentrer ce monsieur.

-Attendez une seconde.

Ici, c'est pas la voie publique.

-Oui, mais... -Ah ! "Oui, mais."

-Alors, vous rentrez par là.

-Je suis juge d'instruction et je vais à mon bureau !

-Ça va, hein.

Dis donc.

-Vous vous intéressez au grand évènement ?

-Comme tout le monde. -Qu'en pensez-vous ?

; -J'en pense que puisqu'on l'a condamné à mort.

On condamne à mort nos généraux, on devrait les exécuter

mais aussi les Algériens qui ont tué nos compatriotes.

-Il faut exécuter tout le monde ? -Ou personne !

Dans ce cas, on les amnistie tous.

_ -C'est extrême. Monsieur, qu'en pensez-vous ?

-Je suis venu pour sympathiser avec le type dans le box.

J'ai été parachutiste pendant 8 ans.

On a assez assassiné de gens en Algérie,

de l'autre bord, par le FLN.

C'est notre place d'être tous dans la douleur avec lui.

D'ailleurs, Ponce Pilate est parti en Auvergne.

-On peut mettre fin à tout ça ?

-Il y avait une fin. Tout à l'heure, vous parliez du fascisme.

Je pense que les gardes, ce n'étaient pas des fascistes.

Ils sont nationaux.

-Pas d'attroupements ici.

Alors, laissez tomber.

Dégageons, s'il vous plaît. Circulez.

Messieurs, circulez.

-Charles !

-Mais tu es complètement cinglé, mon vieux. Viens ici !

-Par ici ! -Qu'est-ce que tu fais, Charles ?

-Le voilà ! Le voilà !

Acclamations.

-Attendez Goutermanoff ! Attendez Goutermanoff.

On ne sait pas où il est.

-Me fais pas des coups comme ça, mon vieux.

-Pierre, viens.

-Aussitôt après ça, La Marseillaise a éclaté,

ce qui fait ; qu'on n'a pas eu la suite,

mais ça consistait à lui retirer

la grand-croix de la Légion d'honneur.

Alors, comme on la lui rendra bientôt, ça fait rien,

tandis que la vie, on la lui aurait pas rendue.

-BRAVO !

Acclamations.

-Voilà Goutermanoff !

-Goutermanoff !

-Merci.

-Voilà Gouter ! Voilà Goutermanoff !

Musique swing.

Musique swing.

-Trois fois !

-Un, deux, trois. C'est bien.

-Trois fois !

Bien.

Encore ! Bien !

Il faut revenir aussitôt.

Il faut revenir aussitôt.

Allez, on tape dans les mains très fort !

Voilà.

-Au début, vous pensiez à autre chose ?

Des amis, des choses ?

Vous aviez des idées qui se baladaient ?

-Il y avait 2 choses qui me préoccupaient,

c'était de pouvoir démontrer aux gens,

malgré qu'on m'ait fermé toutes les portes,

; en disant que je n'avais pas de nom.

De démontrer que l'expression de la danse que je voulais donner

était valable, eten plus, comme des étrangers avaient le titre,

d'apporter modestement un petit titre à la France.

-L'individualisme et le patriotisme. -Oui.

-Mais vous ne pensiez pas qu'à la performance ?

Vous avez pensé à autre chose ? -Non, pour moi, vous voyez.

Je me suis axé, pour l'instant...

On ne peut pas s'éparpiller,

alors je me suis axé sur le twist, commêé un savant sur un microbe.

Je me suis penché sur le microbe du twist.

-Qu'est-ce que la danse, pour vous, comme besoin humain ?

-La danse, pour moi, c'est un remplacement

à un sentiment refoulé.

-Oui ?

-C'est un sentiment d'amitié, mettons,

que ce soit familial ou d'autre ordre de grandeur.

Et on réussit tôt ou tard

à trouver dans cette musique

une transformation de l'être.

_ ll arrive un stade où on ne se sent même plus.

LL, Hier soir, ; j'étais complètement en l'air.

Je ne vois plus rien.

_ _dedanse, je ne sais même plus où j'en suis.

Et je traduis la musique.

On ne pense plus à rien,

_ on sent comme un apaisement du corps, complet.

Et ça décharge

toute la nervosité que l'on peut avoir.

Ça remplace une femme.

Musique jazz.

-Je gagne 46 000 francs par mois et j'ai 8 000 francs de chambre.

8 000 francs de chambre et je gagne 46 000 francs par mois.

Si tout le monde faisait grève,

ça ne durerait pas longtemps, le gouvernement devrait accoucher.

-On peut vous demander votre salaire ?

-Oui.

Je passe à la paye avec, tout compris,

avec les primes, sans primes ni rien, 42 000.

-Évidemment.

-Je fais une Ze journée. I -Une 2e journée ?

Pour avoir des intérêts ? -Ah oui.

-Ça fait combien d'heures de travail ?

-Ben....

Je fais 8 heures. Je fais 7 heures ici

et 8 heures à un autre travail.

-Les cheminots, ils sont lésés.

-Freddie !

-Des salaires de famine. J'arrive.

-Vous n'avez pas eu entière satisfaction ?

-Aucunement. -Vous allez recommencer ?

-Quand il le faudra. On est prêts à mettre sac à terre.

-C'est la grève de l'électricité. Vous êtes solidaire avec les trains.

-Évidemment.

-Comment est l'avenir ?

-Oh, pas joli ! Pas joli, pas joli.

Parce que vous savez, je me demande comment ça va se terminer,

parce qu'avec les quignols qu'on a là-haut, hein.

Faites-moi confiance !

Oui, je m'en vais. ; Je m'excuse, j'ai un train.

-Je n'ai pas d'opinion. Absolument rien.

-Ça vous est venu avec l'âge ?

-Ouais. Je crois, oui, plutôt.

-À 20 ans, vous aviez des opinions ?

-Je ne sais pas quoi vous dire, parce que vous savez...

On ne peut pas dire ce qu'on pense.

-Vous avez l'air un peu dégoûté.

-Si je suis dégoûté ? Ah, mon pauvre ami !

-C'est une opinion. -Oui.

Je suis dégoûté, si vous voulez savoir.

Et je ne suis pas le seul, certainement pas.

J'ai tiré 4 ans de maquis, pour voir ce que je vois !

-Le mois de mai, pour nous, en France,

ça ne s'est pas traduit par des évènements ?

-Ça s'est pas avantagé, toujours.

-Mais est-ce qu'il y a eu des évènements ?

On en retient quoi ?

-Je ne me souviens pas de tout ce qui s'est passé en mai.

-C'est ça qui est intéressant, voir ce dont on se souvient.

-Les faits principaux, je me souviens de rien.

Ce qui frappe l'opinion, c'est... Et puis les grèves.

Les grèves tournantes et le malaise social.

-Pour vous, c'est un point négatif ou un point positif ?

-Comment, "point négatif" ?

-C'est une bonne chose ou une mauvaise chose ?

-C'est toujours la faiblesse du gouvernement

qui est la cause de tout ça.

Il y à pas de doute.

C'est inadmissible, ces grèves.

Qui en supporte les conséquences ? C'est l'ouvrier.

-Bien sûr, mais regardez mes mains,

regardez comme je suis arrangé.

J'ai 60 ans, je travaille encore, et la retraite est pas pour demain.

Devant tous ces trucs-là, le gars, il se met en colère

et il dit : "Je fais grève."

Il a que ce moyen-là, de faire la grève.

Il peut pas se battre avec le patron.

Il dit : "On veut pas me donner de quoi manger,

"de quoi pas être comme ça, que mes gosses soient...”"

Regardez mes godasses, elles sont même pas.

On peut qu'approuver ces gens qui.

J'estime que ces gens, en ce moment,

ils font la grève aussi pour moi.

-Tout à l'heure, vous posiez la question.

Même celui qui utilise le chemin de fer, ou le métro,

voire l'EDF, comprend très bien la situation

et n'en veut pas à un employé.

-Ily à une solidarité... -C'est normal.

-Sur les revendications. -Oui.

-À part ce problème des salaires et des grèves,

autre chose vous a frappé, pendant le mois de mai ?

-L'évènement important, en dehors des questions sociales,

c'est tout de même la température, le temps du mois de mai.

-Un peu particulier. -Oui, particulier.

-Et à part ça ?

-Ily à d'autres évènements que. Il est préférable de se taire.

-Vous croyez ? -Oui.

-Ce n'est pas inquiétant ? Avant, les évènements politiques,

c'était le sujet principal.

Maintenant, on préfère se taire. C'est un changement, non ?

-Non, vous savez... ; Remarquez qu'on pense tous pareil.

-Je ne pense pas.

Je ne pense pas. -Vous ne pensez pas ?

-C'est la suprême sagesse.

-Comment faites-vous ? -Ah ben. Vous connaissez.

Comme les bouddhistes, je fais le vide en moi.

-Confucius : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre.

-Parfaitement. -Vous y arrivez ?

-Y a un peu trop de bruit.

-Votre radio, c'est une radio prostituée !

Elle est prostituée au gouvernement. Ah non ?

Sans blague !

Tas de valets, là, à la télévision, la radiodiffusion française.

-Il fait son métier.

-Son métier. Justement, si je peux dire ce que je pense !

Les Français sont inconscients et nous allons à une autre guerre !

-Qu'elle aille en Russie,

elle verra !

-Si je connaissais la langue, j'irais en Russie.

-Vous reviendriez changée. ; -Oui, oh!

-Ben, évidemment.

-Oui, vous en faites pas.

Il y a pas besoin d'aller dans un pays pour le connaître !

-Je suis allé aux États-Unis. -Aux Etats-Unis ?

-C'est l'opposé. -C'est l'opposé.

Qu'il en finisse avec ses analphabètes

et ses chômeurs, le Kennedy !

-En Russie aussi. Vous y êtes allée ?

-Je n'ai pas besoin d'y aller pour savoir ce qui s'y passe.

-Quel est l'évènement le plus important du mois de mai ?

-Moi, c'est les pommes de terre qui ont atteint 220 francs.

C'est un résultat absolument remarquable.

, llyaaussieu un évènement sensationnel,

le fait que la radio a annoncé,

à grand renfort de discours dithyrambiques, disons,

qu'aucun vieux ne toucherait plus

moins de 11 000 francs par mois.

C'est quelque chose d'absolument réjouissant,

de penser que ces vieux vont faire des noces épouvantables

avec leurs 11 000 francs par mois.

Et on a annoncé, comme une victoire, n'est-ce pas,

et un signe de grandeur de la France, que dans 3 ans,

il n'y en aurait plus qui auraient moins de 15 000 francs par mois.

Je trouve ça absolument sensationnel.

Pour moi comme pour d'autres, le reste n'est que péripéties

à côté de cette grande victoire remportée par les vieux.

-Qu'attendez-vous de l'avenir ?

-On espère une petite amélioration, surtout des conditions de travail.

Mais il semble que ça serait celui qui peine qui. hein.

Et pas de revoir toutes ces grèves, là.

Si on pouvait...

Gouverner, c'est prévoir.

Si on pouvait éviter tous ces machins, discuter...

-Vous trouvez qu'on ne prévoit pas.

-L'avenir, ordinairement, pour les gens,

c'est comme la ligne d'horizon, on ne la rejoint jamais.

Faut 30 ans pour l'atteindre, et après, c'est encore 30 ans.

C'est nos enfants.

Mais il se passe une chose extraordinaire,

c'est que l'avenir est en avance sur nous,

c'est-à-dire qu'on est en retard.

On est en retard sur l'heure actuelle.

Nos rêves sont trop courts pour ce qui existe déjà.

Il y a de grosses révolutions qui se préparent par les faits.

Alors qu'on est en train de rêver de loisirs,

de rêver de... Je sais pas, d'un tas de choses.

En réalité, la réalité est déjà au-delà de nos rêves.

Ce qui est dramatique,

c'est que l'univers ne s'en rend pas compte.

On s'en rend pas compte. Vous avez l'air étonné.

-Vous parlez de ce qu'on pourrait faire pour les loisirs,

pour les améliorations. C'est de l'avenir, mais pas...

.-Mais à partir du moment où on pense en ces termes-là,

; on revient _ à une organisation des loisirs.

Les vieux modèles, dans lesquels les ingénieurs conseillers

ont réussi, à partir de 36,

à cause de la nécessité de penser en termes rationnels,

les vieux modèles subsistent. Enfin, continuent à s'imposer

alors qu'il ne s'agit plus de ça.

Les loisirs, c'est, par définition, le non-travail.

On va penser le non-travail en termes de travail ?

-Je vois ça plus simplement. Petit à petit,

on arrivera, par le machinisme, l'automation, l'automatisation,

comme vous voudrez, peu importe les termes...

On arrivera à faire passer la semaine de 40 heures à 30 ou 25,

et donc, le travailleur aura plus d'heures à ne pas travailler.

-C'est grave. -C'est pas ça ?

-Vous êtes un exemple des freins contre les loisirs

en disant : "Petit à petit, on sera à 30 heures.”

__ Actuellement, on pourrait déjà arriver à.

Demain, on pourrait instaurer la semaine de 30 heures.

Il n'y a que des obstacles moraux.

-Dans beaucoup d'industries, on a dépassé

les structures de lutte contre la rareté,

tout ce qui caractérisait les 18e et 19e siècles,

c'est-à-dire le fait

que si on travaillait pas, on crevait.

On l'a dépassé dans beaucoup d'industries,

mais on fait comme si on ne l'avait pas dépassé.

C'est important de savoir qu'en fait,

beaucoup d'industries pourraient travailler 30 heures.

-Les freins dont vous parliez, moi, simplement,

c'est que le patron n'a pas intérêt...

-C'est pas le patron.

-C'est pas ça ? -Mais non, absolument pas.

C'est les gens, les Français moyens, vous comme moi...

_ Vous voyez comme vous êtes réticent ?

Vous ne me prenez pas au sérieux ?

-Je ne suis pas réticent.

Je souhaite qu'on travaille le moins possible.

-C'est un souhait, tout le monde en est là.

-Comment ce souhait pourrait-il se réaliser ?

-"Que faudrait-il faire ?" Ce conditionnel, déjà.

-Que faut-il faire ? -Ça me choque.

-Qu'est-ce qu'on fait ?

-Non. Comment se fait-il qu'on ne le fasse pas ?

-Bon, et ça. -Enfin, écoutez.

-Votre "Bon, et ça...", ça montre que vous n'y croyez pas.

-Si, si. ; ; -Mais c'est vrai !

C'est vrai. -Je l'imagine.

-Regardez les gens qui travaillent,

ceux qu'on appelle ainsi. Y a très peu d'ouvriers.

La plupart, que font-ils ?

Des additions, des soustractions,

des statistiques. Ce sont des improductifs, des commerçants.

Les 3/4 des gens qui prennent le métro,

ils ne travaillent pas de leurs mains.

Ils tripotent l'information.

Eh bien, actuellement, déjà, il existe des machines.

Elles sont actuellement tellement mal utilisées

que c'est comme si elles n'existaient pas.

Mais elles existent. Des gens se disent :

"Si on pouvait les utiliser mieux ?"

Chaque fois qu'un pas est fait, c'est une structure qui croule,

une inutilité qui se manifeste.

-Alors, si je comprends bien, d'ici très peu de temps.

-Oui, je crois.

-Avec ces machines, les improductifs se trouveront sans travail.

-Non, sans prestige, c'est différent.

-Sans prestige ou sans travail ? -C'est problème de structure.

On peut leur inventer un travail, mais ils auront perdu le prestige.

Avant, ils croyaient à ce qu'ils faisaient.

Mais ils n'y croient plus quand des machines le font mieux qu'eux.

-Y a eu une surprise pour l'abonné du gaz,

c'est ces fiches perforées.

Il a eu l'impression qu'on le volait, qu'il ne pouvait plus vérifier.

On ne va pas être appelés,

si ces machines prennent de l'importance,

à ne plus rien comprendre ?

-Vous posez un autre problème :

il est possible que le monde futur

se divise en deux clans terriblement contrastés,

les initiés et les non-initiés.

C'est évidemment un problème.

-À votre avis, _ tout cela n'est-il pas lié

au politique et à l'économique ?

-Non, parce que nous sommes encore dans les structures

d'économie de pauvreté, d'économie de rareté...

-Comment en sortira-t-on ?

-Je crois que ça éclatera tôt ou tard.

Nous avons un frein énorme, le tiers-monde.

Il est inimaginable, à l'heure actuelle,

de penser à s'acheter un 3e ou 4e réfrigérateur

en sachant que toute une population crève de faim.

Nous savons aussi que les moyens biochimiques nous permettent

de nourrir la Terre entière sans difficulté.

C'est pas un problème technique mais un problème de conscience.

La technique permet à l'homme d'être libre.

Pourquoi ne veut-il pas être libre ? Ça, j'en sais rien.

-Il n'y a pas, dans l'indépendance, la tentation de l'Occident ?

-Il n'y a pas, dans l'indépendance, la tentation de l'Occident ?

L'oubli des valeurs africaines

pour des valeurs européennes liées à la technique ?

-Ily a beaucoup d'Européens et de professeurs

qui s'appuient sur ce fait en disant

qu'au contact des Africains et des Européens,

les Africains ont vu certaines choses

qui concrétisent la valeur et le bonheur des Européens.

Alors, ils recherchent cela.

Par exemple, le frigidaire est un signe de civilisation.

La machine à laver, etc.

-Elle est finie impeccablement.

C'est quelque chose de vraiment sensationnel

en tant qu'appareil.

-En bas, vous avez un tiroir.

En tôle d'acier vitrifié à 900 degrés.

Vous la connaissez puisque vous l'avez.

L'émail ne bouge absolument pas.

-Vous voulez des renseignements, madame ?

C'est quelle cuisinière ?

Nous avons 3 produits.

L'appareil sans la minuterie et celui avec minuterie.

-Je peux vous demander ce que vous allez faire de ce tuyau ?

-Je le garderai ; en souvenir de la Foire de Paris.

-Je veux faire une sarbacane pour mon fils.

-Je vais le donner à mon père.

-J'en sais fichtre rien.

-Ah bon ? -Pas du tout.

-J'ai choisi des petits bouchons

pour faire des colliers pour les Nègres à Madagascar.

-Je suis assez bricoleuse.

J'ai 2 bouts de tubes à rajouter, 2 bouts de caoutchouc.

Je vais en couper.

Avec les 2 bouts de caoutchouc, ça fera une longueur de tuyau.

-Vous avez beaucoup de choses, dont un élément de bec de gaz.

-Oui, avec un gallon en haut...

-Que pensez-vous des Français ?

-Des Français ?

Euh...

Au début, quand j'étais très jeune, tout petit,

ma grand-mère me disait toujours : "Méfie-toi des Français.”

Elle me disait de me méfier des Français

parce qu'elle avait subi pas mal de vexations,

d'espèces de choses...

qui sont en rapport avec la colonisation.

Donc elle disait : "Méfie-toi des Français."

Quand on m'a envoyé en France, elle a dit : "Non, pas question."

Elle s'y est opposée,

elle ne voulait pas que j'aille en France.

Ça se comprend, ; car elle avait fait notre éducation.

__ -À quel âge vous êtes venu en France ?

-13 ou 14 ans.

-Votre première impression ?

-La première chose, pour vous dire franchement,

quand j'ai vu un Français, quand je suis venu en France,

je me suis dit : "Ah, ce sont ceux qui nous ont vaincus."

C'est la 1re chose.

"Ah, donc, ce sont ceux-là qui nous ont vaincus."

Voilà la première chose.

-La seconde chose ? -La seconde chose...

"Nous pouvons les vaincre aussi !"

Rires.

Moi, d'abord,

je croyais, quand on parlait de la France,

que tous les Blancs étaient français.

Tous les Blancs étaient français.

; Jesavais qu'il y avait des Américains.

On les appelait les "Yankees", d'ailleurs.

Et puis, il y avait les Germains,

les Allemands, qui étaient à côté. Et les Anglais.

À part ça, il n'y avait plus rien du tout.

On nous avait bien mis ça dans la tête.

Et puis, c'étaient les plus forts

et les plus civilisés.

Alors, je suis venu en France

et j'ai vu Paris.

J'ai vu Paris de nuit, avec les lumières et tout ça.

J'ai trouvé que c'était beau.

J'ai regardé assez curieusement les Français,

ces Blancs que je rencontrais.

Ils étaient très ordinaires.

Ils n'étaient pas du tout comme ceux que j'avais vus,

que j'avais rencontrés en Afrique.

Pas du tout la même chose.

Ils étaient simples.

-Comment étaient _. ceux que vous aviez vus en Afrique ?

-On ne les touchait pas, on ne les voyait pas.

C'étaient des gens... Ils étaient éloignés.

, Le Blanc, ; c'était le gouverneur, pour moi.

Quand il venait, que vous le vouliez ou non,

il fallait vous mettre en rang et aller défiler pour qu'il passe

au son de la musique, du clairon, etc.

_ Il passait et accrochait je-ne-sais-quoi aux vieux

qui ont été très sages... Des choses comme ça.

; Alors, ici, je les ai trouvés simples.

Mais je me méfiais.

Je me suis toujours méfié.

Et puis, mon oncle, qui est très chrétien,

m'avait envoyé chez des frères.

En Afrique,

les curés et les prêtres.

Je les savais comme ça parce que...

J'avais été en présence de beaucoup de faits.

Par exemple, il y avait des camarades qui allaient à la mission

pour apprendre le catéchisme.

Ils y allaient pour s'instruire, apprendre à lire et à écrire.

Et on leur faisait le catéchisme.

Ils y passaient.

__ Mais quand ils assistent à nos cérémonies traditionnelles

_ et que, en confession, ils avouent avoir assisté...

Parce qu'on a défendu. Nos choses, c'est le diable.

Le diable, c'est l'enfer.

Ceux qui se sont convertis, pour moi,

c'est parce qu'on leur a dit :

"Vous irez brûler éternellement

"ou bien vous irez au ciel peinard."

Pour moi, c'est comme ça. Voilà pourquoi je vous ai dit

que si c'est pour aller au ciel peinard ou aller en enfer,

en reniant ce en quoi mes ancêtres ont cru...

Si mes ancêtres ont cru ceci, ils sont donc partis en enfer ?

On me dit que si j'y crois, j'irai en enfer.

Donc mes ancêtres sont en enfer.

Je préfère aller en enfer avec mes ancêtres

qu'aller au ciel avec je sais pas qui.

Rires.

C'est ça. Je préfère cet enfer-là.

Justement, les prêtres...

-Vous êtes arrivé chez des frères ? -Oui.

Ils m'ont donné une autre impression

que ceux qui étaient en Afrique, qui vous.

Vous avouez à la confession

que vous avez assisté à une cérémonie

ou à une danse des revenants,

ils vous bottaient, et bien comme il faut.

Avec des espèces de battoirs, tout ça... Bien comme il faut.

Les frères m'ont donné une tout autre impression,

très sympathique.

J'étais très bien chez eux.

Je me suis disputé une seule fois, là-bas, sur notre histoire.

Quand on est arrivés à Un passage

où il était dit que les Français étaient arrivés au Dahomey

et qu'ils avaient vaincu et écrasé Béhanzin,

qui est une armée d'un roitelet sanguinaire...

Alors ça, ça m'a. J'ai déchiré le livre !

Ce jour-là, j'ai déchiré le livre.

J'ai gueulé et je suis sorti.

Ils ont dit que c'était l'histoire, qu'il fallait l'apprendre.

J'ai dit : "Ah bon ?" J'étais furieux !

J'ai dit : "Un de ces jours, nous nous libèrerons et vous verrez !

"Nous ferons notre avion aussi.

"Et un jour, vous verrez un avion dans le ciel

"avec une espèce de croix comme ça."

C'était un peu de jeunesse.

Mais vraiment, ça s'était opposé

à ce que ma grand-mère m'avait appris sur notre histoire.

Elle nous avait raconté comment nos ancêtres s'étaient défendus,

que les Français n'avaient pas conquis le Dahomey facilement.

Pas du tout. Ça avait été très difficile.

J'aimais notre histoire, et on me dit ça !

C'est la seule fois où je me suis énervé.

À ce moment-là, on m'avait envoyé au Massif central.

Et là-bas, c'étaient des gens...

Ils n'avaient presque jamais vu de Noir.

Ils disaient : "Regardez le Négro !" et des choses comme ça.

Parfois, quand on nous disait ça, on se fâchait.

On était très susceptibles. Et puis, les coups de poing...

En fin de compte, avec des camarades, on est restés 3 ans.

Mais après, ils nous montraient plus du doigt.

Ils ont pris l'habitude.

-Et vous, vous avez pris l'habitude ? -De ?

-De voir des Blancs, que vous n'aviez pas vus tellement avant.

-J'en avais vu avant, mais c'était pas intégré...

Je ne me suis pas intégré.

Je ne me suis pas plus intégré qu'avant.

Il y avait un camarade chinois, justement, qui avait dit :

"Ah, enfin, on les a civilisés."

_ "On les a civilisés, ils nous montrent plus..."

C'est l'idée que j'ai eue des Blancs.

-Vous avez eu des amis blancs ?

-Oui, j'en ai eu quelques-uns, qui m'ont invité chez eux.

Beaucoup par sympathie, ou peut-être pour me montrer

qu'ils n'étaient pas racistes, qu'ils n'avaient pas de préjugés.

-Vous avez eu des vraies relations d'amitié avec des Blancs ?

-Non.

-Les rapports avec les autres, ça demande une part de déguisement ?

-Ahnon, c'est pas des choses rajoutées,

comme on a vu ce matin avec le perroquet, par exemple.

Non, au contraire, ça correspond à une des facettes qu'on a en soi

et qu'on ne peut pas réaliser.

Le déguisement le permet.

C'est vraiment une accentuation de soi-même.

Moi, je sais pas, j'aime beaucoup les choses merveilleuses.

Donc je mets des grandes robes de chambre,

des chapeaux incroyables.

Et puis, ça correspond aussi à la cérémonie, je sais pas.

-Quels sont les lieux de cérémonie ?

-Les moments de cérémonie ?

-Pour moi, ... les moments de cérémonie, c'est...

Quand je me prépare exprès pour une chose...

On doit aller au restaurant. J'aime préparer ces choses-là.

Je vais dans un restaurant

où je sais que je mangerai une chose qui m'enthousiasme,

alors je m'habille, je me maquille... C'est la cérémonie.

C'est une chose bien enfermée sur elle-même.

. Ça devient un moment vraiment enfermé dans le temps

où je m'imagine que tout va être beau.

Des fois, ça rate, malheureusement.

Mais une espèce d'excitation.

On se prépare pour faire quelque chose.

Donc c'est une cérémonie,

quand on se prépare pour quelque chose.

Au fond, j'aime tout ce qui échappe,

tout ce qui peut me faire échapper à la réalité,

à la réalité de tous les jours, à la routine plutôt.

Par exemple, moi,

je sens que ça devient une chose routinière...

Par exemple, quand on est avec une personne.

Le contraire de la routine, c'est les élans, l'enthousiasme.

Et quand on est avec une personne où l'enthousiasme baisse un peu,

on commence à dire des mots qui sont des mots morts,

qui commencent à vous tomber dessus comme de la cendre qui vous enterre.

Là, il faut vraiment réagir, secouer tout ça.

Il faut se replonger en soi-même

et recréer, réinventer presque tout.

Pour échapper à ces choses mortes qui vous tombent dessus comme ça.

Évidemment, c'est très difficile. On n'y arrive pas toujours.

Parfois, les choses meurent quand même.

On n'est pas toujours capable...

-Et les bêtes ?

-Les animaux, alors, ça, j'en voudrais des tas.

Les animaux, c'est vraiment une chose qui me réconcilie avec le monde.

Je vis de façon très isolée

car j'ai peur de la méchanceté des gens,

peur de ce qu'ils pensent,

peur de la vulgarité, de tas de choses comme ça.

. Je suis très isolée. I Je m'isole vraiment énormément.

Je perds beaucoup de choses, aussi.

Mais j'ai tellement peur

d'être blessée par toutes ces choses

que je suis très isolée.

Les animaux, au contraire,

ça fait vraiment comme un palier entre les gens.

Et ça, ça me réconcilie avec le monde,

à travers leur bonté, leur innocence.

Alors.

Regardez comme elle est jolie.

-Essayons-en un autre.

-Elle se prête bien, d'ailleurs. Elle ne dit rien.

-Elle est fière.

-Elle a l'air de l'Alcave.

-C'est extraordinaire, les chats. On a envie de.

Ils ont une coquetterie naturelle.

Celui-ci, c'est vraiment.

C'est le chapeau que j'adore le plus pour elle.

C'est un chapeau extraordinaire,

coquet, insolent, extrêmement féminin.

-Mais c'est un rôle.

-Elle joue Cocteau, là.

-Vous n'avez pas le sentiment d'être une privilégiée ?

Parce que vous êtes belle.

-Comme je suis en bonne santé et que je suis pas trop laide, oui.

Je me suis protégée de ne pas avoir 10 enfants,

des choses comme ça,

ce qui m'obligerait évidemment à être plus engagée.

S'engager,

ça veut dire prendre une voie, éliminer les autres.

Des choses que j'aime pas parce que je suis trop curieuse.

-Au fond, vous n'avez pas envie... -Non, absolument pas.

Ce qui est terrible,

c'est que je refuse absolument de m'engager dans quoi que ce soit.

-Imaginez quelqu'un

qui refuserait d'aller dans n'importe quelle voie à fond,

il serait clochard.

-Je pourrais devenir clocharde.

Je sais pas, c'est quelque chose qui me hante.

‘ -La mort, ♪ vous l'acceptez ou la refusez 7

-J'accepte pas du tout !

C'est épouvantable.

_ Parfois, il m'arrive de penser à l'instant précis où on va mourir,

où on va écouter son dernier souffle.

Je me mets à pleurer des journées entières,

c'est tellement épouvantable.

-Vous êtes très religieuse ? -Pas très religieuse, non.

-Vous êtes croyante ? -Oui, je suis croyante.

Je trouve que la grande explication de l'humanité, c'est Dieu.

Son attitude doit aussi être déterminée par cela.

On n'a pas le droit, si Dieu a fait l'humanité,

de la mépriser ou de la détester.

-Oui, ça, c'est facile, pour ceux qui croient.

Et tu crois que pour ceux qui, par exemple.

Pour qui Dieu n'a aucune signification.

Alors, comment ?

-Vous dites être croyante,

donc vous avez une attitude vis-à-vis de l'humanité ?

Comment l'exprimez-vous ?

-Je ne l'exprime pas du tout.

-Ça ne vous ennuie pas ? -Oui, bien sûr, ça m'ennuie.

C'est pour ça que c'est très difficile.

-Voilà, c'est ça.

Alors, pour toi, l'humanité, c'est quelque chose d'abstrait,

_ à laquelle on pense, qui vous donne une certaine.

Je sais pas, une certaine confiance, un certain.

-Par exemple, à Nanterre, on a fait un film chez Renault,

parmi les ouvriers en grève pour des raisons non idéologiques

mais car leurs ateliers sont trop bruyants.

Bref, qu'on traite pas comme ici, à Paris, à Billancourt.

Des gens qui souffrent.

Vous vous sentez concernées par leur souffrance ?

-Concernées mais inutiles.

-Les communistes, qui sont le monde athée,

ils ont trouvé __ une explication à l'humanité.

-Oui, mais entre les croyants et les communistes.

-Les tièdes. -Ily a une masse.

-Il y a des communistes croyants.

-Ça ne devrait pas exister.

-Le monde, c'est les croyants et les communistes.

Enfin, tous ceux qui ont une foi.

Lesquels, pensez-vous,

tiennent la meilleure part, actuellement,

du point de vue de ceux qui souffrent ?

Ceux qui répondent le mieux à ce qu'attend l'humanité...

-Ce sont les communistes.

-Je pense que les communistes sont beaucoup plus actifs.

Ils sont beaucoup plus engagés que les chrétiens.

-Mais l'esprit, quand même, est différent.

Il n'y a pas en eux cet esprit de revendication.

Il n'y a aucune haine dans la religion, aucune rage.

Le communisme est dirigé contre quelque chose.

Avant de devenir actif, il faut détruire.

-J'ai l'impression

que quand vous parlez du christianisme,

vous pensez à sa forme la plus élevée, qui est noble,

et quand vous pensez au communisme,

vous pensez à sa forme la plus basse, qui est la rage.

-Cette forme fait son succès.

-N'y a-t-il pas des chrétiens rageurs et des communistes nobles ?

-Chez les meilleurs, oui.

-Catherine, non.

-Les chrétiens, ce sont les meilleurs ou les autres ?

-Les meilleurs, bien sûr. -Alors ?

-Le communisme, pour moi, représente...

C'est difficile de le définir en quelques mots.

À la fois ma raison de vivre et mon espérance pour demain.

Je n'ai pas à le cacher.

-Au début, est-ce qu'il arrivait

que vous vous opposiez aux communistes ?

-Il y avait certainement, au départ, certaines oppositions.

-Qu'est-ce que vous leur disiez ?

-Eh bien, évidemment, la grosse objection

qui à l'époque, en 1946 ou 1947,

venait sur mes lèvres et dans mon esprit était :

le communisme était athée, et j'étais croyant.

Le communisme était athée et s'en vantait.

Le monde qu'il voulait construire était UN monde sans Dieu,

bâti pour l'homme et avec l'homme.

Quand j'ai vu, dans les conversations

et dans les actions quotidiennes de ces camarades

qui, sans Dieu,

et uniquement avec leur force et avec leurs ambitions,

avec leur volonté, leur travail, leurs efforts,

voulaient changer le monde,

quand j'ai vu que le communisme, c'étaient les communistes,

il a été plus facile pour moi de laisser de côté les discussions

. et d'aborder l'action fraternelle avec eux.

-Vous êtes venu au communisme par le syndicalisme.

Vous êtes militant syndical, maintenant.

Comment s'est effectuée votre rencontre

avec le syndicalisme ?

-C'est un militant qui est venu vers moi.

_ Je me rappelle encore, c'était à la sortie de la cantine.

Il savait d'ailleurs, ou il venait d'apprendre, que j'étais prêtre

et que je venais travailler en usine.

La chose l'a surpris.

Il ne pouvait pas concevoir, lui, militant cégétiste,

qu'un prêtre puisse venir sans arrière-pensée

partager les conditions d'existence, les conditions de travail,

de tous ses camarades.

Son premier sentiment

était certainement un sentiment de méfiance.

Mais il m'a proposé la carte syndicale.

Est-ce que tu veux adhérer à la CGT ?"

J'ai réfléchi. J'avais déjà réfléchi.

J'ai dit oui.

Donc, depuis 1946,

je suis adhérant et militant de la CGT.

Mais le véritable problème

n'était pas seulement de travailler comme mes autres camarades.

Le problème, pour les militants qui m'entouraient,

; était de savoir si ma participation à leur lutte,

ayant pris la carte syndicale,

était une participation sans arrière-pensée, authentique.

Si j'acceptais, autrement dit, de lier ma vie à la leur,

de lier ma lutte,

mes revendications personnelles, à leur lutte à eux.

Mais sincèrement,

et sans qu'un beau jour, l'Église ne vienne me dire :

"Ca suffit, rentre dans le giron de l'Eglise, maintenant.

"L'expérience est terminée."

Et c'est pourquoi, depuis 46,

j'ai tenu absolument

à ce que ce ne soit pas une expérience

mais que ce soit ma vie, tout simplement.

Dans le fond, c'est le nœud du problème.

L'Église a voulu tenter Une expérience

en espérant que nous resterions toujours en-deçà d'une compromission

ou d'une adhésion trop complète à cette lutte ou à ces luttes.

Or, petit à petit, la transformation s'est opérée.

1l a fallu rompre. Choisir, plus exactement.

Ou être ouvrier ou être prêtre.

Mais il était inconcevable qu'on puisse

participer à la lutte ouvrière et rester d'Eglise.

-Et vous avez fait ce choix ? -J'ai fait ce choix, oui.

Lorsque l'Église nous a demandé,

en 1953,

d'opter entre l'Église et la lutte ouvrière,

j'ai préféré, par fidélité à ma prise de carte de 1946,

rester totalement ouvrier

et continuer de participer journellement,

et je pense pour toute mon existence,

à la lutte de la classe ouvrière.

, Dans votre foi, vous incluiez la transcendance ?

-À l'époque, oui, en 1946.

-Vous vous en êtes totalement détaché ?

-Absolument, oui.

-Comment s'est fait le détachement ?

-Il s'est fait très progressivement.

Il s'est fait très progressivement et je pense que...

Je ne dis pas que c'est une nécessité pour un militant,

mais ça devient peut-être peu à peu une conviction.

On est...

Je me trouve tellement pris dans la nécessité,

enfin, ma conviction est telle,

que la transformation de la société doit se faire

pour que les hommes soient plus heureux.

Je vais peut-être employer une locution brutale,

mais je n'ai pas le temps de m'occuper de Dieu

ou de ses possibilités d'existence.

-Dans Le Matin des magiciens, on dit que le Christ était UN mutant.

-Vous avez lu Le Matin des magiciens ?

-Parcouru, oui. Ce qui m'intéressait.

Ce qui m'intéressait. -Ça vous a plu ?

-Oui, savoir s'il y a des habitants sur les autres planètes,

savoir ce qu'ils pensent.

-Le rêve, en mai 1962, se consomme tout préparé.

Pour beaucoup, la télévision est la seule fenêtre ouverte

sur le reste du monde.

Cette fenêtre est d'autant plus nécessaire

que la maison est plus petite.

-Vous avez fait vos études ?

-Vous avez fait vos études ?

-Oui, j'ai été jusqu'au collège technique,

en première.

-Oui.

-Première technique.

-Après, vous avez commencé à travailler.

-Oui, l'année dernière.

-Alors, première place. Vos impressions,

quand vous êtes entré dans cette usine ?

_-Ma première usine, j'y ai fait une semaine.

Lorsque je me suis présenté, j'ai dit : "J'ai mon CAP,

"et j'ai lu sur un journal que vous demandez des tourneurs P1.

"Je suis pas P1 mais j'ai mon CAP,

"alors je peux avoir l'équivalent de P1.

"Je veux bien faire un essai."

Alors, ils m'ont pris en essai.

L'essai s'est bien passé, j'ai eu une note de 16 sur 20.

-Oui ? -Ça s'est bien passé.

Alors, ils m'ont embauché.

, Et quand même, . j'avais une bonne paie.

-Seulement, voilà, là-bas. -Combien vous aviez de paie ?

-Ils m'ont embauché à 310 francs de l'heure.

Avec la promesse de m'augmenter au bout d'un mois d'essai.

-C'était votre première paie ? -Oui.

_ Alors j'ai commencé à travailler le lendemain,

et 2 jours après,

un Européen qui travaillait dans le même atelier que moi

et qui était manœuvre,

trouvait anormal que moi, Algérien, j'étais un professionnel,

ce qui n'est pas vrai car je débute seulement,

et que lui venait nettoyer le tour.

Il trouvait ça anormal et s'est plaint au chef.

"Pourquoi un Algérien ? Ce n'est pas digne de travailler.

"Se faire marcher sur les pieds par un Algérien."

-Un document du ministère du Travail

déclare que les Algériens ne trouvent souvent que les tâches

les plus malsaines et les plus inférieures.

Au mois de mai 1962, _ dans l'euphorie des accords d'Évian,

on a tendance à oublier

que le prolétaire d'un pays colonisateur

a toujours un sous-prolétaire, celui du pays colonisé,

et que cette réalité survit à la colonisation.

-C'était votre premier contact avec la différence...?

-Avec le racisme, oui.

-Quel effet ça vous avait fait ?

-D'abord, une espèce de dégoût envers ce bonhomme.

Parce que, vraiment, les hommes sont pas faits pour se haïr.

Et lorsqu'il m'a dit ça,

ça m'a fait aucun effet parce que j'avais pas de complexe.

Je ne me sentais pas inférieur à lui.

C'est pas parce qu'il m'insulte que je me sentirai inférieur à lui.

Je suis un homme comme lui, et puis c'est tout.

Alors j'ai dit : "T'as raison", et je suis parti.

J'ai pas voulu faire des histoires.

-Pour vous, c'est la période

où il y avait le plus de racisme en France ?

-L'année dernière ? Non, pas précisément.

Mais enfin, certains Européens, si je puis dire ainsi,

tenaient quand même au racisme.

Et la 2e place que vous avez trouvée ?

-C'est venu un peu plus tard

parce qu'entre-temps, j'ai eu des ennuis

avec les képis noirs.

J'ai eu des ennuis avec eux. Ils m'ont fait rentrer à l'hôpital.

-À l'hôpital ?

-Oui, avec la DST.

-C'est-à-dire que vous avez été pris dans une rafle ?

-Non, pas précisément. J'ai été, si je puis dire, donné.

-Ah bon ? -J'ai été donné.

J'ai été donné. C'était le matin, comme ça.

On habitait...

Propos inaudibles.

C'est des vieilles baraques.

Un jour, je m'étais disputé avec.

J'avais fait une remarque, du point de vue discipline,

à un de mes compatriotes.

Pour se venger, il m'a donné. Enfin, on a su qui c'est et...

Et il est toujours vivant.

-Et alors, vos rapports avec les képis noirs ?

-Oui, ça s'est passé comme ça. C'était un vendredi matin.

Ils étaient venus à 4 h 30 du matin.

Je m'étais levé un peu plus tôt et j'étais allé faire ma toilette.

J'avais laissé ma chambre ouverte,

parce que c'étaient des petites chambres, là-bas.

Et alors.

, _ Is sont rentrés ; et je lisais un bouquin sur le lit.

C'était d'abord un tout jeune, il sentait l'alcool...

_ ll avait certainement bu, il sentait beaucoup l'alcool.

Ma réaction, ça a été : "Comment ça se fait ?

"Un bonhomme rentre comme ça dans ma chambre,

"sans frapper, sans rien. Il sent l'alcool, en plus.”

Alors je lui dis : "Va cuver ton vin autre part.”

Après ma réflexion, il saute sur moi

et puis il me fait : "Debout."

Je voulais pas me lever.

Il insistait, il insistait... Moi, j'étais en colère.

Je l'ai insulté.

_ [m'a laissé l'insulter et il a mis sa main dans sa poche

et m'a sorti une petite plaque avec une main rouge, DST.

Alors quand j'ai vu ça, évidemment, j'étais coupé.

Je m'étais assis comme ça, bouche bée. Je regardais.

Ils sont rentrés à 5, devant mes parents.

Ils ont appelé mon père et ma mère, dans la chambre en face.

Ils les ont fait lever du lit

et les ont mis tous les deux dans la même chambre.

Deux m'ont pris et ils me sont rentrés dedans.

L _ _ Surle coup, . j'allais presque devenir fou.

On m'a rentré à l'hôpital.

J'ai fait une dépression nerveuse et on m'a emmené à l'hôpital Bichat.

J'en ai pris pour 8 jours.

-Vous avez eu la même réaction

que lorsque le manœuvre vous avait injurié ?

-Non, alors là, c'est pas pareil.

J'allais presque devenir raciste

parce que vraiment, le gars n'a pas été...

Vraiment, il a été me donner.

Vraiment, il y a eu quelque chose...

S'ils avaient eu des soupçons, ils seraient pas rentrés.

Ils m'auraient poliment invité à les suivre.

Mais me donner une correction devant mes parents,

ça, je ne l'admets pas.

Ils auraient pu faire ça.

Et surtout, tomber à 3 sur moi.

S'il n'y en avait eu qu'un, j'aurais pris une volée,

mais je me serais défendu, quand même.

-Maintenant, ; comment vous voyez l'avenir ?

-À mon avis,

et c'est un point personnel que je vous donne,

l'avenir de l'Algérie,

c'est une Algérie libre, premièrement.

C'est l'essentiel.

Libre de ses opinions.

Et puis, alors, surtout, une coopération avec la France.

Parce que tout le monde le reconnaît, tous les Algériens que je connais,

et j'en connais beaucoup,

tous sont de mon avis

parce qu'ils savent très bien ; que la France, c'est comme une mère.

Seulement, on a une mère, la France,

mais on n'a pas de père qui nous gouverne.

Je représente le père par le gouvernement.

Mais enfin, tout le monde souhaite une Algérie indépendante,

mais question politique, intellectuel, économique et tout ça,

avec une relation avec la France.

-Vous ferez votre vie en France ou en Algérie ?

; -Personnellement, je retournerai jamais en Algérie.

-On peut savoir pourquoi ?

-Parce que si je vais là-bas, où que j'aille, j'ai rien là-bas.

Tous mes parents ont été tués.

-Pour vous, dans la vie, qu'est-ce qui compte ?

En dehors de la politique, de l'Algérie et des évènements ?

-Pour moi, ce qui compte, c'est d'abord d'élever la famille.

Mon père est vieux, il a 56 ans.

J'ai 6 sœurs et ma mère.

Je suis le seul à travailler, à la maison.

Ce qui compte, pour moi, c'est d'arriver à un meilleur sort.

Et ne pas rester toujours comme ouvrier,

essayer de m'arracher un peu à l'ordinaire.

-Vous aimeriez faire une carrière politique ?

-Non, jamais.

-Quand tout sera tassé, quand il y aura une solution,

vous continuerez la politique ?

-Non. Non, la politique, ça va un certain temps, mais...

-Alors que ferez-vous, en dehors du temps de travail ?

Il y aura le travail et les loisirs.

-En principe, moi, je me destine à l'éducation, à l'enseignement.

Je désirerais que la nouvelle génération,

celle qui va me suivre,

ait un peu plus de savoir,

aussi bien intellectuel que de savoir-vivre.

-Vous voudriez vous orienter vers l'enseignement, la formation ?

Vous envisagez le mariage ? -Non, pas encore.

-Pas encore. Vous y pensez ? -Non, même pas.

-Qu'est-ce que vous pensez de l'amour ?

-L'amour, on n'a pas le temps.

Ici, à Paris, on est habitués à des petits flirts

de 15 ou 16 jours, c'est tout.

Je n'y attache pas une grande importance.

-C'est agréable, quand même.

-C'est agréable d'emmener une fille au bal et flirter, tout ça, oui,

mais enfin, ça ne dure qu'un temps seulement.

-Vous croyez ? -À l'amour ?

-Non, vous m'avez dit que oui,

mais vous êtes religieux, vous êtes croyant ?

-Non.

-Après, il n'y a rien ? -Ben non.

-Athée complet ?

. -J'y crois pas. ; Je crois pas avoir une 2e vie.

Y en a déjà assez de celle-là.

-Ça, c'est une autre question.

Vous pouvez ne pas souhaiter en avoir une autre

; mais dire qu'il y en a peut-être une autre.

-Pas du tout.

Quand je serai à la terre, je serai à la terre.

Musique militaire.

-Présentez armes !

-Content de vous voir.

Content de vous voir.

Content de vous voir.

-Tel fut ce mois de mai.

Le soleil y avait brillé 185 heures,

soit 40 heures de moins que la normale.

La température moyenne y avait été de 12,5 degrés.

L'arrivage des légumes, de 50 000 tonnes.

Celui des fruits, de 36 000 tonnes.

On avait consommé 12 500 tonnes de pommes de terre,

21 000 de viande, 8 000 de poisson,

4 000 de beurre, 5 000 de fromage

et 918 000 hectolitres de vin.

Le nombre des litres de lait bus par les Parisiens

était de 37 millions,

et celui des passages dans le métro, de 999 000 003.

On avait brûlé 55 000 m3 d'essence.

La Caisse d'épargne avait fait épargner

pour 8 476 813 000 anciens francs.

Il était tombé 43 mm de pluie et 600 tonnes de poussière.

Citroën avait sorti 26 044 voitures,

Simca, 25 886,

Renault, 42 389,

et Panhard, 2 788.

On avait applaudi 3 762 naissances,

déploré 2 036 décès,

et assisté à 1 055 mariages.

On avait allumé pour 263 000 kWh d'électricité.

On avait fumé 900 tonnes de tabac,

300 tonnes de Gauloises ordinaires et 265 tonnes de Gitanes.

On dénombrait 2 morts par grippe, 215 par lésion cérébrale,

15 par alcoolisme,

14 suicides, 10 hommes et 4 femmes,

132 morts par accident,

50 cas de tuberculose,

1 598 cancers, 102 du foie, 425 du cœur.

Mais pour les 5 066 détenus des prisons de Paris,

tous les jours du mois de mai furent absolument semblables.

-On est réveillées à 6 h par le bruit des verrous

que la bonne sœur ouvre.

C'est des portes comme au moment où on a construit la Roquette.

Et la clé qui ouvre la porte, c'est une clé longue comme ça.

Le seul bruit de la clé dans la serrure,

ça réveille tout un régiment.

Alors on est réveillées vers les 6 h

et puis, on va dans des lavabos communs qui sont...

C'est quoi ? Un hexagone ? Un pentagone ?

-C'est une espèce d'hexagone, j'ai l'impression.

-Aux pointes du pentagone, c'est les toilettes.

Alors t'as une rangée de robinets

et chacune fait sa toilette comme elle peut.

-Eau froide, naturellement ?

-Bien sûr. Il n'y a pas de chauffage.

Il y a l'appel, puis le petit déjeuner.

Une fille qui passe avec une marmite d'eau noire, horrible.

Et puis, quoi d'autre ?

C'est tout. Ÿ a qu'un jus, quoi. Tout le monde cantine, presque.

-Il y a la messe tous les jours ? -Non, le dimanche.

Tout le monde va à la messe pour communiquer avec les autres.

-Les bonnes sœurs se réjouissent. -Oui.

-Elles sont gentilles, embêtantes ?

-Elles sont comme tous les gens.

Il y en a des biens et des très moches.

Il y en avait des très bien.

Des jeunes.

Il y avait une jeune, particulièrement,

qui s'était occupée de la section où j'étais.

Elle s'était dit : "Moi, j'irai m'occuper des prisonnières."

Mais il y avait des vieilles bonnes sœurs qui étaient horribles,

qui criaient plus que les détenues, mesquines, bêtes,

tout ce qu'on veut.

-Finalement, qu'est-ce qui est le plus insupportable ?

-Ce sont les autres filles.

-Lorsque les prisonniers pensent à la ville,

c'est à ces deux merveilles, des portes qui s'ouvrent du dedans,

des pas qui vont en ligne droite.

Pendant 1 mois, nous avons parcouru Paris en ligne droite.

De même que notre itinéraire pouvait être fait de tous les kilomètres

que les prisonniers accomplissent entre les murs des cours,

notre regard s'efforçait d'être celui d'un de ces prisonniers libérés

lorsqu'il essaie de comprendre comment vivent ces phénomènes,

les hommes libres.

Nous avons rencontré des hommes libres.

Nous leur avons donné le plus grand rôle.

Ceux qui sont capables d'interroger,

de refuser, d'entreprendre, de réfléchir,

ou simplement d'aimer.

Ils n'étaient pas sans contradiction, ni sans erreur,

mais ils avançaient avec leurs erreurs.

Et la vérité n'est peut-être pas le but,

elle est peut-être la route.

Nous en avons croisé d'autres, nombreux,

sur lesquels le regard du prisonnier s'arrêterait, un peu incrédule,

car chez ceux-là, la prison est à l'intérieur.

Ces visages de notre quotidien,

faut-il l'espace d'un écran pour qu'apparaisse

ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué ?

On a envie de les appeler, de leur dire :

"Qu'est-ce qui ne va pas, visage ?

"Qu'est-ce qui vous fait peur, que nous ne voyons pas

‘et que vous voyez, comme les chiens ?"

Est-ce l'idée que vos plus nobles attitudes sont mortelles ?

Les hommes se sont toujours sus mortels.

Ils en ont même tiré des façons inédites

de rire et de chanter.

Est-ce parce que la beauté est mortelle

et qu'aimer un être, - c'est aimer le passage d'un être ?

Les hommes ont inventé la naphtaline de la beauté.

Cela s'appelle l'art.

C'est quelquefois un peu erratique dans ces formes

mais c'est quelquefois très beau.

Alors qu'est-ce que c'est ?

Vous êtes à Paris, capitale d'un pays prospère,

au milieu d'un monde qui guérit de ses maladies

qu'il prenait pour des bijoux de famille.

La misère, la faim, la fatalité, la logique.

Vous ouvrez peut-être le 2e grand aiguillage

de l'histoire humaine depuis la découverte du feu.

Alors, avez-vous peur de Fantômas ?

Est-ce, comme on le dit, que vous pensez trop à vous ?

Ou plutôt qu'à votre insu,

vous pensez trop aux autres ?

Peut-être sentez-vous que votre sort est lié à celui des autres,

que le bonheur et le malheur sont 2 sociétés secrètes,

si secrètes que vous y êtes affilié sans le savoir

et que sans l'entendre, vous abritez quelque part cette voix qui dit :

Tant que la misère existe, vous n'êtes pas riche.

Tant que la détresse existe, vous n'êtes pas heureux.

Tant que les prisons existent, vous n'êtes pas libre."

Sous-titrage : MIKROS IMAGE

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