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-Je n'ai pas tellement de journaux fixes.
Je lis. ; France Soir, pour les potins,
L'Express, que je trouve très bien fait,
et puis Match, Jour de France. Voilà.
Voilà mes nobles lectures.
-Et que lisez-vous ? Vous lisez les potins
dans France Soir, et dans les autres journaux ?
-C'est trop général.
Cette semaine, qu'est-ce qui vous a frappée ?
-Évidemment, c'est le procès de Salan.
Il n'y avait que ça dans tous les journaux.
-Vous vous sentiez concernée par ce qui s'est passé ?
-Non. -Non, non.
Brouhaha.
-Ne bougez pas, monsieur. Pardon.
Laissez rentrer ce monsieur.
-Attendez une seconde.
Ici, c'est pas la voie publique.
-Oui, mais... -Ah ! "Oui, mais."
-Alors, vous rentrez par là.
-Je suis juge d'instruction et je vais à mon bureau !
-Ça va, hein.
Dis donc.
-Vous vous intéressez au grand évènement ?
-Comme tout le monde. -Qu'en pensez-vous ?
; -J'en pense que puisqu'on l'a condamné à mort.
On condamne à mort nos généraux, on devrait les exécuter
mais aussi les Algériens qui ont tué nos compatriotes.
-Il faut exécuter tout le monde ? -Ou personne !
Dans ce cas, on les amnistie tous.
_ -C'est extrême. Monsieur, qu'en pensez-vous ?
-Je suis venu pour sympathiser avec le type dans le box.
J'ai été parachutiste pendant 8 ans.
On a assez assassiné de gens en Algérie,
de l'autre bord, par le FLN.
C'est notre place d'être tous dans la douleur avec lui.
D'ailleurs, Ponce Pilate est parti en Auvergne.
-On peut mettre fin à tout ça ?
-Il y avait une fin. Tout à l'heure, vous parliez du fascisme.
Je pense que les gardes, ce n'étaient pas des fascistes.
Ils sont nationaux.
-Pas d'attroupements ici.
Alors, laissez tomber.
Dégageons, s'il vous plaît. Circulez.
Messieurs, circulez.
-Charles !
-Mais tu es complètement cinglé, mon vieux. Viens ici !
-Par ici ! -Qu'est-ce que tu fais, Charles ?
-Le voilà ! Le voilà !
Acclamations.
-Attendez Goutermanoff ! Attendez Goutermanoff.
On ne sait pas où il est.
-Me fais pas des coups comme ça, mon vieux.
-Pierre, viens.
-Aussitôt après ça, La Marseillaise a éclaté,
ce qui fait ; qu'on n'a pas eu la suite,
mais ça consistait à lui retirer
la grand-croix de la Légion d'honneur.
Alors, comme on la lui rendra bientôt, ça fait rien,
tandis que la vie, on la lui aurait pas rendue.
-BRAVO !
Acclamations.
-Voilà Goutermanoff !
-Goutermanoff !
-Merci.
-Voilà Gouter ! Voilà Goutermanoff !
Musique swing.
Musique swing.
-Trois fois !
-Un, deux, trois. C'est bien.
-Trois fois !
Bien.
Encore ! Bien !
Il faut revenir aussitôt.
Il faut revenir aussitôt.
Allez, on tape dans les mains très fort !
Voilà.
-Au début, vous pensiez à autre chose ?
Des amis, des choses ?
Vous aviez des idées qui se baladaient ?
-Il y avait 2 choses qui me préoccupaient,
c'était de pouvoir démontrer aux gens,
malgré qu'on m'ait fermé toutes les portes,
; en disant que je n'avais pas de nom.
De démontrer que l'expression de la danse que je voulais donner
était valable, eten plus, comme des étrangers avaient le titre,
d'apporter modestement un petit titre à la France.
-L'individualisme et le patriotisme. -Oui.
-Mais vous ne pensiez pas qu'à la performance ?
Vous avez pensé à autre chose ? -Non, pour moi, vous voyez.
Je me suis axé, pour l'instant...
On ne peut pas s'éparpiller,
alors je me suis axé sur le twist, commêé un savant sur un microbe.
Je me suis penché sur le microbe du twist.
-Qu'est-ce que la danse, pour vous, comme besoin humain ?
-La danse, pour moi, c'est un remplacement
à un sentiment refoulé.
-Oui ?
-C'est un sentiment d'amitié, mettons,
que ce soit familial ou d'autre ordre de grandeur.
Et on réussit tôt ou tard
à trouver dans cette musique
une transformation de l'être.
_ ll arrive un stade où on ne se sent même plus.
LL, Hier soir, ; j'étais complètement en l'air.
Je ne vois plus rien.
_ _dedanse, je ne sais même plus où j'en suis.
Et je traduis la musique.
On ne pense plus à rien,
_ on sent comme un apaisement du corps, complet.
Et ça décharge
toute la nervosité que l'on peut avoir.
Ça remplace une femme.
Musique jazz.
-Je gagne 46 000 francs par mois et j'ai 8 000 francs de chambre.
8 000 francs de chambre et je gagne 46 000 francs par mois.
Si tout le monde faisait grève,
ça ne durerait pas longtemps, le gouvernement devrait accoucher.
-On peut vous demander votre salaire ?
-Oui.
Je passe à la paye avec, tout compris,
avec les primes, sans primes ni rien, 42 000.
-Évidemment.
-Je fais une Ze journée. I -Une 2e journée ?
Pour avoir des intérêts ? -Ah oui.
-Ça fait combien d'heures de travail ?
-Ben....
Je fais 8 heures. Je fais 7 heures ici
et 8 heures à un autre travail.
-Les cheminots, ils sont lésés.
-Freddie !
-Des salaires de famine. J'arrive.
-Vous n'avez pas eu entière satisfaction ?
-Aucunement. -Vous allez recommencer ?
-Quand il le faudra. On est prêts à mettre sac à terre.
-C'est la grève de l'électricité. Vous êtes solidaire avec les trains.
-Évidemment.
-Comment est l'avenir ?
-Oh, pas joli ! Pas joli, pas joli.
Parce que vous savez, je me demande comment ça va se terminer,
parce qu'avec les quignols qu'on a là-haut, hein.
Faites-moi confiance !
Oui, je m'en vais. ; Je m'excuse, j'ai un train.
-Je n'ai pas d'opinion. Absolument rien.
-Ça vous est venu avec l'âge ?
-Ouais. Je crois, oui, plutôt.
-À 20 ans, vous aviez des opinions ?
-Je ne sais pas quoi vous dire, parce que vous savez...
On ne peut pas dire ce qu'on pense.
-Vous avez l'air un peu dégoûté.
-Si je suis dégoûté ? Ah, mon pauvre ami !
-C'est une opinion. -Oui.
Je suis dégoûté, si vous voulez savoir.
Et je ne suis pas le seul, certainement pas.
J'ai tiré 4 ans de maquis, pour voir ce que je vois !
-Le mois de mai, pour nous, en France,
ça ne s'est pas traduit par des évènements ?
-Ça s'est pas avantagé, toujours.
-Mais est-ce qu'il y a eu des évènements ?
On en retient quoi ?
-Je ne me souviens pas de tout ce qui s'est passé en mai.
-C'est ça qui est intéressant, voir ce dont on se souvient.
-Les faits principaux, je me souviens de rien.
Ce qui frappe l'opinion, c'est... Et puis les grèves.
Les grèves tournantes et le malaise social.
-Pour vous, c'est un point négatif ou un point positif ?
-Comment, "point négatif" ?
-C'est une bonne chose ou une mauvaise chose ?
-C'est toujours la faiblesse du gouvernement
qui est la cause de tout ça.
Il y à pas de doute.
C'est inadmissible, ces grèves.
Qui en supporte les conséquences ? C'est l'ouvrier.
-Bien sûr, mais regardez mes mains,
regardez comme je suis arrangé.
J'ai 60 ans, je travaille encore, et la retraite est pas pour demain.
Devant tous ces trucs-là, le gars, il se met en colère
et il dit : "Je fais grève."
Il a que ce moyen-là, de faire la grève.
Il peut pas se battre avec le patron.
Il dit : "On veut pas me donner de quoi manger,
"de quoi pas être comme ça, que mes gosses soient...”"
Regardez mes godasses, elles sont même pas.
On peut qu'approuver ces gens qui.
J'estime que ces gens, en ce moment,
ils font la grève aussi pour moi.
-Tout à l'heure, vous posiez la question.
Même celui qui utilise le chemin de fer, ou le métro,
voire l'EDF, comprend très bien la situation
et n'en veut pas à un employé.
-Ily à une solidarité... -C'est normal.
-Sur les revendications. -Oui.
-À part ce problème des salaires et des grèves,
autre chose vous a frappé, pendant le mois de mai ?
-L'évènement important, en dehors des questions sociales,
c'est tout de même la température, le temps du mois de mai.
-Un peu particulier. -Oui, particulier.
-Et à part ça ?
-Ily à d'autres évènements que. Il est préférable de se taire.
-Vous croyez ? -Oui.
-Ce n'est pas inquiétant ? Avant, les évènements politiques,
c'était le sujet principal.
Maintenant, on préfère se taire. C'est un changement, non ?
-Non, vous savez... ; Remarquez qu'on pense tous pareil.
-Je ne pense pas.
Je ne pense pas. -Vous ne pensez pas ?
-C'est la suprême sagesse.
-Comment faites-vous ? -Ah ben. Vous connaissez.
Comme les bouddhistes, je fais le vide en moi.
-Confucius : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre.
-Parfaitement. -Vous y arrivez ?
-Y a un peu trop de bruit.
-Votre radio, c'est une radio prostituée !
Elle est prostituée au gouvernement. Ah non ?
Sans blague !
Tas de valets, là, à la télévision, la radiodiffusion française.
-Il fait son métier.
-Son métier. Justement, si je peux dire ce que je pense !
Les Français sont inconscients et nous allons à une autre guerre !
-Qu'elle aille en Russie,
elle verra !
-Si je connaissais la langue, j'irais en Russie.
-Vous reviendriez changée. ; -Oui, oh!
-Ben, évidemment.
-Oui, vous en faites pas.
Il y a pas besoin d'aller dans un pays pour le connaître !
-Je suis allé aux États-Unis. -Aux Etats-Unis ?
-C'est l'opposé. -C'est l'opposé.
Qu'il en finisse avec ses analphabètes
et ses chômeurs, le Kennedy !
-En Russie aussi. Vous y êtes allée ?
-Je n'ai pas besoin d'y aller pour savoir ce qui s'y passe.
-Quel est l'évènement le plus important du mois de mai ?
-Moi, c'est les pommes de terre qui ont atteint 220 francs.
C'est un résultat absolument remarquable.
, llyaaussieu un évènement sensationnel,
le fait que la radio a annoncé,
à grand renfort de discours dithyrambiques, disons,
qu'aucun vieux ne toucherait plus
moins de 11 000 francs par mois.
C'est quelque chose d'absolument réjouissant,
de penser que ces vieux vont faire des noces épouvantables
avec leurs 11 000 francs par mois.
Et on a annoncé, comme une victoire, n'est-ce pas,
et un signe de grandeur de la France, que dans 3 ans,
il n'y en aurait plus qui auraient moins de 15 000 francs par mois.
Je trouve ça absolument sensationnel.
Pour moi comme pour d'autres, le reste n'est que péripéties
à côté de cette grande victoire remportée par les vieux.
-Qu'attendez-vous de l'avenir ?
-On espère une petite amélioration, surtout des conditions de travail.
Mais il semble que ça serait celui qui peine qui. hein.
Et pas de revoir toutes ces grèves, là.
Si on pouvait...
Gouverner, c'est prévoir.
Si on pouvait éviter tous ces machins, discuter...
-Vous trouvez qu'on ne prévoit pas.
-L'avenir, ordinairement, pour les gens,
c'est comme la ligne d'horizon, on ne la rejoint jamais.
Faut 30 ans pour l'atteindre, et après, c'est encore 30 ans.
C'est nos enfants.
Mais il se passe une chose extraordinaire,
c'est que l'avenir est en avance sur nous,
c'est-à-dire qu'on est en retard.
On est en retard sur l'heure actuelle.
Nos rêves sont trop courts pour ce qui existe déjà.
Il y a de grosses révolutions qui se préparent par les faits.
Alors qu'on est en train de rêver de loisirs,
de rêver de... Je sais pas, d'un tas de choses.
En réalité, la réalité est déjà au-delà de nos rêves.
Ce qui est dramatique,
c'est que l'univers ne s'en rend pas compte.
On s'en rend pas compte. Vous avez l'air étonné.
-Vous parlez de ce qu'on pourrait faire pour les loisirs,
pour les améliorations. C'est de l'avenir, mais pas...
.-Mais à partir du moment où on pense en ces termes-là,
; on revient _ à une organisation des loisirs.
Les vieux modèles, dans lesquels les ingénieurs conseillers
ont réussi, à partir de 36,
à cause de la nécessité de penser en termes rationnels,
les vieux modèles subsistent. Enfin, continuent à s'imposer
alors qu'il ne s'agit plus de ça.
Les loisirs, c'est, par définition, le non-travail.
On va penser le non-travail en termes de travail ?
-Je vois ça plus simplement. Petit à petit,
on arrivera, par le machinisme, l'automation, l'automatisation,
comme vous voudrez, peu importe les termes...
On arrivera à faire passer la semaine de 40 heures à 30 ou 25,
et donc, le travailleur aura plus d'heures à ne pas travailler.
-C'est grave. -C'est pas ça ?
-Vous êtes un exemple des freins contre les loisirs
en disant : "Petit à petit, on sera à 30 heures.”
__ Actuellement, on pourrait déjà arriver à.
Demain, on pourrait instaurer la semaine de 30 heures.
Il n'y a que des obstacles moraux.
-Dans beaucoup d'industries, on a dépassé
les structures de lutte contre la rareté,
tout ce qui caractérisait les 18e et 19e siècles,
c'est-à-dire le fait
que si on travaillait pas, on crevait.
On l'a dépassé dans beaucoup d'industries,
mais on fait comme si on ne l'avait pas dépassé.
C'est important de savoir qu'en fait,
beaucoup d'industries pourraient travailler 30 heures.
-Les freins dont vous parliez, moi, simplement,
c'est que le patron n'a pas intérêt...
-C'est pas le patron.
-C'est pas ça ? -Mais non, absolument pas.
C'est les gens, les Français moyens, vous comme moi...
_ Vous voyez comme vous êtes réticent ?
Vous ne me prenez pas au sérieux ?
-Je ne suis pas réticent.
Je souhaite qu'on travaille le moins possible.
-C'est un souhait, tout le monde en est là.
-Comment ce souhait pourrait-il se réaliser ?
-"Que faudrait-il faire ?" Ce conditionnel, déjà.
-Que faut-il faire ? -Ça me choque.
-Qu'est-ce qu'on fait ?
-Non. Comment se fait-il qu'on ne le fasse pas ?
-Bon, et ça. -Enfin, écoutez.
-Votre "Bon, et ça...", ça montre que vous n'y croyez pas.
-Si, si. ; ; -Mais c'est vrai !
C'est vrai. -Je l'imagine.
-Regardez les gens qui travaillent,
ceux qu'on appelle ainsi. Y a très peu d'ouvriers.
La plupart, que font-ils ?
Des additions, des soustractions,
des statistiques. Ce sont des improductifs, des commerçants.
Les 3/4 des gens qui prennent le métro,
ils ne travaillent pas de leurs mains.
Ils tripotent l'information.
Eh bien, actuellement, déjà, il existe des machines.
Elles sont actuellement tellement mal utilisées
que c'est comme si elles n'existaient pas.
Mais elles existent. Des gens se disent :
"Si on pouvait les utiliser mieux ?"
Chaque fois qu'un pas est fait, c'est une structure qui croule,
une inutilité qui se manifeste.
-Alors, si je comprends bien, d'ici très peu de temps.
-Oui, je crois.
-Avec ces machines, les improductifs se trouveront sans travail.
-Non, sans prestige, c'est différent.
-Sans prestige ou sans travail ? -C'est problème de structure.
On peut leur inventer un travail, mais ils auront perdu le prestige.
Avant, ils croyaient à ce qu'ils faisaient.
Mais ils n'y croient plus quand des machines le font mieux qu'eux.
-Y a eu une surprise pour l'abonné du gaz,
c'est ces fiches perforées.
Il a eu l'impression qu'on le volait, qu'il ne pouvait plus vérifier.
On ne va pas être appelés,
si ces machines prennent de l'importance,
à ne plus rien comprendre ?
-Vous posez un autre problème :
il est possible que le monde futur
se divise en deux clans terriblement contrastés,
les initiés et les non-initiés.
C'est évidemment un problème.
-À votre avis, _ tout cela n'est-il pas lié
au politique et à l'économique ?
-Non, parce que nous sommes encore dans les structures
d'économie de pauvreté, d'économie de rareté...
-Comment en sortira-t-on ?
-Je crois que ça éclatera tôt ou tard.
Nous avons un frein énorme, le tiers-monde.
Il est inimaginable, à l'heure actuelle,
de penser à s'acheter un 3e ou 4e réfrigérateur
en sachant que toute une population crève de faim.
Nous savons aussi que les moyens biochimiques nous permettent
de nourrir la Terre entière sans difficulté.
C'est pas un problème technique mais un problème de conscience.
La technique permet à l'homme d'être libre.
Pourquoi ne veut-il pas être libre ? Ça, j'en sais rien.
-Il n'y a pas, dans l'indépendance, la tentation de l'Occident ?
-Il n'y a pas, dans l'indépendance, la tentation de l'Occident ?
L'oubli des valeurs africaines
pour des valeurs européennes liées à la technique ?
-Ily a beaucoup d'Européens et de professeurs
qui s'appuient sur ce fait en disant
qu'au contact des Africains et des Européens,
les Africains ont vu certaines choses
qui concrétisent la valeur et le bonheur des Européens.
Alors, ils recherchent cela.
Par exemple, le frigidaire est un signe de civilisation.
La machine à laver, etc.
-Elle est finie impeccablement.
C'est quelque chose de vraiment sensationnel
en tant qu'appareil.
-En bas, vous avez un tiroir.
En tôle d'acier vitrifié à 900 degrés.
Vous la connaissez puisque vous l'avez.
L'émail ne bouge absolument pas.
-Vous voulez des renseignements, madame ?
C'est quelle cuisinière ?
Nous avons 3 produits.
L'appareil sans la minuterie et celui avec minuterie.
-Je peux vous demander ce que vous allez faire de ce tuyau ?
-Je le garderai ; en souvenir de la Foire de Paris.
-Je veux faire une sarbacane pour mon fils.
-Je vais le donner à mon père.
-J'en sais fichtre rien.
-Ah bon ? -Pas du tout.
-J'ai choisi des petits bouchons
pour faire des colliers pour les Nègres à Madagascar.
-Je suis assez bricoleuse.
J'ai 2 bouts de tubes à rajouter, 2 bouts de caoutchouc.
Je vais en couper.
Avec les 2 bouts de caoutchouc, ça fera une longueur de tuyau.
-Vous avez beaucoup de choses, dont un élément de bec de gaz.
-Oui, avec un gallon en haut...
-Que pensez-vous des Français ?
-Des Français ?
Euh...
Au début, quand j'étais très jeune, tout petit,
ma grand-mère me disait toujours : "Méfie-toi des Français.”
Elle me disait de me méfier des Français
parce qu'elle avait subi pas mal de vexations,
d'espèces de choses...
qui sont en rapport avec la colonisation.
Donc elle disait : "Méfie-toi des Français."
Quand on m'a envoyé en France, elle a dit : "Non, pas question."
Elle s'y est opposée,
elle ne voulait pas que j'aille en France.
Ça se comprend, ; car elle avait fait notre éducation.
__ -À quel âge vous êtes venu en France ?
-13 ou 14 ans.
-Votre première impression ?
-La première chose, pour vous dire franchement,
quand j'ai vu un Français, quand je suis venu en France,
je me suis dit : "Ah, ce sont ceux qui nous ont vaincus."
C'est la 1re chose.
"Ah, donc, ce sont ceux-là qui nous ont vaincus."
Voilà la première chose.
-La seconde chose ? -La seconde chose...
"Nous pouvons les vaincre aussi !"
Rires.
Moi, d'abord,
je croyais, quand on parlait de la France,
que tous les Blancs étaient français.
Tous les Blancs étaient français.
; Jesavais qu'il y avait des Américains.
On les appelait les "Yankees", d'ailleurs.
Et puis, il y avait les Germains,
les Allemands, qui étaient à côté. Et les Anglais.
À part ça, il n'y avait plus rien du tout.
On nous avait bien mis ça dans la tête.
Et puis, c'étaient les plus forts
et les plus civilisés.
Alors, je suis venu en France
et j'ai vu Paris.
J'ai vu Paris de nuit, avec les lumières et tout ça.
J'ai trouvé que c'était beau.
J'ai regardé assez curieusement les Français,
ces Blancs que je rencontrais.
Ils étaient très ordinaires.
Ils n'étaient pas du tout comme ceux que j'avais vus,
que j'avais rencontrés en Afrique.
Pas du tout la même chose.
Ils étaient simples.
-Comment étaient _. ceux que vous aviez vus en Afrique ?
-On ne les touchait pas, on ne les voyait pas.
C'étaient des gens... Ils étaient éloignés.
, Le Blanc, ; c'était le gouverneur, pour moi.
Quand il venait, que vous le vouliez ou non,
il fallait vous mettre en rang et aller défiler pour qu'il passe
au son de la musique, du clairon, etc.
_ Il passait et accrochait je-ne-sais-quoi aux vieux
qui ont été très sages... Des choses comme ça.
; Alors, ici, je les ai trouvés simples.
Mais je me méfiais.
Je me suis toujours méfié.
Et puis, mon oncle, qui est très chrétien,
m'avait envoyé chez des frères.
En Afrique,
les curés et les prêtres.
Je les savais comme ça parce que...
J'avais été en présence de beaucoup de faits.
Par exemple, il y avait des camarades qui allaient à la mission
pour apprendre le catéchisme.
Ils y allaient pour s'instruire, apprendre à lire et à écrire.
Et on leur faisait le catéchisme.
Ils y passaient.
__ Mais quand ils assistent à nos cérémonies traditionnelles
_ et que, en confession, ils avouent avoir assisté...
Parce qu'on a défendu. Nos choses, c'est le diable.
Le diable, c'est l'enfer.
Ceux qui se sont convertis, pour moi,
c'est parce qu'on leur a dit :
"Vous irez brûler éternellement
"ou bien vous irez au ciel peinard."
Pour moi, c'est comme ça. Voilà pourquoi je vous ai dit
que si c'est pour aller au ciel peinard ou aller en enfer,
en reniant ce en quoi mes ancêtres ont cru...
Si mes ancêtres ont cru ceci, ils sont donc partis en enfer ?
On me dit que si j'y crois, j'irai en enfer.
Donc mes ancêtres sont en enfer.
Je préfère aller en enfer avec mes ancêtres
qu'aller au ciel avec je sais pas qui.
Rires.
C'est ça. Je préfère cet enfer-là.
Justement, les prêtres...
-Vous êtes arrivé chez des frères ? -Oui.
Ils m'ont donné une autre impression
que ceux qui étaient en Afrique, qui vous.
Vous avouez à la confession
que vous avez assisté à une cérémonie
ou à une danse des revenants,
ils vous bottaient, et bien comme il faut.
Avec des espèces de battoirs, tout ça... Bien comme il faut.
Les frères m'ont donné une tout autre impression,
très sympathique.
J'étais très bien chez eux.
Je me suis disputé une seule fois, là-bas, sur notre histoire.
Quand on est arrivés à Un passage
où il était dit que les Français étaient arrivés au Dahomey
et qu'ils avaient vaincu et écrasé Béhanzin,
qui est une armée d'un roitelet sanguinaire...
Alors ça, ça m'a. J'ai déchiré le livre !
Ce jour-là, j'ai déchiré le livre.
J'ai gueulé et je suis sorti.
Ils ont dit que c'était l'histoire, qu'il fallait l'apprendre.
J'ai dit : "Ah bon ?" J'étais furieux !
J'ai dit : "Un de ces jours, nous nous libèrerons et vous verrez !
"Nous ferons notre avion aussi.
"Et un jour, vous verrez un avion dans le ciel
"avec une espèce de croix comme ça."
C'était un peu de jeunesse.
Mais vraiment, ça s'était opposé
à ce que ma grand-mère m'avait appris sur notre histoire.
Elle nous avait raconté comment nos ancêtres s'étaient défendus,
que les Français n'avaient pas conquis le Dahomey facilement.
Pas du tout. Ça avait été très difficile.
J'aimais notre histoire, et on me dit ça !
C'est la seule fois où je me suis énervé.
À ce moment-là, on m'avait envoyé au Massif central.
Et là-bas, c'étaient des gens...
Ils n'avaient presque jamais vu de Noir.
Ils disaient : "Regardez le Négro !" et des choses comme ça.
Parfois, quand on nous disait ça, on se fâchait.
On était très susceptibles. Et puis, les coups de poing...
En fin de compte, avec des camarades, on est restés 3 ans.
Mais après, ils nous montraient plus du doigt.
Ils ont pris l'habitude.
-Et vous, vous avez pris l'habitude ? -De ?
-De voir des Blancs, que vous n'aviez pas vus tellement avant.
-J'en avais vu avant, mais c'était pas intégré...
Je ne me suis pas intégré.
Je ne me suis pas plus intégré qu'avant.
Il y avait un camarade chinois, justement, qui avait dit :
"Ah, enfin, on les a civilisés."
_ "On les a civilisés, ils nous montrent plus..."
C'est l'idée que j'ai eue des Blancs.
-Vous avez eu des amis blancs ?
-Oui, j'en ai eu quelques-uns, qui m'ont invité chez eux.
Beaucoup par sympathie, ou peut-être pour me montrer
qu'ils n'étaient pas racistes, qu'ils n'avaient pas de préjugés.
-Vous avez eu des vraies relations d'amitié avec des Blancs ?
-Non.
-Les rapports avec les autres, ça demande une part de déguisement ?
-Ahnon, c'est pas des choses rajoutées,
comme on a vu ce matin avec le perroquet, par exemple.
Non, au contraire, ça correspond à une des facettes qu'on a en soi
et qu'on ne peut pas réaliser.
Le déguisement le permet.
C'est vraiment une accentuation de soi-même.
Moi, je sais pas, j'aime beaucoup les choses merveilleuses.
Donc je mets des grandes robes de chambre,
des chapeaux incroyables.
Et puis, ça correspond aussi à la cérémonie, je sais pas.
-Quels sont les lieux de cérémonie ?
-Les moments de cérémonie ?
-Pour moi, ... les moments de cérémonie, c'est...
Quand je me prépare exprès pour une chose...
On doit aller au restaurant. J'aime préparer ces choses-là.
Je vais dans un restaurant
où je sais que je mangerai une chose qui m'enthousiasme,
alors je m'habille, je me maquille... C'est la cérémonie.
C'est une chose bien enfermée sur elle-même.
. Ça devient un moment vraiment enfermé dans le temps
où je m'imagine que tout va être beau.
Des fois, ça rate, malheureusement.
Mais une espèce d'excitation.
On se prépare pour faire quelque chose.
Donc c'est une cérémonie,
quand on se prépare pour quelque chose.
Au fond, j'aime tout ce qui échappe,
tout ce qui peut me faire échapper à la réalité,
à la réalité de tous les jours, à la routine plutôt.
Par exemple, moi,
je sens que ça devient une chose routinière...
Par exemple, quand on est avec une personne.
Le contraire de la routine, c'est les élans, l'enthousiasme.
Et quand on est avec une personne où l'enthousiasme baisse un peu,
on commence à dire des mots qui sont des mots morts,
qui commencent à vous tomber dessus comme de la cendre qui vous enterre.
Là, il faut vraiment réagir, secouer tout ça.
Il faut se replonger en soi-même
et recréer, réinventer presque tout.
Pour échapper à ces choses mortes qui vous tombent dessus comme ça.
Évidemment, c'est très difficile. On n'y arrive pas toujours.
Parfois, les choses meurent quand même.
On n'est pas toujours capable...
-Et les bêtes ?
-Les animaux, alors, ça, j'en voudrais des tas.
Les animaux, c'est vraiment une chose qui me réconcilie avec le monde.
Je vis de façon très isolée
car j'ai peur de la méchanceté des gens,
peur de ce qu'ils pensent,
peur de la vulgarité, de tas de choses comme ça.
. Je suis très isolée. I Je m'isole vraiment énormément.
Je perds beaucoup de choses, aussi.
Mais j'ai tellement peur
d'être blessée par toutes ces choses
que je suis très isolée.
Les animaux, au contraire,
ça fait vraiment comme un palier entre les gens.
Et ça, ça me réconcilie avec le monde,
à travers leur bonté, leur innocence.
Alors.
Regardez comme elle est jolie.
-Essayons-en un autre.
-Elle se prête bien, d'ailleurs. Elle ne dit rien.
-Elle est fière.
-Elle a l'air de l'Alcave.
-C'est extraordinaire, les chats. On a envie de.
Ils ont une coquetterie naturelle.
Celui-ci, c'est vraiment.
C'est le chapeau que j'adore le plus pour elle.
C'est un chapeau extraordinaire,
coquet, insolent, extrêmement féminin.
-Mais c'est un rôle.
-Elle joue Cocteau, là.
-Vous n'avez pas le sentiment d'être une privilégiée ?
Parce que vous êtes belle.
-Comme je suis en bonne santé et que je suis pas trop laide, oui.
Je me suis protégée de ne pas avoir 10 enfants,
des choses comme ça,
ce qui m'obligerait évidemment à être plus engagée.
S'engager,
ça veut dire prendre une voie, éliminer les autres.
Des choses que j'aime pas parce que je suis trop curieuse.
-Au fond, vous n'avez pas envie... -Non, absolument pas.
Ce qui est terrible,
c'est que je refuse absolument de m'engager dans quoi que ce soit.
-Imaginez quelqu'un
qui refuserait d'aller dans n'importe quelle voie à fond,
il serait clochard.
-Je pourrais devenir clocharde.
Je sais pas, c'est quelque chose qui me hante.
‘ -La mort, ♪ vous l'acceptez ou la refusez 7
-J'accepte pas du tout !
C'est épouvantable.
_ Parfois, il m'arrive de penser à l'instant précis où on va mourir,
où on va écouter son dernier souffle.
Je me mets à pleurer des journées entières,
c'est tellement épouvantable.
-Vous êtes très religieuse ? -Pas très religieuse, non.
-Vous êtes croyante ? -Oui, je suis croyante.
Je trouve que la grande explication de l'humanité, c'est Dieu.
Son attitude doit aussi être déterminée par cela.
On n'a pas le droit, si Dieu a fait l'humanité,
de la mépriser ou de la détester.
-Oui, ça, c'est facile, pour ceux qui croient.
Et tu crois que pour ceux qui, par exemple.
Pour qui Dieu n'a aucune signification.
Alors, comment ?
-Vous dites être croyante,
donc vous avez une attitude vis-à-vis de l'humanité ?
Comment l'exprimez-vous ?
-Je ne l'exprime pas du tout.
-Ça ne vous ennuie pas ? -Oui, bien sûr, ça m'ennuie.
C'est pour ça que c'est très difficile.
-Voilà, c'est ça.
Alors, pour toi, l'humanité, c'est quelque chose d'abstrait,
_ à laquelle on pense, qui vous donne une certaine.
Je sais pas, une certaine confiance, un certain.
-Par exemple, à Nanterre, on a fait un film chez Renault,
parmi les ouvriers en grève pour des raisons non idéologiques
mais car leurs ateliers sont trop bruyants.
Bref, qu'on traite pas comme ici, à Paris, à Billancourt.
Des gens qui souffrent.
Vous vous sentez concernées par leur souffrance ?
-Concernées mais inutiles.
-Les communistes, qui sont le monde athée,
ils ont trouvé __ une explication à l'humanité.
-Oui, mais entre les croyants et les communistes.
-Les tièdes. -Ily a une masse.
-Il y a des communistes croyants.
-Ça ne devrait pas exister.
-Le monde, c'est les croyants et les communistes.
Enfin, tous ceux qui ont une foi.
Lesquels, pensez-vous,
tiennent la meilleure part, actuellement,
du point de vue de ceux qui souffrent ?
Ceux qui répondent le mieux à ce qu'attend l'humanité...
-Ce sont les communistes.
-Je pense que les communistes sont beaucoup plus actifs.
Ils sont beaucoup plus engagés que les chrétiens.
-Mais l'esprit, quand même, est différent.
Il n'y a pas en eux cet esprit de revendication.
Il n'y a aucune haine dans la religion, aucune rage.
Le communisme est dirigé contre quelque chose.
Avant de devenir actif, il faut détruire.
-J'ai l'impression
que quand vous parlez du christianisme,
vous pensez à sa forme la plus élevée, qui est noble,
et quand vous pensez au communisme,
vous pensez à sa forme la plus basse, qui est la rage.
-Cette forme fait son succès.
-N'y a-t-il pas des chrétiens rageurs et des communistes nobles ?
-Chez les meilleurs, oui.
-Catherine, non.
-Les chrétiens, ce sont les meilleurs ou les autres ?
-Les meilleurs, bien sûr. -Alors ?
-Le communisme, pour moi, représente...
C'est difficile de le définir en quelques mots.
À la fois ma raison de vivre et mon espérance pour demain.
Je n'ai pas à le cacher.
-Au début, est-ce qu'il arrivait
que vous vous opposiez aux communistes ?
-Il y avait certainement, au départ, certaines oppositions.
-Qu'est-ce que vous leur disiez ?
-Eh bien, évidemment, la grosse objection
qui à l'époque, en 1946 ou 1947,
venait sur mes lèvres et dans mon esprit était :
le communisme était athée, et j'étais croyant.
Le communisme était athée et s'en vantait.
Le monde qu'il voulait construire était UN monde sans Dieu,
bâti pour l'homme et avec l'homme.
Quand j'ai vu, dans les conversations
et dans les actions quotidiennes de ces camarades
qui, sans Dieu,
et uniquement avec leur force et avec leurs ambitions,
avec leur volonté, leur travail, leurs efforts,
voulaient changer le monde,
quand j'ai vu que le communisme, c'étaient les communistes,
il a été plus facile pour moi de laisser de côté les discussions
. et d'aborder l'action fraternelle avec eux.
-Vous êtes venu au communisme par le syndicalisme.
Vous êtes militant syndical, maintenant.
Comment s'est effectuée votre rencontre
avec le syndicalisme ?
-C'est un militant qui est venu vers moi.
_ Je me rappelle encore, c'était à la sortie de la cantine.
Il savait d'ailleurs, ou il venait d'apprendre, que j'étais prêtre
et que je venais travailler en usine.
La chose l'a surpris.
Il ne pouvait pas concevoir, lui, militant cégétiste,
qu'un prêtre puisse venir sans arrière-pensée
partager les conditions d'existence, les conditions de travail,
de tous ses camarades.
Son premier sentiment
était certainement un sentiment de méfiance.
Mais il m'a proposé la carte syndicale.
Est-ce que tu veux adhérer à la CGT ?"
J'ai réfléchi. J'avais déjà réfléchi.
J'ai dit oui.
Donc, depuis 1946,
je suis adhérant et militant de la CGT.
Mais le véritable problème
n'était pas seulement de travailler comme mes autres camarades.
Le problème, pour les militants qui m'entouraient,
; était de savoir si ma participation à leur lutte,
ayant pris la carte syndicale,
était une participation sans arrière-pensée, authentique.
Si j'acceptais, autrement dit, de lier ma vie à la leur,
de lier ma lutte,
mes revendications personnelles, à leur lutte à eux.
Mais sincèrement,
et sans qu'un beau jour, l'Église ne vienne me dire :
"Ca suffit, rentre dans le giron de l'Eglise, maintenant.
"L'expérience est terminée."
Et c'est pourquoi, depuis 46,
j'ai tenu absolument
à ce que ce ne soit pas une expérience
mais que ce soit ma vie, tout simplement.
Dans le fond, c'est le nœud du problème.
L'Église a voulu tenter Une expérience
en espérant que nous resterions toujours en-deçà d'une compromission
ou d'une adhésion trop complète à cette lutte ou à ces luttes.
Or, petit à petit, la transformation s'est opérée.
1l a fallu rompre. Choisir, plus exactement.
Ou être ouvrier ou être prêtre.
Mais il était inconcevable qu'on puisse
participer à la lutte ouvrière et rester d'Eglise.
-Et vous avez fait ce choix ? -J'ai fait ce choix, oui.
Lorsque l'Église nous a demandé,
en 1953,
d'opter entre l'Église et la lutte ouvrière,
j'ai préféré, par fidélité à ma prise de carte de 1946,
rester totalement ouvrier
et continuer de participer journellement,
et je pense pour toute mon existence,
à la lutte de la classe ouvrière.
, Dans votre foi, vous incluiez la transcendance ?
-À l'époque, oui, en 1946.
-Vous vous en êtes totalement détaché ?
-Absolument, oui.
-Comment s'est fait le détachement ?
-Il s'est fait très progressivement.
Il s'est fait très progressivement et je pense que...
Je ne dis pas que c'est une nécessité pour un militant,
mais ça devient peut-être peu à peu une conviction.
On est...
Je me trouve tellement pris dans la nécessité,
enfin, ma conviction est telle,
que la transformation de la société doit se faire
pour que les hommes soient plus heureux.
Je vais peut-être employer une locution brutale,
mais je n'ai pas le temps de m'occuper de Dieu
ou de ses possibilités d'existence.
-Dans Le Matin des magiciens, on dit que le Christ était UN mutant.
-Vous avez lu Le Matin des magiciens ?
-Parcouru, oui. Ce qui m'intéressait.
Ce qui m'intéressait. -Ça vous a plu ?
-Oui, savoir s'il y a des habitants sur les autres planètes,
savoir ce qu'ils pensent.
-Le rêve, en mai 1962, se consomme tout préparé.
Pour beaucoup, la télévision est la seule fenêtre ouverte
sur le reste du monde.
Cette fenêtre est d'autant plus nécessaire
que la maison est plus petite.
-Vous avez fait vos études ?
-Vous avez fait vos études ?
-Oui, j'ai été jusqu'au collège technique,
en première.
-Oui.
-Première technique.
-Après, vous avez commencé à travailler.
-Oui, l'année dernière.
-Alors, première place. Vos impressions,
quand vous êtes entré dans cette usine ?
_-Ma première usine, j'y ai fait une semaine.
Lorsque je me suis présenté, j'ai dit : "J'ai mon CAP,
"et j'ai lu sur un journal que vous demandez des tourneurs P1.
"Je suis pas P1 mais j'ai mon CAP,
"alors je peux avoir l'équivalent de P1.
"Je veux bien faire un essai."
Alors, ils m'ont pris en essai.
L'essai s'est bien passé, j'ai eu une note de 16 sur 20.
-Oui ? -Ça s'est bien passé.
Alors, ils m'ont embauché.
, Et quand même, . j'avais une bonne paie.
-Seulement, voilà, là-bas. -Combien vous aviez de paie ?
-Ils m'ont embauché à 310 francs de l'heure.
Avec la promesse de m'augmenter au bout d'un mois d'essai.
-C'était votre première paie ? -Oui.
_ Alors j'ai commencé à travailler le lendemain,
et 2 jours après,
un Européen qui travaillait dans le même atelier que moi
et qui était manœuvre,
trouvait anormal que moi, Algérien, j'étais un professionnel,
ce qui n'est pas vrai car je débute seulement,
et que lui venait nettoyer le tour.
Il trouvait ça anormal et s'est plaint au chef.
"Pourquoi un Algérien ? Ce n'est pas digne de travailler.
"Se faire marcher sur les pieds par un Algérien."
-Un document du ministère du Travail
déclare que les Algériens ne trouvent souvent que les tâches
les plus malsaines et les plus inférieures.
Au mois de mai 1962, _ dans l'euphorie des accords d'Évian,
on a tendance à oublier
que le prolétaire d'un pays colonisateur
a toujours un sous-prolétaire, celui du pays colonisé,
et que cette réalité survit à la colonisation.
-C'était votre premier contact avec la différence...?
-Avec le racisme, oui.
-Quel effet ça vous avait fait ?
-D'abord, une espèce de dégoût envers ce bonhomme.
Parce que, vraiment, les hommes sont pas faits pour se haïr.
Et lorsqu'il m'a dit ça,
ça m'a fait aucun effet parce que j'avais pas de complexe.
Je ne me sentais pas inférieur à lui.
C'est pas parce qu'il m'insulte que je me sentirai inférieur à lui.
Je suis un homme comme lui, et puis c'est tout.
Alors j'ai dit : "T'as raison", et je suis parti.
J'ai pas voulu faire des histoires.
-Pour vous, c'est la période
où il y avait le plus de racisme en France ?
-L'année dernière ? Non, pas précisément.
Mais enfin, certains Européens, si je puis dire ainsi,
tenaient quand même au racisme.
Et la 2e place que vous avez trouvée ?
-C'est venu un peu plus tard
parce qu'entre-temps, j'ai eu des ennuis
avec les képis noirs.
J'ai eu des ennuis avec eux. Ils m'ont fait rentrer à l'hôpital.
-À l'hôpital ?
-Oui, avec la DST.
-C'est-à-dire que vous avez été pris dans une rafle ?
-Non, pas précisément. J'ai été, si je puis dire, donné.
-Ah bon ? -J'ai été donné.
J'ai été donné. C'était le matin, comme ça.
On habitait...
Propos inaudibles.
C'est des vieilles baraques.
Un jour, je m'étais disputé avec.
J'avais fait une remarque, du point de vue discipline,
à un de mes compatriotes.
Pour se venger, il m'a donné. Enfin, on a su qui c'est et...
Et il est toujours vivant.
-Et alors, vos rapports avec les képis noirs ?
-Oui, ça s'est passé comme ça. C'était un vendredi matin.
Ils étaient venus à 4 h 30 du matin.
Je m'étais levé un peu plus tôt et j'étais allé faire ma toilette.
J'avais laissé ma chambre ouverte,
parce que c'étaient des petites chambres, là-bas.
Et alors.
, _ Is sont rentrés ; et je lisais un bouquin sur le lit.
C'était d'abord un tout jeune, il sentait l'alcool...
_ ll avait certainement bu, il sentait beaucoup l'alcool.
Ma réaction, ça a été : "Comment ça se fait ?
"Un bonhomme rentre comme ça dans ma chambre,
"sans frapper, sans rien. Il sent l'alcool, en plus.”
Alors je lui dis : "Va cuver ton vin autre part.”
Après ma réflexion, il saute sur moi
et puis il me fait : "Debout."
Je voulais pas me lever.
Il insistait, il insistait... Moi, j'étais en colère.
Je l'ai insulté.
_ [m'a laissé l'insulter et il a mis sa main dans sa poche
et m'a sorti une petite plaque avec une main rouge, DST.
Alors quand j'ai vu ça, évidemment, j'étais coupé.
Je m'étais assis comme ça, bouche bée. Je regardais.
Ils sont rentrés à 5, devant mes parents.
Ils ont appelé mon père et ma mère, dans la chambre en face.
Ils les ont fait lever du lit
et les ont mis tous les deux dans la même chambre.
Deux m'ont pris et ils me sont rentrés dedans.
L _ _ Surle coup, . j'allais presque devenir fou.
On m'a rentré à l'hôpital.
J'ai fait une dépression nerveuse et on m'a emmené à l'hôpital Bichat.
J'en ai pris pour 8 jours.
-Vous avez eu la même réaction
que lorsque le manœuvre vous avait injurié ?
-Non, alors là, c'est pas pareil.
J'allais presque devenir raciste
parce que vraiment, le gars n'a pas été...
Vraiment, il a été me donner.
Vraiment, il y a eu quelque chose...
S'ils avaient eu des soupçons, ils seraient pas rentrés.
Ils m'auraient poliment invité à les suivre.
Mais me donner une correction devant mes parents,
ça, je ne l'admets pas.
Ils auraient pu faire ça.
Et surtout, tomber à 3 sur moi.
S'il n'y en avait eu qu'un, j'aurais pris une volée,
mais je me serais défendu, quand même.
-Maintenant, ; comment vous voyez l'avenir ?
-À mon avis,
et c'est un point personnel que je vous donne,
l'avenir de l'Algérie,
c'est une Algérie libre, premièrement.
C'est l'essentiel.
Libre de ses opinions.
Et puis, alors, surtout, une coopération avec la France.
Parce que tout le monde le reconnaît, tous les Algériens que je connais,
et j'en connais beaucoup,
tous sont de mon avis
parce qu'ils savent très bien ; que la France, c'est comme une mère.
Seulement, on a une mère, la France,
mais on n'a pas de père qui nous gouverne.
Je représente le père par le gouvernement.
Mais enfin, tout le monde souhaite une Algérie indépendante,
mais question politique, intellectuel, économique et tout ça,
avec une relation avec la France.
-Vous ferez votre vie en France ou en Algérie ?
; -Personnellement, je retournerai jamais en Algérie.
-On peut savoir pourquoi ?
-Parce que si je vais là-bas, où que j'aille, j'ai rien là-bas.
Tous mes parents ont été tués.
-Pour vous, dans la vie, qu'est-ce qui compte ?
En dehors de la politique, de l'Algérie et des évènements ?
-Pour moi, ce qui compte, c'est d'abord d'élever la famille.
Mon père est vieux, il a 56 ans.
J'ai 6 sœurs et ma mère.
Je suis le seul à travailler, à la maison.
Ce qui compte, pour moi, c'est d'arriver à un meilleur sort.
Et ne pas rester toujours comme ouvrier,
essayer de m'arracher un peu à l'ordinaire.
-Vous aimeriez faire une carrière politique ?
-Non, jamais.
-Quand tout sera tassé, quand il y aura une solution,
vous continuerez la politique ?
-Non. Non, la politique, ça va un certain temps, mais...
-Alors que ferez-vous, en dehors du temps de travail ?
Il y aura le travail et les loisirs.
-En principe, moi, je me destine à l'éducation, à l'enseignement.
Je désirerais que la nouvelle génération,
celle qui va me suivre,
ait un peu plus de savoir,
aussi bien intellectuel que de savoir-vivre.
-Vous voudriez vous orienter vers l'enseignement, la formation ?
Vous envisagez le mariage ? -Non, pas encore.
-Pas encore. Vous y pensez ? -Non, même pas.
-Qu'est-ce que vous pensez de l'amour ?
-L'amour, on n'a pas le temps.
Ici, à Paris, on est habitués à des petits flirts
de 15 ou 16 jours, c'est tout.
Je n'y attache pas une grande importance.
-C'est agréable, quand même.
-C'est agréable d'emmener une fille au bal et flirter, tout ça, oui,
mais enfin, ça ne dure qu'un temps seulement.
-Vous croyez ? -À l'amour ?
-Non, vous m'avez dit que oui,
mais vous êtes religieux, vous êtes croyant ?
-Non.
-Après, il n'y a rien ? -Ben non.
-Athée complet ?
. -J'y crois pas. ; Je crois pas avoir une 2e vie.
Y en a déjà assez de celle-là.
-Ça, c'est une autre question.
Vous pouvez ne pas souhaiter en avoir une autre
; mais dire qu'il y en a peut-être une autre.
-Pas du tout.
Quand je serai à la terre, je serai à la terre.
Musique militaire.
-Présentez armes !
-Content de vous voir.
Content de vous voir.
Content de vous voir.
-Tel fut ce mois de mai.
Le soleil y avait brillé 185 heures,
soit 40 heures de moins que la normale.
La température moyenne y avait été de 12,5 degrés.
L'arrivage des légumes, de 50 000 tonnes.
Celui des fruits, de 36 000 tonnes.
On avait consommé 12 500 tonnes de pommes de terre,
21 000 de viande, 8 000 de poisson,
4 000 de beurre, 5 000 de fromage
et 918 000 hectolitres de vin.
Le nombre des litres de lait bus par les Parisiens
était de 37 millions,
et celui des passages dans le métro, de 999 000 003.
On avait brûlé 55 000 m3 d'essence.
La Caisse d'épargne avait fait épargner
pour 8 476 813 000 anciens francs.
Il était tombé 43 mm de pluie et 600 tonnes de poussière.
Citroën avait sorti 26 044 voitures,
Simca, 25 886,
Renault, 42 389,
et Panhard, 2 788.
On avait applaudi 3 762 naissances,
déploré 2 036 décès,
et assisté à 1 055 mariages.
On avait allumé pour 263 000 kWh d'électricité.
On avait fumé 900 tonnes de tabac,
300 tonnes de Gauloises ordinaires et 265 tonnes de Gitanes.
On dénombrait 2 morts par grippe, 215 par lésion cérébrale,
15 par alcoolisme,
14 suicides, 10 hommes et 4 femmes,
132 morts par accident,
50 cas de tuberculose,
1 598 cancers, 102 du foie, 425 du cœur.
Mais pour les 5 066 détenus des prisons de Paris,
tous les jours du mois de mai furent absolument semblables.
-On est réveillées à 6 h par le bruit des verrous
que la bonne sœur ouvre.
C'est des portes comme au moment où on a construit la Roquette.
Et la clé qui ouvre la porte, c'est une clé longue comme ça.
Le seul bruit de la clé dans la serrure,
ça réveille tout un régiment.
Alors on est réveillées vers les 6 h
et puis, on va dans des lavabos communs qui sont...
C'est quoi ? Un hexagone ? Un pentagone ?
-C'est une espèce d'hexagone, j'ai l'impression.
-Aux pointes du pentagone, c'est les toilettes.
Alors t'as une rangée de robinets
et chacune fait sa toilette comme elle peut.
-Eau froide, naturellement ?
-Bien sûr. Il n'y a pas de chauffage.
Il y a l'appel, puis le petit déjeuner.
Une fille qui passe avec une marmite d'eau noire, horrible.
Et puis, quoi d'autre ?
C'est tout. Ÿ a qu'un jus, quoi. Tout le monde cantine, presque.
-Il y a la messe tous les jours ? -Non, le dimanche.
Tout le monde va à la messe pour communiquer avec les autres.
-Les bonnes sœurs se réjouissent. -Oui.
-Elles sont gentilles, embêtantes ?
-Elles sont comme tous les gens.
Il y en a des biens et des très moches.
Il y en avait des très bien.
Des jeunes.
Il y avait une jeune, particulièrement,
qui s'était occupée de la section où j'étais.
Elle s'était dit : "Moi, j'irai m'occuper des prisonnières."
Mais il y avait des vieilles bonnes sœurs qui étaient horribles,
qui criaient plus que les détenues, mesquines, bêtes,
tout ce qu'on veut.
-Finalement, qu'est-ce qui est le plus insupportable ?
-Ce sont les autres filles.
-Lorsque les prisonniers pensent à la ville,
c'est à ces deux merveilles, des portes qui s'ouvrent du dedans,
des pas qui vont en ligne droite.
Pendant 1 mois, nous avons parcouru Paris en ligne droite.
De même que notre itinéraire pouvait être fait de tous les kilomètres
que les prisonniers accomplissent entre les murs des cours,
notre regard s'efforçait d'être celui d'un de ces prisonniers libérés
lorsqu'il essaie de comprendre comment vivent ces phénomènes,
les hommes libres.
Nous avons rencontré des hommes libres.
Nous leur avons donné le plus grand rôle.
Ceux qui sont capables d'interroger,
de refuser, d'entreprendre, de réfléchir,
ou simplement d'aimer.
Ils n'étaient pas sans contradiction, ni sans erreur,
mais ils avançaient avec leurs erreurs.
Et la vérité n'est peut-être pas le but,
elle est peut-être la route.
Nous en avons croisé d'autres, nombreux,
sur lesquels le regard du prisonnier s'arrêterait, un peu incrédule,
car chez ceux-là, la prison est à l'intérieur.
Ces visages de notre quotidien,
faut-il l'espace d'un écran pour qu'apparaisse
ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué ?
On a envie de les appeler, de leur dire :
"Qu'est-ce qui ne va pas, visage ?
"Qu'est-ce qui vous fait peur, que nous ne voyons pas
‘et que vous voyez, comme les chiens ?"
Est-ce l'idée que vos plus nobles attitudes sont mortelles ?
Les hommes se sont toujours sus mortels.
Ils en ont même tiré des façons inédites
de rire et de chanter.
Est-ce parce que la beauté est mortelle
et qu'aimer un être, - c'est aimer le passage d'un être ?
Les hommes ont inventé la naphtaline de la beauté.
Cela s'appelle l'art.
C'est quelquefois un peu erratique dans ces formes
mais c'est quelquefois très beau.
Alors qu'est-ce que c'est ?
Vous êtes à Paris, capitale d'un pays prospère,
au milieu d'un monde qui guérit de ses maladies
qu'il prenait pour des bijoux de famille.
La misère, la faim, la fatalité, la logique.
Vous ouvrez peut-être le 2e grand aiguillage
de l'histoire humaine depuis la découverte du feu.
Alors, avez-vous peur de Fantômas ?
Est-ce, comme on le dit, que vous pensez trop à vous ?
Ou plutôt qu'à votre insu,
vous pensez trop aux autres ?
Peut-être sentez-vous que votre sort est lié à celui des autres,
que le bonheur et le malheur sont 2 sociétés secrètes,
si secrètes que vous y êtes affilié sans le savoir
et que sans l'entendre, vous abritez quelque part cette voix qui dit :
Tant que la misère existe, vous n'êtes pas riche.
Tant que la détresse existe, vous n'êtes pas heureux.
Tant que les prisons existent, vous n'êtes pas libre."
Sous-titrage : MIKROS IMAGE
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