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ÂMES PERDUES
- Qui vit ici ? - Monsieur et Madame.
Mais on ne voit personne.
Ils ne se montrent jamais.
C'est votre première fois à Venise ?
Non. J'y ai déjà passé un été. ♪ étais encore enfant.
C'est une ville magnifique.
Venise reste Venise!
-Annetta ! - Oui. Me voilà.
Prends la valise de monsieur.
- Bonjour, Tino. - Bonjour, ma tante.
- Votre valise. - Non, laissez.
Non, donnez-Ia-moi.
- Tu as fait bon voyage ? - Oui.
- Tu dois être fatigué. - Non.
Comme tu as change'. Tu es devenu un beau 'yeune homme.
- Comment vont tes parents ? - Bien. Ils te saluent.
Voilà ta chambre.
Veux-tu te laver les mains ?
Les trains sont si sales.
- Donnez-moi votre manteau, monsieur. - Merci.
- Je t'attends à côté. - Très bien.
Satanée fenêtre ! Elle ne reste jamais fermée.
Le latin, non. Les mathématiques, impossible.
Le métier de papa, très peu pour moi.
Alors maman a dit :
"Comme tu as des aptitudes, essaie la peinture."
Mais en as-tu vraiment ?
Petit, je dessinais les aventures de Tarzan
et tout le monde me complimentait.
- Non, merci. - Moi, j'en reprends.
Quel appétit!
Vous n'en voulez plus ?
Non, finis. Mais je t'en prie, tutoie-moi.
Ma tête...
Toujours à la même heure.
Je t'attends de I'autre côté.
Oui.
Ah, Tino ! Viens.
Je vais te faire visiter la maison.
Le bureau de ton oncle.
Fabio dîne presque toujours dehors.
Il a des repas d'affaires avec des collègues étrangers.
Mais que fait-il exactement ?
Il est ingénieur à I'entreprise du gaz, un poste à responsabilités.
Je ne sais pas si je le reconnaîtrais.
- C'est son portrait? - Non, c'est son père, M. Stolz.
Un personnage curieux.
Quand Trieste est devenue italienne, il est parti vivre à Vienne.
"Je veux respirer I'air du vieil empire."
Vous vous êtes connus Ià-bas ?
Non. Nous nous sommes rencontrés ici.
C'est ici qu'il dort.
Allons voir la partie abandonnée de la maison.
Ce palais est dans ma famille depuis des siècles.
Nous n'avons pu en restaurer qu'une partie.
Que veux-tu ! Ça coûte cher de nos jours.
Nous ferons le reste plus tard.
Ça, c'était le théâtre.
Il est vraiment en mauvais état.
Quel désastre!
Petite, je venais ici tout le temps.
Je déclamais, je dansais.
Viens.
Fais attention où tu marches.
- Où va-t-on par là ? - C'est une pièce fermée.
Ne monte jamais cet escalier. Le bois est pourri.
Tu as compris ?
Viens. Partons.
Et ici, c'est ma chambre.
Il rentre tard. Il me réveillerait.
♪ ai le sommeil léger a cause de mes nerfs.
Va te coucher maintenant. Boone nuit.
Boone nuit, ma tante. Et merci.
C'est moi qui te remercie...
d'apporter ta jeunesse dans cette maison.
À demain.
- Tu retrouveras ta chambre ? - Oui, ma tante.
- Je n'arrive pas à trouver ma chambre. - Elle est juste là.
Merci. Boone mm.
Boone mm.
Bonjour, mon garçon.
Il est tard, presque 7 h.
Bonjour, mon oncle.
Si tu as I'habitude de dire tes prières du matin,
fais-le, je ne te regarde pas.
Tu sais combien d'heures tu as dormi ? 9 heures!
Platon disait :
"Dans tout homme vit une bête sauvage qui émerge pendant |e sommeil."
Donc 1re règle : dormir peu.
Combien d'heures je dors, moi ?
Ici, tu as tout le nécessaire pour te laver.
C'est un peu rustique, mais j'aime la vie simple d'autrefois.
L'eau froide fait du bien, tout comme la gymnastique.
♪ en fais tous les matins.
Dès mon réveil, nu, devant la fenêtre.
Tu devraîs faîte pare“.
Il nous reste 35 minutes
pour nous rendre à I'école du Pr. Satin.
Comme peintre, il ne vaut rien. Comme enseignant, c'est un désastre.
Mais il pourra t'être utile.
Le canot est prêt, ainsi que le petit-déjeuner.
Allez-y, mon oncle,
je vous rejoins tout de suite.
Dépêche-toi.
Ce que tu vois là, ce sont les fenêtres, les putts de lumière, des prisons.
C'est là que furent emprisonnés, puis jugés,
le doge Martin Faliero
et Fornaretto de Venise.
Là, c'est la maison de Mme Cimetta. Le premier crime de I'après-guerre.
Elle fut découpée en morceaux par son amant et jetée dans le canal.
Venise est sale quand même!
Oui. Comme disait un humoriste :
"Venise est une vieille femme à I'haleine fétide."
Dans ce palais, il y a un fantôme qui parle la nuit.
Il prononce d'étranges paroles dans une langue inconnue.
Quelle faune!
C'est le fils d'un cousin éloigné. Je ne sais pas s'il a du talent.
Nous verrons ça plus tard. Et puis, de nos jours,
à quoi sert le talent ?
Au revoir.
Regarde. On dirait les résidus d'une armée en fuite.
Des bandits, des vagabonds sans patrie.
Les fils d'Absalom, en rébellion, et victimes de leur chevelure.
Ça va pas ?
Je plaisantais.
Mais ils se fourvoient.
Ils les ont détruits à force de les comprendre.
Eh bien, vas-y.
- Au revoir. - Au revoir.
Comme certains d'entre vous sont nouveaux ici
et que les autres sont des anciens,
je voudrais dire deux mots aux nouveaux.
Mais tout le monde peut m'écouter quand même.
Moi, j'y ai déjà eu droit 3 fois!
Eh ben, tu y auras droit encore plusieurs fois!
Je voulais vous dire ceci.
La peinture ne se fait pas avec la couleur.
Si vous pensez pouvoir masquer un mauvais dessin
avec de la couleur,
vous vous trompez fortement.
Le dessin qui se trouve en dessous
ressort toujours et se voit.
Comme les tétons sous |e chemisier d'une belle f tile!
Lucia devrait être là. Où est-elle ?
Me voilà!
♪ ai raté le vaporetto etj'ai dû prendre une gondole.
Et tu es en retard à cause de ça ?
Oui parce que la gondole a eu une panne d'essence.
Tu es vraiment douée pour raconter des bêtises.
Cette belle ligne, des épaules à la hanche,
faites-Ia-moi de préférence
d'un seul trait.
D'un seul trait!
Et ici, devant, n'exagérez pas avec les ombres.
Tu as pris des fesses, toi.
C'est la 1re fois que tu fais du dessin de nu ?
Non, je I'ai fait plein de fois.
Moi, c'est la première fois.
Dis-moi, toi qui as I'habitude,
les modèles, ce sont aussi un peu des putes ou pas ?
Non. C'est un travail sérieux, un travail comme un autre.
Un petit café pour ces gentile jeunes gens ?
Lucia, tu peux m'aider ?
Le café est là ?
Moi, je le prends volontiers, le petit café.
- Merci. - Combien de sucre ?
- Deux, trots. - Deux ou trots ?
Trots.
Tu es nouveau, non ?
Oui. C'est mon premierjour.
Un ou deux ?
Deux.
Un.
Tu lis des énigmes ?
Oui.
C'est bien, les énigmes.
C'est très bien.
Les résoudre ne m'intéresse pas.
Mais cela me plaît tout de même.
♪ aime le lien qui se fait entre...
entre des choses si hétérogènes.
Un roi.
Une usine avec deux tours.
Un pêcheur qui lance son fillet.
Une... Une grande femme
près d'une tombe.
Et puis ces lettres mystérieuses, ici et là.
A, Q, M, R.
De la poésie.
Du surréalisme.
Parfois, je me dis que j'aimerais vivre
dans une énigme.
N'est-ce pas le cas ? Ne vivons-nous pas dans une énigme ?
Tu n'as pas pris I'air aujourd'hui.
Tu devrais sortir
avec Annetta avant d'aller te coucher.
Si tu veux, je t'accompagne.
Non, non.
Je veux te montrer ma bibliothèque.
Tu as raison. Ça me fera du bien de sortir.
Tu as vu ?
Elle se sent déjà mieux rien qu'à I'idée de sortir.
-As-tu remarqué une chose ? - Quoi donc ?
Que chaque femme a sa propre odeur particulière.
Je pense que chaque personne, homme ou femme, a sa propre odeur.
Oui. Mais les femmes ont une odeur de légumes.
Strindberg...
Strindberg a dit que les femmes sont faites de fenouil.
♪ ajouterais d'autres choses.
Certaines sont faites de fenouil, d'autres, de romarin,
de radis, d'artichaut, de chou.
Parce que la femme, parmi tous les êtres vivants,
est celle qui se rapproche le plus du monde végétal.
- Tu n'y crois pas ? - Continuez.
Je pense vraiment
que le passage du règne animal au règne végétal
est représenté par la femme.
La femme est I'anneau de conjonction.
Au revoir, à vous.
Je vais faire ma promenade de santé.
Tu as senti, Tino ?
Un léger arôme de fenouil.
- Comment? - Non, rien, ma chérie.
Mais tu vas sortir comme ça ?
Oui. Il ne fait pas froid.
Je ne sais pas... ♪ ai cru voir des nuages dehors.
Un signe d'humidité.
Je ne sais pas s'il serait bon...
Non. Je pense que non.
Tu as beaucoup toussê cette mm.
- Un peu. - Non, beaucoup.
Beaucoup.
Il ne serait pas malin de sortir et d'attraper mal.
Tu as raison.
Il vaut mieux rester à la maison.
Je vous lirai quelque chose.
Voilà. Tino,
sais-tu ce qu'il y a Ià-dedans ?
Toutes les poésies de Hôlderlin.
En voici une belle de la période où il était déjà schizophrène
et se prenait pour Iepordonnier de Scardanelli. Ecoute.
"L'agrément de ce monde Je I'ai goûté
"Les heures de jeunesse sont écoulées Depuis si longtemps, si longtemps
"Avril, mai etjuillet sont loin
"Je ne suis plus rien
"Je n'aime plus vivre"
C'est plus joli en allemand.
N'est-ce pas que c'est plus joli ?
Que fais-tu ?
Rien. Je cherchais à boire.
- J'avais soif. - Tu ne sais pas où est la cuisine ?
Si.
Boone nuit.
Boone mm, mon onde.
Oui?
Je ne te dérange pas ?
Non. Entre, Tino.
- Qu'y a-t-il ? - Comment vas-tu ?
Tu as mal à la tête ?
Ce matin, non.
Assieds-toi.
Merci.
Tu ne vas pas à I'école ?
Aujourd'hui, il y a grève. On commence plus tard.
- Cela t'embête si je fume ? - Non.
Merci.
As-tu bien dormi ?
Tu n'as pas eu froid ?
Non. J'ai très bien dormi.
Mais à un moment...
Quoi donc ? II' Quoi, a un moment" ?
Qui est-ce qui joue du piano ?
Quel piano ?
Cette nuit, j'ai entendu quelqu'un en jouer. C'était...
une mélodie que je crois connaître. Ça faisait...
- On aurait dit un enfant qui jouait. - Un enfant? Pourquoi ça ?
Tu sais comme les enfants jouent,
de façon un peu incertaine. Ce n'était peut-être pas un enfant.
Qui était-ce ?
Personne.
C'est peut-être quelqu'un qui habite à côté.
Je ne sais pas où. Je ne sais pas qui c'est.
Avec le vent de la mer, on entend tout.
Les voix, les bruits. Cette musique venait de dehors.
Mais je ne sais pas d'où.
Je ne sais pas.
Tu me dis toujours que tu m'aimes.
Alors prouve-Ie-moi.
Ce serait bien que tu te tues pour moi.
Me tuer, non. Mais me blesser grièvement, d'accord.
Allons-y.
Bonjour, Lucia.
Bonjour.
Ne vous dérangez pas.
Mais de quoi parlez-vous ? Je descends!
Habillée, tu es encore plus belle.
Merci pour le compliment.
Ce que je veux dire, c'est que d'habitude,
on se demande à quoi une f tile ressemble dessous.
Et moi, au contraire...
Laisse tomber. J'ai compris.
- Tu t'appelles comment ? - Zanetti Tino.
Lucia Pandin. Enchantée.
- Tu vis ici depuis quand ? - Depuis ma naissance.
Et quel âge as-tu ?
Presque 18 ans. Et toi ?
19.
Qu'est-ce que tu es vieux!
Qui était ce monsieur avec la barbe ?
Tu m'as vue ?
Oui. De loin.
Pas de si loin. Tu es passé près de moi, deux fois.
- Tu m'as vu ? - Oui ! Je ne suis pas aveugle.
Pourquoi ne m'as-tu pas salué ?
Il est jaloux, tu sais.
Il estjaloux ? Pourquoi ?
Tu n'as pas encore compris ? C'est mon amant.
Mais non, idiot! C'était mon oncle maternel.
Il a une bonne tête. On dirait un artiste.
Dans son domaine, c'est un artiste. Il est plombier.
Ma tante ?
Tante Elisa ?
- Il n'y a personne ? - Il n'y a que nous deux.
Votre oncle est à son bureau.
Et ma tante est sortie ?
Elle fait ses œuvres de charité, à I'asile.
- Quoi ? - L'hospice des pauvres.
Elle leur donne des vêtements, de I'argent,
au lieu de penser aux pauvres qu'elle a chez elle.
Ou à cette pauvre vieille qui aimerait partir à la retraite
et rester assise, un verre de vin à la main.
Vous voulez un café ?
Oui, merci.
-Annetta. - Oui ? Quoi ?
- Expliquez-moi une chose. - Oui ?
Qui vit Ià-haut ?
Mais que voulez-vous savoir ?
Ê Ê Pensez a étudier, a manger
etsoyezjoyeux.
Je vous ai posé une question. Répondez-moi.
Mais il n'y a personne!
Mon Dieu!
Vous avez dû entendre des rats.
Il y en a tant ici.
Mais pourquoi vous êtes venu vivre ici,
quand il y a tant d'autres maisons à Venise ?
Occupez-vous plutôt des belles f tiles.
Un beau garçon comme vous, elles |e mangeront tout cru.
Choisissez-vous une petite amie
et puis, le soir, faites-lui la sérénade.
Oh Colombine ! Approche-toi de la fenêtre
- Merci. Au revoir. -Attendez!
Monsieur.
Vous promettez de ne rien dire à personne ?
Alors je vais vous montrer. Venez.
\ Mais ne vous mettez pas a rire.
- Quoi ? - Ne faisons pas de bruit.
Où va-t-on ?
Un jour ou I'autre, ils vous I'auraient dit.
Là, dans la pièce au-dessus de la vôtre,
il y a quelqu'un de malade. - Qui ça ?
Monsieur le Professeur, le frère de Monsieur.
Il a perdu la tête, le pauvre. Suivez-moi.
Il vit Ià-haut depuis des années.
Il ne voitjamais personne, hormis son frère.
Je vais vous le montrer par le judas.
Il n'y a pas à avoir peur. Il est toujours gai.
Il fait des grimaces. Un jour, je le regardais
et il s'est mis à agiter ses deux doigts.
Alors moi, j'ai joué le numéro 2 à la loterie de Venise
etj'ai gagné 48000 lires!
Approchez.
Regardez, regardez.
- Il n'y a personne. - Attendez.
Maintenant, ça suffit. Fermez.
Fermez.
Vous avez vu ?
Quand il fait le serpent et tire la langue,
ça vaut vraiment le détour!
Qui sait ce qui lui passe par la tête ?
Etqueuelanguel Vous avez vu comme il la bouge ?
C'est un sale porc.
Parfois,
il remonte sa robe de chambre. Il croit que ça va me choquer!
♪ ai été infirmière pendant la Grande Guerre.
Alors j'en ai vu, des...
Madame est rentrée.
Cela fait vraiment mal au cœur.
Quoi donc ?
De I'avoir là, au-dessus de nos têtes.
Même s'il est silencieux, on sait qu'il est là,
quîlvü,quîlpense.
Et qu'il nous déteste peut-être.
Enfermé comme une bête.
- Tu m'aides ? - Oui.
Annetta a eu tort. Elle n'avait pas ma permission.
Elle n'y est pour rien.
C'est moi qui ai insisté pour...
Tu I'aurais appris de toute façon.
Mais qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
Je ne savais pas qu'il avait un frère.
Il s'appelle Alberto.
Il était professeur de sciences-naturelles.
Un jour, il est tombé malade sans explication.
Il est devenu fou.
Mais il est inoffensif.
- Et il est toujours enfermé Ià-haut ? - Oui.
C'est lui qui joue du piano ?
Non.
Mais... alors qui c'est?
Je t'en prie, ne m'en demande pas plus, Tino.
Sois gent“. Ne pose mus de questions.
- Tu veux bien ? - Oui.
- Tu me le promets ? - Oui, ma tante.
- C'est bien. - Je ne suis pas curieux.
Mais j'ai entendu ces bruits étranges...
\ Je ne dirai rien a mon oncle.
La chose la plus étrange est que le professeur ne parle plus.
Au début, il parlait sans cesse. Il chantait, de sa voix de ténor.
Maintenant, plus rien.
Pas un seul mot,
même pas à son frère.
Ton oncle est un saint.
Tous les matins, il le lave, le rase,
lui coupe les ongles, lui apporte le café, fait le lit.
Personne ne peut y entrer. Seul ton oncle a les clés.
- Tu n'y vas pas ? - Ton oncle ne veut pas.
Et il serait furieux s'il savait que nous en parlons.
Tu sais, ton oncle est un homme bon.
Mais il peut aussi être cruel.
Que fais-tu ?
Rien. Je le fermais.
Excuse-moi, Tino.
Pardon. Je croyais... Pourquoi I'aurais-tu ouvert?
Il n'y a aucune raison.
- Avec ou sans lait? - Un peu de lait, merci.
Ça suffit. Merci.
Tu vois, Tino.
Nous sommes les survivants d'un grand empire,
les héritiers de la civilisation des Habsbourg.
Nos grands-pères ou pères de Venise
ou, comme dans mon cas, de Trieste,
avaient tous I'allemand comme 2e langue.
La langue de Goethe.
À I'école, on nous dit que les Autrichiens étaient des monstres.
Comment?
Au contraire, ils avaient une administration juste et efficace.
Et une école très stricte.
Sans I'unité de |'Italie,
nous ferions toujours partie de |'Europe civilisée.
- Hans ! Comment vas-tu ? - Très bien.
Très belle messe. Vraiment belle.
Qui est ce jeune homme ? Je ne I'ai jamais vu.
C'est mon petit neveu. Il étudie aux Beaux-Arts.
Un beau jeune homme.
Merci.
Merci.
Délicieux chocolat.
Les églises sont bien vides.
Seuls les cinémas font le plein.
De nos jours, c'est là que les gens se confessent.
Alors tu I'as vu ?
Qui?
Mon frère.
Le fou.
- Pardon... - Ne t'excuse pas. Ne dis rien.
Il vaut mieux se taire que mentir.
Mon frère était un esprit noble, élevé.
Un illustre professeur de sciences-naturelles.
Il se préoccupait des insectes.
Et il a développé une théorie intéressante.
Dieu ne devrait pas se chercher au-dessus
mais en dessous de nous.
Seton lui, il est plus probable de trouver un signe de Dieu
dans les insectes.
Car on ne regarde pas en I'air quand on pense à Dieu,
mais en bas.
On cherche à pénétrer les formes mystérieuses.
Dieu est une fourmi.
Dieu est une abeille.
On do it le chercher parmi les insectes.
Un jour, il a décroché le crucifix près de son lit
et il a attaché dessus une photo d'un scorpion.
On s'entendait bien, lui et moi.
Je |'enviais un peu.
Moi, j'avais choisi une carrière
plutôt banale.
Ingénieur gaz.
Alors que lui...
il était en contact avec I'absolu, avec les mystères de |a nature.
Un monde inconnu,
merveilleux.
Mais ce n'était pas un savant prisonnier de son travail,
coupé du reste du monde.
Au contraire, il vivait...
dans un engagement total.
Il aimait par-dessus tout.
Peu après ses 20 ans,
il a éprouvé un immense amour pour...
Peu importe les détails.
Mais cela a été un amour bouleversant
pour une créature, tu comprends,
qui s'est révélée différente de ce qu'elle était.
Et cela lui a laissé une blessure incurable.
C'est pour ça qu'il...
Oui. Ce chagrin d'amour en est sans doute la cause.
Mais je pense qu'il y a surtout des raisons familiales.
La folie est un esprit qui va et vient.
Sur la tête de celui-ci ! Sur celui-là!
Mais cela saute parfois des générations.
Le fait est qu'un jour, il s'est mis en tête
une idée, une folie, un raisonnement.
On devient fou toujours pour un raisonnement.
Il a commencé à soutenir que son visage
glissait vers le bas, tu imagines ?
Qu'il s'étirait jusqu'à ses pieds
et finissait sur le trottoir.
- Tu comprends ? - Non, pas vraiment.
C'était une obsession terrifiante.
Alors il s'est mis à se regarder dans |e miroir
pour vérifier si son nez, ses yeux...
n'avaient pas baissé d'un centimètre.
Et tous les jours, avec une règle,
il vérifiait la distance entre son nez et ses cheveux.
Il était vraiment fou, alors ?
Mais tu sais que cette manie
a une explication psychologique évidente.
La peur de voir son visage disparaître,
ce n'est rien d'autre
que la peur de perdre sa propre identité.
De se perdre soi-même.
Cette île, tu sais ce que c'est?
C'est I'hôpital psychiatrique.
Crois-tu qu'on aurait pu y laisser mon frère ?
Dans un lit de contention...
Regarde.
Ces pauvres créatures.
Coupables de ne pas avoir accepté le bon sens
et ses ignobles règles.
C'est quoi, un ministre ? Tiens, prends ça!
Viens me tenir compagnie!
- Viens ! - Tu sais pourquoi ils les enferment ?
Les fous, comme les enfants, connaissent la vérité.
Et les gens ont peur de la vérité.
Et depuis lors, il vit reclus ? Il ne veut voir personne ?
Personne, à part moi.
Il est enfermé avec ses jouets
et tout son fourbi.
Il a tout ce qu'il faut, tu sais.
Il a même des caméras pour f timer, des microscopes.
Mais il déteste les horloges.
Il ne supporte pas le tic tac des horloges.
Mon frère venait souvent ici avantde...
d'être reclus.
Il aimait bien ce vieux pétrolier, abandonnéicL.
Il pouvait |e regarder pendant des heures.
Et il se mettait soudainement à crier des choses.
Un nom.
Eufrasio.
Qui sait pourquoi ?
Eufrasio.
Eufrasio!
Il criait comme ça.
Va savoir pourquoi!
Voila.
Jusqu'à récemment, il était assez méthodique.
Ce qu'il filmait était plutôt intéressant, singulier.
Cela avait une certaine logique.
Il s'intéressait aux araignées, aux arachnides.
Aux scorpions.
Et aussi aux diptères,
qui, comme tu ne le sais pas, Tino, sont les mouches,
en langage familier.
Comme la nature est cruelle!
Très bonne remarque.
Et surtout très originate.
Voilà un film qu'il a réalisé quelques années plus tard.
Il a déjà perdu tout intérêt pour la nature vivante.
Qui a inséré Ià-dedans ce vieil extrait ?
Je ne sais pas. Ce n'est pas moi.
Ça suffit. Passons à table.
Tino, sers-moi du vin.
- C'est ton troisième verre. - Non.
Le deuxième.
Non. C'est le troisième.
C'est bientôt ton anniversaire. Que voudrais-tu ?
Je suis grand. Je n'ai plus besoin de cadeau.
Je vais en boire quand même.
Tu as déjà assez bu, ma chérie.
Après, ça te donne des plaques rouges sur la pea...
Un petit cadeau serait bien.
Un garçon aussi studieux que toi le mérite.
C'est dommage que vous, les jeunes, n'ayez plus goût à ces choses-là.
Le voilà.
Tu vois, Tino, mon père me I'a offert pour mes 18 ans.
Un pistolet de duel américain de 1830. Regarde.
Regarde la pureté des lignes.
Il n'y a rien de plus parfait que les armes
et les instruments musicaux.
Les pistolets, en particulier, ont en eux
une beauté rationnelle, nécessaire.
Certains ob jets sont polyvalents,
mais un pistolet ne ressemble a rien d'autre qu'un pistolet.
Je n'aime pas ces plaisanteries-là.
Pourquoi ?
Tu as peur que je te tue ?
- Mais non. - Si.
Tu penses que je pourrais le faire.
On se connaît si peu que ça.
La pédicure est arrivée.
Un malheur peut arriver à n'importe qui.
Tous les jours, quelqu'un tombe dans le canal.
Mais elle, jamais.
Elle est aussi ponctuelle que la malchance.
Inutile de continuer à faire des mystères.
Tu es grand, à présent.
Tu as vu la f tile qui est passée ?
Oui.
Cela en est une.
Elle vient tous les jeudis.
Pour le professeur.
Il reste un homme...
même s'il est atteint de démence.
Nous avons dû nous y résigner.
La charité ne se fait pas juste
avec des aumônes et des bonnes paroles.
Cette pauvre f tile,
ce qu'elle est obligée de faire n'a rien d'un divertissement.
Et mon oncle I'accompagne ?
Bien sûr.
Il ne les laisse jamais seuls.
Il n'a pas confiance.
Je |e comprends parce que... Dieu sait ce qui pourrait arriver.
Pour lui, devoir assister à...
Un jour, nous avons pensé qu'il serait mieux de changer.
Ton oncle a dû s'abaisser à alter en chercher une autre,
à leur parler, à négocier avec elles. Mais rien à faire.
Il voulait celle-là. Aucune autre.
Nous avons confiance en elle. Elle va et vient avec respect.
Une infirmière.
Une infirmière ? Une putain, oui. Appelez un chat, un chat!
Quand ton oncle revient, je |e désinfecte.
C'est un homme bien éduqué. Il la raccompagne toujours.
Voici Une Jeune Fille Assoupie de Vermeer.
La prochaine fois,
je vous parlerai des qualités de ce chef-d'œuvre.
Aujourd'hui, je vais vous montrer autre chose.
Voici un fragment, un détail
du cadre.
Regardez bien. Faites attention.
Ce n'est pas une nature morte de Cézanne.
En voici un agrandissement.
Sandokan, viens. Attrape ces pommes.
Montre bien le Cézanne.
Ça se ressemble, non ?
Et là, ne dirait-on pas un Burri ?
Comme là également.
Ces saligauds...
Qu'ont-ils inventé, ces peintres informels ? Que dalle!
Brigand!
Qui ça 7
♪ y vais, professeur.
Boone journée.
Ce que je veux dire,
c'est que ce que font ces peintres modernes
existait déjà chez les grands maîtres.
Sauf que dans leurs chefs-d'œuvre, il y a aussi tout le reste!
Vous avez compris ?
Je m'adresse surtout
\ a toi, Francesca. - A moi ?
Et à toi, Tino.
Où est-il allé, ce macaque ?
Il joue avec ses jouets comme un enfant.
Il a aussi une caméra et il réalise des films.
Quel genre de films ?
La vie des insectes, par exemple.
Les fourmis, les araignées. Mon oncle me les a montrés.
Tu n'as pas peur d'avoir ce fou au-dessus de toi ?
Si. Mais ça me fait aussi de la peine.
Hier, je suis retourné le voir en cachette.
Que faisait-il ?
Il buvait un café.
Ça n'a rien d'anormal.
Il I'avait renversé sur un plateau
et il le buvait comme un chien.
C'est dégoûtant.
N'y pensons plus. C'est un endroit connu, ici, tu sais.
Les gens du monde entier y viennent,
surtout les Américains. Des artistes...
Regarde. Ça do it être un écrivain américain.
Mais non, c'est le patron!
Il gagne bien sa vie.
Tu as de I'argent?
Bien sûr que j'en an.
Regarde-moi ces momies.
On les réveille ?
Ça va être difficile.
Je vais essayer.
Que se passe-t-il ?
Un Suisse est entré, il a crié et il est reparti.
Les gens, de nos jours ! Venise a bien changé.
Entrez.
Monsieur, je sors.
D'accord, Annetta.
Vous êtes seul à la maison.
Tout seul ?
Ben... Vraiment tout seul, non.
Lui, il est là.
- Qui est-ce ? - C'est moi, Lucia.
Merci d'être venue. Que je suis content de te voir!
Mais que fais-tu ?
Non, c'est que...
je suis tout seul à la maison. Il ne reste plus que moi... et lui.
- Lui ? - Oui.
Que fais-tu ?
Je ne veux pas déranger.
Il n'y a personne. Tu ne déranges pas. Viens.
Où m'emmènes-tu ?
On va boire quelque chose. Tu veux boire quelque chose ?
Pourquoi es-tu venue ?
- Tu n'es pas content ? - Si.
Et lui, il est où ?
Il est Ià-haut, dans le grenier.
Tu m'emmènes le voir ?
- Tu veux vraiment ? - Oui.
Oui.
Très bien. Allons-y.
Regarde-moi ce salon!
Ta famille se la coule douce!
0K. Le Petit Chaperon rouge va voir le Grand Méchant Loup.
Viens.
- Après toi. - Non, vas-y.
D'accord.
Fais attention où tu marches.
Viens.
Tu as peur ?
- Non, mais... - Je suis là.
Allez.
Il ne do it pas nous entendre.
Je ne le vois pas.
- C'est toi ! - Laisse-moi voir.
Mon Dieu ! Quelle trouille!
Touche comme mon cœur bat fort.
- Oui. - Tu le sens ?
Oui, je le sens. Je le sens.
Et ça, c'est quoi ?
Regarde!
C'est beau.
Et ça, c'est quoi ?
Que tu es mignon!
Toi, tu es Lelio. Et moi, Rosaura.
Votre visage me rend fou. Donnez-moi un baiser.
- Je suis une f tile respectable. - Moi, un homme d'honneur.
Je vous off re mon cœur et tout ce que mon père me laissera.
Non ! Non, non, non.
C'est impossible. Je suis fiancée à Fabrizio.
Alors fais de moi ton amant.
- Tu t'es fait mal ? - Non.
Je n'avais jamais vu cette pièce.
- C'est '30“. - Oui.
- Qui était cette f tile ? - Une camarade.
Nous ne faisions rien de mal, ma tante.
Nous sommes entrés ici par hasard et...
ll y a quelque chose de nouveau dans le soleil, aujourd'hui.
Non, plutôt d'ancien.
Méchant ! Il ne do it plus me parler ainsi.
Je jure que je ne dois plus le laisser me dire toutes ces choses.
♪ ai demandé pardon à Jésus.
Allons-y, Gino.
Où vas-tu, Tino ?
À ma leçon.
Tu ne viens pas me voir ?
Si, ma tante.
Est-ce grave si tu es en retard ?
Non. Je peux ne pas y alter.
Ça ne va pas ? Je peux t'aider ?
Maintenant, je me sens mieux.
Assieds-toi à côté de cette pauvre malade.
Dieu que j'ai changé!
Mon visage...
Mes yeux.
Tout est gris.
Je commence à m'effacer.
Les années sont comme une gomme qui efface tout.
Légère, invisible. Et petit à petit,
elle passe sur les yeux, le nez, la bouche.
Elle rend tout flou, incertain.
Confus.
Et je sens cette gomme passer et repasser sans cesse.
C'est un peu ta faute
si je ne suis pas bien. - Ma faute ?
Oui.
Tu as réveillé des choses que je voulais oublier.
Tu m'as fait penser...
me souvenir.
Et les souvenirs font souffrir.
- Je ne voulais pas te faire souffrir. - Non, au contraire. Tu as bien fait.
Avec ta manie de vouloir savoir, comprendre...
♪ ai compris qu'il fallait que je me taise
et que je ne me promène pas la nuit.
♪ ai demandé pardon à mon oncle. Pardonne-moi, toi aussi.
Ouvre le premier tiroir.
Il y a une boîte dedans. Apporte-Ia-moi.
La voilà.
Regarde.
Ma petite.
C'est...
- Beba. - Ta f tile ?
Oui, ma f tile.
De mon premier mariage.
Quand ïaî connu ton onde, 'ÿètaîs veuve avec une fine de 10 ans.
Une enfant douce, délicate, sensible.
Elle aimait la musique, la danse.
Je la vois encore avec ses chaussons et son tutu.
Une vraie petite ballerine.
Elle aimait beaucoup Fabio.
Et Fabio I'aimait aussi.
Comme sa propre f tile.
Fabio a dû s'absenter quelques mois, a cause de son travail.
C'est à cette époque que son frère est arrivé.
Il rentrait d'un long voyage.
Il était déjà malade.
Il s'est attaché à la petite.
C'est compréhensible. Il était seul, malheureux.
Et Beba était tendre, lumineuse,
pleine de joie de vivre.
Elle le couvrait de caresses, de baisers.
En toute innocence, bien sûr.
En toute innocence.
Mais lui, il n'était plus innocent.
Les bras de la fillette étaient autour de son co...
Des baisers répétés sur le front,
sur les joues,
sur la bouche, parfois.
La présence continuelle de cette figurine blonde et scintillante
a fait naître chez lui une violente passion.
Ou de I'amour, si tu préfères.
La pauvre petite en était perturbée,
bouleversée.
Je I'ai vu pleurer plus d'une fois.
Il lui avait tout avoué.
Il implorait son amour comme si elle était une adulte,
une femme en âge de comprendre.
Il lui envoyait des fleurs.
Il lui achetait des vêtements, des bracelets.
Des bracelets sur des poignets si fins...
Elle était aussi sous son charme.
Il la fascinait avec ses discours étranges,
ses histoires pleine d'angoisse,
prononcées à voix basse, les yeux fixés sur elle.
Et une fois I'enfant ensorcelée,
pendue à ses lèvres,
il la saisissait et |'embrassait éperdument,
avec passion.
Mais pourquoi n'es-tu pas intervenue,
n'as-tu rien fait ? Tu n'as pas parlé au professeur ?
Je ne savais rien. Je I'ai appris bien plus tard.
Tu as dit que tu I'avais vue pleurer.
Je ne savais pas que c'était a cause de ça. Je te le jure.
Soudain, un jour, il est devenu violent, agressif.
La petite a pris peur.
Moi, je n'étais pas là.
Tout en pleurant, elle a couru vers le canal.
Elle était morte quand on I'a repêchée.
Et lui, depuis lors, il s'est retiré Ià-haut.
Prisonnier.
Prisonnier de ses remords.
Tu I'entends ?
Il ne peut plus se reposer.
Il ne dort jamais.
Il ne trouve plus la paix.
Plus jamais.
Que veut dire "marrube" ?
- Non, pas sur un morceau ! - Pardon.
À chaque fois, quand j'écoute de la musique!
Tu as le don de gâcher I'ambiance.
C'est toi, là, qui la gâches. Je me tais.
C'est bon, ça suffit.
Le concert est fini.
Alors que voulais-tu savoir ?
Non. Ça ne fait rien.
Tu ne vas pas changer d'avis.
Je dois t'informer, t'instruire.
Alors quel mot?
Marrube, si je ne me trompe.
Je n'ai pas besoin du dictionnaire.
Le marrube, c'est une plante à petites fleurs blanches
de la famille des Iabiées.
Satisfaite ?
C'est incroyable comme |es femmes sont insensibles
à tout ce qui concerne I'activité de I'esprit.
Ta tante, par exemple.
Au fond, elle n'est pas si stupide.
Mais elle aime prendre un livre en main,
|e feuilleter,
yjeter un œil.
Mais ce sont des lectures empiriques.
L'empirisme, ce n'est pas de la vraie culture.
Pardon, mais je lis.
Tu veux un exemple, Tino ?
Quand elle prend un livre, elle ne le remet jamais au bon endroit.
Ce n'est pas si grave. Au moins, elle le range.
Mais non. Ce n'est pas le désordre qui me dérange.
Au contraire. C'est juste que cette pauvre petite
n'a pas encore compris que certains écrivains souffrent.
Oui. Ils souffrent de se retrouver I'un près de I'autre.
Elle a pris Ulysse de Joyce.
Une lecture ardue, difficile.
Rapidement, elle a donc décidé de |e ranger.
Et tu sais où elle I'a placé ?
Aux côtés des œuvres de Goethe.
Comment peut-on
mettre I'un à côté de I'autre Joyce et Goethe ?
Le classique, |e serein, |'olympien Goethe!
Joyce ne peut que détester Goethe. Et vice versa.
Toi, tu I'avais mis où, Joyce ?
Je I'ai mis à côté de tous ces charlatans de la langue,
' de la littérature. A côté de Rabelais,
Teofilo Folengo, Gadda, Céline. C'est tout!
Seule une femme stupide
peut vouloir réunir Joyce et Goethe.
Boone nuit, Tino.
Tu vas passer une belle soirée. Amuse-toi bien.
Et alors ? On se montre ironique, doux tyran ?
Tu n'aimes pas être traitée de femme stupide ?
Mais c'est ce que tu es.
Tu me rends folle. Arrête de me torturer!
Je vais me tuer!
Quoi ? Te tuer ?
Tu es déjà morte depuis des années ! Tu es un cadavre.
Moi, je suis un vivant qui se putréfie à tes côtés,
comme au Mo yen Âge,
quand on réunissait un vivant et un mort.
Oui, c'est un supplice. Mais c'est toi, le cadavre!
Tu sais pourquoi je I'ai épousée ?
Unjoun je ne savais pas quoi lui dire.
Alors je lui ai dit : "Je t'aime".
La pauvre...
Depuis lors, elle est malade des nerfs.
Elle t'en a parlé, non ?
Non.
À ta façon de me répondre, j'en déduis que si.
C'est une de ses mantes.
Elle se défait de sa culpabilité en |'attribuant aux autres.
À mon pauvre frère, qui est aussi innocent qu'un enfant.
Je dois te dire la vérité. Tu en sais trop pour ne pas tout savoir.
Tu sais...
La petite Beba...
la f tile du premier mariage de ma femme,
était une enfant gentille, sans malice.
Elle s'est attachée à moi comme à son père.
Et Elisa...
a soudain été prise d'une jalousie injuste
envers elle.
Elle jalousait nos embrassades, nos caresses.
Je m'en suis aperçu à la façon don't elle nous regardait.
Oui. Elisa a commencé à détester cette pauvre Beba.
C'est elle qui I'a tuée.
Mais que dites-vous ?
Oui.
Oui. Beba est tombée malade.
Une bronchite pulmonaire.
Rien de grave,
si elle avait été soignée comme il faut,
si elle avait pris les bons médicaments.
Mais Elisa n'a rien fait de tout ça.
Elle a même oublié de lui faire ses piqûres.
Et c'est ainsi...
que I'état de Beba s'est aggravé.
On ne pouvait plus rien faire.
Mais ce que vous dites est terrible. Comment une mère...
Beba est morte à cause d'EIisa.
Et maintenant, elle est Ià-bas, au cimetière, dans |e caveau de famille.
♪ ai voulu qu'elle y soit enterrée.
Etj'espère I'y rejoindre bientôt.
Que veux-tu savoir de plus ?
Je ne sais pas. Mais mon oncle a menti.
Ou alors ma tante. L'un d'eux.
Écoute, tu ne sauras jamais la vérité.
Et puis, est-ce si important?
Tu as raison.
Mais je ne peux plus ignorer toute cette histoire.
Sur sa tombe, il n'y aura pas écrit comment elle est morte.
Quelque chose m'échappe. Ma tante est encore très jeune.
Quand Beba est-elle née et morte ?
Eh bien, allons voir ça.
Elle do it être Ià-bas, au fond.
Étrange...
Il n'y a pas de Beba.
C'est un surnom ! Ça veut dire poupée en slave.
Je ne le savais pas.
Qui c'est, elle ? Barbara Stolz.
1920, 1968.
C'est impossible. Elle serait morte à 48 ans.
Elle n'est pas là.
Et cette pierre tombale ?
Savez-vous où est I'entreprise du gaz ?
- Évidemment! Je suis de Venise. -AIors c'est où ?
Là. Troisième pont, à gauche.
Il a fait fuir tous les poissons, cet idiot!
On n'a pas de M. Stolz ici.
Mon oncle travaille ici.
Ça ne me cm flen.
Augusto ! Tu connais, toi, un certain M. Stolz ?
Stolz ? Ça ne me dit rien du tout.
Je n'ai jamais entendu ce nom. Non, jamais.
Ah si, bien sûr! L'ingénieur Stolz ! Ah oui!
Un homme très grand, un bel homme.
Il n'est pas mort? Il a travaillé ici, il y a longtemps.
Il ya 12 ou 15 ans de ça.
Vous voyez, il n'est plus ici.
Joyeux anniversaire, monsieur.
Merci.
Souffle.
Ça, c'est mon cadeau. Du Vermouth.
- Merci. - Ça, c'est de ma part.
Merci.
Joyeux anniversaire.
— Tu t'achèteras ce que tu veux. — Merci a vous tous.
Vous n'auriez pas dû.
Mais je t'en prie. Les cadeaux font plaisir à ceux qui les donnent.
Ce matin, je suis passé te voir
à ton travail.
C'est bien, Tino.
De quoi parlez-vous ?
De rien.
Je pense que Tino et moi devrions sortir ce soir.
Tu mérites une pause dans tes études.
Tu veux sortir par ce froid ?
Il ne fait pas froid. Et nous irons
dans un café bien chauffé.
Tino préfère peut-être...
Qui décide ? Toi ou lui ?
Tu ne veux pas le laisser
décider par lui-même ?
Il est assez grand pour ça.
Attention.
Que fais-tu ?
Donne.
Un autre toast pour ton anniversaire.
Une liqueur à la prune, un excellent stimulant.
Ça réchauffe. Dehors, il fait froid.
Et même ici, à I'intérieur, il fait frisquet.
Elle est triste, cette pièce.
Alors... Tu as dit, ce matin, à midi?
Je parie que le bâtiment du gaz est resté tel quel.
Sombre, gris.
Un gris qui ressemble au vert de I'eau sale.
Et une vraie termitière.
Tu n'imagines pas |e nombre d'escaliers,
de couloirs, de bureaux qui ressemblent à des niches.
Le gardien, c'est toujours Augusto ?
Un vieux, maigre, au nez rouge.
Je ne sais pas. C'est un vieil homme, oui.
Tu ne me croiras pas, mais pour moi,
certains mots tels que...
llgazll, llgazll, me semblent ridicules.
Les mots simples sont déjà comiques, tels que "ingénieur"
ou encore mieux... "géomètre",
"expert".
Mais les monosyllabes comme "gaz"... Et il y a les mots tronqués.
Pied, pied, à pied, en pied de page.
Tu entends le son "pied" ? Pied, thé,
fa, sur, subit, blessa, périt, aima, périt,
mourut, mourut! C'est irrésistible!
Un de ces jours,
je te montrerai ma collection de dictionnaires.
♪ en ai 22.
Pardon. Si j'avais su, ce matin, je...
Non, je t'en prie. Ne te justifie pas.
Pas d'excuses, pas de justifications, non. Rien.
Rappelons-nous plutôt d'Homère.
Apaise ton cœur.
Tu as tant souffert.
Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
Pour rien.
Je te fais peur ?
Non.
Tu n'as pas à avoir peur de moi.
Je te veux du bien.
Allons-y. Allons discuter au café.
Voilà. C'est bien.
C'est bon ?
- Oui. - Heureusement!
Parce que moi aussi, j'aime les cannoli.
Et ces bûches ?
Elles sont comment, ces petites bûches ?
Mais je n'en peux plus, monsieur.
Allez, allez, allez.
- C'est bon ? - C'est bon.
Alors donne-Ia-moi.
Viens.
Je ne raffole pas des gâteaux, mais ce petit jeu m'amuse.
Et cette Daniela, elle est si mignonne et si docile.
Mon cher Fabio.
Toujours aussi beau!
Tino, tu as devant toi le duc,
en chair et en os.
C'est ton petit neveu ou je me trompe ?
♪ en ai entendu parler.
Oui, c'est mon neveu.
Il est venu me chercher au travail, ce matin.
À I'entreprise du gaz.
Tu parles d'un malin!
Que veux-tu ?
Bienheureux celui qui est jeune et innocent.
Voilà, c'est tout.
Le duc et moi, nous nous connaissons depuis des siècles.
Il m'est plus facile de parler devant lui.
Je ne travaille plus, voilà tout.
Ça fait 15 ans que je ne travaille plus.
Alors je mange tout le capital.
Le capital de ma femme.
Oui.
Quel discours ! Je n'ai rien a voir avec ça.
Pardon, mais je vous quitte.
Reste ici.
Je ne peux pas tout t'expliquer. Ça prendrait des années.
Explique-moi, toi. Pourquoi travailler ?
Pourquoi ?
Si on n'a pas de but ou d'enfant.
Tu trouves ça vulgaire ?
Je reviens.
Ça, je ne le lui pardonne pas.
Mais ne le jugez pas mal.
Un homme qui a su se comporter comme il I'a fait
avec son pauvre frère,
enterré vivant. Une vie de condamné.
- Le train siffle ce soir ? -Après 1 h.
De 23 h à 1 h, à la roulette.
Il est 22 h 45. Alors dépêche-toi.
Il bruine.
Je n'arrive pas à deviner votre âge.
19 ans.
19 ans ! Fabio, ne te mets pas à faire de la magie noire.
On y va. Allez, viens, Tino.
- Et toi, dépêche-toi. Il est tard. - Ah, Fabio!
Mais où va-t-on ?
Àvenîse. La Venîse que tu ne connaîs pas.
Quel plaisir de vous revoir!
- Bonjour, ma poupée ! - Qui est ce jeune homme ?
C'est mon neveu. Allez, avance.
Monsieur, sans cravate,
vous ne pouvez pas entrer. Voilà.
Un petit cognac ?
Oui. Donne-moi la bouteille.
4, noir et pair.
- Tu as de I'argent? - Celui de ma tante.
Si tu en as, sors-le. Tu ne vas pas le garder dans ta poche ?
Voila.
Les orphelins. 10 sur les orphelins.
6 et 9 à cheval.
- Tu ne joues pas ? - Si, si.
Jejoue.
19, rouge et impair.
Tu me portes la poisse, toi!
Le 19...
- C'est toi ? - Oui.
Tu as gagné! Et tu dis rien ?
Le 19, ici. C'est bien, bravo. Assieds-toi.
C'est bien.
Non ! Ça, c'est moi qui les prends.
Ça va me permettre de me refaire.
Ne dis rien ou je te mange. Tu sais que je mange les enfants ?
Ils ont bien dû te le dire.
On va miser sur les numéros impairs.
1, 3, 5, 7, 9.
1, s'il vous plaît. 3, 5, 7, 9.
E, U, A, I, O. Eufrasio!
Tu sais pourquoi mon frère dit ça ?
Parce que ce mot contient toutes les voyelles. E, U, A, I, O.
17 aussi, 19, 21.
20, noir et pair.
Le train va partir.
Viens. On y va.
- Tu me fais crédit ? - Oui.
Laisse-moi te toucher le cul.
Vas-y, fais la chauve-souris!
Fais la chauve-souris ! Vole, vole!
Tu sais qui on attend ici ? Les irréductibles du casino.
Ton oncle joue aux dés ses dernières pièces avec eux.
On devrait rentrer.
Oui, bien sûr ! À la maison.
Nous allons rentrer.
Le duc ! Je vais ramener le petit à la maison.
Tu m'attends ici ? Je reviens tout de suite.
-Allons-y. - Je rentrerai seul.
Écoute-moi ça ! Très bien, vas-y.
Rentre tout seul.
Fais attention de ne pas tomber dans le canal.
Non. Je t'attends ici.
Tu es fou ?
C'est moi qui donne les ordres.
Etje t'ordonne de rentrer à la maison. Lève-toi et va-t'en!
Tu n'as pas I'air d'aller bien.
Viens, rentrons.
Ne me touche pas, imbécile!
Lâche-moi avec ton air de séminariste.
Allez, pars ! Va-t'en!
Boone mm.
Les voilà, ils arrivent.
♪ ai fait un poker!
- Le duc ! J'ai fait un poker! - Bravo.
Que fais-tu ici ?
Rien.
Tu as rendu une petite visite
à la pièce interdite. C'est ça ?
Puis-je t'offrir quelque chose ?
Tu veux un chocolat ?
Ils sont bons, tu sais.
Ils sont bons, succulents.
Écoute ! Écoute!
Écoute les cigales.
C'est comme un violon qui entre...
dans mon cerveau. Ecoute, écoute!
Écoute comme I'archer
glisse, frotte...
tattle...
comme une scie circulaire.
Quoi ?
Je te fais peur ?
Je te fais peur. Non.
Tu as peur de ton pauvre...
de ton pauvre oncle infirme.
Mi-sage, mi-fou.
À moitié ingénieur
\ et a moitié professeur.
Comme les deux faces
d'un miroir.
Une zone de lumière et une zone d'ombre.
Tino, ne...
Ne sommes-nous pas tous comme ça ? Tu as peur ?
Tu as vraiment peur.
Tu penses à la pauvre Beba, c'est ça ?
Que j'ai tuée. Tu me vois comme un...
Tu crois que je I'ai tuée. Tu me vois comme un meurtrier.
- Tu n'as tué personne. - Pourquoi ?
Beba n'est pas morte.
Ah non ?
Alors où est-elle ?
Elle est peut-être malade,
dans une clinique.
- Ou alors... - Ou alors ?
- Ou alors elle se cache ici. - Oui ! C'est ça!
Tu as trouvé.
Pourquoi ne pourrait-elle pas être ici, dans cette pièce-même ?
Et tu es venu pour la chercher. C'est ça ?
Bien sûr.
Mais elle n'est pas là.
Elle n'est pas dans cette pièce.
Alors, attends...
Peut-être qu'elle est dans une autre pièce.
Beba!
Elle n'entend pas. Appelons-la plus fort.
Appelons-la, Tino.
Je m'en vais.
Non, non'.!
Tu ne peux pas t'en alter maintenant.
Beba!
À présent,
c'est le moment. Tu comprends ?
Consummatum est.
Beba!
Viens.
La voilà ! Tu I'entends ?
Elle est en train de mooter.
Elle est ici.
Beba.
Viens, approche.
N'aie pas peur.
Approche-toi.
Tu ne devais pas...
Tu ne devais rien lui dire.
Tiens, ton tutu.
Et tes chaussons de danse.
- Je ne peux plus les porter. - Mais pourquoi ça ?
Parce qu'ils ne me vont plus. ♪ ai grandi.
Je t'en prie, essaie de les mettre.
Tu sais que c'est impossible. Arrête.
Tout ceci est totalement insensé.
Beba, alors, c'est...
Je I'ai aimée tant que c'était une enfant
et qu'elle était innocente.
Car la jeunesse est innocence.
♪ aurais voulu prolonger éternellement la jeunesse de Beba.
Mais en réalité, tout se corrompt, se gâte.
Et elle est devenue grande.
Autre.
Et elle a tué ma petite f tile.
La petite f tile que j'aimais.
Dois-je transmettre un message au Pr. Satin ?
Non, je lui écrirai.
Il a compris que je n'ai pas de réel talent.
Dommage. Les peintres gagnent bien leur vie.
Ceux qui sont doués, oui. Une toile vierge, c'est 3000 lires.
Si je la peins, elle ne vaut même plus ça.
Lucia!
Lucia!
Tino!
Où vas-tu ?
Je m'en vais. Je rentre chez moi.
Au revoir! Écris-moi!
- Ton adresse ? - Comment ?
Ton adresse ?
Adaptation : E. Asselin de Beauville
Sous-titrage : ÉCLAIR VIDÉO
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