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…
Chorale d'église
…
- Vous le voyez souvent ? - Tous les jours.
- Est-ce lui qui vous recherche, ou vous qui allez vers lui ?
- Nous vivons sous le même toit. - Est-ce l'un de vos parents ?
- Non. - Un familier ? Un ami ?
- Non.
- Y a-t-il une différence sociale entre vous ?
- Oui.
- Une différence assez grande pour rendre le mariage impossible ?
Un domestique ?
Cet amour ne peut pas vous apporter le bonheur.
Je ne vous menace pas des peines de l'enfer, vous le trouverez ici.
- Avec lui, je supporterai.
- On est seul, en enfer. Seul, sans espoir et sans aide.
Je vous conjure de réfléchir. - C'est tout réfléchi.
Nous partirons. Je m'enfuirai avec lui.
- Fuir ? Où voulez-vous fuir ?
Partout on vous rattrapera.
La police mettra la main sur vous. Vous serez pris et séparés.
Il ira en prison, et vous serez enfermée pour des années.
Voilà.
- Rien ne nous séparera.
- Soyez plus humble.
- Je ne veux pas être humble, je veux être heureuse.
- Mais qu'attendez-vous de moi ?
L'absolution ?
Au vu de vos sentiments, je ne vous la donnerai pas.
- Je savais que mon amour ne rencontrerait que des ennemis.
Vous êtes le 1er à qui j'en parle, mon 1er ennemi.
Je prie Dieu qu'Il vous aide à supporter votre malheur.
…
- Ça s'appelle comment ? - Un ascenseur.
- Un ascenseur ? - Ça ne tombe jamais ?
- Ce sont les risques du progrès.
- Ça coûte cher ? - Dans les 20 000.
- 20 000 ?
- Elle a 72 ans. Mettons qu'elle vive jusqu'à 75…
Encore trois ans. Eh bien, ça lui fera dans les 20 F.
20 F l'ascension.
20 F pour monter chez elle. Et elle habite au premier.
- Pour ce prix-là, on monte sur le mont Blanc.
- Pour 40 sous, je l'aurais montée sur mon dos.
Même pas. Pour 10 sous. - Dites donc, palefrenier !
- Ça ne supprime pas l'escalier. Il faudra le frotter quand même.
- Et l'intérieur est en palissandre. Vous frotterez en plus l'ascenseur.
- Vous êtes tous là, et vous n'entendez pas qu'on sonne.
C'est toujours pareil. C'est moi qui dois descendre.
Oh ! C'est le parapluie de Mademoiselle.
Elle l'avait oublié chez vous ?
Et vous, mon pauvre, vous n'en avez pas ?
Je vais vous en prêter un.
Pas celui-ci. Ce serait inutile de me l'avoir rapporté.
Un qui est à moi.
Attendez qu'il ne neige plus pour me le rendre,
sinon ça n'en finirait pas !
Ah ! Mademoiselle.
C'est votre parapluie.
Le sacristain des Clarisses, le muet, l'a rapporté.
- Il y a encore d'honnêtes gens.
- Oui. Les simples d'esprit.
- Vous lui avez donné quelque chose ?
- Oui, un autre parapluie.
- Vous croyez que ce sera plus facile, avec cet œuf ?
Vous connaissez
Trouville ? - Non.
Quelqu'un me l'a rapporté de Trouville quand j'avais 12 ans.
- Quel drôle de cadeau ! - Oui.
J'ai été un peu déçue. J'avais envie d'un bateau.
- Un bateau ?
Comme celui-là ?
- Peut-être pas aussi joli.
- Prenez-le. Je vous le donne.
- Merci, Douce.
Mais maintenant, je ne saurais plus jouer avec un bateau.
- Pour mettre dans votre chambre.
Vous n'avez rien.
Coups sur le sol
…
Sa jambe tape fort, dès qu'il fait noir.
Vous l'entendez ?
…
Ça ne vous fait pas un peu peur, la nuit ?
Moi, quand j'étais petite, j'avais peur de lui à cause de sa jambe.
Pauvre papa.
Lui qui est si doux, c'est triste
d'être toujours accompagné par ce bruit sinistre.
On se demande quand il arrivera au bout.
Aïe ! - Quoi ?
- Je me suis piqué le doigt.
- Prenez votre dé.
- Si je le trouve.
- Il va falloir que je vous prête le mien ?
C'est un souvenir de quoi, votre dé ?
Une plage où vous n'êtes pas allée ?
- C'est un souvenir de ma mère. Que je n'ai pas connue.
- Pardon.
Je ne le trouve pas.
- Vous êtes la fille la plus brouillon que je connaisse.
Vous aviez emporté mon parapluie à la chapelle.
- Moi ?
- N'êtes-vous pas allée vous confesser, cet après-midi ?
- Si.
- Eh bien, vous l'aviez oublié au confessionnal.
C'est le sacristain, qui me l'a rapporté.
- Excusez-moi.
Je suis très distraite, en ce moment.
Votre jambe tape fort, père.
- Je marche très doucement.
Mais la nuit, tout prend une plus grande résonance.
Je ferai changer le caoutchouc.
L'ascenseur va fonctionner.
Voulez-vous venir l'essayer avec moi ?
- Allez-y, vous, mademoiselle. Moi, je finis mon bas.
- En Angleterre, des garçonnets habillés en rouge
font monter et descendre ces machines.
- Ah oui ! Des grooms.
Je doute qu'on trouve des hommes sérieux pour faire ce travail.
- Il y en a qui ramassent le crottin des chevaux,
si on leur donne 30 F par mois.
- Êtes-vous déjà montée dans un ascenseur ?
- Non.
- Je l'ai fait construire pour ma mère, qui s'essouffle.
Mais elle ne veut pas en convenir,
alors je lui laisse croire que cet appareil me rendra service.
En réalité, dans mon cercle, il y en a un.
Je ne le prends jamais. Est-il en ordre de marche ?
- Oui, monsieur. - Merci.
Venez. Donnez-vous la peine d'entrer, mademoiselle.
Et asseyez-vous, je vous en prie. Avez-vous le vertige ?
L'ascenseur produit parfois cet effet.
- J'ai le cœur bien accroché.
- Allons-y.
Et lâchez tout.
- Un bon truc pour voir seul une dame.
- J'en ai un meilleur. - Lequel ?
- Il faut l'épouser.
- C'est merveilleux.
- J'aime vous voir rire. Vous ne riez pas assez.
J'ai peur que cette maison soit trop sévère pour vous.
- Je n'ai jamais été aussi heureuse. - C'est vrai ?
J'aimerais tant que vous connaissiez l'insouciance.
Je le trouve un peu rapide, pour ma mère.
Qu'en pensez-vous ?
- Mme la comtesse ne s'en plaindra pas,
elle qui trouve que ses chevaux ne vont pas assez vite.
- Quel temps affreux ! Il fait froid comme en temps de guerre.
- La voilà.
- Il y avait un monde !
On dirait vraiment qu'on donne la marchandise.
Faites porter ça dans ma chambre.
Ah ! Voyons un peu cette machine.
On peut monter ? - Oui, madame la comtesse.
- On dirait un fiacre peu commode.
- Les paquets vont à pied.
- Moi, je monte en ballon.
- Messieurs… le roi.
- Engelbert, cette machine n'avance pas.
On y meurt d'ennui !
- Mais moi qui croyais, mère…
- Croyez-vous qu'à 72 ans,
j'ai envie de passer le reste de ma vie dans un ascenseur ?
Mon fils pense qu'il a fait installer cette machine pour sa mère.
Le pauvre garçon
en a plus besoin que moi.
Ça lui épargnera des fatigues, et à nous, le bruit de sa jambe.
Estelle, donnez-moi mon manchon d'appartement.
Et emportez ces ballons rouges.
Je les ai pris pour vos neveux. Quel âge ont-ils ?
- Quinze et seize ans, madame la comtesse.
- C'est étonnant. Je les vois toujours gamins.
- Ils s'amusent comme des enfants.
Merci beaucoup.
Met-on un couvert pour M. Marani, ou viendra-t-il juste pour le café ?
- Mettez son couvert. Au bout de la table, naturellement.
- Bien, madame.
- D'ailleurs, il restera vide. La neige a dû le retarder.
J'espère que ce n'est que ça.
Il a sur lui l'argent des fermages.
- Le dîner à 19 h ?
- Bien entendu. Je n'attends pas mon régisseur.
Ce garçon, les rares fois qu'il mange à notre table,
considère ça comme une corvée.
Souffre-t-il de sa condition inférieure,
ou d'une maladie d'estomac ? Cela expliquerait
son teint verdâtre. Tous les Corses ont le même teint.
Il ressemble à ce portrait.
Il est beau. Vraiment beau.
Tant de race chez un homme aussi médiocre, quel dommage.
Entrez !
- Ce petit bleu pour Mlle Irène.
- Vous permettez, madame la comtesse ?
Je vous serais reconnaissante de bien vouloir me donner ma soirée.
J'aimerais dîner avec une parente. - Je déteste
refuser des permissions. Je vous prie de ne pas m'en demander.
- C'est une cousine qui est de passage à Paris.
- Une cousine. Une cousine ?
Vous comptez me présenter votre famille ?
- Non, madame. - Vous avez un jour de sortie ?
- Le vendredi.
- Votre cousine aurait dû venir vendredi.
- Je ne suis pas sortie, vendredi. Je pensais qu'en toute justice…
- En toute justice ?
- … un soir de liberté…
- Égalité, fraternité. Je connais.
Je suis trop vieille dame pour être républicaine,
moi, mademoiselle.
- Ma mère est parfois un peu dure. Ne lui en veuillez pas.
J'arrangerai ça avec elle.
Prévenez le maître d'hôtel que vous ne dînerez pas.
- Julien, je ne dînerai pas ce soir.
- Je ne mets que trois couverts. - Non. Quatre.
M. Marani dîne avec nous, ce soir.
C'est la neige, qui l'a retardé.
La voiture doit être très chargée.
Vous savez qu'il m'apporte un beau sapin pour mon arbre de Noël ?
Musique guillerette
…
- Chauds, les marrons ! Chauds !
Chauds ! Chauds ! Chauds, les marrons !
…
- M. Marani est là ? - Monsieur qui ?
Ah, c'est vous ? Il est là-haut, il vous attend.
- Deux douzaines !
- Tu peux ouvrir les deux douzaines, pour M. Marani.
- À 6 ou à 12 sous ?
- À 12. Il y a un mois qu'ils ne se sont pas vus.
- Enfin !
- Que signifie ce rendez-vous, Fabien ?
- Embrasse-moi, Irène.
Nous partons.
- Nous partons ?
- Notre bateau nous attend à Anvers. Il s'appelle l'Ottawa.
8 000 tonnes. Un steamer à hélices.
Trois semaines de mer. Et au bout de la mer, le Canada.
Et au Canada, Québec.
Et là, mon cousin nous attend dans son entrepôt de fourrures.
Tu n'as pas oublié, Irène.
- Non, bien sûr. Mais les billets ?
- Les voilà.
- Les passeports ? - Aussi.
Tiens.
Regarde.
Voilà le tien.
Cheveux blonds en torsades, yeux sombres,
bouche moyenne.
Petite cicatrice à la base du cou.
- Portrait d'émigrante, quoi.
- Ne t'inquiète pas pour l'émigration.
C'est juste que j'ignorais si nous aurions de l'argent.
Tu voyageras en seconde, mon Irène.
Comme une dame.
J'ai de l'argent.
Tiens.
- Qu'est-ce que c'est ? - 20 000 F.
Je les ai gagnés au poker.
- Toi qui ne joues jamais ?
- Je savais que c'était mon jour de chance.
Tu n'as pas eu un petit choc au cœur, vers 16 h ?
Que faisais-tu, à 16 h ?
- Je prenais le thé avec Douce.
- Tu sais, Irène,
c'était ton dernier thé avec Douce.
Pour la dernière fois, tu as beurré ses tartines.
Et tu ne lui tendras plus jamais le sucrier.
Tu restes avec moi. Tu es ma femme.
- Tu as bu. - Mais j'espère bien, que j'ai bu.
Toi aussi, tu vas boire. À notre chance.
- Non. - Tu ne crois pas à notre chance ?
- Non. Tu as volé cet argent.
- Oui, Irène.
- C'est l'argent des fermages ?
- Oui, Irène.
- Un voleur. Un pauvre petit voleur de rien du tout.
Je ne te suivrai pas.
- Tu as trouvé mieux ?
Que s'est-il passé, depuis un mois ?
- Mais rien.
Pourquoi ne m'as-tu pas écrit une seule fois en Normandie ?
Je savais bien qu'il se passait quelque chose. Quoi ?
Dis-moi.
Irène, je veux le savoir.
- Tu remarques que je ne crie pas.
Douce ! Que faites-vous ici ?
- Vous voulez bien me prêter votre fenêtre ?
- Bien sûr, Douce. Mais pourquoi ?
- On voit la rue.
Je suis une petite fille des rues, moi.
Il y a juste une vitre qui nous sépare.
- C'est beaucoup, une vitre.
- Mais ça se casse.
Vous avez dîné, avec votre cousine ?
- Oui.
Et ici ?
- Rien.
Marani
n'est pas venu. - Il arrivera plus tard.
- Qu'en savez-vous ?
- Il a écrit… - Qu'est-ce que
cela prouve ?
Je vous dis, moi, qu'un jour, Marani ne reviendra pas.
Il est trop fier. Il en aura assez.
Grand-mère peut être parfois si blessante.
- Oui, je sais.
- Oh.
Pour un homme, ce n'est pas la même chose.
- Ce livre n'est pas pour vous.
- Alors cachez-le.
- Je vais le replacer dans la bibliothèque.
Allez vous reposer, si vous n'avez plus besoin de ma fenêtre.
- Non. Merci.
C'est fini pour ce soir.
N'hésitez pas à m'appeler à travers la cloison.
- Oui, on entend tout. Même votre gros réveil.
Il faudra que je vous fasse cadeau d'une pendulette.
- Vous cherchez un livre ?
- Oui. Vous permettez ?
- On peut savoir ?
Oh ! J'arrive à temps.
- Ce n'est pas un livre pour moi ?
Je ne crois pas.
Et même, à dire vrai, je suis sûr que non.
Je n'ai pas à vous conseiller.
- J'aimerais que vous le fassiez, quelquefois.
- Revenez souvent, puisque vous aimez les livres.
Voyez-vous, j'aurais aimé
que Douce vienne fouiller dans ma bibliothèque.
Mais Douce n'a pas le temps.
Pourquoi n'a-t-elle pas le temps ? Par quoi sa vie est-elle absorbée ?
- C'est un secret bien gardé.
Une inquiétude d'oiseau-mouche.
- Oui. Sa mère était ainsi.
Savez-vous par qui a été écrit ce livre ?
Par un officier d'artillerie.
Comme on pourrait se tromper sur les gens.
J'ai été officier
d'artillerie pendant la guerre.
Non. Même pas.
Je n'ai pas réussi grand-chose, dans ma vie.
Si ce n'est ma fille, peut-être, Douce.
Mais à part Douce, non, vraiment, j'ai tout manqué.
La guerre, par exemple. D'abord, je l'ai perdue,
et j'ai même échoué à y laisser la jambe
que je devais perdre.
Tenez…
C'était une jument
qui était née chez nous, en Normandie.
Elle s'appelait Gravelotte. Elle aurait l'âge de Douce.
Et puis au concours hippique de 74,
cette pauvre Gravelotte est tombée sur une barrière.
Oh, c'était ma faute.
On ne m'ôtera pas de l'idée que je l'ai mal enlevée sur l'obstacle.
C'est un des remords de ma vie.
Et ça a fait deux blessés dans le sable.
Les chevaux cassés, on les tue. Les hommes, on les rafistole.
Pourquoi ? Enfin c'est comme ça.
Cependant, Gravelotte avait mieux réussi sa vie de cheval
que moi, mon existence d'homme.
Vous aimez les chevaux ?
- Je ne sais pas. Je ne leur ai jamais parlé.
- Vous n'avez pas envie d'apprendre à monter ?
J'aimerais que vous ayez envie de quelque chose.
Ne me demanderez-vous rien ?
- Je sors souvent avec Douce.
Mais nous connaissons si mal Paris.
Si vous vouliez nous accompagner…
- C'est qu'avec ma pauvre jambe…
- Votre jambe semble être un grand sujet de coquetterie pour vous.
- C'est ma dernière coquetterie, mademoiselle.
C'est vous qui me l'aurez apprise.
- Bonne nuit, M. le comte.
- Irène !
Ne m'appelez pas "monsieur le comte".
- Laissez-moi. - N'ayez pas peur, Irène.
Vous voyez bien que c'est moi qui tremble.
Vous serez heureuse, Irène. Vous entendez ?
Vous serez heureuse et vous sourirez tout le temps.
Je savais qu'un jour je réussirais quelque chose dans ma vie.
Irène…
Vous êtes bien ?
Vous a-t-on déjà embrassée ?
- Tout le monde dort, monsieur Marani.
- Mlle Irène est rentrée ? - Il y a un moment.
- Bien. Merci.
Je ne t'en veux pas, Irène.
Je viens te chercher.
- Monsieur le comte, c'est M. Marani.
- Ah, vous voilà.
Nous vous attendions.
- Il voulait me confier l'argent des fermages.
J'ai dit que vous n'étiez pas couché. - Rien ne pressait.
- Rien ne ferme à clef, dans sa chambre.
- Merci, mon bon.
Vous devez être fatigué. Je vous verrai demain matin.
Bonne nuit.
Tenez,
venez voir.
Jusqu'à ce soir, nous n'étions que deux à connaître ce secret :
ma mère et moi.
Maintenant,
nous sommes trois.
Elle chantonne.
…
- Bon chien de garde ! L'argent est rentré dans la famille.
…
…
Je ne partirai pas.
…
Rassure-toi.
Personne n'entendra rien.
…
Je ne ferai pas de bruit.
…
Il y a bien un mois que j'attends cette minute-là.
…
Tu vois…
Je suis très sage.
- Non. - Si.
Le même air est joué à la guitare.
…
Pardon. - Il est grand temps…
…
- Mlle Douce !
…
- Allez vous coucher, Estelle.
Je vous en prie, je sais ce que c'est.
…
Mes compliments. Vous réveillez tout le monde.
- J'adore cet air.
- Qui vous l'a appris ?
- Vous, mademoiselle.
- Moi ?
- Comment ? Ce n'est donc pas vous, qui chantiez à côté ?
- Allons, Estelle !
Dépêchons-nous !
Nous avons quatre pauvres à visiter.
Et les visites aux pauvres, c'est long.
Pas à cause du temps passé avec eux,
mais à cause des escaliers qu'on monte pour eux.
Les pauvres habitent très haut.
Oh non. Non. Pas celui-là. Il est trop beau.
Voyez-vous,
il faut savoir choisir les objets qu'on apporte aux indigents.
Il ne faut pas leur donner de trop belles choses,
parce qu'on leur donnerait le regret d'un luxe qu'ils n'auront jamais.
Mais si ce corsage vous plaît…
- Non, merci, madame la comtesse.
- Eh bien, ma chère, n'en parlons plus.
Je me l'offre, je l'accepte, et je me dis merci.
On frappe à la porte. Entrez !
Peste, mon ami. Vous vous êtes fait beau.
Tant de frais pour conduire Douce au cirque.
- Oui, ma mère. Mais aussi pour vous demander une faveur.
- Vous tombez mal. Qu'est-ce que c'est ?
- Prêteriez-vous Mademoiselle à Douce pour le spectacle ?
- Refusé. Pardon de ne pas demander votre avis.
Avec votre permission, j'ai besoin aussi de Mademoiselle.
- Je pensais… - C'est après-demain Noël.
Mademoiselle et moi irons faire du bien,
pendant que vous irez applaudir vos saltimbanques,
qui finiront aussi par tomber dans la misère
et avoir besoin de moi.
- Douce sera désolée.
- Merci, monsieur le comte.
- Courage. Ce sera bientôt fini, effacé.
Ayez confiance.
- Ah !
Voyons cet arbre de Noël.
Vous l'avez choisi gigantesque. C'est un arbre pour bûcheron.
- Douce le voulait très grand.
- Jamais il n'entrera dans le salon.
- Je vous l'installe dans le hall ? - Julien l'installera.
Je vous emmène.
J'ai besoin de vous pour m'aider à monter les marches.
Et vous porterez le pot-au-feu des pauvres.
Avec vous, j'ai l'impression d'aller au bal.
Vous êtes superbe.
- Tu es prête, Douce ?
Mlle Irène ne vient pas avec nous.
- C'est ce que je vois.
- Elle sort avec ta grand-mère.
- Et M. Marani.
C'est parfait. Nous nous passerons d'elle.
- C'est tout ? - Tout quoi ?
- "Nous nous passerons d'elle" ? Je croyais que tu l'aimais bien.
- Je préfère le cirque.
- Que tu es vive !
Je ne veux pas que ma petite fille soit ingrate.
Je suis reconnaissant à Irène.
- Oui. Je fais des progrès.
- Je ne parle pas de ça, Douce.
Mais elle a fait beaucoup pour toi.
- Par exemple ?
- Je te voyais dans cette grande maison, toute triste,
toute cachée comme un petit oiseau renfermé dans ses plumes.
Toute douce. Trop douce, peut-être.
Une petite fille toute seule.
Pas une amie, pas de mère.
Puis elle est arrivée.
Elle a fait ce que je n'avais pas su faire pour toi.
Elle a ouvert la fenêtre, elle t'a fait sortir de ton coin.
Elle t'a fait repeindre ta chambre, jouer du piano…
Elle t'a fait respirer.
Elle a réveillé ma petite momie.
Ce n'est pas vrai ? - Je ne lui reproche rien.
- Si, Douce. Il y a quelque chose. Tu ne l'aimes pas.
- C'est une très bonne institutrice. - Autre chose que cela.
- Oui, peut-être.
Justement.
- Tu es un peu jalouse, Douce ? - Jalouse de qui ?
- Tu trouves qu'Irène ne s'occupe plus assez de toi ?
- Oh si.
- Alors que quelqu'un s'occupe trop d'elle ?
- Si tu veux. - Et ça te fait de la peine ?
- Oui.
- Je le pensais bien.
Eh bien, n'aie pas peur, ma petite Douce.
Irène ne t'enlèvera jamais rien. Ni personne.
- Comment cela ?
- On n'est pas jalouse de son père.
- Je ne comprends pas.
- Ma petite fille comprend très bien.
Douce, Irène et moi, nous allons nous marier.
Tu veux bien ?
Qu'est-ce que tu as ?
Mais voyons, Douce. Parle-moi. Réponds.
Ah, écoute… Veux-tu me répondre !
Douce, voyons !
Rire hystérique
…
Elle pleure.
Quelqu'un essaie d'entrer.
- Elle rit ou elle pleure ?
- Laissez-la, monsieur. Parfois, les filles sont mieux toutes seules.
Allez donc au cirque.
- Oh, madame la comtesse !
- Bonjour, ma bonne Thérèse. Eh oui, c'est encore moi.
- Je me disais : voilà Noël qui approche,
Mme la comtesse ne va pas tarder.
Mademoiselle, monsieur.
- Ce n'est pas trop changé, chez toi.
Toujours des animaux.
Ma pauvre Thérèse, tu n'es pas raisonnable.
Toi qui n'arrives pas à te nourrir. - Avec les bêtes, on s'arrange.
- Le chat mangera les oiseaux, et qui mangera le chat ?
C'est toi. - Non…
- Tu le mangeras quand tu n'auras plus rien. Ou ce sera lui.
Ton mari est encore là. L'an passé, il n'était pas brillant.
- Maintenant, il est presque sourd.
C'est Mme la comtesse !
- C'est laquelle ? - Mme la comtesse de Bonafé.
Il faut l'excuser, il confond toutes ces dames.
Asseyez-vous un peu.
- Ma bonne Thérèse, je suis venue te souhaiter un heureux Noël
et t'apporter un petit souvenir.
- Mme la comtesse est trop bonne.
- Passez la camisole et les chemisiers.
Je vais te demander de choisir. Tu comprends,
tu n'es pas la seule.
Qu'est-ce qui te manque le plus ?
Mademoiselle, passez le sapin et les mandarines.
Tu vois, tu vas avoir ton petit arbre.
- Madame la comtesse, c'est ça, le plus beau.
Vous vous rappelez, chez M. l'abbé du manoir ?
On faisait aussi une crèche, avec un jésus, un âne, un bœuf.
- Je t'en ai apporté un morceau.
- Pardon ?
- De bœuf.
Marani ! Vous avez le pot-au-feu ?
- Mme la comtesse est bien bonne.
Pot-au-feu ! - Oui.
Je connais.
- Et je vais te le chauffer, ton pot-au-feu.
Mademoiselle, voulez-vous chauffer le pot-au-feu ?
Incroyable ! Vous ne vous intéressez pas à ces braves gens ?
Ce n'est pourtant pas difficile, de chauffer un pot-au-feu.
Tu as un fourneau ?
- Attendez, j'y vais. - Laisse.
Aujourd'hui, c'est moi qui travaille pour toi.
Marani, vous savez allumer un feu, je suppose.
- Mon bois ! Ils vont prendre mon bois !
- Tais-toi, c'est un cadeau. La jeune dame
n'a pas l'air de savoir.
- Il faudra qu'elle apprenne.
Si elle se marie, elle n'aura pas des domestiques
pour la servir.
- Tu entends, Irène ?
- Tu vois, Thérèse.
Voilà le grand malheur des institutrices.
Elles ne savent plus vivre ailleurs que chez les autres.
Et elles oublient les dures obligations de l'existence.
Et quand elles prennent un mari,
elles ne savent même pas lui faire cuire un pot-au-feu.
- Tu fais la leçon ou tu la reçois ? - Ne dis rien, je t'en supplie.
- Tu supporteras ça longtemps ? - Non.
- Ce feu est allumé, enfin ?
Ma bonne Thérèse, je te quitte,
en te souhaitant un joyeux Noël, et à ton mari.
Joyeux Noël !
- Je prierai Dieu qu'Il vous garde en vie longtemps.
Longtemps, pour le bien
des pauvres gens.
- Je te souhaite la patience et la résignation.
- Et vous, que faut-il vous souhaiter ?
- Souhaitez-lui l'impatience. Et la révolte.
- Bonsoir, grand-mère.
- Mais où diable es-tu ? - Devine.
- Oh !
Combien de fois t'ai-je défendu de grimper aux arbres ?
- Vous prendrez l'ascenseur ?
- J'ai monté 20 étages, aujourd'hui. J'en monterai bien 21.
- M. Marani !
Venez m'aider. Vous voyez, j'ai commencé sans vous.
Les pauvres de grand-mère ont été sages ?
- Les pauvres sont toujours sages. - Heureusement.
- Pour qui ? - Pour eux.
- Heureusement pour tout le monde.
- C'est notre huitième. - Huitième quoi ?
- Arbre. - Déjà ?
- Vous êtes arrivé un Noël.
J'étais une petite fille. - Pourquoi "j'étais" ?
- Ne faites pas l'adulte.
Demain, mes amies viendront chanter des cantiques.
Ça oui, ce sont des gamines.
Moi, non.
- Vous marchez dans les étoiles. - C'est joli, ça.
- Vous marchez dedans. Attention où vous mettez vos pieds.
- Vous êtes désagréable, aujourd'hui.
Un peu d'amour
Un peu d'espoir
Elle chantonne.
…
Un peu d'amour
Un peu d'espoir
Elle chantonne.
Et puis bonsoir
- Et vous, vous êtes gaie.
- Je suis affreusement gaie.
Un peu d'amour
- Je vous en prie, cessez de chanter !
- Vous n'aimez pas cet air-là ?
- Non.
- Moi non plus. - Tenez, placez
ces petites rosaces.
Piquez l'épingle à la pointe de la branche.
- J'adore piquer.
Une épingle pour la vieille Estelle,
une pour vous, qui vous moquez toujours.
- Vous êtes méchante, aujourd'hui.
- Je suis terriblement bonne.
Une pour Mademoiselle.
Voulez-vous que je vous dise quelque chose sur elle ?
- Non. Merci.
- Vous ne me croiriez pas.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est que mon père veut l'épouser.
C'est tout ce que vous en dites ?
- Je n'ai rien à en dire.
- Pour l'arbre de Noël, il faut donner de la crème fouettée aux petites.
- C'est lourd !
- Si elles sont malades, elles n'ont qu'à pas venir.
- Bien, madame.
- Attention. Je crois qu'il y a un diamant qui ne tient pas bien.
Estelle, vous dresserez le goûter dans la salle à manger.
Pas de thé. Ça les énerve et ça les rend insupportables.
C'est bien. Vous pouvez disposer.
Voyez-vous, ma petite, les bijoux,
ça donne plus de peine que ça ne fait de plaisir.
Celle-là,
c'est ma première bague de jeune femme.
Le comte me l'a offerte pour la naissance d'Engelbert.
On avait du goût, dans ce temps-là.
J'ai toujours pensé que si mon fils se remariait,
elle ferait une très jolie bague de fiançailles.
Elle vous plaît ?
- Beaucoup.
- Essayez-la.
Je ne suis pas superstitieuse.
Vous en porterez bien une un jour.
- Vous croyez ?
- Vous êtes jeune, vous n'êtes pas plus vilaine qu'une autre.
Vous ne voulez pas vous marier ?
- Si.
Peut-être.
- Vous voyez bien !
Qu'est-ce que ça fait, si la bague n'est pas aussi jolie que celle-ci ?
- Sait-on jamais ?
- Ambitieuse, Irène ?
Irène ! Je vous parle.
- Moi aussi, j'ai à vous parler, madame.
Je dois choisir entre le risque de vous ennuyer
en parlant de moi, et celui de trahir votre confiance en me taisant.
Je choisis le premier risque.
- C'est compliqué, mon enfant.
- M. de Bonafé m'a avoué qu'il m'aime.
- C'est amusant.
- Il veut m'épouser.
- Ça, ça l'est moins.
Mais d'abord une question.
Est-ce que mon fils vous a autorisée à me parler de ceci ?
- Non, je crois…
- Alors merci.
Je ne veux pas en savoir davantage.
J'attendrai qu'Engelbert m'en parle,
s'il croit que la chose mérite d'arriver jusqu'à moi.
Il vous a avoué, dites-vous ?
Je sais que vous êtes jeune, et qu'il est veuf.
Mais si on se mettait à chercher des raisons, on accepterait tout.
Prenez donc du chocolat.
Personne n'en mange.
Ils vont rancir.
- Tu veux l'épouser ?
- Non. Je t'expliquerai.
Je t'en prie, va-t'en.
- Irène ! Irène, ouvre-moi.
Il faut que je te parle. Ouvre !
On frappe à la porte-fenêtre.
- Sors d'ici.
- Je saigne.
Tu ne peux pas ne pas me panser. - Pourquoi pas ?
- Le malheur tombera sur toi.
Tu ne l'épouseras pas. - Tu n'y peux rien, Fabien.
- Oh.
Ils ne savent pas tout.
On frappe à la porte.
- Mademoiselle !
Oh.
Qu'est-ce qu'il a ?
- Ce n'est rien.
- Il est venu se faire panser par moi. Quelle idée !
Je ne supporte pas la vue du sang.
- Moi, je la supporte très bien.
Faites voir ?
Donnez-moi un mouchoir propre.
Et de la teinture d'iode.
Quand j'étais petite, je me suis coupée si souvent.
Vous avez mal ?
Donnez-moi un autre mouchoir.
Vous avez beaucoup saigné, mais c'est très propre.
Quel maladroit.
Ça pique.
Non ?
Il est courageux.
Sans moi, il perdait tout son sang,
et on le trouvait mort dans votre chambre, mademoiselle.
Vous voyez quel drame.
Je me demande comment vous avez pu faire.
Mais on gèle, chez vous.
Évidemment, si vous entrez par les vitres…
Eh bien, voilà.
Vous êtes guéri.
Et vous êtes libre.
Si Mademoiselle le permet.
- Maintenant sortez, monsieur Marani.
- Pourquoi ?
Je suis très bien, ici.
Je reste.
- Oh.
Pardon.
Je vous dois deux mouchoirs.
- Elle est chez sa grand-mère. Elle va parler !
- Ça m'épargnera de le faire. - Lâche.
Tu laisses faire les petites filles.
Va-t'en. Ne reste pas sur mon lit.
- Notre lit ! - Mon lit.
- Un lit que je t'ai procuré.
Tu as oublié ? C'est moi, qui t'ai fait entrer ici.
La comtesse l'ignorait aussi. - Tu es sordide.
- Et toi, tu n'étais pas sordide quand tu t'es présentée ici la 1re fois ?
"Le curé m'a dit que vous aviez besoin d'une institutrice."
Le curé, c'était moi, Mme la comtesse.
J'avais indiqué la place à ma maîtresse.
Une bonne place. Ce qu'il fallait à Mademoiselle.
Une petite fille seule avec un veuf.
Et infirme, en plus. Quelle aubaine !
- Tais-toi, Fabien.
- Elle était moins fière, à ce moment-là.
"Ça réussira, Fabien ?" Elle avait passé la nuit avec moi.
Elle m'a demandé si elle serait agréée par vous.
"Jamais je ne serai assez bien pour eux."
Nous avons acheté un col pour vous séduire.
Ce petit col blanc, payé 19 sous au Bon Marché.
Un col de vierge, d'enfant sage.
Que je défaisais le soir pour qu'il soit convenable le lendemain.
- Tu espères me retenir avec ça ?
- Une domestique ne choisit pas ses souvenirs.
Il fut un temps où Mademoiselle se contentait de ses gages.
Soutenus par les miens.
- Rassure-toi, je t'aurais fait augmenter.
- Hier, j'aurais dû voler plus. - Voler, toi ? Ah non. Même pas.
Tu carottais. Tu ne volais pas, tu chipais.
Même ça, tu l'auras manqué.
Tu es petit. Tu es tout petit.
- Tu trouves que ça grandit tellement, une jambe de bois ?
Déjà très grande dame.
- Mais enfin, Douce, tu es pour ce mariage ?
- Papa est si seul… - Je te remercie.
Tous les veufs sont seuls.
- Oui.
Mais les autres s'amusent avec des danseuses.
- Je vais mettre cette fille à la porte.
- Ah non ! - Pourquoi "non" ?
- Elle ne partirait pas seule. - Ton père la suivrait ?
Il ne ferait pas ça.
- S'il l'aime, il la suivra.
- Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette fille ?
- Elle est belle, grand-mère. - C'est ça. Tu la défends.
Tu es devenue folle, toi aussi.
Tu te vois avec ton institutrice pour belle-mère ?
- Très bien.
- Tu vas dîner avec eux ?
Entre la grand-mère et la jambe de bois qui saura tout.
Compliments. Tu as de l'estomac.
Carillon
…
- Vous avez mauvaise mine.
- J'ai la migraine. - La migraine. La migraine !
Si quelqu'un doit avoir la migraine aujourd'hui, c'est moi.
File ! Ne sois pas toujours dans les jambes de tout le monde.
Donnez-moi le bras, ma fille. J'ai à vous parler.
- Madame la comtesse… - Ne vous raidissez pas comme ça.
Oui. Il y a du nouveau. J'ai vu Douce.
Vous avez au moins une alliée.
Douce vous accepte comme belle-mère.
Eh bien ! Son avis vous intéresse plus que le mien, on dirait.
- Pourquoi prenez-vous l'escalier ?
J'allais vous renvoyer l'ascenseur.
- Si vous continuez à vous servir de cette mécanique,
vous y laisserez l'autre patte, et ce n'est pas le moment.
- Voulez-vous m'embrasser ?
- Marani !
Marani !
Vous dînez avec nous. - Je ne savais pas.
- Je vous dois un dîner de retour.
- Ce soir, permettez-moi… - Rien du tout.
Qu'avez-vous à la main ? - Rien. Mais je suis fatigué.
- Vous tenez debout, non ? Vous tiendrez bien assis.
- Bravo. Ton élève tient sa langue.
- À toi de parler, Marani. Un peu de courage.
- Bénédicité.
Prière en latin
…
Amen.
Ha ha !
On boit du champagne ?
- C'est une idée à moi, mère. Ça vous contrarie ?
- Et en quel honneur ?
- Pour le plaisir.
- Ça peut mener loin.
- C'est pour M. Marani.
- Allons, ne fais pas la sotte.
Alors, Marani, vous avez trouvé tout en ordre, à votre retour ?
Vos bêtes vous ont reconnu ?
- Pas toutes, madame la comtesse.
- Les absents
ont toujours tort, croyez-moi.
- Marani, je vous ai regretté au cirque, cet après-midi.
C'était passionnant. Ces gens savent dresser un cheval.
Napoléon Rancy montait en haute école une jument noire,
un peu basse, mais magnifique.
- Engelbert, mon ami, si ce dîner doit être consacré aux chevaux,
autant que Marani nous parle de ceux qu'il a laissés à la campagne.
- Comment vont nos chevaux ?
- Bien. La jument grise est pleine.
- Je vous en prie.
Ce vin sent le bouchon.
- C'est toujours le même. - Le même bouchon ?
Marani, écrivez donc à ce vigneron qu'il se moque de moi.
Marani, je vous parle.
Vous êtes sourd ? Muet ?
- Non, madame, ni sourd, ni muet. Ni aveugle.
- Ce qui veut dire ?
- Rien.
- Je n'admets pas… - Laissez.
Je n'aime pas beaucoup ces manières-là.
Quand on a quelque chose à dire, on le dit.
- Eh bien, je…
- Allongez-la dans le hall. - Douce, que se passe-t-il ?
- Vite, un peu d'eau.
- C'est la journée des fous.
- Apportez-moi des coussins.
(- Ne dites rien. Je vous le défends.)
(Je vous expliquerai.)
- Madame n'a plus besoin de moi ? - Non !
- Vous allez mieux ? - Non.
- Vous ne vous évanouirez pas ici ? - Ça dépend.
- La comédie de tout à l'heure m'a suffi.
- Je voulais éviter un scandale.
- Je le ferai avant de partir. - Non.
- C'est vous qui m'en empêcherez ? - Oui, c'est moi.
- J'ai mes valises à boucler avant de voir votre père.
- Pour quoi faire ? - Pour avoir un certificat.
Je compte bien l'avoir, mon certificat de bon serviteur.
"Fabien Marani m'a loyalement servi pendant 8 ans.
"Il s'en va car je lui ai volé sa femme."
- Vous y tenez tant ? - Vous ne pouvez pas comprendre.
Croyez-vous ?
- Nous avons été pauvres ensemble, humiliés ensemble,
chez vous.
- Vous ne la voulez pas heureuse ?
- Vous ignorez ce que c'est d'être malheureux.
- Si, Fabien, je sais. Je sais très bien.
Seulement, ce n'est pas une raison.
Si je n'étais pas maligne, moi avec vous…
- Vous avec moi ?
- Oui, moi.
Ce n'était pas facile, de décider grand-mère à accepter Irène.
Grand-mère est une femme très forte.
Seulement moi, je voulais que ce mariage se fasse.
- Vous ?
Et vous trouvez ça propre ?
- J'avais de bonnes raisons.
- Vraiment ? Peut-on les connaître ?
- J'aurais préféré que vous les deviniez vous-même.
Mais puisqu'il faut vous dire les mots…
C'est parce que je vous aime.
- C'est un très joli roman de petite fille.
Vous essayez de jouer avec moi et je suis peut-être très dangereux.
Savez-vous ce que vous faites ? - On le dirait.
- Et si je voulais me venger ?
Vous êtes seule, la nuit, dans ma chambre.
Vous êtes très jolie, Douce.
Vous n'êtes plus une petite fille.
- N'est-ce pas ? Eh bien, vengez-vous.
- Pas avec vous.
- Vous avez peur ? - Non.
- Vous avez peur, peut-être, de m'aimer ?
- Vous aimer ? Ce ne serait pas difficile.
- Alors seuls vous et moi saurions que ce n'est pas une vengeance.
- Allez-vous-en.
- Non.
J'attends ma réponse.
- Vous choisissez mal votre jour.
- C'est le dernier, puisque vous allez partir avec moi.
- Avec vous ?
- Mes parents refuseront que je vous épouse, sauf si vous m'enlevez.
- Et vous qui vouliez m'empêcher de faire un scandale.
- Je préfère celui-ci.
- Ne me forcez pas à faire quelque chose de mal.
- Quel mal y a-t-il à se marier ? - Vous n'y pensez pas.
- Au contraire, je ne pense qu'à ça.
Combien de fois me suis-je dit : "Un jour, cette maison sera à lui.
"Ces chevaux qu'il aime seront à lui.
"Je lui donnerai tout.
"Tout mon argent, mes terres, mes bêtes.
"Et lui qui n'aime pas s'asseoir à notre table,
"y aura un jour la place du maître, quand papa sera mort."
- Jamais je n'épouserai une fille de riches, même si je l'aime.
J'aurais toujours l'impression de la servir, même la nuit.
- C'est bête, ce que vous dites.
Si elle vous aime, c'est elle qui vous servira.
Vous croyez que c'est ennuyeux, de plier des chemises ?
Au contraire, c'est amusant. Et les chaussettes…
Je n'ai appris à raccommoder que pour ça.
Irène s'étonnait qu'une fille riche veuille apprendre à raccommoder.
Elle, ça l'aurait humiliée de s'occuper de votre linge.
Moi, pas.
C'est drôle.
C'est elle qui m'aura appris à vous servir.
- Douce, laissez donc cela.
Et vous, vous pourriez oublier que j'ai été votre domestique ?
- Vous dites trop souvent ce mot, Fabien.
Si vous m'aimiez, même un tout petit peu…
vous m'emmèneriez avec vous ce soir.
Il n'y aurait plus de domestique, jamais.
Il y aurait un homme qui a enlevé la fille qui lui plaisait.
Tout simplement.
Un peu d'amour, un peu d'espoir
Elle chantonne.
…
Un peu d'espoir, un soir
Un peu d'amour, un jour
…
- Douce !
Mais il est l'heure de dormir, voyons.
…
Douce, mais où allez-vous ?
- Vous ne m'avez pas vue. Allez vous coucher.
- Mais vous êtes folle.
- Si vous parlez, je leur dis tout.
- Voilà la première chambre. - Mademoiselle prendra l'autre.
- Bon.
- Elle est amusante, cette chambre.
- Laissez. Je ne veux pas que vous couchiez ici.
- Pourquoi ? - Parce que je ne veux pas.
- Vous êtes bien autoritaire.
- Je vous avais prévenue.
- Ce n'est pas un reproche.
- Celle-ci est bien mieux.
- Oui, bien sûr.
Infiniment mieux.
Oh !
Je suis toute verte.
Fabien, est-ce que vous m'avez fait boire ?
C'est ça, qu'on appelle faire boire quelqu'un ?
- Non, Douce. C'est une certaine qualité de miroir.
Vous n'êtes pas habituée.
- C'est follement amusant.
- J'aurais aimé vous conduire dans un palais.
- Ce sera pour une autre fois.
J'espère que vous m'enlèverez souvent.
- Demain, si vous voulez.
- Vous m'emmènerez loin ? - Au bout du monde.
- À quel bout ? - En Amérique. Au Canada.
- Au Canada ?
L'idée vous est venue comme ça,
tout de suite ?
- Oui. J'ai un cousin à Québec.
Il achète des renards.
Il m'avait souvent demandé de venir le rejoindre.
Ça vous ennuie ?
- J'adore le Canada. Comment est-ce ?
- C'est 20 jours sur un grand bateau,
20 jours perdus où nous serons tout seuls, toi et moi.
Puis un pays blanc, avec des diligences,
des tempêtes de neige, des hommes libres.
Et puis des renards. Des tas de renards.
- Vous me donnerez une fourrure ?
- Tu dormiras dans la fourrure. - Non.
J'aime mieux un petit renard vivant.
- Tu es heureuse ?
- Je savais que ce serait facile.
- Je voudrais vous poser une question.
Et après je ne la poserai plus jamais.
M'aimez-vous vraiment ?
Ne regrettez-vous rien ?
Il est encore temps de le dire.
- Je vous aime affreusement, Fabien.
Et vous ?
- Ma petite Douce…
- Non, pas encore.
Vous me le direz demain.
Ne regardez pas mes bas.
Vous m'avez fait marcher dans la boue.
- Je ne regarde pas vos bas, je regarde vos pieds.
Ils sont tout petits.
- C'est tout ce que vous trouvez à me dire ?
- J'apprendrai à vous parler, Douce. Je ne sais encore que vous regarder.
- Et je vous plais ?
- Tu es toute petite.
Et pourtant tu as l'air très longue.
Tu es légère.
Pourtant, tu es lourde entre mes bras,
tant tu m'apportes de choses nouvelles.
- Vous ne m'aviez jamais regardée.
Vous ne savez même pas la couleur de mes yeux.
- Ils n'en ont pas encore. C'est moi qui leur en donnerai une.
- Tes yeux à toi, ils sont noirs.
Je les vois très bien, maintenant.
Nous vivrons longtemps dans cette chambre ?
- Tu ne veux plus partir ?
- Ça m'est égal.
Je voudrais que les autres chambres soient pareilles.
Avec l'armoire qui grince,
la table qui boite et le miroir.
Maintenant, quand je serai verte, je saurai que je suis heureuse.
Je ne savais pas que tu avais les épaules si larges.
- Tu les voyais de trop loin.
- Je n'osais pas m'approcher de toi. - Comme il y a longtemps.
Oh ! Je n'aime pas quand vous prenez votre air méchant.
Ce n'est rien. C'est mon scapulaire.
- Tu es blanche.
Avec des veines toutes bleues, toutes neuves.
Tu bats dans mes mains comme une petite bête.
Je vois ton sang courir partout à l'intérieur de toi.
- Menteur. Tu ne vois rien.
- Je l'entends.
- Qu'est-ce qu'il dit ?
- Il m'appelle.
- Oh, Fabien, tu as les mains si froides.
Laisse-moi.
- Tu aurais peur ?
- Plus maintenant.
Non, laisse-moi.
On frappe à la porte.
- Vous me faites faire 2 feux, ce soir, monsieur Fabien ?
Deux feux pour un couple, c'est un de trop.
Moi, je m'en passe.
- Je suis glacée, Fabien.
Voulez-vous mettre une bûche dans le feu, s'il vous plaît ?
Vous connaissez ce garçon ?
- Vaguement.
- Pourquoi m'avez-vous amenée ici ?
- Ce sont mes amis. Chez eux, on ne nous trouvera pas.
- Oui, vous avez raison.
Et vous venez souvent ?
- Quelquefois.
- Est-ce que… - Quoi ?
- Non. Rien.
Ah non, Fabien. Je vous en prie, laissez-moi.
Vous voyez bien que je meurs de sommeil.
- À demain.
- Oui. À demain, bien sûr.
Fabien, promettez-moi que nous ne resterons pas ici.
- Nous partirons. Je vous le promets.
Bonne nuit, petite Douce.
- Bonne nuit.
- Dites donc, savez-vous où est allé Monsieur ?
- À la police. - Exactement.
- Il ne perd pas de temps. - Ça les avance bien.
- C'est ce qu'il faut faire.
- Tant d'histoires, bon Dieu !
- Là où j'étais, la demoiselle est partie avec le cocher.
On ne les a rattrapés qu'après 4 jours.
Mais ils avaient pris la voiture.
- Et avec ce bellâtre d'écurie, avec mon palefrenier.
Et elle a osé m'écrire ça, à moi.
J'ai tout laissé faire, dans cette maison de fous.
J'aurais dû y aller avec un fouet. On n'est jamais assez dur.
Mais il ne l'aura pas.
Je mettrai toute la police à ses trousses.
Et il ira en prison, ce valet !
Je mettrai la petite dans un couvent. Et pas dans un couvent pour rire.
Non, ma fille. On ne me fera pas chanter, moi.
Hier, le père avec l'institutrice,
aujourd'hui, la fille et le régisseur.
Ils sont jolis, les Bonafé.
Race anémique ! Tempérament de valet !
Mes arrière-petits-enfants épouseront leur cuisinière.
Je l'aime, moi, cette petite.
Je ne voudrais pas qu'elle soit malheureuse.
Dites-moi que c'est faux, au lieu de rester là comme deux bûches !
On veut me tromper.
Elle est morte, au fond de l'eau. J'aime encore mieux ça.
Estelle, dites-moi quelque chose. Dites-moi ce que vous savez.
Sanglots
Ne pleurnichez pas, je vous en prie !
On vous interrogera toutes les deux.
Et si vous avez menti, ça vous coûtera cher !
- Madame.
- Je n'ai besoin de personne.
J'ai besoin de Douce. C'est tout.
- Vous y allez ? - Où ça ?
- La chercher. - Je ne vous comprends pas, Estelle.
- C'est à vous de la tirer de là. C'est à cause de vous, tout ça.
- Vous perdez le sens.
- C'est à cause de vous, et vous le savez.
M. Marani vous courait après. Je ne dis pas plus.
Il a enlevé la petite pour se venger de vous.
- Je vous défends.
- Oh ! Pas vous. Pas encore. Et peut-être jamais.
Plus vite vous la ramènerez, mieux ça vaudra pour tout le monde.
Et pour vous, d'abord. Sinon, c'est moi qui parlerai.
Et pas seulement à la police : à M. Engelbert.
Allez, vite. - Mais où ?
- Je n'ai jamais suivi M. Marani, moi.
On frappe à la porte.
- Entrez.
Je croyais que c'était Fabien.
Que voulez-vous ? - Je viens vous chercher.
- Un peu tard, non ?
- Il vaut mieux que ce soit moi que votre père.
- Pourquoi ? C'est toujours la famille.
- Vous lavez vos bas ? - Je lave mes bas.
- Ne laissez pas votre savon dans l'eau.
Où est Marani ?
- Pas loin.
Mais qui vous a dit que nous étions ici ?
- Je connais cette maison.
- Ah oui, c'est vrai.
Et alors ?
- On peut éviter le scandale. Rentrez avec moi.
- J'en parlerai à mon mari. - Je vous en prie, cessez ce jeu.
- Mais ce n'est pas un jeu.
Vous n'avez pas pensé que je rentrerais seule.
Je vivrai là où Fabien vivra.
- Sous les toits, dans la misère ? Vous ?
- J'accepte la pauvreté avec lui, moi.
- Vous serez affreusement malheureuse.
- Vous ne voulez pas vous asseoir ?
- Vous avez passé la nuit dans cette chambre ?
- Oui.
- Et puis-je vous poser encore quelques questions très indiscrètes ?
- Vous voulez savoir si je suis une dame ?
Eh bien, oui.
- Vous n'êtes ni une dame, ni une jeune fille,
mais vous avez un amant.
Inutile de le crier sur les toits.
- Oui, vous étiez plus discrète. Est-ce que je crie ?
C'est vous qui venez m'interroger. Laissez-moi. Je suis heureuse.
- Vous ne le serez pas longtemps.
- C'est bien possible. Laissez-moi mon 1er jour.
J'y ai droit.
- Il faut que je vous ramène.
- En tant que belle-mère ou institutrice ?
- Vous êtes en danger. Vos parents ont alerté la police.
Marani peut être arrêté.
- Ce n'est pas pour vous qu'il aurait risqué la prison.
- Qu'en savez-vous ?
- Vous êtes un peu jalouse.
Je comprends cela.
Vous ne voulez vraiment pas vous asseoir ?
Fabien.
Une visite.
- Que faites-vous ici ? - Elle est venue nous séparer.
- Douce… Marani est un lâche qui vous a enlevée pour se venger.
- Elle ment. - Nous savons que ce n'est pas vrai.
- Il ne vous aime pas.
- Vous arrivez trop tard.
Il est mon amant et nous partirons ensemble.
Maintenant, dis-lui
qu'elle s'en aille.
- Va-t'en, Irène.
- Alors dépêchez-vous. Partez vite, mais très vite.
Parce que la police est déjà en route.
- Mon amant… - Pourquoi as-tu menti, Douce ?
- Je n'ai pas menti. Je suis ta femme.
- Fabien ! Fabien, je ne t'ai pas tout dit.
Fabien, ils vont me chasser.
Fabien, ils vont me chasser.
- Qu'est-ce que ça peut nous faire ?
- Oh, le joli bateau !
Tu vas aller tout de suite à cette adresse.
Tu demanderas Mme Estelle.
Répète. - Mme Estelle.
- Vous ferez descendre nos bagages, s'il vous plaît.
Tu viens, Douce ?
- Vous partez pour longtemps ?
- Pour toujours, j'espère.
Il sonne.
- Je veux voir Mme Estelle. - Qu'est-ce que tu lui veux ?
- Je ne peux pas vous le dire.
C'est vous, Mme Estelle ? - Oui. Qu'est-ce que tu me veux ?
- Mlle Douce reviendra ce soir.
Mais il ne faut le dire à personne.
C'est triste, qu'elle revienne ?
- Oh non, mon chéri. C'est un grand bonheur.
- Pourtant, elle pleurait.
- Douce, où es-tu ?
- Je ne sais pas.
Avec toi.
- Mais qu'est-ce que tu regardes encore ?
- Rien.
- Tu regardes un homme, naturellement.
Mais qu'est-ce qu'il a, cet homme ?
- Il est beau.
- Ne regarde pas comme ça autour de toi.
C'est très mal porté.
- C'est un endroit à la mode, ici ? - Oui, je crois.
- C'est bien ce que j'imaginais.
Que de couples. - Et nous, le plus étonnant.
- Et le plus neuf.
Si un homme me regardait, tu le tuerais ?
- Avec plaisir. Mais pour des gens qui voulaient partir en cachette…
- Oui, je sais. Tu es inquiet ?
- Non, mais si nous avions pris le train à 6 h…
- C'est ma faute.
Je voulais que notre premier jour soit très beau.
Et puis c'est aussi notre dernier soir.
Demain, nous serons pauvres. Nous serons partis.
C'est ma soirée d'adieu.
Cela t'ennuie de la passer avec moi ?
- Non, Douce. J'aime que tu sois un peu folle.
- Et que nous allions au théâtre ensuite ? Si, cela t'ennuie.
- Je trouve ça imprudent.
- Mais jusqu'à minuit, c'est Douce qui commande.
- Et demain ?
- Oh, demain…
- Qu'est-ce que tu regardes encore ?
- Je regarde la femme qui va chanter.
- Qu'est-ce qu'elle a, cette femme ? - Rien.
Elle est jolie.
Est-elle heureuse ? - En voilà, une question.
- Tu vois, Fabien, tous ces gens, si je les regarde tant,
c'est parce que je me demande s'ils sont heureux…
et comment ils ont fait.
J'ai envie de me lever et d'aller leur demander l'un après l'autre :
"Êtes-vous heureux ?
"Vous, monsieur, vous, madame,
"comment avez-vous fait ?"
Tu es heureux, toi ?
- Vous, madame.
- Toi, d'abord.
- Un peu d'amour
Un peu d'espoir
Et dans mes yeux Sous le ciel noir
La joie se lève
Un peu d'espoir, un soir
Un peu d'amour, un jour
Un simple adieu, un au revoir
Et puis bonsoir
- Je n'aime pas cette chanson. Allons-nous-en, Fabien.
- Comme il vous plaira, chérie. Ce soir, c'est Douce qui commande.
- Un peu de ciel…
- Madame, Mlle Irène m'a donné l'ordre de descendre ses bagages.
- Est-ce que je dois… - N'obéissez pas.
Je vous le défends. - Bien, madame la comtesse.
- Vous êtes sévère. - Vous feriez bien de l'être un peu.
Sans Estelle, vous épousiez
la maîtresse de votre palefrenier.
- Je ne pense pas à moi, ma mère, mais à Douce, qui va rentrer.
- Il est temps.
- Je voudrais qu'elle ne sente pas qu'on lui pardonne,
mais qu'on l'attend comme une petite fille qui rentre tard.
J'ai dit à Estelle d'allumer les bougies de l'arbre.
J'aimerais que ce soir,
elle ne soit pas Douce qui est partie,
mais Douce qui revient.
Moi-même, malgré ma grande peine, je lui sourirai.
Et vous, ma mère ?
- Me prenez-vous pour une ogresse ?
Que faites-vous, Julien ? - C'est le réveillon.
- Vous y tenez vraiment ?
- C'est la tradition. - C'est vrai.
J'allais l'oublier.
Car nous sommes une famille de tradition.
- C'est commencé ? - Oui, madame. C'est le ballet.
Musique douce
…
- Contente ? - Oui.
- Mais tu pleures.
- Ce n'est rien. La musique me fait toujours pleurer.
…
- Douce, que tu es loin.
À quoi penses-tu ?
- Je me demande si nous serons heureux.
- C'est ton petit jeu qui continue ? - Oui.
Il faut répondre, Fabien.
Crois-tu que nous serons heureux ?
- Je le crois. Pas toi ?
- Je suis sûre que non.
Je sais qu'il y aura toujours quelqu'un entre nous.
Je ne veux pas être une remplaçante.
Je vais te dire adieu.
- Mais voyons, Douce, calme-toi. - Je suis affreusement calme.
- Et pense que ce soir… - Ce soir, je serai rentrée chez moi.
- Tu veux me faire peur ?
- J'aurais voulu te le dire plus tard.
Avoir au moins une soirée bien tranquille près de toi,
écouter la musique.
Regarde-les, en bas, qui dansent sans se douter de rien.
Il s'en passe, des choses, dans un théâtre.
…
Laisse-moi partir. Ils m'attendent, là-bas.
- Douce, parlons sérieusement.
Il s'est passé quelque chose. Quand ?
Ils t'ont menacée ?
- Ils n'ont rien fait.
- Avoue que tu as eu peur,
peur du scandale, des gendarmes, de la famille.
Ils sont forts. Ils m'auront tout pris.
Douce,
pourquoi ce matin ?
- Je ne regrette pas ce matin.
Tu ne pourras plus jamais m'oublier.
Quand tu penseras à Irène, ce sera elle, la remplaçante.
- Je ne penserai plus jamais à Irène. - Si.
Mais tu sauras qu'une Irène, ce n'est rien auprès d'une Douce.
C'est ça que j'aurais fait pour toi. Et ne te plains pas, Fabien.
Notre histoire restera la plus belle de ta vie,
et la plus longue, puisqu'elle ne finira jamais.
Ta vie a été coupée en deux :
avant Douce et après Douce.
Je sais bien pourquoi je t'aimais tant,
pourquoi je t'ai attendu si longtemps.
Je t'aurai appris ce que c'est qu'une fille d'une autre race,
une fille de bonne race.
Tu le méritais.
Mais maintenant, je n'ai plus rien à te donner.
Il faut que tu continues tout seul.
- Tu sais la vie qui t'attend ?
- Cela n'a plus d'importance.
- Ils te cacheront, parleront de toi à voix basse,
feront semblant de s'apitoyer.
Je les connais. - Je sais, je sais.
- Ils te dénicheront un mari payé très cher.
- Assez.
- Tu ne partiras pas.
- Tu me fais mal.
- Chut !
Tais-toi, on nous écoute.
- Lâche-moi.
- Tu t'expliqueras d'abord.
- Tu ne te rappelles pas, ce matin, quand Irène est revenue ?
Tu n'as pas vu ton visage.
Moi, j'ai fermé les yeux pour ne pas le voir.
Si je t'ai embrassé,
c'est pour t'empêcher d'aller lui ouvrir la porte.
- Ne sois pas folle.
- Tu vois ? Tu m'as lâchée.
- Mais tu sais ce qui t'attend là-bas. Irène…
- Avec toi, ce serait pire.
…
Cris
…
- C'est le feu. Venez !
- Fabien !
Fabien !
Fabien !
Fabien !
Fabien !
Fabien !
- Par ici ! Par là, c'est bouché !
- Fabien !
Fabien !
Fabien !
Fabien, ne m'abandonne pas !
Fabien !
Fabien !
Fabien !
Fabien !
- Ne marchez pas comme ça. Vous me fatiguez.
Et puis ne regardez pas tout le temps votre montre.
Quelle heure est-il ?
- Presque minuit.
- Déjà.
Voyez-vous, Engelbert, si elle reste ici,
je ne réponds pas de moi.
Vous devriez l'emmener à la campagne.
Ça vous ferait du bien.
Ne souriez pas, Engelbert. Ce n'est ni pour elle, ni pour vous.
C'est pour moi. J'ai besoin d'être seule.
- Oh !
Madame !
Madame !
- Douce ?
- Elle est morte.
- Assassin. - Ce n'est pas vrai.
- Nous étions au théâtre…
Il y a eu le feu.
- Canaille.
- Elle était partie pour vous rejoindre.
Et puis elle est revenue.
- Menteur.
Il me l'a prise. Il me l'a tuée.
Dire que je l'ai sorti de la boue…
pour qu'il la souille et la tue.
Qu'est-ce que ça me fait qu'on sache tout, maintenant ?
J'aurai vu ça, moi.
J'aurai vu mourir Douce
avant de mourir.
Ne pleure pas !
Ah ! L'autre, maintenant.
Et j'ai nourri ça sous mon toit, à ma table.
Je les sentais rire derrière mon dos.
Vous pouvez rire, maintenant. Il y a de quoi.
Douce est morte. Allons, riez. Non ?
Ils ont manqué leur coup.
Allez, avancez, ma belle. Approchez.
Vous êtes devenue bien discrète.
La maison était bonne ?
À moi le père, à toi la fille.
Ça relève la tête, ça veut s'élever, ça veut entrer dans les familles.
Vous retomberez dans votre ornière, un peu plus bas.
Vous aurez fait une morte, deux malheureux
et une vieille dame qui vous maudit.
Douce… Où est Douce ?
Rendez-moi Douce.
Je ne veux pas que Douce soit morte.
Allez me la chercher.
Allez me la chercher… tous les deux.
Tous les deux.
Allez-vous-en !
Allez-vous-en,
et mangez-vous l'un l'autre et qu'il n'en reste rien !
Je saurai bien comment me venger, et ce sera pire.
Allez, dehors !
Et ensemble, surtout. Ensemble !
Et ne vous lâchez plus.
Les cloches sonnent.
…
Chorale d'église
…
Sous-titrage : ÉCLAIR
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