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Angèle...
Y a pas un peu de café ? - Oui, père.
Ah, merci.
Donnes-en un peu à Saturnin, va...
Qu'est-ce que tu avais à te disputer ce matin avec Felix ?
Il m'a encore amené sa truie pour le verrat.
Moi, je veux plus, ça fait quatre fois qu'il l'amène.
Que ça peut faire s'il paie ?
Justement, il veut pas.
Il m'a donné cinq sous la 1re fois.
Puis hier il est revenu, m'a dit comme ça, tu sais.
C'est pas bon, c'est à refaire.
J'ai dit, qui te l'a dit ?
Il m'a dit : je le sais. Et comment tu le sais ?
T'es pas dans la peau de ta truie.
Tu peux pas savoir ce qui s'y passe !
Alors, il insiste, il insiste, moi j'ai dit oui.
Enfin, il laisse la truie encore deux jours.
Puis ce matin, voilà qu'il revient... avec la truie !
Alors j'ai dit, écoute Félix.
Ça se peut que ta truie soit folichonne.
Et que tu l'amènes ici pour son plaisir.
Moi, mon verrat, je veux pas qu'on me le fatigue.
Ta truie c'est une cochonne.
Elle va nous le tuer, notre verrat, je veux plus.
Alors, il me dit, ton verrat, il est bon à rien.
Il a dit ça ?
Eh ben, il en trouvera souvent des verrats comme le nôtre !
Alors moi, j'ai dit :
Mon verrat, c'est une bête courageuse.
De premier ordre, forte et tout.
Alors il m'a dit, ton verrat, il est faible des reins.
Ah, c'est pas vrai, t'es un menteur.
Alors, il m'a dit, t'es un enfant de l'assistance publique.
Ça, c'est vrai, je suis l'enfant de l'assistance publique.
Et c'est Maître Clarius qui m'a élevé et je lui dois tout.
Et je veux pas qu'on dise du mal d'aucune personne de la famille.
Calme-toi, Saturnin !
Mais bois ton café.
Alors il me dit comme ça, ton verrat, c'est pas un homme.
Je dis, ça, je le sais que c'est pas un homme.
Et puis comme il est détourné de dos.
Je lui ai foutu un coup de pied au derrière.
À Félix ? - Ah non !
À la truie... à la truie, oui.
Alors, il m'a couru derrière pour me frapper.
Je suis rentré où il y avait le verrat.
Alors lui, il n'a pas pu me rattraper, il est parti.
Hé ben, t'as bien fait, va !
Et puis, s'il est pas content de notre verrat.
Il n'a qu'à s'en occuper, lui, de la truie !
Où tu vas, Angèle ?
Je vais chez tante Phrasie aux Douces pour chercher les poulets.
Et en revenant, je ferai les commissions au village.
Tu as la liste ? - Oui, mère.
Qu'est-ce que tu ajoutes ?
Votre tabac, père...
Un paquet ou deux paquets ?
Deux paquets... Deux.
Elle est belle...
Vous fumez trop...
Saturnin...
Je fume trop ?
Eh... Non...
Pourquoi tu dis non ?
Puisque tu sais que je fume trop.
Je sais pas, moi, Maître.
Alors, ça te fait rien de pas dire la vérité ?
Oh, vous savez, pour moi... la vérité, c'est ce qui vous fait plaisir.
Grand couillon, va !
La Philomène, donne-lui encore un peu de café, va.
Moi, je vais profiter de la voiture et je vais jusqu'au pré.
À ce soir !
Angèle, attends-moi.
Tu me poseras au pré.
Aller, au revoir petite.
Au revoir père !
Tâche de rentrer avant la nuit. - Oui, père.
Demoiselle, Demoiselle.
Qu'est-ce qu'il y a ?
Demoiselle...
J'ai pris le raccourci, à toute vitesse, pour te dire un secret.
Encore un.
Mais qu'est-ce qu'il y a ?
Voilà ce qui se passe.
Il y a un quelqu'un qui est venu me voir.
C'est celui de la Badauque.
Le fils...
Elzéar ? - Oui, oui, Elzéar.
Alors, il est venu me voir.
Et il me dit... : Saturnin.
J'ai dit : oui.
Alors, il me dit : Saturnin !
J'ai dit : oui.
Et alors, il me dit...
Saturnin !
Non, non...
Il me dit : Saturnin !
Je suis malheureux.
J'ai dit : tant pis !
Alors, il me dit : tu t'en fous.
J'ai dit : ouais, je m'en fous.
Si toi tu es malheureux.
Moi, je suis bien heureux. Alors je m'en fous.
Ah, c'est pas gentil, ça.
Ah oui ! Alors, il me dit :
Saturnin, tu veux savoir pourquoi je suis malheureux.
J'ai dit : non.
Il m'a dit : alors je te le dis quand même.
Alors je lui dis : puisque tu me forces, dis-le-moi.
Eh ben, il m'a dit : voilà, j'aime Angèle, je l'aime.
Et je veux me la marier.
Eh ben ! Je lui dis : marie-toi-la.
Alors il me dit : Saturnin...
Il faut que je la demande à son père.
Mais avant de la demander, je veux savoir si ça lui plaît.
Alors moi, je lui dis :
Tu sais... tu es pas bête, toi.
Alors il me dit :
J'ai compté sur toi pour que tu lui demandes.
Alors, je te le demande, et voilà.
Il est gentil, Elzéar.
Oui, il est gentil.
Il est riche ?
Oh ! Riche !
Il a quelques champs, une bonne ferme, c'est vrai.
Mais après tout, c'est une ferme.
Qu'est-ce que tu veux que ça soit ?
Ah oui ! Une ferme, c'est une ferme.
C'est qu'une ferme.
Hé ben !
Et moi, je suis née dans une ferme.
Oui, mais toi, tu es pas pour y rester toute la vie.
Toi, tu es une vraie princesse.
Il te faut pas un paysan.
Qu'est-ce qu'il me faut ?
Oh ben toi, il te faut...
Un Monsieur qui porte le col tous les jours. Avec la cravate à ressort.
Avec les souliers coupés ici, tu sais ?
Enfin, un Monsieur de la ville, quoi.
Je n'en vois jamais.
Si tu venais avec moi, à Aubagne.
Quand je fais les grandes provisions, tous les mois, tu sais.
Il y en a, hein !
Il y a le fils du quincaillier.
Il y a le fils du bureau de tabac.
Il a vingt-cinq ans peut-être.
Oh, il a plein de poils sur les mains.
Avec des dents grosses comme ça.
Il est superbe.
Nous en reparlerons de ça un autre jour.
Alors, pour l'Elzéar, je dis non.
Non, je t'ai pas dit de lui dire ça !
Oui, enfin, bon !
Puisque tu veux que je dise non, je dirai non.
Ah ! Dis-lui ce que tu voudras.
Je suis bien heureuse comme je suis.
Bon, je vais à la vigne couper un peu des sarments.
Adieu, demoiselle, à ce soir. - Adieu, Saturnin, à ce soir.
Dis donc, tu as vu la gosse ?
C'est une poupée comme ça qu'il me faudrait à moi !
T'es pas dégoûté, toi !
Cette fille-là, qu'est-ce que tu en ferais ?
Tu ne gagnes pas assez pour la nourrir. - O, pauvre santon !
C'est pas pour la nourrir que je la voudrais.
Ça serait plutôt pour qu'elle me nourrisse.
Dis donc, il est jeune le gavot de la montagne !
Eh ! Cette cochonnerie de travail.
Ces tracteurs, ça pue, ça fait trop de bruit.
C'est pas fait pour moi et non !
C'est pas une vie.
Il faut être l'andouille née de l‘andouille pour s'accoutumer.
C'est bon pour toi.
Mais moi, je suis de la Marsiale, je sais nager.
Ce qu'il me faudrait, tu vois...
C'est une femelle dans le genre de celle-là.
Ça, mon vieux... c'est de l'or.
Tu y paierais pour 500 balles de fringues d'étalage.
Des dessous d'attaque.
Un promenoir à l'Alcazar...
Et allez-y au boulot !
Un jour dans l'autre...
Ça te rapporterait dans les 300 balles, tous frais payés.
Petite...
Où il est ton vélo ? - Derrière les fusains.
Je le prends jusqu'à ce soir. - Bon.
Allez les amis... je fais un tour.
Où il va comme ça ? - À la chasse aux femelles.
Oui...
J'ai comme une idée...
Que c'est la première fois qu'il travaille, ce type-là.
Il a dû faire quelque chose de sale.
Et s'il a changé d'air pendant quelque temps.
C'est peut-être à cause de la police...
Bien possible.
Oh, oui ! Ça pas de nerf...
C'est creux comme un mauvais radis, ça sait même pas tenir une pioche.
Et toujours à s'en prendre au Bon Dieu...
Comme si c'était lui le responsable...
Avec ça, il se fait des accroche-cœurs.
En se trempant les cheveux dans les fontaines...
Et puis il se fout du parfum sur la gueule comme une femme de peu...
C'est un cochon, voilà ce que c'est...
Pardon, Mademoiselle...
Vous pouvez pas me dire où on va par ce chemin.
Vous continuez tout droit, vous allez jusqu'à Meyrargues.
C'est loin d'ici ? - Non, douze kilomètres.
C'est dans la vallée, de l'autre côté de la colline.
Vous allez jusque-là, vous ?
Non, j'y vais pas. - Où c'est que vous allez ?
Chez moi. - C'est loin, chez vous ?
Non, c'est tout près.
Alors, vous habitez la campagne ? - Oui... Hue !
Vous avez peur de moi, pourquoi ?
Oh ! Tant que j'ai mon fouet à la main, vous me faites pas peur.
Qu'est-ce que vous voulez ?
Rien de mal, quoi.
Je voudrais vous parler cinq minutes, il y a pas de crime.
Pas de crime, mais ça ne sert à rien.
Peut-être que pour vous, ça ne sert à rien.
Mais pour moi, c'est très important.
Je vous connais, vous savez.
Je vous connais même très bien, je vous ai vue souvent.
Moi ? - Oui.
Et où c'est que vous m'avez vue ?
Moi, en tout cas, je vous connais pas. Je vous ai jamais vu avant ce soir.
Parce que je voulais pas me montrer.
Des fois, on regarde quelqu'un de loin et on n'ose pas se montrer...
Pourquoi ?
Arrêtez-vous une minute, je vous le dirai franchement.
Mais non, je vous connais pas.
Passez votre chemin.
Si mon père vous voyait là !
Allez, hue !
Méfiez-vous du cheval, il mord !
Avec quoi il mord ?
Il n'a plus de dents, alors !
Écoutez, Mademoiselle...
Non, je vous écoute pas.
Allez-vous-en, je vous connais pas.
Méfiez-vous de ce que je vous ai dit.
Mon père n'est pas loin, si je l'appelle...
Hé ben, quoi ? Il ne me mangera pas, votre père !
Peut-être, ça vous ennuie, s'il nous surprend.
Alors, écoutez-moi bien !
Ce soir, j'irai derrière votre ferme.
Je sifflerai comme ça, voyez.
Et vous n'aurez plus qu'à venir me parler.
Si vous venez près de ma ferme, siffler, je lâche les chiens.
Ah oui !
Hé ben ! Si vous lâchez les chiens.
Moi, j'ai ce qu'il faut.
Allez lâcher les brides, laissez-moi passer.
Si je veux pas les lâcher ?
Si vous lâchez pas, je frappe. - Frappez.
Hue !
Salope...
Ce soir, je viendrai, tu entends...
Et si jamais tu sors pas, je fous le feu à ta baraque.
Ça te bouche un coin, hein !
Goitreux ?
Hé ben !
Bonsoir !
Où c'est qu'il va encore ce cochon !
Ça m'étonnerait pas qu'il aille s'occuper de la fille de la voiture.
Mais il la connaît pas !
Peut-être qu'il a fait connaissance.
Mais où donc ?
Ça serait bête.
Cette fille-là, elle a l'air de quelqu'un d'honnête, de propre...
De quelqu'un de gentil...
Tandis que lui...
Est-ce que tu crois qu'une fille comme elle...
Écouterait un homme comme lui ?
Avec les femmes...
On ne sait jamais !
Il y a beaucoup de lait, ce soir ?
Un demi-litre.
C'est guère.
Il faudra encore la mener au bouc, cette bête.
Qui est-ce qui siffle ?
Ça doit être le berger des Roumanières.
Je l'ai vu passer.
Où est le père ?
Il est allé jusqu'à la Pondrand chercher du bois.
J'ai envie d'aller au-devant de lui.
Oui, vas-y, ça lui fait toujours plaisir.
Je vous remercie bien d'être venue.
Oh, ne me remerciez pas.
Si je suis venue, c'est pour vous dire qu'il ne faut pas rester ici.
Si mon père vous voit, ça fera un malheur.
Il va rentrer tout de suite.
Qu'est-ce qu'il pourrait me dire ?
Je fais de mal à personne, je vous parle.
C'est pas défendu ? - Oui, c'est défendu.
C'est pas bien de venir me parler comme ça en cachette.
C'est pas bien vous non plus de donner des coups de fouet aux gens.
Oh, si je vous ai fait mal, je le regrette.
Après tout, vous êtes peut-être un brave garçon...
Ah ! Mais toi aussi, il fallait pas essayer d'arrêter le cheval.
Je voulais vous parler.
Je voulais vous dire mon secret.
Vraiment, je savais plus où j'en étais. - Pourquoi ?
Je peux pas vous le dire.
Puis ici, nous n'avons pas le temps...
Oh, vous avez raison...
Oh, puis vos affaires ne me regarde pas.
Allez-vous-en, je vous le demande, et ne revenez plus.
Ça vous ferait plaisir que je revienne plus ? - Oui.
Bon !
Alors je reviendrai plus !
D'abord, je dois partir demain.
Enfin, je quitte le pays pour toujours.
Et alors, ça m'aurait fait plaisir de vous parler cinq minutes.
Puisque ça vous plaît pas, tant pis pour moi. C'est fini, je m'en vais.
Alors, adieu, Mademoiselle...
Adieu !
Je vous dis Mademoiselle, parce que je sais pas votre nom.
Mais, il est pas joli, mon nom.
C'est Marguerite ? - Non.
Lucienne ? - Non.
Marie ? Alors, c'est Joséphine ?
Angèle. - Angèle ?
Et vous dites qu'il est pas joli ?
Dites, c'est un joli nom. Angèle, vous savez.
Vous, vous le voyez pas parce que vous en avez l'habitude...
Moi... je le trouve merveilleux !
Angèle !
Moi, je m'appelle Louis...
J'ai un cousin qui s'appelle Louis.
C'est un nom qui vous plaît ?
Oh ! Vous savez, le nom des hommes, ils se ressemblent tous.
Adieu Monsieur Louis.
Et ne revenez plus ici pour me faire des misères.
Moi, je vous fais des misères ?
Je dis pas, mais, vous voudriez bien me faire.
Alors, adieu... - Alors, adieu...
C'est pour toujours.
Mon père !
Mais, Dieu garde, s'il vous voit, venez...
Mais baissez-vous !
Ils sont si sévères que ça, vos parents ?
Non, ils ne sont pas sévères...
Ça leur plairait pas que je parle à un homme qui n'est pas du pays.
Naturellement, ca, c'est la mentalité des campagnes.
Moi, je suis de la ville. - Ça se voit !
À quoi, ça se voit ? - Vous avez beaucoup de toupet.
Naturellement, j'ai vu du pays, moi.
J'ai pas passé ma vie dans un trou...
Vous avez de la chance.
Avant de vous quitter, Mlle Angèle.
Puisque vous voulez pas que je reste, je vais vous obéir, je vais partir.
Mais avant, je vous en supplie, faites-moi une grâce.
Un cadeau, faites-moi une faveur.
Laissez-moi vous embrasser...
Pour quoi faire ?
Puisque je pars...
Angèle.
Pourquoi vous m'embrassez comme ça ?
Je vous aime, Angèle...
Laissez-moi vous dire...
Non... non.
Angèle !...
Oui !
Laissez-moi, Monsieur Louis... - Non !
Voyez, j'ai rien pu vous dire...
Quand ils seront couchés, vous ne pourriez pas sortir ?
Non ça, c'est pas possible.
Où c'est la fenêtre de votre chambre ?
Angèle !...
Celle du rez-de-chaussée.
Mais c'est pas possible, parce que c'est pas bien.
Écoutez, Angèle... je pars.
Vous le savez...
Laissez-moi vous parler une heure... - Non.
Une demi-heure...
Écoutez, Angèle... s'il le faut, j'attendrai toute la nuit.
Oui, écoutez...
Dès qu'ils dormiront, je reviendrai, si je peux.
Ça serait une chose à le tuer.
Qui ?
Le Louis.
S'il fait ce qu'il a dit avec cette fille.
Ce serait une chose à le tuer !
C'est toi qui le tuerais ?
Ah ! Moi, non, c'est une chose qui me regarde pas.
Mais si quelqu'un aimait cette fille...
Comme toi, par exemple...
Toi, elle te plaît, va.
Dis la vérité.
Non... elle me plaît.
Non, moi, je suis de la montagne.
Elle me plaît, ça veut rien dire, ça n'a pas de sens !
Est-ce que c'est ça, la plaisance ?
On dit : « Elle me plaît. »
Ça veut dire : « Je ne l'aime pas.»
« Mais je voudrais bien faire avec elle tout ce qu'on fait quand on aime d'amour. »
Nous, non...
Nous, une femme, on la respecte.
On l'aime pas, ou bien on l'aime.
Alors ça, c'est beau...
Peut-être que tu l'aimes ?
Non.
Non, il faut pas dire ça si vite...
Aimer, vois-tu...
Ça vient de plus loin...
C'est plus long que ça...
Passe-moi ton couteau.
Hou-là ! Combien il a de lames ?
Neuf.
Oh !
Où vous avez pris ce foin ?
Mais, dans votre champ.
Hé ben ! Si mon père vous avez vu !
Hé quoi, asseyez-vous quand même une minute !
Vous n'avez pas peur que le chien aboie ?
Le chien...
Il est mort le mois dernier.
Vous êtes une belle menteuse !
Vous m'aviez dit, si vous venez, je lâcherai les chiens.
Ah ! J'avais peur de vous, je vous connaissais pas.
Quelle idée d'avoir peur de moi !
Vous êtes assez grande pour vous défendre.
J'ai de la force.
Mais je pensais, que peut-être je saurais pas m'en servir.
C'est ça que je craignais.
Et votre père, qu'est-ce qu'il fait, il dort ?
Oui, il dort !
Et puis d'ici, je vois la fenêtre de sa chambre.
Alors, s'il l'allume, comme ça, je le saurai.
Et puis d'abord, vous savez, je peux pas rester longtemps.
Merci quand même d'être venue.
Même pour une minute.
Alors, vous partez ?
Oui, je pars demain.
Je vais reprendre mon vrai métier.
Qu'est-ce que c'est, votre vrai métier ?
Je suis musicien...
Oh ! Comme votre ami, alors ?
Celui qui jouait de l'harmonica, à la terrasse du café ?
Mais, non, voyons.
Lui, c'est un paysan...
Un vrai...
Remarquez, je dis pas de mal des paysans...
Je veux dire qu'il n'est pas musicien...
Moi, je joue du violon dans les orchestres de brasserie.
Oh ! Je suis pas un grand artiste.
Enfin, je me débrouille.
Et qu'êtes-vous venu faire ici à la compagne ?
C'est pour ma santé.
Vous savez, cet air des brasseries là.
Toujours en smoking et avec un col dur et un plastron.
Vous savez, ces habits de soirée.
Et l'on respirait de la fumée.
C'est mauvais pour les poumons.
Oh ! Oui...
L'air de la ville, c'est pas bon pour la poitrine.
J'avais une amie.
Une jeune fille du village.
Elle est partie à Aix, placée bonne.
Elle a été obligée de revenir, elle commençait à tousser.
Moi, c'est ma mère qui s'en est aperçue...
Un soir, elle me dit, Louis...
Il faut que tu quittes ton travail et que tu ailles à la campagne.
Alors je lui dis, mais je vais m'embêter.
C'est elle qui a eu l'idée de me faire embaucher...
... Par une entreprise de défrichement...
Vous savez, ces grosses charrues...
Ah oui... ! Je les ai vues...
Mais comment vous avez fait pour apprendre si vite ?
Vous savez, quand on a de l'instruction...
Ça aide beaucoup dans la vie...
Et ça vous a plu, la campagne ?
Au commencement, ça me déplaisait...
Mais maintenant...
Je regrette pas d'être venu.
Oui...
Parce que vous avez retrouvé la santé.
Oui, pas que ça !
Et qu'est-ce qu'il y a encore ?
Il y a vous.
Je vous ai connue, vous. - Oh ! Moi...
Non, qu'est-ce que ça peut vous faire ?
Ça peut me faire que je vous aime.
Vous le savez déjà, puisque je vous ai embrassée...
Mais, embrasser c'est pas grave...
Qu'est-ce que je suis pour vous, Une fille de la campagne.
Qu'est-ce que c'est, un amusement ?
Ne croyez pas ça, Angèle, c'est tout le contraire.
Vous êtes belle naturellement.
Vous êtes comme la fleur de la colline...
Chaque fois que je vous vois, ça me fait comme un coup dans le cœur.
C'est formidable...
Et je sais pas pourquoi...
Mais ici, vous devez en avoir des amoureux ?
J'en ai pas.
Comment, une fille comme vous ?
À quoi ils pensent, alors, les garçons de la campagne ?
Il y en a pas beaucoup.
Et puis, ils sont timides !
Ils n'osent pas parler aux filles...
Et puis quelquefois, quand ils essaient, ils savent pas...
Tandis que les gens de la ville...
Il y en a souvent qui disent de choses jolies.
Seulement peut-être qu'ils le pensent pas.
C'est pour moi que vous dites ça ?
Oui.
Que je vous plaise, c'est possible.
Mais peut-être que vous m'aimez pas d'amour.
Et pourquoi ?
Parce que vous me connaissez pas.
Qu'est-ce que ça fait ça ?
L'amour, vous savez, c'est comme les grandes maladies.
Ça vient d'un seul coup.
Tout d'un coup, on a le frisson et ça y est, on est pris.
Angèle...
Viens ici...
Ah non !
Ah non, c'est pas bien ce que je fais. Si ma mère me voyait...
Votre mère ?
Vous croyez qu'elle ne l'a pas fait, elle aussi ?
Oh si, c'est vrai qu'elle a dû le faire avec mon père !
Angèle...
Je vous aime... - Non.
Oui, je vous aime... - Non.
Non...
Non, pas ça... - Tais-toi, bouge pas.
Non, je veux pas, je vous en prie...
Non, pas ça...
Non...
Ça y est, les enfants, je me la casse.
J'ai touché la semaine...et en route !
Qui veut une paire de souliers vernis. - Moi, moi ...
Hé chope, Pépinno !
Qu'est-ce qui veut un pantalon ?
Le seul pantalon de la chambrée qui n'ait pas une pièce au cul.
Et prends, toi !
Qu'est-ce qui veut une casquette, dernière mode de Paris ?
Ah ! Non, non !
Ça, je l'offre à Monsieur Amédée.
Monsieur Amédée t'emmerde.
Bon !
Monsieur Amédée ayant refusé grossièrement mon cadeau...
Je l'offre à celui qui l'attrape.
Tiens-toi, va... - Merci.
Qui y a t-il là ?
Qu'est-ce qui veut ?
Ah ! Non, non, ça, c'est trop beau...
Ça, je me le garde pour moi.
Où vas-tu ? - À La Marsiale.
Tu as trouvé du travail là-bas ? - Oui.
Et du beau.
Écoute, goitreux, aujourd'hui tu as campo jusqu'à midi.
Hé ben, si tu veux venir avec moi...
Je te ferai voir quelque chose de joli.
Et tu verras si on est démerdard à La Marsiale.
Qu'est-ce que tu veux me montrer ? - Viens, et tu le verras.
Aller, viens, va.
Allez, amène-toi.
Que veux-tu me montrer ?
Approche-toi, c'est là derrière.
C'est une saleté, sûrement !
Ah ça, mon vieux, c'est le contraire.
C'est une jolie chose que je vais te faire voir.
Une belle chose... allez, viens.
C'est ici.
Assieds-toi et surtout fais pas de bruit.
Regarde.
Eh ben ? - Mais, ça y est.
C'est ma gonzesse.
Comment tu as fait ?
Oh ben, je l'ai eue au boniment, quoi !
Comme les autres.
D'abord des mots...
Puis des baisers.
Et puis le reste.
Maintenant j'en fais ce que je veux.
C'est pas vrai.
Attends cinq minutes que son père soit parti.
C'est le vieux qui est là-haut.
Leur ferme est juste là derrière.
Elle s'appelle Angèle et Barbaroux.
Et tu l'as eue comme ça ? - Oui.
Alors, c'est une fille qui doit en avoir l'habitude !
Eh ben non, mon vieux, tu vois ?
Moi aussi, j'ai pensé comme toi.
Et j'y suis allé carrément.
Et puis, mon vieux...
C'était tout neuf.
Ça m'a fait quelque chose, tu vois...
Mais, je lui revaudrai ça, tu sais.
Avec moi... elle sera pas malheureuse.
Tu veux lui faire faire le métier que tu disais ?
Et qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse d'autre ?
Je vais tout de même pas la placer comme bonniche, non ?
Nous partons ce soir la nuit.
J'irai l'attendre derrière chez elle...
Et en route !
Mais, c'est bien vrai, au moins ?
Écoute-moi, j'aime pas les questions.
Si c'est oui, c'est oui.
Si c'est non, moi je te laisse tomber tout de suite.
Mon Louis sois pas méchant, mon chéri.
Tu es un homme, tu peux pas comprendre.
Je quitte tout pour toi...
Ma famille, mon village...
Si tu y tiens tellement, restes-y dans ton village.
Et marie-toi avec un bon valet de ferme.
Il te fera douze enfants idiots.
Mais tu sais bien que je veux partir et que je partirai.
Mais, tu peux en être sûr...
Mais, je partirai ce soir... à neuf heures... neuf heures et demie...
Écoute, tu m'as dit que pour moi, tu étais prête à n'importe quoi...
Tu m'as dit :
« Je ferai tout pour toi. »
Alors, tu fais tout ou tu fais pas tout ?
Tu le sais bien, que je ferai tout.
Angèle...
N'ayez pas peur...
C'est pour vous sauver que je suis venu...
Angèle, je vous en supplie, ne partez pas. Ce Louis est un mauvais homme...
Rien de bon ne vient de la ville...
Le malheur vous attend... - Qui êtes-vous?
Un qui vous aime.
Un paysan de la montagne.
Ne partez pas, Angèle... Réfléchissez.
J'ai réfléchi... Laissez-moi passer...
Angèle...
Cet homme est mauvais...
Il ne vous aime pas...
Il ne sait pas aimer.
C'est un voyou, ça n'a pas de sentiment, ça n'a rien...
Angèle...
Pensez à la mère...
Pensez à la mère qui va pleurer...
Pense au Bon Dieu qui te regarde...
Regarde les étoiles du ciel...
Regarde ta ferme...
Ne jette pas ta vie...
Angèle, c'est pas pour moi que je dis ça, c'est pour toi !
Tu pleures... tu pleures... tu vois, j'ai gagné...
J'ai gagné, tu as compris...
C'est lui.
Je t'en remercie de ce que tu m'as dit.
Mais, c'est trop tard...
Alors, un petit poker.
Si vous voulez...
Aller, vas-y, va...
La vérité...
C'est qu'il faut pas lui faire de reproches.
Parce que si quelqu'un a tort, c'est toi.
Tu lui as pas fait son éducation.
Tu lui as pas donné ton appui moral.
Si tu y avais fait son éducation, c'était de l'or.
Ben moi, je crois pas.
Pourquoi, tu crois pas ?
Parce que cette femme-là n'a pas le caractère de ce métier.
Et puis, ça, c'est rien.
Il y a des choses que tu sais pas.
Et quoi ?
Elle va à l'église. - Non !
Elle est allée à l'église pour faire baptiser son petit.
Ça, c'est vrai...
Je lui ai permis.
Ça, ça ne serait rien.
Mais elle y va pour son plaisir, et souvent.
Il y a des fois que tu es tranquille ici.
Et que dans ton innocence.
Tu la crois bien honnêtement à son boulot.
Madame est à Saint-Laurent, en train de faire sa prière.
Alors ça !
Écoute, Jo...
Ça me fait plaisir que tu me donnes des conseils.
Mais je te défends de t'occuper de ma femme, je m'occupe d'elle, compris.
Je l'ai vue, moi, je l'ai vue sortir de Saint-Laurent !
Elle va à la messe ?
Eh ! C'est encore plus pire !
Quand je l'ai vue, elle sortait des vêpres !
Oh ! Alors, mon vieux, là, elle est foutue !
Allez, j'ouvre...
Et pourquoi il me le prendrait ?
Parce qu'un enfant, c'est un gros dérangement.
Surtout dans ce métier.
Puisque la patronne de l'hôtel s'en occupe.
Hé, oui, mais c'est toi qui le nourris.
Et il dit que c'est pas convenable.
Il dit que ça te déforme.
D'un côté, c'est un peu vrai.
Pourquoi tu le mettrais pas en nourrice ?
Parce que cet enfant, c'est la seule chose qui me reste.
Il est à moi et je le garde.
Et s'ils veulent me le prendre...
Oh, s'ils veulent te te le prendre... ils te le prendront...
Ma pauvre petite, tu les connais pas encore.
Ils se soutiennent entre eux.
Ils sont capables de tout. - Mais moi aussi !
Oh ! Saturnin. - Ah ! Tonin.
Alors, où tu vas comme ça ?
Je viens de faire les provisions.
Le pain, le sel, les bougies, du savon et le journal et voilà.
Tout va très bien, très bien.
Ça n'a pas l'air d'aller si bien que ça.
On dirait que tu es devenu complètement fada.
Oh ! Tu sais, moi, ça veut rien dire...
J'ai toujours été un peu fada, moi !
Qu'est-ce que tu veux, il y en a qui sont des lumières...
Il y en a qui éclairent comme le phare de Plainer.
D'autres qui éclairent comme une allumette...
Chacun éclaire comme il peut, quoi.
Le tout... c'est la bonne volonté.
Adieu, Tonin !
Attends !
Moi, j'ai quelque chose à te dire.
Quelque chose d'important.
Ça va bien là-haut à ta ferme ?
Tu vois comme tu es.
Tu dis que tu as quelque chose à me dire.
Et c'est toi qui me poses des questions !
Mais, réponds-moi. Je te demande pas du mal.
Ça va bien là-haut ?
Eh non, ça va pas bien, tu le sais.
Depuis que la demoiselle est partie...
Rien ne va plus.
Elle est partie avec un homme de la ville...
Elle nous a pas encore écrit.
On sait pas pourquoi.
Oh ! Mais, elle écrira.
Oh ! Ça, c'est sûr, elle écrira !
Seulement...
Elle peut se dépêcher.
Parce que le Maître, vraiment peuchère, tu sais !
Ah !
Dans la vie, chacun a sa charge.
Les moineaux, ils portent rien.
Les ânes, ils portent beaucoup.
Et moi je porte plus qu'un âne...
C'est une affaire d'habitude...
Adieu, Tonin !
Écoute... Saturnin...
Je sais où elle est...
Qui ?
Angèle... - Angèle !
Oui...
Angèle, où elle est ?
Je l'ai vue, je lui ai parlé.
Tonin, que tu es beau...
Que tu as une belle figure !
Dis Tonin, où elle est ?
À Marseille.
Je m'en doutais !
Et comment tu l'as vue ?
Ben, écoute !
J'ai été à Marseille le mois dernier.
Pour faire mes 21 j du service militaire, tu me comprends ?
Oui.
Et alors, un soir, que je passais dans une petite rue, des vieux quartiers.
Tout d'un coup je vois une jeune femme qui m'appelle.
Je vais pour lui parler. C'était elle.
Elle t'avait reconnu ? - Non, elle m'avait pas reconnu.
Alors, pourquoi elle t'a appelé si elle t'avait pas reconnu ?
Je sais pas.
Par exemple, alors, elle t'avait pas reconnu...
Et elle t'a appelé comme ça, dans la rue ?
Au fond, peut-être qu'elle m'avait reconnu.
Sûrement, elle m'avait reconnu.
Parce que tu sais, elle y voit de loin...
Quand elle avait six ans et qu'on avait pas l'heure à la maison.
On lui disait... Angèle...
Regarde un peu l'horloge du clocher de Manosque.
Et dis-nous où est la petite aiguille...
Nous, on voyait même pas le cadran.
Mais elle, elle voyait les aiguilles.
Tu te rends compte !
Oui, sûrement, elle m'avait reconnu.
Sûrement...
Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Ben, nous avons parlé de choses et d'autres sur le trottoir.
Elle t'a pas invité à venir chez elle ?
Oui, elle m'a invité, mais j'y suis pas allé.
Pourquoi ?
Parce que ça m'aurait mis en retard pour rentrer à la caserne.
Oh ! C'est dommage...
J'aurais bien aimé que tu me racontes son appartement.
Pour que je puisse y penser, tu sais...
Et alors, elle est bien mariée ?
Je sais pas...
Elle était bien habillée ?
Ça, oui.
Elle avait un chapeau ?
Oui, elle avait un chapeau... un joli petit chapeau bleu...
Comme une dame !
C'est une merveille, cette Angèle, tu sais !
Va...
Elle savait ce qu'elle faisait quand elle est partie !
Elle t'a parlé de nous ?
Ah, oui, elle m'a dit...
Hum... de pas vous dire que je l'avais vue...
Et pourquoi ?
Voilà ce qu'elle m'a dit.
D'un côté, ça me fait de peine.
Mais d'un autre côté, si elle t'a parlé de nous...
Ça prouve qu'elle pense à nous...
Elle se porte bien ?
Ben... Elle m'a semblé un peu maigre.
Ah ! Oui, c'est l'air de la ville, sans doute.
La fumée des bateaux...
Regarde un peu, qu'on est bête, quand même qu'on est jeune...
Qu'elle ait honte de nous, ça se comprend.
Parce que nous, nous sommes que des paysans.
Et elle, c'est une vraie princesse.
Surtout si elle a fait un riche mariage avec un Monsieur de la ville.
Qu'elle parle pas de nous à son mari...
Qu'elle veuille pas nous faire voir, c'est naturel.
Mais qu'est-ce qui l'empêcherait...
Un jour, toute seule, de prendre le train...
Et de venir passer un mois avec nous à la ferme.
Elle aurait besoin de rien dire à personne.
Ça lui ferait du bien.
Et à nous, ça nous ferait tant plaisir...
Et en ce moment, on a tellement besoin, d'un quelque chose qui nous fasse plaisir !
Tu lui as pas dit ça ?
Mais, non, non, je lui ai pas dit...
Écoute, Saturnin.
Tu sais que je suis un ami.
Je vais te donner un conseil.
Premièrement...
Ne dis rien à personne.
Pas même à sa mère ? - Non, pas même à sa mère, à personne.
Et toi, un de ces quatre matins...
Tu t'habilles de propre et tu descends à Marseille.
Justement, la maman Philomène voulait que j'y aille à Marseille.
Pour acheter des semences, et des outils.
Puis, il fallait que je passe à l'Assistance publique pour signer des papiers...
Tu sais, des papiers de mairie. - Oui.
Pour moi, tu comprends. - Oui.
Tu crois pas justement qu'il fallait que j'y aille.
Eh bien écoute, vas-y et le plus tôt que tu pourras.
Je vais te donner son adresse.
D'Angele ? - Oui, d'Angele.
Mais écoute, tu veux que j'aille chez elle et elle m'a pas invité.
Vas-y quand même.
Elle te recevra très bien.
Et puis tu peux lui rendre un grand service.
Moi ! - Toi.
Que tu veux que je lui rende comme service, enfin ?
Vas-y, tu le verras.
Voilà son adresse.
Tu sais lire ? - Non.
Mireille, 12, rue de la Fare, Marseille.
Mireille, pourquoi Mireille ?
Mais, je sais pas, on lui dit Mireille à présent.
Ah ! Écoute, Louis, tu n'es pas méchant. - Ça va... Ça va...
Et où ils sont les enfants de millionnaires.
À la campagne !
Eh ben, le tien, je veux le traiter comme un enfant de millionnaire.
Si tu es une mauvaise mère, moi je connais ma responsabilité.
Oui, ça va, aller.
Si je veux cet enfant qui n'est pas à moi, le traiter comme le fils du Crédit lyonnais ?
Bon, ben alors, je m'en vais
Au revoir, monsieur.
Ah... - Pardon !
Dites-moi, puisque vous êtes là.
Vous pourriez peut-être me donner un renseignement.
Je peux.
9, rue de la Fare.
En sortant d'ici... vous prenez à droite.
À droite, bon, jusqu'où ?
Jusqu'à la rue des Dominicains... c'est la troisième à votre gauche...
Bon. - Ensuite...
Non, écoutez, ensuite, rendez-moi le papier, allez...
Je le montrerai à quelqu'un.
Parce que si vous m'expliquez la suite maintenant...
Je me rappellerai pas le commencement, vous comprenez...
Et au revoir, monsieur et merci bien. - Au revoir.
Pardon, Madame... excusez-moi, c'est bien ici le numéro 9 ?
Oui, mon beau brun, c'est ici...
Tu arrives de Paris...
Ça se voit !
De Paris ? J'ai jamais été, voyons...
Ça m'étonne...
C'est moi que tu viens voir ?
Hein ! Paris n'est pas loin ?
Excusez-moi, c'est pas vous que je viens voir.
Ah ! C'est dommage.
Je te trouve ravissant...
Mon Dieu que tu es gentil.
C'est bien gentil, vous savez ?
Et dégourdi, avec ça...
Ne me regarde pas comme ça, tu me troubles.
On me l'avait jamais dit, ça.
Je viens voir, Angèle. - Angèle ?
Il n'y a pas d'Angèle ici...
C'est vrai qu'ici, vous l'appelez d'un autre nom.
C'est marqué sur le papier.
Ah bon... Mireille !
Tu la connais ? - Si je la connais !
Tu comprends que je la connais...
Je suis l'un de ses valets.
Ou plutôt un des valets de son père.
Bon Dieu, son père sait qu'elle est ici ?
Ah ! Non, il ne sait pas qu'elle est ici.
Moi, c'est le rémouleur qui m'en a poussé un mot.
Alors, je suis venu par politesse...
Parce que je suis un de ses valets...
Combien il en a de valets ?
Oh !... Il en a au moins douze...
Environ, quoi... Enfin, mettons six...
Même un... - Oui, même un...
Et où c'est qu'elle est ? - À droite là... au premier !
Eh dis donc !
Tu apportes pas de mauvaises nouvelles, au moins.
De mauvaises nouvelles, non !
Et puis, si j'en apporterais, que je lui dirai pas.
Parce que je vais vous dire... Figurez-vous que l'autre jour...
Attends, un client.
Ah ! Excusez-moi... Vous êtes dans le commerce ?
Pardon...
Qu'est-ce que c'est ? - Une visite...
Entrez...
Bonjour, Demoiselle...
C'est moi, Saturnin.
Excusez-moi de t'appeler Demoiselle.
Je devrais t'appeler plutôt, Madame.
C'est à cause d'une vieille habitude...
Je t'apporte ces fleurs que j'ai cueillies devant la ferme.
Et en t'apportant ces fleurs.
Je t'apporte des nouvelles de chez nous.
Saturnin...
Eh oui, Saturnin...
Toujours le même par malheur...
Et d'où viens-tu ?
Eh ! Demoiselle...
D'où tu veux que je vienne, je viens de la maison...
L'ancienne maison...
Je passais par là, par hasard.
Quand j'ai vu sur la porte une commerçante du quartier.
Elle m'a dit, elle est là-haut.
Alors, j'ai pensé, j'ai dit, je vais lui donner des nouvelles...
Surtout que Demoiselle, tu n'as pas donné ton adresse.
Peut-être des raisons pour ça...
Je veux pas les savoir, ça me regarde pas...
Bon, si tu me défends de dire que je t'ai vue...
Je le dirai pas.
Mais, j'ai pensé que...
Ça te fera plaisir de savoir...
Ce qui se passe à la maison...
Alors, je suis monté pour te le dire.
Le père ?
Oh ! Il se porte bien, lui.
Il est comme ça...
Non, il est comme ça...
Eh ben, il dîne bien, quoi.
Et maman ?
Oh ! Maman Philomène ! Elle est joyeuse...
Elle chante toute la journée.
Elle chante !
Oui enfin, elle chante...
Elle chante pas fort, quoi...
Elle chante, elle est joyeuse.
Remarque, Demoiselle, quand tu es partie.
Ça nous a pas fait plaisir.
Enfin, tu as suivi mon conseil.
Tu as pris un Monsieur de la ville.
Tu l'as... tu es heureuse.
Ça se voit, ça se comprend.
Nous nous sommes fait une raison, tu sais.
Tout ça va très bien...
Le verrat aussi se porte bien...
Saturnin !
Le verrat, il est superbe.
Il est actif...
Il est merveilleux...
Et le mulet...
Le mulet aussi, il est bien.
Ah ! Il vieillit un peu, naturellement.
Mais quoi...
Moi aussi...Hum !
Ah oui ! Ces choses...
Dans le jardin, on a fait des pommes de terre.
Ça vient bien, ça vient bien...
Dans le pré, cette année, il y avait un peu de jonc.
C'est pas grave, parce que l'herbe est épaisse et ça vient bien...
Ben, tout ça, c'est merveilleux, c'est magnifique, tu sais...
Et toi, Demoiselle ?
Moi, Saturnin...
Mais, tu vois, je suis ici...
C'est joli...
Non, ici... c'est ta chambre ?
Oui.
Et l'appartement, il est grand ?
Quel appartement ?
Celui où tu habites.
Mais je suis ici, Saturnin.
J'habite ici.
Joli ici !
C'est pas grand, c'est joli...
Et ton mari, il n'est pas ici ?
Il est à son bureau, peut-être ?
J'ai pas de mari.
Ah !
Non...
Tu vois, Saturnin, j'ai pas de mari.
J'ai un enfant.
Alors, cet enfant, il n'a pas de père ?
Il n’a pas de père...
Oh ! Bon Dieu !
Quelle nouvelle !
Ça alors...
C'est une nouvelle...
Mais où il est celui qui l'a fait ?
Je sais pas...
Peut-être loin...
C'était un marin du Nord, tout blond.
Il parlait même pas français.
Je crois que c'est le père.
Parce que mon petit lui ressemble.
Et encore...
Je suis pas sûre qu'il ressemble à ce marin.
Je l'ai si peu vu...
Un soir...
Il passait là...
Tu vois, Saturnin, voilà ce que je suis...
Une fille des rues.
Mais alors, Demoiselle, qu'est-ce que tu manges ?
Tu te souviens de Meyrargues...
Le café de Madame Lucien ?
Bien sûr, je me rappelle.
Tu te souviens de Mme Lucien et ses servantes.
Tu sais ce qu'elles faisaient pour gagner des sous ?
Demoiselle ! Ne dis pas des choses comme ça...
Tu sais bien, surtout toi... c'est pas convenable...
C'est ça ce que je fais, Saturnin...
C'est ça mon métier.
Ne dis pas ça... c'est pas vrai...
Et par malheur, c'est vrai, Saturnin...
Oui...
Qu'est-ce qu'il est allé faire à Marseille, cet imbécile ?
Il est allé chercher ses outils, tu le sais bien, Clarius
Au quincaillier du village, il n'y en a pas des outils ?
Et puis ses papiers de l'Assistance...
Tu sais...
Et puis, ses choses militaires.
Enfin tu sais bien, Clarius...
Il n'y a rien d'autre là-dessous, non ?
Vous avez rien manigancé tous les deux, vous êtes pas d'accord ?
Non, il y a pas de secret, je t'assure, Clarius.
Parce que c'est pas moi qu'il faut prendre pour un imbécile, tu comprends ?
Écoute, Angèle...
De pleurer, ça mouille et ça sert à rien.
Parlons de la chose posément.
Comme si c'était pas de toi, comme si c'était pas de moi...
Et je sais...
J'ai la comprenure difficile.
Et quand il s'agit de toi, je comprends tout.
Et pourquoi tu ne pars pas, puisque je te dégoûte...
Mais, qu'est-ce que tu inventes là, Demoiselle ?
Pour moi, tu es toujours notre Angèle, voyons !
C'est horrible ce qui t'arrive, ça je le sais.
Mais quoi ?
C'est aussi de ma faute... - Oh ! Mais non, mais non...
Mais si, c'est de ma faute.
C'est toujours moi qui te disais, il te faut un Monsieur de la ville.
Oui, tu me l'as dit.
C'est tout de même pas toi qui m'as dit d'appeler les passants dans la rue ?
Ah non, ça !
Ça, j'ai jamais dit...
Mais, écoute...
Ce qui t'arrive...
Voilà comment je me le comprends...
Si on me disait brusquement.
Angèle est tombée dans le fumier.
J'irais...
Je te prendrais...
Je te laverais... en bien m'appliquant.
Je te passerais des bois d'allumettes sous les ongles.
Je te tremperais les cheveux dans l'eau de lavande.
Pour que tu aies pas une paille...
Pas une tache...
Pas une ombre...
Rien...
Je te ferais propre... comme de l'eau.
Et tu serais aussi belle qu'avant.
Parce que, tu sais, l'amitié... ça rapproprie tout.
Tout...
Et si un jour, par fantaisie...
Tu venais me dire :
« Saturnin, tu te rappelles le jour où je suis tombée dans le fumier ? »
Je te dirais :
« Quel fumier ?... Où ça ? ... Quand ? Comment ? »
Moi...
Je t'ai vue si petite...
Que je te vois propre comme tu es née !
Saturnin...
Tu ferais tant plaisir à Maman Philomena si tu t'amenais comme ça tout d'un coup.
Écoute, Angèle...
Quand je t'ai dit tout à l'heure qu'ils se portaient bien tous les deux.
Je t'ai menti.
Mais il faut pas m'en vouloir.
Parce que je t'ai fait un mensonge de finesse...
La vérité, la voilà...
C'est qu'ils sont tristes...
Bien tristes tous les deux, tu sais...
Le maître... il fume plus...
Qu'est-ce qu'il fait ? - Rien.
Il parle plus.
Il est devenu méchant lui aussi.
Il est toujours en colère, il dit bon Diou de bon Diou...
Et la maman Philomène...
Elle est tellement devenue petite qu'on la voit plus.
On dirait une bouscarle.
Et ses cheveux sont tout blancs...
Même la pendule qui s'est arrêtée.
Écoute, Angèle...
Reviens...
Et le maître la remontera, la pendule...
Allez, viens, le train part à cinq heures...
Et le Louis ?
Celui-là, il faut pas le mener avec nous.
Parce qu'alors le maître le tuerait...
Mais, c'est lui qui le tuerait, Saturnin...
Tu les connais pas, ce sont des bandits.
Quand une femme tombe dans leurs mains.
Personne peut la sauver...
Mais ils viendraient jusqu'à la ferme pour y mettre le feu.
À notre ferme ? Oui!
Oh ! Quand même, il y a de drôles de personnes...
On a beau être dessalé, on en apprend de nouvelles tous les jours.
Alors... qu'est qu'il faut faire ?
Où c'est exactement ?
Tu te rappelles pas cette grosse ferme au coin de route au commencement de vallon.
Marie Gratte... c'est Marie Gratte.
Bien, c'est ça.
32 francs par jour, logé et un litre de vin.
Moi, j'ai envie d'y aller...
Seulement j'ai pas osé dire oui à cause de toi.
Pourquoi ?
Parce que c'est pas loin de la ferme de la petite...
Angèle, celle qui t'avait tapé dans l'oeil.
J'ai pensé que peut-être tu voudrais pas y retourner.
Moi, pourquoi, au contraire.
Ça me plairait d'y retourner.
C'est dans deux mois, la moisson et les foulaisons.
On s'embauche ? - J'en suis.
Ça me fait plaisir d'y retourner...
Ça me fait plaisir...
Hé ben, ce soir je dirai oui, au bistrot.
Tu as pas peur ? - Peur de quoi ?
Peur que ça te reprend, pour la petite...
Oh ! Maintenant, c'est vieux...
Ça fait quinze mois...
Allez, va chercher l'enfant.
Ah oui, c'est vrai...
Il y a l'enfant !
Quel âge il a ?
Dix mois !
Ah ! Ça, c'est bien !
Tu comprends, ce que je dis c'est pour le train.
Parce qu'à cet âge-là...
Ça paie peut-être pas demi-place...
Ou peut-être pas quart de place...
Ou peut-être pas de place, tu comprends ?
Alors comme j'ai que 112 francs...
Mais... moi, j'ai de l'argent.
Ah non, écoute...
Cet argent, j'aimerais mieux que tu le prennes pas.
Cet argent...
Il est pas joli.
C'est pas pour te faire un reproche, tu sais ?
Ça me fait quelque chose, quand c'est...
Je vais voir cet enfant.
Ça me fait peur.
Saturnin...
Tu as peur qu'il te plaise pas ?
Non, Angèle.
J'ai peur que ce soit moi qui lui plaise pas.
Mais, qu'est-ce qu'il est allé faire en ville ?
Tu comprends, ce qu'il y a de bien.
C'est qu'on raconte à personne que c'est une expédition bien réussie.
Tout ça va très bien.
Maintenant, tu vas m'attendre un peu dans la remise.
Et moi je vais rentrer là-bas, comme si rien n'était.
Et adroitement, j'amènerai la conversation sur toi, tu comprends ?
Mais, mon père qu'est-ce qu'il va dire ?
Il va me dire, merci Saturnin.
Il va venir te chercher tout de suite, va.
Ne te fais pas une montagne de ça.
C'est la chose la plus simple du monde.
Tout ça, va très bien s'arranger.
Si je te le dis, c'est que je le sais, moi.
Fais-moi voir le petit encore une fois.
C'est maman Philomène qui va être en fête.
Dès qu'elle le voit, elle en devient fadade.
Le voilà !
Alors, tu entres ou tu entres pas ?
J'entre.
Qu'est-ce que c'est cette comédie ?
Tu écoutes aux portes maintenant ?
Malfaiteur.
Non, j'avais peur d'entrer, parce que je voulais pas vous déranger.
Mais rentre, Saturnin, rentre.
Voilà les outils.
Ça fait 83 francs 60 centimes.
C'est tout marqué sur le papier et puis voilà la monnaie.
Tu as fait tout ce que tu avais à faire ? - Oui, maitresse.
Tu as rencontré personne de connaissance ?
Non, j'ai rencontré personne de connaissance.
Ah... à propos...
En bien y réfléchissant, j'oubliais de vous dire.
J'ai rencontré la Demoiselle.
Quelle demoiselle ?
La nôtre.
Ô Sainte Vierge ! Où était-elle ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Ben, elle m'a dit... - Tais-toi.
Une fois pour toutes, je défends qu'on en parle ici.
Va te déshabiller, va.
Carlamentran.
Mais maitre, écoutez...
Assez, pas un mot...
Ou tu quittes la maison, allez...
Elle est mariée ?
Non.
Elle se porte bien ?
Non.
Ah, toi, si tu veux pleurer, va pleurer ailleurs.
Pourquoi tu ne l'as pas ramenée ?
Je l'ai ramenée. Elle est dans la remise.
Ma petite... Ma petite... - Viens... viens ici !
Maître, Maître...
Toi, tu es bon pour tous, sois bon avec les tiens...
Lève-toi de là, sans famille.
Maître, toi, tu juges si bien les autres.
Ne juge pas mal les tiens, Maître.
Juge bien ta fille...
Ma petite ! Ma petite !
Pardon, maman...
Ma petite...
Fais-toi voir.
Viens, viens...
Viens, nous allons toutes deux demander pardon à ton père...
Il ne te touchera pas, va, viens... viens...
Je suis pas seule, maman.
J'ai un enfant...
Un petit ?
Mon Dieu, qu'il est beau !
Tiens...
À qui c'est ce petit ?
À moi, père.
À toi... seule ?
À moi... seule.
Maintenant, au moins, nous savons qu'il peut rien nous arriver de pire.
C'est un grand malheur que tu sois partie.
C'est un autre malheur que tu sois revenue.
C'est un malheur grand plus affreux...
... Que tu rapportes ce bâtard.
Seulement, je veux pas d'explications.
Cet enfant... je le veux pas.
Il n'est pas de chez nous.
Si tu l'avais fait...
... Comme on doit le faire...
Ça serait été, pour cette maison, le plus beau cadeau du Bon Dieu.
De la façon que tu l'as fait...
Ce n'est rien...
C'est notre malheur qu'il respire.
C'est une honte qui bouge et qui crie.
Maintenant tu es revenue...
... Toute maigre...
... Toute sale...
Tant pis pour toi !
Tu l'as voulu.
Si tu veux partir, va-t'en.
Si tu veux rester ici...
Je veux bien vous nourrir tous les deux...
Mais en secret.
Ce que je t'offre, c'est pas une maison.
C'est une cachette.
C'est de ça que tu as besoin.
Aller, dis si tu veux rester...
Oui, Clarius... elle veut rester.
Alors, renferme-la dans la cave de derrière, et rapporte-moi les clefs.
Et souvenez-vous qu'il faut que personne connaisse cette honte qui vient de la ville.
Allez...
Allez...
... Et ne m'en parlez plus jamais.
On va aller boire un verre ?
Non, j'y vais pas.
Pourquoi ? C'est notre dernier jour ici.
Tu veux pas venir boire un verre ?
Je pars...
Attends...
Mais, qu'est-ce qui te prend ?
Écoute, Amédée.
Je t'ai menti...
Ça me ressemble guère, mais je t'ai menti...
Et quand ?
Tous les jours...
Depuis que nous nous sommes retrouvés.
C'est à cause d'Angèle Barbaroux.
Je faisais celui qui n'y pense plus guère, mais...
... C'était pas vrai.
Tu crois que je ne le savais pas ?
Ah ! Mon pauvre...
Ça se voit si bien quand tu dors !
Je te regarde quelquefois, le soir, sur ta paillasse.
Et je remarque sur ta figure les traces de ton mal...
Ça t'a mis comme un mors dans la bouche, un bon bridon.
Que ça te mène où ça veut.
Et ça a gâté le coin de tes lèvres.
Ça se voit bien...
Que veux-tu que j'y fasse ?
J'ai demandé, en bas au village, où elle était...
On sait pas...
On ne l'a pas revue.
Moi aussi, j'ai demandé. On m'a dit pareil.
Seulement, il doit y avoir des gens qui savent où elle est.
C'est ceux de sa famille.
Tu y es allé ? - Non, non.
Et puis d'abord, je veux plus penser à tout ça, il faut que ça finisse.
Je suis ici à me pourrir.
J'ai plié mon paquet, je décampe.
Je remonte chez nous...
À Baumugnes, dans la montagne.
Aller, va, ne pars pas tout de suite.
Quitte ce village, oui, ça, c'est bon.
Mais ne remonte pas dans ton pays tout de suite.
Sitôt arrivé, il se refermera sur toi.
Et alors, plus jamais...
Plus jamais de remède, tu m'entends.
Et cette chose-là, jusqu'à la fin des fins.
Mélangée à l'air que tu respires.
Tu comprends ?
Écoute.
Les batailles avec les mauvaises choses.
Ça dure toujours longtemps.
Mais même quand on a touché des deux épaules.
Il faut jamais dire, c'est fini.
Il faut qu'on se relève, on recommence...
Et à la fin...
C'est ton malheur qui traine par terre.
Allez, va, crois-moi.
Crois le bon papa des familles.
Qui sait encore un peu se débrouiller dans la vie.
T'es brave, Amédée.
Mais qu'est-ce que tu peux faire pour moi ?
Ben, écoute...
Je vais y aller, moi, à cette ferme.
Et je saurai bien de quoi elle retourne.
Et je reviendrai te le dire.
Toi, attends-moi. - Et où?
Va jusqu'aux Plâtrières, sous Tête-Rouge
Puis, à main droite, entre deux amandiers.
Tu prendras le chemin de terre.
Là, tu demanderas la ferme de l'Esménarde.
C'est au fond de la route, sous le mûrier de Chine.
Tu diras que tu viens de ma part.
Tâche de voir la femme en premier.
Parce que c'est elle qui commande là-dedans.
Et à te dire franchement.
J'ai couché avec elle pendant plus d'un an.
Puis, tu diras, Je viens de la part d'Amédée.
Ça ira.
Tu pars tout de suite ?
Oui.
Je vais t'attendre là-bas...
Bon, ben, tu feras ce qu'il y aura à faire.
Méfie-toi, y a une truie qui mord.
Donne-lui à manger sans entrer, c'est la noire.
Moi, je saurai vite ce que je dois savoir, va.
Je monte aux Plâtrières et je te le dis.
Alors là, petit...
Alors seulement, va-t'en chez toi.
On aura fait ce qu'on doit faire.
Je t'attendrai jusqu'à septembre.
Jusqu'à septembre vers le milieu.
Je peux pas plus.
Ne t'inquiète pas, j'y serai avant.
Tiens, ma chérie...
Tiens...
Donne-moi le petit...
Maman, où est le père ?
Ah ! Ça va mal !
Maintenant, il veut même pas que le facteur vienne jusqu'ici...
Il a peur qu'on m'apporte une lettre
Quelqu'un comme fou.
Il prend le fusil, toutes les fois qu'il voit quelqu'un sur la route.
Et ce bras qui enfle, qui enfle...
Il veut pas se faire soigner.
Je sais plus que faire.
Oh ! De l'eau.
Si je me donnais un joli coup de rasoir ?
Ah, non, ça ferait trop jeune.
Hé !
Juste ce qu'il faut.
Propre et pas jeune...
Pardon, Monsieur.
Vous auriez pas l'obligeance de me dire si cette ferme-là c'est pas La Douloire.
Ah ! Mon garçon ! J'en sais pas plus que toi !
Moi je suis de la ville.
Ça se voit. - Oui !
Je fais les assavoir pour l'enterrement de la belle-mère de Justinien.
Cette ferme-là, je sais que les fermiers s'appellent Barbaroux.
Alors, c'est ça. C'est La Douloire.
Et tu y vas ? - Jy vais.
Eh bien, je te souhaite bonne chance.
Je te préviens que le vieux est fou. - Fou ?
Vous voulez peut-être dire momo ? - Non, je veux pas dire momo.
Je veux dire fou.
Tout à l'heure, quand j'ai voulu entrer.
Il m'a pas laissé avancer.
Il m'a arrêté au bout de son fusil.
Il vous visait ? - Oui.
Et il est fallu d'un poil qu'il me foute un coup de fusil.
Alors, de loin, je lui ai dit :
« Je viens vous annoncer une triste nouvelle.»
« Fous le camp », qu'il me dit.
« La belle-mère de Justinien est morte », je lui dis.
Alors il me dit : « Morte ou vivante, je l'emmerde.»
Alors, je n'ai pas insisté.
Allons, bonsoir, mon garçon, et... bon courage.
Oh ! Nom de Dieu !
Il manquait plus que ça !
Un coup de fusil !
Un coup de fusil à moi !
Ça, c'est une drôle de famille.
Médée...
Oh, Médée...
Tu y vas ou tu y vas pas ?
Ah ! Té, tu y vas pas !
Oui, mais l'Albin, qu'est-ce qu'il dira ?
Et puis cet homme...
Peut-être qu'il vous vise, mais peut-être qu'il tire pas ?
Ah ! Tant pis, je sais !
Amédée, mon ami.
Personne t'a obligé à te mettre dans cette histoire.
Maintenant que tu y es, avance, aller !
Et surtout, fais-toi mince !
Où tu vas ?
Excusez-moi si je vous dérange...
J'étais venu voir si par hasard.
Vous n'auriez pas besoin d'un homme pour fouler.
Allez, passe de route, fainéant ! On a pas besoin de toi.
Écoutez, patron, je suis pas un mauvais diable...
Tournez votre fusil de l'autre côté, sans vous commander...
Je vous demande pas la soupe pour rien.
Je sais travailler...
Et puis je suis souple au commandement...
Prenez-moi... Je me fais vieux...
On me veut plus dans les grosses fermes.
Alors, si on me demande plus dans les petites.
Il faut que je crève, alors ?
Oui, tu peux crever, va.
Il en restera toujours trop de ta qualité. Allez, débarrasse !
Patron... - Débarrasse !
Tu veux que je te le foute le coup de fusil ?
Dis, tu veux ?
Ne tirez pas, nom de Dieu.
Qu'est-ce que c'est encore ?
Encore ce fusil, Clarius ? Toujours ça à la main ?
Tous ceux qui passent, alors.
Tous ceux qui pourraient venir te demander...
Un peu de l'eau de ton puits, ou une tranche de ton pain.
Tu connais plus la bonté maintenant ?
Pas de bonté pour les vagabonds.
Et qu'est-ce qu'il t'a fait celui-là ?
Tu vois bien que c'est un vieux.
Oh ! Un vieux !
Salut, maîtresse.
Qu'est-ce que tu veux, toi, brave homme ?
Ben, moi, Maîtresse, je suis à chercher du travail.
Alors, je demandais si des fois, pour les foulaisons, ou autre...
On pourrait s'arranger ?
À quoi, tu veux qu'il nous serve ?
Tu vois pas qu'il a une tête de voleur de poules ?
Écoute, Clarius, ne fais pas le mulet.
Avec ton bras fada, tu en as encore pour trois mois.
Qu'est-ce que tu demanderais ?
Attendez que je calcule.
Il faudrait monter tout le foulage.
Nous avons le mulet et Saturnin.
Mais sur Saturnin, n'y comptons guère.
Rien à craindre avec celui-là.
Douze francs par jour, maîtresse.
La soupe et le coucher.
Eh...
Oh ! Ça va ?
Pour un bon à rien, c'est douze francs de trop.
Mais si tu as trop d'argent, donnes-y.
Ça va.
Je peux commencer tout de suite.
Ce que j'aurai fait ce soir, demain c'est plus à faire.
Tu commenceras par nettoyer l'écurie.
Et tu prépareras l'aire pour demain...
Les outils sont derrière là.
Dans le petit hangar. - Ça va, maîtresse.
C'est ça les outils ?
Et alors, ça va pas mieux ?
Qu'est-ce que tu veux, toi ? - Moi ?
Je vais travailler.
Tu as vu le patron ? - Et parbleu !
Et il t'as pas tiré un coup de fusil ?
Hé, dis donc, est-ce que j'ai une gueule à recevoir des coups de fusil ?
Et tu m'as pas regardé, alors ?
Oui, je l'ai vu le patron.
Il m'a serré la main, et il m'a dit :
« Pardon, Monsieur.»
« Ce serait pas un effet de votre bonté d'aller me curer l'écurie.»
Alors, ça se refuse pas.
Et j'y vais...
Et toi, qui tu es ?
Moi, je suis Saturnin.
Saturnin...
Eh ben, tu es bougrement mal embrayé !
Angèle...
Je le connais pas. Je l'ai jamais vu.
Comment il est ?
C'est un vieux.
Il a l'air vieux...
Il a pas une vilaine figure.
Il a bien l'air d'un homme des campagnes.
Tu as regardé ses mains ?
Non.
Je sais pas s'il en a.
Je veux pas dire qu'il est manchot.
J'ai pas eu l'idée de regarder ses mains.
Pour quoi faire ?
Pour voir si elles sont dures.
S'il y a de la corne dedans, comme dans les mains des paysans.
Ah oui !
Si tu lui demandes, il se méfiera...
Serre-lui la main comme pour lui dire bonjour...
Serre-lui la main plusieurs fois...
Ah...
C'est ce que je vais faire, et après je vais te le dire...
Tu crois qu'il vient ici pour mettre le feu ?
Je sais pas...
J'ai peur...
Surveille-le bien....
Ne le quitte pas de l'œil...
N'aie pas peur. J'y tournerai jamais le dos.
À la soupe !
À la soupe !
Oui...
Alors, j'y vais, n'aie pas peur, je vais lui toucher la main.
Bonsoir.
Bonsoir, Amédée. - Bonsoir.
Bonsoir, Amédée. - Bonsoir.
Tu veux pas l'embrasser, non ?
Parce que si tu veux l'embrasser te gêne pas.
Oh non, j'en ai pas envie.
Assieds-toi.
Où tu étais ?
Dehors. Là-bas, derrière.
Qu'est-ce que tu faisais là-bas, derrière ?
Je faisais... un pipi...
Ça arrive, vous savez, des fois, il le faut, hein...
Demain matin, tu attelleras le cheval de bonne heure.
Je vois le docteur pour cette saloperie de bras.
Toi, ta chambre c'est dans le vieux four.
C'est pas grand, mais il y en a assez pour toi.
Oh! Quelle famille !
Toute la nuit, toute la nuit il a bougé.
C'est un chercheur. Il a ouvert toutes les portes.
Il s'est promené avec une lampe électrique à la main, pieds nus.
Comme un mystérieux.
J'en étais sûre.
Et le plus pire c'est que le Maître part à la ville ce matin.
Pour soigner son bras malade.
Je reste seul avec lui.
Tu vois pas qu'il me fasse le coup du père François ?
Écoute, s'il y a du danger, c'est pas pour aujourd'hui...
Mais surveille-le bien.
Et surtout si tu peux.
Tâche de le faire passer ici pour que je le voie...
Je l'emmènerai tout à l'heure pour déjeuner.
Je le ferai mettre ici... - Oui.
Tu as regardé sa main ?
Oui, j'ai bien senti une corne.
Mais je sais pas si c'est pas la mienne.
Et puis, tu sais, je sais pas si tu as raison.
Il a pas l'air d'un homme de la ville, tu sais.
Il sait travailler le blé, il foule depuis ce matin.
Saturnin...
Amédée...
Saturnin...
Mon Dieu, le maître.
Saturnin...
Voilà !
Ah !
Ça te fait rien que j'aie mal à plus savoir où me mettre ?
Ça devrait être prêt depuis une heure ça !
C'est prêt, Maître, c'est prêt.
Et celui-là, ce saligaud qui fout pas une secousse.
À coups de fusil, nom de Dieu. À coups de chevrotines.
Et le fouet ? Où est le fouet ?
Le voilà, Maître, le fouet...
Allez, monte là-dessus, toi...
Écoute, mon garçon...
C'est l'usage ici.
À la Douloire quand le maître s'en va, on ferme tout.
C'est pas de méfiance, c'est l'usage, demande à Saturnin...
Est-ce t'as besoin de raconter, toi, ça le regarde ça ?
Ça lui plait pas, il a qu'à changer, j'en veux plus !
Va de là, toi.
Le déjeuner est dans le panier.
Vous mangerez sous les arbres. - Oui, ça va.
Ou dans la grange ! - Ça va, va... ça va...
Le déjeuner après...
Il va chez le docteur.
C'est fermé !
Ah, tu peux te fouiller, va, c'est fermé de partout.
Chaque fois qu'ils s'en vont, c'est la même chose.
Eh bien, c'est pas propre.
Non, c'est pas propre.
J'ai jamais vu ça, moi.
Il a peur qu'on y barbote son escalier.
Ah ! Ça...
Ça sait pas plus vivre que rien du tout !
Écoute, Amédée...
Je vais te dire...
Je vais te dire, hein...
Je vais te dire... - Eh bien, dis-le.
Ben, tiens, je te le dis pas.
Allez, bois, ma vieille branche !
C'est ton litre, ça, moi, j'ai fini le mien.
Allez, allez, ferme ta boîte à musique, va.
À la tienne, vieille couenne !
À la tienne, Médée !
Tu vas rester longtemps ici ?
Moi ?
Il y a vingt ans que je suis ici.
Je suis un enfant de l'assistance, moi.
C'est Clarius qui m'a élevé.
Alors depuis ce temps-là.
Voilà...
Voilà...
Et voilà...
Qu'est-ce qui te fait rire comme ça ?
Moi...
Je ris pas.
Parce qu'il y a pas de quoi rire ici...
Ils sont tristes les patrons.
Oui alors, ils sont beaucoup tristes...
Ils ont l'air malheureux.
Et pourquoi ?
Oui, pourquoi ?
Ne fais pas l'andouille, va. Tu le sais, toi.
Tu le sais très bien.
Mais naturellement que je le sais.
Ils ont eu du malheur, hein ?
Hou la, depuis quelque temps, ils ont que ça, alors...
Depuis longtemps ?
Assez... beaucoup trop.
C'est pas un gros renseignement.
Ah ! Non, il est pas gros, il est pas gros.
Et je sais pas si c'est de ça, hein.
Et il est plutôt bousculeur le patron.
C'est de ça, pardi... C'est de ça...
Ah ! Si tu l'avais connu avant...
Tu vois ce panier-là... ce panier.
C'est lui qui l'a préparé pendant que tu attelais...
Seulement, que veux-tu de plus, une histoire pareille, forcément...
Dis... mais, qu'est-ce que, je te dis là.
Tu disais : « Une histoire pareille.»
Non, non, je veux pas...
Médée, tu veux me faire parler.
Tu vois quoi tu es ? Non, non !
Je préfère pas finir mon fromage...
Saturnin, Saturnin...
Té, ton fromage.
Ton fromage.
N'aie pas peur, vieille couenne.
Va, j'essaierai plus de te faire parler...
Tu es brave, Saturnin...
Pourquoi tu me dis des choses comme ça ?
Parce que tu es un valet à l'ancienne mode.
Toi, tu es de la famille...
Plus que si tu avais la viande et le sang... Et pourtant tu es rien...
Tu es Saturnin...
On peut te dire : « Saturnin.»
« Voilà ton compte. On n'a plus besoin de toi, file. »
Forcément, on peut me le dire, ça...
Hé... Tu n'es rien...
Eh bien, je t'estime, Saturnin.
Parce que tu as vu qu'entre le vin et moi je voulais te faire parler.
Tu t'es dressé...
Tu as étendu les bras en ailes de pigeon et tu es parti...
Et voilà comment je les aime les hommes...
Il doit bien y en avoir quelques-uns de ce genre encore ici...
Hé...
Ça vous console des autres, va.
Té, té, regarde le cheval, il s'est arrêté.
Ah ! Ces bêtes-là, ça profite de tout.
Tiens le fromage.
Aller, hue poulet, hue !
Aller, hue...
Alors, tu l'as bien vu ? - Oui.
Je le connais !
Oh ! Bon Dieu, ça y est !
La première fois que j'ai vu le Louis, il était avec lui.
Alors tu veux que je le tue ?
Non...
Non, au contraire, parle-lui.
Dis-lui que je suis partie, on m'a plus jamais vue.
Encore un mensonge de finesse.
Bon.
Dis-lui que je suis partie en Amérique...
... Avec un autre homme.
Bon, bon...
Ça ira tout seul.
Amédée...
Amédée...
Je crois que tu es un bon ami, parce que tu as la figure d'un ami...
Moi, j'ai jamais fait de mal à personne...
Ça se voit...
Tu as deviné, ici, il s'est passé de drôles de choses.
Ah ! Ça se voit...
Ah, oui, alors...
Mon ami, la petite, elle s'appelait Angèle.
Elle était brave comme tout.
Et puis un jour elle est partie avec un homme de la ville.
Aya aïe !
Oh ! Oui, alors, aya aïe !
Et depuis, on l'a plus revue.
Elle a pas écrit ?
Oui... Elle a écrit une fois, mais tu sais...
Ah ! Qu'est-ce que tu veux... tout ça...
Elle a écrit une seule fois
Aya aïe !
Oh ! Oui, alors, aya aïe !
Il paraît qu'elle est allée en Amérique.
Oui, en Amérique !
Et là-bas, tu sais, ils parlent tous anglais.
Ils fument le cigare.
C'est des cavaliers, ils montent tous à cheval.
Tu sais que moi j'inventerais pas une chose comme ça.
Parce qu'en Amérique, j'y suis jamais été, alors...
Aya aïe !
Oh ! Oui, alors, aya aïe !
C'est tout ce qu'on peut dire.
En Amérique... - Oui.
Alors on la verra plus ?
Et non, on ne la verra plus...
Elle est partie pour de bon et... jamais plus rien d'heureux pour vous trois.
Ni pour l'autre qui l'attend... - Quel autre ?
Un autre. - Qui l'attend...
Eh ben il l'attendra longtemps, va...
Allez, hue...
Oh, têtu ce cheval...
Hue...
Qu'est-ce qu'il y a encore ?
C'est moi.
C'est Médée.
Qu'est-ce qu'il y a, tu l'as vue ?
Mais non, je l'ai pas vue.
Ils m'ont pris à la ferme... Je travaille avec eux.
Ah ben, ils sont bien malheureux...
Mais Angèle, elle est plus là.
Quel malheur.
Moi, je le savais... Je n'avais guère d'espoir.
Même que le valet m'a dit...
Qu'elle était partie pour l'Amérique.
Tant pis...
Tant pis...
Qu'est-ce qu'on va faire ?
Je vais rester ici encore une semaine...
Pour finir la foulaison...
Après je partirai, comme je t'ai dit.
Ceux qui ont les femmes...
C'est pas ceux qui les méritent.
Moi aussi, je vais rester encore quelque temps là-bas.
Parce que leur ferme, ça fait pitié.
Tout est à l'abandon.
Alors je vais y mettre un peu d'ordre.
Mais toi...
Pourquoi tu restes pas ici ?
Tu es pas bien ?
Tu manges mal ?
Ah ! Si, si...
Je mange bien...
Le travail n'est pas tuant, seulement...
C'est la patronne qui me fait la vie dure...
Elle veut toujours m'embrasser, alors moi ça me plaît pas...
Elle a été toujours comme ça...
Elle s'ennuie, tu comprends...
C'est une femme qu'il lui faut beaucoup de...
Un peu... un peu de... conversation...
Son mari est ici cette nuit ?
Oui, il couche dans la colline avec le troupeau...
Tiens...
Hé bien, par politesse...
Par politesse...
Je vais lui dire bonjour...
C'est ça, va lui dire bonjour...
Tu es un beau cochon, va...
Et Amédée... où il est encore ce fainéant ?
Ah ! Clarius, ne dis pas ce fainéant...
Hier, il a fait du bon travail...
Ah oui !
Et la nuit, qu'est-ce qu'il fait ?
À cinq heures du matin, il n'était pas encore là !
Ah ! Monsieur vient de se promener...
Monsieur met peut-être des pièges.
Pour nous faire avoir procès-verbal par les gendarmes, non ?
Non, patron...
Je suis allé jusqu'au village chercher du tabac.
Je me suis un peu perdu en route... C'est-ce qui m'a mis en retard...
On lui donne douze francs par jour pour qu'il aille chercher du tabac...
Ils sont tous pareils...
C'est tous des cochons...
Mets-toi là, va...
Assieds-toi là, va, mon garçon.
Pain...
Voilà ton déjeuner.
Mange...
Oh !
Qu'est-ce que tu as ?
Moi ?
Rien.
Oh !
Dis donc... - Oui.
Dans quoi tu déjeunes, toi, le matin ?
Dans quoi je déjeune ?
Oui, dis un peu qu'est-ce que tu prends ?
Du café au lait dans une tasse ?
Non, mais tu me vois, en train de manger du café au lait.
Non, moi, c'est une habitude de jeunesse.
Je bois un grand verre de vin.
Et je prends une bonne chique.
C'est très bon pour l'estomac !
Et le patron, dans quoi il déjeune ?
Ah ! Lui ?
Il prend quelque chose de fort, comme qui dirait...
Un oignon sauvage...
Un anchois...
Ou un peu de fromage de cachât...
Et la maman Philomène, elle, c'est dans un grand bol en faïence.
Qui est-ce qui mange dans la petite tasse bleue, Saturnin ?
Tais-toi, Amédée, travaillons, allez...
Mais moi, je vais te dire qui c'est.
Non, Médée, ne me le dis pas...
C'est Angèle... C'est la fille...
Elle est ici...
Tu viens peut-être pour la chercher ?
Peut-être que je viens la chercher.
Tu viens de Marseille ? - Non, je viens pas de Marseille.
Je viens la chercher...
Mais c'est pas pour un sale barbeau du Vieux Port.
C'est pas pour une bordille pourrie.
Moi...
C'est pour un de la montagne.
Un grand...
Qui pense à elle depuis longtemps.
Un grand qui la veut...
Mais, pourquoi tu veux pas me dire où on la cache ?
D'abord, on la cache pas... elle est pas ici...
Hé bien, écoute, Médée, faisons plaisir au patron, travaillons...
Oh ! Saturnin !
Regarde ce qui vient par là-bas !
Oh ! là, là ! Ça va mal, ça !
Ça va mal...
Allez, rentrons le blé, vite... prends le sac.
Où c'est... - Voilà...
Pourquoi tu sors avec un temps pareil ?
Si j'avais pas rentré le blé, ces deux saligauds qui l'auraient rentré ?
Oh ! Quelle saloperie ! - Oh, oui.
Tu es allée voir ? - Moi ?
Qui te parle à toi ?
Tu es allée voir, toi ? - Non, j'y vais tout de suite.
Maîtresse, prenez méfiance, la cour est pleine de branches cassées.
Maman !
Maman, maman !
Maman, maman !
Clarius, viens vite. - Qu'est-ce qu'il y a ?
Viens vite. - Qu'est-ce qu'il y a ?
Toi reste ici, toi...
Vé, vé, vé...
Va-t'en, toi...
Allez, viens ici...
Il y a un petit.
Oh ! Doucette des prés...
On dirait l'Enfant Jésus !
Saturnin !
C'est moi !
Regardes-en l'air, imbécile !
Ah !
Tiens, voilà dix francs !
Va au village... Tu prendras deux paquets de bougies !
Mais, il en reste trois.
Tu veux y aller, ou je descends ?
Ne descendez pas, j'y vais...
Écoute, Pétronille, je te finirai en revenant !
Maîtresse...
Voilà la foulaison est finie...
Le tout est engrangé et prêt à vendre.
Il y a quatre ou cinq jours qui servent à rien.
Laissez-les-moi...
J'ai de la famille, je voudrais bien leur dire un petit bonjour...
C'est pas des mensonges ?
Oh ! pas des mensonges, mais du vrai.
Tu vois, je vous laisse tout...
Et je veux même pas que vous réglez ma paye...
Et ça se fera de retour...
Ah ! Je vous recommande :
Ne vendez rien tant que je serai pas là...
Parce que le patron, c'est un bon homme.
Mais il y a des choses à quoi il pense et qui l'empêchent de bien vendre :
Alors, je ferai les prix moi-même.
Où ils sont, tes parents ?
Hé, prés de Peypin là-bas.
Alors ça va, mon garçon...
Si c'est comme ça...
Tu peux profiter...
Mais retourne, c'est moi qui te le demande.
Depuis que tu es ici, je revis.
Ah ! Merci bien...
Vous êtes une brave Maîtresse.
Ah ! Des maîtresses comme ça, ça fait de bons valets.
Et puis ça fait de bonnes fermes aussi.
Quand rien ne vient se mettre au travers...
Aller, au revoir, Maîtresse.
Au revoir.
Angèle...
Prends ton bâtard et descends !
Allez, sors... suis-moi.
Oh...
Alors ? - Alors, ça va.
Tu vois, je pars !
Viens mon grand, je t'en prie. - Pourquoi ?
Parce que ton Angèle est à la ferme, elle y est...
Je l'ai vue.
Tu lui as parlé ?
Ah, ne commence pas à me poser de petites questions.
Il faut que je te raconte ça tout en plein.
Viens avec moi, viens...
Alors, elle est revenue et ils l'ont enfermée.
Oui.
Et elle reste là, enfermée tout le jour, toute la nuit.
Ça doit être de méchantes gens, ces gens !
Mais non...
Mais non, c'est pas de méchantes gens.
Surtout, enfin, il y a pas de raison.
Elle est revenue, alors...
Qui sait où elle est allée ?
Tu le sais aussi bien que moi.
Les gens de chez nous.
Sont très fins sur l'amour-propre.
Et sur la réputation.
Une fille se dérobe.
Et encore avec un pignouf de ce genre...
Hé ben, ça fait parler.
Ça fait dresser les index.
Et on dit :
« La fille à Barbaroux, tu sais... »
Quand elle disparaît pour de bon encore.
On reste avec son malheur, seulement, c'est dedans, personne le voit.
Mais quand elle revient ?
Ah, bien sûr, c'est quand même la fille.
Et surtout pour la mère...
C'est toujours bon pour les caresses sur sa joue.
Mais on dit :
« Ce Barbaroux là...»
« Les femmes en font ce qu'elles veulent.»
« Hé, tu sais, sa fille, eh bien... »
Alors, ces hommes doux, ils sont tous comme ça...
On prend le bras de sa fille...
On lui tord, on la bouscule...
On la gifle...
Et d'un coup de pied au cul on la lance dans la chambre.
Un tour de clef...
Et on reste là à se manger les sangs devant les verrous...
Voilà !
Mais quand même...
Quand même il aurait pu l'enfermer pour un jour...
Pour deux jours...
Pour une semaine...
Mais après ?
Il y a pas de raison...
Eh oui, il y a une... oui, il y a une...
Il y a... - Il y a quoi ?
Ben, voilà, c'est une chose que j'ai gardée pour la fin.
Parce que c'est pas la meilleure.
C'est la plus mauvaise à dire...
Oh, naturellement, elle est retournée, c'est le principal.
Mais il faut pas oublier...
Qu'entre-temps...
Il y a eu le Louis...
Et après ?
Que ce sont des choses qui comptent, ça...
Et qui laissent des traces...
Et après ?
Après, après...
Eh bien !...
Elle a un petit...
Et voilà...
Ça n'y fait rien.
Viens, Médée, on va la chercher ?
On va la chercher, on part de suite ?
Qu'est-ce qu'on va faire, en arrivant ?
On étudiera ça en route, aller, viens, vieux Médée.
Oh ! Pas si vite, petit...
Oh ! Albin, pas si vite...
Alors, tu m'attends ici dans la cabane.
Oui, mais reviens vite, j'ai patience, mais reviens vite.
Ah, dès que je pourrais, va.
Oh, Amédée ! D'où tu viens ?
Je suis été chercher celui de la montagne.
Et où il est ?
Je l'ai laissé là-haut dans la petite cabane.
Celle qu'on appelle «le pain de sucre.»
Et il vient la chercher, ton Angèle...
Mais puisqu'on te dit qu'elle est pas ici.
Puisqu'on te dit qu'elle est en Amérique !
Dis donc, c'est la cave que vous appelez l'Amérique ?
Oh ! Médée
Je l'ai vue, le jour de l'orage.
Je l'ai vue avec son petit...
Ah, c'est pas vrai, ça ! Tu me fais un mensonge de finesse.
Je te dis que je l'ai vue !
Je sais qu'elle est ici.
Alors, c'est le Bon Dieu qui l'a voulu.
Où elle est mainternant ?
Aujourd'hui, elle était dans sa chambre.
Quand tu étais parti, on m'a envoyé au village.
Quand je suis revenu, elle n'y était plus...
Elle n'était pas dans la cave non plus, elle est partie peut-être.
Merde ! - Oui, alors...
Ça, c'est bien parlé...
Ah ! voilà le Monsieur !
Dis donc, tu t'imagines que ça va durer ?
Qu'est-ce qui va durer ?
Alors, tu te figures que je te paye pour faire la noce ?
Qu'est-ce qui vous a demandé de me payer mes jours de congé ?
J'ai demandé la permission !
À qui tu as demandé la permission ?
Si tu as quelque chose à demander, c'est à moi qu'il faut que tu le demandes.
Le patron, il n'y a qu'un, c'est moi.
On demande pas aux femmes !
Ne vous fâchez pas, Patron.
J'avais cru... - Tu as cru quoi ?
Dis-le, parle.
Qu'est-ce qu'on dit ?
Qu'est-ce que tu as cru ?
Tu as cru que c'était les femmes qui commandaient ici ?
Ah ! tu as cru ça, toi ?
Ah bien, tonnerre de nom de Dieu...
Je vais te montrer que c'est pas les femmes !
C'est moi, moi, le patron...
Clarius Barbaroux... pas un autre !
Moi, je fais ce que je veux, tu entends ?
Chemineau !
Chemineau ? À moi ?
Je suis le patron, je donne des ordres.
Trouve-moi cette andouille de Saturnin.
Et va chercher du bois à la Pondrane.
Tâchez de gagner votre pain, racaille !
Allez...
Allez...
Allez, Médée.
Dis rien... dis rien.
Tu as raison, on va dire rien.
C'est une gale qui le ronge.
Et ça le ronge à des endroits où il peut pas se gratter tout seul...
Allez, viens, allons au bois, allons chercher du bois...
Clarius...
Clarius, calme-toi...
Je ne te connais plus...
C'est plus toi, ça.
Mais tu fais tort à ton bon sens !
Tu fais tort à ta raison...
Ohh...
Alors ?
Alors, le vieux est toujours impossible.
Tiens, celui-là, c'est Saturnin.
Il l'a connue toute petite, ton Angèle.
Il l'a portée sur ses épaules.
Et quand elle est partie, il a eu plus de chagrin que toi.
Merci, Saturnin.
Merci de quoi ?
De tout ce que tu as fait pour elle !
Tu me dis merci comme si elle était à toi !
Mais oui, elle est à moi.
Il est fada. - Ah non ! Ah non !
C'est lui, celui de la montagne ?
Oui, c'est moi !
Oh ! j'ai pas confiance !
Et pourquoi ?
Il a l'air fada.
Allez, va Saturnin. Si on parlait un peu de l'affaire.
Oui, préparons la chose.
C'est pour le mariage que tu la veux ?
Oui, c'est pour le mariage.
Alors, ça, c'est du bon.
Et le petit, tu le prends aussi ?
Oui, je le prends.
II a l'air bête, mais il parle bien.
Ça, c'est du bon.
Maintenant, toi tu sais, où elle est ?
Je le sais pas, alors je te le dis pas.
Qu'est-ce qu'il faut faire ?
Écoute, voilà comment je vois la chose, moi.
S'il la veut, il faut qu'il la demande.
Qu'il la demande ? À qui ?
Au père.
C'est comme ça que ça se fait.
Moi, je l'ai jamais fait.
Mais si j'avais voulu me marier avec une femme.
Moi c'est au père que je l'aurais demandée.
Mais il faudrait d'abord lui demander à elle.
Il faut que je lui parle.
À elle ?
Oui à elle.
Mais on sait pas où elle est ?
Tâchez de la trouver.
Et si vous la trouvez pas, moi je la trouverai.
Et comment tu la trouveras ?
Avec ça.
Cette nuit, avec ça, je la trouverai...
Oh peuchère !
Il est fada...
Oh... j'ai pas confiance...
Ah, c'est ça...
Fais-lui ta prière, au Bon Dieu, va.
Rappelle la prière du Bon Dieu.
Remercie-le pour tout le bonheur qu'il nous a donné.
Et pour tout ce qu'il a fait pour notre fille !
Ne désespère pas, Clarius.
On ne sait pas, ce qu'il veut faire !
Toi, tu n'es qu'un paysan...
Tu ne sais rien, tu as le droit de rien dire...
Et lui... ce qu’il fait.
Il le fait bien...
Ça a mal commencé pour nous.
Mais peut-être qu'à la fin...
Ce sera bon...
Tu entends rien...
Aide-moi...
Non.
Tu entends pas une musique ?
Non... c'est le vent, Clarius...
Bon... - Oui.
Où peut-être la fièvre de ton bras...
C'est vrai, c'est ça.
Oui, tâche d'éteindre.
Amédée...
Amédée... tu entends ?
Oui.
C'est lui qui joue de la musique ?
Hé ! Oui.
On dirait l'église...
Si le maître l'entend...
Hé ! Oui.
Il est fada ?
Ah ! J'en ai peur.
Écoute... je vais voir ce qui se passe.
Qui frappe ?
C'est moi... la fille de la ferme...
Angèle...
Je suis enfermée...
C'est vous ! Ah ! Je vous ai trouvée...
C'est pour vous que je viens. - Je sais...
Je vous connais...
Vous me connaissez ? Comment ?
C'est vous qui jouiez de l'harmonica, un soir, devant le bureau de tabac.
Oui, et c'est la première fois que je vous ai vue.
Et puis vous êtes venu le soir où je suis partie.
Je suis venu ? - Oui.
Je vous ai dit : « C'est trop tard. »
C'était pas vous ?
Oui, demoiselle, c'était moi...
J'avais cru que c'était un rêve.
Ainsi, c'est donc vrai ? C'est vous qui avez pleuré sur ma main ?
Oui, c'est vrai...
Depuis, j'y ai pensé longtemps...
Ah ! Si j'avais su ! Si je vous avais écouté !
Demoiselle, vous savez, maintenant...
Oui, je sais... Mais c'est trop tard...
Demoiselle, la première fois que je suis venu...
Vous m'avez dit, c'est trop tard, alors, ce sera toujours trop tard ?
Qu'est-ce que vous voulez ?
La même chose, tout pareil.
Je vous veux toujours.
Et vous ?
Moi, je ne peux plus, maintenant...
Pourquoi ?
Parce que j'ai changé...
Je ne suis plus la même...
Demoiselle, vous vous faites des imaginations...
Moi, je vous dis : « Je vous aime. »
Pour moi, vous serez toujours pareille...
Comme je vous ai vue le premier soir.
Oh ! Non.
Moi, je sais bien que j'ai changé.
Écoutez...
Puisque vous êtes là, je vais tout vous dire...
Vous vous souvenez de Louis.
Ce que vous m'aviez dit sur lui...
C'était vrai...
Je sais, demoiselle, je sais...
Il m'a vendu à tout le monde.
Aux uns et aux autres...
Je sais... Je sais...
J'ai appelé des hommes dans la rue.
J'étais femme de tout le monde.
Je me fais honte de mon corps...
Quand ma mère vient m'apporter à manger.
J'ose plus lui dire : « Je veux t'embrasser.»
Je me sens toute sale...
Je suis la dernière de toutes...
J'ai vendu ma peau pour gagner des sous...
Ne pleurez pas, demoiselle, ne pleurez pas...
Pour moi...
Vous serez toujours la plus belle...
Et la plus malheureuse...
Je vous aime...
Et vous ?
Ah ! Je voudrais...
Je voudrais...
Mais qu'est-ce qu'il faut faire ?
Tenez, demoiselle...
Sous la porte, je vais vous faire passer mon couteau.
Il y a une lame qui fait tournevis.
Avec ça, vous pourrez dévisser la serrure.
Vous saurez le faire ?
Je vais essayer !
Albin... qu'est-ce que tu fais là ?
Je l'attends, elle vient avec moi.
Elle est là-dedans ?
Oui, elle y est avec l'enfant...
Je lui ai parlé...
Elle sort, elle vient avec moi...
Elle veut bien ?
Oui...
Oh ! Ça alors ! - Quoi ?
Oh ben, je me sens couillon comme un toupin...
Alors ça, c'est beau...
Il y a de quoi se taper le cul dans un seau...
Ça avance, demoiselle ?
C'est presque fini...
Aïe, aïe, aïe...
Hou la la...
Oh ma mère !
Aïe, aïe, aïe.
Aïe, aïe, aïe.
Qu'est-ce que tu fais ?
Rien, je pensais... je réfléchissais...
Fais bien attention...
Tu as mangé mon pain...
Si tu m'as trahi...
Aïe, aïe, aïe.
Hou la la...
Quelqu'un vient d'ouvrir la porte.
Le père s'est peut-être levé.
Allez, dépêchez-vous ou nous sommes foutus.
Filez par là, je vous rejoins.
S'il est sorti, il va me questionner.
Ça lui fait perdre cinq minutes. Allez vite, vite...
Je vous rejoindrai, allez...
Hé, malheureux, qu'est-ce que vous allez faire ?
Vous n'êtes pas fou, dis donc ?
Voilà ! On va pas te la tuer, ta fille, dis.
C'est un honnête garçon qui se la mène...
Et il veut se la marier... tu comprends ?
Mais tue-moi, salaud !
Je te tue... tu veux que je te tue...
C'est toi le salaud...
Tiens... le voilà ton flingot, tiens...
Hé... tu n'es qu'un couillon... Clarius.
Alors les enfants, on fait la posette ?
Oh ! oui, j'ai mal aux jambes...
J'avais plus l'habitude de marcher.
Ma pauvre...
Et encore, je m'appuie sur toi...
J'ai dit « tu ».
Merci, ma belle...
Dépêche-toi.
Maître, je savais pas qu'il voulait l'emmener...
Maître, je croyais qu'il allait te la demander...
Attelle le cheval...
Pour quoi faire ?
Si je les rattrape, je les tue... - Voyons, Clarius, allons...
Attelle le cheval, nom de Dieu, toi. - Non, je veux pas...
Ah ! Clarius... allons, allons...
Je l'attellerai seul... - Oh ! Voyons, Clarius...
Albin !
Quoi ?
Ah ! Mon pauvre garçon, c'est tout à refaire...
Écoute...
Un beau travail... ça commence pas par une crapulerie.
Oui... et puis ?
Et voilà... C'est tout...
Ah ! Si tu dis ça pour moi, tu dis ce que je sens.
Si j'ai attendu que tu parles le premier.
C'est à cause d'elle, tu comprends ?
Tu sais, toi, comme j'ai langui d'elle.
Et puis maintenant, c'est le matin...
Et me voilà en face d'une bonne route.
Avec le soleil bien clair...
Alors, tu veux que je redescende la demander à son père ?
Il le faut, mon vieux...
C'est une chose qui se doit.
Nous sommes d'accord, Médée.
Seulement je ne suis plus seul.
Toi, qu'est-ce que tu en dis ?
Je ferai ce que tu voudras...
Mais si nous y allons pas, j'y penserai toute ma vie...
Je voudrais tellement qu'il embrasse mon fils une fois.
Une seule fois, je suis sûre que ça lui porterait bonheur...
Alors, nous sommes d'accord, ma femme.
Allons, Médée, en route.
Réfléchis bien.
Si c'est pour mon estime que tu fais ça, n'y va pas...
Non...
C'est pour la mienne d'estime...
Parce qu'il y a autre chose...
Quand nous serons tous les trois devant la ferme.
Il y a encore le fusil de Clarius...
Et ça... il faut y compter.
Ça, c'est sûr...
Ça ne fait rien, c'est demi-tour quand même.
Aller, hue...
Clarius...
Mais puisqu'ils ne reviendront plus...
Puisque c'est un honnête garçon...
Si je les retrouve, je les descends...
Aussi vrai que je m'appelle Clarius... allez, attends là.
Arrière...
Qui tu es ?
Je suis Albin de Baumugnes...
Mon père c'était Lionel.
Ma mère c'est Marie.
Nous sommes pas riches, c'est vrai !
Mais j'ai un peu de terre au bord du plateau.
Si je la tracasse un peu, elle nous donnera du pain et des fleurs.
Tu es d'une famille honnête ?
Comme toutes celles de Baumugnes.
Et tu veux ma fille ?
Oui, je vous la demande pour femme.
Viens avec moi, garçon.
Garçon...
Tu demandes ma fille, mais...
Moi je ne peux pas te la donner.
Nous sommes plus une famille propre.
Nous avons perdu l'honneur.
La seule chose qui nous reste maintenant...
C'est de pas vouloir salir les autres.
Tu me comprends ?
Maître, vous dites de belles paroles.
C'est bien ce qu'il fallait dire.
Maintenant, moi, je vous dis, je la veux quand même.
Cet enfant que tu portais...
Tu le sais qu'il a pas de père ?
C'est pour ça qu'il lui en faut un.
Et toi, toute la vie, dans ta maison...
Tu verras grandir l'étranger ?
Qu'il grandisse.
Il aura des frères et des sœurs.
Quand nous aurons fini de faire les nôtres, celui-là on saura même plus lequel c'est !
Tu la veux, tu peux la prendre.
Mais moi j'ai pas le droit de te la donner.
C'est de vous que je veux l'avoir.
Maître, donnez-moi votre fille.
J'avais une fille...
Je l'ai perdue.
Si je la demande, je vous l'ai rendue.
Pourquoi ?
Celle qui épouse un garçon honnête, vous pouvez l'appeler ma fille.
Albin... tu es jeune...
Écoute-moi...
Tout le monde rira de toi.
Ceux qui voudront rire de moi n'auront qu'à bien se cacher.
Maître, donnez-la-moi !
Puisque je te dis que tu peux la prendre pendant que je tourne le dos.
Pourquoi tu veux que je consente.
Je peux pas...
Je veux pas et je ne peux pas...
Pourquoi ?
Si tu étais mon fils...
Et tu me demandes pour femme une fille comme celle-là.
Je te dirais non.
Et tu veux que je te la donne ?
Ce serait un crime contre ton père.
Il est mort, ton père ?
Oui... il est parti.
S'il était encore au soleil.
Qu'est-ce qu'il dirait ?
S'il était encore au soleil...
Je lui amènerais Angèle sur la porte.
Et je lui dirais : la voici.
Elle a fait ceci, elle a fait ça, elle a fait le mal.
C'était pas pour elle, c'était pas pour son plaisir.
Et puis, elle a souffert...
Alors, il me dirait, si elle a souffert, elle est pardonnée.
Alors, il la prendrait par la main...
Et il la ferait asseoir près de la cheminée.
Et il lui donnerait les trois clefs :
Celle de la porte, celle de la cave et puis la plus petite des trois.
Celle de l'armoire où on range les draps.
Maître, réfléchissez.
Elle a fait le mal, mais qu'est-ce qu'il en reste ?
Un petit enfant qui dort en riant !
Il en reste aussi que nous le savons.
Oublions la faute, il y en a plus...
Ça sera trop facile.
Tout le monde ferait le mal et personne ne sera puni ?
C'est pas à nous de punir.
Qui vous êtes, vous, pour juger ?
Elle a mal fait, vous avez fait plus mal encore.
Moi ?
Il faut avoir le cœur gâté pour enfermer un petit enfant dans une cave.
C'est pas un enfant, un bâtard.
Qu'il le soit pour tout le monde.
S'il l'est pour son grand-père, c'est le grand-père qui est le bâtard.
Tu le penses, ce que tu dis ?
Oui.
Maman, qu'est-ce qu'il faut faire ?
Fais patience, il va réfléchir.
À quoi ça sert de réfléchir, à quoi ça sert, je me le demande ?
Ça, c'est la fierté qui veut ça.
Je le comprends cet homme.
Et tout va s'arranger, on a fait ce qu'il fallait faire.
Il n'a même pas regardé l'enfant.
Et un matin...
À la place d'Angèle...
Il reste qu'un bout de papier...
Le voilà.
C'est la lettre qu'elle a laissée...
Et puis un autre jour, la voilà qui revient...
Et qui rapporte un enfant...
Un de ceux qu'on peut pas faire voir à personne.
Alors, mon pauvre Albin...
Je me suis senti...
Que je devenais tout sale, tout noir...
Il m'a semblé que j'étais plein de boue.
Comme quand on vient de curer le puits, tu sais...
Je suis plus allé jusqu'au village...
J'ai plus bêché la terre parce que...
Parce qu'elle était plus propre que moi.
Maître, donnez-moi cette lettre.
La voilà qui brûle.
Angèle, ça y est...
Viens.
Angèle, viens ici.
Nous allons faire comme si c'était avant.
Ah ! si c'était possible !
Mais c'est facile, vous allez voir.
Angèle, donne-moi la main...
Maître Clarius Barbaroux...
J'ai vu votre fille, un soir, au village.
Et depuis j'en suis amoureux.
Je lui ai parlé, nous sommes d'accord...
Je viens vous la demander.
Angèle...
Tu as entendu ?
Tu le veux, toi, ce garçon ?
Je ferai ce que vous direz...
Bon.
Alors, il faut demander à la mère...
Philomène...
Assieds-toi, mon garçon.
Allez, donne-moi ça, viens.
Voilà un garçon qui demande notre fille.
Qu'est-ce que tu en dis ?
Clarius, tu as pardonné ?
Ah! s'il vous plaît...
Commence pas...
Il y a rien à pardonner...
Parce qu'il faudrait pardonner trop de monde.
Peut-être moi le premier... - Bravo, bravo.
Tiens, voilà ce fada... il est là...
Saturnin, attrape deux poulets.
Invite-les à dîner avec nous ce soir... - Je suis prêt.
Assez de larmes, Philomène, c'est compris ?
On a payé, puisqu'il est venu.
Allez, donne-nous à boire...
Angèle...
Donne-moi ma pipe, va...
Et toi, mon fils... Dis-moi un peu...
Comment il est fait ton pays ?
C'est un plateau, là-haut sur la colline…
Il y a de l'herbe et des amandiers…
Il y a partout des ruisseaux d'eau claire.
Ça, c'est une chance...
Voilà ce qui nous manque ici...
Merci petite.
Assieds-toi à ta place.
Et du blé vous en faites pas ?
On en fait aussi, parce qu’il faut.
Mais il est pas si beau que celui de la plaine.
Ah, naturellement... ça.
Non c'est surtout...
Des prés, des arbres... des fleurs.
Saturnin, qu'est-ce qui t'arrive ?
Hé ben, je cours après les poulets.
J'ai attrapé un, mais l'autre y a pas moyen...
Mais, où tu vas Amédée ?
Tu pars !
Hé, maintenant que c'est arrangé.
Moi, j'ai plus rien à faire ici...
Alors je reprends ma route comme avant.
Ça va leur faire de peine à tous, tu sais.
Ils ont de quoi s'occuper, va...
Tu diras que je suis parti...
Tu diras que si la saison prochaine je suis en chômage, c'est fort probable.
Peut-être, je monterai jusqu'à Baumugnes.
Pour leur dire un petit bonjour, comme ça.
Pour l'amitié...
Tu diras...
Enfin...
Tu diras à tous que je les aime bien...
Allez, adieu, Saturnin...
Adieu, Amédée...
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