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Tout va bien ? - Oui.
�tes-vous pr�ts ?
Oui.
Que voulez-vous savoir ?
Portrait de Miles Davis
Ne m'appelez pas une l�gende, dites simplement Miles Davis.
Ce film est bas� sur des souvenirs de sa famille, de ses amis
et de beaucoup de grands musiciens qui l'ont accompagn� au cours de sa vie.
Son jeu est lyrique. Il joue de la trompette, comme s'il voulait chanter.
Tous les chanteurs aimaient sa fa�on de jouer,
Parce que c'�tait comme une chanson.
Ce que je suis en train d'�couter,
c'est ce qu'il a jou� sur le disque
"You won't forget me".
C'est ce que j'�coute, l�.
Le g�nie de Miles repose dans sa musique, pas dans sa fa�on de vivre.
On me demande la dur�e de notre mariage. Mais le mariage importe peu.
Nous avons jou� quatre ans ensemble et f�mes mari�s pendant cinq ans.
Pour moi, tout cela compte.
Son style �tait unique et individuel.
Et quand on l'entendait, on savait: C'est du Miles.
Beaucoup pensaient qu'il �tait �go�ste,
mais il ne l'�tait pas.
On sentait une chaleur, le vrai Miles se montrait.
Beaucoup �taient d�sorient�s: "Est-il un �go�ste ou un type bien ?"
Le m�lange des deux le rendait si myst�rieux.
Son d�sir constant de cr�er de nouveaux morceaux le rendait unique.
Tous les cinq ans, il faisait quelque chose de nouveau.
Les gens disaient: " Miles n'a jamais regard� en arri�re."
Mais ce n'est pas vrai.
Miles a souvent regard� en arri�re, mais il est toujours all� de l'avant.
Celui qui ignore le pass� est un idiot
car la m�moire est la base de la cr�ation.
Les racines musicales de Miles se trouvent � East St. Louis, Illinois,
sur les rives du Mississippi,
� l'�poque un centre �conomique avec une s�paration raciale stricte,
et les plus gros abattoirs en-dehors de Chicago.
Les musiciens arrivaient pour la plupart avec les River Boats.
� St. Louis, la trompette avait une longue tradition,
personnifi�e par Clark Terry, un des premiers ma�tres de Miles.
Et,
ce qui a attir� les gars des bateaux qui venaient � St. Louis,
est encore de nos jours tr�s appr�ci� des musiciens:
L'excellente nourriture que l'on trouve partout,
les superbes concerts
et les jolies femmes.
Tout autre que Clark Terry,
Miles sortait d'une classe moyenne riche.
Son p�re, Miles D II, avait assez d'argent
pour pouvoir loger sa famille dans une communaut� mixte.
Docteur Davis �tait un chirurgien-dentiste � succ�s.
Lui et sa femme Cleota ou Cleo avaient trois enfants:
Miles Dewey Davis III,
sa soeur a�n�e Dorothy May
et son fr�re cadet Vernon.
Ils �taient tr�s proches les uns des autres. Vous auriez d� les voir !
C'�tait un amour
et un rire ! C'�tait tr�s affectueux.
Ils s'appr�ciaient vraiment beaucoup.
Se sont-ils disput�s ? - Oh, oui !
Parfois, ma m�re a raccroch� l'�couteur et parfois, �a �t� Miles.
Comme des fr�res et soeurs sont parfois entre eux.
D�s le d�but, on les rendit conscients de leur couleur de peau.
� l'�cole, il r�gnait une stricte s�paration raciale.
Cette rue les menait au coll�ge qui a �t� d�moli,
c'est l� que Miles a connu sa premi�re petite amie, Irene Cawthon.
C'est le Lincoln Senior High School, mon alma mater.
Nous y avons pass� le bac tous les deux. Miles aussi.
Vous voyez cette porte ?
Lorsque je n'�tais pas encore l�, il m'attendait dans la salle.
Et je faisais pareil.
Il avait dit � un ami qu'il aimerait bien me conna�tre.
Celui-ci, une grande star du basketball, me dit:
"Irene, sais-tu qui aimerait te conna�tre ?"
Je r�pondis: "Non, qui ?" Et lui: "Littr� Doc Davis."
C'est ainsi qu'ils appelaient Miles. J'ai dit: "Qui c'est, celui-l� ?"
Et lui: "Tu le connais." Je r�pondis: "Bon, O.K."
Apr�s le d�jeuner, j'avais cours de machine � �crire, je crois.
Et je lui ai dit: "Dis-lui de venir � la porte
et de m'apporter un Snickers."
Donc, je tapais et tapais et soudain, j'ai entendu un "ch...",
et Miles se tenait � la porte
de la classe, avec la barre de chocolat.
A partir de ce moment, on se voyait r�guli�rement,
on allait ensemble au th��tre ou au cin�
et on commen�ait � s'int�resser � notre futur.
On avait toujours les m�mes id�es.
On �tait un couple. C'�tait bien d'avoir quelqu'un avec les m�mes id�es
et qui pensait de fa�on progressive. C'�tait...
tr�s beau.
Vous �tes tomb�e enceinte tr�s rapidement, ce fut un choc pour vous ?
Oui, plut�t, parce que Miles avait insist�:
"Allez..." Et je voulais toujours lui faire plaisir.
Il �tait l'instigateur et je voulais lui faire plaisir.
Miles devait avoir 17 ans
et moi 19,
lorsque Cheryl est n�e.
Il avait 17 ans ! Vous voyez l�, comme il �tait pr�coce !
Irene et la petite Cheryl v�curent un temps chez les Davis.
Selon ma m�re, j'ai appris ici � marcher, sur la pointe des pieds.
J'ai parcouru tout le chemin sur la pointe des pieds.
Ils m'ont probablement prise par la main
et m'ont accompagn�e tout autour de la maison.
Les parents de mon p�re l'ont fortement impressionn�.
Je ne sais pas � quel point ils �taient s�v�res mais...
ils appartenaient � la haute classe moyenne
et ils �taient toujours tr�s corrects, dans tout ce qu'ils faisaient.
�a n'a pas grand-chose � voir avec la s�v�rit�, c'�tait l'�ducation.
Ce n'est pas �tonnant que la m�re musicale de Miles voulait
qu'il apprenne le violon.
Mais son p�re lui offrit une trompette,
et Miles devint membre du groupe de l'�cole.
Son professeur �tait Elwood Buchanan, "Buch" pour son ami Clark Terry,
qui vint dans cette �cole pour entendre Miles jouer.
La premi�re fois que j'ai vu Miles, il �tait encore un jeune �colier.
Il �tait tr�s maigre et ne pouvait regarder quelqu'un dans les yeux.
Il �tait tr�s timide et regardait ses pieds.
Et lorsqu'on disait quelque chose, il osait � peine r�pondre.
Il �tait si maigre,
qu'on ne l'aurait pas vu, s'il s'�tait tourn� de c�t� !
II �tait maigre comme un clou !
Je l'�coutais jouer et on pouvait d�j� voir alors qu'il avait du talent.
Il �tait passionn� par Harry James et aimait jouer du vibrato.
Ainsi...
Il jouait tout avec un vibrato tr�s fort, et Buch avait une petite r�gle
entour�e de cuir et lorsque Miles jouait ainsi, il le tapait et disait:
"Arr�te ! Quand tu seras vieux, ton vibrato viendra de lui-m�me !"
J'allais � l'�cole, en sixi�me classe.
Avant d'aller � l'�cole, il y avait � la radio une �mission
qui s'appelait "Harlem Rhythm".
Je l'ai �cout�e pendant 15 minutes, pas plus.
Et je me suis dit: " J'aimerais faire ce genre de musique, moi aussi."
C'�tait de la musique black.
Je pouvais entendre, si c'�tait un groupe de blancs ou de noirs.
Je ne sais pas comment, mais je le pouvais.
La musique blanche, je ne l'avais pas dans le sang.
Mais au son de cette trompette, je me suis dit: "Je veux jouer �a."
Nous �tions au coll�ge et je lui dis: "Va donc voir Eddie Randall !"
C'�tait le grand artiste, ici. Il y est all�, mais il disait toujours:
"Irene, je ne sais pas jouer aussi bien qu'eux."
Et je lui ai dit: "Miles, tu es meilleur qu'eux.
Essaye donc encore !"
Je l'appelai: " Avez-vous besoin d'un trompettiste ? " Et il m'engagea.
Ils jouaient tous tr�s bien et chaque fois que je faisais une erreur,
l'un d'eux me disait: "Little Davis, arr�te �a !
�a, l�, tu ne dois pas le gonfler autant.
Ne joue pas comme �a !"
Clark Terry et Dizzie, c'�taient eux, mes idoles.
� l'�poque,
St. Louis �tait comme un conservatoire.
Quand Billy Eckstein vint � St. Louis avec O. Gillespie et Charlie Parker,
Miles voulut les entendre jouer.
Apr�s la r�p�tition, il est all�
vers eux, avec sa trompette sur l'�paule,
et Dizzie Gillespie se pressa vers lui et dit:
"II nous manque un trompettiste. Vous �tes dans le syndicat ?"
Miles dit "oui" et joua avec le groupe pendant deux semaines.
Et cette exp�rience, d'entendre chaque nuit Gillespie et Parker,
a chang� sa vie.
Il a dit que �a avait �t� le truc le plus excitant,
qu'il ait jamais v�cu tout habill� !
Miles a convaincu son p�re de le laisser �tudier l� o� peu de Noirs
le pouvaient, � la tr�s r�put�e Julliard School of Music � New York.
Irene et leur fille commune Cheryl le suivirent peu apr�s.
Officiellement, il �tudiait la musique classique, comme le croyait son p�re.
Mais en v�rit�, il allait aux 42e et 52e rues,
observait la sc�ne jazz et cherchait Charlie Parker.
Car Parker et Gillespie �taient les pionniers
de la r�volution musicale qui s'appela le Bepop.
Le Bebop avait la m�lodie et le rythme plus complexes que le jazz classique,
II �tait moins m�lodieux et populaire.
Il est clairement l'architecte de ce son.
Comme si on te fourrait une bombe dans la bouche
et qu'on la mettait � feu.
Il �tait vraiment quelqu'un de particulier.
Ils jouaient d'une autre fa�on. On prend ce dont on a besoin.
Et quand on rencontre les bonnes personnes,
on sait tout de suite, en quelques secondes: �a, c'est mon truc.
J'en ai alors plus appris que durant toute mon �ducation musicale.
Lorsque Dizzy quitta Charlie Parker, Miles prit sa place
et eut ainsi acc�s au fief du jazz moderne.
Lorsque leur fin au "Three Deuces" vint et que Dizzy quitta le groupe,
j'attendais que Bird demande � Sammy,
le propri�taire du "Deuces", s'il avait besoin d'un groupe.
Sammy dit: "Tu n'as pas de trompettiste ?"
L�-dessus, il dit: "En voil� un." II ne me regarda m�me pas.
Peut-�tre parce que je connaissais tout ce que Dizzy avait jou�.
Il y avait cependant quelques morceaux que je ne savais pas jouer.
Il posait des questions du style:
"Dans " Harthouse ", que signifiait cette note, l� ?"
Je lui ai dit: "Miles, tu dois apprendre �...
Tu dois apprendre � jouer du piano, afin de voir tout le spectre musical.
Je me souviens tr�s bien de Miles �tant assis au vieux piano
que nous avions � Long Island.
Un crayon � la bouche, il d�ambulait, faisait la cuisine ou autre chose.
Il faisait les deux en m�me temps: La cuisine et composer.
Et lorsqu'il avait une id�e, il l'essayait tout de suite.
Chaque matin, en voiture, j'�coute la musique de Miles.
J'aime tout ce que Miles a jou�.
Il vous met dans une ambiance diff�rente.
Miles �tait un type sympa.
Un rythme de Tad Dameron: "Ladybird".
En 1949,
Tad Dameron invita Miles, qui commen�ait � devenir c�l�bre,
� jouer avec lui au Festival de jazz � Paris.
Miles avait 23 ans. Il �tait pour la premi�re fois en Europe
et fut enthousiasm� par l'accueil qui lui fut r�serv�.
Non seulement le jazz y �tait aussi important que les autres arts,
mais les musiciens noirs y �taient
accept�s comme �gaux par le public blanc.
En tant que spectateur,
j'ai vu Miles en 1949 � la Salle Pleyel.
Mais � l'�poque, je n'�tudiais pas encore,
j'allais encore � l'�cole et ne faisais pas encore de photos.
Aux USA, il n'�tait qu'un petit culte, mais ici, en 1949, on le c�l�bra.
Mais il y avait encore une autre raison � cela:
Ils trouv�rent ici une sorte de libert�
qu'il n'y avait pas dans leur pays.
Et du respect ? - Oui, libert�, respect...
Personne ne leur reprochait leur comportement.
Qu'ils boivent, qu'ils fument, qu'ils...
courent apr�s les femmes...
On les acceptait en tant que musiciens et ils �taient libres.
Miles logeait � l'H�tel Louisiane, pr�s du Boulevard St-Germain.
Les intellectuels de la rive gauche le portaient aux nues.
Il entama une liaison
avec la chanteuse Juliette Gr�co.
Apr�s la libert� parisienne, il revint dans la dure r�alit� new-yorkaise.
Le jazz �tait en d�clin et les Blancs recevaient la plupart des jobs.
Miles avait une famille � nourrir et Juliette Gr�co lui manquait.
C'est dans cette crise professionnelle et priv�e qu'il sombra dans l'h�ro�ne.
Je commen�ai � transpirer...
Je disais: "Je suis en train d'attraper froid."
Et le lendemain, pareil.
J'ai demand� � un ami, qui m'a dit: "Eh, vieux, tu es accro.
Qu'est-ce que tu as fait ?"
J'ai dit: "J'ai sniff� �a." Et il m'a dit: "Tu es accro."
Les drogues ont d�truit sa carri�re et sa relation avec Irene.
Pourtant, elle donna naissance en 1950 � leur troisi�me enfant, Miles IV.
Quand �a a commenc� ?
Lorsque Miles a commenc� � se droguer.
�a nous a s�par�s l'un de l'autre. Pas les femmes, mais la drogue.
Son fr�re Vernon dit que ce sont les drogues
qui ont fait de lui une autre personne.
Au cours des trois ann�es suivantes, il devint toujours plus instable.
Il disparaissait pendant des jours et manquait � ses concerts.
Pour payer sa consommation de drogues, il prenait de l'argent aux prostitu�es
et commettait des petits d�lits.
J'aper�us quelqu'un, allong� l�, dans le caniveau.
Je le retournai pour voir son visage.
C'�tait Miles.
Je l'emmenai dans ma chambre d'h�tel et dis: "D�tends-toi."
Et il dit: "Ouais vieux, O.K."
Je suis parti
et suis revenu environ trois heures apr�s.
� la sortie de l'ascenseur, � l'�tage de ma chambre,
j'ai regard� dans le couloir, vers ma chambre, la porte �tait ouverte.
J'ai dit: "Que se passe-t-il ici ?" J'ai couru vers la porte, suis entr�
et ce que j'ai tout de suite vu: Plus de Miles, plus de trompette,
plus de radio, de tourne-disque, de v�tements, plus rien.
J'ai inspect� la chambre et dis: "II m'a eu."
Et le vieux proverbe me revint � l'esprit:
"Une bonne action se retourne toujours contre soi."
Malgr� sa toxicomanie, Miles parvint
� r�unir un groupe de studio avec neuf jeunes musiciens progressifs.
Il travaillait pour la premi�re fois avec l'arrangeur Gil Evans,
ils cr��rent un nouveau son orchestral.
Gil Evans faisait la nourrice pour "The Birth of the Cool".
Il �tait plus �g�, environ 35 ans,
n� en 1912. C'est pourquoi ils se fiaient tous � lui.
De plus, ses qualit�s en tant qu'arrangeur �taient exceptionnelles.
"The Birth of the Cool" �tait une r�action contre le Bepop,
contre les exc�s sauvages et fr�n�tiques du Bepop.
Miles se lib�rait pour la premi�re fois de l'influence de Charlie Parker
et trouvait son propre mode d'expression.
Mais ce furent les premiers enregistrements de Miles avec Parker
qui attir�rent Bob Weinstock, un jeune producteur ind�pendant.
Il avait son propre label: Prestige.
J'avais un magasin de disques, le "Jazz Record Corner",
dans la 47e rue ouest, � New York.
C'est l� que j'ai entendu du Miles Davis pour la premi�re fois.
Il m'a beaucoup impressionn�.
Il m'aimait bien car je connaissais ses enregistrements avec Bird
et nous commen��mes � parler de St. Louis, Clark Terry
et Shorty Baker. Il remarqua que je m'int�ressais � lui.
Je lui dis: "Miles, � boire ?" Et lui: "Non, une glace, plut�t."
Nous avons donc mang� une glace ensemble et sommes devenus amis.
Miles voyait une possibilit� de gagner de l'argent et
signa un contrat avec Weinstock, qui organisa le premier enregistrement.
Nous avons travaill� � la session avec Sonny Rollins, Benny Green
et John Morris. Le r�sultat fut tr�s beau.
En un rien de temps, j'avais atteint ce que je voulais:
On l'entendait dans les musicbox, � la radio...
Et � partir de l�, Miles remonta la pente.
Miles et moi avions une bonne relation car il me faisait confiance.
D�s les premiers enregistrements, il me demandait: "Comment c'�tait, Bob ?"
Je disais: "Okay." Et lui: "On continue !"
Miles rendit mon entreprise c�l�bre dans le monde entier.
Il ne faisait pas de grosses recettes, d'autres y �taient meilleurs que lui,
mais Miles Davis �tait une classe en lui-m�me.
Puis nous f�mes "Walkin'", une vieille chanson de Gene Ammonds.
C'�tait pour moi le meilleur album, "Walkin'" de Miles.
Un jour, je re�ois une lettre
de Rikers Island, une prison
dans l'East River, pr�s de Manhattan.
Elle �tait de Miles. " Je suis en prison. Viens me rendre visite."
Et il me donnait les horaires de visite.
Nous sommes all�s le voir.
C'�tait un couloir tr�s long,
et alors que je marche le long de ce couloir, je vois Miles,
en v�tements de d�tenu.
Il portait un bonnet et une salopette grise,
et l�, il y avait son num�ro.
Je le regarde, il me regarde, et dit alors: "Sors-moi d'ici !"
J'ai pleur�, quand ils m'ont dit qu'ils �taient all�s chercher Miles.
J'ai pleur� et pleur�.
Je me d�menais pour pouvoir payer mon loyer
et m'acheter de quoi manger. Je n'ai jamais re�u d'aide sociale.
Quelqu'un m'a racont�
que Miles allait dans des bars � striptease
et qu'il glissait de l'argent dans les culottes des filles.
Elles dansaient sur sc�ne et il leur glissait de l'argent dans la culotte.
J'ai dit: " Quoi ? Et mes enfants et moi, on doit se d�mener ?"
Je l'ai fait enfermer parce qu'il ne nous aidait pas.
J'en avais la responsabilit�,
mais je ne les ai pas faits toute seule, mes enfants.
Il en �tait tout aussi responsable, et j'ai assez longtemps jou� le jeu.
En 1953, Miles voulait reprendre sa vie et sa carri�re en main,
il retourna � St. Louis vers le seul homme qui pouvait l'aider.
Il ferma la porte du pavillon de son p�re et dit adieu � l'h�ro�ne.
C'est comme une grippe.
Tu n'as pas de douleurs, c'est...
C'est... Je ne peux pas l'expliquer.
Mais si tu te dis...
Si tu te dis que �a va aller mieux dans la prochaine heure,
dans la minute suivante, �a va mieux...
Miles n'est pas encore tout � fait clean, lorsqu'en 1955, � 26 ans,
il re�oit la grande offre qu'il attend depuis des ann�es,
et cela du producteur de disques George Avakian, de Columbia.
Miles a fait un march� avec Bob Weinstock et a quitt� le navire.
La vie continue. Il est parti.
Il ne voulait dire ni salut, ni au revoir.
Au revoir, Miles. Fin du chapitre. Termin�.
Tout d'abord, Avakian remit ensemble
Miles et son vieil ami et arrangeur Gil Evans.
Je ne me faisais aucun souci quant � l'argent,
car la musique pop rapportait tant,
que les ragots du d�but ne me d�rangeaient pas. " Comment peux-tu
engager ce junkie ? II sera peut-�tre d�j� mort,
avant la fin du contrat de 18 mois."
Mais je ne me faisais aucun souci et laissais Gil d�cider.
Il voulait 19 musiciens, et je ne posais qu'une condition:
"Je veux une composition originale de vous, que je
puisse appeler "Miles Ahead"
et "Miles Ahead" sera le th�me pour une nouvelle promotion Miles Davis.
Cela signifie que Miles va faire un tabac, il est en avance sur tous."
Et �a a fonctionn� comme �a.
Merci, les gars !
Je suis bien d'accord.
C'est quoi la prochaine, boss ? - Hey, George !
Oui, Miles ? - S'il te pla�t, joue "My Shop".
O.K., je le joue. - Merci.
Mince et nerveux qu'il �tait, Miles avait l'air superbe
dans les costumes italiens serr�s avec les cravates minces.
Et lentement, il apprenait aussi � sortir de sc�ne
et � tourner le dos au public. C'�tait un gars intelligent.
Mais il aimait aussi faire impression.
Il savait quelle valeur �a a, d'�tre une personnalit�,
ce qui poussa finalement les gens � dire qu'il �tait arrogant.
Ils disaient: " Tu es le seul blanc avec qui Miles parle.
Comment �a se fait ? "-" Facile. Je ne lui ai fait que du bien."
C'est vrai. - Nous sommes rest�s amis toute notre vie,
parce que nous �tions d�j� amis, avant que je ne le produise.
En 1959, alors que Miles jouait avec Gil Evans,
on le persuada de jouer dans une s�rie de t�l�vision de jazz.
Les arrangements de Gil �taient l'�quivalent du son de Miles.
Gil et moi avons r�ussi quelque chose.
Lui et Duke Ellington
r�ussissent � jouer des instruments
comme personne d'autre.
Surtout Gil avec...
Tu n'as qu'� prendre une des partitions de Gil,
et tu n'as plus besoin d'aller dans aucune �cole.
Tu n'as qu'� �couter, comment il monte les voix l'une contre l'autre.
Je crois que c'�tait le son de Miles qui plaisait tant au public.
C'�tait un son d�licat.
Il modifiait le son de la trompette.
Tous les trompettistes entre Louis Armstrong et Miles Davis
�taient influenc�s par L. Armstrong,
m�me si leur style �tait tout � fait diff�rent du sien.
�a aurait pu �tre un Elleridge influenc� par Armstrong.
Le son, le timbre...
c'est Miles qui a chang� �a. Il prenait tous ceux qui lui plaisaient,
les filtrait dans un entonnoir et en gagnait le son qu'il voulait.
Gil Evans avait besoin d'une combinaison inhabituelle d'instruments
pour ses structures orchestrales opulentes.
Le groupe re�ut donc le soutien des meilleurs musiciens new-yorkais.
Un des derniers survivants est le batteur Jimmy Cobb.
Tous voulaient jouer avec Miles
car il avait le meilleur groupe qui existait � l'�poque.
Donc chaque batteur voulait en �tre.
Miles m'a rendu c�l�bre et je lui en suis reconnaissant.
Il a accompli ce qu'il voulait. Il avait sa technique, son propre son
et son enthousiasme. Il a r�ussi.
Que je sois celui qui est assis ici et qui parle,
je trouve �a extraordinaire. Je suis le seul qui soit encore l�.
En 1956 et 1957, Miles �tait de nouveau � Paris
et joua avec des musiciens fran�ais.
Tu sais que je serai l�. Avec toi.
Je t'aime.
Sans ta voix, je serais perdu dans un pays de silence.
On le pria d'�crire la musique pour un film.
"L'ascenseur pour l'�chafaud"
Qu'y a-t-il ?
Miles Davis est en train d'improviser la musique pour mon film
"L'ascenseur pour l'�chafaud". - Il regarde le film et improvise ?
Oui, il conna�t bien le film, il l'a d�j� vu.
Nous avons discut� sur la meilleure fa�on de le faire
et l�, il est dans le studio avec son groupe, ils regardent le film
et enregistrent. - Il n'y a pas de partition ? - Non.
Louis Malle dit � l'op�rateur:
"Montrez le film !"
Nous avons alors vu une s�quence
et Miles a dit: "Tu fais �a. Tu joues en r� mineur,
puis un accord de septi�me en do majeur."
Reconstruction fran�aise
Le tempo �tait diff�rent, en accord avec l'atmosph�re de la sc�ne.
Mais c'�tait presque la m�me...
la m�me s�quence harmonique. - Vous vous souvenez
de la s�quence, avant d'avoir commenc� � jouer ?
Malle disait: " Dans cette s�quence, vous le voyez dans l'ascenseur,
c'est tout." Et ce fut ainsi toute la soir�e.
Le probl�me, c'est que je ne sais pas qui m'a dit o� c'�tait,
et je ne me souviens plus,
pourquoi je suis arriv� si tard.
Mes photos montrent les musiciens qui ont �cout� l'enregistrement.
Il n'y a que huit photos.
Je savais qu'il avait alors une petite amie fran�aise,
C'est une photo avec Ren�, Miles et Jeanne.
Miles vit une femme
qui me regardait de fa�on int�ress�e. J'�tais son plus jeune fr�re
et je jouais du piano dans le groupe de Lester Young.
Et Miles dit: " Qui �tes-vous ? Que faites-vous ici ?"
Je suis la soeur du pianiste."
C'est ainsi qu'ils se sont connus.
Je le savais.
Miles se l�ve et vient vers moi.
Et ce fut...
le coup de foudre. Comment on dit �a, en anglais ?
C'�tait vraiment...
amusant.
Lors de la pause, il m'a dit: "Viens, allons boire un verre."
Et la seule phrase en fran�ais qu'il connaissait, �tait...
Je ne sais pas si je peux le dire... "Veux-tu coucher avec moi ?"
Nous dansions au Club St-Germain,
une femme, tr�s connue dans la sc�ne jazz, dit alors:
"Vous dansez avec le plus grand homosexuel du monde."
Et alors ?"
II �tait contradictoire. Il voulait vivre, il �tait jeune.
Il �tait tr�s passionnel.
Et obs�d� par le sexe.
Pas par les femmes, par le sexe. Mais quand il �tait avec moi,
il �tait avec moi.
La chemise qu'il porte sur cette photo,
avait �t� achet�e par Jeanne.
Ils �taient comme un couple.
Ils achetaient ensemble v�tements et chaussures, ils avaient une relation.
Nous avions des foulards italiens, des chemises italiennes pour hommes,
et je lui offris un foulard
qu'il porta � chaque concert.
Il le porte sur la photo,
lors de la composition de la musique pour "L'ascenseur pour l'�chafaud".
Il le porte lors du concert � Stuttgart...
� l'instar de tous les musiciens noirs d'Am�rique,
Miles fit en France et en Europe l'exp�rience
d'y �tre tr�s estim�,
en tant qu'homme et en tant que musicien.
Les spectateurs ici
avaient tous leurs disques et connaissaient chaque note.
Et ils �taient tr�s heureux
d'�tre pris au s�rieux, ici.
Il n'�crit jamais de lettres. Lorsque nous nous sommes connus,
il m'�crivait une carte par jour
de la ville, o� ils se trouvaient actuellement en tourn�e.
Il ne pouvait pas �crire correctement mon adresse, mon fr�re le faisait.
L'adresse, c'est l'�criture de mon fr�re.
Il ne m'�crivait que quelques lignes, ainsi mon fr�re ne remarquait pas
que c'�tait devenu s�rieux. C'�tait tr�s amusant.
J'en suis tr�s fi�re car cela avait plus de valeur qu'une lettre d'amour
de quelqu'un qui est habitu� � en �crire beaucoup.
Pour moi, deux mots de lui ont plus de valeur que toute lettre d'amour.
De retour aux USA, Miles s'acoquina avec une jeune et belle danseuse,
Frances Taylor.
Je jouais et rejouais le premier morceau que j'entendis.
Vous souvenez-vous du film qu'il a fait avec Louis Malle ?
Cette musique �tait tout simplement renversante.
Lorsque j'ai connu Miles, je ne connaissais pas du tout sa musique.
J'avais mon ballet en t�te, le jazz, ce n'�tait pas trop mon truc.
Le ballet �tait mon univers, mais...
en me mettant dedans, je suis tomb�e amoureuse de "Round about Midnight",
de la trompette bouch�e et plus tard, bien s�r,
de "Sketches of Spain", parce que cela me concernait.
Et "Frandance", c'�tait mignon parce qu'il l'avait �crit pour moi.
Il faisait faire ses costumes chez Mario, un tailleur italien.
Et lorsque nous marchions tous les deux dans les rues,
c'�tait vraiment un spectacle !
Ils nous d�voraient des yeux.
Le sexe �tait tr�s important pour Miles.
� propos de sexe, il y a une chose que je n'oublierai jamais:
J'�tais en train de r�p�ter pour "West Side Story", plut�t difficile.
Et Miles dit: "Viens donc manger � la maison."
Je r�pondis: "J'ai qu'une heure de pause."
Et Jerome Robbins �tait tr�s s�v�re.
Mais je fis ce que Miles dit et j'allai manger � la maison.
Mais je n'ai rien eu � manger, mais lui, oui !
On tombe amoureux
de la premi�re femme pour laquelle on ressent quelque chose,
et apr�s...
Ces chansons d'amour,
elles sont bien belles, mais elles sont loin de la v�rit�.
Miles �tait tr�s jaloux.
Lorsque j'ai jou� dans "West Side Story",
il est venu me chercher un soir dans sa Ferrari
et a dit: " Une femme se doit de rester pr�s de son homme.
Je ne veux pas que tu continues plus longtemps avec �a."
J'�tais effroyablement bless�e, mais j'aimais tant Miles, � l'�poque,
que je fis ce qu'il exigeait.
J'�tais �perdument amoureuse de lui et je me disais sans cesse:
"�a va s'arranger."
Le fait que toute l'attention �tait focalis�e sur moi,
le d�rangeait.
Deux stars dans la famille, c'�tait trop.
Qu'est-ce que c'est ?
Tout en contrariant les plans de Frances,
Miles aidait la chanteuse et pianiste Shirley Horn.
Je crois que c'est un morceau que j'ai jou� avec le Big Band.
C'�tait au Vanguard,
il y a bien longtemps.
Shirley Horn joua m�me dans son groupe.
Il �tait comme un oncle affectueux.
Il me donnait des conseils...
� chaque fois que j'�tais au Vanguard, chaque fois que
j'�tais assise en face de lui et que je jouais,
alors, c'�tait comme si tout le monde savait: Ne touche pas
� Shirley Horn !
II �tait l�. Il me prot�geait.
J'�tais jeune et fougueuse � New York, mais New York est toujours dingue.
Et je l'�coutais.
Vous sentiez-vous attir�e par lui ? - Oui, �norm�ment.
Apr�s avoir surmont� la peur bleue que j'avais de lui.
On ne peut pas dire qu'il �tait exigeant, mais il �tait si pr�occup�.
"Kind of Blue" sortit en 1959, un sommet dans la vie
de Miles Davis. C'est un des albums les plus lyriques de tous les temps.
Et tout simple. Les morceaux ne contiennent qu'une ou deux gammes,
pas de s�quence d'accords compl�te.
� l'�poque, la session "Kind of Blue" fut
pour moi simplement une session "Miles Davis".
Ils jouaient une autre musique,
plus dans le style de Bill Evans.
C'�tait leur fond,
et Miles suivait ce concept.
Evans enrichissait la session avec son sens du jazz,
avec sa sensibilit� europ�enne
et ses accords de piano impressionnistes.
Bill Evans ne jouait qu'un accord et d�j� on sentait quelque chose.
Miles avait l'habitude de mettre tout le monde en bo�te.
Et lorsque Paul et Cannonball et Coltrane et Miles
parlaient ensemble et que Bill voulait dire quelque chose � Miles,
Miles r�torquait: " L'avis des Blancs ne nous int�resse pas."
II �tait au plus bas. Il ne savait pas si c'�tait s�rieux ou pas.
Mais alors, Bill a remarqu� que c'�tait juste une raillerie.
Mais en dehors du groupe, ce n'�tait pas marrant, d'�tre Noir.
Les attaques verbales et corporelles �taient monnaie courante,
surtout venant de la police.
Miles �tait remont� pour fumer une cigarette dehors.
Et chez Birdland, une pancarte indiquait qui y travaillait.
Et alors qu'il �tait l�-haut,
un jeune policier arriva et dit qu'il n'avait pas le droit de rester l�.
Miles dit: " Je fume seulement une cigarette, �a d�range ?
Je travaille en bas, ma photo est sur le truc."
"Et alors ? Vous ne pouvez pas rester ici. " Miles r�pondit: " Je reste. "
Alors le type dit: "Ah oui !", et l�ve sa matraque pour le frapper.
Et Miles essaye de l'en emp�cher.
Et pendant qu'il lutte avec le type, arrive un d�tective par-derri�re,
le frappe � la t�te et lui d�molit le cr�ne.
Miles est dehors et saigne, j'vois �a, je saute sur le type
et je veux lui en coller une. Le policier �tait ivre,
on pouvait nettement sentir l'alcool.
J'ai dit: " Cet homme est so�l ! II se ballade avec une arme,
tape sur la t�te des gens, et il est so�l !"
J'�tais si hors de moi que j'en aurais presque pleur�.
J'ai dit: " Si tu sors, je te botte le cul !"
Je n'ai pas vu l'attaque. Ils ne m'ont appel�e qu'apr�s.
La peur ne l'a plus quitt�.
C'�tait dur pour lui. Il disait toujours: S'il avait �t� Blanc,
il aurait pu r�ussir encore mieux.
Notre pays
n'a toujours pas pass� cette haie.
C'est toujours aussi raciste, ici.
Et peu importe si tu es c�l�bre,
on ne peut pas exclure
qu'il montre son horrible visage,
comme un dragon
qui crache du feu,
ce racisme.
Miles avait un probl�me avec...
Nous avions r�serv� un h�tel et il m'y envoya la premi�re.
Personne ne dirait:
"Non, nous n'avons rien ici." Mais il �tait tr�s conscient de sa couleur.
Avant, on a souvent �t� arr�t�s
dans la Ferrari. Seulement parce qu'il �tait Noir
et qu'il conduisait une Ferrari.
J'ai dit: " Vous m'arr�tez parce que je conduis une Ferrari ?"
Et il m'a r�pondu: "Oui."
"Au lieu de me so�ler de remarques, demandez plut�t
si j'ai piqu� la voiture de mon ma�tre."
Je sens, quand ils m'arr�tent.
Et ce n'est pas agr�able de penser � ces conneries tous les jours.
Un jour, une compagnie de danse arriva
� New York
portant le nom de Roberto Iglesias, une compagnie de danse espagnole.
J'ai dit: " II faut que tu voies �a pour comprendre ce que je veux dire."
Finalement, il accepta, et lorsque nous quitt�mes le th��tre,
il acheta tous les disques de flamenco. Puis il appela Gil Evans,
et c'est arriv� comme �a.
Ce fut le seul enregistrement auquel j'ai eu le droit d'assister.
"Sketches of Spain" n'�tait qu'un des nombreux albums
qui furent produits chez Columbia par l'autre grand partenaire
de Miles, Teo Macero, le g�nie de l'enregistrement.
Teo n'�tait pas seulement musicien, mais aussi un excellent
compositeur de jazz contemporain, pourrait-on dire.
Il travaillait avec Miles sur un tout autre niveau que nous trois.
Teo disait que leur relation �tait plut�t comme un mariage,
car ils se disputaient de temps � autre. Comme au d�but des ann�es 60,
o� Miles n'enregistra aucun album.
Teo avait publi� quelque chose que Miles ne voulait pas
et ils ne se parl�rent plus pendant deux ans.
Finalement, leur relation dura jusque dans les ann�es 80, jusqu'en 1985,
et tous les albums pionniers des ann�es 60 et 70
furent produits avec l'aide de Teo.
Chez nous,
Miles n'�coutait gu�re sa musique.
Il �coutait Katchaturian, Debussy,
Chopin... presque uniquement du classique.
Ravel,
Bart�k,
de la guitare espagnole...
Et il adorait la boxe ! Si Miles n'avait �t�
trompettiste, il aurait �t� boxeur. Je l'ai accompagn� chaque semaine
dans la salle de sport de Sugar Ray Robinson et le regardais s'entra�ner.
Notre cave �tait aussi arrang�e comme une salle d'entra�nement.
C'�tait bien, car j'ai appris ainsi � baisser la t�te.
Certains disent que je suis un romantique.
C'est ce qu'a dit ma m�re � ma premi�re femme.
Une de mes femmes a dit:
"Miles est ignoble, mais il est bon avec ses femmes."
Je ne sais pas quelle importance les femmes avaient pour lui.
Je crois que l'enfant pr�f�r� de mon p�re, c'�tait sa musique.
Et sa femme pr�f�r�e aussi. Il aimait le masculin.
Il aimait la fa�on de s'habiller des hommes, la boxe, il aimait �tre
un macho, conduire des voitures rapides...
"Laissez-moi �tre un homme, laissez-moi faire ces choses."
Qu'est-ce qui vous pla�t dans cette peinture ? - Elle me dit:
"Prouve-moi que tu sais de quoi tu parles.
Ou que tu sais jouer du tambour ou du saxophone."
Elle montre son c�t� dominant. Il contr�lait tout.
Tout.
Il �tait dominant, mais aussi tr�s ouvert.
Peu importaient les r�ves qu'on avait,
il aurait voulu qu'on les r�alise.
Sa relation avec sa fille �tait meilleure que celle avec ses fils.
Avec l'�ge, les tensions devinrent plus grandes.
Avoir des parents ne signifie pas que l'on a quelqu'un
� qui on peut s'ouvrir. Les caract�res sont trop diff�rents.
On l'oublie facilement parce qu'on les appelle papa ou maman,
mais ils sont parfois trop diff�rents. Enfants et parents sont diff�rents.
Je trouve
qu'il est difficile d'avoir un parent c�l�bre
du m�me sexe.
Pour Miles, les musiciens �taient toujours prioritaires,
surtout John Coltrane, aux visions identiques,
n� la m�me ann�e que Miles et un g�nie du saxophone.
Coltrane �tait un type incroyablement affectueux et gentil.
Lorsque Coltrane l'a quitt� en 1969, Miles �tait si irrit�
qu'il en parla au public.
C'�tait la premi�re fois que je le voyais prendre le micro
et dire en public quelque chose sur quelqu'un.
Je crois qu'il a fait �a parce que c'�tait la ville natale de Coltrane
et il voulait que tous sachent, combien il tenait � lui.
Miles �tait si irrit� parce qu'il �tait irrempla�able.
Il disait: " Avoir Coltrane, c'est comme avoir quatre saxophonistes."
Et il avait besoin de lui car Miles jouait plut�t avec simplicit�
et il laissait au saxophoniste tous les...
trucs difficiles, le jeu rapide et autres trucs comme �a.
Coltrane joua pendant environ cinq ans avec Miles.
Dans son groupe, il y avait aussi le pianiste Winton Kelly
et le bassiste Paul Chambers.
L'un apr�s l'autre, ils partirent et Miles passa presque trois ans
� remonter un groupe qui aille bien ensemble.
Au saxophone t�nor, un improvisateur particuli�rement
int�ressant et particuli�rement intensif: Wayne Shorter.
Miles jouait pour la premi�re fois avec des musiciens aussi jeunes.
Il engagea Wayne Shorter pour remplacer Coltrane
et un nouveau groupe rythmique brillant.
� la basse: Ron Carter.
Sa plus grande contribution � la musique,
c'�tait sa facult� � trouver des talents
qui faisaient autre chose que ce qui �tait alors d'usage.
Lui-m�me ne savait pas combien la musique serait diff�rente
ou dans quelle mesure elle le serait.
Mais il savait qu'il y a un potentiel. Il lui fallait trouver des gens
qui pourraient l'aider � changer la musique.
Au piano: Herbie Hancock.
J'avais entendu dire que Miles me cherchait.
C'�tait en '63
�a entrait dans le domaine du possible...
Jusqu'alors, j'aurais dit: "Miles me cherche ? Impossible !
Miles ?"
Tony Williams m'appela et me dit: "H�, vieux, Miles t'a appel� ?"
Et moi: "Oui." Et lui: "Moi aussi."
II dit: " Nous devons �tre chez lui vendredi � une heure et demie."
Je lui dis: "Oui, je sais." Et l�, il a fait...
comme un petit gar�on qu'il �tait. Il avait alors 17 ans,
et moi 22.
C'�tait toujours un plaisir de jouer avec Miles.
C'�tait toujours tr�s risqu�
et plein de myst�res.
Mais nous n'avions aucune peur, nous le savourions !
On trouvait �a fantastique quand on �tait perdus
et qu'on faisait sortir quelque chose de l'air, comme par magie.
On �tait vraiment des magiciens.
Miles nous payait
pour qu'on se sorte les tripes et qu'on soit pleinement concentr�s.
Et nous ne savions pas du tout ce que nous faisions en tant qu'individus,
mais seulement en tant que groupe.
Autour de soi,
on a besoin de musiciens qui pensent, pas de ceux qui sont commodes.
Je ne peux pas avoir de gens commodes autour de moi.
On ne retire rien des gens qui n'ont pas d'id�es.
J'ai l'impression que vous �tiez vraiment
l'ancre de salut. - Je n'aime pas ce mot.
Car, peu importe quel bateau vous prenez, peu importe sa taille,
il y a toujours ce machin qui vous emp�che de partir.
Et ce machin assez moche, on l'appelle une ancre.
A vous de trouver autre chose qui symbolise cette image,
mais n'utilisez pas ce mot.
C'est votre boulot ! - Vous m'avez eu !
Non, non, coupez �a et dites: "Oh oui, c'est bien mieux."
II ne disait pas: "Fais pas �a."
Ou: "T'as pas le droit de faire �a."
II n'a jamais fait de quelconques remarques.
Il savourait la fa�on dont �a se d�veloppait.
D'habitude, Wayne avait beaucoup plus de temps pour son solo.
Il racontait toujours
les plus incroyables histoires musicales.
Puis venait mon solo,
et je devais combler l'espace de temps rien qu'avec le piano.
Je pouvais aller dans une tout autre direction
�tant donn� que Wayne avait d�j� racont� l'histoire.
C'est pourquoi je devais en raconter une autre,
selon mon humeur du moment.
Et Miles faisait de nouveau irruption
et c'�tait comme s'il r�sumait tout,
tout ce que chacun avait jou� dans son solo.
Il ne jouait pas n�cessairement ce que nous avions jou�, mais...
il tendait un arc au-dessus de ce que nous avions jou�.
Miles avait toujours bonne mine mais sa sant� �tait pr�caire.
Sa voix rauque �tait due � des complications qui
suivirent une op�ration du larynx. Et ce n'�tait pas le seul probl�me.
En 1965, il avait de telles douleurs qu'il dut �tre op�r�
pour se faire enlever des d�p�ts de calcium aux hanches.
De ces temps-l�, nous tous avons gard� une chose:
Peu importe l'intensit� des douleurs qu'ils ressentait,
elles ne port�rent aucunement atteinte � sa musique.
On ne savait pas combien il souffrait, mais il souffrait manifestement.
Mais en concert, on ne remarquait jamais rien.
Nous ne parlions gu�re du dernier morceau ou de notre concert
mais de nos enfants, de nos familles, de sport
ou de politique noire.
En tant que musicien noir, Miles se plaignait aupr�s d'Avakian
sur la fa�on, dont il �tait exploit�.
Le c�t� amusant dans tout �a fut que Miles arriva au bureau et dit:
"George, pas de femme blanche sur la couverture, il faut une Noire.
Prends Frances !"
II disait: " Pas de femme blanche sur mon album, je veux ma femme !"
Le premier fut "Some Day my Prince will come",
puis vint "Miles Davis ESP" et ensuite "Miles Davis P".
Une image tr�s int�ressante, comme il me regarde...
Et peu de jours apr�s, je le quittai et m'enfuyai.
�a ne fonctionna plus,
quand Miles commen�a avec la coca�ne.
Je crois qu'il avait d�j� pris de l'h�ro�ne, avant de me conna�tre,
mais il avait r�ussi � arr�ter.
C'est pourquoi je croyais qu'il r�ussirait aussi cette fois.
J'ai essay� avec des m�decins et des psychiatres,
mais il ne voulait pas: " Je leur dirai, ce qu'ils doivent faire !"
Je ne savais pas o� et � qui je devais m'adresser.
Il devint brutal et j'eus peur pour ma vie.
C'�tait triste car je l'aimais tant,
je l'aimais de tout mon coeur et il m'aimait, je le sais.
Mais quelques d�mons que c'�taient,
ils �taient trop enracin�s et il ne voulait aucune aide
pour les d�couvrir. Afin que tout redevienne
comme cela aurait d� �tre.
En 1969,
Miles forma de nouveau son groupe.
Miles avait un besoin obsessionnel de changement et de nouveaut�,
ainsi, il recherchait sans cesse des jeunes talents pour le groupe.
Jack DeJohnette, � la basse: Dave Holland.
Il les mettait au d�fi et en �change, ils le mettaient au d�fi.
Il prenait ces jeunes gens qui avaient leurs propres id�es.
Ils avaient une id�e assez pr�cise de la musique qu'ils voulaient faire.
� travers ces personnes, il mettait sa cr�ativit� en jeu.
Mais il cherchait toujours des gens � son go�t,
les racolait et les obtenait.
Au bout de la table: Dave Holland
et � droite, pr�s de moi, Jack et Lydia DeJohnette.
Miles avait entendu Dave Holland, le bassiste anglais, � Londres.
Dave, qui ne connaissait pas Miles lorsqu'il fut convoqu� � New York,
se jeta � l'eau.
Je suis arriv� dans le club,
je me suis pr�par� et peu � peu, ils sont tous entr�s.
Aucun ne me connaissait. Je me tenais simplement l�, un peu timide.
J'attendais qu'on me parle, mais personne ne m'adressa la parole !
Et Tony Williams arriva en dernier,
monta sur sc�ne, s'assit et tous les autres firent de m�me,
alors, je montai moi aussi sur sc�ne.
Puis, Miles est all� au micro et a jou� l'introduction...
Et le groupe commen�a.
Et je m'accrochais aussi bien que possible.
Miles enleva Jack Dejohnette au saxophoniste Charles Lloyd.
Je me rappelle comment Charles dit � Miles:
"Eh, vieux,
tu me piques mon personnel !" Et Miles r�pondit:
"Quand on est tout en haut, il faut faire ces choses-l�."
Et Charles fit une de ces t�tes...
Il ne s'attendait pas � cette r�ponse, mais Miles �tait comme �a.
Chick Corea aussi fut convoqu�.
J'ai re�u le num�ro de Miles et je voulais savoir, si on r�p�tait
avant le concert.
Je l'ai appel�, me suis pr�sent�
et j'ai demand�: "Y a-t-il une r�p�tition ?"
Et il a dit: " Non, joue simplement ce que tu entends."
Avec leur m�lange d'instruments �lectroniques et acoustiques,
ces musiciens �largissaient le vocabulaire musical de Miles.
J'ai commenc� � produire des effets �lectroniques avec la Fender Rhodes,
un �choplex, un modulateur en boucle et d'autres appareils �lectroniques.
Durant les deux ann�es � ses c�t�s,
nous essayions sans cesse de nouvelles id�es puis les rejetions.
J'avais d�j� jou� avec Jack et Dave et on s'accordait bien.
En ce qui concerne le rythme, Dave et moi �tions toujours d'accord,
c'�tait comme un gant qui passe bien.
Lorsqu'on est ensemble, il se passe toujours quelque chose d'incroyable,
et on y prend du plaisir. - Oui, on s'amuse bien avec la musique.
Miles se tenait pr�s de la sc�ne, nous regardait, venait vers nous:
"Vous �tes tous dingues !" Mais il nous a toujours laiss� faire.
Et Miles intervenait de nouveau.
On pouvait litt�ralement voir comment tout se rassemblait de nouveau,
et comment il conduisait le tout de nouveau vers un point,
et alors retentit le son.
Le c�t� acerbe de Miles se montra lorsque Jack refusa
d'aller en tourn�e parce que sa femme �tait enceinte.
Miles r�serva une tourn�e pour toute la dur�e de la grossesse.
Mais sur la c�te ouest, tout de m�me.
Il n'aimait pas qu'on lui dise ce qu'il avait � faire.
Ils commenc�rent � se disputer car Jack voulait rester chez lui.
Jack voulait arr�ter pour �tre l� pour l'accouchement.
Miles dit finalement: " Je paie le billet. Laisse-la venir
et accoucher en cours de route." Ce que je ne voulais pas.
Lydia nous accompagna mais � Los Angeles, la tension monta
entre Miles et Jack, lorsque Miles protesta contre le fait
que Lydia s'assit derri�re la sc�ne. Il refusa de jouer.
J'aurais voulu tomber dans un ab�me.
� ce moment-l�, je l'ai vraiment ha�.
Mais alors, il se leva et joua et je vis son autre facette,
si belle et si affectueuse. Et le lendemain, il m'appela,
s'excusa et dit: "Je regrette tant." - Vraiment ?
Oui, il a appel� et dit: "Je regrette. Tu me connais."
Pendant l'hiver 1967, je crois, j'avais �crit une chanson, � Vienne:
"In a Silent Way", et je la lui ai jou�e.
Je lui rendais souvent visite et je jouais pour lui.
Il habitait dans la 77e rue et moi, dans la 104e.
Je lui jouais cette m�lodie et il dit: " C'est tr�s beau,
je dois l'enregistrer."
KLAXON UNIQUEMENT EN CAS DE DANGER
Nous �tions tr�s bons amis.
Je constatai que nous �tions tous les deux fans de boxe.
J'avais une gauche tr�s rapide et il disait: "Attention � ma l�vre !"
Tu es pianiste, chez toi �a importe peu,
mais je dois jouer de la trompette !
Une nuit, � trois heures, il m'appela et me dit: "H�, Joe !"
II me dit, qu'il venait de recevoir un circuit de courses autos Carrera,
un circuit miniature, en provenance d'Allemagne.
Il ne pouvait pas lire le mode d'emploi et je devais passer chez lui.
L�, j'ai dit: " T'es vraiment pas bien. Je passerai demain matin."
Je suis all� chez lui dans la matin�e et tout �tait d�j� �tal� sur le sol.
Il �tait comme �a ! Pendant une semaine, il �tait enthousiasm�
mais une semaine plus tard, tout �tait fini.
Mais il d�veloppa une passion durable pour la musique de Jimi Hendrix,
auquel le jeune guitariste John McLaughlin l'avait pr�sent�.
Je lui dis: " Allons au cin�, on passe le film en ce moment."
Et nous sommes all�s au "Monterey Pop".
Et lorsque Jimi commen�a � jouer dans le film,
Miles m'a regard� et dit: "La folie !"
Que les rockers blancs imitent la musique noire, �nervait Miles
et, en Jimi Hendrix, il voyait la nouvelle superstar noire.
Ils voulaient faire quelque chose Ensemble, mais Hendrix d�c�da.
Mais ses id�es influenc�rent la phase suivante de Miles.
Miles rassembla les courants contraires que sont le jazz et le rock
dans les sons dynamiques et g�n�r�s en studio de l'album "Bitches Brew".
Je crois que Miles lui-m�me ne savait pas exactement ce qu'il voulait.
Je ne pense pas.
Mais il avait une intuition si infaillible,
qu'au moment o� cela se passait,
il le savait exactement, et disait: "C'est �a."
La plupart du temps, j'ignorais si on enregistrait ou pas.
C'est le d�veloppement de l'ensemble qui �tait enregistr�.
Et cela, �a m'est apparu plus tard,
c'�tait exactement ce que Miles voulait: Enregistrer
la mani�re, dont la musique est d�couverte et d�velopp�e,
et c'est pour cette raison que �a a cet �l�ment de qu�te.
Ils essayaient tous de comprendre dans quelle direction cela partait.
Comment r�unir ces trois orgues �lectriques, comment faire...
Je ne sais plus au cours de quel morceau, mais Miles vint vers moi...
Il arriva de derri�re moi, comme il le faisait parfois,
se pencha par-dessus moi, joua trois triples accords
et dit: "Regarde un peu."
II joua un triple accord en mi majeur, un en mi b�mol majeur, en do majeur.
Lorsqu'on les joue l'un apr�s l'autre, �a sonne de fa�on tr�s int�ressante,
une s�rie de sons �gale avec une r�sonance tr�s particuli�re.
Et cette s�rie de sons rappelle Miles,
sa fa�on de jouer, ses m�lodies...
C'�tait un d�tail int�ressant,
mais la remarque la plus d�taill�e qu'il ait jamais dite sur les notes.
C'est l� le sch�ma de parole-r�ponse qu'il y a d�s le d�but dans le jazz.
Miles est un pr�cheur qui, � l'aide d'un son de trompette merveilleux,
appelle l'ensemble qui lui r�pond de fa�on saccad�e et d�rob�e.
Il avait le don d'arracher quelque chose aux gens.
Soit il les maudissait, soit il les embrouillait.
Il disait: "Jack..."
et il �tait d�j� parti.
Il jetait le superflu par-dessus bord et gardait l'essentiel.
Pour "Bitches Brew", il prit le batteur de Nina Simone, Don Alias,
et l'emmena ensuite en Europe.
Le simple fait d'y penser
me rend sentimental
car ce fut un moment merveilleux, lorsqu'on a jou� "Bitches Brew".
Il y avait maintes controverses.
Lorsque Miles commen�a � jouer
du rock 'n'roll, il voulait que les tambours aient un son particulier.
Nous jouions � Venise,
c'�tait � l'op�ra, je crois.
On devait jouer � 6 heures.
Six heures sonn�rent
et c'�tait plein � craquer et la salle affichait complet.
Et tous �taient l�, sauf Miles.
Sept heures, sept heures et demie et Miles n'�tait toujours pas l�.
Le public italien commen�ait alors � s'impatienter,
si vous voyez ce que je veux dire.
Et peu avant le moment critique o� ils allaient s'�nerver,
il �tait environ neuf heures,
Miles Davis arrive, totalement d�contract� et calme.
Tout en se dirigeant vers la sc�ne, il sort sa trompette de l'�tui,
monte sur sc�ne
et le public commence � hurler.
Il porte alors la trompette � la bouche...
et en l'espace de...
25 ou 30 secondes, on aurait pu entendre une mouche voler,
dans toute la force du terme.
Un silence absolu r�gnait.
Le pianiste Keith Jarrett qui jouait maintenant avec Miles,
�tait contraint de jouer pour la premi�re fois du piano �lectrique.
Lorsque Miles me proposa de jouer dans le groupe, je remarquai
que les instruments �taient �lectriques, ce que remarqua Miles.
Et ne voudrais pas non plus en jouer.
Et je crois
que, finalement, j'ai pourtant
dit oui, � cause de ma passion pour sa mani�re de jouer.
Il dit: " Sais-tu pourquoi je ne joue plus de ballades ?"
J'ai dit: "Non." Parce que je voulais en entendre la raison.
M�me en sachant la r�ponse, j'aurais aussi dit non.
Il me dit: " Parce que j'aime jouer des ballades."
C'est l� qu'on reconna�t l'artiste. Il doit pouvoir reconna�tre
que ce qu'il aime aussi doit faire place � la nouveaut�.
Miles aurait pr�f�r�
avoir un mauvais groupe qui joue de la mauvaise musique,
qu'un groupe qui aurait jou� ce qu'il jouait auparavant.
Cela m�me va � l'encontre de son instinct naturel
et fait de sa musique un acte de cr�ation.
Je suis Jack Johnson, champion du monde des poids lourds.
Je suis Noir. Ne me laissez jamais oublier �a.
Je suis Noir.
Je ne vous laisserai jamais l'oublier.
En 1970, Miles enregistra la bande sonore d'un documentaire sur
sa grande idole de boxe Jack Johnson, champion du monde des poids lourds.
Le 4 juillet 1910, Johnson boxa contre le grand espoir blanc
de l'Am�rique: Jim Jeffries.
L'impact de la d�faite de Jeffries d�passa les limites du ring.
Il y eu 10 morts lors d'agitations raciales � travers les Etats-Unis,
et Jack Johnson devint une c�l�brit� mondiale.
Miles s'identifiait avec Jack Johnson,
comme boxeur et aussi parce qu'il personnifiait la libert� des Noirs.
Cela s'exprimait dans sa musique et sur la couverture de son album.
Miles aimait la vie tr�pidante de Johnson, avec sa passion pour les
femmes, beaucoup de femmes, et les grosses voitures.
Et ses extravagances qui, pour les Blancs, �taient d�plac�es.
La vie turbulente de Johnson se retrouvait dans celle de Miles.
En l'espace de peu d'ann�es, Miles divor�a de Frances,
�pousa sa deuxi�me femme, Betty Mabry, et divor�a,
avait une premi�re liaison avec l'actrice Cicely Tyson,
et d'une autre amie, Marguerite Eskridge, il eu
son quatri�me enfant, Erin.
Sa musique refl�tait sa vie priv�e et la politique de ces temps turbulents.
En 1968, Martin Luther King �tait assassin�
et la guerre du Vietnam faisait rage.
Le nouveau saxophoniste de Miles, Dave Liebman, se sentait parfois
peu � l'aise dans le groupe exclusivement Noir de Miles.
Vous ont-ils rendu la vie difficile ? - Bien s�r.
Ce n'�tait pas tr�s tr�s agr�able. C'�tait l'�poque des Black Panthers.
En 1968, l'insurrection r�gnait partout en Am�rique,
il y avait des r�voltes dans les grandes villes, etc.
� mon avis, Miles n'�tait pas raciste, mais il savait ce qui se passait.
Il savait comment les cartes sont battues.
Il vivait dans cette culture, comprenait ce qui se passait
et �tait l'homme noir type, le "Mr. Cool" des ann�es 50.
Il avait une position importante.
Il se fichait du fait que vous �tiez blanc, rouge ou vert.
Mais quelques jeunes voyaient �a autrement et je le comprends.
Il arrivait toujours � prendre ce qu'il voulait de vous,
et puis chacun allait de son c�t�. Celui qui jouait avec Miles
montait ensuite sa propre carri�re.
C'�tait si bruyant ! Le saxophone �tait la cerise sur le g�teau,
pour ceux auxquels cela plaisait !
Un soir, je lui ai dit: "Prends simplement une guitare.
Pour quelle raison as-tu besoin de �a ? " Et lui:
"Les gens aiment lorsqu'on bouge ses doigts rapidement."
Je crois qu'il utilisait le saxophone comme pr�texte.
Il �tait tr�s th��tral. Il aimait jouer.
Il �tait le meilleur r�alisateur. Il aimait mettre en sc�ne.
Il aurait tout aussi bien pu faire des films.
Dans les ann�es 70, il ne voulait plus jouer de m�lodies devant nous.
Nous n'avions plus rien � dire. C'�tait son show, tout le temps,
et contrairement � ce qu'il faisait avant, il ne sortait plus de sc�ne.
Il �tait toujours l�, c'�tait exclusivement son show.
La musique �tait parfois assez d�concertante et chaotique.
Il y avait beaucoup de drogues, on ne peut pas le nier.
Beaucoup d'amph�tamines... des amph�t' et de la coca�ne, surtout.
Et cela se r�percutait sur tout.
Je crois que c'est la raison pour laquelle il se comportait comme �a.
� cette �poque, en tous cas. Sinon, je n'en sais rien.
Les drogues lui ont permis de continuer � jouer dans les ann�es 70,
mais alors, il a arr�t�, entre autres � cause des drogues.
Son pouvoir de cr�ation �tait bris�.
Au milieu des ann�es 70, il �tait dans un �tat �pouvantable.
Il �tait au bout, physiquement et psychiquement.
La drogue, des abc�s saignants, des hanches en mauvais �tat,
un grave accident de voiture, trop de tourn�es.
Miles arr�ta de jouer.
Les six mois pr�vus devinrent cinq sombres et silencieuses ann�es.
Il �tait alors doux comme un agneau et docile parce qu'il �tait malade.
Il me salua, comme toujours,
malgr� tout ce qui s'�tait pass�, � bras ouverts.
Mais ce fut une courte rencontre. Je voulais seulement voir
comment il allait.
C'�tait une p�riode triste.
La plupart du temps, il restait assis en robe de chambre, ne s'habillait pas
et se nourrissait de restes. Il �tait comme un vieil acteur,
qui a eu ses jours de gloire et qui s'en va lentement.
Je n'�tais pas s�re qu'il survive � �a.
Je passais le voir � chaque fois que j'�tais � New York.
Il me priait d'entrer.
En g�n�ral, il �tait seul et je restais quelques heures pr�s de lui.
Il mettait de la musique et parfois, il cuisinait du poisson pour moi.
C'�tait un bon cuisinier !
� ce moment-l�, sa relation avec ses fils,
Gregory et Miles IV, empirait toujours plus.
Ils l'avaient d��u et il les avait d��us, comme il disait.
Le fait qu'il se drogue
et sa fa�on de traiter les femmes
leur d�plaisait.
Et ils ne craignaient pas de dire: "P�re, pourquoi tu fais �a ?"
Ils le lui ont dit
et cela le mit en col�re, �a ne lui plaisait pas du tout.
Apr�s cinq ann�es de maladie, drogue et d�bauche sexuelle,
il se retrouva de nouveau avec l'actrice Cicely Tyson.
Il l'�pousa pour se remettre en selle.
Elle le suivait partout et habitait chez lui.
Et un des enfants m'a racont� qu'un jour, Miles dit � Cicely:
"Tu n'as pas d'appart' ?"
Elle dit: "Si." L�-dessus, lui: "Alors, pourquoi tu t'en vas pas ?"
Je ne me laisse rien prescrire de personne.
J'ai dit � Cicely: " Tu sais pourquoi je suis un tel salaud ?
Parce que je ne me laisse rien prescrire. Alors, ferme-la !"
C'�tait un sale type, mais je l'aimais bien.
Il pouvait �tre assez ignoble et �tait un peu rude avec les femmes.
Il avait s�rement un complexe. Je ne suis pas psychologue
mais il ne les a vraiment pas bien trait�es.
Il �tait dur. Le monde �tait pour lui un monde d'hommes, sans aucun doute.
Mais Cicely l'accepta et on lui doit une �ternelle gratitude pour ceci:
Elle n'a pas seulement r�ussi � le remettre sur pied,
mais aussi � le faire jouer de nouveau.
C'�tait en 1980, je crois. Il m'appela sans pr�venir.
"T'as qui pour moi ?" - "Miles ?" - "J'ai besoin d'un saxophoniste."
"Tu red�marre ?" Et lui: "Tu connais quelqu'un ?"
J'ai dit: " Oui, je connais quelqu'un dans les environs. " Et lui:
"II joue comment ? " - " Comme Steve et moi. " - " Dis-lui de m'appeler. "
J'entendis la voix racleuse, ma main transpirait comme de fi�vre,
et il dit: "Es-tu Bill Evans ?" - "Oui."
Et il demanda tout d'abord: "Es-tu meilleur que John Coltrane,
Cannonball Adderley, Charlie Parker ?" Et il les �num�ra tous.
Le combin� m'a presque �chapp� et je me suis dit: "Le moment de v�rit�."
Et j'ai dit: " Miles, j'essaye, je fais de mon mieux, je r�p�te..."
Que pouvais-je dire d'autre ? II se mit � rire et dit: "Am�ne-toi."
Nous �tions tous les jours ensemble. Il m'appelait,
nous �tions comme des amis. Miles Davis �tait
mon nouveau meilleur ami. Il appelait sans cesse, jour et nuit.
Nous discutions de tout.
Il n'�tait pas le grand Miles et moi, son �l�ve ou un membre du groupe,
nous �tions li�s de la meilleure amiti� qui soit possible.
Il avait besoin de la compagnie d'un ami
car il venait de passer des moments
o� il s'�tait drogu� et avait fait toutes les conneries possibles.
Et moi, je n'�tais pas comme �a. J'�tais le petit Blanc de l'universit�
qui jouait du saxophone, faisait du sport et ne se droguait pas, rien.
Je ferais attention � lui.
Je devais surtout le tenir � l'�cart de tout,
la musique ne venait qu'au second plan.
Trois ann�es m'ont �t� n�cessaires pour retrouver le son.
Certains jours, j'allais vraiment mal,
mais je m'en suis sorti.
J'�tais chez lui et il jouait...
Un joli petit truc. �a me rappelait les d�buts du Bepop.
J'ai dit: "On devrait jouer �a."
- "Oui", dit-il, "le petit truc."
On a jou� �a tous les soirs. Tout le temps que j'�tais avec lui,
ils aimaient tous �a.
Bill Evans proposa � Miles de prendre le bassiste Marcus Miller.
Je me rappelle comment il jouait cette m�lodie...
Je ne sais plus si c'est lui qui a commenc�, ou moi.
En tous cas, c'�tait l'accompagnement id�al pour cette m�lodie.
Miles m'appela pour me dire:
"Peux-tu faire une session chez Columbia dans une ou deux heures ?"
J'ai dit: "Si toi aussi tu es l�." Et lui: "Je serai l�."
II me montra quelques notes au piano et dit: "On joue �a."
Et il joua fa di�se et sol.
J'ai dit: "C'est tout ?" "Oui. O.K. ?"
"Oui, O.K." Fa di�se, sol, pas de probl�me."
Miles stoppe le groupe et dit: "Qu'est-ce que tu fais ?
Tu ne veux jouer que fa di�se et sol ? " Et je lui dis:
"Je fais ce que tu m'as dit, mais je peux en jouer plus, avec plaisir."
Donc, on recommence et je joue fa di�se, sol,
la b�mol et tout le reste, chaque note sur ma basse.
Miles interrompt de nouveau: "Eh ! Qu'est-ce que tu fais ?
Joue fa di�se et sol et ferme-la."
Et l�, j'ai remarqu� qu'il se foutait de moi.
Au mieux, je l'ignore et je joue comme je pense �tre juste.
J'ai jou� et cette fois, nous avons tout enregistr� d'un coup.
Au d�but de notre tourn�e il allait un peu mieux,
mais alors il tomba vraiment malade.
Il �tait accabl� de maladies. Une h�mipl�gie
lui paralysa � moiti� la main droite, il avait des probl�mes aux hanches,
mais cette fois, il ne jeta pas l'�ponge.
Au milieu des ann�es 80, Miles acheta une maison � Malibu,
sur la c�te californienne.
Et il trouva un nouveau champ d'action plus calme pour sa cr�ativit�:
Il se mit � peindre.
Il s'�tait remis � jouer et avait l'air plus jeune que jamais.
Je sais qu'il se mit � griffonner.
Il �tait d�j� assez vieux, avait eu de nombreuses maladies.
Et comme souvent il devait attendre longtemps dans les a�roports,
il se mit � griffonner. Et il en d�veloppa son art.
Cela stimule ma cr�ativit�.
Mais j'ignore si je suis comme Picasso.
Peut-�tre dans la mesure o� je modifie la musique.
Oui, on peut dire �a, car je la modifie vraiment.
Je ne peux pas faire autrement.
Je ne suis pas un g�nie mais je ne peux pas faire autrement.
En 1984,
les couleurs dans le "Aura" de Miles inspir�rent au compositeur danois
Palle Mikkelborg une suite de 50 minutes.
Je l'ai vu une fois dans sa galerie
� Beverly Hills.
Je ne l'avais pas vu depuis longtemps et bien s�r, il me pris dans ses bras.
Il dit: "Voici ma femme."
Puis il regarda une des toiles et dit:
"Voil� son cul !"
Quand on regarde les toiles, on peut y d�couvrir tant de choses.
Elles ont l'air un peu inachev�es,
car certaines ne sont pas enti�rement peintes.
C'�tait accroch� dans sa maison � Malibu.
Miles offrit � son neveu Vince Wilburn sa premi�re batterie
lorsqu'il avait sept ans et l'a toujours encourag� dans la musique.
Il savait que la musique �tait tr�s importante pour moi
et que j'�tais toujours en qu�te.
Et je l'ai pri� de jouer des accords.
Je savais qu'il voyait que nous �tions avides
de devenir de grands musiciens.
En 1984, Vince monta dans le groupe de son oncle
et y joua pendant les deux ann�es suivantes.
Miles l'invita � jouer sur l'enregistrement de "Aura".
Non, non, non !
Oui, comme �a !
C'est moi !
C'est moi, de derri�re.
L'entendre jouer chaque soir,
c'�tait la folie !
Malgr� l'�norme pression,
pour rien au monde je n'aurais voulu y renoncer.
Miles nous a toujours pouss�s.
Chaque nuit, il �coutait les enregistrements,
nous appelait un � un dans sa chambre d'h�tel
et disait � chacun ce � quoi
il devait travailler pour le soir suivant. Apr�s chaque concert !
II �tait tr�s grossier, disait des trucs du genre: "Ta gueule !"
II �tait m�chant. Miles m'insultait.
Il �tait en col�re contre le groupe
mais on se laissait faire, parce que c'�tait Miles.
Mais � chaque fois qu'il avait �t� m�chant envers quelqu'un,
il venait plus tard
et disait un truc vraiment gentil. Je suis s�r qu'il s'en souvenait.
Je devais trouver une guitare pour Miles...
et je suis all� dans la 48e rue.
Il avait d�j� une guitare acoustique, il en voulait une �lectrique.
Je lui ai donc achet� une de ces guitares "Flying V",
une des guitares les plus dingues des ann�es 80.
Je l'ai achet�e et il l'a aim�e.
C'�tait la version de Miles du rock 'n' roll et du funk.
Des ingr�dients simples
qu'il travaillait si bien, que cela en devenait quelque chose de particulier.
Il l'a ensorcel�. Pour moi, c'est de la magie.
Miles ressemblait de plus en plus � une ic�ne de pop,
o� qu'il vienne, il jouait dans des salles pleines.
Son faible pour les v�tements devenait encore plus grand,
il �tait plus d�tendu et plus proche de ses fans.
On jouait "Time after Time", une chanson pop de Cindy Lauper.
Dans une bonne soir�e, aucun oeil ne restait sec, quand on la jouait.
Miles, qui n'avait plus de contact avec ses fils a�n�s,
trouva plus facile, d'�tre un p�re pour son plus jeune fils Erin,
qui partageait son int�r�t pour la musique.
Je pense � lui chaque jour. Surtout quand je joue de la musique
ou que j'en �coute je me mets � penser.
Puis, je me dis: "Qu'en penserait-il ?"
Je ne savais jamais exactement ce qu'il pensait d'un morceau de musique,
mais je commen�ais � voir les choses autrement.
Il y a un morceau sur un p�re, qui s'intitule "New Blues".
Quand je l'entends, je pense � lui en tant que personne, que mon p�re.
Je lui rendais visite une fois par mois � Malibu
et je trouvais �a g�nial, l�-bas. Puis j'eus des probl�mes � l'�cole
et il d�cida que je devais vivre avec lui.
Je ne sais pas combien de fois je suis parti avec Mike ou Vince
acheter des couleurs, des toiles et des pinceaux pour lui,
ou combien de fois j'ai nettoy� les pinceaux et les pots de peinture.
Quand tu esquisses quelque chose et que tu as...
La structure du papier me pousse � peindre quelque chose de nouveau.
Se mit-il en col�re ?
Oui ! C'est le c�t� qu'on ne voulait pas voir.
Il devait �tre cool.
Pendant un court temps, Erin accompagna son p�re en tourn�e.
Une tourn�e d'�t� de deux mois et demi
et une tourn�e d'automne d'un mois et demi me suffirent.
Ce fut une surprise lorsque Miles Davis entra.
Nous avions entendu qu'il viendrait peut-�tre, mais lorsqu'il vint,
c'�tait vraiment fou.
En 1985, Miles participa � une action musicale contre l'apartheid.
C'est bien que vous soyez l�. Un magnifique concert.
Merci. Il faut dire que c'est mon truc.
�a se voit.
L'Afrique du Sud me rend malade.
Tout. Quand j'y pense, je ne peux rien faire,
m�me pas jouer.
Tu n'as pas la bonne couleur, tu n'en fais pas partie.
Je joue pour l'�v�que Tutu, mais pas pour... - Les Blancs ?
Pas pour les Blancs pleins de pr�jug�s, les racistes.
Je ne pourrais jouer aucune note pour eux.
Un an plus tard, sur son album-studio "Tutu", Miles improvisa
sur les morceaux compos�s par son ancien bassiste Miller.
Sur "Tutu", j'ai jou� tous les instruments,
en tout cas la plupart du temps, sauf un.
Mais l'instrument, la trompette, donna un visage � l'album.
Miles y mit...
tout son �tre.
Ce qui �tait super avec "Tutu", c'�tait que les gens prirent parti.
Ils venaient vers moi et disaient:
"H�, vieux, l'album est g�nial ! II a chang� ma vie !"
D'autres me disaient: " Tu as ruin� la carri�re de Miles Davis !"
C'�tait fantastique. C'est comme �a que �a doit �tre.
Le premier album de Miles avec la Warner, il avait �t� 30 ans chez CBS.
Il s'intitule "Tutu". Et comme il est un des g�ants de la musique,
comment aurait-on pu le refuser ?
Apr�s 30 ans, Miles, alors �g� de 60 ans, avait quitt� Columbia,
parce que la Warner lui offrait de meilleures conditions financi�res
et la possibilit� d'atteindre le public noir.
Il ne fait rien dont il n'ait pas envie. Avec son prestige,
je ne vais pas le contraindre � quoi que ce soit.
Tout devait �tre r�gl� avec lui mais il n'y eut pas le moindre probl�me.
J'�tais avec Miles du m�me avis que la musique est pour le pr�sent.
Que ce soit en 1981, 1985 ou 1990, Miles voulait toujours �tre hip,
ou ce qu'il entend par l�.
Combien fut-il critiqu� lorsqu'il se mit au hiphop !
II ne jouait pas diff�remment.
La forme �tait certes diff�rente, mais il jouait exactement comme avant.
En juillet 1991,
Miles fit quelque chose de nostalgique pour la premi�re fois dans sa vie.
Il fut le personnage central lors d'une manifestation musicale � Paris.
Des musiciens des ann�es 60 aux ann�es 90 �taient l�.
C'�tait un sentiment merveilleux, d'�tre l�
et d'avoir l'occasion d'�tre avec lui.
Ils durent presque le porter sur sc�ne, tant il �tait maigre.
Mais lorsqu'il fut en haut, il avait l'air d'un jeune homme
en pleine force de l'�ge.
C'�tait un grand artiste
et un grand homme.
Je vis Miles et allai vers lui et il me tendit la main,
me fit un clin d'oeil,
et pour un instant, c'�tait comme au bon vieux temps.
Et il me dit alors: " As-tu envie de jouer sur " All Blue " ? "
Lorsque Steve Wilson et moi jouions et que Miles se tenait au-dessus de nous,
et fit irruption dans la musique, j'ai frissonn�.
Alors, c'�tait Miles,
qui ne fut jamais d'accord avec le status quo et l'environnement.
Aussi bien en tant qu'artiste, qu'en tant qu'homme.
Il savait ce qu'il voulait de la vie et de la musique,
et il n'attendait pas qu'on lui dise
quand il devait faire quelque chose ou pas.
Le National Academy of Recording Arts and Sciences se r�jouit d'honorer
Miles Davis du prix pour son oeuvre, un trompettiste
qui a jou� un r�le d�cisif dans les d�veloppements successifs du jazz.
Tous nos compliments, Miles !
Lors du concert, nous avons senti
combien nous l'aimions,
et que nous �tions l� pour f�ter sa musique et sa vie.
Nous n'avions aucune id�e que c'�tait un adieu.
� peine quelques semaines plus tard, en septembre 1991,
Miles mourut d'une attaque c�r�brale.
J'ai toujours pens� qu'il s'en sortirait car ce fut souvent le cas.
Il allait mal, pourtant il s'en sortait.
Mais pas cette fois-ci.
Le conflit entre Miles et les fr�res de Cheryl ne fut jamais r�solu.
Cela m'a choqu�e qu'il n'ait pas pens� � eux dans son testament,
car j'ai toujours cru qu'ils h�riteraient tous de Miles.
Non pas que j'aurais voulu quelque chose pour moi, �a m'�tait �gal,
mais en ce qui concerne ses enfants, avec tout cet argent...
Il y en avait assez pour en laisser un peu � tous.
Mais il ne l'a pas fait. C'�tait sa d�cision.
J'ai dit � Miles: " On enregistrera �a ensemble, un jour:
"'You won't forget me", tu le feras pour moi, pas vrai ?"
Et il l'a fait, en effet.
C'�tait quelqu'un qui fascinait toujours les jeunes gens.
On ne peut pas le dire de beaucoup de personnes. C'est pourquoi
�a aurait d� �tre un jour de deuil national.
Il avait 65 ans lorsqu'il mourut. C'est jeune.
Mais il a v�cu plusieurs vies en une seule.
Et il a risqu� la mort pendant toute sa vie
et a toujours exig� l'extr�me de lui-m�me.
Miles fut enterr� � New York.
Sur sa tombe est �crit le titre qui, en 1988,
lui fut remis par l'Ordre de la Croix de Malte.
Apr�s sa mort, on pria John McLaughlin d'�crire quelque chose.
J'ai dit: "J'envoie un petit po�me."
C'�tait une conversation entre Miles et moi.
C'�tait � peu pr�s comme �a:
"Miles, ici John. Miles, o� es-tu ?
Miles:
Ici, vieux.
Et John dit:
Miles, tu me manques.
Miles dit:
Mets la cassette, John !
Mets la cassette !
Vous voulez savoir encore quelque chose ?
Bon, mais alors, vite, avant que je ne sois fatigu�.
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