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Je suis un cocher
J'ai deux chevaux
L'une est blanc, l'autre est gris
Texte français Bernard FRAYLICH
Ma maison est ce champ
Ma couche est cette voiture
Mon travail est de faire
que les chevaux avancent
Je tire les rênes
Je fais des lèvres : Hé, Tavio!
Je suis assis au calme
Près du feu
Je me réchauffe le corps
Cette voiture me poursuit
Elle se faufile à travers champs
J'imagine les épis de blé
Qui se mêlent dans les roues
Les épis de blé qui cachent
jusqu'au tracé du chemin
Tout autour de nous
il y avait des gens assis.
Il y en avaient qui dormaient...
Il y en avait qui mangeaient...
Tout le monde attendait.
Ça a duré très longtemps.
Il y avait du retard.
On ne savait pas quoi faire de soi.
Beaucoup de gens dormaient...
Beaucoup de gens mangeaient...
Je n'avais pas la force de manger.
On a attendu... attendu...
Ça n'avait pas de fin.
C'était la salle d'attente de Lodz.
Et de Lodz, on a pris le train...
Et on a voyagé jusqu'à Varsovie.
Il y avait toutes sortes de gens.
On se bousculait.
Il n'y avait pas assez de place...
C'était très désagréable...
Les odeurs des gens...
Ton frère ne pouvait pas bouger...
Nous non plus.
Ce n'était pas une grande distance...
A peine cent kilomètres.
Ce n'était pas normal.
Ça a pris toute une journée.
Enfin, nous sommes arrivés...
Ça avait duré toute la journée.
Et nous sommes arrivés à Varsovie.
On a pris les paquets et on a cherché
une autre salle d'attente.
Ma maison est ce champ
Ma couche est cette voiture
Mon travail est de faire
que les chevaux avancent
Je tire les rênes
Je fais des lèvres : Hé, Tavio!
Je suis assis, au calme
Près du feu
Je me réchauffe le corps
J'imagine les épis de blé
qui se mêlent dans les roues
Les épis de blés qui cachent
Jusqu'au tracé du chemin
Nous sommes arrivés à Varsovie.
Là, tout était détruit.
On a dû porter les paquets.
Plus de salle d'attente...
On attendait sur les voies.
Il y avait plein de paquets... des enfants... encore des gens...
Nous n'étions pas les seuls.
De nouveau, on se bousculait.
On ne trouvait pas à manger.
Plus de magasins, plus de maisons...
Rien ne tenait debout...
Partout des ruines, des pierres.
Quelques heures après le train est arrivé.
Tout le monde est monté en même temps.
On s'est cherché une place.
C'était la nuit.
On voyageait en couchettes.
Enfin, des couchettes un peu primitives.
Malgré tout, on a pu s'étendre.
On n'avait pas emporté de couvertures.
Il faisait glacial.
Ce n'était pas chauffé.
On a passé comme ça toute la nuit.
Je ne me souviens plus si le train roulait la nuit.
J'avais toujours l'impression qu'on restait sur place.
On a franchi un tas de frontières.
Je ne me souviens plus combien.
Là, les douaniers montaient.
Ils nous prenaient pour des fraudeurs.
Ils fouillaient partout.
On a eu peur.
Quand il a vu tous ces douaniers le petit s'est mis à pleurer.
Puis, nous sommes arrivés à Prague.
A Prague, papa est descendu.
Il s'est offert une paire de gants.
Je crois que le train est resté à Prague toute la journée.
Puis, on est de nouveau parti.
Et les douaniers sont encore montés à une autre frontière.
Il y en a eu des frontières!
Le petit ne tenait pas en place.
Il ouvrait toutes les portes.
Il observait tout...
il voulait tout savoir.
Où il était... ce qu'il faisait...
Tout à coup, sa vie avait changé.
A Paris, la tante Ethel nous a attendus
avec le cousin Moshé et une cousine.
Et l'oncle... je ne sais plus...
Oui, il nous attendait aussi.
On a logé chez tante Ethel.
Elle nous a donné une chambre.
Elle nous a bien reçus.
On a cherché à savoir ce qui s'était passé.
Je lui ai demandé si elle avait les photos que j'avais envoyées avant la guerre.
Moi, je n'avais plus rien.
On a parlé de toute la famille.
On a plus pleuré que parlé.
Elle a raconté ses malheurs...
J'ai raconté mes malheurs.
Le cousin Moshé nous a proposé de travailler avec lui, à Paris.
Il fallait oublier la guerre...
gagner sa vie, faire quelque chose.
Je ne voulais pas rester là.
Papa non plus. Il voulait voir la tante, en Belgique.
Et l'oncle aussi voulait venir.
On est resté 8 jours à Paris.
Après une semaine, on a repris nos paquets,
et on pris le train pour la Belgique.
A la frontière, ils ne nous ont pas laissé descendre.
On n'avait pas de visa pour la Belgique.
Mais un visa pour Porto-Rico.
Un faux visa.
Alors, l'oncle... c'était un Brésilien...
Comment dire...?
Oui... c'était un "citoyen" brésilien.
Il vivait en Belgique.
Il s'est présenté avec sa serviette....
Comme s'il avait une fabrique...
Il a sorti plein de papiers.
Ils l'ont pris pour un diplomate!
Il s'est porté garant pour nous.
On a pu descendre.
Je pleurais... le petit pleurait.
On a cru qu'ils allaient nous enfermer, nous renvoyer.
Finalement, après une heure ou deux
passées dans le bureau de la douane
ils nous ont laissés partir.
Et sur le quai la tante Bronia nous attendait.
La tante... je ne la connaissais pas.
Papa, si... d'avant la guerre.
Elle ressemblait à sa mère.
Il l'a vite reconnue.
Moi, je ne la connaissais pas.
Je regardais autour de moi.
Des gens... des grandes maisons...
On ne voyait pas ça en Pologne.
Ici, tout était intact...
Pas comme chez nous.
En Pologne, tout était détruit, Varsovie démoli.
Ici tout était entier.
J'ai regardé... et je me suis dit :
Ici, je vais reconstruire ma vie.
La tante, je la cherchais.
Papa m'avait montré une photo.
Quand ils se sont embrassés
j'ai compris que c'était elle.
Elle m'a embrassé aussi.
Nous étions sa seule famille.
Papa... son "Mendouch"... Elle pleurait.
Elle était contente de nous voir.
Je tourne, me retourne
Semaine après mois
Dans les rues où la nuit va tomber
Je cherche un moyen d'oublier
Comme hier, peut-être
Je ne mangerai pas aujourd'hui
L'odeur des petits pains frais
Qui sortent de la corbeille
Il me vient une idée
Je vais compter les maisons
Je vais compter les gens
Qui sortent des boutiques
Pour tromper mon estomac vide
Je chante une chanson
Comme pour me narguer
A nouveau une ombre
Un chien mord un os desséché
Et vient un autre qui veut le lui prendre.
Les dents serrées, je les regarde
On a reçu un visa pour une semaine...
Puis pour un mois.
Chaque mois, on devait se présenter.
Puis on a reçu une carte blanche
pour le pain et le sucre.
Tout était encore comme pendant la guerre.
Tout était rationné.
On est tous allés chez la tante.
Elle vivait dans un grenier.
C'était une petite maison propre.
Il y avait trois familles...
Une famille au second.
La tante habitait la mansarde.
La propriétaire avait le rez-de-chaussée.
Elle a accepté trois locataires... des étrangers... dans sa jolie petite maison.
On dormait tous dans la mansarde.
On était cinq avec l'oncle brésilien.
Lui, il voulait faire de l'import-export.
Papa a dit : commençons petit.
On avait emporté 2 machines à coudre.
La tante a demandé à Mme Constant, la propriétaire,
si on pouvait les installer en bas.
Elle nous a donné la cave.
Et nous, on habitait tous ensemble dans la mansarde.
On a eu une première commande.
Quelqu'un de la province.
Ça a été notre premier gagne-pain.
Papa allait apprendre la coupe aux cours du soir.
Il savait déjà couper.
Petit, il avait vu sa mère travailler.
Je lui répétais : pourquoi tu coupes tous ces papiers?
Va travailler chez quelqu'un.
Il disait : Non. Je serai mon patron.
Alors, on a démarré comme ça, sans permis.
On est resté chez la tante quelques mois.
Elle nous a donné beaucoup d'affection.
Elle travaillait aussi et ne rentrait que le soir.
Elle nous a donné tout ce qu'elle a pu.
Après quelques mois chez la tante on a trouvé un logement.
Chez un Juif qui était parti en Angleterre pendant la guerre.
Il avait laissé tout un appartement...
tout un ménage.
C'était une chance de trouver ça.
On ne trouvait pas de logement.
Et on n'acceptait pas d'étrangers.
Je me souviens qu'on a dû donner de l'argent pour une reprise.
Il y avait là de grands placards.
Tout était vieux... armoires, vaisselle.
C'était tout un ménage, quoi.
Une chose n'était pas bien :
la cuisine était commune.
Ah, la cuisine...
Comme c'était pénible!
On n'avait qu'un seul réchaud.
Les histoires que ça faisait!
En outre, on louait une chambre à un jeune homme.
Il était de Lodz.
Il n'était pas marié.
Il avait peut-être trente ans.
Je lui faisais à manger.
Et lui, il m'apprenait le français.
Il rentrait toujours à 2h du matin.
Un garçon très calme, très gentil.
On l'avait connu à Lodz.
J'ai oublié son nom...
Dzelinski! Voilà! Je m'en suis souvenu.
Il était petit et laissait tout traîner.
Ses chaussettes... Ses chaussures...
Je lui faisais son ménage.
Il me faisait pitié. Chaque jour
je lui préparais un petit repas chaud.
On avait aussi une autre voisine...
une vieille dame.
Borenstein qu'elle s'appelait.
Elle répétait sans cesse :
Au 3e étage, il y a une "goïe" qui veut m'empoisonner!
Elle fermait tout à clé.
Elle cachait des piquets sous son lit.
Elle croyait tout le temps qu'on allait l'empoisonner!
Comme elle était pieuse
elle cuisinait tout le vendredi pour le lendemain.
Ça faisait 20 petits paquets
attachés, ficelés!
Ça, c'était mes voisins.
Je ne me souviens plus très bien
quand c'est arrivé.
Une veille de fête, je crois.
Je me suis rappelée
comme chez nous où je suis née
que ma mère préparait les pâtes.
Et que le boulanger les cuisinait.
Je n'avais pas de cuisine pour moi seule.
Je devais la partager avec les autres locataires.
J'ai pétri la pâte à la maison.
Mais on n'avait pas de four.
Quand je rentrais, la porte de la cuisine était fermée!
Je ne pouvais pas cuisiner...
Pour faire à manger, j'ai dû me rendre chez une voisine
qui habitait en face.
Ton père travaillait...
Il rentrait quand vous étiez déjà couchés.
Et quand il partait, vous dormiez.
Vous ne le voyiez jamais.
Il était très occupé.
Il devait gagner sa vie.
Tous les deux ou trois ans il y avait une autre histoire...
Autre chose.
Il fallait déménager, changer de quartier...
vous faire changer d'école.
Il va bientôt pleuvoir
C'est ce que raconte la rue
Il tremble des maisons souillées
Ton papa travaillait à la maison.
Il prenait du travail à façon.
Il parlait encore mal le français.
Un agent de police!
Un jour, dans la rue
ton grand-père rencontre quelqu'un à un arrêt de tram.
Il lui demande : Vous êtes Juif?
J'ai l'impression que vous êtes Juif!
Et ainsi, tout a commencé.
On a installé les machines là-bas.
On a mis une annonce et on a engagé deux ouvrières.
Puis, ils ont acheté de la marchandise.
Petit à petit, on est sorti du pétrin.
Et ça a été le départ.
Le grand-père voyageait à Anvers.
Il traitait surtout avec des Juifs.
On ne savait pas assez le français.
Il y avait 3 associés. Ça rapportait peu.
J'ai compris que ça ne nous mènerait nulle part.
Ton père ne s'entendait pas avec ses associés.
A chaque coup il fallait encore déménager.
J'ai dit à ton père : je t'aiderai.
Mettons-nous à notre compte.
Mais on ne pouvait pas.
Il fallait un registre de commerce.
On était des étrangers.
Puis, on a rencontré un Juif qui a dit qu'il pourrait tout arranger.
Il avait des relations...
il avait été dans la Résistance...
Trouver une maison s'imposait.
Quelque part près de la gare.
C'était une vieille maison.
J'ai dû arracher le papier peint.
Mais au moins, on était quittes de tous nos associés!
Et je me suis mise à arracher le papier des murs pour que ça ait plus d'allure.
J'arrache... et j'arrache du papier...
Et soudain, que vois-je? Un petit coffre.
Je me dis : ici je vais trouver un trésor!
J'étais toute seule dans la maison.
Finalement, j'arrive à ce coffre!
Il était fermé.
C'est qu'il contient de l'argent ou de l'or!
J'ai pris un marteau.
Je me suis mise à frapper de toutes mes forces.
Je me disais : J'ai un trésor!
Tu sais, on avait besoin d'argent pour monter une affaire.
J'arrache enfin la serrure...
Rends-toi compte... Il était vide!
Peut-être, pendant la guerre
des Juifs avaient caché là de l'argent.
Quelqu'un a dû le prendre
et remettre le coffre à sa place.
Et moi, j'ai trouvé un coffre vide!
Au début, on avait loué les caves
à une agence de taxis.
La femme du gérant nous aidait.
On avait même installé des machines dans la cave.
Au deuxième étage...
on louait un appartement
à une dame.
Comment déjà?... J'ai oublié son nom.
Toute la maison était occupée.
Après ma journée, j'étais fatiguée.
Mais au moment d'aller au lit les taxis klaxonnaient.
Je ne pouvais pas dormir.
Le couloir était plein de gens qui voulaient un taxi.
Après 2 mois, j'ai dit à papa :
si tu ne veux pas me conduire dans une maison de fous
renonce au bail de l'agence de taxis...
et au bail du second.
Les enfants ont besoin d'une chambre.
Les garçons grandissent.
On travaillait tout le temps.
Jour et nuit, samedi, dimanche...
On n'avait pas de week-end...
jamais de vacances...
Je faisais les factures à la main.
On n'avait pas de machine à écrire.
Papa faisait les comptes.
Ça, c'était notre week-end.
On me pressait de tous les côtés.
Ici, un client... là, une ouvrière.
Ici, le téléphone sonnait...
là, une commande à expédier...
donner à manger aux enfants...
Je n'avais jamais un moment à moi.
Je courais en haut, je courais en bas...
Madame par-ci, madame par-là!
Maintenant, je suis plus calme.
J'habite ici depuis 20 ans.
J'ai travaillé ici 20 ans.
Au même endroit... la même rue...
que je connaissais à peine.
Des jours entiers, je ne sortais pas.
J'étais toujours dans l'atelier...
jour et nuit.
Ça ne me dit plus rien.
Je suis mal à l'aise dans cette maison.
Quand ça marchait j'étais plus jeune, tu comprends?
J'étais occupée.
Mais rester assise, et regarder la rue...
Et quelle rue!
Pas le moindre vert... pas un arbre...
On voit des voitures qui roulent...
Et en face, des petits ateliers.
Je ne voyais pas la rue.
J'étais derrière, dans l'atelier.
Toute ma vie, c'était cet atelier.
Je ne voyais pas la rue.
Je ne savais pas s'il pleuvait,
s'il y avait du soleil...
s'il y avait du vent.
S'il faisait froid... chaud...
C'était... ça a duré ainsi des années.
S'habiller en vitesse...
Manger debout...
Descendre dans l'atelier...
D'abord venaient les ouvrières...
puis les clients.
Qui avait le temps de voir la rue?
On mangeait dans la cuisine...
C'était aussi à l'arrière.
Combien de fois je ne savais pas comment il faisait dehors!
S'il faisait sombre... ou clair.
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