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Zulu
...
-Union soviétique, 1944 :
l'Armée rouge achève la libération de son territoire
occupé par les nazis. Coups de canons et tirs.
...
Foule en liesse.
...
...
...
Les Allemands, dans leur retraite,
détruisent tout.
...
Eté 1944 :
Hitler, dans son quartier général à l'est, la Tanière du Loup,
ne s'avoue pas vaincu.
Il garde sa foi dans la victoire finale. Pourtant,
les alliés américains et britanniques
ont réussi leur débarquement en Normandie,
le second front réclamé par Staline.
Les Soviétiques se préparent à envahir l'Allemagne.
Leningrad est sauvée
après un siège de 900 jours
et près de 2 millions de morts, civils et militaires.
Les prisonniers allemands sont confrontés aux survivants.
Mais les réactions ne sont pas partout les mêmes.
A Moscou, le 17 juillet 1944,
57 000 prisonniers allemands défilent.
Dans la foule des spectateurs, le jeune Roman Tchenko dit :
"Nous avons vu les Allemands de près.
"Le plus étonnant était le silence.
"Nous ne disions rien,
"les Allemands non plus."
Gamina Bouravleva dit :
"Des gens pleuraient. Dans la foule,
"j'ai entendu une vieille dame dire :
"'Mon Dieu, ce sont les mêmes que nos pauvres enfants !'"
Seuls les bruits de pas brisent le silence.
...
En faisant aussi défiler 1 000 officiers et 20 généraux allemands,
Staline veut montrer sa puissance à ses alliés et à son peuple.
Staline veut-il devenir le maître du monde ?
...
Juillet 1944 :
les Orgues de Staline anéantissent les défenses allemandes.
Rugissement des lance-missiles.
La mobilité de l'Armée rouge est stupéfiante.
Les Américains ont donné à Staline les moyens financiers, l'acier,
les métaux rares,
pour construire 55 000 chars T-34,
parmi les plus performants de la guerre,
des centaines de milliers de camions, des Jeep,
des véhicules blindés.
Les Soviétiques avancent, en Pologne,
jusqu'à Varsovie,
mais reçoivent l'ordre de Staline de s'arrêter.
Varsovie, 1er août 1944 :
la résistance polonaise déclenche un soulèvement
contre les Allemands
pour libérer la ville avant l'arrivée de l'Armée rouge
et ne pas tomber
sous la domination soviétique.
En 1939,
Staline s'était déjà partagé la Pologne avec son allié d'alors :
Hitler.
A Katyn,
Staline avait fait exécuter 20 000 officiers polonais prisonniers
pour se débarrasser des élites qui lui étaient hostiles.
En 1944,
il interdit de porter assistance aux résistants polonais.
Il n'aide pas les Alliés qui tentent de parachuter des armes
aux insurgés.
Il les laisse massacrer par les SS qui détruisent totalement la ville.
Le maréchal Joukov écrit dans ses mémoires :
"Staline m'a dit : 'Nous ne pouvions pas permettre
"'une Pologne bourgeoise à nos frontières.'"
L'Armée rouge prend Varsovie, ou ce qu'il en reste,
puis occupe toute la Pologne.
Dans leur avance,
les soldats soviétiques découvrent l'horreur nazie :
le camp d'extermination des Juifs à Majdanek.
L'écrivain russe Vassili Grossman, alors correspondant de guerre,
assiste à la libération du camp.
Il commence par rechercher sa mère
dont il est sans nouvelles depuis juin 41.
Les rares survivants ne lui laissent pas d'espoir.
Les cendres de sa mère ont dû servir d'engrais
pour les cultures de choux des SS.
Grossman va découvrir l'étendue du crime nazi :
Belzec, Sobibor, Treblinka.
Grossman révèle au monde,
avec l'article "L'enfer de Treblinka",
ce que fut la liquidation des Juifs par les SS
alors que se rapprochait l'Armée rouge.
Grossman écrit :
"Trouverons-nous la force de réfléchir sur ce que ressentaient,
"durant leurs dernières minutes,
"les hommes et les femmes qui étaient dans ces chambres à gaz,
"effroyablement entassés, au point que leurs os se brisaient ?
"Quelles images passaient devant leurs yeux ?
"L'enfance ? Les jours heureux ?
"La conscience s'obscurcit,
"la minute ultime de l'affreux supplice est venue."
L'historien Antony Beevor écrit :
"Grossman comprit très vite
"que les autorités soviétiques n'appréciaient pas ses rapports
"sur ce qui sera appelé 'l'Holocauste'."
La ligne stalinienne refusait de créer
des catégories dans la souffrance. Les victimes du nazisme en Russie
étaient qualifiées de "Citoyens de l'Union soviétique".
Le mot "juif" n'apparaissait jamais dans les rapports officiels
sur les atrocités,
même sur les cadavres portant l'étoile jaune.
La position de Staline sur les crimes de guerre
était "ne pas diviser les morts".
Pour Staline, le peuple soviétique a autant souffert que les Juifs.
Ukraine, 1944 : Staline veut cacher l'implication des Ukrainiens
dans le crime antisémite
et leur collaboration avec les Allemands
pendant la Grande Guerre patriotique.
Les Ukrainiens, victimes de famines organisées par les bolcheviques,
fournirent des soldats aux côtés des Allemands
dans la Légion ukrainienne, l'Armée de libération de l'Ukraine
ou la 14e division ukrainienne de la Waffen SS.
L'épuration est dirigée par un Ukrainien, Nikita Khrouchtchev,
qui n'hésitera jamais dans la terreur de masse
et dans le dévouement à Staline.
Khrouchtchev se plaint du retour des Juifs
ayant échappé au massacre par miracle.
Leurs maisons sont occupées par des Ukrainiens.
Khrouchtchev dit :
"Tous ces Abramovich envahissent mes terres
"comme un vol de corbeaux."
Staline était-il antisémite ? C'est d'abord un politique.
Son attitude est floue.
Elle change selon les époques et les circonstances.
Il fera même envoyer au goulag
la femme de Molotov
avec les autres membres du Comité antifasciste juif
créé en 1942 pour influencer l'opinion publique internationale.
Il s'acharnera sur les médecins juifs,
trop en relation avec l'étranger,
mais gardera toujours auprès de lui
Lazare Kaganovitch, surnommé "le dernier Juif de Staline".
L'antisémitisme de Staline mêlait vieux préjugés,
méfiance nationaliste vis-à-vis d'un peuple réputé apatride,
soupçons envers ses ennemis, souvent juifs.
A Yalta,
Staline dira à Roosevelt :
"Les Juifs sont des profiteurs et des parasites."
15 ans plus tôt,
en 1929, il crée, dans l'Extrême-Orient soviétique,
le Birobidjan,
région autonome juive.
Sa langue officielle est le yiddish,
préféré à l'hébreux
jugé trop religieux.
Sous prétexte de peupler cette région inhospitalière
et de promouvoir l'agriculture, il s'agit bien de déportation.
1930 :
Staline règne.
Mais il arrive tout juste à contrôler le pays.
Il se sent entouré d'ennemis
qu'il traque avec sa police politique.
Rien ne doit freiner l'utopie :
transformer la Russie en un champ peuplé de paysans,
devenus "ouvriers de la terre".
Fini les isbas et les fermes ancestrales.
Ils vivront en communauté dans les kolkhoz.
Ils produiront le blé
vendu par l'Etat pour acheter les machines
qui fabriqueront tracteurs, chars et avions.
"Ainsi, l'Union soviétique rattrapera en 5 ans
"un retard de 100 ans",
dit Staline. C'est son 1er plan quinquennal.
Mais Staline se heurte immédiatement aux paysans.
Ils refusent de perdre leurs terres.
Ils refusent la collectivisation.
Staline les fait surnommer "koulaks",
"profiteurs", "exploiteurs".
Et il fait préciser le terme de "koulak" :
tout fermier qui a des salariés, qui possède un moulin,
une fromagerie, une sécheuse de pommes de terre,
des machines agricoles à moteur et du bétail.
Une définition si vague
qu'elle ouvre la voie aux dénonciations,
aux règlements de compte, aux viols. La police se déchaîne
contre ceux qui tentent de cacher leurs réserves de grains.
La résistance des paysans est telle
que le pouvoir mobilise 27 000 "dékoulakésateurs",
des militants communistes venus des villes,
et une horde de journaliers
payés en parts de butin.
La police de Staline envoie un rapport.
On ôte aux paysans vêtements d'hiver et sous-vêtements chauds.
On s'empare des chaussures.
On confisque jusqu'aux petits oreillers des enfants
et toutes les icônes religieuses pour les brûler.
Staline veut entraîner toute la population
dans la croisade contre les paysans en encourageant la délation.
La propagande diffusée au cinéma
montre une jeune Tatare de Crimée, Olga Balykina,
célèbre pour avoir accusé son père de voler du blé dans son kolkhoz.
Félicitée par le Parti, elle est fêtée par les pionniers,
les 9-14 ans, et les komsomols,
les 15-18 ans, organisations de masse
créées par Lénine.
Olga dit : "J'ai agi comme tous les pionniers doivent agir."
En faisant le salut des pionniers, elle récite :
"Staline, tu es plus haut que les espaces célestes.
"Staline, tu es plus lumineux que le Soleil."
Dans tous les villages, les statues de Pavel Morozov
glorifient celui qui est appelé
le "Pionnier-héros numéro 001 de l'Union soviétique".
Selon la légende forgée par la police,
il aurait dénoncé son père, hostile à la collectivisation,
et son oncle l'aurait assassiné à 14 ans.
2 millions de paysans ont été envoyés défricher la Sibérie,
300 000 autres, déportés au goulag...
et 300 000, exécutés.
Kalinine, censé représenter les paysans auprès de Staline,
n'ose pas lui dire qu'il reçoit des milliers de suppliques,
comme celle-ci : "Les blancs nous dépouillaient,
"mais au moins, ils nous laissaient vivre."
La guerre civile avait entraîné les famines de 1918 et 1921.
...
La famine organisée par Staline
dès le début des années 30 est la plus terrible,
surtout en Ukraine.
5 millions d'êtres humains meurent de faim.
La doctoresse Margarita Pogrebitzkaïa témoigne :
"En ukrainien, on a appelé la famine 'holodomor',
"'extermination par la faim'. On leur avait tout pris,
"tout confisqué jusqu'à la dernière miette.
"Une mère a tué un de ses enfants à coup de hache pour le faire cuire
"et le donner à manger aux autres.
"Et personne ne posait de questions."
Nadejda, la femme de Staline,
est la seule à lui parler du malheur du peuple russe.
Ils sont souvent séparés, maintenant.
Elle a repris ses études à Moscou. Staline, lui,
affectionne de longs séjours à la campagne.
Son chauffeur est Nikolaï Vlassik,
policier et photographe de l'intimité du tyran.
Alors que les membres du Politburo affectionnent, comme Lénine,
les Rolls,
Staline préfère une voiture américaine de luxe : la Packard.
Il se fera construire une vingtaine de datchas,
des villas somptueuses réparties en Russie selon les saisons.
Il y est heureux. Il chante sans arrêt des airs d'opéras.
Il dirige le pays par télégrammes, par des lettres précises,
et en convoquant
ses collaborateurs. Pendant que son peuple agonise de faim,
il pêche la truite et lit beaucoup. Il a une bibliothèque
de 20 000 livres. Il est capable de citer la Bible ou Bismarck,
modèle politique allemand de nationalisme.
Il trompe sa femme avec sa coiffeuse qui le rase chaque matin.
Il joue au gorodki, variante russe de la pétanque,
avec ses complices.
Son passe-temps favori,
c'est de planter des citronniers, des orangers.
Sur les photos apparaît, maintenant, souvent un policier.
Il s'appelle Lavrenti Beria, un Géorgien, comme Staline.
Il s'est fait remarquer
par sa cruauté et son sadisme exceptionnels.
Il se rapproche de plus en plus de Staline,
qui le nommera chef du NKVD,
le nouveau nom de la toute-puissante police politique.
Staline le présentera à Roosevelt en 1945 à Yalta
comme "Notre Himmler à nous".
Nadejda craint Beria. Elle le déteste.
Quand il est là, elle retourne à Moscou.
Elle écrit à Staline. Elle ose évoquer
les queues devant les magasins vides. Ce qu'elle n'ose pas dire,
ce sont les paysans qui ont fui vers la ville et meurent de faim
dans les rues.
Nadejda, généreuse et pleine d'idéaux,
ne reconnaît plus celui qu'elle a appelé
"le révolutionnaire indomptable, l'homme nouveau". Elle lui dit :
"Un bourreau, voilà ce que tu es devenu."
Nadejda,
le 7 novembre 1932,
défile avec les étudiants de l'Académie industrielle de Moscou
pour le quinzième anniversaire de la révolution.
Staline,
à la tribune, sur le mausolée de Lénine, semble tendu.
Foule en liesse et pas des soldats qui défilent.
Juste après l'armée,
la police est à l'honneur.
Un banquet clôt les festivités au Kremlin.
Coup de feu.
Nadejda est découverte dans la chambre conjugale
morte d'une balle dans le cœur, un pistolet à la main.
Elle avait 31 ans.
La police conclut aussitôt au suicide.
Le bruit se répand que Staline l'a tuée après une violente dispute.
Elle a droit à des obsèques solennelles.
Staline n'est pas là.
Le suicide de Nadejda,
présenté ensuite officiellement comme une crise d'appendicite,
apparaît également comme un acte politique de défi envers Staline.
D'autres morts s'accumuleront. Les artistes qui avaient cru
que la révolution
apporterait la liberté créatrice se voient imposer par Staline
la doctrine officielle du réalisme-socialiste.
Tous, peintres, musiciens, poètes, écrivains,
les "ingénieurs de l'âme",
comme les appelle Staline, doivent exalter le travail, la famille,
et la patrie.
Et surtout la gloire de Staline.
Ceux qui ne sont pas en prison ou en exil tentent encore de résister.
Ossip Mandelstam, grand poète russe de l'époque,
est arrêté et meurt de faim et de froid au goulag.
Il avait écrit "Le montagnard du Kremlin".
"Ses doigts sont gras comme des vers.
"Des mots de plomb tombent de ses lèvres.
"Sa moustache de cafard nargue. Chaque mise à mort est une fête,
"et vaste est son appétit."
Dans les appartements communautaires pris aux bourgeois,
où s'entasse une famille par pièce, chacun a peur de l'autre.
Le grand écrivain russe
Mikhaïl Boulgakov a décrit ce temps. "Voilà qu'il se produisit
"des faits inexplicables.
"Des gens disparaissaient de cet appartement. Une fois,
"un policier demanda à un locataire de passer au commissariat.
"Il ne revint jamais.
"Un second locataire disparut un lundi. Le matin,
"comme d'habitude, une voiture était passée le prendre.
"Elle ne revint pas."
Vassili Nikolaïev
raconte son passage en prison : "Il y avait surtout des gens simples.
"Un étudiant avait écopé de 10 ans de camp pour une histoire drôle.
"Un routier était là car il ressemblait à Staline.
"Un coiffeur qui n'avait pas sa carte du Parti.
"Le chef d'une laverie qui, lui,
"avait sa carte. Et aussi un vieux qui se réjouissait et nous disait :
"'Je suis si content que vous,
"'des communistes, soyez en prison et que vous n'y compreniez rien,
"'comme moi.'"
Dans toute l'Union soviétique,
les wagons-prisons
n'ont jamais transporté autant de déportés vers le goulag.
Marina Isaïtchik dit :
"Il y avait un trou dans le plancher. Et pour les gros besoins,
"un seau derrière un drap.
"Le voyage a duré 7 jours. On dormait sur le sol.
"On nous a débarqués au fond de la taïga.
"Très vite, on a commencé à avoir le scorbut.
"On perdait les dents.
"On construisait, on faisait tout à la main.
"Attends.
"Supporte.
"Attends. Sois patiente."
Les centaines de camps du Goulag,
ou "camps de travail correctifs", offrent une main-d'œuvre gratuite
pour les projets pharaoniques de Staline, comme,
en 1932, le canal pour relier la Baltique à la mer Blanche :
le Belomorkanal. 300 kilomètres à travers des montagnes de granit
creusées à la main.
Au son d'orchestres de déportés.
...
Sur le Belomorkanal, les cadences de travail sont infernales.
30 000 déportés meurent d'épuisement.
...
Membre du Parti communiste français, Louis Aragon écrit :
"J'applaudis ce principe du recyclage humain,
"cette science prodigieuse de la rééducation de l'homme."
La propagande soviétique montre un exemple de rééducation.
Les déportés travaillant sur le canal ont été rassemblés
pour être filmés sous l'œil vigilant de la police du camp.
-Camarades. Avant, j'étais voleuse. Ce que je savais des automobiles,
c'est faire attention quand j'étais soûle.
Et maintenant, je suis chauffeur.
J'ai une qualification.
...
-Pour aller plus vite,
le chef de la police politique, Iagoda,
impose aux ingénieurs déportés de réduire la profondeur du canal,
ce qui va interdire toute navigation.
Seuls pourront s'y risquer
les rares bateaux de plaisance de l'URSS,
comme celui de Staline, qui vient, quelques heures,
manifester son mécontentement.
Il décide de faire construire, plus tard,
un meilleur canal, puisque la main-d'œuvre est inépuisable.
Il faut déjà achever d'autres projets grandioses,
comme le barrage du Dnieprostroï ou l'immense combinat métallurgique
de Magnitogorsk.
Mais Staline a une idée qui surpasse toutes les autres :
bâtir un temple pour le peuple. Et où se réunit-il tous les jours ?
Dans le métro.
Staline veut doter sa capitale du plus beau métro du monde.
...
Le réalisme-socialiste s'applique aussi aux cinéastes soviétiques.
Le chef du chantier,
c'est Lazare Kaganovitch.
Il proclame : "Le métro de Moscou
"fait partie de notre lutte pour une société plus humaine,
"contre l'esclavagisme.
"Il est précieux, pas juste parce qu'il est de marbre.
"Dans chaque morceau de ce marbre
"transparaît notre travail socialiste, notre sang,
"notre amour,
"notre lutte pour l'homme nouveau et pour la société socialiste."
C'est Kaganovitch qui a inventé le mot "stalinisme",
en disant : "On continue de parler de Lénine et du léninisme,
"mais Lénine nous a quittés il y a bien longtemps.
"Vive le stalinisme !" Selon l'historien Simon Sebag Montefiore,
Staline est, pour Kaganovitch, le Robespierre de la Russie.
La terreur et le goulag sont les principales activités du Politburo.
Les Soviétiques, gorgés de propagande,
adhérent au régime en vivant mal, mais avec de l'espoir.
Igor Poglasov raconte :
"On avait nos rituels, nos virées en kayak,
"nos nuits sous la tente, nos chansons.
"Comment ne pas croire à notre rêve révolutionnaire ?
"Notre fils s'appellera Octobre, et notre fille, Stalina."
...
30 janvier 1933 :
les Soviétiques apprennent par des articles de "La Pravda" que,
en Allemagne, le chef du Parti national-socialiste,
en abrégé, nazi, Adolf Hitler,
est devenu chancelier, c'est-à-dire Premier ministre.
Quelques jours plus tard,
le 10 février 1933, au Palais des sports de Berlin,
sous le slogan "Libérons l'Allemagne du marxisme",
Hitler rappelle que son ennemi principal
est le communisme.
-La lutte contre le marxisme
a été l'un des premiers objectifs de notre combat.
J'ai fait le vœu de ne m'arrêter
que lorsque le marxisme sera éradiqué de la vie allemande.
Auditoire en liesse.
-A Moscou,
Staline ne peut ignorer la menace d'un conflit armé avec Hitler.
26 janvier 1934 :
17e congrès du Parti communiste de l'Union soviétique.
C'est "le congrès des vainqueurs",
pour les staliniens, car Staline annonce des résultats faramineux :
le plan quinquennal est réalisé avec un an d'avance,
la production industrielle a doublé,
l'Union soviétique a échappé à la crise
qui vient de secouer l'Europe et les Etats-Unis.
Les chiffres sont faux,
mais l'euphorie
est générale.
...
Pourtant, ce congrès restera dans l'Histoire sous ce nom :
"le congrès des fusillés",
car il réserve une mauvaise surprise à Staline.
Celui qui est encore le plus proche de lui, Sergueï Kirov,
lui révèle que certains délégués l'ont contacté pour le remplacer
et que 300 délégués,
inquiets de la concentration totalitaire du pouvoir d'un homme,
votent contre Staline.
Il fera exécuter ou envoyer au goulag
1 108 communistes participant à ce congrès
dans les années qui vont suivre.
A Berlin, Hitler, lui aussi,
purge le parti nazi. C'est la Nuit des longs couteaux.
Pour se concilier l'armée et les milieux d'affaires,
il fait assassiner les soudards qui l'ont aidé à prendre le pouvoir.
La violence et la rapidité d'exécution du Führer
impressionnent, à Moscou.
Staline dit à ses proches :
"Vous avez vu ce qui s'est passé en Allemagne ? Sacré type, ce Hitler !
"Cela demande du savoir-faire. Voilà comment
"il faut traiter ses adversaires politiques."
7 novembre 1934 :
pour l'anniversaire de la révolution,
Staline monte sur le mausolée de Lénine avec Kirov.
Ce sont les dernières images de son complice,
le chef bolchevique de Leningrad, son compagnon de chasse.
Kirov est abattu le 1er décembre 1934 à Leningrad
par, officiellement, un mari jaloux.
La mort de Kirov déclenche une terrible réaction en chaîne.
Staline se sent menacé par une résistance intérieure.
Il déclare la guerre à son peuple.
Il plonge son pays dans une longue nuit qui va culminer, en 1937,
avec la Grande Terreur,
un délire meurtrier qui fera 700 000 morts en un an.
Staline, qui semble prier,
profite de ce drame pour accuser ses ennemis d'un énorme complot,
de tentative d'assassinat contre lui et les membres du gouvernement.
Il traque les trotskistes, les opposants réels ou supposés,
même les héros de la révolution, comme Nikolaï Boukharine,
que Lénine appelait pourtant "l'enfant chéri du Parti".
Staline organise des simulacres de jugements à grand spectacle
qui resteront dans l'Histoire sous le nom de "procès de Moscou".
Propos en russe.
-Les accusés ne sont pas montrés : ils sont en trop mauvais état,
malgré les efforts des médecins de la prison où on les a torturés.
Par contre, l'accusateur, Andreï Vychinski, est abondamment filmé.
Vychinski sera, après la guerre,
représentant permanent de l'Union soviétique
au Conseil de sécurité de l'ONU.
Ici, son réquisitoire est conforme à la méthode stalinienne.
-Ces traîtres et ces espions ont vendu notre patrie à l'ennemi.
Fusillez ces chiens ignobles !
Notre peuple exige une seule chose :
écraser l'infamie.
-Les procès de Moscou
secouent les opinions publiques du monde entier. André Breton,
créateur du mouvement surréaliste, dit : "Un malheur effroyable
"frappe le socialisme, bafoué par la sombre mise en scène du procès.
"Staline est le grand instigateur, le faussaire,
"le plus inexcusable des assassins."
Dans les usines,
les ouvriers sont mobilisés pour exiger le châtiment des coupables.
-Pas de pitié pour les ennemis.
Fusillez-les tous comme des chiens enragés.
-Mort aux traîtres de la patrie !
-Le 11 mars 1938, les accusés sont tous condamnés à mort :
98 membres du Comité central du Parti communiste,
les principaux responsables de la police avec leur chef Iagoda,
une grande partie
de l'état-major de l'Armée rouge et le maréchal Toukhatchevski,
et ceux qui ont permis à Staline de prendre le pouvoir,
Boukharine, Kamenev, Zinoviev.
Boukharine écrit à Staline :
"Koba, à quoi ma mort va-t-elle te servir ?"
Kamenev demande à Staline, qu'il avait sauvé 20 ans plus tôt :
"Sais-tu ce qu'est la reconnaissance ?"
Staline répond : "Une maladie de chien."
Les condamnés sont tués.
...
-On froncera les sourcils sévèrement
si un ennemi survient pour nous briser.
Nous aimons notre patrie comme on aime une fiancée.
Et nous la protégeons comme une douce mère.
-GRANDE EST MA PATRIE AVEC SES FORETS,
SES CHAMPS ET SES RIVIERES.
-Je ne connais aucun autre pays
où l'homme peut respirer aussi librement.
-La Moscovite Nina Poglazova dit :
"On vit dans un monde soviétique où il n'y a qu'une seule règle du jeu,
"et tout le monde joue selon cette règle.
"Il est debout sur la tribune, il ment.
"Tout le monde applaudit, mais tout le monde sait qu'il ment. Et lui,
"il sait qu'on le sait, mais il débite ses mensonges
"et il est tout content qu'on l'applaudisse."
Foule en liesse.
...
Svetlana Alexievitch rapportera :
"Ma génération a grandi avec des pères revenant des camps
"ou de la guerre. La seule chose dont ils pouvaient nous parler,
"c'est de la violence. Ils ne disaient pas grand-chose.
"Ils buvaient.
"Ceux qui n'avaient pas été arrêtés avaient peur de l'être.
"S'ils n'avaient pas été arrêtés, ils se posaient des questions.
"'Pourquoi arrête-t-on tout le monde et pas moi ?'"
Margarita Pogrebitzkaïa dit :
"Nous aimions notre patrie
"d'un amour sans limites. C'était la plus belle des patries.
"La 1re automobile soviétique, hourra !
"Un ouvrier a découvert le secret
"qui empêche l'acier de rouiller !
"Le monde entier connaissait déjà ce secret,
"mais cela, on ne l'a appris que plus tard.
"On sera les 1ers à survoler le pôle Nord.
"Nous allons détourner des fleuves immenses, irriguer des déserts."
Staline entreprend la construction d'un nouveau Moscou
qui sera la vitrine du socialisme. Comme Hitler et Mussolini,
il veut du romain, du géant.
Une tour de 500 mètres surmontée d'une statue de Lénine.
Il commence par détruire le centre historique
et surtout religieux. Du passé, faisons table rase.
Staline utilise la propagande pour fabriquer des héros du travail,
comme Alexis Stakhanov, le plus grand mineur de tous les temps.
Il extrait plus de charbon que les autres, 100 tonnes par jour,
ce qui est impossible, mais donne naissance
au mouvement stakhanoviste.
...
-Comme la jeune Ukrainienne
Maria Demtchenko.
Elle est censée avoir ramassé une tonne de betteraves par jour.
Staline lui dit :
"Tu peux pas aller jusqu'à 2 tonnes ?" Elle lui répond :
"Je peux même faire plus, camarade Staline."
Ou la petite Tadjike,
Mamlakat Nakhangova, qui a récolté une montagne de coton
tout en continuant à apprendre à lire.
Staline revêt alors le costume national tadjik
pour inciter les peuples d'Asie centrale
à dépasser, eux aussi, toutes les normes.
Dépasser, c'est le rêve de Staline,
dépasser l'Amérique qu'il admire tant.
Tous ces exploits stakhanovistes sont de pures inventions.
L'industrie soviétique entre dans l'ère du mensonge.
Affolés par la Terreur, ouvriers et responsables d'usines,
menacés s'ils ne remplissent pas les quotas, mentent sur la qualité,
la quantité, la fiabilité, le rendement.
Marteau piqueur.
Le dernier acte de la Terreur se joue à Mexico en 1940.
Trotski finit par croire qu'il est à l'abri.
Il continue inlassablement à écrire,
à dénoncer dans ses livres le stalinisme.
Le 20 août 1940,
Staline lui fait défoncer le crâne par l'un de ses agents secrets.
Mais Trotski lui-même
porte une part de responsabilité dans le stalinisme,
comme le souligne l'historien Boris Souvarine.
Souvarine écrit : "Avec Lénine,
"Trotski a contribué à forger le mythe néfaste
"de la dictature du prolétariat, au mépris des idées réelles de Marx
"invoquées à tort et à travers. Ils ont fait preuve d'une inconscience
"qui a livré à Staline tous les leviers de commande."
Staline est hanté par le spectre de la guerre.
1941 : la menace se précise.
La défaite soudaine de la France face aux blindés allemands
lui fait mesurer le retard de ses propres forces armées.
Il lui faut gagner du temps.
Mais Hitler attaque le premier
le 22 juin 1941.
4 ans plus tard...
1945 :
l'Armée rouge entre dans Berlin.
...
Tirs en rafales.
La jeune Aglaïa Nesteruk est sergent radio.
Elle raconte :
"Notre terre natale était libérée.
"On mourait désormais pour une terre étrangère.
"On devait achever l'ennemi.
"Tout le monde comprenait bien, mais c'est si triste de mourir.
"Mais on allait enfin comprendre comment était leur terre.
"La première chose qui nous a étonnés,
"c'est la qualité des routes, puis la taille des fermes,
"les rideaux, les nappes,
"la vaisselle. Pourquoi faire la guerre, s'ils vivaient aussi bien ?
"Chez nous, trop de gens vivaient dans des huttes de terre battue.
"On passait des jours sans manger, on dormait sur la paille,
"alors que chez les Allemands,
"nous trouvions du café encore chaud et des draps blancs."
Les Russes
trouvent aussi des suicidés, par peur des représailles et des viols.
9 millions de soldats soviétiques sont morts.
10 millions ont été blessés.
3 millions resteront invalides.
Leurs parents, leurs enfants aussi ont disparu.
20 millions de civils ont été tués.
Le peuple soviétique a donné un sens nouveau au mot "sacrifice".
Il s'est totalement mobilisé pour sauver le monde du nazisme.
Le 30 avril 1945,
Hitler se suicide dans son bunker. Il a fait 70 millions de morts.
Le drapeau de Staline flotte sur le Reichstag, le sénat en ruine,
le symbole de l'Empire allemand.
8 mai 1945 :
l'Allemagne nazie capitule.
C'est le peuple soviétique qui a gagné la guerre,
mais c'est Staline qui est, pour le monde entier, le vainqueur.
Foule en liesse.
...
Le 12 août 1945, sur la place Rouge, à Moscou,
Staline organise une immense parade sportive.
Des milliers d'athlètes sont venus de tout le pays,
surtout des femmes, les hommes sont morts.
...
Le rituel a repris
de la montée au-dessus du tombeau de Lénine des dignitaires du régime
accompagnés, cette fois,
d'un étranger, honneur rarissime.
C'est le général Dwight Eisenhower qui avait commandé en chef
les forces alliées et organisé le débarquement.
C'est pour lui, pour l'éblouir, pour impressionner l'Amérique,
bientôt désignée comme l'ennemie impérialiste,
que Staline va faire défiler ce qu'il reste de sa jeunesse
pendant 5 heures.
Fanfare.
...
Personne, peut-être, n'a mieux défini Staline
que le général de Gaulle,
qui l'avait rencontré à Moscou en 1944.
Dans ses "Mémoires de guerre", de Gaulle écrit :
"Staline était possédé de la volonté de puissance,
"rompu par une vie de complots,
"à masquer ses traits et son âme,
"à se passer d'illusions, de pitié, de sincérité,
"à voir en chaque homme un obstacle ou un danger.
"Tout, chez lui, était manœuvre,
"méfiance et obstination.
"La révolution, le Parti, l'Etat, la guerre,
"lui avaient offert les occasions et les moyens de dominer."
Sous-titrage : Vdm
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