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Original subtitles

Imaginez que vous etes au cinema...

Ce sont les propos de Truffaut vantant la modernite,

la liberte de Guitry et de Pagnol

qui m'attirerent vers l'oeuvre de ces deux cineastes,

que la critique, dans son ensemble, meprisait.

Le cinema, c'est comme l'imprimerie,

et donc c'est un vehicule, c'est comme ca que l'a vu Guitry.

Il s'apparente a Pagnol.

Il a vu le cote enregistrement de la chose.

Pagnol a compris des le parlant, alors que des grands cineastes

avaient l'impression que le cinema parlant ne serait plus un art,

Guitry et Pagnol ont vu que c'etait juste un changement de vehicule,

et que ce nouveau vehicule leur convenait mieux a tous les deux.

Eh bien, ecoutez, merci beaucoup. Au revoir.

Marcel Lucien a grave les images assiste par Raymond Cluny.

Paul Duverge imprimait les sons, isole dans sa cabine,

comme en plongee.

On ressassait que c'etait juste du theatre mis en conserve,

jugement hatif et faux.

Dites-moi donc. Emile !

- Emile ! - Monsieur.

- Votre nom ? - Theophile.

"Emile", c'est le nom du maitre d'hotel que j'avais avant.

Je comprends.

D'abord, certaines pieces filmees restent extremement divertissantes,

avec des dialogues eblouissants

qui passent formidablement bien a l'ecran,

et une interpretation paradoxalement moins theatrale

que dans les films contemporains.

J'eprouve un grand faible pour le jeu de Guitry,

pour la maniere dont il case une diction parfaite,

voire une certaine emphase,

avec des repliques soldees, quotidiennes,

qui surgissent comme a l'improviste.

Est-ce que...

Est-ce que Monsieur aime Gaston ?

- Quel Gaston ? - Le nom "Gaston".

C'etait le nom de mon pere.

Oui, y a ca aussi. Il y a les parents,

les amis intimes.

Avec "Theophile", on est a peu pres tranquille.

Que Monsieur en trouve un qui lui plaise.

Je ne veux qu'etre agreable a Monsieur.

Monsieur a un "Andre" dans sa famille ?

Attendez... Non, pas encore.

- Alors "Andre". - Allez !

Mais soyez indulgent si je ne reponds pas tout de suite.

Je n'aurais qu'a vous sonner.

Est-ce que Monsieur est content de moi ?

Oui. Pourquoi ?

Je suis tres content de Monsieur et de Madame.

S'il y a une analogie avec un cineaste contemporain,

c'est Tarantino.

De la meme maniere, c'est un cineaste du verbe,

et ou on a l'impression que l'histoire se raconte,

progresse par...

a travers les mots.

C'est comme si l'inconscient parlait,

qu'il revelait des choses a travers les mots,

qui permettent de poursuivre le recit.

Donnez-moi donc mon dejeuner ici tout de suite.

Bien, monsieur.

Ce fruit, j'oublie toujours le nom...

Apprenez-le, mon ami, apprenez-le :

Grapefruit.

Je vais l'ecrire.

Je ne sais pas comment, mais je vais l'ecrire.

Ca s'ecrit : p, a, m, p, l, e, m, o, u, s, s, e.

Il y a aussi Desire,

et toutes les scenes qui opposent Guitry

et la merveilleuse Jacqueline Delubac,

actrice rare, elle aussi.

- C'est que... - C'est que ?

Je viens de recevoir

un appel d'une amie

qui devait me trouver un valet de chambre,

et qui en a arrete un pour moi ce soir.

Alors me voila dans une situation tres ennuyeuse

vis-a-vis de vous.

Mais pourquoi donc ?

Si Madame prefere ne pas me garder a son service,

que Madame me le dise franchement et pas autre chose que la verite.

- Comment, mais... - Oh !

Probablement que mon ancienne patronne vous a deconseille

de m'engager.

Pas du tout, pas du tout, pas du tout.

Madame ne sait pas tres bien mentir.

Ce serait me rendre service que de me le dire.

Si cette dame doit continuer a me faire du tort,

j'aurais tout interet a ne pas me servir de son certificat.

Quand on lui demande des renseignements,

elle les donne mauvais. C'est pas bien, ca !

Guitry est genial a cause de la vitesse.

Dans les annees 30,

le cinema, en particulier le cinema americain,

il est tellement plombe,

ca sacralise tellement le dialogue,

tout ca est fait pour etre articule, audible, etire...

Chez Guitry, ca part a une vitesse de fusee,

on a l'impression qu'il est dans une course a pied constante,

et la drolerie est la.

Je me disais : "Si tu n'as envie que de tes patronnes, tu es perdu."

Imaginez ca.

Un homme qui a 2 ou 3 raisons de se considerer encore jeune

et qui n'est plus attire que par ses maitresses,

mais dont il ne peut etre l'amant.

Ma situation etait tragique,

car j'aime mon metier, j'en suis fou.

L'autre jour Monsieur parlait de la volupte de commander.

Mais si vous pouviez savoir ce que c'est que la volupte d'obeir.

Servir, Madame,

c'est merveilleux.

Avoir le droit d'etre sans volonte.

"Allumez le feu. Ouvrez la fenetre."

Toutes ces idees, ce sont les autres qui les ont.

Et quand c'est une femme qui vous commande,

surtout un peu durement,

c'est une sensation delicieuse.

Ce que j'ai pu envier les esclaves.

Il essaye de faire passer clandestinement, grace a la vitesse,

des choses qui ne passeraient pas si elles etaient posees.

Et donc il y a un cote, dans son rapport a la societe bourgeoise,

aux conventions du theatre, de la dramaturgie,

il y a l'idee qu'il va vite, qu'il peut depasser tout le monde,

et que le temps qu'ils aient compris ce qui s'est passe,

ce qu'il a dit, lui, il est deja loin devant.

Tu vas voir une danseuse ?

Dieu m'en preserve. Non.

Je dis "l'Opera" pour le quartier de l'Opera.

Ce rendez-vous se trouve a cote de l'Opera.

Chez le marchand de nouilles, en face ?

Mais non.

- Ou as-tu rendez-vous ? - Un peu plus haut, a gauche.

- Dis-moi ou. - Qu'est-ce que ca peut te faire ?

Qu'est-ce que ca peut te faire de me le dire ?

J'ai rendez-vous devant la banque.

- Avec qui ? - Avec un Americain du Sud.

Comment s'appelle-t-il ?

- Comment il s'appelle ? - Il a bien un nom.

Il en a meme trois.

Il s'appelle...

- Comment ? - Attends, je l'ai pas encore dit.

Il s'appelle tout bonnement Lopez Gitta de la Nininnin.

- Quoi ? - C'est comme ca, j'y peux rien.

Guitry fut souvent un innovateur,

un revolutionnaire.

Vous allez voir revivre un instant sous vos yeux,

12 admirables Francais qui furent mes amis intimes,

et qui, helas, ne sont plus de ce monde.

A tout seigneur, tout honneur.

Voici l'hotel Biron,

belle demeure que Rodin habitait et qui est devenue le musee Rodin.

Cet homme de theatre,

plus visionnaire que tous les cineastes d'alors,

fut le seul qui eut l'idee, tres tot,

en 1914,

de prendre une camera pour filmer les artistes qu'il admirait,

nous livrant des images uniques, inoubliables,

de Rodin,

Saint-Saens.

Vous regardez en ce moment une chose

que vous ne voyez jamais :

un chef d'orchestre de face.

Ils nous tournent toujours le dos. C'est vraiment dommage.

A 82 ans, Monet respirait encore la force et la sante.

C'etait un chene.

Il paraissait invulnerable.

Par ou la mort allait-elle le prendre ?

Elle le prit par la ruse, lachement.

Elle s'attaqua a l'organe le plus precieux de ce grand homme,

sa raison d'etre, sa raison de vivre :

a ses yeux.

Puis le destin troubla sa vue avant de lui fermer les yeux.

Un apres-midi, vers 5 h, il cessa tout a fait de voir.

Voici Auguste Renoir.

Et la, vous les voyez, ses pauvres mains deformees par le mal.

L'enfant qui se trouve aupres de lui

est son plus jeune fils.

Et c'est aujourd'hui Jean Renoir, le cineaste bien connu.

Voici son portrait, d'ailleurs, quand il avait 6 ans.

Admirable tableau de son illustre pere

que j'ai toujours sous les yeux.

Il a des idees visuelles stupefiantes,

comme cette promenade dans le Paris occupe,

prive de lumiere, ou il ne filme que les pieds

des personnages, eclaires par une lampe.

C'est amusant ce petit cercle dans lequel nous posons nos pas

et qui nous accompagne.

Guitry n'etait jamais prisonnier d'une intrigue.

Essayez de resumer ses films, d'en donner un pitch.

Il semblait les construire librement,

au fur et a mesure des reactions des personnages,

et on a l'impression qu'il ajoutait des scenes,

comme cette discussion dans une cuisine,

juste pour le plaisir de filmer

Arletty et Pauline Carton.

Et en plus, ils voudraient qu'on les aime.

De quoi ils parlaient ?

De nous, tiens.

De quoi veux-tu qu'ils parlent ?

Les patrons, ils parlent toujours de nous.

Quand ils se taisent, c'est qu'ils disaient du mal.

Sinon c'est pour nous faire savoir quelque chose.

Ils font comme s'ils ne nous avaient pas vus

et nous envoient des boniments comme :

"Mme Untel a trouve une femme de chambre

"et ne lui donne que 600 F par mois."

Ou bien : "Les gens qui me volent, je ne les garde pas 24 heures."

Ca fait ma 9e place, ici,

et mes patrons ne parlent que d'argent ou de domestiques.

Ou alors il developpait des monologues extraordinaires,

profession de foi personnelle, decapante,

et fort peu politiquement correcte.

Si j'etais le gouvernement, comme dit ma concierge,

je taxerais ceux qui ne depensent pas leurs revenus.

Je sais des individus

qui ont 7 ou 800 000 livres de rente

et qui n'en depensent pas le quart.

Je les considere comme des imbeciles

et un peu comme des malhonnetes gens.

Le cheque sans provision est prevu

au code d'instruction criminelle,

et c'est justice qu'il soit puni.

Mais moi,

je serais tres severe a l'egard des provisions sans cheques.

L'homme qui ne depense pas ses revenus

interrompt la circulation monetaire.

Il n'en a pas le droit.

Si on te propose de recommencer ta vie,

tu accepterais ?

20 fois !

Qu'est-ce que tu ferais ?

Je ne ferais rien du tout pour etre sur de ne pas faire du mal.

Comme le destin ne m'a donne ni un cerveau createur,

ni une ame d'apotre,

je ne ferais rien.

Je me contenterais d'admirer les actions des autres

et je vivrais pour moi, sans m'occuper de personne.

C'est abominable.

Tu n'as qu'a faire le contraire.

Et l'idee de faire du bien ?

Si, peut-etre.

Je ne sais pas.

Je ferais ce que j'aurais envie de faire.

Quand il adapte ses pieces,

il pouvait tout a coup montrer des exterieurs,

non pour les aerer,

mais pour introduire

des gags supplementaires,

comme cette statue de Jeanne d'Arc dans Le Nouveau Testament.

Ca arrive souvent.

Quoi donc ?

Ca arrive souvent, avec Jeanne d'Arc.

On se donne rendez-vous devant, et une fois qu'on y est,

on se demande si on est a la bonne.

Mais quand on a vu les deux, on est tranquillise.

Et celle boulevard St-Marcel ?

- Y en a une troisieme ? - Oui.

Nom d'un chien, allons-y.

Ou bien un prologue acerbe, comme dans Faisons un reve.

Mais naturellement, parbleu.

C'est adorable, une jolie femme, seulement voila,

ne l'aime-t-on pas de moins en moins,

puisque avec le temps

elle devient de moins en moins jolie ?

Tandis que quand on a la chance d'aimer une femme laide,

on doit l'aimer de plus en plus,

puisqu'elle devient de plus en plus laide.

Moi, ce qui m'ennuierait le plus,

c'est d'etre trompe

par une femme qui ne serait plus tres bien physiquement.

Ca m'ennuierait,

parce que son amant saurait

de quoi je me contentais la veille encore.

Oui ? Oui.

Moi, j'ai une opinion tres nette sur la question.

Et quand un homme vous prend votre femme,

il faut la lui laisser.

Ses generiques etaient drolatiques.

Jean Debucourt et Jacques Varennes.

Vous jouez si bien la comedie

qu'on croirait que vous etes a la Comedie-Francaise.

Et vous, on croirait que vous n'y etes pas.

- Jeanne Fusier-Gire. - Sacha.

Malgre tous mes efforts,

je ne parviens pas a imaginer une piece ou un film

dont tu ne serais pas l'interprete.

C'est comme ca.

Je te presente ton fils, Francois Gire, mon assistant.

Enchantee.

Ad vitam aeternam. Quant a vous, madame Reuver,

vous avez cree Crainquebille avec mon pere.

C'est pour cela aussi que je vous ai confie

le principal role feminin,

et c'est pour cela aussi que vous l'avez joue si bien.

La Poison est un des films les plus percutants de Guitry,

aussi bien dans l'interpretation memorable de Michel Simon

que dans l'extraordinaire composition de Germaine Reuver.

J'avoue adorer certains details,

comme cette emission de radio

que n'ecoutent pas les personnages

et qui a un generique digne de Pierre Dac.

Vous allez entendre en premiere audition

une comedie dramatique en un acte de messieurs Jean-Michel Vinclair

et Paul-Henry Marchepied,

interpretee par Anne-Marie Betavie et Jean-Victor Cabaner,

mise en ondes par Albert Leon Fromajo.

Bruiteur : Louis-Alphonse Raphael.

Script-girl : Jeanne Patricia Nevraco.

Regisseur general : Patrick Antoine Decourt.

Ce pamphlet anarchiste, amoral,

renverse l'ordre des choses et les regles de la societe.

C'est avant de commettre son crime

que Michel Simon va consulter un avocat.

Sans aller jusqu'a la legitime defense,

vous etes-vous jamais senti

menace par elle ? - Oui.

Elle me disait : "Tu ne creveras donc jamais ?"

Ca...

Ah, c'est tout de meme pas des choses a dire.

C'est plus un espoir qu'une menace.

- Un geste aurait plus d'eloquence. - Une soupiere, ca vous irait ?

Une soupiere ?

Une grosse soupiere qu'elle m'aurait jetee a la tete.

- Mais l'a-t-elle fait ? - Oui.

- Il y a longtemps ? - Hier soir.

C'est tres bien.

Juste avant qu'elle recoive son coup de couteau.

Donc reflexe, ou mieux encore, defense,

car elle menacait de vous lancer

la soupiere. - Comme la table nous separait...

En se penchant, elle s'est embrochee

d'elle-meme. - Oui, voila !

C'est amusant.

Quoi ?

Votre facon de reconstituer la scene.

Ce que c'est que l'experience, tout de meme !

Oh la la !

Comme l'ecrivait mon ami le poete Yves Martin :

"La Poison appelle un espoir,

"qu'on reconnaisse l'aventure intellectuelle de Guitry

"comme l'une des plus authentiques de notre temps.

"Apres n'avoir regarde que le chapeau du mage,

"on decouvrira avec etonnement son visage,

"son regard un peu triste, certes,

"mais deja pret au sourire."

Liberte narrative dans Le Roman d'un tricheur,

ou l'on a l'impression d'entendre les personnages parler

alors qu'il s'agit d'un long monologue de Guitry.

Mets la grosse valise sur le lit.

Voila, celle-la ? Oui, celle-la.

Elle s'amusait visiblement de ma surprise.

De cette valise, elle sortait un phonographe.

Mais... Chut !

Viens.

Qu'allait-elle faire avec ce phonographe ?

Chut.

La voila qui demenage, maintenant.

Liberte tout au long de Bonne Chance,

le scenario original qui vagabonde dans une suite de parentheses.

Je l'estime 32 000.

Moi, je le trouve inestimable.

Il parle.

Oui, ne l'interrompez pas.

Quelle grace, quelle force,

et quelle facture.

Oui, sa facture. C'est la seule chose qui nous divise.

Eh bien, monsieur, c'est un chef-d'oeuvre,

et je souhaite que vous ne le vendiez pas,

car je viendrai lui rendre des petites visites.

Au revoir. Merci de votre obligeance.

- Pour boire ? - Deja ?

Ah, ca me semblait un peu premature.

- Champagne ? - Oui.

Du champagne, voyons...

- Sec ? - Tres sec.

Du champagne extremement sec.

- Donnez-nous donc ca. - Bon.

- Tres bon ? - Ah, tres, tres bon.

Voila, et maintenant,

fermez les yeux.

- Nous en avons l'habitude. - Je ne vous parle pas.

Pardon.

Comme cette scene sur la route filmee en camera subjective.

Quand je ne vais pas vite, vous vous sentez pas au cinema ?

Oui, c'est tres juste.

Savez-vous comment les gens de cinema font ca ?

Ils mettent leur appareil dans la voiture.

Mais les paroles qu'on entend ?

On m'a dit qu'on les enregistrait ensuite au studio.

- C'est invraisemblable. - Je ne l'ai pas cru.

Moment qui anticipe sur la Nouvelle Vague.

Cherie, ca y est !

- Ca y est ? - Ca y est.

- Nous avons toute la vie ? - Mieux que toute la vie.

- Mieux ? - Oui. Nous avons 2 jours.

Toujours Yves Martin :

"Guitry laisse toujours une place au reve

"qui n'est pas le contraire de la realite, mais son royaume.

"On etonnerait pas mal de gens en affirmant que Guitry est un poete,

"et l'un des plus modernes qui soit."

Guitry nous entraine du cote de Pagnol.

Ces deux dramaturges semblent comprendre tout de suite

ce que le cinema peut leur apporter.

Et la liberte de Guitry,

on la retrouve chez Pagnol

dans Regain, Angele, Manon des sources,

ces rivieres qui semblent grossir et zigzaguer

au hasard de l'inspiration.

Regardez le debut de Regain :

vestiges d'une Haute Provence

avant les ravages de l'argent et de la speculation immobiliere.

Toi, Gobert, tu pars.

Il le faut bien.

Je ne pars pas volontiers, tu sais,

parce que de quitter tout ca, ca me fait peine.

Pagnol nous parle deja de la desertification des campagnes.

Regardez la sequence du depart de Delmont,

la justesse du regard,

de tous ces details concrets.

Pagnol savait parler du travail manuel

et de la fierte qui allait avec.

Oh, fan de garce !

- Tu vas emporter ca ? - Oui, il faut bien.

Oh, elle est pas tres lourde.

Eh ben, mon vieux.

Je veux dire pour une enclume, elle est pas tres lourde.

Quand j'avais 60 ans, je pouvais encore la porter.

Seulement, je veux pas laisser ca comme ca,

pres d'une forge froide. Tu comprends ?

Oui, oui.

Je l'avais achetee a la foire de Manosque,

le dernier jour de mon service militaire.

C'est bete, pas vrai ? C'est bete.

Mais qu'est-ce que tu veux,

quand on est vieux...

Eh ben, on va essayer.

Ecoutons la magnifique musique d'Arthur Honegger,

Pagnol ayant eu l'idee tres originale

de faire appel a un symphoniste suisse

pour evoquer ces paysages provencaux.

Les films de Pagnol etaient distribues depuis Fanny

par Leon Siritzky,

aide par ses fils Jo et Sammy.

C'etaient des exploitants celebres

qui, dans les annees 60,

lancerent le Publicis, avec le kangourou bon accueil,

et la societe Parafrance.

Jo Siritzky nous avait raconte a Lyon

que Pagnol ne parvenait pas a construire dans la montagne

le village de Regain,

car il ne trouvait pas de source.

Et Leon lui a dit : "Laissez-moi essayer."

Il est parti dans la montagne avec un baton de coudrier,

et 2 heures apres, il est revenu en disant :

"J'ai trouve un endroit."

Et sur cet endroit a ete construit le village de Regain.

La source, elle est la.

Un distributeur de film trouvait une source

qui va permettre a un realisateur de faire ce film.

Il y a quelque chose dans cette histoire

d'extraordinairement symbolique

et de tout a fait emouvant.

On va faire la pause ici.

Cette maison a l'air moins abandonnee que les autres.

Il doit pas y avoir longtemps qu'ils sont partis.

Ho, l'homme ?

Ho, l'homme ?

Dans Angele, autre chef-d'oeuvre,

je n'ai jamais oublie la superbe creation de Fernandel,

si tendre, si touchant...

C'est ma faute. Je te disais :

"Il te faut un monsieur de la ville."

Mais c'est pas toi qui m'as dit d'appeler les passants.

Ah non, ca, je te l'ai jamais dit.

Mais ecoute,

ce qui t'arrive, voila comment je me le comprends.

Si on me disait brusquement : "Angele est tombee dans le fumier",

j'irais, je te prendrais,

je te laverais, en bien m'appliquant.

Je te passerais des bois d'allumettes sous les ongles,

je te tremperais les cheveux dans l'eau de lavande,

pour que tu n'aies pas une paille,

pas une tache,

pas une ombre, rien.

Je te ferais propre comme de l'eau.

...qui contraste avec la durete du ton

des rapports avec le pere.

Je te demande pas l'explication.

Cet enfant, je le veux pas.

Il est pas de chez nous.

Si tu l'avais fait...

comme on doit le faire,

ca aurait ete pour cette maison le plus beau cadeau du Bon Dieu.

Mais de la facon que tu l'as fait, il est rien pour nous.

C'est notre malheur qui respire.

C'est une honte qui bouge et qui crie.

Pagnol tournait en exterieur et en son direct.

On vivait sur place, on mangeait sur place, dans les fermes,

des villages qui avaient ete construits pour le film.

Et il avait repere un acteur, Blavette,

avait remarque que c'etait un cuisinier formidable,

et Blavette devait faire la cuisine pour toute l'equipe.

Un jour, Pagnol vient le trouver et lui dit :

"Il y a la fumee de ce que tu es en train de cuire

"qui arrive en plein dans la camera."

Et Blavette lui dit :

"Je peux pas arreter ca,

"sinon le mechoui qui est en train de cuire,

"ca va etre vraiment infame."

Et Pagnol a dit :

"Pas de probleme. Je change la position de la camera."

Voila un peu comment etait l'ambiance des tournages de Pagnol.

Blavette, Pagnol l'avait rencontre pendant le tournage de Jofroi.

Jofroi, c'est un de mes Pagnol preferes.

C'est un chef-d'oeuvre et un film assez meconnu,

tire d'une tres belle nouvelle de Jean Giono,

Solitude de la pitie,

avec une interpretation geniale de Vincent Scotto,

le compositeur, qui n'etait pas acteur,

et qui joue ce paysan madre, ruse, tetu,

qui va essayer de vendre son champ a Henri Poupon.

Je te vends mon verger de la Maussan.

Le verger, mais pas la maison.

Tais-toi, Barbe !

- Le verger, mais pas la maison. - C'est ca.

Je te vends le verger,

mais pas la maison.

Ce n'est plus que du bois.

Pour lui interdire ensuite de toucher a ses arbres,

avec une mauvaise foi tetue,

illogique,

aussi inderacinable que les oliviers qu'il veut proteger,

et pourtant touchante,

qui caracterise tant de personnages de Pagnol.

Ce sont des Mathusalem, tes arbres.

Justement, ils sont vieux, il faut pas leur faire du mal.

Personne ne veut leur faire du mal.

Mais tout le monde veut les arracher.

Et pourquoi ? Je vais vous le dire, M. le cure.

Parce qu'ils ne font plus de fruits.

Naturellement.

Je veux les arracher car ils font plus de fruits.

Si tu aimes les fruits,

achetes-en chez l'epicier.

Des arbres qui n'ont pas fait un fruit depuis 20 ans.

Et apres ? Qu'est-ce que ca veut dire ?

Moi, parce que je ne peux plus avoir d'enfant,

tu veux me guillotiner ?

Et M. le cure,

tu veux le refendre en deux ?

Allons, tout ca n'a pas de bon sens.

Pourquoi tu veux pas ?

Et toi, grand malfaisant, pourquoi tu veux les arracher ?

Un soir que nous dinions avec quelques amis,

je dis : "On va tourner Jofroi,

et vous, vous allez jouer les roles principaux.

Il n'y avait aucun acteur a cette table.

Il y avait Vincent Scotto, le compositeur.

Je dis : "Tu vas jouer Jofroi.

"Tu as tous les talents d'un comedien,

"meme dans la vie."

Poupon etait un ecrivain de chansons,

un parolier.

Il avait fait Je sais que vous etes jolie

et un grand nombre de chansons.

Il y avait un fabricant de boites de conserves,

Charles Blavette.

Il fabriquait des boites de conserves vides

avec d'enormes machines.

On lui a dit : "Si tu peux parler, tu joueras le role de Tonin."

Puis il y avait un baryton de Grand Opera,

qui ne chantait que dans de tres petits Operas.

Il s'appelait Tyran. Il a joue le cure.

Et ainsi ce film a ete monte avec des amateurs.

Il a ete tourne dans les collines, dans le village de la Preille,

en novembre 1933.

Pagnol traite sur un ton de comedie d'une liberte incroyable

un certain nombre de sujets graves :

l'attachement a la terre,

le chantage au suicide,

la pression de l'opinion publique.

Il y a longtemps qu'il est mort ?

Il sent deja.

C'est toi qui sens mauvais. Cochon !

- Jesus, Marie, Joseph. - Que fait-il la ?

J'en sais rien. Jofroi, que fais-tu la ?

Je vais me faire ecraser par les automobiles.

Mais elles ne t'ecraseront pas, elles te verront.

Quand je les entendrai venir, je me ferai tellement plat,

tellement mince, qu'elles me verront pas.

C'est stupide, ce que tu veux faire.

Toi, Alphonse, ne discute pas mes plans.

Tu en as pas le droit.

Ca va, je discute pas.

Seulement, je vais les arreter, les automobiles,

et je dirai : "Avancez doucement,

"parce que sur la route,

"il y a un vieux mechant

"qui veut se faire ecraser."

Maintenant, tu peux rester la.

Une quinzaine d'annees apres, on a decouvert les vertus

des acteurs non professionnels.

On a decouvert l'ecole neorealiste italienne.

On dirait que c'est moi qui l'ai fondee si j'etais italien.

Ce qui est charmant, c'est que 22 ans apres,

Jofroi a obtenu en Amerique

le prix du meilleur film etranger de l'annee.

Les critiques pensaient que je venais de le faire,

et ils ont ete assez depites

quand ils ont su que le film avait 22 ans.

Autre chef-d'oeuvre, Merlusse,

l'un des plus beaux Pagnol,

sans le folklore auquel on reduit trop facilement l'auteur d'Angele.

Ici, point de Canebiere, de soleil, de garrigue, de grillons,

point de terrasse de bistrot.

L'action se deroule dans un college aux murs defraichis,

dans un dortoir, des couloirs sinistres.

On y parle de la solitude, de l'abandon,

de la laideur qui fait peur,

qui repousse.

Et bien sur, puisque c'est un conte de Noel,

de la redemption.

Pagnol utilise de maniere revolutionnaire

des decors naturels.

Il avait investi une ecole avec une equipe tres legere.

Et la,

sans avoir l'air de rien,

il reinvente le cinema.

Vous riez, mes chers ?

Vous riez ?

Vous avez tort.

Ceux qui me conspuent, me conspuent sans me connaitre.

Ils sont loin d'ici.

Vous, vous etes ici. Vous etes des otages.

Point non plus de vedette celebre.

C'est moi qui devrais rire.

Merlusse, c'est l'excellent, le remarquable Henri Poupon,

cantonne dans les seconds roles,

et qui, comme Delmont ou Blavette,

ou ici Rellys en homme de menage,

ne parait jamais jouer.

Monsieur ! Monsieur le censeur vous demande.

Il est l'evidence meme.

Mais pourquoi ont-ils peur de vous ?

Parce que j'ai peur d'eux.

Alors je fais ma grosse voix, un peu trop grosse,

parce que j'ai toujours peur d'etre deborde, noye.

Chaque fois qu'il y en a un qui parle,

j'essaye de l'arreter net.

Si je les laissais faire, je ne pourrais plus les arreter.

J'aurais plus qu'a m'en aller.

Ils me croient feroce, et s'ils me connaissaient,

ils pisseraient dans mes poches.

Pour moi, le film phare de Pagnol,

que je revois sans cesse,

reste Manon des sources,

sa plus grande reussite de l'apres-guerre.

C'est une oeuvre qui semble avoir ete creee

en dehors de toute consideration commerciale,

pour le plaisir,

celui de l'auteur et le notre.

He, vous voulez tuer votre avocat ?

Au contraire !

La beaute, l'emotion, nait des meandres du recit,

avec des parentheses d'une cocasserie euphorisante.

Par exemple ce gendarme bonnasse qui voulait etre juge

et a qui on demande de presider le tribunal qui va juger Manon.

Une sorte de proces ?

M. le brigadier me disait que c'etait une vocation.

Naturellement.

C'est une enquete qui a pour but de verifier diverses rumeurs.

Nous ne dirons pas que c'est un proces,

mais c'en est un.

Vous serez le procureur de la Republique.

M. l'instituteur sera l'avocat.

Allez, zou, preparons le pretoire.

Par exemple, le cameraman et l'operateur

n'avaient pas le droit d'intervenir.

Il voulait que ses comediens soient libres.

Mais ca n'avait aucune importance.

Quand quelqu'un sortait du champ, il disait : "Ca ne fait rien.

"On le refera dans un autre angle."

On chargeait une bobine de 300 m.

On tournait tant qu'on avait de la pellicule.

300 m.

Je suis tres oppose aux montages rapides.

Si les acteurs n'ont pas le temps de se lancer dans une scene,

ils ne peuvent pas etre bons.

Moi, je tourne au moins 3 minutes a la fois,

4 minutes souvent, quelquefois une bobine entiere.

Cette methode,

cette liberte de ton transfigurent un acteur comme Rellys.

Il faut le voir matois, ruse, ficelle,

essayant de disculper Manon d'un vol de melons.

Vous a-t-elle vole, oui ou non ?

Planter des melons dans la colline, c'est pas du travail serieux.

C'est evident.

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Je veux dire qu'on fait pas ca pour gagner de l'argent.

C'est trop de temps perdu.

- Alors pourquoi le fait-on ? - Peut-etre pour me tendre un piege.

Je comprends pas.

Vous les avez plantes pour que je les vole.

Je les ai plantes pour que tu les prennes.

N'est-ce pas...

J'ai connu son pere.

Quand j'ai vu que par la fatalite,

elle et sa mere habitaient dans une grotte

et qu'elles avaient pas bien de quoi,

pendant que moi, par la fatalite,

j'etais bien installe dans cette ferme,

alors, moi, je me suis dit :

"Si elles en prennent, tant mieux."

Qu'il est brave.

Il lui a donc donne l'autorisation de cueillir ces melons.

Faux. Il ne m'a jamais parle depuis 2 ans.

Je l'ai autorisee dans mon esprit.

Espece d'imbecile, pour qui tu nous fais passer ?

Ferme ta gueule ou tu vas te recevoir un coup de pied.

Et toi, occupe-toi de tes affaires.

Mais comme souvent chez Pagnol,

la jovialite, l'accent du Midi,

cachent une realite beaucoup plus noire.

Manon des sources est l'histoire d'un crime,

d'une famille qu'on a assassinee

et d'une femme qui veut qu'on lui rende justice.

Manon, personnage central de l'histoire,

en detient la morale,

ce qui fait de ce film,

influence de Jacqueline Pagnol,

l'oeuvre la plus feministe de son auteur.

J'ai vu mon pere au milieu des plantes.

Il les touchait, et puis...

il regardait le ciel.

Et puis il baissait la tete,

et a la fin,

il s'est couche par terre.

Il a mis la figure sur son bras

et il tremblait comme un oiseau dans un piege.

Il pleurait parce que ses mais etaient morts.

Et sur la barre de cet esprit,

un paysan appuye sur sa pioche nous regardait.

Il savait peut-etre qu'on avait de l'eau sous les pieds.

- Oui, il le savait. C'etait moi. - Quoi ?

Je n'ai jamais oublie la reaction dechirante de Blavette.

Et au 4e coup de pioche, la source aurait saute au ciel.

Quelle belle journee.

Pourquoi n'avez-vous pas crie ?

J'etais pas seul. Il y avait lui.

Il coupait des fenouils un peu plus haut.

- J'ai eu honte. - Je t'ai pas empeche d'y aller.

Vous deviez y aller vous-meme.

Je me mele pas des affaires des autres.

Il faut avoir le coeur pourri

pour refuser de faire un miracle.

Quelle belle journee !

Ugolin, c'est un vrai salaud.

Non, pas tout a fait.

C'est un type amoureux et pas tres intelligent

et qui veut gagner de l'argent pour avoir sa bien-aimee.

C'est pas tellement mechant, ca.

Je n'ai jamais compris pourquoi Rellys ou Vincent Scotto

n'etaient jamais, ou si peu, cites

parmi les grandes interpretations dans le cinema francais.

On devrait leur decerner des Cesars d'honneur

pour s'excuser.

C'est pour les grives, que je m'etais cache.

- Vous etes un vieux cochon. - Je suis pas vieux.

J'ai 39 ans.

C'est ca, les bons menages.

Et j'ai pas de famille, personne a nourrir.

Grand-pere et grand-mere sont morts,

ma mere s'est pendue quand j'etais petit,

mon pere s'est pendu avant la guerre.

Personne !

Et le Pape, c'est mon oncle.

Il est riche, le Pape,

et il va tout me laisser car il m'aime !

Il va crever bientot, le Pape.

Nous aurons sa maison au village,

et 1 million de livres, c'est pour toi.

C'est pour toi, nom de Dieu ! Parce que je t'aime !

J'ai decouvert la meme annee Robert Bresson et Jacques Tati,

Le Journal d'un cure de campagne, projete au college, a Saint-Martin,

ou j'avais ete colle,

et Les Vacances de Monsieur Hulot lors de sa tres longue exclusivite.

J'aimais juxtaposer les sombres deambulations du cure d'Ambricourt,

qui se sentait toujours au-dessous de sa tache,

de sa vocation,

et les peregrinations cocasses et steriles

de Hulot et des vacanciers.

J'ai toujours ete intimide devant Robert Bresson,

comme ecrase par la science et le nombre de ses exegetes.

Je l'admirais de loin,

malgre les emotions extraordinaires dont il avait ete la cause.

Je ne suis pas pret d'oublier les fins sublimes,

parmi les plus belles du cinema francais,

celles du Condamne a mort...

Si ma mere me voyait...

...et de Pickpocket.

Oh, Jeanne, pour aller jusqu'a toi,

quel drole de chemin il m'a fallu prendre.

Ah, cette derniere phrase !

Plus le ton de Bresson semble froid,

plus la tendresse eclate.

Elle eclate tout au long du Condamne a mort s'est echappe,

ce chef-d'oeuvre.

Un Condamne a mort, oeuvre limpide et mysterieuse,

m'avait touche par son obstination.

J'en fis une sorte de ciseaux.

Cette maniere d'aller jusqu'au bout du propos,

d'equilibrer l'experimental et le cinema traditionnel.

Les planches n'etaient pas assemblees par un systeme de tenons

tailles dans le chene,

mais par une reglette de bois que mon outil pourrait attaquer.

Il me faudrait 4 ou 5 jours pour venir a bout d'une reglette,

en faisant eclater le bois.

Comme l'ecrit Yves Martin :

"Le grand public se precipita sur l'histoire.

"Celle-ci n'existant pas ou a peine,

"il l'inventa.

"Ce que voulait Bresson, qui realisa son reve le plus constant :

"substituer le createur au public,

"lui donner des dons qui ont peu de chances de s'epanouir."

Crochet !

Joss tremblait. Moi aussi, peut-etre.

Tati, que je rencontrai grace a J. Aurenche, m'etait plus proche.

Il avait defendu mordicus

mon montage de Que la fete commence

contre la productrice qui voulait le couper.

Aurenche

m'avait raconte que Tati adorait faire des blagues.

Il s'etait fait engager, par exemple, comme extra

chez un de ses amis,

pour servir a table.

Et en passant le plat de poisson,

chaque fois qu'il se trouvait devant un invite,

et que celui-ci voulait se servir,

Tati faisait...

Et donc les gens ne se servaient pas.

Et la maitresse de maison ne comprenait pas

pourquoi son poisson restait intact.

C'etait une de ses blagues.

On se croirait dans une scene de PlayTime.

Allo, Allo... Allo, Paris ? New York !

Allo, New York ?

Allo, allo !

J'aimais ses personnages, croques comme dans des dessins de Sempe.

En 1995,

j'ai redecouvert la vraie version de Jour de fete en couleur.

Un grand moment de jubilation et de bonheur.

Allo, allo ?

Ah, ca y est.

Comment ca, "oublie" ?

Qui ca ? Qui c'est ? Monsieur Georges ?

- C'est pour toi. - Ben, il y a rien.

Allo, allo ?

Coupe. Ca fait rien. Les Americains, tiens, en l'air.

- Salut. - Salut.

Je sentais que j'avais a faire a deux cineastes

isoles, solitaires, obsessionnels,

qui se respectaient,

qui avaient la meme mefiance pour le monde et la technologie,

les comediens professionnels et les scenaristes.

Et qui accordaient la meme importance aux gestes,

aux mouvements du corps, et a la bande-son.

Meme melange de realisme et de fable.

La precision des details

faisant ressortir le decalage et l'etrangete.

C'est la, dans ce petit cafe,

que j'appris tous mes tours.

Il me les donna de la meilleure grace du monde.

Il fallait faire travailler mes doigts, les assouplir.

Quand on revoit Balthazar,

on est frappe du nombre de peripeties que contient le scenario.

On est pratiquement devant un film de Tarantino.

Il y a des trafics.

C'est toi, l'assassin.

Moi, ca m'etonnerait.

Des viols,

une captation d'heritage.

On maltraite des animaux,

on tabasse la jeune heroine.

Le contraste entre le nombre des peripeties

et la maniere dont Bresson les filme

donne un ton qui est extraordinaire et souvent tres bouleversant.

J'ai toujours voulu m'enfuir.

"T'enfuir" ?

M'enfuir.

Un ami, qui partage mes plaisirs et mes peines.

Je partagerai tes peines, tes plaisirs.

J'espere que ce sera plus de plaisir que de peine.

A cette accumulation de peripeties,

Tati repond par une accumulation de personnages

dans PlayTime.

Lors de l'inauguration catastrophique du restaurant,

on peut reconnaitre parmi les danseurs

un certain Patrick Balkany.

Cette vedette de la politique et des pages judiciaires

avait entame une carriere d'acteur.

Vous connaissez le langage des fleurs ?

Je vais vous l'apprendre.

- Pour ce que j'ai a leur dire. - Soeur Anne-Marie !

Ou allez-vous ?

Je vais au jardin.

Vous etes dispensee de l'atelier, aujourd'hui ?

- J'ai pense... - Le plus urgent, c'est la regle.

Dans ce lieu, il n'y a que la regle du coeur.

Je vais devoir vous proclamer au chapitre des coulpes.

Mon coeur ne me proclamera pas.

En revoyant les deux premiers chefs-d'oeuvre de Bresson,

je me demande si on ne pourrait pas les approcher

non seulement comme des meditations sur la grace et la redemption,

mais aussi comme des reflexions sur la creation.

Le reglement des soeurs de Bethanie en fixerait les regles.

Libre ?

On pourrait voir dans l'heroine des Dames du bois de Boulogne,

dans ce personnage de femme qui veut tout controler,

une metaphore du metteur en scene comme demiurge.

Je vous laisse completement libre.

C'est vous qui n'etes plus libre. Vous en etes au mariage.

Au mariage ?

Ma chere Agnes, vous etes drole.

Vous rendez un homme fou. Que puis-je y faire ?

Choisissez vous-meme...

Vous marier ou tout dire.

Vous preferez que je parle ?

Tete, coeur, foie, reins, mains, pieds de son film,

il voulait en etre tout et tous.

Il voudrait jouer tous les roles,

eclairer, cadrer,

faire les costumes, inventer la mode meme,

fabriquer meme les accessoires.

Je le soupconne meme de vouloir etre la camera et les spots.

Sur le plateau, c'est le veritable tyran,

voulant se substituer a tout.

Je l'ai vu meme une fois

se promener devant moi pendant 20 minutes,

repetant une petite phrase

que je devais dire apres.

Spontanement, d'ailleurs. Cette petite phrase c'etait :

"Vous m'avez fait peur."

Je ne l'oublierai jamais.

Et cherchant l'intonation qu'il jugeait juste,

pour me l'inculquer ensuite avant de tourner.

Excusez-moi de cet oubli stupide.

Aucune importance entre nous.

Je suis tres lasse.

Le film a eu un long succes.

Il est meme devenu un classique du cinema.

Je suis donc libre de dire

que je n'ai jamais hai quelqu'un

comme j'ai hai Bresson sur le plateau.

Car a la ville, je l'aime beaucoup.

Oui, je le haissais, mais je le comprenais.

Et meme il m'interessait.

Il poussait jusqu'a l'absurde

son role de metteur en scene de cinema.

D'autres le font, parait-il, en battant leurs interpretes

pour les faire pleurer et photographier ensuite les larmes.

Lui, il nous tuait doucement, gentiment,

pour en garder la carapace.

- A demain. - A demain.

Est-ce que vous vous sentez seul ?

Tres seul.

Et je n'eprouve aucun plaisir a me sentir seul.

Bresson nous amene naturellement a Jean-Jacques Grunenwald,

qui a ecrit les partitions sublimes

des Anges du peche, des Dames du bois de Boulogne.

Il fait partie, avant Jean Wiener et Philippe Sarde,

des trois compositeurs qui ont reussi a... seduire,

apprivoiser Bresson.

C'est un compositeur tres meconnu.

Il est oublie,

meme s'il a travaille avec des cineastes tres importants.

Il n'est generalement pas cite dans les articles, dans les essais,

voire dans les livres consacres a ces cineastes.

Dutilleux declare que c'etait un organiste extraordinaire.

Il fait partie de ces compositeurs

qui ont commence en tant qu'interpretes

et qui va souvent ecrire pour l'instrument qu'il jouait.

La plus belle improvisation

que permet la generation spontanee de tout un cosmos musical,

ou l'on peut a son gre, comme on dit, les plus grands deferlements,

comme les plus grandes confidences.

L'organiste, l'improvisateur doit rester en somme un musicien

spontane.

L'improvisation aussitot nee est oubliee.

On en garde que le souvenir d'une chose fugace.

C'est ce qui en fait le plus grand charme.

Il va ecrire des musiques

qui sont le contraire des musiques qu'on attendrait sur les films.

Par exemple Antoine et Antoinette, univers populaire,

est un film qui a l'air

de reclamer l'accordeon, la goualante.

Or ce que va ecrire Grunenwald,

et la je pense qu'il repond a une commande de Becker,

ce qu'il va ecrire, c'est une musique

au contraire francaise,

un peu a la Poulenc.

C'est une musique contrapuntique, c'est une musique assez savante,

comme si Becker, et avec l'accord de Grunenwald,

pensait que c'est pas parce que

on filme des ouvriers qu'on va coller de l'accordeon.

Voila un exemple meme

d'une collaboration extremement intime

et extraordinairement creatrice

entre un compositeur et un metteur en scene.

L'un des grands titres de gloire de Grunenwald,

c'est bien sur La Verite sur Bebe Donge.

Il va ecrire pour le generique un ostinato

ou il conjugue orgue et piano.

Il y a peu d'autres instruments autour.

Ce theme magnifique va etre repris dans toute la sequence finale,

obstinement soutenu par les memes figures rythmiques.

Bebe ! Elisabeth ! Ouvre, je t'en prie. C'est moi.

Je suis prete. Je descends tout de suite.

Grunenwald anticipe la sur la musique de Philip Glass.

Sous-titrage : Eclair

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