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Fedora!
Fedora est morte.
La star légendaire de l'écran a été tuée hier, près de Paris
après avoir sauté ou chuté sous un train.
Ainsi, ce merveilleux visage qui illuminait les écrans du monde
depuis plus de 40 ans, n'est plus...
Personne ne l'oubliera en "Madame Bovary",
"Jeanne d'Arc"
ou "Lola Montès".
L'énigme de l'actrice, d'origine polonaise,
n'a jamais cessé de fasciner le public.
Son âge était variablement estimé, se situant entre 60 et 70 ans.
Sa beauté était néanmoins demeurée éclatante.
Les funérailles seront privées.
Jusque-là, son corps sera exposé dans sa demeure parisienne.
Ses milliers d'admirateurs pourront lui dire adieu.
C'était du bon boulot...
Vu l'horrible fin qu'elle avait connue.
Elle réussissait sa sortie...
...des projecteurs, des violoneux...
...gardes d'honneurs aux casques emplumés...
...et toutes ces caméras de la télé, comme une foutue première.
Assis là-haut aux premières loges se tenait son étrange entourage :
La vieille Comtesse et son fils, Miss Balfour et le Dr Vando.
Les yeux humides... plein de chagrin. Les salauds !
Mais je n'étais pas dupe.
Pauvre Fedora !
Peut-être les choses auraient-elles tournées autrement...
peut-être serait-elle encore en vie,
si je n'étais pas allé la chercher à Corfou...
Était-ce il y a seulement deux semaines ?
Vous êtes producteur ? Cinéma ?
J'étais dans "Zorba Le Grec".
Ah oui ?
Un petit rôle... j'étais très bien.
J'en suis sûr.
Vous êtes Paramount ? 20th century Fox ?
J'ai une suite somptueuse...
Je suis un producteur indépendant.
Pas de notes de frais.
Dans ce cas alors, une jolie chambre avec douche et W.C.
- Ça ira. - La 19.
Le petit déjeuner compris est servi tous les matins !
- Je n'en prends pas. - Désolé, pas de rabais.
- Air conditionné ? - Merci.
En vacances ?
Affaires... j'espère.
Voilà la salle de bains... Eau chaude jusqu'à 10 h et après 18 h.
Je vais arranger ça.
La standardiste parle anglais ?
Elle parle grec, allemand, italien, yougoslave...
- Mais pas anglais... - Pas pour l'instant.
Je voudrais appeler...
la Villa Calypso,
la Comtesse Sobryanski.
On va essayer.
Villa Calypso... Miss Balfour...
Que voulez-vous donc ?
Je m'appelle Detweiler.
Barry Detweiler.
Je fais les Îles grecques avec mon yacht,
et m'arrêtant à Corfou, j'espérais voir mon amie Fedora.
Je regrette de vous decevoir, M. Getweiler...
Ou... Detweiler... avec un D. Mais c'est tout à fait impossible.
Fedora et moi, nous sommes de vieux amis de l'époque de Hollywood !
Et comme je suis dans le coin...
C'est impossible...
Mme Fedora n'est pas ici.
À vrai dire, ce n'est pas qu'un appel de courtoisie,
je veux lui parler d'une chose importante.
Importante pour nous deux.
Vous ne comprenez pas ? Elle n'est pas à Corfou.
Essayez donc sa maison à Paris... ou encore Marbella.
J'ai essayé ! On m'a dit qu'elle était ici, chez la Comtesse Sobryanski.
On vous a mal renseigné.
Qui est-ce ?
Un touriste américain.
Vous perdez votre temps ! Ne rappelez plus !
Qui d'autre habite la villa avec la Comtesse ?
Il y a cette anglaise, secrétaire ou dame de compagnie, et ce docteur fou...
- avec sa boucle d'oreille. - Le Dr Vando ?
Il vient ici souvent boire sa bouteille de cognac.
Et l'actrice Fedora, vous l'avez vue ?
Oh oui, il y a quelques semaines... Elle faisait ses courses en ville...
En vieillissant, on les préfère plus jeunes ! Mais cette Fedora !
La villa est loin ?
Sur la côte. Il faut une voiture...
et puis un bateau.
Un bateau ?
La villa est sur une petite île isolée.
Heureusement, mon beau-frère a un bateau... Il vous conduira.
M. Detweiler ?
Embarquez !
Qui t'a autorisé à débrancher mon chauffage ?
Si tu as froid, rentre à la maison !
C'est toi qui vas rentrer. Avec tes disques !
Ou ne pas les jouer du tout ! C'est fort et c'est vulgaire !
Je ferai ce qui me plaît !
Tu sembles oublier...
que tu es chez moi !
Je serais plus qu'heureuse d'en déguerpir.
Arrête ce bruit maudit !
Salope !
Salope !
Tu oses !
Calme toi. Ça te fait du mal !
Assez, je vais la tuer !
J'aimerais voir Madame Fedora.
Pas là.
Allons, pas de foutaises. Je viens de la voir !
Pas là !
C'est tout ce que tu sais dire ?
M. Detweiler ?
Oui ?
- Télégramme pour vous. - Pour moi ?
C'est celui que vous avez envoyé à Mme Fedora.
- Même pas ouvert. - Les fils de putes.
Il doit y avoir un moyen...
Personne ne va dans cette foutue villa ?
Il y a une bonne, 3 fois par semaine...
le facteur pour le courrier des fans,
et le boucher pour la viande des chiens.
C'est tout ?
L'année dernière, un photographe de Paris Match est entré.
Il se disait jardinier ! Ce que ces chiens lui ont fait...
Aucune suggestion ou idée brillante ?
Moi, quand j'ai un problème, je prends un chapelet... ça me porte chance.
Vous croyez à ce truc ?
Voyez-le comme ça :
c'est 100 drachmes pièce.
Rien à perdre !
Garçon !
Une minute, madame.
Je n'ai pas une minute !
Mes films sont là ?
Moins fort ! Ils viennent d'arriver.
Donnez-les-moi !
3 000 drachmes.
- La prochaine fois ! - Et ce que vous me devez ?
Pas confiance ? Prenez ça !
Pas de montre !
Je paye cash, vous payez cash !
Donnez !
Quand vous pourrez les payer.
Madame Fedora ?
- Barry Detweiler. Vous me reconnaissez ? - Non.
Hollywood, 1947... Metro Goldwyn Mayer,
j'étais assistant réalisateur.
Quel nom avez-vous dit ?
Detweiler. "Dutch". Balai-brosse !
Ah oui...
- Vous avez de l'argent ? - Bien sûr.
Des dollars... ça va ?
Peu importe !
Voilà...
Cent dollars.
Pas la peine.
Semaine prochaine ?
- Tout va bien ? - Bien.
Tant mieux.
On a travaillé ensemble ?
Oui. À la MGM.
Tout ça, c'est bien fini.
Presque. Ils ont vendu tous les décors aux enchères.
Vous savez ce lit doré en forme de gondole...
où vous avez fait l'amour avec Robert Taylor.
Remporté à 450 $ !
Robert Taylor, il est mort, n'est-ce pas ?
Oui, en 69.
Gable, Tracy, Joan Crawford...
Le temps n'épargne personne.
Sauf vous, Fedora. Vous êtes toujours la même.
Merci.
Vous vous rappelez la plage...
...Santa Monica... dans mon coupé...
C'est si loin.
Oui, Truman était président à l'époque.
Au revoir, M...
Je suis venu exprès de Californie pour vous voir.
Je suis producteur... déjà 12 films.
L'un d'eux a eu 3 nominations.
Je ne vois plus de films.
J'en prépare un nouveau : un rôle écrit pour vous.
Vraiment ?
- Vous avez lu le script ? - Jamais reçu.
J'en ai envoyé 3, à Paris, à Marbella, ici...
On me cache les choses.
Qui ?
Ils me mentent... m'espionnent...
À la villa ?
Ce ne sont pas vos amis ?
Je n'ai pas d'amis.
Je dois partir.
Tu devais m'attendre dans la voiture !
Je voulais des journaux, paye-les.
Chère Fedora...
Le temps a été plus clément avec vous qu'il ne l'a été avec moi...
Voilà pourquoi vous ne m'avez pas reconnu.
Laissez-moi donc vous rafraîchir la mémoire.
C'était en 1947...
On tournait quelque chose qui s'appelait : "Leda et le Cygne"...
J'étais 2ème assistant.
Vous ne m'avez remarqué qu'à la scène du bassin...
Parmi les nymphes et les nénuphars.
Bonjour, ma chérie.
Bien déjeuné ?
Qu'est-ce que tu attends de moi ?
Tu es dans le bassin...
...flottant langoureusement
au clair de lune.
Au loin, on entend un luth.
C'est le début de la scène de séduction.
Voyons un peu, Fedora chérie, étends-toi gentiment et relaxe-toi...
J'ai peur qu'on ait de petits ennuis à la censure.
Ah oui... les nénés...
Dutch...
Arrange-moi ces putains de nénuphars !
Excusez-moi.
On m'a appelé ?
Le jeune homme est là.
Entrez.
Tout le monde dehors !
Votre nom ?
Barry Detweiler.
Dites-moi, vous êtes pédé ?
Quoi ?
Une tapette ! Une tantouse !
Moi ?
Aucun homme normal n'aurait bâillé en me voyant nue.
J'ai fait ça ?
Désolé. J'ai eu une nuit chargée.
En faisant quoi ? En draguant les marins à la gare ?
Vous êtes complètement à côté ! Demandez aux filles du plateau !
Aux habilleuses... et aux maquilleuses.
À toutes ?
Non, mais...
Mais, tu as du succès ?
Pas mal.
Et tu te prends pour un grand amant.
Je suis très demandé.
Encore plus insultant ! Alors, mon corps t'ennuie ?
Mais non, vous avez un corps merveilleux.
Pas du tout. J'ai un corps sublime !
Je ne dirai pas le contraire.
Je te retiens ?
En fait, j'avais rendez-vous...
Celle d'hier ?
On est ensemble depuis mardi.
Et ces filles. Comment tu fais ?
Tu les emmènes en boîte ? Danser ?
- La première fois. - Et après ?
Ça dépend. Cette fille habite à Pasadena.
Moi, je vis à Hollywood, donc...
On se tape vite fait une bière, un cheeseburger et on va au motel.
Ou si la nuit est chaude, il y a la plage.
Qu'est-ce qu'un cheeseburger ?
Quelle heure le PAT ?
Le Prêt à Tourner, quelle heure !
Voyons...
Caméra : 8 h 15 Électros : 7 h 45
La maquilleuse vous attend à 7 h pour tournage à 9 h.
Il faut y aller.
Bonjour !
Un gentleman garderait le silence, mais voilà !
Je ne suis pas un gentleman.
Vu l'état de mes finances, je n'ai pas le choix.
J'espère qu'au nom du bon vieux temps...
Chère Mme Fedora...
Voici le scénario dont je vous ai parlé.
J'attends votre réponse.
Cordialement. Barry Detweiler.
Vous connaissez la bonne de la villa ?
Cadina ? C'est la cousine du cuisinier.
Pourrait-elle glisser ça à Fedora ? Je lui donnerai de l'argent.
Vous voulez qu'elle perde son travail ?
Il suffit de le poser dans sa chambre quand elle nettoie.
Elle ne nettoie jamais là. Cette pièce lui est interdite !
Bonsoir, Dr Vando.
Bonsoir.
Voyons voir...
Peut-être le boucher...
Il pourrait le cacher dans la viande des chiens...
Ou alors s'il y avait un truc qui cloche
avec la plomberie de la villa...
Laissez tomber.
Puis-je ?
Non.
Je voulais vous dire...
À Stockholm, ils sont tous idiots, ou c'est du chiqué.
Plaît-il ?
C'est qu'à mon avis, vous méritez le prix Nobel
et depuis longtemps !
Asseyez-vous !
Double-whisky.
Quel honneur !
Quand je pense au boulot que vous avez fait sur le Général Franco...
Coco Chanel, Paul Getty...
Pas de noms.
J'ai vu Fedora, hier.
Personne ne croirait qu'elle a 62 ans !
Soixante-sept.
Vous êtes un magicien ! Comment faites-vous ?
Ce n'est pas un secret. Ça a traîné dans tous les suppléments du dimanche.
Je les congèle pendant des mois, je recycle leur sang
et puis je les bourre d'hormones.
J'utilise embryons de moutons et semence de babouin...
Chirurgie au laser et transplants de tissus,
acupression par-ci, dermabrasion par-là...
...et une stricte discipline diététique et mentale.
Yoga et yoghourt, quoi !
C'est vrai, tout ça ?
Tout !... et rien...
Ça dépend à qui on demande.
Pour mes patients, je suis un génie...
Pour mes collègues, un vrai charlatan.
Des envieux !
Ils m'ont traîné en justice, remis en cause mes références...
Moi ! L'élève de Voronoff et Bogomolev !
Je ne me suis même pas défendu...
C'était indigne. Alors, au diable ! J'ai fermé ma clinique.
Quel dommage. Un homme de votre compétence.
Laissons-les pourrir, comme de vieilles prunes !
Je n'ai qu'une patiente maintenant...
Fedora.
Pas si mal !
Enfermé sous le même toit avec trois femmes... et sans alcool !
Dites-moi... Qu'y a-t-il entre la Comtesse et Fedora ?
Vous posez beaucoup de questions ! Pourquoi tant d'interêt ?
Quelle femme au monde est plus intéressante que Fedora ?
Elles sont très amies toutes les deux, à cause du fils de la Comtesse.
Tous polonais, vous savez.
Je vous le demande car Fedora m'a dit qu'elle n'avait pas d'amis.
Ne la prenez pas au sérieux.
Elle croit qu'on lui ment... qu'on lui cache des choses.
Absurde.
- Ce n'est donc pas vrai ? - Bien sûr que non !
En ce cas, vous lui donnerez ceci !
Q'est-ce que c'est ? Un script ? Elle n'en lit plus.
Elle lira celui-là.
"Les Neiges d'Antan".
Les habituelles inepties hollywoodiennes.
Une nouvelle version d'"Anna Karénine" !
Ah ! Tolstoï...
- Un géant. - Pas d'objection.
Il n'a pas eu le Nobel non plus.
Vous l'avez donc mutilé ?
Pas du tout. C'est une adaptation fidèle.
Très heureux.
- Vous le lui donnerez ? - Non.
Dr Vando ?
C'est pour vous.
Excusez-moi...
Oui ?
Quoi ?
Répète ça !
Où en a-t-elle eu ?
Tu devais la surveiller !
Essaie de la calmer.
D'accord, d'accord ! J'arrive !
L'addition !
Non... C'est pour moi.
Permettez-moi !
Pourquoi ?
Je vous adore, toubib !
Ne vous fiez pas à ma bouche !
Kritos ? Qui est Kritos ?
Le gardien de la villa... Il vient vous prendre.
C'est ce que vous vouliez ?
Je suis content ! Tout s'arrange pour vous !
Parce que...
j'ai remarqué quand vous avez payé que votre carte de l'American Express
sera périmée au début du mois.
Mais je n'étais pas inquiet, non...
Car, si vous étiez un pique-assiette,
vous auriez exigé la Suite, pas vrai ?
Au revoir, M. Detweiler !
Essuyez vos pieds.
Merci pour le scénario.
Votre chapeau.
Elle l'a lu, elle a aimé ?
Cessez de chuchotez !
Venez ici !
Comtesse Sobryanski, merci de m'avoir invité.
L'unique raison de votre invitation, vous ne la devez qu'à votre sans-gêne.
Nous tenons à notre vie privée.
Asseyez-vous !
Pas là ! C'est celle du chat !
Sale temps, hein ?
Lugubre !
On fabrique, dit-on, des couvertures chauffantes.
Je vous en enverrai une d'Amérique.
Balfour !
- Voulez-vous du thé chaud ? - Merci.
Enfin... "chaud" !
Lait ou citron ?
Auriez-vous du brandy ?
Non. Pas ici.
Toutefois... nous avons du cognac : enfermé là... avec le téléphone.
Allez donc cacher des truffes à un porc !
C'est vous, là ?
Avec mon fils, Anton.
C'était à Varsovie, juste après la guerre...
La première ?
On ne les numérotait pas à l'époque.
On disait seulement : la Grande Guerre.
Maintenant, M. Detweiler,
à propos de votre scénario... nous l'avons lu, en entier...
chacune des 180 pages. Et si vous voulez notre avis...
Certainement.
Il ne nous plaît pas.
Vous dites "Nous"... Ça inclut Fedora ?
Je suis sûre qu'elle est de notre avis.
J'aimerais en parler avec elle moi même.
Elle se repose, cet après-midi. On ne peut la déranger.
- J'attendrai. - Vous perdez votre temps.
Comme vous le savez, Fedora s'est retirée de l'écran.
Comme autrefois, mais son retour fut triomphal !
41 films. Ça ne suffit pas ?
C'est une occasion exceptionnelle.
Rien d'exceptionnel à "Anna Karenine" ! Garbo l'a fait deux fois !
Cette fois on peut le faire bien ! Grand écran, couleurs ! Pas de censure !
La plus belle histoire d'amour !
Un feuilleton russe !
Quant à la fin...
La femme abandonnée par son amant qui se jette sous un train...
C'est grotesque !
Tolstoï ? Grotesque ?
Il n'entendait rien aux femmes !
Leon Nicolaïevitch Tolstoï ?
Une femme qui pense au suicide ne songe qu'à une chose :
son apparence quand on trouvera son cadavre !
elle usera de cachets, d'un rasoir,
se noiera, ou même un revolver !
Mais jamais elle ne se jettera sous un train !
Pour ne pas laisser d'elle l'image
d'un corps broyé et défiguré !
J'aime cette fin.
C'est si touchant...
et si inévitable !
Que fais-tu hors du lit ?
Ça va, Miss Balfour.
Descends, ma chérie. Nous avons un invité.
Tu connais M. Detweiler, n'est-ce pas ?
Tu l'as rencontré en ville.
Bonsoir.
Excusez ce gant.
Le Dr Vando fait des miracles, mais...
nul ne peut cacher l'âge des mains d'une femme.
Difficile les mains...
Comme les genoux...
Quand faites-vous ce film ?
Quand vous voulez !
Tous les studios se le disputent, on a l'argent.
On peut tourner à Paris, Rome, Londres... où vous voudrez.
Vous pouvez avoir n'importe quel réalisateur.
Que c'est bon d'être encore désirée !
Comme les costumes m'iraient bien !
...les fourrures, les toques...
...en troïka dans la neige avec Vronsky !
Qui voyez-vous pour le rôle de Vronsky ?
On peut avoir Jack Nicholson, Warren Beatty, Steve McQueen...
Michael York ?
Michael York... Je l'ai vu dans un film.
Il serait parfait ! J'ai travaillé avec lui...
Son dernier film... le film inachevé.
Veux-tu lui expliquer pourquoi je ne l'ai pas terminé ?
Allons Fedora... tu n'es pas en état de retravailler.
Tu dis toujours cela ! Je me sens parfaitement bien !
Ce n'est pas vrai !
Vous lui permettriez ?
Certainement pas.
Ce serait pénible pour elle...
...et pour vous.
Si je suis malade,
c'est d'avoir été cloîtrée ici !
Je veux m'enfuir de cette satané île ! Et de vous !
Je te ramène là-haut.
Assez !
Veux-tu que M. Detweiler dise à Hollywood
qu'il a vu Fedora faire une scène pareille ?
Je m'excuse.
J'espère que vous êtes convaincu.
Trouvez-en une autre.
Pas si facile...
Pourquoi ? Vous avez le scénario, les studios...
...l'argent
En fait, je n'ai absolument rien... Zéro.
Les choses ont changé. Les gamins barbus qui dirigent les studios,
ils ne veulent plus de scénarios. Juste une caméra légère avec un zoom.
Depuis 2 ans, je sue sang et eau sur ce projet.
J'avais enfin trouvé quelqu'un pour mon financement,
mais seulement si j'amenais Fedora.
Sans elle, pas de film.
C'est votre problème.
J'ai le script à payer,
et j'ai mendié à mon ex-femme 2 000 dollars pour le voyage !
Miss Balfour ? Mon portefeuille ! Nous devons rembourser M. Detweiler.
- Attendez, je n'attends rien de... - Juste l'argent que vous doit Fedora.
Quel argent ?
De quoi parles-tu ?
L'argent que M. Detweiler t'a donné dans la boutique.
Combien était-ce ?
C'est inadmissible ! Tu m'espionnes !
J'ai droit à ma vie privée !
Ne me traitez pas comme une enfant arriérée !
Toujours la comédienne !
Combien avez-vous dit ?
Je n'ai rien dit.
Cent dollars.
Qu'en a-t-elle fait ?
Acheté des films.
Des films ?
Curieux...
C'est cher pour 3 bobines.
D'autant qu'elle n'a pas d'appareil.
Kritos !
Il va vous reconduire en ville.
Désolée ! Vous êtes venu pour rien.
Comme disait Sam Goldwyn :
Après la pluie vient le beau temps.
Au revoir, Comtesse.
N'oubliez pas ça.
Et n'oubliez pas que vous m'avez promis ma couverture chauffante !
Je vous le promets.
- Fedora ! Laisse-moi entrer ! - Va-t-en !
Laisse-moi tranquille !
Qu'a-t-elle ?
Le traitement a des effets secondaires.
On ne trompe pas la nature, sans en payer le prix.
Adieu, M. Detweiler.
Pardon, monsieur ?
C'est à vous ?
Oui, mais je vous le vends pour un bon prix.
Entrez.
Fermez la porte.
J'ai apporté ça.
Que vous est-il arrivé ?
J'ai ramé moi-même.
Enlevez vos gants et baignez vos mains.
Non !
Ouvrez !
- Qu'est-ce que c'est ? - Des lettres...
Des lettres d'amour... Regardez !
Je n'ai pas l'habitude de lire le courrier des autres.
Regardez donc les signatures. Allez-y !
John Barrymore...
Hemingway...
Sergheï Rachmaninov...
Pablo ?
Picasso, je présume.
Avec un dessin au dos... très suggestif.
Maurice Chevalier...
Winston Churchill...
L'Aga-Khan... Quelle collection !
J'ai eu une longue vie...
Mais qu'en ferais-je ?
Je veux les vendre. J'ai besoin d'argent.
Pas à moi en tout cas !
Non. Vendez-les pour moi.
Ça se vend à New-York, non ?
- Mais vous êtes une femme riche ! - Je le suis !
J'ai des millions en Suisse... mais pas de chéquier...
- Pourquoi ? - C'est eux !
Que voulez-vous dire ? Ce sont vos garde-chiourme ?
Ne répondez pas ! Ils me cherchent.
Je ne comprends rien ! Vous êtes leur prisonnière ?
Ils volent mon courrier, m'empêchent de téléphoner !
- Pour me couper de Michael. - Michael ?
Michael York !
Faites cesser cela ! Pourquoi ne pas partir, alors ?
Ils m'ont rattrapée à l'aéroport, et ils ont pris mon passeport.
Vous êtes sûre de ne pas dramatiser un peu ?
Ah oui ?
Regardez ça !
Oh Mon Dieu !
Ils me droguent.
- Appelez la police... - Non, pas la police !
N'y retournez pas ! J'appelle le directeur.
Restez ici. Je reviens.
Tu n'as pas dit que tu venais voir M. Detweiler. On s'inquiétait.
Ça, je m'en doute.
La Comtesse est furieuse.
Elle avait peur qu'il t'arrive quelque chose,
que tu te blesses.
La journée a été dure.
Tu ne dois pas t'agiter comme ça.
Non. Arrêtez !
Viens...
On te ramène.
Vous ne l'emmenez pas !
Veux-tu lui rappeler à ton ami que nous sommes dans un hôtel
il y a des gens ici, des étrangers et nous ne voulons pas de scandale.
N'oublie pas qui tu es.
Tu es...
Fedora.
Oui, bien sûr.
Adieu, M. Detweiler.
- Je vous ai dérangé... - Vous êtes sûre que... ?
Oh ! Mes lettres.
Je lui ai parlé des hommes de ma vie.
Les trophées de la vieille dame !
Qu'a-t-elle dit d'autre ?
Une foule de choses.
Elle serait notre prisonnière...
et nous voulons la rendre folle, la voler ?
À peu près ça.
Les symptômes classiques. Vérifiez dans n'importe quel livre.
- Quel chapitre ? - Paranoïa aiguë !
J'ai essayé de vous le faire comprendre tantôt, mais depuis sa dépression
elle est plus ou moins psychotique.
Quelle dépression ?
Ce film inachevé...
Elle était tombée amoureuse d'un acteur trop jeune.
Michael York ?
Sans espoir, bien sûr ! Elle a tenté de se suicider.
Après, ça n'allait plus.
C'est triste, mais...
Tout ce que l'on peut faire, c'est la protéger des medias
afin de préserver l'image de ce qu'elle était.
La Grande Fedora.
Vous n'êtes pas d'accord ?
Bon voyage.
Où est-elle ?
Il y a quelqu'un ?
JE SUIS FEDORA.
JE SUIS FEDORA. JE SUIS FEDORA.
Villa Calypso.
Un appel de l'étranger pour le Dr Vando.
Oui !
C'est le Dr Vando ?
Lui-même.
Quittez pas, vous avez Paris.
Allô, Vando ?
Vous m'entendez, Vando ?
Oui.
Allez-y.
Ici, le Comte Sobryanski. J'ai eu peur que vous soyez parti.
Je me suis arrangé avec Orly. Vous pourrez atterrir loin du terminal.
On pourra la sortir discrètement.
Une ambulance la conduira à la clinique.
Très bien.
Et...
quelle clinique, déjà ?
Mais... la vôtre ! À Mortcerf.
Mais ? Qui êtes-vous ?
Qui est à l'appareil ?
Allô !
Répondez !
Puisque le bar est ouvert... pourquoi on se prendrait pas un petit cognac ?
Qu'est-ce que je fais en hélicoptère ?
C'est l'air conditionné.
Je l'arrête ?
Que m'est-il arrivé ?
Mon beau-frère vous a trouvé dans son bateau... évanoui.
Ah oui... La villa...
Huit heures à 5 dollars : vous lui devez 40 dollars.
Je me souviens... Kritos et moi, on allait boire un cognac...
Pas une gueule de bois.
Le docteur dit que vous avez une sacrée putain de commotion !
Je suis comme ça depuis quand ?
- Presque une semaine. - Une semaine !
Il y avait ce type au téléphone, qu'est-ce qu'il disait ?
Je vous ai nourri... je vous ai rasé...
Silence ! Je réfléchis.
Ils l'emmenaient à une clinique...
Quel était ce nom ?...
"Cer"... "Cerf"...
Quelque chose en "Cerf" !
- Vous allez tomber. - Ça va !
Dr Pappas a dit...
Je l'emmerde !
Mais où allez-vous ?
Retrouver Fedora.
Fedora ?
Mais... Vous ne savez pas ?
Quoi ?
- Bien sûr, vous étiez inconscient... - Quoi !
C'est dans le journal, ce matin.
Ça dit quoi ?
Fedora est morte.
Un accident près de Paris.
Ça dit quoi d'autre ? Vite !
Elle a été écrasée par un train...
À la gare de Mortcerf. C'était ça le nom que vous cherchiez ?
Bon Dieu...
Le corps a été identifié par son médecin, le Dr Vando...
Elle n'avait pas de famille.
Les détails de ses funérailles seront pris en charge
par son amie, la Comtesse Sobryanski.
Ils l'ont tuée, les salauds...
Ils l'ont tuée !
On ferme. Réouverture à 14 h.
J'attends ici.
Je regrette. Personne ne peut rester. Je dois insister.
Ça va.
Ça va, François.
Monsieur Detweiler est... un ami, en quelque sorte.
J'aurais dû me douter que vous viendriez.
J'ai failli ne pas venir.
Miss Balfour, Dr Vando. Je n'ai pas eu le plaisir...
Sobryanski, Anton.
Detweiler, Barry.
On s'est parlé au téléphone. Longue distance.
Vraiment ?
Il y a beaucoup à faire avant la réouverture.
Voyez comme ce sol est sale... C'est immonde...
Nous allons nettoyer.
J'ai vu des gens qui fumaient !
Aucun respect !
Je mettrai un écriteau.
Et remplacez-moi toutes ces bougies.
Oui, Comtesse.
- Je vais enlever ces câbles de télévision. - Non.
La CBS envoie une équipe de New York
pour faire une émission d'1 heure sur Fedora.
Les maquilleurs sont là ?
- Et les coiffeurs ? - Oui, Comtesse.
Il y a des retouches à faire.
Balfour ! Regarde ces gants, déjà sales...
Faut-il qu'ils la souillent de leurs pattes ?
J'ai une autre paire.
Anton, quand ces musiciens reviendront
dis-leur que nous en avons assez de cette Valse Triste de si mauvais goût.
Sibelius ? De mauvais goût ?
Qu'ils jouent un peu moins lugubre... Chopin ou Ravel !
Vous faites combien de séances ?
Deux ? Trois ? Séance spéciale à minuit ?
Je suis très fâchée contre vous, M. Detweiler.
Que d'ennuis à cause de vous.
Moi ?
C'est vous qui lui avez mis cette idée dans la tête... l'idée du train.
Mais... c'est vous tous qui l'avez tuée !
Elle s'est suicidée.
Vous l'y avez conduite. Je ne suis pas aveugle, ni stupide.
Personne n'a jamais pu contraindre Fedora.
Elle avait une volonté de fer.
Mais elle est morte.
Je ne peux pas vous laisser colporter de tels ragots !
Comtesse !
Vous êtes et aveugle et stupide !
Cette femme dans le cercueil n'est pas Fedora.
Pas Fedora ? Mais qu'est ce que vous... ?
Le monde entier connaît ce visage.
Oubliez le visage. Regardez ses mains.
Ce sont les mains d'une femme de 67 ans ?
Ces gants...
Elle ne les portait pas pour masquer sa vieillesse...
mais pour cacher qu'elle était...
jeune.
Mais... c'était bien elle à Corfou ?
C'était elle.
Depuis tout ce temps, elle incarnait Fedora ?
C'est exact.
Pourquoi ?
Et la vraie Fedora... Qu'est-elle devenue ?
Voilà ce qu'elle est devenue !
Vous êtes Fedora.
J'étais...
Fedora.
Vous voulez savoir pour ce visage
et cette chaise roulante ?
Demandez au Dr Vando.
C'est ainsi, Fedora. Pourquoi remuer ces vieux fantômes ?
Pendant 20 ans, j'allai en pèlerinage dans la clinique du Dr Vando...
Comme les malades vont à Lourdes.
Le Dr Vando n'échouait jamais à reproduire le miracle.
Et puis, une année...
C'était en 1962, n'est-ce pas, docteur ?
Il décidé de m'injecter un nouveau serum sous la peau... Quelque chose...
qui n'avait jamais été essayé.
Il se passe quelque chose de grave !
Elle délire.
Ciseaux !
Qui y a-t-il ?
Qui y a-t-il ?
Un miroir !
Balfour !
Je veux un miroir !
Boucher !
Boucher !
Boucher !
Ses cicatrices à lui ont disparu... Pas les miennes.
Soyez juste, Fedora. Je vous avais avertie...
Arrêtez le processus du temps ne vous suffisait pas.
Vous vouliez l'inverser.
Que s'est-il passé ?
Une infection.
J'ai tout essayé pour arranger les dégâts...
Il y a eu des complications, un facteur cérébral.
Il veut dire une attaque.
Et je suis dans cette foutue chaise depuis 15 ans.
Depuis 15 ans ?
Alors après ça, les films de Fedora...
C'était elle sur l'écran.
Encore des fleurs ! Ça n'arrête pas.
Pas maintenant ! Nous les mettrons plus tard.
La ressemblance vous étonne ?
Où l'avez-vous trouvée ?
Ce fut très simple : c'est ma fille.
Votre fille ?
Notre fille Antonia.
Je veux bien être pendu si je savais...
Personne n'a su.
Rappelez-vous à l'époque...
La turpitude de la morale !
Vous pouviez avoir 6 maris, mais pas d'enfant illégitime.
Aujourd'hui, c'est 6 enfants, sans mari et qui s'en préoccupe ?
Hedda, Louella, Walter Winchell n'ont jamais deviné ?
C'est arrivé en Europe, l'été avant la guerre,
On s'est rencontré sur le Normandie...
et avons passé 3 mois merveilleux sur la Côte d'Azur.
Nous étions très amoureux...
Nous étions très écervelés.
Quand j'ai su Fedora enceinte, je l'ai suppliée de m'épouser...
Elle a refusé.
Je ne souhaite à aucun homme d'épouser une star...
à transporter son maquillage et ses perruques...
C'est humiliant.
Antonia naquit au printemps suivant, en Suisse,
et Fedora revint en courant à Hollywood.
Je le devais ! Le studio m'aurait fait un procès !
Paul Muni leur avait été prêté par la Warner Bros.
Après, il y a eu d'autres films...
C'est donc ma mère qui élevait Antonia.
Ne me fais pas passer pour un tel ogre.
C'était la guerre !
Après, je la voyais tous les ans.
C'est vrai... En te rendant à la clinique de Vando...
Tu la voyais à l'aéroport entre deux avions...
Ou quand elle allait à l'école à Londres,
Balfour te l'amenait en cachette à l'hôtel, pour quelques heures.
Verrez-vous quelqu'un d'important ?
Tous mes amis sont importants.
Non, non !
Par ici, Antonia.
Avez-vous déjà songé à épouser un de vos partenaires ?
Bien sûr ! Plusieurs fois !
Mais on ne s'est jamais mis d'accord
sur la priorité de nos noms sur les invitations.
On dit que la MGM a assuré vos jambes pour un million de livres à la Lloyd's ?
2 millions... un pour chaque jambe.
Excusez-moi.
Mlle Sobryanski est là.
Désolée. Je dois partir.
Merci encore.
Encore une question...
C'est fini. Au revoir.
- Comment va ma petite fille ! - Maman !
J'ai cru ne pouvoir la sortir de l'école, car
- elle était consignée. - Pourquoi ?
J'ai fait saigner du nez ma camarade de chambre.
Pourquoi ?
Elle disait que Vivien Leigh est la plus belle star du monde !
...et j'ai dit que c'est toi.
Mais tu n'as pas dit... ?
T'inquiète pas ! Personne ne sait !
Ils pensent que ma mère est en Afrique avec le Dr Schweitzer.
En Afrique ?
Ils n'iront pas vérifier.
Où veux-tu dîner, chérie ? Mirabelle ?
Savoy ? Éléphant blanc ?
Eh bien ? Où veux-tu aller ?
Je veux aller chez Roger La Frite !
D'accord, chérie ! Comme tu voudras.
Balfour, réserve une table chez Roger La Frite, pour 2.
Bien sûr.
Chic ! Elle ne vient pas avec nous, cette vieille chouette ennuyeuse !
Tu n'as pas compris, chérie...
Balfour et toi allez dîner ensemble. Je ne peux pas sortir avec toi.
On est pas obligées de sortir ! On peut dîner ici dans la chambre !
Personne ne nous verra.
Ce n'est pas ça, chérie. Mais un ami à moi
(Tu vois qui est Noel Coward ?) part demain pour la Jamaïque.
Et je ne l'ai pas vu depuis 6 mois !
Tu ne m'as pas vue depuis 1 an !
Je t'ai apporté des cadeaux.
Ouvre-les.
Tu ne donnes que des choses ! Je ne veux pas de choses !
On ne peut pas réserver chez Roger La Frite. Pourquoi ne pas...
Pourquoi ne pas rentrer à l'école ? S'il te plaît !
Enfin... Voyons...
Quand on me demandera où est ma mère...
...je leur dirai la vérité !
Je leur dirai que ma mère est morte !
Antonia !
Pendant 10 ans elles ne se virent plus.
Antonia quitta l'école...
Elle traîna de petits boulots en petits boulots,
d'hommes en hommes.
Elle vécut dans un grenier miteux à Amsterdam
avec une espèce de musicien ou de sculpteur... ou autre.
Je lui envoyais des chèques
pour son anniversaire ou pour Noël.
Elle ne les encaissait jamais. Aucun d'eux.
Sauf un... elle avait besoin d'argent pour un avortement.
Elle ne voulait pas mettre d'enfant au monde.
Quand je la prévins pour sa mère,
je m'attendais à ce qu'elle m'envoie au diable...
...mais j'avais tort.
Après tout, c'était une Sobryanski...
Et nous sommes...
des aristocrates.
Bonjour, Chérie.
Quelqu'un est venu te voir.
Maman !
Vraiment, Antonia !
Quel est cet cet accoutrement ?
C'est la seule bonne chose qui ressortait de cette tragédie.
J'avais retrouvé ma fille.
Piégée dans cette clinique,
effrayée de montrer mon visage au monde,
elle vint me voir tous les jours.
On avait tant à rattraper.
J'ai à nouveau demandé à Fedora de m'épouser...
Et à nouveau, elle refusa.
Avant, c'était trop tôt... après... trop tard.
Ne pouvant être sa femme, je devins sa mère, à la place.
Et la vraie Comtesse ? Que lui est-il arrivé ?
Morte 1 an plus tôt.
C'est resté secret, car elle voulait être enterrée en Pologne.
On a dû ruser, mais on a réussi et elle repose désormais près de Varsovie.
Et pour ma part, je me suis enterrée dans sa villa à Corfou.
Les gens crurent, bien sûr, que la vieille Comtesse était de retour.
Vous avez vu comment nous vivions, cachés derrière...
ces hautes murailles,
complètement isolés du reste du monde.
Pas de voisins, pas de questions.
Tout cela était parfait.
Sauf pour une chose.
Il y avait 63 miroirs dans la maison.
Et vu mon état, c'était 63 de trop.
De plus en plus, je me revoyais à travers Antonia.
Elle était devenue mon miroir.
Pour le monde entier, Fedora avait décidé de se retirer
au sommet de sa carrière.
Après quelques années,
les Studios et les agents m'oublièrent.
Un câble de Hollywood.
Hollywood ?
Grands Dieux !
L'Académie des Arts et Sciences du Cinéma
est heureuse de vous informer qu'elle souhaite vous décerner
une récompense spéciale, lors de sa cérémonie annuelle.
Un Oscar ?
Les imbéciles !
Ils veulent se racheter.
J'aurais dû l'avoir en 35 pour "Madame Bovary",
ou en 45 quand ils l'ont donné à... Qui déjà ?
Celle qui jouait cette nonne tuberculeuse...
C'est le 3 avril. Il veulent que vous soyiez là.
Tous les frais payés.
Dis-leur que j'accepterai avec plaisir leur Oscar...
Si on y allait tous ?
Mais pas en personne. Fais-moi excuser.
Qu'ils me l'envoient par la poste.
Ce n'est qu'une babiole de plus qui prendra la poussière...
Eh bien...
Ce fut le début de nos ennuis.
Les mois passèrent et nous n'y pensions plus...
Ça vient d'un fourreur de New York
qui voudrait que vous posiez en Chinchilla
pour une série appelée : "Ce qui convient le mieux aux légendes".
Villa Calypso.
Je vais vous dire, moi, ce qui convient le mieux aux légendes...
Tirer le rideau à temps !
Monroe et Harlow...
elles ont eu de la chance.
Ne quittez pas.
Le Président de l'Académie est au festival de Cannes.
Il a votre Oscar,
et voudrait vous le remettre personnellement.
Il veut venir ici ?
J'ai dit les excuses habituelles, mais
vous connaissez les gens de Hollywood, ils sont têtus !
Bonjour, tout le monde.
Je lui ai dit que vous étiez malade, et que c'était hors de question,
ordres du médecin.
Un instant... Balfour...
Quand viendrait-il ?
Lundi.
Dis-lui que nous serons ravis de le voir.
Et qu'il vous voie ? Dans cet état ?
Après tout, c'est le Président de l'Académie et il vient de si loin.
Dis-lui qu'il vienne lundi après-midi.
À la fin... de l'après-midi.
Quand la lumière décline...
Puis-je vous escorter juqu'à la cérémonie ?
Naturellement.
Madame Fedora ?
Le Monsieur de l'Académie est arrivé.
Bonsoir.
Bonsoir. Je suis Henry Fonda.
Oh, je sais ! Comme c'est gentil de vous être dérangé.
Pas du tout !
Le Comité tout entier s'est battu pour venir...
Étant le Président, je l'ai emporté !
"Les Raisins de la Colère" ! J'ai vu 3 fois !
Et "Mister Roberts".
Je regrette que nous n'ayons jamais tourné ensemble.
Moi aussi.
J'ai envié bien des fois Fredric March, Charles Boyer et
- Ronald Colman... - Arrêtez, voyons !
C'est lui ?
C'est lui.
Laissez-le sortir, il doit suffoquer !
Je crains qu'il y ait un petit discours qui va avec.
Allez-y.
Au nom de l'Académie des Arts et Sciences du Cinéma,
j'ai le grand plaisir de vous remettre cette récompense exceptionnelle.
Il y est écrit : "À Fedora...
dont le talent durant
ces 30 dernières années
a redonné à nouveau prestige et dignité
au métier de comédien."
Merci.
Je suis profondément honorée par cette récompense.
Pendant 35 ans, j'ai répété ce discours,
et maintenant, c'est à elle de le faire.
Saluez tous mes amis à Hollywood.
Ceux qui sont encore là...
Revenez parmi nous.
On ne fait plus de films pour les femmes.
Car on ne fait plus de femmes comme vous.
Merci.
Au revoir.
Maman !
Maman !
Ces photos d'elle furent publiées dans le monde entier.
Life Magazine,
Paris-Match, Oggi, Stern... Pleine page.
"Fedora est plus belle que jamais !"
Puis les offres ont commencé à pleuvoir.
Le public en avait assez des films de l'époque.
Le cinéma-vérité, l'esthétique de l'ordure.
Il voulait du glamour à nouveau !
Pouvais-je le décevoir ?
Alors, vous lui avez livré votre fille ?
C'est juste.
Comme ça ? Sans hésiter ?
Allons, M. Deitweiler ! Que donneriez-vous pour renaître ?
Avoir une seconde chance ?
Vous devriez voir ça ! Ils sont au moins deux mille, dehors, à attendre en ligne.
Vraiment ? Demain, il faudra prévoir du café pour tout le monde,
et d'avantage de flics.
Nous ne voulons pas que ce soit le même cirque que pour Valentino.
J'ai toujours été contre tout cela,
depuis le début.
Cette misérable mascarade.
Mais Antonia a adoré cela !
C'était comme... jouer un jeu !
Pouvait-on lui enlever ?
Elle a travaillé comme un chien...
Revoyant tous mes films, la nuit,
apprenant par cur mes moindres gestes, mes intonations.
Évidemment, il y avait beaucoup à faire.
Certes, elle devait me ressembler d'avantage,
mais aussi paraître plus âgée qu'elle n'était.
Et puis, quand elle sembla prête,
nous avons accepté un rôle dans un film italien,
"Le Miracle de Santa Christi", juste une apparition.
Mais Fedora était de retour !
C'était ça l'événement.
Bien sûr, elle ne fût jamais l'actrice qu'était sa mère.
Laisse ces foutaises pour l'Old Vic.
Un visage passe... la caméra en tombe amoureuse...
On a ça en naissant.
D'ailleurs, elle était meilleure dans son second film.
"Dragonfly".
Puis, il y eut...
"Amère Moisson", tourné en Espagne.
Miss Balfour la suivait partout,
la protégeant de la presse,
et de ceux qui avaient connu l'ancienne Fedora.
Tout allait bien,
jusqu'à ce film à Londres, avec Michael York.
Elle jouait la femme d'un général
qui tombe amoureuse de son beau-fils.
Le titre était, hélas, prophétique.
Playback !
LA DERNIÈRE VALSE
Coupez !
Pas très bon !
Mes deux vedettes coûtent cher, je veux qu'on les voie.
Dégagez devant.
O.K. Tout le monde en place ! On y va !
Je n'ai jamais osé vous dire cela avant, mais...
J'ai un aveu à vous faire.
La première fois que je vous ai vue, c'était dans "Half Moon Street"...
C'est loin, déjà.
Cette scène terrifiante où
vous descendez un escalier qui craque, suivie par une ombre.
Soudain, votre bougie s'éteint
et vous êtes seule dans la cave avec ce domestique portuguais fou !
Eh bien ?
Eh bien...
C'est là que c'est arrivé.
Qu'est-il arrivé ?
Vous devez bien réaliser que je n'avais que 6 ans.
Ma gouvernante m'a consigné, enfermé dans ma chambre...
On m'a pris mon vélo...
Qu'aviez-vous fait ?
Mouillé ma culotte.
Quoi ?
J'avais pissé !
Non ?
Quelle honte, hein ?
On ne m'a jamais rien dit d'aussi gentil !
On s'est battu en duel pour moi, rejoint la légion pour m'oublier,
Un admirateur m'a poursuivie autour du monde pour me voir... en ballon !
Les avions n'étaient pas encore inventés...
On dirait que vous avez 100 ans !
Eh bien...
Du café ?
Pas maintenant.
O.K. On y retourne !
Silence !
Moteur !
Playback !
Action !
Parfait. On tire celle-là.
Clap de fin.
La voiture, s'il vous plaît.
Quel âge donnes-tu à Michael ?
Michael ?
La trentaine, je suppose... Pourquoi ?
J'ai hâte de voir sa tête quand il saura.
Saura quoi ?
Que je suis plus jeune que lui.
Et il saura comment ?
Je ne le lui dirai qu'à la fin du film.
Je vois.
Le soir de la Première,
tu écarteras le rideau et annonceras :
"Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous présenter la vraie Fedora !
"La star des stars,
cette beauté légendaire" ?
Et on poussera ta mère dans son fauteuil roulant
défigurée.
C'est ce genre de choses que tu as en tête ?
Tu veux dire que cela restera ainsi...
jusqu'à sa mort ?
Non...
jusqu'à la mort de Fedora.
Et tu es, désormais...
Fedora.
Allons-y.
Le lendemain, en venant la réveiller, je la trouvais inanimée.
Elle avait pris trop de somnifères.
Le film fut arrêté. Elle ne travailla plus jamais.
On lave facilement un estomac...
L'esprit, c'est autre chose.
Nous la croyions rétablie,
sans savoir qu'elle avait commencé à prendre des drogues.
Amphétamines, stimulants et ce que vous appelez du speed.
Quand on l'a découvert, elle était sérieusement dépendante.
C'est la dernière chose dont j'aurais cru Antonia capable...
Mais Bon Dieu, qu'attendais-tu donc ?
Tu lui avais ravi son identité, sa jeunesse.
Je ne lui ai rien pris, je lui ai tout donné !
J'ai fait d'elle Fedora !
Elle n'a pas su l'assumer !
Vous, un producteur, vous savez ce que ça coûte d'être une star !
Bien sûr.
Sucre et miel, et en-dessous...
du ciment et de l'acier inoxydable.
Précisément.
Elle a fait ça en dilettante.
Trop douce, trop faible ! Trop sentimentale !
Anton, je t'en prie !
Vous comprenez peut-être à présent ce qui s'est passé à Corfou.
Elle n'était pas prisonnière, on ne l'exploitait pas.
Nous ne voulions que l'écarter de la drogue.
Mais elle en trouvait toujours.
Aussi l'avons-nous ramenée à Paris dans ma clinique,
où j'ai essayé divers traitements.
Thorazyne, Propanolol...
Mais elle n'a pas réagi au traitement.
Elle ne nous parlait plus.
Elle écrivait des lettres insensées à Michael York
et les confiait à l'infirmière.
La seule chose à faire, ce fut...
La seule ? La chose la plus cruelle que tu puisses faire !
La plus impardonnable !
Un appel pour vous !
Pour moi ?
C'est Londres.
Attention ! Parlez plus bas !
Oui ?
Ici, Londres...
J'ai un appel pour vous de M. Michael York. Parlez, s'il vous plaît.
Allô ?
Ici Michael.
Michael !
Vous avez eu mes lettres ?
Oui ?
Vous avez dû être bouleversé...
Je sais que c'est difficile à croire, mais c'est vrai !
Qu'y a-t-il ? Je vous entends mal. Parlez plus fort !
Je ne peux pas parler plus fort,
je suis sur le plateau et on tourne une scène.
Oui, vous m'avez bien berné.
J'aimerais vous voir aussi Fedora... euh, Antonia.
Mais je ne peux pas partir, j'en ai pour 6 semaines encore.
Et les week-ends ? Vous ne travaillez pas les samedis et les dimanches !
Paris est à une heure
et il y a des trains pour Morcerf sans arrêt !
Nous avons tant de choses à nous dire. Essayez Michael !
S'il vous plaît !
D'accord Antonia, essayons ensemble...
J'essaie de venir, et vous, essayez de guérir... Promis ?
Je vous le promets.
Au revoir, Michael. À Bientôt !
Je vous en prie !
Comment ça s'est passé ?
Bien !
Tant mieux.
J'enlève ça.
Pour vous.
Ce n'est pas la peine.
À cet instant, nous croyions agir pour son bien.
Comment savoir que nous avions déclenché un processus incontrôlable ?
Elle s'est enfuie !
Tu attends quelqu'un ?
Si c'est Michael, il ne vient pas.
Mais si ! Je lui ai parlé au téléphone !
Vraiment ?
C'était le dernier train de Paris. Allons, rentrons.
Il m'a promis.
Il a seulement dit qu'il essaierait.
Peut-être viendra-t-il le prochain week-end.
Ou à la fin du film !
Comment sais-tu ça ?
Tu écoutais au téléphone ?
Salope !
Tu as vraiment trahi ta mère avec ce que tu as écris dans ces lettres.
Des lettres ? Quelles lettres ?
Tu sais bien.
Elle ne sont jamais parties ! Tu les as volées !
Si tu te moques de ta mère, eh bien ! Pas moi !
Cet appel ! Ce n'était pas Michael au téléphone ! Qui alors ?
Quelle différence cela fait ? Viens, Fedora.
Je ne suis pas Fedora !
Je suis Antonia !
Il n'y a plus d'Antonia.
Regarde-toi.
Demande à un million de personnes à qui appartient ce visage ?
C'est un mensonge !
Tu n'y échapperas jamais.
Je hais ce visage !
Je le hais !
Rentrons à présent.
D'accord, chérie ?
Fedora !
Ça devait arriver, je suppose.
Tôt ou tard.
Elle a choisi cette méthode pour se venger de moi.
Pour détruire mon visage une seconde fois.
Il a fallu deux équipes de chirurgiens esthétiques
se relayant jour et nuit
pour réparer les dégâts.
Quelle heure est-il ?
13 h 45.
Nous devrions nous préparer.
Absolument.
Ces autres cartes sont arrivées avec les fleurs.
Federico Fellini...
Lord Olivier de Brighton... cher Larry !
Jean-Paul Sartre...
Marlène...
Quelle femme admirable !
Mettez-les avec les télégrammes.
Enlevez certains de ces petits bouquets, ou on va étouffer ici.
Balfour, surveillez-les !
Qu'ils n'en fassent pas trop.
Serait-ce beaucoup de soucis de déplacer cela ?
Où ?
Vers l'avant. Qu'un peu de cette douce lumière l'éclaire.
Très bien, Comtesse.
Les gardiens. Ils doivent jouer aux cartes à la cuisine.
Quel sens du spectacle funéraire !
Les Fins sont très importantes.
C'est ce dont les gens se souviennent.
La dernière sortie.
Le dernier gros plan.
Même si c'est la doublure ?
La légende doit survivre.
Vous faites ce métier depuis assez longtemps.
Vous savez que ce n'est qu'effets spéciaux, toiles peintes,
larmes de glycérine.
C'est ça la magie.
Vous me prenez pour une vieille et vaine femme, n'est-ce pas Dutch ?
Égoïste,
insensible.
Vous avez dit "Dutch" ?
Exact.
Vous vous souvenez !
Pourquoi croyez-vous que je vous ai invité à la villa ?
Pour voir de quoi vous aviez l'air.
Très flatté.
Vous pouvez !
Voyons...
c'était sur une plage, quelque part.
Santa Barbara.
Vous aviez un coupé Cadillac.
Une Cadillac, moi ?
C'était une vieille Ford d'occasion, et c'était Santa Monica.
C'était presque ça.
Il est temps... l'ascenseur est là.
Adieu, M. Detweiler.
Adieu, Comtesse.
Je sais que vous garderez tout cela pour vous,
au nom du bon vieux temps.
Dommage !
Ça aurait fait un meileur film que le scénario que je vous ai apporté.
Oui.
Mais à qui confier le rôle ?
Six semaines plus tard,
la femme qui se faisait appeler la Comtesse Sobryanski
s'éteignait paisiblement dans l'île de Corfou.
La nouvelle fit un entrefilet dans le journal local.
Ma couverture chauffante me fut retournée.
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