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Welsh
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Xhosa
Yiddish
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Zulu
Nous nous sommes rencontrés le Jour du Grand Pardon
Lorsque le ciel était baigné des larmes d'Israël
Pour la première fois nous avons contemplé
La silhouette d'argile de nos âmes
Ces amphores desséchées et archaïques
La vôtre était légèrement transparente
Et une lueur améthyste rayonnait en son sein
La conscience nous a magistralement persuadés
Que nous étions dans un parc aménagé au-dessus d'un étang
Parmi les arbres enflammés de l'automne
Nos âmes étaient rougies par bien des souffrances
Mais nous n'étions pas vraiment en ce lieu.
Des cieux ennuagés tonnait la musique
Des trompettes de Jérusalem,
L'Archange éteignait le soleil
Tandis que la terre lugubre crevait
Ce fut notre première rencontre La prochaine aura lieu au Jugement Dernier.
Dans la Houghton Library de Harvard sont archivées 25 lettres
envoyées à l'écrivain polonais Józef Wittlin
par la poétesse polonaise Zofia Bohdanowiczowa.
Tous deux furent évacués de la Pologne durant la Deuxième Guerre mondiale.
Zofia déménagea à Penrhos au Pays de Galles avant de s'installer à Toronto, au Canada.
Józef vécut le restant de ses jours à New York.
Ils correspondirent de 1957 à 1964.
Bonjour, je viens consulter quelques lettres
de la correspondance de Józef Wittlin.
Est-ce votre premier passage à la Houghton Library ?
- Non. - Avez-vous une carte ?
- Oui. - Puis-je ?
Auriez-vous le numéro de la collection que vous recherchez ?
Alors… MS Slavic 7.
Il y a 446 articles
dans les correspondances et compositions de Wittlin.
Le numéro qui vous intéresse ?
Article 23. Zofia Bohdanowiczowa.
C'est bon.
La boîte se trouve dans ce bâtiment.
Elle sera à votre disposition dans quinze minutes.
Parfait.
Veuillez laisser votre manteau et votre sac au vestiaire.
Seul le strict minimum nécessaire à votre recherche est permis à l'intérieur.
Prendrez-vous des notes ?
- Oui. - Sur ordinateur ?
Dans des carnets.
Dans ce cas, vous devrez utiliser ce crayon.
En fait, je préfère vraiment les stylos.
Les stylos sont interdits dans la salle de lecture.
Allez déposer vos affaires au vestiaire
et je vous rejoins dans la salle de lecture dans 15 minutes.
Et, si ce n'est déjà fait, veuillez mettre votre téléphone en mode silencieux.
Vous écrivez avec une pointe de regret que je vis dans un camp,
mais être ici, c'est comme se retrouver devant l'âtre de Dieu.
Je vis dans une maison en bois qui donne sur des frênes.
Il y a une bibliothèque avec des livres sur la Pologne et l'immigration
et, un peu plus loin, une chapelle avec un prêtre polonais.
On dit que ce village gallois de Penrhos
est le seul coin du monde qui soit la véritable Pologne.
Vous parcourez le ciel des États-Unis comme un oiseau au printemps.
Je vois que ces voyages répétés affaiblissent grandement vos ailes fatiguées.
Je pense souvent à vous avec beaucoup de compassion.
Après vous avoir négligé, votre destinée d'émigrant vous a retrouvée.
Choisissez un coin tranquille et profitez de votre âme : la créativité.
Vous êtes consumé par la ville, le plus grand mal de notre époque.
C'est un environnement dommageable pour votre âme,
qui provoque des troubles d'ordre physique, une tristesse motrice et
la destruction des ailes de votre créativité.
Mon fils et ma sœur habitent Toronto,
où nous emménagerons bientôt nous aussi.
Cet endroit me plaît tant
que je pourrais y rester jusqu'à ma mort.
Mais si je vais habiter au Canada, je vous verrai forcément tôt ou tard.
C'est là l'un des attraits majeurs qui me rendent impatiente
de rejoindre l'autre hémisphère.
Quand on…
lit une lettre,
on est conscient…
que la base de son existence
relève de l'intention de consigner et de communiquer.
Et cette intention a,
je trouve,
une sorte de candeur
désespérée dans sa manière de s'afficher
qui fend le cœur.
Et je crois
que ça nous ramène en partie
à la lettre en tant qu'objet
et à sa raison d'être,
qui est…
d'être un message qui passe par un service public
et qui arrive à son destinataire.
Pour ce faire, elle doit parcourir une certaine distance.
Et…
la raison d'être d'une lettre,
en dehors de son contenu,
est de voyager pour être distribuée.
Et je crois…
qu'une lettre est si…
intrinsèquement liée à son statut d'objet
que…
En fait, son statut d'objet, son sens en tant qu'objet
accentue son contenu
et les deux sont étroitement liés.
Donc, quand je vois…
devant moi ces objets…
ils ont quelque chose d'incroyablement brut.
De presque horriblement brut.
L'artiste On Kawara a réalisé un projet
intitulé "I Got Up"…
dans lequel il écrivait "Je me suis levé à", suivi de l'heure de son réveil,
sur une carte postale qu'il envoyait à un ami.
En réduisant le contenu de ses cartes postales
à cette simple phrase répétée,
dénuée de symbolisme ou de narration,
il…
la réduisait
à un simple objet.
Et je crois que ça permettait vraiment de saisir
quelle était la véritable raison d'être d'une carte postale ou d'une lettre.
Il y a des phrases récurrentes
qui apparaissent dans presque toutes les lettres envoyées par Zofia.
La première étant
"la ville détruira ton âme."
La deuxième étant
"la campagne est le seul lieu qui convient à un écrivain,
"où il peut trouver le calme et la tranquillité."
Et la troisième, c'est l'idée qu'à travers
son investissement à elle dans son talent à lui,
elle a la conviction
que s'il s'installe à la campagne, il y réalisera sa plus grande œuvre.
Et ça semble être…
précisément ce qu'elle veut.
Elle adore ce qu'il écrit.
Et dans ses lettres, elle revient souvent aussi sur
cette superbe croyance qu'elle a en l'écriture,
son amour de la poésie, des romans et des échanges épistolaires.
Elle croyait vraiment que c'était la seule manière
de réellement transmettre un sentiment et une pensée à quelqu'un d'autre.
Et donc, le fait…
qu'elle voulait qu'il écrive et qu'elle voulait qu'il écrive
sa plus grande œuvre…
traduisait, je crois, un vif désir de créer des liens avec lui.
Donc, le contenu
de ces lettres étant ce désir de créer des liens et…
l'action concrète d'envoyer une lettre par la poste
sont parfaitement parallèles.
Zofia faisait souvent référence à la vitesse et aux oiseaux.
Elle dit…
que leur complicité a été immédiate
et que seule la vitesse peut devancer la distance.
L'idée, c'est donc que…
leurs liens transcendent la distance
grâce au langage, grâce à ces lettres.
Je vous sers quelque chose d'autre ?
La même, s'il vous plaît. Merci.
Bonjour, je m'appelle Angela. La fille de Christine.
Ma mère et moi sommes allées en Pologne en compagnie d'Eddie, de Lina et de Jan
il y a de cela presque dix ans.
Jan, en tant que guide intrépide, nous a présentés à la famille
et nous a montré plusieurs endroits.
L'amour et l'attention que lui et Lina se portent étaient palpables.
Je lève donc mon verre avec vous tous
pour souhaiter un joyeux 60e anniversaire à Jan et Lina !
Mesdames et messieurs, je vous invite à écouter cet air merveilleux
qui fut composé par le Polonais Andrzej Kurylewicz.
Il s'intitule "Polskie drogi".
"Routes polonaises", ou "Chemins polonais".
"Périples polonais."
C'est un air beau, nostalgique et patriotique
que je trouvais très approprié.
"Polskie drogi".
Tante Anya ! Heureuse de te voir !
Oh, salut, Audrey !
- Sacrée réception. - N'est-ce pas !
Il y a quelque chose dont je voulais te parler.
Comment vas-tu ?
Eh bien, c'est une réunion de famille.
Qu'as-tu fait cet été ?
Tu savais sans doute que j'étais à Berlin, non ?
Je ne savais pas du tout.
D'habitude, je passe mes étés berlinois à préparer mes automnes,
mais disons que ça n'a pas été mon meilleur voyage, malheureusement.
Je passais une journée normale.
J'étais allée à la gare de Hambourg pour y rencontrer le conservateur,
puis j'ai eu la chance de visiter l'exposition de Hanne Darboven
Je suis jalouse, j'aurais vraiment aimé y aller !
C'était super.
Ensuite, je traverse le Tiergarten et, comme j'étais fatiguée,
je décide de me reposer au Mémorial de l'Holocauste.
Ça ne me paraît pas très reposant !
Disons que c'est paisible.
Donc, ça faisait deux minutes que j'y étais, quand
j'ai été approchée par un groupe de jeunes garçons très beaux
d'environ 11 ou 12 ans.
Très bien habillés. Ils m'ont tendu un bout de papier
expliquant qu'ils étaient sourds
et qu'ils avaient besoin de dons pour leur organisme.
J'ai donc regardé dans mon sac
et j'ai dû leur donner, quoi, dix euros.
Ils m'ont alors tendu un genre de contrat que je devais signer.
Et j'imagine
qu'ils ont aperçu mon téléphone dans la poche de ma veste.
L'un d'eux l'a attrapé et ils ont tous pris la fuite.
Je suis restée sur place, en état de choc.
J'ai juste crié très fort.
Et l'un d'entre eux a rebroussé chemin pour me rendre mon stylo,
ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait été sourd.
Et je n'ai pas su quoi faire, j'étais clouée sur place.
Comme les blocs de béton sont hauts dans cette section du mémorial,
je ne pouvais pas les prendre en fuite. Je me suis sentie stupide.
- Quel cauchemar ! - C'est le mot juste !
Anya.
J'avais une question à te poser sur la succession de mon arrière-grand-mère Zofia.
Il existe un inventaire auquel il manque un élément :
il s'agit
des lettres envoyées par Józef Wittlin.
Un poète polonais célèbre,
nominé pour le prix Nobel.
Lui et Zofia ont entretenu une correspondance.
J'ai cherché de fond en comble et je n'ai trouvé ces lettres nulle part.
Tu ne saurais pas où elles sont ?
Non, désolée. Je l'ignore.
Serait-il possible
qu'au moment où tu as vidé sa maison… ?
J'ai dû m'occuper de tant de choses quand elle est décédée…
Il y avait tellement de trucs…
Je veux dire…
Il y avait des lettres, mais c'étaient
des lettres envoyées par mes fils à ma mère
ou que j'avais écrites étant enfant, alors je les ai données à Mark et David.
Elles étaient peut-être dans le lot ?
Tu pourrais peut-être jeter un coup d'œil ?
Elles pourraient s'y être mélangées.
Elles n'y sont pas, c'est certain.
Ce serait super si tu vérifiais.
J'essaie de remettre de l'ordre dans cette histoire de succession
en rassemblant tout.
Afin de savoir ce que je fais ensuite.
Je crois que quelqu'un
de Harvard a posé des questions au sujet des lettres…
De Harvard ? Intéressant !
Si tu veux savoir,
j'y suis passée toute l'année et ça devient n'importe quoi là-bas.
J'ai aussi réservé un projecteur.
Le gobelet sera interdit à l'intérieur.
Je sais.
Zofia parle souvent…
d'oiseaux dans ses poèmes.
Ils jouent le rôle de messagers.
Dans son imaginaire, les oiseaux représentent…
cette idée…
d'arrivée. Quand un oiseau…
Quand un oiseau chante,
il symbolise le langage incompris.
Et quand un oiseau s'envole au loin,
il y a toujours un point de rupture à l'horizon
où il n'est soudain plus visible.
Mise à part
l'image résiduelle qu'il en reste dans notre tête,
qui ne dure pas très longtemps.
Je lis souvent Susan Howe.
Elle a une façon vraiment extraordinaire de…
Dans son essai "The Quarry", elle parle de…
C'est un essai sur le poète Wallace Stevens.
Il parle principalement de ce qui se passe lorsqu'on tente
d'exprimer quelque chose
et de la compréhension dont je parle depuis tout à l'heure.
Que cette impression…
de comprendre quelque chose et de perdre cette impression
correspond essentiellement à une sensation d'irréalité.
Et cette sensation…
d'irréalité est, en gros,
ce qui existe entre chaque vers en poésie.
Ce qu'on ressent
presque immédiatement après
un instant d'euphorie,
ou de n'importe quel moment intense.
Je cherche un extrait.
Howe parle de la nature, de se promener dans un parc
d'une ville qu'elle ne connaît pas.
Et de l'ambiance qui y règne en employant des mots…
qui me rappellent comment Zofia parle de la nature.
Howe, sur la nature :
"L'attrait régional pressant pour toute chose,
"immergé dans le temps pour être réinterprété."
Elle cite ensuite un poème de Wallace Stevens.
"Tellement moins qu'une sensation, tellement moins que la parole
"Dire et redire de la même manière que les choses disent,
"À la hauteur de ce qui n'est pas encore la connaissance."
On dirait l'effort
que ferait toute chose pour se muer en langage.
"Des oiseaux en cage"
Tiré du poème
d'Ignacy Krasicki
Un jeune pinson demanda à un vieux pinson :
"Pourquoi pleures-tu ?
"Tu jouis de plus de confort dans cette cage
"que lorsque tu étais dehors."
"Comme tu es né dans cette cage,
"je vais te pardonner.
"Mais, moi, j'étais libre !
"Et maintenant, je suis enfermé dans une cage
"et je ne veux plus vivre."
J'apprécierais d'avoir ton avis.
J'aimerais monter une exposition dédiée à son œuvre.
Un événement familial ?
Ici ? Je dois te prévenir, c'est un peu cher.
Je pensais plutôt à une galerie d'art publique.
Je vois que c'est devenu un vrai hobby pour toi.
C'est pas un hobby. C'est un boulot.
- Je suis son exécutrice littéraire. - Et qui payera ?
Il n'y a pas eu d'argent jusqu'à maintenant
parce que personne n'a rien fait pour en générer.
En écrivant aux éditeurs pour essayer de négocier des réimpressions
ou de nouvelles traductions, il y aurait moyen
qu'une rentrée d'argent en découle.
Tu veux donc te servir de l'histoire de notre famille pour faire des affaires.
Je m'adonne à un hobby, ou je suis une méchante capitaliste ?
Je ne comprends même pas de quoi tu m'accuses.
Audrey, il y a une idée fausse qui circule de nos jours
comme quoi tout le monde peut être commissaire d'exposition.
Mais sache que ça exige beaucoup d'années d'études
et de formations. Il faut obtenir une licence,
puis un master.
Il faut faire un stage dans une galerie réputée
pour voir comment ça marche. On ne devient pas commissaire comme ça !
Donc je ne peux rien faire pour mettre en valeur l'œuvre de mon arrière-grand-mère
parce que je n'ai pas de master ?
On s'en fiche ! Sais-tu combien de choses il faut gérer
quand on s'occupe du patrimoine financier de quelqu'un ?
Quand quelqu'un meurt ?
Ce n'est pas ton bien. C'est le mien.
C'est donc à moi que reviennent les décisions.
Que tu trouves ça stupide ou inintéressant
n'y change pas grand-chose.
Notre bateau pour le Canada n'a jamais quitté le port
car l'équipage était en grève. Nous sommes restés 3 jours à Liverpool.
On nous a finalement placés à bord d'un avion pour Montréal,
d'où nous avons pris le train pour Toronto.
Je n'écris toujours pas et je suis encore secouée par le changement,
épuisée comme un poisson hors de l'eau.
Tant de générosité dans votre dernière lettre ! Du vrai miel polonais,
tout droit sorti des ruchers de notre pays natal où les fleurs sentent si bon.
Vous n'imaginez pas, cher M. Józef, comme je vous suis reconnaissante.
Le 17 mars, mon mari est décédé de façon soudaine.
Je suis profondément bouleversée.
Je vous souhaite à vous et votre femme encore de longues années de sérénité.
Que Dieu vous préserve d'une telle séparation et de la solitude.
Je sens de l'hostilité dans cette ville grise.
Le mouvement des foules et des véhicules me paraît à la fois absent et menaçant.
J'espère tout de même que cette période stupide et stérile se terminera bientôt.
Propriété de la Houghton Library
J'ai fini pour la journée.
Je me demandais si vous aviez accès aux informations concernant les dons.
Comme la date de leur réception et le nom de ceux qui les font ?
Ah, oui. Laissez-moi regarder.
Oui, je vois un don reçu il y a un an et demi.
- Ça n'a pas de sens. - Pourquoi donc ?
Ma grand-mère est morte il y a deux ans.
Maria Bohdanowicz. C'était l'exécutrice littéraire précédente.
Non, je ne vois pas de Maria. Mais Bohdanowicz est juste.
- Une femme nommée Anya. - Anya ?
- Oui, Anya Bohdanowicz. - Anya…
Anya est ma tante. Ce n'est pas l'exécutrice littéraire.
- Est-elle décédée elle aussi ? - Pas encore.
Maria Bohdanowicz était l'exécutrice littéraire
et elle a déclaré dans son testament que la succession me revenait.
Si vous avez des documents qui stipulent qu'Anya est l'exécutrice,
ils sont juridiquement non-contraignants.
Je pourrais rentrer chez moi avec les lettres si je le voulais.
Écoutez, si ce que vous dites est vrai,
alors oui, un jour, vous pourriez les récupérer.
Mais ça prendra du temps.
Si vous pensiez partir avec cet après-midi,
je suis désolé, mais vous vous trompez.
Merci d'être venu me rencontrer et pour les traductions.
Elles m'ont beaucoup aidée.
J'avais seulement quelques questions spécifiques
sur certains choix de mots.
Par exemple, dans la première lettre, c'est écrit :
"J'ai de l'affection pour vous, menthe."
Comme je ne parle que l'anglais
et que je n'y connais rien en grammaire polonaise,
je me demandais
comment les métaphores et les comparaisons étaient structurées en polonais.
Par exemple, on dirait quelque chose comme :
"J'ai de l'affection pour vous comme j'ai de l'affection pour la menthe".
Est-ce différent en polonais ?
Voilà ma question.
J'ai une réponse très courte : je n'en ai aucune idée.
Je ne me suis pas vraiment soucié
des règles de métaphores ou de grammaire.
Ici, elle fait référence à l'un de ses poèmes.
Qui s'appelle "Menthe Menthe Thym".
Alors, "j'ai de l'affection pour vous, menthe"…
La menthe est une épice, on est d'accord ? Un assaisonnement, une herbe ?
Une herbe.
Une herbe qui a un goût puissant.
Une saveur très, très forte.
Peu importe ce qu'on cuisine,
même avec de l'ail,
si l'on ajoute de la menthe, on la sentira toujours.
Donc, elle fait référence à l'un de ses poèmes, d'accord ?
Elle l'appelle "menthe"
dans le sens que, peu importe ce qu'il vit à ce moment-là,
et peu importe ce qu'elle est en train de vivre…
Tu remarqueras que…
Une chose que l'on retrouve dans toutes ses lettres, c'est qu'elle…
Je dirais presque qu'elle lui en veut
de rester si affairé dans une grande ville,
au lieu de se mettre au vert et de se consacrer à la poésie.
Donc, essentiellement, elle dit qu'elle perçoit
la beauté de sa façon de s'exprimer.
Qu'elle le voit, lui. Et elle dit aussi que son affection pour lui,
contre vents et marées…
Mais, au point de vue
de la structure de la phrase
"J'ai de l'affection pour vous, menthe",
Pourrait-on dire "J'ai de l'affection pour vous, soleil" ?
"J'ai de l'affection pour vous, chien" ?
Ce serait possible,
dans la mesure où ce qu'elle aurait écrit auparavant
mentionnait un chien, ou le soleil,
de manière à exprimer une profonde affection.
C'est simplement tiré de quelque chose qu'elle a écrit plus tôt.
Et si j'étais toi, je m'en ferais pas trop
au sujet de la structure et ce genre de choses,
ce qui importe, c'est le contenu, le discours d'affection et d'amour
qui transparaît dans ces lettres.
Je pense…
Je me vois comme une lectrice attentive.
Mon champ d'enquête, c'est…
la grammaire.
Et je m'intéresse aux lettres en tant qu'objets.
Mais l'important, c'est le contenu de ce qu'elle écrit.
C'est… le cœur de ces lettres.
Tu comprends ?
Elle exprime son affection.
Tu l'as bien senti ?
Toutes ces lettres se lisent comme un voyage.
Il y a le voyage au sens littéral, où elle quitte le Pays de Galles pour le Canada.
Donc en plus de ce voyage,
il y en a un autre : la distance qui les sépare.
Elle revient souvent là-dessus. Elle en parle souvent.
"Quand j'irai à Toronto, nous serons plus près l'un de l'autre."
Oui, enfin, j'y vois
de l'amour, mais…
Je vois de l'admiration et du respect.
Et peut-être un peu d'amour imaginaire.
De son côté à elle.
Je ne veux pas me montrer condescendante
envers mon arrière-grand-mère, mais…
ça me paraît un peu fantasmé.
As-tu lu le poème qu'elle a écrit
après leur première rencontre à Toronto ?
- Je l'ai avec moi. - Tu l'as ?
Je peux te le lire ?
Qu'est-ce que c'est sombre !
"Nous nous sommes rencontrés le Jour du Grand Pardon
"Lorsque le ciel était baigné des larmes d'Israël
"Pour la première fois, nous avons contemplé
"La silhouette d'argile de nos âmes
"Ces amphores desséchées et archaïques…"
C'était après leur première rencontre.
Elle dit dans ses lettres
que leur rencontre l'avait transportée de joie
alors qu'ils ne se sont pas parlé.
Je saute à la fin. Elle écrit :
"Des cieux ennuagés tonnait la musique des trompettes de Jérusalem,
"L'Archange éteignait le soleil…"
- Ah ouais ! - La vache !
En fait, c'est : "on s'est rencontrés et ce fut l'Apocalypse."
Exactement !
"Et la terre lugubre crevait
"Ce fut notre première rencontre
"La prochaine aura lieu au Jugement Dernier."
"26 juin 1958
"Cher Monsieur Józef,
"Je viens de récolter une corbeille de légumes
"dans le potager de ma colocataire malade afin de la vendre.
"La corbeille et non ma colocataire.
"J'ai planté 200 salades. Je vous écris pendant que je prépare un bouillon.
"Plus nous apprenons à nous connaître à travers nos lettres,
"plus je me fais du souci pour vous, cher ami.
"Vous vivez dans un environnement dommageable pour votre âme,
"qui provoque des troubles d'ordre physique, une tristesse motrice
"et, plus important encore,
"la destruction des ailes de votre créativité.
"Vous êtes né pour être poète, c'est pourquoi vous avez hérité de cette existence.
"Pourtant, vous butinez de choses futiles en choses futiles et vous souffrez.
"Car, rien ne tourmente davantage un être humain
"que de ne pas accomplir la mission que Dieu lui a assignée.
"Cela pourrait paraître idiot, mais j'aimerais pouvoir vous aider.
"Parfois, dans le silence de ma campagne,
"il m'arrive de penser aux gens de la ville.
"À la saleté, au bruit, au va-et-vient, à l'air pollué.
"Travailler dans des endroits empoussiérés qui sentent mauvais
"et se détendre avec le cinéma, la télévision et les journaux :
"c'est ainsi qu'un être humain finit par mourir.
"Mais cessons de nous plaindre à propos des temps modernes.
"C'est le privilège des personnes âgées.
"Je ne voudrais surtout pas abuser de votre patience.
"La Terre tourne de toute façon et nous lamenter ne nous conduira nulle part.
"Sauve qui peut étant la règle du jeu, cher ami, sauvez-vous.
"Et écrivez-moi encore sur vous, car j'ai pour vous beaucoup d'affection.
"Moi et mon mari vous envoyons
"mille souhaits de prompt rétablissement.
"Zofia Bohdanowiczowa."
À toi.
Je veux lire celle où elle l'appelle "Monsieur Oiseau".
"23 janvier 1959
"Cher Monsieur Józef,
"Il y avait très longtemps que je ne vous avais pas écrit.
"Depuis votre retour d'Europe.
"J'ai envoyé une lettre en poste restante à Munich,
"mais j'ignore si vous l'avez reçue.
"En effet, vous vous êtes déplacé d'un pays à l'autre.
"Je peux presque m'imaginer vos émerveillements, vos enchantements.
"Et même quelques désillusions.
"Parfois, les endroits qui nous manquent
"sont plus jolis dans nos souvenirs que dans la réalité.
"Vous êtes-vous bien reposé après votre voyage ?
"Je vous imagine toujours comme un oiseau sauvage
"qui fulmine entre les murs d'un gratte-ciel.
"À la fois en colère et effrayé.
"J'aurais dû commencer cette lettre en écrivant 'Cher Monsieur Oiseau',
"puisque vous avez tant survolé l'Europe.
"Étrangement, je ne peux m'empêcher d'écrire quand je suis d'humeur oiseau.
"J'aimerais vous parler davantage de moi,
"mais cette campagne est si ordinaire
"qu'il est difficile de trouver quelque chose d'intéressant à raconter.
"C'est une journée exceptionnellement agréable,
"parce que tout mon travail d'écriture est terminé,
"la lessive est faite, la couture est finie et la maison est propre.
"Je peux donc m'asseoir et écrire à mon cher M. Józef,
"qui m'a sans doute un peu oubliée. Après tout, c'est ma faute.
"Nous préparons notre déménagement au Canada.
"Il aura probablement lieu cet été, à moins d'un imprévu.
"Je n'ai pas très envie de partir, sans doute parce que je me sens bien ici.
"Mais si je vais habiter au Canada, je vous verrai forcément tôt ou tard.
"C'est là l'un des attraits majeurs qui me rendent impatiente
"de rejoindre l'autre hémisphère.
"Très chaleureusement, Zofia Bohdanowiczowa."
J'ai un train à prendre tôt demain matin.
D'accord.
Tu devras te trouver un autre moyen de retourner en ville.
La fête n'est pas terminée.
Je suis au courant. Sasha m'a appelée.
Il y a une urgence et je dois y aller.
J'avais prévu de rentrer avec toi. On est à Etobicoke.
Tu trouveras bien un moyen de rentrer.
Personne ne va dans cette direction !
Je me souviens que, petite,
tu adorais bâtir des forts.
Tu enlevais tous les coussins et tu les empilais,
puis tu prenais toutes les couvertures de la maison
pour ériger ce petit château dans lequel tu te glissais.
Tu y faisais tout :
tu y faisais ta sieste, tu te parlais toute seule,
tu t'y faisais des amis imaginaires et tu voulais même manger à l'intérieur.
Mais il arriva le moment
où tu as dû faire face aux conséquences de tes actes.
Ta mère t'a demandé de ranger ton désordre.
Et elle a eu bien raison.
Elle t'a dit que si tu ne rangeais pas
les coussins à leur place,
tu allais devoir te passer de dîner.
Tu as essayé de remettre le canapé tel qu'il devait être.
Mais tu n'arrivais pas à déterminer quel coussin allait en dessous
et lequel allait sur le dessus, etc.
Étant la petite peste que tu étais,
tu as refusé de poursuivre le rangement et tu as fait une grève de la faim.
Tu étais si gâtée !
Et tu te croyais tout permis !
Tu étais tout simplement incapable de travailler.
L'idée même de devoir ranger ton désordre
t'était étrangère.
Et ça t'a pris, quoi, trois ou quatre jours
avant de comprendre comment remettre le canapé dans son état d'origine.
Et c'est là que, soudainement, tu as saisi.
Tu as saisi ce que c'était que de créer quelque chose et le travail que ça impliquait.
Tu as saisi quelles étaient les conséquences lorsqu'on semait le désordre.
Bâtir des forts ne t'a plus jamais intéressée.
En effet, vous avez raison.
Un voile de tristesse planait sur notre rencontre.
C'est peut-être parce que Toronto,
à mon avis, est une ville très triste.
Ou peut-être parce que chacun porte la tristesse à l'intérieur de lui ;
comment pourrait-il en être autrement pour des gens
loin de leur terre natale et de leur famille ?
Puis survint cette rencontre, accompagnée de l'incertitude
sur si nous allions jamais nous revoir.
Pour moi, cette tristesse à peine perceptible
était pure poésie, pure beauté.
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