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"L'�me peut rev�tir plusieurs corps", Platon.
Le Pr Steiner restait myst�rieux
sur ce qu'on trouverait en haut de la pyramide.
Il voulait nous surprendre. Et il y r�ussit.
La mont�e �tait vertigineuse.
Les hautes marches �troites
�taient plus adapt�es aux pieds nus
des Mayas qu'� nos gros souliers.
L'escalier de pierre suintait et glissait.
Un faux pas pouvait �tre fatal.
Le professeur ouvrait la voie.
Il savourait d'avance notre surprise.
Son attitude ne trahissait rien
de ce qui germait dans son brillant cerveau.
Ses d�couvertes arch�ologiques � Mexico l'avaient rendu c�l�bre.
Mais il restait simple, agr�able, malgr� son �rudition,
qui embrassait tous les champs du savoir humain.
La tendance mystique de sa pens�e
�manait naturellement de son solide intellect.
Je l'admirais profond�ment.
29, 30... 31 !
Nous voil� � mi-chemin. Il y a 62 marches.
- Et par l'autre voie ? - 95.
Comment...
En creusant vers la chambre interne du temple,
nous sommes arriv�s ici.
Sacr� travail.
Surtout sans lampe torche.
Tes efforts ont �t� r�compens�s ?
Vous en jugerez.
Pour certains coll�gues, c'est une d�couverte capitale.
Pourvu que la surprise ne me renverse pas.
Tu y survivrais.
- �a va, Juanita ? - Tu as peur ?
Non.
Ton p�re a d� tout te raconter.
Non, je lui ai laiss� la surprise.
Il ne m'a rien dit.
Vous voulez faire une pause ?
Ne regarde surtout pas en bas.
Tu as raison.
Ne regarde que les marches.
Nous y sommes presque.
- Pr�ts ? - Pourvu que �a vaille la peine.
Tu as de quoi �crire ?
�a en valait la peine, non ?
Qu'y a-t-il ?
Il ne peut pas te mordre, Juanita.
Juanita !
P�re ?
P�re ?
- Qu'y a-t-il, Juanita ? - Je veux mon p�re.
Le jaguar du temple l'a effray�e. Elle s'est enfui.
Elle aurait pu se casser le cou.
Je n'aurais jamais cru qu'elle aurait si peur.
On ne s'attendait pas � cette vision f�roce.
Merci.
La torche s'est cass�e dans l'escalier.
Tu aurais d� la pr�venir.
Sa peur m'a surpris.
Que ferait-elle en face d'un vrai jaguar ?
- Ne m'en parle pas. - Tu vas mieux ?
J'ignore pourquoi il m'a fait si peur.
Les murs du temple t'ont tach�e de bleu,
la couleur du sacrifice chez les anciens.
Un adulte ne devrait pas taquiner une jeune fille.
C'�tait normal d'avoir peur, ch�rie.
Je vais voir ce qu'ils ont creus�.
Il te faut une bonne soupe chaude.
Ma femme croit qu'une soupe gu�rit de tout.
J'en prendrais bien une moi-m�me.
Je vous rejoins.
Ta soupe est un excellent rem�de.
Tu es redevenue toi-m�me.
J'ai toujours 8 ans pour Terry.
Je suis une femme maintenant, Terry.
Une femme, oui. Mais pas une dame.
Une dame ne s'assied pas sur les genoux d'un homme.
Pas en public, du moins.
Je peux, en priv� ?
- Je vais te fesser. - Vraiment, Terry ?
Oui. Sinon, je m'en chargerai.
Nettoie cette pierre qu'on puisse l'examiner.
Embrasse-moi, ch�re Elena.
Quand tu te seras propre.
Tiens-toi un peu, Alfred.
Tu as r�cup�r�, Juanita ?
Compl�tement.
Terroris�e par une idole de pierre...
Qu'en penses-tu, Manuel ?
Que dis-tu de sa r�action devant notre jaguar ?
L'objet est hideux, laid comme un p�ch�.
Il n'est pas hideux, mais splendide.
Comme tout ce qui est puissant.
Peut-�tre, mais �a n'explique rien.
Tu joues mieux aux dominos qu'� 8 ans, Juanita ?
Je dois aider Elena.
Absurde. Tu es en vacances. Amuses-toi.
Tu as une th�orie sur Juanita et le jaguar ?
OUi, mais tu ne la trouveras pas tr�s scientifique.
Comme tes autres th�ories, Alfred.
On sacrifiait des jeunes filles
au dieu jaguar il y a dix si�cles.
On les peignait en bleu.
Les pr�tres offraient ensuite leur coeur palpitant � l'idole.
Ne sois pas si sanguinolant.
Le sacrifice humain est la sp�cialit� d'Alfred.
- C'est son pain quotidien. - Celui des anciens aussi.
Ils mangeaient le corps apr�s. Le chef recevait la cuisse.
Une culture si avanc�e, mais si cruelle.
La n�tre pr�sente le m�me paradoxe, non ?
Beaut� et cruaut�, saintet� et diabolisme.
La m�me co-existence terrible partout.
Juanita descend des Mayas. Elle a pu en garder une m�moire.
Possible.
Mais ind�montrable, donc peu scientifique.
Le jaguar t'a fait penser au sacrifice, Juanita ?
Je ne... Je ne crois pas.
On pratique toujours le culte du jaguar au Mexique.
On calme ses enfants en les mena�ant du jaguar,
comme on menace les n�tres avec le loup.
La m�re de Juanita, que Dieu ait son �me,
a pu le faire, elle aussi.
C'est le cas, Juanita ?
Je ne crois pas.
Tu �tais petite. Tu as pu oublier.
Mais la peur a pu s'implanter dans son inconscient.
C'est tr�s possible.
Ma femme �tait au-dessus de ces superstitions.
"Superstition" est le nom que la science donne � la v�rit�.
Je peux te citer ?
Si tu fais �a, le milieu des arch�ologues va me crucifier.
Mais tu peux me citer.
- Ne le fais pas. Il plaisante. - Mais si.
Comment ai-je trouv� ce temple du jaguar ?
Oui, comment ?
En �coutant ce que Manuel qualifie de "superstition".
Ces m�res mena�ant leurs enfants du jaguar,
je les ai prises au mot.
J'ai creus� et, par tous les dieux mayas,
j'ai trouv� le jaguar sous la pyramide.
Une id�e brillante, Alfred. Ind�niablement.
Les Indiens croient que cette idole renferme une vie.
Qui sommes-nous pour les d�tromper ?
Pas de sarcasmes. Les l�gendes de pierres divines
sont l�gion, de l'Atlas au Popocatepelt.
Avec son ascendance maya,
Juanita a pu voir l'�tre vivant dans la pierre.
Et ce qu'elle a vu �tait bien plus effrayant
que ce qu'on saurait voir dans cette pierre.
Elle a vu le dieu jaguar incarn�.
Et elle a fui pour sauver sa vie.
Que Dieu nous garde.
Il est s�rieux, Manuel ?
Sait-on jamais avec Alfred ? C'est un provocateur.
Ton jaguar incarn� ne m'impressionne pas.
Et ce n'est pas lui qui fait peur � Juanita.
Respecte les jaguars. Ils sont partout.
Il y en a 28 dans le temple aux tigres.
N'irrite pas le jaguar. C'est un d�mon puissant.
- Sa vengeance serait terrible. - J'en cours le risque.
Regarde cette pierre, Alfred.
Il y a quelque chose, mais elle est tr�s us�e.
La tortilla est l'outil moderne de l'arch�ologue.
Un jaguar, bien s�r.
Je ne sais plus jouer aux dominos.
Puis-je emmener la fille du savant � la f�te demain ?
Vas-y, �a la changera de ces histoires macabres.
Quant � ton jaguar, Alfred,
voil� ce que j'en fais.
Tu vas avoir du mal � le dig�rer.
Ne tarde pas trop, ch�ri.
Promis.
- �a va maintenant ? - Je crois.
Notre jaguar est toujours vivant, tu vois ?
Tu en as assez de la f�te ?
Malgr� 400 ans de christianisation,
le dieu jaguar s'invite � la f�te de saint Fran�ois.
Mais ces danseurs n'ont rien de f�roce. De quoi as-tu peur ?
Je ne sais pas. On s'amusait si bien.
- Pardon, Terry. - J'ai pass� un tr�s bon moment.
Quelque chose relie Juanita au jaguar.
Quelque chose d'ancien, de myst�rieux.
Oui, tes th�ories lui donnent des cauchemars.
Je ne suis pourtant pas peureuse de nature.
Tu en riras � ton retour � l'�cole.
J'en ris maintenant.
Voil� qui est mieux.
Il est charmant, non ?
Terry ?
Juanita ?
Tourne-toi.
Tu ne devrais pas dormir nu. Moustiques, tarentules...
La moustiquaire prot�ge bien.
Que fais-tu l�, pieds nus et en pleine nuit ?
Tu pourrais marcher sur un scorpion.
Tu peux te retourner.
Impossible de dormir. Je dois te parler.
C'�tait si urgent ? Mets �a.
Il s'agit de nous. Toi et moi.
De quoi devons-nous parler en pleine nuit ?
Tu me trouves jolie, Terry ?
Absolument pas.
Tout le monde dit que je suis jolie.
Tu as de grandes oreilles, des yeux trop petits,
un nez crochu et du barbel� en guise de cheveux.
Je continue ?
Tu me traites comme une enfant.
Regarde.
Tu m�riterais une gifle.
Vas-y, si tu veux.
Que se passe-t-il, Juanita ?
Je t'aime.
Je t'aime tant que �a me fait mal.
Tu vois que je suis adulte maintenant ?
Si tu ne m'aimais pas, tu ne serais pas f�ch�.
Tu as un b�guin d'adolescente,
que tu confonds avec l'amour.
Je t'aimais � 8 ans et ce sera pareil � 80 ans.
Tu m'aimes aussi, mais tu refuses de l'admettre.
Une Mexicaine bien �lev�e
visitant un homme en pleine nuit
en chemise de nuit ? C'est inconcevable.
Que dirait ton p�re ?
- Mets �a. - Je n'ai pas froid.
Il s'agit de d�cence, pas de temp�rature.
Quelqu'un vient.
Tu es r�veill�, Terry ?
Entre, Manuel.
J'ai vu la lumi�re. On peut parler ?
Bien s�r.
Tu es s�r que je ne te d�range pas ?
S�r.
Il s'agit de Juanita.
Elle avait 4 ans quand sa m�re est morte.
Je sais.
On �tait tr�s amoureux.
Juanita se souvient � peine de sa m�re.
Mais elle lui ressemble tant.
Sa fa�on de marcher, son allure.
�a me coupe le souffle parfois.
Il est parfois difficile de parler � sa propre fille.
Je n'arrive pas � lui dire combien je tiens � elle.
Je comprends.
Ma vie a �t� plut�t solitaire.
Mais j'ai mon travail, et la joie de voir grandir ma fille.
Tu n'as pas song� � te remarier ?
Une fois, il y a quelques ann�es.
Mais je doutais que ce serait bon pour Juanita.
Je comprends.
Juanita est amoureuse de toi.
�a remonte � ton premier s�jour au Mexique.
Elle n'�tait qu'une enfant alors.
Elle ne l'est plus, et ressent la m�me chose.
Elle ne t'est pas indiff�rente.
Je l'aime profond�ment.
- Assez pour l'�pouser ? - Elle est si jeune.
Sa m�re n'avait qu'un an de plus � notre mariage.
Elle est trop jeune. C'est sans doute un b�guin.
Juanita est comme sa m�re.
Son coeur est constant.
Tu es surpris qu'un p�re propose sa propre fille.
Un p�re mexicain, en plus.
- Mais Juanita m'inqui�te. - Je comprends.
Elle est exalt�e, lunatique, impulsive,
triste et gaie tour � tour.
Je sais que c'est l'adolescence.
Mais �a m'inqui�te. Cette histoire de jaguar...
Je ne crois pas aux sp�culations d'Alfred.
Mais Juanita est instable.
Le mariage lui ferait du bien.
�a l'apaiserait.
Et apr�s, avec ses propres enfants...
Ce que je veux dire,
c'est que je serais heureux que ce soit toi.
Il y a quelque chose que tu ne sais pas, Manuel.
- Tu as quelqu'un d'autre ? - Non.
- Quoi, alors ? - Je pars en Cor�e.
Pour faire la guerre ?
Rien d'aussi h�ro�que. Je pars en journaliste.
Pour longtemps ?
Sans doute. La situation semble grave.
- Emm�ne-la avec toi. - Impossible.
Mais apr�s, je reviendrai au Mexique.
Juanita sera plus �g�e. C'est sans doute mieux.
Elle tombera amoureuse d'un �tudiant entre-temps.
C'est peu probable.
Dis-nous, Juanita,
tu attendras que Terry rentre de Cor�e ?
Si je ne te connaissais pas,
ni lui...
Quand un enfant n'a pas de m�re...
Ce n'est pas ta faute.
Je ne bl�me que moi.
Pardon, p�re.
Grimpe sur mon dos, je te remets au lit.
Tu pourrais marcher sur un scorpion pieds nus.
Je ne vois pas ce qu'il y a de dr�le.
Tu ne pars pas tout de suite ?
Non, on aura le temps de parler.
- Bonne nuit, Terry. - Bonne nuit.
- Bonne nuit, Juanita. - Bonne nuit, mon aim�.
Il reviendra, p�re ?
Oui, il reviendra.
Arr�te, Pedro !
Comment �a se passe, Manuel ?
Bien.
- O� est Juanita ? - Au puits art�sien.
C'est bon, Pedro !
Que fais-tu l� toute seule ?
Je peux chanter � tue-t�te ici. Personne ne m'entend,
sinon les perruches et les iguanes. L'un d'eux m'�coute.
Une b�te pr�historique.
On dirait une esp�ce disparue, comme les dinosaures.
J'aimerais en avoir un comme animal domestique.
Les voisins seraient contre. Pourquoi chanter si fort ?
On ne fait �a que sous la douche, non ?
- Tu sais ce que je ferai ? - Non. Quoi ?
Je ferai ton caf�, et tu chanteras sous la douche.
Que me feras-tu au petit-d�jeuner ?
Jus d'orange, melon, oeufs,
gaufres, saucisses, toasts et caf�.
Pas de harengs ? Je vais mourir de faim.
Cet endroit est �trange.
C'est juste un trou profond rempli d'eau.
Il �tait sacr�. Tu sais � quoi il servait ?
On y jetait des vierges pour le dieu de la pluie.
- �a ne te d�range pas ? - Non, pourquoi ?
Le jaguar te terrifie, mais pas le dieu de la pluie.
Je t'ai �crit un po�me.
Pour ton d�part.
Il s'appelle "S�paration".
"Quand nous reverrons-nous ?
"Dans la pluie et le soleil, "joie triste et joyeuse peine,
"mon coeur saura-t-il encore palpiter ?"
Que chantes-tu ?
Magnifique. Je veux l'apprendre.
La soupe d'Elena nous attend. Viens.
Manuel !
Ne regarde pas.
Quand le corps bris� de son ami fut emport�,
j'accompagnai le professeur sur le lieu de la trag�die.
Je remarquai alors une chose extraordinaire.
Un jaguar serrant un coeur humain
�tait grav� sur le gigantesque monument.
Il faudrait croire que c'est par co�ncidence
que ce jaguar de pierre a tu� mon ami.
Tu n'y crois pas ?
Les mots nous prot�gent d'une r�alit� monstrueuse.
Tu crois que cet accident est surnaturel ?
Il n'y a ni co�ncidences ni accidents.
J'aimais Manuel. Je le c�toyais depuis 20 ans.
Il m'aidait � garder les pieds sur terre.
Mais s'il avait �cout� mes "fantaisies",
je n'aurais sans doute pas perdu mon ami.
Aucun �tre raisonnable ne les �couterait.
La pierre qui a �cras� Manuel servait un but plus profond.
Lequel ?
C'est la maladie de l'�poque qui l'a tu�.
Elle croit aux OVNI, mais n'a plus de foi.
Ce monde sans foi ni humilit� p�rira comme mon ami,
par l'orgueil des dieux qu'ils veulent d�truire.
Etrange discours, pour un scientifique.
Le myst�re de la vie grandit � mesure que la science avance.
Les savants �tudient le mysticisme de l'Inde,
qui partage des croyances avec le Mexique ancien.
Les Mayas croyaient aussi � la r�incarnation de l'�me.
- Tu sembles y croire aussi. - C'est le cas.
Alfred veut te parler, Juanita.
J'en ai parl� avec Elena.
Ton p�re et moi avons �t� amis si longtemps.
J'�tais aussi l'ami de ta m�re avant m�me que tu naisses.
Tes parents, Elena et moi avons pass� de si bons moments.
Et te voil� seule maintenant.
Elena et moi n'avons pas d'enfants.
Si tu acceptais de devenir comme notre fille,
nous en serions tr�s heureux.
Une fois � Mexico, je te ferai une bonne soupe.
Pleure, �a te fera du bien.
Sans la Cor�e
et si j'avais �pous� Juanita devenue orpheline,
la mort de Manuel aurait pu causer moins de dommages.
Mais je croyais Juanita � l'abri
avec le professeur et sa femme.
La nouvelle universit� de Mexico �tait magnifique.
Le professeur y enseignait.
J'�tais fascin� en traversant la "Ville universitaire"
pour aller chez le professeur, qui vivait � c�t�.
L'architecture mexicaine m�lant antique et moderne
avait atteint son apog�e avec la nouvelle universit�.
Je d�couvris une situation �trange et inattendue.
J'�tais rassur� de voir Elena inchang�e.
Tu as vu Alfred dans la Ville universitaire ?
Je l'ai juste travers�e pour venir ici.
Il doit �tre dans son mus�e.
Il y travaille l'apr�s-midi, et enseigne le matin.
- Il va bien ? - Tr�s bien.
Alfred ?
Il �crit ici. Son livre est presque fini.
Son titre ?
"Histoire des sacrifices humains".
Toute une vie de recherches.
C'est le jaguar du temple ?
Le gouvernement le lui a laiss�.
Plus tard, il ira au Mus�e national.
Pourquoi l'a-t-il gard�?
Les jaguars le fascinent depuis la mort de Manuel.
Il doit �tre au zoo de Chaputelpec.
Il y va quand il ne travaille pas.
Que fait-il au zoo ?
Il dit que �a le d�tend. Et il a un ami l�-bas.
En cage ?
Oui, heureusement. C'est un jaguar.
Si. Il lui parle en maya.
Il est devenu fou ?
J'en ai parfois l'impression.
Ce ne serait pas un simple jaguar.
Il r�incarnerait le dieu de cette idole de pierre.
Il doit plaisanter.
Voil� trente ans que j'ai �pous� Alfred.
Je ne sais toujours pas quand il plaisante ou pas.
- Viens voir Juanita. - Elle n'est pas en cours ?
- Elle est au lit. - Malade ?
�a va mieux.
Mais elle est parfois trop faible pour aller en cours.
- Qu'a-t-elle ? - Les m�decins l'ignorent.
Mais Alfred a sa th�orie.
Bien s�r. Laquelle ?
La maladie de la perte de l'�me.
La maladie de la perte de l'�me ?
Les anciens Indiens la d�crivent.
Pour eux, on peut perdre son �me de peur.
Ou on peut se la faire voler.
Par un fant�me ou un animal disparu.
Par la peur ?
Pour Alfred, �a a pu arriver
quand le jaguar du temple l'a effray�e.
C'est une longue maladie, mais on n'en meurt pas.
Et comment r�cup�re-t-on son �me ?
Juanita ?
On la r�cup�re en revivant la peur
ou en d�truisant le fant�me ou la b�te.
Il faut exposer le mal � la lumi�re, dit Alfred.
Pour affronter la r�alit�, au lieu de la fuir.
Une analyse psycho-magique, on dirait.
- Comment va Balam ? - Tranquillement.
- Enfin l�. - Elena m'a dit o� tu �tais.
Notre fille va d�j� mieux.
Je veux faire un tour en train pour entendre la cloche.
- J'adore cet endroit. - C'est magnifique.
L'un des animaux me reconna�t. Je vous le pr�sente.
Dommage qu'ils soient en cage.
Nous tournons tous dans la cage de notre h�r�dit�.
La roue de la fortune indienne.
Seule une aspiration divine peut nous en lib�rer.
Tu n'as pas chang�.
Mais les animaux sont dans de vraies cages.
Ils en souffrent beaucoup ?
Pas tous. Balam d�teste �a, lui.
- Balam ? - Le nom maya du jaguar.
- Tu n'auras pas peur ? - Je ne pense pas.
Je sais l'effet que te font les jaguars.
Avant, on les v�n�rait. Maintenant, on les enferme.
C'est humiliant.
C'est la cage ou la mort, je suppose ?
Oui, parce que c'est le d�mon des t�n�bres.
Il a aval� le soleil quatre fois.
Il semait la d�solation, mais le Serpent � plumes
le dieu du bien, l'a pr�cipit� en enfer.
Le voil�.
Il semble te conna�tre, Juanita.
Ne crains rien. Il ne peut pas sortir.
Une chance que celui-l� �tait en cage.
Je n'avais jamais vu �a. On l'aurait cru poss�d�.
Venez. J'ai ma voiture.
Alfred travaille. Je ne veux pas le d�ranger.
Ton retour l'a mis de bonne humeur.
Mais Juanita...
Elle n'a rien mang� depuis quatre jours.
- �a n'affecte pas son jeu. - Elle a toujours bien jou�.
Mais je ne sais pas comment elle survit.
Elle ne go�te m�me pas ma soupe.
Je la mange toute seule.
- Tu en veux ? - J'ai d�n�, merci.
Alfred m'inqui�te aussi.
Pourquoi ?
Il sort tard le soir, qui sait o�.
Il est rentr� � 3 heures ce matin.
Il ne m'a pas dit o� il �tait.
Il voit une autre femme ?
J'en doute fort.
Mais que fait-il alors � errer la nuit ?
Il doit avoir une liaison avec Sirius.
Sirius ?
Une fleur qui n'�cl�t la nuit qu'une fois l'an.
Il ne faut pas la rater.
La botanique ne l'a jamais int�ress�.
En tout cas, �a doit �tre en rapport avec la science.
Alors pourquoi ne pas me le dire ?
�a doit l'amuser de te laisser deviner.
Regarde-moi.
Tu dramatises les choses sans raison, ch�rie.
Je ne peux pas le chasser de mon esprit.
Allons danser ce soir.
Pas dans un endroit chic.
Dansons sans chapeau et sans chaussures.
- Tu danses le t�po ? - J'aimerais apprendre.
Voyons si on peut te changer les id�es.
Juanita adore danser.
Elle semblait avoir oubli� sa terreur due au jaguar.
C'est comme si nous �tions les seuls �tres vivants.
Les autres n'�taient que des fant�mes.
Mes doutes s'�vanouirent.
Je voulais qu'elle soit toujours aussi heureuse.
- C'est paisible ici. - Oui.
J'ai �t� si heureuse ce soir.
Je t'aime, Juanita.
Je voulais tant te l'entendre dire.
Ce n'est pas facile � dire.
Je sais.
Qu'y a-t-il ?
Veux-tu m'�pouser ?
C'est ce que j'ai toujours voulu.
Alors que se passe-t-il ?
Tu n'as pas chang� d'avis sur moi ?
Je t'aime plus encore.
Et je ne croyais pas cela possible.
Eh bien, alors ?
Ma maladie...
M�me les m�decins ne la comprennent pas.
Je n'ai sans doute pas le droit de me marier.
Je serais un fardeau,
alors que je veux �tre une joie pour toi.
Tu l'es.
Ne dis rien � Alfred et Elena.
J'ai une intuition � ce sujet.
Un pressentiment inexplicable.
Sois patient avec moi, ch�ri.
Savoir que tu m'aimes me rend d�j� si heureuse.
Je me tairai aussi longtemps que tu voudras.
Alfred travaille tard ce soir. Allons le saluer.
Sa voiture n'est pas l�.
Mais il y a de la lumi�re dans le mus�e.
O� a-t-il pu aller � cette heure-ci ?
Je n'en sais rien.
Aucun signe de lui.
- Il n'aimerait pas qu'on entre. - Que fait-il donc ?
C'est d�j� arriv�. Elena s'en inqui�te .
Je sais.
Il ne t'ennuie plus avec ce vieux jaguar ?
Je m'y suis habitu�e.
Si mon p�re avait v�cu...
Oui, Manuel lui ferait entendre raison.
Ecoute �a.
"Quand on voit le monde "mourir et rena�tre tour � tour,
"on pense naturellement "� la r�incarnation de l'�me.
"C'est une croyance commune "� toutes les religions.
"Elle r�pond "� un besoin universel.
"Les Grecs la symbolis�rent "par le phoenix,
"qui rena�t sans cesse de ses cendres."
Il a soulign� un passage de Platon :
"L'�me peut rev�tir plusieurs corps."
Qu'est-ce que c'est ?
C'est tr�s �trange.
Tu aurais pu �tre le mod�le.
Voil� Alfred.
On te croyait au travail, et on voulait te saluer.
- O� �tiez-vous ? - On allait te demander la m�me chose.
Nous sommes all�s danser.
J'ai quelque chose � vous montrer.
Extraordinaire, non ?
On dirait son portrait.
Certaines personnes rappellent le pass�
d'une fa�on curieuse et significative.
Juanita est l'une d'elles.
Je suis content que tu sois l�, Terry.
Aide-moi � placer le jaguar face � l'antique Juanita.
Ils �taient contemporains.
Et ils le sont toujours.
"L'�me peut rev�tir plusieurs corps."
C'est de Platon.
- Tu connaissais ? - La phrase �tait soulign�e.
Alors tu connais mon secret.
Non, justement. O� passes-tu tes nuits ?
Ce sera mon secret.
Merci d'avoir essay�, Terry.
Viens, Terry. J'ai besoin de toi.
Un face-�-face par-del� les si�cles.
Aide-moi.
"Tigre ! Toi qui luis "Dans les for�ts nocturnes,
"Quel esprit immortel Fa�onna ta formidable sym�trie ?"
Le po�me le plus profond de notre langue.
Voire de toutes les langues.
�a fait beaucoup, non ?
Pour Blake, le tigre symbolisait le diable.
- Il a aussi �crit "L'Agneau" ? - Exact.
L'expression parfaite du probl�me du mal.
L'�me du mal et son immortalit�,
qu'elle soit enferm�e en cage ou dans la pierre.
Quand il sera libre, le tigre qui luit
cherchera son offrande, la vierge r�incarn�e.
Juanita et le jaguar.
Qui la d�livrera ?
Un Pers�e inconnu, un obscur saint George,
arm� de l'�p�e de la v�rit�, comme Excalibur,
l'�p�e l�gendaire du roi Arthur.
Ou un h�ros au simple nom de... Terry.
Je ressemble moins � un h�ros que Juanita � cette statue.
Le h�ros �pousera-t-il la jouvencelle ?
- Et o� trouvera-t-il l'�p�e ? - Chez un vieux sorcier.
Chaque g�n�ration doit � nouveau tuer le jaguar
car un monde est fait de la somme de ses individus.
Sauver le monde pour se sauver soi-m�me.
Tu as une suggestion pratique ?
Le jaguar est dans la cage de notre personnalit�.
Le mal qui d�vore notre �me.
Il faut le lib�rer, l'affronter,
le d�truire pour que nos �mes nous appartiennent.
Que devient le h�ros quand le dragon est tu� ?
Il n'y a pas de h�ros en Utopie.
Parfait.
Puisque mes notes t'int�ressent, viens � l'universit� mercredi.
J'y parlerai des sacrifices humains. Juanita y sera.
Le sujet pourrait la bouleverser, non ?
Mes �tudiants sont tenus d'y assister.
Juanita ne peut faire exception.
Sauf si elle est malade.
J'irai avec elle, et j'en tirerai un article.
- Avec des photographies ? - Bien s�r.
Je d�cidai de suivre le professeur
pour tenter de percer son secret.
Je l'avais perdu de vue dans Mexico.
Mais il semblait se diriger vers le zoo.
Alors, je sus o� le trouver.
Il avait une cl� de la grille qui entourait la cage.
Je fus alors effray� � l'id�e qu'il pourrait
avoir une cl� de la cage elle-m�me.
Un sombre pressentiment m'envahit.
J'essayai de me raisonner,
mais je d�cidai d'�loigner Juanita de cette atmosph�re.
Que ferais-tu si je te lib�rais ?
O� irais-tu ?
Il �tait tr�s tard.
"D�sormais, seules mes pens�es sanguinaires pr�vaudront."
Carthage sacrifiait ses premiers-n�s � Moloch.
On pla�ait les victimes sur les bras de l'idole.
Elles roulaient dans le brasier de son ventre
pour renforcer le pouvoir du dieu afin qu'il repousse
les ennemis de la puissante Carthage.
Le Minotaure vivait dans un labyrinthe.
On lui sacrifiait de jeunes Ath�niennes.
Mais Th�s�e, le tout premier matador,
tua la b�te et mit fin aux tributs.
La l�gende vient d'anciennes pratiques
de sacrifice humain � une divinit� animale.
Le sacrifice humain perdura chez les H�breux.
J�hovah exigea qu'Abraham lui offre son fils unique,
Isaac, en holocauste.
Mais cette histoire finit bien.
Quand le patriarche montra
qu'il �tait pr�t � faire ce sacrifice,
J�hovah demanda un agneau � la place.
C'est une transition commune � maintes religions :
passer du sacrifice humain � celui d'un animal.
Les luttes de gladiateurs de la Rome imp�riale
�taient une survivance des sacrifices humains.
La victime pouvait se d�fendre,
mais n'avait gu�re de chance de survivre.
Ces hommes �taient fiers de mourir en combattant.
"Ceux qui vont mourir te saluent."
En Europe occidentale, les druides
enfermaient animaux et humains
dans des idoles de paille qu'ils enflammaient ensuite.
Il y a aussi l'Afrique, la Nouvelle-Guin�e,
l'Australie ou les �les des mers du Sud,
o� on pratiquait le cannibalisme.
Mais on recourait surtout au sacrifice humain
dans les civilisations tr�s avanc�es.
Cet usage remonte � la plus haute Antiquit�.
Ce corps stylis� qu'un mus�e m'a pr�t�
vient de Nouvelle-Guin�e.
L'int�rieur contenait le cr�ne de la victime.
Vous le voyez, ce cr�ne est authentique.
L'art de la sculpture remonte sans doute
� sa fonction dans ces rituels.
"Scalp-ture".
Les rites incluaient chants, danses, invocations.
D'autres arts sont donc n�s de ces rituels magiques.
Lorsqu'on se dit "envo�t�" par une oeuvre d'art,
ce n'est pas une image, mais un fait.
Le sacrifice humain refl�te espoirs et peurs,
avec l'id�e que sacrifier l'un fera le bien de tous.
Dans cette optique, nos soldats
sont bel et bien "sacrifi�s".
Un futur plus �clair�
verrait nos guerres
avec la m�me r�pugnance que celle que nous inspirent
les rituels de sacrifice humain
des peuples dit "primitifs".
La peine capitale pratiqu�e dans des pays civilis�s
est une survivance du sacrifice humain,
o� le dieu justice fait place � une divinit� moins abstraite.
Apr�s les �ges barbares, le rite devint symbolique.
J�sus meurt pour se charger des p�ch�s du monde.
Son calvaire volontaire a rachet� l'humanit�.
Le symbole de l'ostie dans la communion
est la sublimation ultime
des vaines tentatives de l'homme
d'approcher la divinit�.
Du haut de la charit� chr�tienne,
on peut regarder sans d�sesp�rer
la longue histoire de la cruaut� humaine.
Vous voyez, le sacrifice humain a �t� pratiqu� partout.
Il n'y a donc rien d'exceptionnel � ceux du Mexique,
dont l'apog�e date des Azt�ques, il y a 5 si�cles.
L'art pr�colombien fut beau et inventif,
surpassant les arts �gyptien, grec,
indien, chinois et m�me europ�en.
Mais il servait ces rites cruels.
Un paradoxe universel, et non propre au Mexique.
Envoie les diapositives sur le Mexique, Carlos.
Les dieux du Mexique exigeaient de l'humanit�
son bien le plus pr�cieux : la vie humaine.
Et le corps devait livrer son organe vital : le coeur.
Quatre pr�tres tenaient la victime sur la pierre sacr�e.
Un cinqui�me en arrachait le coeur palpitant,
qu'on br�lait en offrande aux dieux.
Le sacrifice avait lieu en haut de la pyramide.
De l�, on jetait le corps � la foule.
On br�lait du copal pendant le sacrifice.
On l'utilise toujours en parfumerie.
Cet ustensible,
d�couvert dans les fouilles,
servait � br�ler l'encens.
Voici un couteau rituel en obsidienne,
trouv� pr�s d'une figure du dieu jaguar,
qui exigeait aussi des sacrifices.
La pierre volcanique est tr�s aff�t�e.
Les mois du calendrier azt�que fixaient les rituels.
On sacrifiait des hommes, des femmes ou des enfants.
Danses et costumes changeaient selon les dieux et les saisons.
Mais le rite du sacrifice restait immuable.
Les dieux exigeaient et recevaient un coeur palpitant.
Viens m'aider avec ce costume, Terry.
Quand Moctezuma I, l'a�eul du roi que soumit Cort�s,
consacra sa ville Tenochtitlan, l'actuelle Mexico,
on massacra 20 000 victimes en une seule c�l�bration.
Les conquistadors de Cort�s compt�rent
60 000 cr�nes sacrifi�s en une fois.
Ils �taient expos�s dans un immense cube.
Un monument d'horreur au centre de la ville.
Je rev�ts maintenant le costume
du pr�tre qui op�rait le sacrifice.
Eclaire-moi, Terry.
Merci.
Ce costume semble en amuser certains.
Ils riraient moins s'il couvrait le corps tatou� d'un pr�tre
s'appr�tant � les immmoler.
On ne sacrifiait pas toujours en haut de la pyramide.
Dans un cas, la vierge sacrifi�e
fut attach�e � deux poteaux mis en X.
Ce sacrifice propitiatoire hors du commun
�tait destin� au plus ancien dieu mexicain, le dieu jaguar.
Juanita ?
J'ai un costume f�minin � montrer � l'assistance,
de m�me que des bijoux de cette victime.
Tu veux bien les mettre ?
Ce n'est pas une bonne id�e. Elle a �t� malade.
Ce sera rapide. D'accord, Juanita ?
Bien s�r.
Ma fille adoptive descend directement des Indiens.
C'est l'id�al pour pr�senter ces accessoires.
Ses anc�tres auraient peint son visage en bleu.
Je vais t'�pargner �a, Juanita.
On pla�a le dispositif dans la jungle,
pr�s du repaire connu d'un jaguar vivant.
La c�r�monie eut lieu la nuit � la lumi�re de torches.
La fille fut peinte, v�tue et attach�e � la croix
dans l'attente de son �poux, l'incarnation du dieu jaguar.
Regardez, ce costume correspond � celui de la diapo.
Le pr�tre invoqua le jaguar par ses incantations
et ses assistants dans�rent autour de la fille
au rythme des percussions r�p�titives et hypnotiques
des tambours,
m�l�es au son a�gu de fl�tes.
A la fin des incantations, tous s'�loign�rent
pour ne pas attirer le dieu vivant � eux.
La fille se retrouva seule � affronter le jaguar.
Ils frapp�rent le sol de b�tons
et cri�rent pour effrayer les animaux de la jungle
et les diriger vers la fille sans d�fense.
Les b�tes ramp�rent et grouill�rent horriblement.
D'abord les serpents, les iguanes et une multitude de vermines.
Puis les li�vres, les rats et les phacoch�res.
Ils furent suivis des daims et des coyotes.
Ils ne touch�rent pas la fille, mais ils fuyaient, paniqu�s.
Les cris cess�rent soudain.
Un silence effrayant tomba.
Le jaguar �tait apparu.
Le jaguar approche ses proies par cercles.
Elle vit ses yeux brillants bouger autour d'elle.
La foule silencieuse attendait, haletante.
Elle voyait aussi l'approche du dieu r�incarn�.
Il n'y a rien � craindre.
Elle ira mieux dans une minute.
Bonsoir, Terry. Tu peux m'expliquer ?
J'ai consult� tes livres.
Tu as invent� ce sacrifice.
Bien. Tu te cultives, au moins.
Mais tu as tort. Tout est authentique.
Les rabatteurs et la croix sont document�s.
Pourquoi cette mise en sc�ne ? Pourquoi la terroriser ?
Cela n'a rien d'original.
M�me "Hamlet" renferme une pi�ce dans la pi�ce.
Hamlet voulait voir la r�action du roi
quand on lui rejouerait son crime.
J'ai juste mont� une petite pi�ce.
Cette pi�ce grotesque devait prouver quoi ?
- Tu n'es toujours pas convaincu ? - De quoi ?
Et sa terreur devant la danse de la f�te du jaguar ?
Et la fa�on dont son p�re est mort ?
Et le jaguar au zoo ? Et sa myst�rieuse maladie ?
Ce sont des co�ncidences ?
Il doit y avoir une explication naturelle.
Pour sa r�action � mon cours aussi ?
Sa r�action est naturelle, au contraire.
Qui voulais-tu impressionner avec ce spectacle ?
Tes coll�gues d'universit� ? Ils doivent te croire fou.
Je me suis convaincu moi-m�me.
Reste � les convaincre, eux. Et toi aussi.
Juanita ne subira plus ces exp�rimentations.
Sa maladie est plus profonde que tu n'imagines.
Il n'y a qu'un moyen de la sauver.
Il est dangereux, mais c'est le seul.
Si elle est malade, tu en es la cause.
Juanita voulait le taire, mais on va se marier.
Il me reste peu de temps, alors.
Pour quoi faire ?
Mes exp�riences, bien s�r.
Les dieux exigent des vierges en sacrifice.
Mais je suis enchant�, Terry.
Je le souhaitais, tout comme le p�re de Juanita.
Elena sera absorb�e par les pr�paratifs du mariage.
Un mariage � l'�glise et tout le tralala.
�a m�rite un verre.
C'est le seul moyen, Manuel.
Silence, les animaux ! Vous n'�tes pas tous des dieux.
Ou peut-�tre que si.
Les Egyptiens avaient 73 divinit�s animales.
Je pouvais toutes les nommer, fut un temps.
C'est pour toi, Juanita ch�rie.
Si je me trompe, que Dieu me pardonne.
Balam ?
J'attends, Balam.
Les dieux sont aussi ingrats que les humains.
Le dieu jaguar eut une curieuse fa�on
de remercier celui qui l'avait d�livr�.
Tu connais le chemin, Balam.
Au moment o� le professeur ouvrit la cage,
au m�me instant peut-�tre,
un vacarme �trange r�veilla Juanita.
Cela venait du mus�e du professeur.
Ces sons semblaient venir d'un autre monde,
comme si un tigre cherchait � s'enfuir du mus�e.
Des rugissements se m�laient � des bruits d'objets
qui tombent ou qu'on fracasse contre les murs.
Mais Elena avait vu son mari quitter le mus�e peu avant.
Elle voulait �viter d'y m�ler la police.
Je lui dit de ne pas bouger avant que j'arrive.
D�p�che-toi, Terry.
Comment le professeur avait-il pu guider un jaguar sauvage
� travers les rues de la Ville universitaire ?
Par la force de sa r�solution ?
Sa "volont�", comme on dit ?
Ou alors l'animal, effray� par la libert�,
�tait-il apais� par une pr�sence famili�re ?
Cette explication rationnelle n'aurait pas suffi au professeur.
L'id�e qu'un d�mon r�incarn� en jaguar
trouve son chemin dans les rues
ne lui semblerait pas aussi contre-nature qu'� moi.
Pour lui, l'�me du mal a une immortalit� physique.
On peut l'enfermer des si�cles dans une idole de pierre.
Mais elle peut se lib�rer, comme une b�te de l'Apocalypse.
Par quelle m�moire des poissons remontent-ils
les courants vers leur lieu de naissance ?
Et ces oiseaux qui voyagent des milliers de kilom�tres
en traversant des oc�ans ?
Nous acceptons ces miracles banals.
Mais comment croire qu'un fauve quitte sa cage
et traverse une ville vers un but pr�cis ?
Balam.
Perdu dans des superstitions, le professeur
ne distinguait plus vraiment le r�el de la magie.
Je pr�f�re croire qu'il a aid� le jaguar
� trouver son chemin vers sa destination.
C'est allum� dans le mus�e maintenant.
Tu crois que quelqu'un...
Juanita ?
Je ne luttais pas seulement pour moi ou pour Juanita.
La force concentr�e du mal m'attaquait.
Je luttais avec un sentiment
de responsabilit� quasi insoutenable,
soutenu par une force qui me d�passait.
La lutte paraissait sans fin, irr�elle, hors du temps
et de l'ordre naturel des choses.
C'�tait peut-�tre le cas, au vu de l'incroyable suite.
Il n'y a plus de bruit dans le mus�e.
- Il est mort ? - Oui.
Comme �a ?
Oui.
Tu es sauv�e, ma ch�re Juanita.
Mais je le savais.
Comment ?
C'est le seul objet intact.
Il a �t� aussi secou� que moi.
J'ai cru qu'il allait tomber et se briser.
Quand le vieux d�mon est tomb�, j'ai su que tu l'avais tu�.
Ma main vient des montagnes.
C'�tait d�sesp�r�, mais �a a march�.
Elle a retrouv� son �me.
Vous serez heureuses ensemble, Elena.
Attends, Elena.
Ne touchez � rien ici.
Promets-moi d'en faire des photos, Terry.
Sinon, personne ne croira � ce qui s'est pass� ici.
C'est promis.
Ecris cette histoire tant que tu t'en souviens.
Publie-la avec les photos.
Ne cherche pas � expliquer.
L'essentiel n'est pas explicable.
Ils trouveront bien une explication.
Demande-leur comment cette statue s'est d�plac�e
pour d�truire ma collection de c�ramiques ?
Manuel et toi riiez � l'id�e que la pierre recelait une vie.
On croit � des pseudo-sciences, mais pas en l'�me.
Personne ne croit plus en l'�me.
Embrasse-moi, Elena ch�rie.
Tu peux appeler un m�decin, mais il me faut un pr�tre.
Je suis au-del� de la m�decine,
et m�me au-del� de ta bonne soupe.
Le m�decin et le pr�tre avaient fait leur possible.
J'eus alors droit � un dernier entretien.
Il me fit promettre de ne pas repousser le mariage.
Il dit qu'il y assisterait d�sincarn�.
Et j'eus la curieuse sensation qu'il �tait l�.
Juanita �tait extraordinairement heureuse.
Je n'avais jamais vu son visage si heureux.
Je me promis de veiller � ce qu'il reste ainsi.
J'ai �crit l'histoire.
J'ai aussi les photographies,
si quelqu'un veut les voir.
"L'�me peut rev�tir plusieurs corps."
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