All language subtitles for Le voyage du père (1966) - fr

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Original subtitles

-Qu'est-ce que tu regardes, papa ? -La fin de l'hiver.

-Ça se regarde, ça ?

-Putain de vent.

J'ai la main gelée.

Ça va, le calcul ? -Oui, maman.

-Les bêtes ont mangé, reste à nettoyer.

-Oui, ma belle.

-Je suis pas ta belle, je suis ta vieille.

-Papa, c'est très loin, Lyon ? -Oh non.

Il faut descendre au village et puis…

aller jusqu'à Gex,

et ensuite, prendre le train.

-Longtemps ? -4 heures.

-3 heures 10, avec changement à Bellegarde.

-Pourquoi Marie-Louise n'est pas venue ?

-Parce que ton père a de la colle aux fesses et du son dans les jambes

à l'idée d'aller à Lyon dire au patron de ta sœur :

"Donnez-lui un dimanche ou ça va mal aller.”

Il préfère se coucher.

-Mais non, c'est pas ça.

Tu comprends, la dernière fois, tu avais 11 ans.

C'était pas un anniversaire important, tandis que demain, 12 ans,

tu deviens une jeune fille.

-Oui, mais ça, son patron s'en fout,

et nous, il s'en fout aussi.

Total, on est restés 2 ans sans la voir.

-Si tu m'avais écouté, elle serait là.

-Si je t'avais écouté, elle aurait déjà les dents qui tombent.

-Je voulais juste avoir nos filles auprès de nous.

-Et qu'elle épouse Frédéric ? Jamais.

-Pourquoi ?

-C'est un instituteur.

Et nous, alors ?

De la merde.

-Y a plus triste que nous.

-Il n'y aurait pas plus triste que moi, si mes filles avaient ma vie.

Alors, tu voudrais qu'elle ait été à Lyon seule

depuis 4 ans à apprendre un métier difficile…

coiffeuse, c'est pas n'importe quoi,

pour revenir s'enterrer ici, dans ce trou ?

Ça tire trop ou pas assez, ce fichu fourneau.

Pour mes filles, je pense au progrès.

-Et c'est quoi, le progrès ?

-Je vais te le dire, ce que c'est.

C'est qu'il y a 40 ans que je me lave le cul dans une bassine

et que je veux une baignoire pour mes filles.

-Denise est là. -Et alors ?

Elle doit savoir ce qui l'attend.

Elle aura de la glace en hiver et du chaud en été.

Comme spectacle : le cul des vaches.

Comme amoureux : des demeurés incapables d'aller à la ville.

Et comme récompense au bout : nous deux,

complètement gâteux, bavant au coin du feu

et qu'il faudra qu'elle soigne.

Dis-lui tout ça, si tu es honnête. C'est un beau cadeau d'anniversaire.

-Écoute, Marie-Louise arrive demain,

nous en parlerons calmement.

-Oui, tu vas la supplier de rester.

Tu veux la voir avec la gueule que j'ai ?

-Je te trouve belle.

-Et mes mains, tu les trouves belles ?

Et mes cheveux, tu te rappelles, quand tu m'as épousée ?

Je suis une femme, bon Dieu !

Il y a des jours où j'arrive même plus à m'en souvenir !

Si t'étais courageux,

on se séparerait de la petite, on la mettrait en pension,

où elle pourrait apprendre. -Tu veux ça ?

-Non, papa.

-Un bon père aime ses enfants pour eux, pas pour soi.

Marie-Louise, un jour, elle aura un salon de coiffure à elle.

Elle serait capable d'aller à Paris.

-On est plus heureux, à Paris ?

Tu n'es jamais contente. Ici, c'est beau.

-Surtout en hiver.

20 min pour aller au village, 1 heure pour monter.

-Oui, mais on a la vue sur la Suisse.

-On n'est pas des touristes. Nous, on reste.

Et je l'ai assez vue, ta Suisse.

-Mais qui est né en Suisse ? Toi ou moi ?

-Justement, j'en ai assez, des montagnes.

J'aurais dû épouser un marin.

-La mer, à la longue, c'est fatigant.

Je me suis bien habitué, ici. -Tu t'habituerais n'importe où.

Même prisonnier, t'étais pas malheureux.

-C'est un défaut ?

Aboiements

-Dis-moi d'où vient le télégramme.

-De Lyon. -J'en étais sûr.

Il est de Marie-Louise ?

-De qui veux-tu que ce soit ? Du cardinal-archevêque ?

-On a de la visite.

-Encore son grand dadais d'instituteur ? Ah, celui-là…

-Il n'est pas seul.

On ouvre une porte.

-Bonjour, Quantin. -Une goutte ?

-C'est pas de refus.

T'as des nouvelles pressées.

-Elle ne viendra pas. Trop de travail, comme d'habitude.

T'es content ?

-Pourquoi ?

-Parce que j'en ai ma claque, nom de Dieu !

Est-ce que tu peux comprendre ça, toi qui comprends tout ?

2 ans sans voir

ma fille qui est à 100 km !

Tu peux peut-être le supporter, pas moi !

C'est trop con, à la fin !

II suffisait d'aller le voir, ce Roberti.

Ses clientes peuvent trouver une autre

que Marie-Louise pour leur laver la tête, non ?

Je vous choque, hein ?

C'est bien élevé, un instituteur,

bien poli, bien comme il faut.

Ça fabrique des élèves comme Marie-Louise

ou comme lui,

qui passeront leur vie à se faire botter le cul et à dire merci.

"Merci, mon patron", "merci, mon adjudant",

"merci, bon Dieu".

Seulement, moi, je dis merde.

Et je veux que Marie-Louise apprenne à dire merde.

Ce ne sera pas avec vous, qui parlez toujours de la tendresse humaine.

Je vous en foutrais, de la tendresse humaine, imbécile.

Mais ouvrez les yeux, nom d'un chien.

Où qu'elle est, la tendresse humaine ?

Où l'avez-vous vue ?

Ici, où on n'attend pas que les vieux soient morts pour les dépouiller ?

-On peut faire que ça change.

-C'est ce que je fais. Et pour mes filles, ça changera,

je vous le garantis.

-Ça doit changer pour tous.

-Ça, c'est du rêve.

S'occuper de tous, c'est pisser dans la mer.

Que chacun s'occupe de soi, et ça ira mieux.

Quand on est un facteur sérieux, on ne monte pas de telles nouvelles.

Ça nous a fait bien plaisir, je vous remercie.

-Isabelle !

-"Isabelle", elle va te dire une bonne chose :

tu vas aller la chercher à Lyon ou bien moi,

je ferai comme les femmes modernes,

et je te demande le divorce.

-J'ai compris. -Tu comprends tout et vite,

le point de vue des uns et des autres,

eh bien, aujourd'hui, je ne te demande plus de comprendre,

mais de te rendre à Lyon.

-Bon.

-Tu savais qu'elle viendrait pas.

T'as dû rigoler. -Non, j'ai pas rigolé.

Ça me regarde pas, mais avec Marie-Louise, tu perds ton temps.

-Tu sais, j'ai beaucoup de temps à perdre.

-Y a 20 ans que je suis pas allé à Lyon.

-Comme ça, tu verras le changement.

-Je vais dire quoi, à son patron ?

-Qu'il est un exploiteur et… -Non, ça, jamais.

Je voudrais t'y voir, à le lui dire.

-Moi aussi. Ce serait vite fait.

Un sacré coup de peigne qu'il prendra, le coiffeur.

Je sais pas s'il a déjà saigné du nez, mais ça peut lui arriver.

Il connaît pas sa chance que ce soit toi, le père, et pas moi.

Dépêche-toi, le rapide passe à Gex dans 1 heure 30.

-Comment tu sais ça ?

-On ne peut pas voyager, alors j'apprends l'indicateur

pour pas mourir idiote.

-Ah, mais c'est une idée, ça.

Pourquoi tu n'irais pas à Lyon, toi ?

-Pourquoi ?

Parce qu'il y a des jours où il faut que tu portes la culotte !

Faudrait que tu comprennes ça.

Moi, j'ai porté mes filles, je les ai nourries,

je les ai torchées,

je leur ai donné la foi, la pudeur, la propreté.

Maintenant, à toi de les défendre.

Le poing sur la gueule, c'est pas mon rayon.

Que dirait ta fille de toi,

s'il fallait que je lui explique que t'as eu peur ?

-Mais j'ai pas peur. -Si, t'as peur.

Peur de faire mal aux autres, même aux salauds,

des fois qu'ils auraient un petit peu de bon caché derrière la tête.

Il n'y avait qu'un homme de bon sur cette terre,

il a fallu que je tombe dessus.

Tintement de la vaisselle

Que veux-tu ?

-Que tu me fasses ma cravate. Depuis le temps, je me rappelle plus.

-C'est beau, non ?

C'est une petite fille de 4 ans qui a fait ça.

Tous les enfants ont du génie. C'est après que ça se gâte.

-Eh oui.

-Je vous prête un livre ? -Non, non, merci.

Dites-moi, je voulais vous dire,

Isabelle m'a demandé d'aller à Lyon chercher Marie-Louise,

et comme c'est les vacances, j'ai pensé que vous pourriez venir.

-Moi ? -Oui, vous.

-Je peux pas…

-Si vous venez pas, moi, j'y vais pas.

Cloche

Sifflement du train

Crissement des freins

-Gex, 2 minutes d'arrêt !

Destination Bellegarde. En voiture, s'il vous plaît.

Coups de sifflet

-Je vais descendre. J'aurais pas dû venir.

-Vous n'aimez plus Marie-Louise. -Moi ? J'aime qu'elle au monde.

Mais je suis pas son père, ni son mari.

J'ai aucun droit sur elle.

-Vous allez descendre en marche ? -On s'arrête.

-Ah non. Écoutez, c'est pas sérieux.

-Si. Je l'aime, mais tout le monde l'aime, ça veut rien dire.

Je veux pas l'embêter.

-Comment elle vous aimerait, sans vous voir ?

Maintenant que vous êtes monté, restez avec moi.

Enfin.

Un peu de timidité, c'est délicat, mais trop, c'est exagéré.

À 20 ans, j'aimais Isabelle,

et je n'aurais pas accepté d'attendre 2 ans.

-J'ai rien pour plaire à Marie-Louise.

-Et vous croyez que je plaisais à Isabelle ?

Elle voulait se marier avec un garçon qui venait en vacances.

Ses parents avaient un hôtel à Genève,

il faisait du ski, parlait anglais.

Total, on est mariés depuis 20 ans.

Alors, qui est-ce qui a gagné ? C'est moi.

Dans 3 heures, on arrive à Lyon.

Dans 4, on a récupéré Marie-Louise,

elle se fait belle, on fait un bon repas.

À 10 h 30, on reprend le train. Et demain, vous déjeunez à la maison,

avec la dinde farcie, le gâteau et les bougies.

-Et que va dire votre femme ?

-Vous oubliez une chose, Frédéric : demain, nous avons 12 ans.

-C'est par là.

-Loin ? -Non, non, tout près.

Et si Marie-Louise est prise ? -Hein ?

-Elle a dû se faire des amis, elle a peut-être un dîner.

-Si elle a un dîner, il sera reporté de 3 jours.

C'est là, venez.

-Non. Si Marie-Louise préfère vous voir seul…

-Frédéric, moi, les instituteurs, je les admire beaucoup,

mais avec votre conditionnel antérieur,

vous me cassez les pieds.

-Mais je vous attends quand même ici. Bonne chance.

-Ici, Roberti. Bonjour, madame.

C'est madame...? "Laroche".

Que vous fait-on, aujourd'hui ? Teinture ? Décoloration ?

Parfait, madame.

Voulez-vous voir la pédicure ? Manucure ?

Bien, madame. Soin esthétique, parfait.

Alors je vous note pour mardi, 16 h 30, avec Christophe.

Au revoir, madame.

Monsieur ? -Bonjour, mademoiselle.

Voulez-vous dire à Mlle Quantin que son père est là ?

-Certainement, monsieur.

Mile Quantin ?

Mile Quantin ?

Mile Quantin ?

À quelle heure avait-elle rendez-vous ?

-"Rendez-vous" ?

-Monsieur ?

-Ce monsieur cherche une demoiselle Quantin.

-"Quantin" ? Ah, j'ai bien eu une employée de ce nom.

Elle est restée 3 mois,

mais elle est partie

il y a 2 ans. -"Partie" ?

“Il y a 2 ans” ?

Mais c'est pas possible. Et où est-elle ?

-Eh bien, c'est-à-dire que je ne sais pas

exactement.

-Elle est au salon Trianon, rue Saint-Jean,

numéro 34.

-"Salon Trianon, rue Saint-Jean, numéro 34".

Merci, mademoiselle.

Monsieur. Mademoiselle.

-Petite garce.

-Pourquoi tu as dit ça ?

-Marie-Louise, ça fait longtemps que je lui veux du bien.

-C'est pas croyable, elle aurait pu nous l'écrire. À vous, en tout cas.

Ou alors c'est qu'elle a quelque chose à cacher.

-Que je suis bête.

Frédéric, nous sommes 2 crétins.

C'est clair comme de l'eau de roche.

La petite a été mise à la porte,

voilà pourquoi Roberti était gêné.

-Elle vous l'aurait dit. -Vous ne la connaissez pas.

Elle est fière.

Elle s'est débrouillée seule pour retrouver une place au Trianon.

Peut-être même qu'elle mange pas à sa faim.

Déjà petite, quand elle avait de mauvaises notes,

elle les remplaçait par d'autres.

-Mais c'est pas bien du tout. -Ah si, monsieur.

C'est bien, car pour une fille comme elle,

ça, c'est pas du mensonge, c'est de la fierté.

Ou elle a laissé une grosse dame sous le séchoir,

et ses cheveux auront brûlé comme de la paille.

Ou alors…

elle leur a dit merde.

C'est quand même la fille de sa mère.

Ah, rue Saint-Jean.

Rue du Palais-de-Justice.

On y sera dans 5 min.

-Vous vous débrouillez bien. -Pour qui vous prenez les paysans ?

Vous avez pas entendu le général ?

"Labourage et pâturage sont les 2 mamelles de la France."

-Vous êtes sûr que c'est le général qui a dit ça ?

-Alors c'est peut-être pas lui.

Ah, c'est ici.

Oui, c'est pas aussi luxueux que chez Roberti,

mais c'est une maison historique.

Aboiements

Vous ne venez toujours pas ? -Non, allez-y. Je vous attends.

-Alors, pépère, on y va ?

-Cette jeunesse, quand même.….

Sonnette

Bonjour, mademoiselle. -Bonjour, monsieur.

Vous pouvez venir, monsieur.

-Vous êtes content ?

-Oui, elle est très bien.

À bientôt.

Je crois que j'aurai du nouveau. -Au revoir.

-Bonsoir, monsieur. -Bonsoir, madame.

-Vous êtes déjà venu ? -Non, madame.

Vous savez, je ne viens jamais à Lyon.

Si ce n'est pas pour Marie-Louise… -Du Jura ?

-Oui, c'est ça.

-Malheureusement, elle n'est pas là.

Mais Josette est une amie de Marie-Louise.

Josette ?

Je vous laisse.

Claquement de porte

-Entrez, monsieur.

Mettez-vous à l'aise.

Ben, quoi ? Déshabillez-vous.

Faut pas être timide comme ça.

Fracas

Je lui fais un drôle d'effet, au grand-père.

Madame !

Madame !

-Va me chercher Daniel.

-Apporte-moi un cognac.

Tenez, buvez.

-Salaud ! -Qu'est-ce qui vous prend ?

-Vous allez voir ça. C'est vous, le patron ?

-Monsieur est un client. Il voulait vous aider.

-Eh bien ! On m'y reprendra, à rendre service.

-"Un client" ?

Il n'y a pas un responsable à qui je puisse casser la gueule

pour ce qu'il a fait de ma fille ?

-Laissez-moi seule avec lui.

La responsable, ici, c'est moi.

-Saloperie ! -Calmez-vous.

-J'ai pas à me calmer !

Vous lui avez tendu ce piège !

Vous n'allez pas me dire que c'est elle qui a voulu travailler ici !

-Venez.

Asseyez-vous.

Asseyez-vous.

-Je la ferai boucler,

votre baraque.

-Marie-Louise avait raison.

-Quoi ?

-Oui.

Elle m'a dit : "Si mon père savait que je me suis laissé embrasser

"pour de l'argent, il me tuerait."

-Elle vous a dit ça ?

-C'est pourtant vrai, vous l'auriez fait.

-Où est-elle ?

-Je sais pas où elle travaille maintenant.

Dès qu'elle a compris ce que nous faisions, elle est partie.

Même sans faire de mal, elle voulait pas rester ici, à cause de vous.

-De moi ?

-Oui.

Elle m'a dit : "Mon père n'a jamais gagné beaucoup d'argent,

"mais c'est de l'argent propre."

-Elle vous a dit ça ?

-Oui.

J'ai bien discuté avec elle

avant qu'elle s'en aille.

J'étais inquiète pour elle.

C'est dangereux pour une fille seule, Lyon.

-C'est vous qui dites ça ?

-Oui, c'est moi,

parce que je sais de quoi je parle.

Mon père ne vous ressemblait pas.

Et à 16 ans, je me suis retrouvée dans la rue.

-Alors pourquoi faites-vous ce métier ?

-"Pourquoi" ?

Que voulez-vous que je fasse des filles qui viennent me voir ?

Que je les renvoie dans la rue avec des barbituriques ?

La fille qui est tombée jusqu'à moi, c'est là qu'elle va, je le sais.

-C'est épouvantable.

-Vous savez comment elles m'arrivent ?

Sales et désespérées

avec trois frusques dans un carton.

Voilà comment vous me les livrez, ces filles,

messieurs les hommes.

Je pourrais vous montrer ce que j'ai fait d'elles,

celles qui m'ont écoutée.

Je les ai mariées, monsieur,

et bien, parce que moi, les hommes, je les connais.

Elles sont heureuses, maintenant, paisibles,

et à chaque Noël, elles m'écrivent.

J'en ai des dizaines, de lettres, ici,

venant d'un peu partout.

Elles me disent toutes la même chose, ces lettres.

Elles me disent : "Merci."

Marie-Louise, elle, c'était autre chose.

Marie-Louise n'est pas comme les autres.

J'ai jamais pu avoir d'enfants, mais si j'avais eu une fille,

j'aurais aimé qu'elle soit comme la vôtre.

-Je dois aussi vous remercier.

-Me remercier ?

-Oui, je crois que j'ai jamais été aussi heureux.

Mais puisque vous n'avez pas pu avoir d'enfants,

vous ignorez ce que c'est d'avoir peur pour eux.

Et moi,

j'ai eu tellement peur.

Claquement de porte

Pas dans l'escalier

Direction la Croix-Rousse. Son travail doit être fini.

Elle doit être rentrée. -Mais…

-Y a pas de mais.

Nous la ramenons à la maison pour toujours.

Si dans 2 mois, vous ne l'avez pas épousée, je vous botte les fesses.

Isabelle ne doit plus me parler de la merde du village

parce qu'à côté d'ici, c'est du diamant.

-Mais enfin, dites-moi ce qui se passe, quoi.

-Ce que je vais vous dire, je ne l'aurais jamais dit à personne,

mais comme dans quelques mois, vous serez son mari, je vous le dis.

Le salon Trianon,

ce n'est pas un salon de soins esthétiques,

c'est un mauvais lieu.

Et voyez-vous, Frédéric,

les filles, il n'y a pas 2 manières de les élever.

Quand on leur a mis toutes petites le droit chemin en tête,

elles risquent de tomber, mais elles ne tombent pas.

Et savez-vous pourquoi elle n'est pas tombée, Marie-Louise ?

Par amour pour moi.

Alors surtout, Frédéric…

Surtout, ne venez pas me dire que votre amour pour elle,

ça ne sert à rien.

Ça sert, l'amour. C'est moi qui vous le dis.

Oui.

Venez.

-Je veux bien, mais Marie-Louise ?

-Je suis pas venu pour l'écouter, mais pour la ramener.

-Vous dites ça, mais devant elle… -Vous me connaissez pas.

En une demi-heure, j'ai vieilli de 10 ans, puis j'ai rajeuni de 20.

J'ai retrouvé ma fille. Je vais mettre un cierge à saint Antoine.

Dites donc, vous en faites, une tête.

C'est pas un enterrement. -Je sais.

Qu'il se soit passé tant de choses sans rien savoir, ça fait peur.

Je ne sais plus qui elle est. -Ma fille, avec 2 ans de plus.

-C'est beaucoup, 2 ans de silence.

-Vous savez, qu'elle ait grossi, qu'elle ait maigri,

qu'elle ait teint ses cheveux en blond,

c'est toujours ma fille.

-Et si on ne la trouve pas seule ? -Une amie ?

On l'emmène dîner avec nous. -Non, un homme qu'elle aime.

-Pas chez les Quantin.

Nous, on couche pas, on se marie.

-Vous vivez au Moyen Âge.

-Je vis comme mes parents m'ont appris,

Marie-Louise aussi.

-On ne dit pas tout à ses parents.

-Marie-Louise ne m'a jamais rien caché.

À sa mère, peut-être.

Sa mère est sévère, mais avec moi,

Marie-Louise n'a jamais eu de secrets.

Marie-Louise ?

Quelle heure est-il ?

-Il est 21 h passées.

-Elle va pas tarder à rentrer.

Eh ben, on va attendre.

Vous entendez ? On dirait que la maison respire.

-Eh ben, moi, j'étouffe.

Ça y est, ça me reprend.

J'ai toujours étouffé, dans les villes.

Encore, ici, c'est plutôt bien.

J'ai été élevé, comme on dit,

à Montreuil, près de Paris.

5 personnes dans une pièce grande comme ce palier.

Toute mon enfance, j'ai jamais eu de place.

Ni pour travailler, ni pour dormir, ni pour me laver.

Votre femme rêve de ça pour Marie-Louise.

Remarquez, c'est pas sa faute.

Elle croit les revues.

Dans Elle, les maisons sont spacieuses, silencieuses,

avec de la moquette, des salles de bains bleues,

photos en couleurs, comme si on y était.

Mais on oublie de dire que l'appartement vaut 50 millions.

-Vous n'avez jamais autant parlé.

-Il y a de quoi parler, croyez-moi.

J'en ai, des choses à dire, sur la ville.

Au village, quand j'ai vu que j'avais une maison pour moi,

j'ai respiré pour la 1re fois

de ma vie, à m'en faire péter les poumons.

La place… La place pour marcher, pour se coucher,

la place au pied de mon lit

et me dire que personne ne viendra y coller un lit-cage.

C'est mon luxe à moi.

Vous ne pouvez pas comprendre parce qu'à la campagne,

l'espace est naturel, on n'y pense plus.

La ville, c'est possible si on est riche.

Si on l'est pas, c'est le pire.

On se dépêche, on court on sait pas où, mais ça fait rien.

On paie tout le temps, dans le métro, au bistro, pour le journal.

C'est insupportable. -Vous n'êtes pourtant pas avare.

-Non, mais au village, je paie ce que je dois en fin de mois.

J'ai jamais d'argent dans mes poches,

comme si ça comptait plus, c'est formidable.

-Et pourquoi autant de gens

vivent en ville ?

-Parce qu'ils espèrent gagner de l'argent,

et dès qu'ils en ont, ils passent le dimanche à la campagne,

à vivre comme des paysans. C'est absurde.

Pas dans l'escalier

-C'est pas elle.

-Elle sait peut-être où elle est. -Peut-être.

Mademoiselle, pardon, vous connaissez Mlle Quantin ?

Peut-être vous pourriez me dire où elle travaille ce soir.

-Vous… Vous êtes son père ?

-Comment le savez-vous ? -Elle m'a montré des photos.

-On ne nous oublie pas.

Et elle va bien ?

-Très bien. -Elle travaille beaucoup, hein ?

-Oui, surtout en ce moment. J'ignore si vous la trouverez.

-Ah, mais je suis venu tout exprès pour la voir.

-Ce soir, je ne sais pas si elle va rentrer.

Souvent, elle dort sur place.

-"Elle dort sur place” ? Mais comment ça ?

Qui peut-elle coiffer, la nuit ?

Au théâtre, des actrices ?

-C'est ça, des actrices, des mannequins pour des photos.

Ces métiers-là, ça paie bien, mais ça n'a pas d'heure.

Déjà, moi, comme ouvreuse de cinéma…

-Ah, bien sûr…

-Revenez demain matin. Je lui dirai de vous attendre.

Ce serait le mieux.

-Merci beaucoup.

Merci, mademoiselle.

Je vais quand même demander. -Non, attendons demain matin.

-Bonjour, madame. Quand rentrera Mlle Quantin ?

-"Mademoiselle Quantin" ?

-Je voudrais joindre

Marie-Louise.

-Ça va pas recommencer, ses clients.

C'est une maison bien.

Déjà qu'on y loge une putain. Y a assez d'hôtels dans Lyon, non ?

-Je dois la joindre.

-Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

-Oui, bien sûr.

-Je t'emmène ? J'ai une copine avec moi pour ton ami.

-Salope !

-Laissez-la !

-Lâchez-moi ! -Laissez tomber.

Brouhaha

-Mais lâchez-moi, dites donc ! -Ils se battent !

Sirène

Claquement de portières

-Il paraît que vous vous battiez pour une prostituée ?

Mais j'ai les papiers d'honnêtes gens.

Il vous fallait la même,

comme s'il n'y en avait pas assez pour tout le monde.

Et on n'a même pas bu.

Vous êtes muets ?

Quand vous attraperez une maladie, vous serez bien avancés.

Je sais pas si vous savez, mais ces maladies-là,

ça résiste aux antibiotiques.

Vous n'êtes pas bavards.

Vous portez plainte

contre lui ?

Vous non plus,

vous ne portez pas plainte ?

Bon. Comme vous voudrez.

Relâchez-moi ces 2 clients, mais pas ensemble,

ils pourraient remettre ça.

Le plus âgé d'abord.

-Maman, pourquoi t'as envoyé Marie-Louise chez un patron ?

Moi, j'irai pas.

-Tu sais, mon chéri,

c'est difficile.

Tu verras, quand tu seras grande,

et que tu auras tes filles, toi aussi,

tu auras envie de les garder près de toi.

C'est bon, tu sais, d'avoir sa petite fille dans ses bras

tous les soirs, et puis après,

de la regarder dormir, d'être là, si elle a besoin de quelque chose.

Seulement, quand tu verras qu'il y a des millions de filles

belles et heureuses, dans le monde,

avec des manteaux de fourrure,

qui courent au soleil l'été, sur les plages,

et qui dansent dans la lumière,

alors tu voudras que tes filles aussi aient ça,

même si elles sont nées dans une ferme, comme toi.

Tu voudras qu'elles aussi, elles aiment la belle musique,

même si toi, tu n'y comprends rien.

Et tu voudras qu'elles aussi profitent

de tout ce qu'il y a de beau dans ce monde.

Il doit y avoir tant de choses belles, dans ce monde.

Tu veux qu'elles ne les voient pas ?

Parce que c'est pas juste.

Moi, j'ai pas eu tout ça.

J'ai eu ton père.

Peut-être qu'on ne peut pas tout avoir.

Mais comme vous ne trouverez pas un tel homme,

parce que c'est pas possible,

alors je veux que vous ayez le reste.

Maintenant, tu vas dormir,

et quand tu te réveilleras,

tu auras 12 ans.

Je te mettrai des chaussures neuves,

et on descendra toutes les deux

attendre papa et Marie-Louise.

Jingle de gare

*-…à destination de Lille est annoncé.

Il entrera en gare dans quelques minutes, au quai numéro 1.

Les voitures 2 à 6, classées en tête…

-Le train sera là dans 10 min.

-Sur l'horaire, mais dans la réalité, c'est différent.

-Il faut se préparer.

-Je me suis préparé en 1940 pour la guerre.

Depuis, je me prépare plus, je vois venir.

-Is annoncent toujours avant.

-Ah ça, ils annoncent,

mais celui qui va à Paris se retrouve à Genève.

-Tu es d'une mauvaise foi !

-Moi ? -Tu peux dire ce que tu veux,

mais le train, c'est sérieux.

-Qui dit SNCF dit affaires d'État,

et le gouvernement, je préfère ne pas avoir à en parler.

-Quand on ne vote pas, on ne critique pas !

-Oui, ben, il y a vote et vote.

Et ton bulletin était pour Barbu. -Oui.

Et je m'en flatte.

-Tu me fais de la peine. C'est tous des cons.

On fait l'Europe, on la fait pas, on fait la bombe, on suit le bœuf.

Et les lois qu'ils pondent, c'est n'importe quoi.

T'y comprends rien. C'est du Picasso politique.

T'es content de tes impôts ?

-Ça, évidemment, les impôts…

-Ah ben, oui. Seulement, personne ne gueule.

Tout le monde est content.

Si vous êtes contents d'être pauvres pour l'État, vive les pauvres.

Faisons semblant de croire que tout va bien.

Écoute bien ce que je vais te dire :

si les Américains font, eux aussi, semblant de bombarder la Chine,

les Jaunes, eux, ne feront pas semblant.

Sur la poire, qu'ils nous mettront la bombe.

Alors si tu veux pas être à la bourre et te laisser

dépasser par le sens de l'histoire, apprends le jaunet et lis Mao.

-Je ne suis pas de votre avis.

Je ne sais pas vous, mais je paie mes impôts

en avance. Je suis en parfaite santé.

Moi, je suis content.

-Toi, t'as voté de Gaulle.

-Oui.

-Eh ben, continue.

*-Attention, quai numéro 1,

embarquez, s'il vous plaît.

Les voitures 2 à 6,

classées en tête, sont à destination de Nice.

Les voitures 7 à 10,

classées au milieu, sont à destination de Marseille.

Les voitures 11 à 13, classées en queue…

-Y a des heures que je vous cherche.

-J'attends le train du retour.

-Et Marie-Louise ?

-C'est fini.

-Qu'est-ce qui est fini ?

La vie de Marie-Louise ? La vôtre ?

Rien n'est fini.

Seulement une idée que vous vous faisiez de votre fille.

Maintenant, il faut ouvrir les yeux.

-C'est fait.

-Ah non. En ce moment, vous fuyez pour ne pas voir.

Ça fait mal d'ouvrir les yeux, mais il faut le faire.

Il faut accepter.

-Que ma fille soit une putain ?

-Oui.

Allez, venez.

Venez.

-Pour quoi faire ?

-D'abord, on va manger un morceau et boire un coup.

-J'ai pas faim.

-Moi, si. On a des kilomètres à faire pour trouver Marie-Louise.

-Laissez-moi.

-Vous savez ce que vous faites, Quantin ?

Abandon de poste devant l'ennemi. C'est ça, la classe 1923 ?

Allez, garde-à-vous, Quantin, bon Dieu !

Allez, à la soupe.

-Ce sera quoi ? -2 vins blancs. Et pour manger ?

-J'ai été dévalisé, il me reste plus que 2 sandwiches.

-Ça ira.

Merci.

Allez, mangez.

-Ça passera pas. -Mais Si, vous verrez. Allez.

Vous aimez Marie-Louise.

C'est maintenant qu'il faut

lui montrer.

-Je pourrai jamais.

-Et si elle avait eu un accident, si elle était défigurée,

vous l'aimeriez toujours ?

Vous l'aimeriez plus qu'avant.

C'est comme si elle était défigurée, c'est tout.

Vous allez d'abord l'embrasser,

plus fort que vous l'avez jamais fait.

C'est pas sa faute, vous savez, à Marie-Louise.

Comment une paysanne sans le sou

se procurerait ces robes, ces bijoux,

ces voitures, que sa mère veut pour elle

et qu'on lui colle sous le nez, tout le temps, partout ?

Comment voulez-vous qu'elle se dise pas : "Pourquoi pas moi ?"

D'ailleurs, c'est la faute de personne.

On juge pas les gens qu'on aime. On les aime, c'est tout.

Ça va mieux ?

-Oui, Frédéric, ça va mieux.

Mais vous ?

-Oh, moi…

Ça n'a pas d'importance. Elle n'a pas besoin de moi,

mais elle a sûrement besoin de vous.

Écoulement de l'eau

Bruits de pas

-Non, garde ton porte-jarretelles.

Bruits de pas

-Je savais qu'il fallait pas venir.

Tout ce que vous m'avez dit, c'est des mots.

Mais ce qui m'arrive maintenant… vous pouvez pas comprendre.

-Pour moi, Marie-Louise, c'est rien ?

Imaginez que ce soit votre femme. Vous verrez si je comprends pas.

-Pardonnez-moi.

Mais enfin, on peut pas rester là.

Il frappe.

Marie-Louise ?

-Elle est partie, Marie-Louise. Elle m'a laissé sa chambre.

-Partie où ?

-Je peux pas vous dire.

Allez voir le patron du restaurant La Patrie, il vous renseignera.

-Venez.

-Bonjour, messieurs. Blanc ? Café ?

-Un blanc. Et vous, un blanc ?

On cherche Marie-Louise. Vous savez où elle est ?

-Marie-Louise ?

Vous n'êtes pas les seuls.

Un monsieur la cherchait partout.

-Il avait l'air drôlement mordu.

-Ils le sont tous.

C'est quelqu'un, cette môme.

-Vous savez pas où elle est ?

-Vous la connaissez ? -2 ans qu'on l'a pas vue.

-Oh là… Elle a drôlement changé, depuis, je vous le dis.

On ne peut plus belle.

-Elle est travailleuse, elle en veut.

-Depuis, elle a dû en mettre à pleines louches.

Dans ce type de marché, son chiffre d'affaires devait dépasser le mien.

-Ça l'a pas rendue prétentieuse.

Toujours gentille, un petit cadeau

pour Noël. Et puis elle aime les gosses.

Avec mon petit-neveu, si vous la voyiez.

Bris de verre

-Je vais être soûl, en plus.

-Tiens, tu sais

ce qu'elle disait ?

À Paris, dans les quartiers chics,

comme elle peut plus faire le trottoir, elle travaille en voiture.

-À cette heure-ci, vous savez pas où elle pourrait être ?

-Ben, à dire vrai…

on la verra plus par ici.

Elle est venue nous embrasser ce matin, à l'ouverture.

Elle était avec un Parisien plein aux as avec une grosse voiture.

Il l'emmène à Paris. Ça devait arriver.

Le tapin, c'était pas pour elle.

-Alors elle a quitté Lyon ? -Oui, probable.

À moins qu'elle soit au Tam-Tam. Vous voyez ?

-Non. -C'est un petit café, à gauche.

Elle travaillait là.

Elle devait passer y prendre le petit verre de l'adieu.

*Musique entraînante

-Je veux rentrer chez nous.

-Il faut aller jusqu'au bout, maintenant.

-Alors, ça marche, le commerce ?

Vous m'offrez un verre ?

-Vous connaissez Marie-Louise ?

-Quoi ?

-Vous connaissez Marie-Louise ? -Marie-Louise est partie.

Mais t'en fais pas, je suis aussi vicelarde qu'elle.

Ben, qu'est-ce que j'ai dit ?

Corne de brume

-Excusez-moi ?

Vous cherchez Marie-Louise ?

-Oui.

-Je l'ai manquée toute la nuit, et là, elle est partie.

Je suis un ami.

-Ou un de ses clients.

-Si vous voulez.

-Je suis son père.

-Ah…

Il faut que je la retrouve.

Je l'aime.

-Vous l'aimez ?

Ah, alors vous voulez la sortir de là ? L'épouser ?

-Je suis déjà marié.

-Vous voulez divorcer ?

-Non. J'aime ma femme.

-Vous avez bu.

-Oui, j'ai bu toute la nuit, mais je suis pas arrivé à être soûl.

Mais je l'aurais pas épousée.

Si on l'enferme, ça l'abîmera.

-C'est des gens comme vous qui l'ont rendue ainsi.

-Non.

Oh non…

-Vous avez de la chance.

-Qu'est-ce qu'elle va devenir, à Paris ?

Une femme entretenue, et après, elle se mariera,

elle aura des enfants, les torchera et engraissera,

comme les autres.

-Si vous pouviez dire vrai.

-Vous trouvez ?

-Oui.

-Mais le quotidien, c'est affreux.

L'amour, c'est toujours l'exception.

L'amour est trop beau pour être honnête.

Votre fille, elle m'avait consolé, monsieur.

-"Consolé"…

-Quantin, il est aussi malheureux que nous.

-Je t'ai cherché toute la nuit.

-Toi aussi ?

-Pourquoi ne m'as-tu même pas téléphoné ?

-Je te demande pardon.

-Tu as bu ?

-Oui.

-Elle est là ?

-Non. Elle est partie…

pour Paris.

-Qu'est-ce que tu vas faire ?

-Viens.

Excusez-moi.

-Frédéric,

vous pouvez me dire qui c'est, ma fille ?

Parce que moi,

je sais plus.

Vous voyez, Frédéric,

cette nuit, j'ai touché le fond.

-Parce que vous croyez que c'est ça, le fond ?

-Comment ça ?

-Je remets les choses à leur place, c'est tout.

Vous n'allez pas rentrer chez vous comme un martyr.

Marie-Louise, au lieu d'être dans une belle voiture,

elle pourrait être dans un hôpital, à crever d'un cancer généralisé.

90 000 personnes meurent du cancer chaque année en France.

Là, vous pourriez pleurer,

si elle bégayait, bavait,

et si elle avait pas de mains, pas de pieds.

Ça arrive tout le temps. -Arrêtez, je vous en prie.

-Non, j'arrête pas, car ça n'a pas de fond, le malheur.

Le nôtre, c'est rien, rien du tout.

Il y a des filles de son âge, vietnamiennes, brûlées au napalm.

D'autres sont nées à Hiroshima, au lieu du Jura.

Il faut y penser, parfois. -Si on y pensait, on dormirait plus.

-C'est parce qu'on dort les oreilles bouchées que ça continue.

-Je suis peut-être un égoïste, Frédéric.

Que des millions de gens soient malheureux,

ça me console pas.

-Moi non plus.

Excusez-moi.

Ce que je disais, c'était aussi pour me donner du courage.

Crissement des freins

-Gex, 2 minutes d'arrêt !

Cloche

-Vous savez, je voulais vous dire…

Quand ça n'ira pas, venez me voir à l'école, je suis là.

-J'ai le double de votre âge, j'ai fait la guerre,

j'ai une femme, des enfants,

et c'est vous qui m'expliquez les choses.

Alors les livres, ça raconte pas seulement des histoires,

ça aide aussi à comprendre.

-Quelquefois.

Qu'allez-vous devenir, tout seul ?

-"Tout seul" ?

Et Isabelle, c'est personne, alors ?

C'est vrai, vous la connaissez pas.

-Allez, en route, Quantin. Faut rentrer à la maison.

Aboiements

-Maman, où se mettra Marie-Louise ?

-Ici, à côté de toi. -Chouette.

Elle gagne beaucoup d'argent ?

-Je pense, à voir les cadeaux qu'elle t'envoie.

C'est pour ça qu'elle ne vient jamais.

L'argent, ça ne se gagne pas à rien faire.

Tu sais, Denise, il faut être très fière de ta sœur.

Gagner beaucoup quand on n'a rien, c'est presque impossible.

Il faut qu'elle en ait eu, du courage.

Moi, le matin, quand je me lève,

et que je me sens trop fatiguée, je pense à elle.

-Je veux être aussi courageuse, et à 18 ans, avoir une auto rouge.

-Faudra peut-être attendre un peu plus,

mais tu l'auras, ta grande auto, promis.

-Mes fleurs vont lui faire plaisir ?

-Je suis sûre que c'est ce qui lui fera le plus plaisir, en arrivant.

-Bon…

Vous savez, Marie-Louise est perdue pour moi, pas pour vous.

Quantin ?

-Oui ?

-Comment le direz-vous à Isabelle ?

-Depuis cette nuit, je me le demande.

S'il y avait un bon Dieu, il faudrait qu'il me dise quoi dire,

parce que moi,

j'ai peur de pas savoir.

-Qu'est-ce que tu fais là ? -Vous m'aviez puni, monsieur.

Je devais venir en retenue.

-Qu'est-ce que tu avais fait ?

-Zéro en calcul, monsieur.

-C'est tout ?

-Non. Zéro en français et zéro en géographie.

-Oui, évidemment.

Et en histoire, combien ?

-Zéro aussi, monsieur.

-Alors zéro partout ? Dis donc, c'est terriblement peu.

-Oui, monsieur.

Allez, rentre chez toi. Allez, rentre.

Je lève la retenue. -Oh, merci, monsieur !

-Hé, la porte !

Claquement de porte

-Et Marie-Louise ?

-Ben… Voilà..

-Tu ne l'as pas ramenée ? Elle n'est pas avec toi ?

-Non. Non, non, je ne l'ai pas ramenée.

Voilà…

-"Voilà" quoi ?

-Je vais t'expliquer.

-Je veux pas d'explications, je veux ma fille !

-Que fais-tu ? -C'est moi qui vais chez Roberti !

Moi, je vais la ramener !

-Mais elle n'y est plus, chez Roberti.

-Où est-elle ?

-Tiens, elle m'a dit de te donner ça.

-Où est-elle ?

-À Paris.

-"À Paris" ?

Mais alors pourquoi fais-tu cette tête-là ?

Mais voyons, c'est merveilleux.

Je t'avais dit qu'un jour, elle y monterait.

Moi, j'en étais sûre.

J'avais pas raison de l'envoyer à Lyon, hein ?

Si tu m'avais pas écoutée,

qu'est-ce qu'elle serait, maintenant ?

Que je suis contente !

Toi, naturellement, ça ne te plaît pas.

Je vais te dire une chose : tu n'aimes pas ta fille,

parce qu'une nouvelle comme ça, tu aurais dû la crier à 200 m d'ici,

tu aurais dû arriver en courant.

Comment ça s'est fait ? Pourquoi elle nous a pas prévenus ?

-Ça s'est fait vite, on est venu la chercher en voiture à Lyon.

-Son.… Son nouveau patron ?

-Oui, son nouveau patron.

-Et il l'a emmenée, comme ça ?

-Comme ça. -Ah, ben, dis donc,

il ne doit pas être content, le Roberti.

Bien fait pour sa gueule. Il avait qu'à mieux la traiter.

-Regarde, maman.

-Ah, mais qu'elle est belle, mon chéri.

Et pour moi ?

Elle t'a rien donné pour moi ?

-Ah ben, toi, elle m'a dit…

que je t'embrasse pour elle.

-Eh bien, embrasse-moi.

Va jouer dehors, mon chéri.

Il faut que je parle à ton père.

Ce monsieur qui est venu la chercher,

ce nouveau patron, il est sérieux, au moins ?

-Un père de famille.

-Ça veut rien dire. Il cherchait pas autre chose ?

-Non, non.

-Je ne vais pas tarder à m'en rendre compte, à ses lettres.

Je la connais, ma fille.

Elle est de quelle couleur, la voiture ?

-Blanche, avec des coussins rouges.

-Il ne va pas aller trop vite ? -Non. Il m'a promis d'être prudent.

-Mon Dieu, mon Dieu…

Que je suis heureuse pour Marie-Louise.

Je n'arrive pas à le croire.

Et elle, comment elle était habillée ?

-Une robe de Paris, comme on en fait maintenant.

-Très courte ?

-Oui, avec une coiffure à la dernière mode,

un sac en crocodile, des petites chaussures.

-À talons hauts ?

-Comme ça.

-J'aurais été si heureuse de la voir.

-Tu la verras.

-Cet été ?

-Non.

Pour l'instant, elle a trop de mal à se faire sa place.

Elle est passée par des moments terribles.

C'est sûrement pas fini.

Elle gagnera, car elle est bien partie.

Et un beau matin, elle arrivera ici,

au volant d'une belle voiture,

avec ses bijoux et son manteau de fourrure.

-Et elle fera bâtir, tout à côté d'ici,

une maison pour les vacances,

avec un toit d'ardoise et des murs tout blancs.

Et il y aura trois salles de bains…

immenses,

des frigidaires, des télévisions,

et il y aura aussi un chauffage central

qui marche sur un bouton,

et puis de la moquette et des petits rideaux pour filtrer la lumière,

et aussi des gros rideaux pour garder la chaleur.

Et pour la saison d'été, dehors,

au milieu de la pelouse, une piscine ronde,

avec des projecteurs pour se baigner la nuit.

Et Marie-Louise y nagera avec son mari,

et nous, on sera là, tout près,

et on surveillera pour qu'elle soit bien heureuse.

On aura eu la vie dure, mon pauvre vieux,

mais on a une sacrée chance, avec nos gosses.

Où vas-tu ?

-Voir les bêtes.

Marie-Louise…

Sous-titrage : EVA France ST'501

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