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Vous donnerez ceci au garde-chasse. Bien, madame.
Il y a encore une cartouche.
- Les vêtements de Monsieur,
donnez-les à quelqu'un qui n'est pas de la maison.
Bien, madame.
Qu'est-ce que c'est ?
Rien, madame. C'est le courrier.
Donnez. Merci.
Oui. Tout était pour Monsieur.
Vous pouvez lire.
Il est mort devant son bureau en écrivant cette lettre.
Vous pouvez lire ?
Je n'ai ni le désir ni le goût de me déplacer.
À quoi bon ?
Christine ne me quitte pas.
Je suis heureux.
Je crois même que ma vie…
Eh oui… ça s'arrête là.
À qui écrivait-il ? Je ne le saurai jamais.
Je crois même que ma vie… C'est singulier, non ?
Mourir sur ce mot…
Bonjour, Christine. Bonjour.
Fatiguée ? Un peu lasse.
Je rangeais de vieilles choses.
Il faut brûler tout ça.
Tout ça.
Et vivre.
Pour vivre, il faut savoir. Je n'ai pas appris.
Mais vous êtes jeune, Christine.
Je n'ai pas eu de jeunesse. Ce n'est pas la même chose.
Vous êtes jeune, puisque vous n'avez pas encore aimé.
Qu'en savez-vous ?
Ma vie n'a aucun sens. Je n'ai pas d'enfants, pas d'amis.
Beaucoup de gens veulent vous connaître.
Vous me conseillez de me mêler à la foule.
Précieux exemple.
Voyagez.
Où voulez-vous que j'aille ?
Prenez une carte au hasard, choisissez une couleur.
Partir sans but ?
Pour moi, il n'y Il pas de bout du monde.
Personne ne m'attend nulle part.
Si vous saviez comme la Terre est amusante et variée.
La solitude est la même partout.
Quelle misère !
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Alain, Éric, Michel.
Il y a un monde fou.
Thierry, François, Gérard, Vous en avez, des relations.
Présentez-moi.
Quels sont ces messieurs, dans ce carnet de bal ?
Des amoureux.
Eh oui, on m'a aimée.
Du moins, on me l'a dit.
Un peu, beaucoup, passionnément.
Ils m'offraient leur amour entre deux valses.
Je les entends encore.
Toute la vie. Toute la vie.
Voilà tout ce qui me reste d'eux : des prénoms.
Des prénoms ?
Regardez la date.
18 juin 1919.
C'était hier.
J'avais 16 ans.
C'était ce matin.
Mon premier bal.
C'est toujours un rêve de jeune fille.
C'était merveilleux.
Il n'y à jamais plus eu de soir comme celui-là.
Mais vous avez retouché ce bal dans votre souvenir.
J'y pense très souvent.
L'orchestre avait joué ce soir-là une valse douce et émouvante.
Comme on croit en entendre quand on regarde un pastel.
Chaque fois que j'entends cet air,
je revois les grandes fenêtres
ouvertes sur une nuit large et tiède.
Une vraie nuit de juin.
Des longs rideaux de mousseline.
Des lustres de cristal voilés.
Des flambeaux.
Votre pastel devient une carte postale.
Je revois des lèvres remuer à l'ombre des éventails.
Je revois le tournoiement des crinolines.
C'était un bal costumé ? Non. Pourquoi ?
Les crinolines. Eh bien ?
Il y a 20 ans.
Pourquoi pas des tournures, des justaucorps, des fraises,
des armures, et des jabots de dentelle ?
Tiens.
Pourtant, dans ma mémoire, il y a des crinolines…
Ou alors des robes blanches.
C'était votre 1er bal.
Cette valse était… Comment était-ce ?
Elle fredonne un air.
Mais non. Vous êtes fou.
Alors c'était ça.
Taisez-vous. Sacrilège.
Allons, réveillez-vous.
Il est tard. Il faut aller vous coucher.
Je vous accompagne.
Nous ferons une promenade mélancolique autour du lac.
On peut apporter son cygne.
Bonsoir.
- La prochaine valse. Réservez-moi une danse.
- La prochaine est pour moi.
- Je vous aimerai toute la vie, toute la vie.
- Toute la vie, toute la vie.
TOUTE LA VIE, TOUTE LA VIE.
TOUTE LA VIE, TOUTE LA VIE, TOUTE LA VIE, TOUTE LA VIE.
Gérard…
Je n'aimerai jamais que vous, Gérard.
Eh bien voilà, j'ai réfléchi.
- Avec quoi ?
- Avec les revenants de mon carnet de bal.
Vous aviez raison. Je vais voyager.
J'ai trouvé un but. Vous voyez.
Vous vous demandez ce que vos vieilles connaissances
ont fait de leur vie ?
Plutôt ce que la vie Il fait d'eux.
Je vais aller chercher la réponse à cette question.
Je vais à la recherche de la jeune fille que j'étais.
Je vais rechercher les 16 ans que j'ai perdus.
Et l'amour que vous avez provoqué ?
Souvenez-vous. Toute la vie.
- La vie est longue.
Il me manque une adresse.
- Gérard. Oui. Celle de Gérard.
Le hasard fait mal
les choses. Vous avez collaboré avec lui ?
Christine ! Pardon.
Pourquoi riez-vous ?
Je pense aux scènes que vous allez susciter.
Ils vous courtisaient.
Ils se sont vraisemblablement mariés pour se consoler.
Votre voyage sera amusant.
Le carnet de bal devient indicateur de chemin de fer.
Pourvu que la route soit belle… Au revoir. Au revoir.
M. Georges Audié, madame.
Comment ?
M. Georges Audié, c'est bien ici ?
On m'avait dit qu'il vivait ici avec sa mère.
Il n'est pas là.
Il n'habite plus ici. Il est marié, sans doute.
- Qu'est-ce que c'est, Rose ?
M. Georges est mort, madame.
Et Mme Audié… Qu'est-ce que c'est ?
Bonjour, madame. Bonjour.
Vous voulez voir Georges ?
Mais entrez, je vous en prie.
Ne faites pas attention à Rose. Elle est un peu…
Entrez, madame.
Laissez-nous, Rose.
Entrez, madame.
Asseyez-vous, madame.
Asseyez-vous, madame. Merci.
Je me méfie. Elle écoute aux portes.
Pauvre femme. Mais elle est si dévouée !
Georges ne va pas tarder. Il est absent ?
Les jeunes gens, ils ne disent pas toujours tout.
Où avais-je la tête ?
Je vous demande pardon. Ça crève les yeux.
De profil, surtout.
Christine ? Oui, madame.
Vous m'avez reconnue ?
Depuis le fameux bal, je ne vous ai pas oubliée.
Je n'ai pas trop changé ?
La mère de Christine ?
Vous avez une fille ravissante.
Elle vous ressemble.
Ma fille ?
Ah oui.
On doit vous prendre pour deux sœurs.
Tenez.
Le même ovale, les mêmes yeux clairs.
Mais c'est moi, cette jeune fille.
C'est moi il y a à peu près 20 ans.
N'est-ce pas ?
Nos enfants nous poussent.
On voudrait toujours les garder petits, mais…
Pourquoi n'avez-vous pas amené votre fille ?
J'aurais aimé la voir,
depuis que j'entends parler d'elle.
Ah, je comprends. C'est elle qui n'a pas voulu.
J'en étais sûre.
Votre fille rend mon fils malheureux.
Le savez-vous ?
À quoi le voyez-vous ?
À mille choses.
Autrefois, il chantait.
Maintenant, il ne chante plus.
Il ne travaille plus.
Il sera refusé à sa licence.
Il va se promener seul, dans la campagne.
Quelquefois, il rentre tard. Depuis quand ?
Depuis qu'il sait.
Qu'il sait quoi ? Les fiançailles de Christine.
Christine en aime un autre, un riche propriétaire.
Elle habitera un château, paraît-il, au bord d'un lac.
Mais je ne sais pas, madame.
Comment ? Christine vous fait des cachotteries ?
Mais elle vient d'annoncer ses fiançailles à mon fils.
Mardi dernier, ce n'est pas très vieux.
Tenez. Tenez.
Lisez la lettre de votre fille.
Georges en vaut bien un autre.
Seulement il est timide. Il ne sait pas se faire valoir.
Mais qu'est-ce qu'il peut bien faire ?
S'il vous savait là, il se hâterait.
Oui, c'est lui. Tenez.
Il est beau, n'est-ce pas ?
Il Il déjà 24 ans.
24 ans ?
Eh oui. Ce n'est plus un bébé. 24 ans.
Les enfants se transforment tout d'un coup.
On les borde un soir dans leur lit.
Bonsoir, mon petit.
Et le lendemain, on Il envie de leur dire :
Bonjour, monsieur.
Ils vous impressionnent.
Son piano.
Son piano.
Souvent le soir, il se glisse dans l'ombre,
et il joue.
Et je ferme les yeux pour mieux l'écouter,
pour mieux le voir.
Et il joue.
C'est si joli, ces notes qui tombent dans la nuit
comme des pierres dans un lac.
Dommage que Christine en épouse un autre.
Rien n'est encore décidé.
Tant mieux. Il ne faut pas. Les jeunes filles sont pressées.
Elles croient aimer, et elles passent à côté du bonheur.
J'entends du bruit.
Il est rentré.
Pas un mot de ce que je vous ai dit, ni à Christine.
Il ne serait pas content.
Venez. Je vous laisserai seuls.
Georges !
J'avais cru.
Venez voir sa chambre.
Vous restez dîner avec nous.
Georges sera content. Nous passerons une bonne soirée.
Rose, vous mettrez un couvert de plus.
La maman de Christine est là.
Je vous avais bien dit que tout finirait par s'arranger.
Venez.
Pas un mot à Georges. Je veux lui faire la surprise.
Par ici.
Elle est gentille. Toutes ses petites affaires.
N'y touchez pas.
C'est une réussite.
Il n'a pas voulu la terminer. Il croit qu'elle ne réussira pas.
Mais moi, je sais qu'elle réussira.
Et si elle réussit, tout changera.
Tout.
Vous n'êtes pas opposée au mariage de ces petits ?
Mais non.
Alors vous m'aiderez.
C'est un garçon d'avenir.
Son pauvre père serait fier de lui.
Cette Rose est incorrigible.
Vous avez sonné ?
Je vous avais dit de mettre des fleurs dans les vases.
Je les ai oubliées. Il n'y en avait pas au marché.
Ça va, ma bonne. Ça va.
Cette Rose est incroyable.
Georges se mettra là. Vous, là, et moi, là.
Non. Georges, là, vous, là, et moi, là.
Un verre de quinquina ! Non, merci.
Nous allons boire à leur amour.
À leur santé.
À Georges. À Christine.
Et puisque rien n'est encore décidé, parlez-lui.
Grondez-la. Elle est coquette.
Sans malice, bien entendu, mais elle est cruelle.
À 16 ans, on est cruel.
On ne sait pas le mal qu'un mot peut faire.
Comment consoler un enfant ? Il Il un cœur secret.
On ne sait rien de lui.
On le croit heureux, et puis… tout lui manque à la fois.
C'est un chagrin d'amour.
Comment empêcher…?
!! m'avait embrassée ce matin-là, comme d'habitude.
On approchait de Noël.
Il est parti à bicyclette.
Que lui Il-t-elle dit ce jour-là ?
On me l'a ramené.
Où avait-il trouvé ce revolver ?
Dans les rêves, tout s'embrouille.
Mais il ne faut pas pleurer. Tout va s'arranger.
Il va entrer ici directement, il va voir les trois couverts.
Il ne va pas tarder.
Je voudrais vous montrer son journal intime.
Mais il est dans le bahut, et Rose me cache la clef.
Rose !
Je vais la lui demander.
Madame ?
Rose, donne-moi la clef du bahut.
Mais, madame… Ne me dis pas que tu l'as perdue.
Rose, donne-moi la clef.
Voilà.
Il est joli, son journal.
Georges écrit bien. Il Il un style à lui.
Mais où est ce journal ?
Parce que je ne dois pas savoir qu'il écrit ce journal.
Georges ! C'est lui. Le voilà.
Le voilà. Le voilà.
Passe dans le salon.
Écoutez. Écoutez.
C'est rien. Ce sont des gamins
qui faisaient une farce.
C'est pas vrai. Il ne s'est pas tué.
Georges ne s'est pas tué pour Christine.
J'ai défendu qu'on envoie ces faire-part.
Il ne s'est pas tué pour Christine.
Comment se serait-il tué pour elle ? Il ne lui Il pas dit qu'il l'aimait.
Il prétendait qu'elle aimait un nommé Gérard.
C'est de ça qu'il est mort.
Allez-vous-en. Allez-vous-en. Laissez-moi.
S'il sait que vous êtes là, il n'osera pas entrer.
Allez trouver les autres.
Ce sont les autres qui sont morts puisqu'ils ne viennent plus.
Lui, il va venir. J'en suis sûre.
À force de vouloir qu'il vienne, la porte finira bien par s'ouvrir.
Il se débarrassera de son pardessus.
Il dira : Bonjour, maman,
comme d'habitude.
Comme d'habitude.
Et puis, il m'embrassera comme d'habitude.
Allez-vous-en.
Il attend votre départ pour entrer.
Allez-vous-en.
Georges…
Georges, tu peux rentrer, mon petit.
Georges…
Viens, mon petit, viens. Viens.
Tu peux rentrer.
- Bonsoir.
Bonsoir. Salut.
Alors ? C'est pour ce soir.
Je vous écoute, messieurs.
Le baron sera ici dans un instant.
Il lui faudra une table.
J'ai des personnes qui lui donneront satisfaction.
Tu lui feras un petit brin de causette.
Pendant ce temps, nous irons chez lui.
J'ai compris.
Et retiens-le jusqu'à notre retour.
Tu l'amuses, tu le saoules, tu connais la musique.
Deux ans d'expérience.
Nous visiterons son appartement, nous prendrons le fric.
Tu comprends ? - À demi-mot.
Le fric est dans le frigidaire.
C'est avoir de l'argent frais.
- On profitera
de notre séjour pour récupérer les lettres de Gisèle.
Je ne sais pas où, mais on trouvera.
Dans le coffre à bijoux de feue la baronne.
Il y a un coffre à bijoux ? Oui. Avec bijoux.
C'est tout ce qui reste de feue la baronne.
Il est rangé dans la chaufferette du baron.
On forcera le coffre.
Oui. Effraction, danger. Emportez carrément la chaufferette.
Vous ignorez ce qu'elle contient.
Vol de chaufferette : insignifiant.
Ça se plaide.
Que ferez-vous des lettres ? On les restituera à Gisèle.
Elle est mariée à un type plein aux as.
Chantage. Un à cinq ans de prison.
C'est pas du chantage. C'est une négociation, oui.
J'ai plaidé avant d'être rayé du barreau dans un tel procès.
Et alors ?
L'accusé Il obtenu 5 ans ferme et 3 000 F d'amende.
Un maximum.
Compliments ! Je plaidais partie civile.
Entrez.
Il y a le petit Simonet qui veut pas payer son ardoise.
Le petit Simonet Il un compte à régler.
Bien, patron.
Si la police nous coince ? Il faut tout prévoir.
La vie est si surprenante.
Ça ira chercher dans les combien ?
Travaux forcés à perpétuité.
À perpète ?
La perpétuité ne serait rien sans les travaux forcés.
Tiens, remonte-toi.
Mais on peut limiter les risques.
Êtes-vous armés ? On Il ce qu'il faut.
Le port d'arme constitue
une circonstance aggravante. Laissez ça ici.
Il n'y à personne chez le baron.
C'est tout ? Oui.
Autre chose :
tu t'introduiras seul chez le baron. Les autres attendront dans la rue.
Pourquoi ? Article 383.
Quand un vol est collectif, la peine prévue est plus forte.
Ce n'est pas juste.
Il y a longtemps que j'ai condamné le Code.
Deuxième question :
comment vous introduirez-vous chez le baron ?
On a une fausse clef.
Mille regrets. La fausse clef est assimilée aux crochets.
Il est très difficile de voler honnêtement.
Il faudrait que dans la soirée,
le baron confiât sa clef
à une amie qui vous la remettrait innocemment.
En cas de procès, on pourrait discuter l'effraction.
Dernière question : la nuit.
Quoi, la nuit ?
Circonstance aggravante.
On ne peut plus travailler !
Il nous couillonne tout le temps, ton Code :
pas d'arme, pas d'effraction, pas de nuit.
Qu'est-ce que la nuit ?
Le jour est noir.
Non.
C'est l'intervalle entre le coucher et le lever du soleil.
Le soleil se lèvera aujourd'hui à 3h54.
Vous pénétrerez chez le baron à 3h55.
Ainsi, au pire des cas,
vous vous en tirerez avec 18 mois.
Ou le sursis. C'est pas un métier.
Si. Comme ça, c'est un métier.
À vos succès.
Bonjour, monsieur de Bronquère. Bonjour.
Voici Jo, le roi des boîtes de nuit.
Mme de Bronquère, le général Gradin, M. Lièvre.
Quand vous viendrez ici, présentez-vous à Jo de ma part.
Il vous fera des prix.
Jo, qui est cette brune qui danse là-bas ?
C'est miss Barbara.
Présentez-vous de ma part, elle vous fera un prix.
Je t'ai dit de ne plus venir. Mais, monsieur…
Tu as refait 1 000 F à un client, sans l'accompagner.
J'ai été retenue par un autre. File.
Je veux qu'on mérite ce qu'on gagne. Tu as une fâcheuse mentalité.
Attention. Voilà le baron.
Bonsoir, M. le baron. Parfait.
Quoi de nouveau, comme nouvelle ?
Il y à de la blonde ? Oui.
Parfait. Gentille ?
Ravissante. Parfait.
Qu'on peut emmener chez soi, sans crainte ?
On peut lui confier sa clé.
Où est-elle ? Elle arrive.
À tout à l'heure. À tout à l'heure.
Vinaigre, vinaigre. Battez la mayonnaise.
Installe-toi, patron. Je connais la musique.
Qu'est-ce que c'est que cette table ? Prenez-moi la commande.
Où est le chef de piste ?
Cette dame là-bas crève d'ennui.
Faites-moi danser ça tout de suite.
Un whisky. Bien, madame.
Maître d'hôtel, connaissez-vous Pierre Verdier ?
Non, madame. Comment est ce monsieur ?
Je ne sais pas. Ce n'est pas important.
Un whisky. Bien.
Maître d'hôtel, on m'avait dit que M. Verdier dirigeait ce dancing.
Le patron ici, c'est M. Jo.
M. Jo.
N'est-ce pas
ce monsieur là-bas, qui tient ainsi ses mains ?
En effet, madame.
Pouvez-vous me faire une commission ?
Mais oui, madame.
Bien.
Alors allez trouver M. Jo, et dites-lui simplement ceci :
Dans le grand parc solitaire et glacé,
deux ombres ont tout à l'heure passé.
Comment ?
Dans le grand parc solitaire et glacé,
deux ombres ont tout à l'heure passé.
Mais… C'est le patron.
Il comprendra.
Répétez.
Dans le grand parc solitaire et glacé…
Dans le grand parc solitaire et glacé…
.Deux ombres… .deux ombres…
.Ont tout à l'heure passé. .ont tout à l'heure passé.
Gentille. Parfait.
Montre les dents à Monsieur.
C'est jeune, baron. Et l'argenterie, connaît pas.
Parfait.
Quoi ?
Dans le grand parc solitaire et glacé,
Deux ombres ont passé.
De quoi vous mêlez-vous ?
- Pierre !
Christine… Que venez-vous foutre ici ?
Vous attendez quelqu'un ? Oui. Vous.
Vous êtes seule ? Et votre mari ?
N'êtes-vous pas mariée ? Je l'étais.
Plaquée ? Il est mort.
Libre, alors. Veuve.
C'est du kif, ça.
Et qu'est-ce qui vous Il pris de venir me voir ?
Un hasard ? Non, une nécessité.
Fauchée ?
Plaît-il ?
Vous avez besoin de moi ?
Oui, peut-être.
Compris. Je te trouverai quelqu'un en une minute.
Une minute ?
C'est bien de penser aux copains.
Mais, Pierre… On m'appelle Jo.
Toi, je t'appellerai Cricri. Ça fait plus jeune.
Tu te défends encore bien.
Ici, il faut de la fraîcheur. On ne doit pas attrister le client.
Tu permets ?
Cricri ?
Tu nous quittes ? Oui. Je m'étais trompée.
Vous aussi, vous vous êtes trompé. Quoi ?
Je n'ai pas été chic ? Trop.
Christine était venue voir Pierre,
et c'est Jo qui Il rencontré Cricri.
Il y a maldonne.
Je voulais t'aider.
Je ne suis venue que pour retrouver Pierre.
Je n'aurais rien exigé de lui, qu'un peu de sa présence.
Quoi ? Vous n'êtes ici que pour moi ?
Eh oui.
Que pour vous.
À cause d'autrefois ? Oui.
Pierre vous intéresse encore ?
C'était Un monsieur.
Ça, c'est gentil.
Venir là pour le plaisir, je n'ai pas l'habitude.
Quand une femme vient me voir, c'est un prêté pour un rendu.
Vous vous souvenez encore de moi ? Encore, oui.
Moi, pas.
Et si nettement.
C'est épatant.
Venez.
Parfait.
Si tu ne viens pas, je m'en vais.
J'ai la clef. Parfait.
Quand partons-nous ?
Attend un peu.
Quelle heure est-il ?
2h10.
Vous vouliez être avocat.
Je l'ai été.
Longtemps ? Pendant deux ans.
Je le suis encore à mes moments perdus.
Vous n'aimiez pas ce métier ?
Si. Mais j'ai eu des ennuis. Des ennuis ?
Oui. J'ai vécu seul pendant 3 ans, sans sursis.
J'ai ouvert cette boîte en sortant de mes ennuis.
Ça doit être passionnant.
Je règne sur les maîtres d'hôtel, les artistes au cachet,
la musique légère, et les femmes encore plus légères.
Pourquoi regardez-vous l'heure ? Je vous ennuie ?
Non. Je pense à l'autre.
Quel autre ? Le dénommé Jo.
Qu'il se débrouille. Pas intéressant.
Ne le calomniez pas trop.
Si vous le connaissiez…
Dire que je vous ai tenue dans mes bras…
J'avais 16 ans.
Vous manquiez de discernement.
On allait se promener.
On longeait la rivière, on s'arrêtait au pont.
Que d'eau est passée dessous.
On attendait le crépuscule. Il ne posait jamais de lapin.
On ne disait rien. On pensait trop de choses.
Je vous embrassais dans le cou en tremblant.
Je fermais les yeux, pour ne pas vous voir.
On était idiots. C'était charmant.
On faisait des projets.
Des espèces de rêves.
Vous m'appeliez Clara d'Ellébeuse,
à cause d'un vers de Francis Jammes.
Et vous me surnommiez l'Indécis, à cause de ma timidité.
Comme on resterait pur,
si on se souvenait davantage de sa jeunesse.
À force de vivre, on perd sa trace.
Et on prend des drôles de chemins, Clara d'Ellébeuse.
Pierre l'Indécis… Vous étiez un singulier garçon.
Oui… Il y a longtemps.
Ça se passait dans un autre monde.
Pardon. Une seconde.
Je ne suis pas là.
Fous-moi la paix. On Il tout le temps d'être des salauds.
T'as bu un peu. Ça se tassera.
C'est rien. Il m'a interrompu.
J'essayais de reconstituer… le poème.
Il y a 10 ans que je n'ai pas prononcé ce mot-là.
Un poème.
Dans le grand parc solitaire et glacé,
Deux ombres ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles.
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le grand parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé
Te souvient-il de nos amours anciennes ?
Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?
Frissonnes-tu toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ?
Non. Ah, les beaux jours de bonheur indicible
Où ma bouche… Pressait ta bouche .
-C'était si bon.
-Qu'il était bleu, le ciel. Qu'il était grand, l'espoir.
-L'espoir Il fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles…
Pierre Verdier ? Plaît-il ?
Tu as encore fait des imprudences.
Il n'y Il que vous deux qui sachiez mon nom.
Je viens.
Non, pas ici. Pas d'histoires.
Adieu, Christine. C'est fini.
Ce n'est pas Pierre qu'on arrête, c'est Jo.
Pierre, je vous le laisse.
Eh ben, patron ?
Que la fête continue.
-Tels ils allaient dans les avoines folles.
“Et le vent seul entendit leurs paroles.”
Eh ben, ça peut aller. Ça commence à sortir.
Mais rappelez-vous le dernier passage. Do, ré, mi dièse, fa !
Allez, repos.
Hep, hep, hep.
Allez passer vos costumes pour qu'on voie.
Et pas tant de boucan, bande de sauvages !
Bonjour. Vous m'amenez cet enfant ?
Oui. C'est la mercière…
Laquelle ? La mercière de la rue Hoche.
Je ne la connais pas. Mais ça ne fait rien.
Quel âge as-tu ? Il Il eu ses 11 ans.
Laissez-le parler. Je dois savoir s'il Il de la voix.
Tu es instruit ? Tu sais des choses ?
Oui. Ça dépend.
L'instituteur Il dit… Madame.
Quatre fois douze, ça fait combien ?
46 ? Voilà.
Et saint Louis, il est mort où ?
Je ne sais pas. Dans une guerre ?
Ah. Et quelle guerre ?
La guerre de Cent Ans.
C'est lui qui Il épousé Jeanne d'Arc ? Non.
Et pourquoi ?
Car elle était morte.
Alors douze fois quatre, ça fait combien ?
60…
Bon. C'est parfait. Tu auras 10.
Merci, mon père.
Tu auras 10 claques car tu ne sais rien.
Il est en retard. Il Il eu les oreillons.
À propos, il Il de l'oreille ?
De l'oreille ? Oui.
Tu es musicien ? Tu as solfié ? Oui, mon père.
Bien. On va voir ça.
Ta, ta, ta, ta, ta, ta.
Sol sol fa fa mi mi.
C'est très bien.
Et tu as chanté en latin ? Il Il été enfant de chœur.
Il parle latin.
Il enchaîne en latin.
Bien. Et tu crois parler à qui ?
Au Bon Dieu.
Pourquoi tu prends des airs de chien battu ?
Il est un peu timide.
Devant le Bon Dieu, il n'a rien à craindre.
Je crois qu'on pourra s'arranger.
-Il Il cassé la lampe !
Pour la campagne, on en reparlera aux vacances.
Merci, mon père. Je suis contente. Ne me remerciez pas.
Qui Il cassé la lampe ?
Bien. Je lui donne 5 minutes pour se dénoncer.
Au travail.
Allez, reprenons. Ô magnum mysterium.
Levez la tête. Ne regardez pas vos pieds.
Qu'est-ce que c'est ? Une dame.
Posez ça là.
Un instant, mes enfants.
Guillaume, prenez ma place.
Continuez sans moi.
Madame ?
Mais c'est…? Père Dominique, madame.
Je vous demande pardon, monsieur.
Monsieur… Mon père.
Mon père.
Je suis si surprise.
Je vous demande pardon. Je vous en prie, madame.
Ces derniers temps, je désirais revoir quelqu'un.
Je suis allée à l'évêché, on m'a dit :
Nous ne savons pas.
Mais allez voir le père Dominique. Il vous renseignera peut-être.
Je suis à votre disposition, madame.
Vous désirez…?
Ma question est inutile.
Je voulais savoir ce qu'était devenu… quelqu'un.
Alain Regnault.
Il est devenu le père Dominique. N'est-ce pas ?
Merci de l'avoir reconnu à distance,
et en dépit des années.
Il était à un âge où on change peu.
Vous avez raison, madame. Il n'était déjà plus très jeune.
Peut-être ne me reconnaissez-vous pas.
Je dois remercier Dieu qui m'a accordé une bonne mémoire.
Et vous, vous n'avez pas beaucoup changé.
Vous m'avez connue bien enfant.
Il y a quelques jours, en souvenir, je revoyais un bal.
Le bal de mes 16 ans.
Vous y étiez.
Vous en souvenez-vous ?
Dieu m'a donné une bonne mémoire, madame.
Mais il m'a conseillé de retenir ceci,
d'oublier cela.
Serait-ce pour vous un mauvais souvenir ?
Je ne me pose même plus la question.
Pourquoi ?
Oh, pardon.
Alain Regnault…
Comme c'est drôle.
Vous habitez Paris ? Non.
J'ai habité 15 ans l'Italie, au bord d'un lac.
Où vais-je me fixer ? Je ne sais pas trop.
Ma vie Il bien changé.
Mon mari est mort.
J'ai vu beaucoup mourir, madame. Bien sûr.
Des enfants ?
Je suis assez seule au monde.
Vous êtes surtout sous le coup d'un grand deuil.
Non. J'ai toujours été seule.
J'ai quitté mon temps de jeune fille pour entrer dans la solitude.
On passe pour une femme comblée
et la vie est bien vide.
Mademoiselle de Guérande…
Qu'est-ce que c'est que ce bâtiment ?
C'est notre couvent.
C'est là que vous vivez ? Oui, madame.
Vous vous occupez des enfants ? Vous enseignez le chant ?
Les premiers temps, j'ai eu du mal.
Maintenant, ce sont des bonshommes qui viennent d'un peu partout.
La musique leur fait du bien. C'est émouvant.
La musique infléchit les hommes.
Et il y a des gamins qui sont déjà des hommes.
Ils sont un peu moins mauvais que d'autres.
Ils ont même une vague tendance à la bonté.
Vous embellissez leur jeunesse.
Sans une bonne jeunesse,
un homme Il tant d'excuses à ne pas croire au bien.
Sans une bonne jeunesse,
et sans un peu de musique dans le cœur…
Mon père, vous, un si grand musicien, à la veille d'être célèbre…
Celui-là, il s'est mis au service de Dieu et de gens.
Je vous admire.
On n'est pas admirable parce qu'on cherche un refuge.
Comment êtes-vous arrivé… Qu'est-ce que…
Vous m'excusez un instant ?
Ce n'est pas fini ? Faut-il que je m'en mêle ?
Allez, reprenez Ô magnum mysterium.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Bande de moineaux ! Hein ?
Ils sont bruyants, mais c'est de leur âge.
Pourquoi êtes-vous entré dans les ordres ?
La foi vous est venue brusquement ?
Il m'est venu brusquement une peine.
Une déception.
La foi ne m'est venue que plus tard… lentement.
Je vous ai connu si triomphant.
Je vous revois à un récital, où vous jouiez au piano
une de vos dernières œuvres.
La Sonate d'un jour … D'un jour …
La Sonate d'un jour d'espoir.
Vous étiez magnifique. Toutes les femmes vous regardaient.
Sauf une.
Mon père…
Que s'est-il passé, Alain ?
Vous vous rappelez ce concert ?
Je vais vous raconter une curieuse histoire.
Au soir de ce concert, Alain Regnault était triomphant.
Mais il n'était pas sûr de sa destinée.
Il aimait quelqu'un, madame.
Avec tout ce que la vie avait pu lui laisser
de bonne foi et d'espoir.
Une conquête de plus. On lui en prêtait beaucoup.
Cette fois, il aimait une toute jeune fille.
Il se sentait maladroit, timide.
Il voulait lui donner sa vie.
Et il ne lui disait pas ?
Il avait essayé de se faire comprendre.
Elle ne l'avait pas compris.
Qui était-ce ? L'ai-je connue ?
Il l'avait rencontrée dans un bal.
Puis il l'avait revue dans la vie par-ci, par-là.
Comme nous nous voyions.
Comme nous nous voyions.
Et il était bien maladroit.
Peut-être choisissait-il mal son temps… Oui.
Je me sentais en exil auprès d'elle.
Un jour, je lui ai dit :
J'écris quelque chose où j'ai mis tout mon cœur.
Ça s'appelle Sonate d'un jour d'espoir.
Je l'ai écrit pour celle que j'aime.
Ah.
Quoi ?
Alors cette jeune fille, c'était…
Le soir où j'ai joué cette sonate, elle était dans la salle.
J'étais dans la salle. Vous aussi, vous y étiez ?
Et j'ai joué pour elle.
J'ai joué…
Dieu me pardonne cet orgueil, j'ai bien joué.
Vous vous en souvenez, madame ? Oui, je pense.
Je me souviens mal.
Voilà. Elle n'écoutait pas, elle, non plus.
Dans la musique, on s'avoue tout entier.
Et il y avait là un andante… enfin, un andante.
Je me suis retourné, elle riait à côté d'un jeune homme.
Et il riait aussi, d'ailleurs.
À quoi ? À tout, à rien.
Ils riaient comme à des ballons rouges.
Comme un fleuve, la musique passait dans la salle.
Elle et lui formaient un îlot.
Le fleuve les contournait, sans les toucher.
Pour elle…
Je n'existais pas.
Alors ?
Alors quelque chose s'est cassé là, madame.
À cet instant précis, j'ai renoncé à moi.
Je suis resté pendant quelques secondes
les mains comme ça suspendues au-dessus du clavier.
J'allais me lever, partir, fuir.
Alain…
Et tout près d'elle, j'ai aperçu un visage d'enfant
pensif et pénétré.
L'enfant était bien jeune. Il avait confiance en moi.
Il m'écoutait. Il était fier de moi.
Alors j'ai continué pour lui.
Celle dont vous parlez était une petite fille.
Elle avait 16 ans.
Moi, j'avais près de 40 ans.
J'ai compris que j'avais perdu ma muse.
Je ne lui en ai pas voulu.
Un filleul ?
C'est mon fils.
D'une jeunesse tumultueuse, il m'était resté un beau garçon.
Il avait grandi loin de moi.
Nous étions sur le point de nous rejoindre.
Il aurait pu remplir ma vie d'homme.
Il est mort ?
Quelques semaines après.
Une ombre…
Parmi d'autres ombres.
Et celle de cette jeune fille.
Si aujourd'hui elle n'était pas une ombre,
je ne pourrais pas vous dire ce qu'elle fut pour moi.
Quand j'étais perdu, Dieu Il été bon pour moi.
Il m'a permis de chercher.
Et ![ m'a donné l'idée
de m'occuper des enfants des autres.
J'ai eu la chance de les rencontrer, de les réunir, dans Son nom.
Dans Sa maison.
Mais l'évêque me promet l'électricité…
Si un jour, je la rencontrais,
si je la reconnaissais à je ne sais quoi,
que pourrais-je lui dire ?
Qu'elle à toujours gardé sa place dans mon cœur.
Je puis l'avouer sans honte :
la place d'une jeune fille lointaine…
Qui serait morte.
Dites-lui que son image s'entend avec celle de cet enfant.
Bonsoir, madame.
Mon père…
Le père Dominique dira sa prochaine messe
pour vous et le souvenir d'Alain Regnault.
Les enfants m'attendent.
Adieu, madame.
Mon père… Tiens, tiens, mon petit !
C'est moi qui ai cassé la lampe.
T'as bien fait. Je veux dire : ne recommence pas.
- La mort s'est réveillée.
La mort a secoué ses épaules.
Tant pis pour ceux qui sont dans la montagne.
Vous ne me dites pas la vérité.
Guide de montagne, ce n'est pas un métier pour vous.
Pourtant je l'ai choisi. Pourquoi ?
À cause de ça…
Et de ça.
Vous avez quitté Paris à 30 ans pour venir ici ?
Il n'y à pas d'âge pour faire son salut.
J'avais le dégoût de Paris et de moi.
J'allais faire un raté de plus.
Et puis, les fonds étaient en baisse.
Le jeu ? Les femmes ?
Mon pauvre Éric. Je ne suis pas à plaindre.
Je suis très heureux.
Vous ne regrettez rien ? Absolument rien.
Ni personne ? Personne.
Pour moi, le passé n'existe pas.
Vous avez raison.
Vous voyez la maison là-bas ?
La grille bleue à côté d'un bouquet d'arbres.
Vous avez de bons yeux.
C'est la maison du philosophe.
Oui. Le bouillant Éric,
le batailleur, l'ami des femmes, s'est rendu compte à 30 ans.
Il Il sa maison dans la montagne. Il fait son métier.
Eh oui, on s'était donné d'un élan à ceci, à celle-là,
à des projets, à des idées.
Et puis partout, la même déception. Alors tant pis. Tout en l'air.
Vous n'avez pas changé.
Vous êtes toujours aussi jeune, à peu de choses près.
Aussi souple.
Les sports, l'air des sommets,
la bonne vie simple et rude,
et l'oubli des petites peines, l'absence de soucis.
Vous en avez, de la chance.
Mais vous n'avez pas changé non plus.
Je vous ai croisé deux fois devant l'église.
J'ai pas dû vous voir.
Vos yeux se sont posés sur moi.
Les femmes ont gâché ma jeunesse. Alors je me tiens à carreau.
Êtes-vous toujours poète ?
Je crois l'être devenu.
Je n'écris plus de vers.
Vous en écriviez de charmants.
Ton regard Est sur moi comme un lac au printemps.
Je me souviens.
Vous écriviez cela pour une jeune fille.
Pour vous.
Vous deviez le dire à d'autres. Oui.
Je crois les avoir dits à plusieurs.
Vous ne me cachez rien.
J'aimais à droite, à gauche. J'essayais d'aimer.
À travers toutes, j'en cherchais une.
Vous ne l'avez pas trouvée ? Non, je ne l'ai pas trouvée.
Vous nous avez toutes oubliées.
Dans les premiers temps de ma solitude,
certains soirs, je me rappelais…
Je me réfugiais près de vos jolis visages.
Je jetais quelques noms aux montagnes.
Le mien aussi ? Oui.
Mais je m'en suis lassé.
Étais-je jolie en ce temps-là ?
Regardez là-bas. Le soleil tourne.
Il est temps de redescendre.
En route !
Comment étais-je en ce temps-là ? Charmante.
Étais-je jolie ?
Regardez ça. Nuages gris perles, glaciers bleus.
Étais-je jolie ? Mais oui.
À 15 ans de distance, on voudrait savoir ?
Étais-je jolie ?
Je vous ai menti quand je vous ai dit que vous n'aviez pas changé.
Autrefois, vous aviez un côté jeune fille inaccessible,
oiseau de passage,
petit rêve décevant.
Vous êtes plus proche, maintenant.
Un homme pourrait vous parler le cœur à nu,
comme il est.
Oui, vous avez changé.
J'ai souffert, j'ai attendu.
J'ai un peu désespéré.
Et ça vous Il fait un visage… Quel visage ?
Un visage… qu'on n'oubliera plus.
Mauvaise affaire. Pour qui ?
Pour moi. J'avais bien besoin de ça !
On doit descendre. Sinon, ce serait trop tard.
Et alors ? Qu'arriverait-il ?
Une chose magnifique. L'occasion de voir l'aurore.
Mais il faudrait passer la nuit au refuge.
Est-ce si beau que cela ? Inoubliable.
Nous serions seuls dans le refuge ?
Il y a de grandes chances.
Cela vous ferait plaisir ?
Ça vous ferait peur ? Non.
Nous évoquerons le passé.
Il n'existe plus pour vous.
C'est vrai.
Alors nous parlerons de l'avenir.
Vous voyez le mont Perdu ?
À quoi pensez-vous ?
À ce que vous m'avez dit dehors.
Sur le passé ?
Sur l'avenir.
J'ai eu tort ?
Comment le savoir ?
Pourquoi avez-vous cherché à me revoir ?
Je ne vous ai pas cherché plutôt qu'un autre.
Je suis partie sur les traces de mon passé pour savoir.
Savoir quoi ?
Savoir ce que je pourrais faire de mon avenir.
Curiosité ?
Non. Inquiétude.
Et qu'avez-vous trouvé ? Des morts.
Et des vivants qui étaient comme des morts.
Votre voyage sera encore long ?
Je ne sais plus.
Et qui vous attend ?
Personne.
Alors pourquoi ne pas l'interrompre ?
Vous avez peur ?
Pas près de vous.
Écoutez.
Nous avons erré chacun de notre côté.
Et brusquement, nous nous rencontrons,
au croisement de deux routes,
sur le quai d'une petite gare.
Nous pouvons repartir ensemble.
Pour aller où ?
Tout peut recommencer ici.
Vous ne m'aimez pas. Non. Non, c'est plus grave.
Vous n'êtes pas libre. Vous avez une maîtresse :
la montagne.
Il n'y à plus de place pour moi.
Je suis capable d'infidélité. Ce n'est pas rassurant.
Une montagne n'est pas une épouse.
Faut-il vous croire ?
Le jour de notre première rencontre…
C'était à Un bal. Non, c'était ce matin.
Eh bien, ce jour-là, la montagne s'est mise en colère.
Les femmes jalouses ont parfois des intuitions.
Elle sait qu'elle ne peut plus rien.
Ouvrez la boîte de conserve. Vous manquez à vos devoirs.
Vous allez voir.
Ce petit repas vaut tous les restaurants du monde.
Comment est l'église de votre village ?
Elle Il un nom qui chante : San Giovanni di Bellagio.
Et le curé ? Charmant.
C'est lui qui m'a mariée.
Et si vous veniez lui dire :
M. le curé, c'est moi. Voulez-vous me marier encore ?
Je ne crois pas qu'il m'en voudrait.
À quelle heure est votre train ? Demain ? À 16h.
Je serai à la gare. Quand arrive-t-il ?
Le lendemain dans l'après-midi.
On prend un bateau sur le lac.
Eh bien, je serai là aussi.
Sentez-moi ça.
Qu'est-ce qu'il y a ?
On appelle à l'aide.
Les avalanches ont dû faire des victimes.
Il faut descendre.
Comment ?
On appelle à l'aide. Il faut descendre.
Mais pourquoi ?
J'ai besoin de savoir.
Vous n'avez pas d'amis. Pourquoi vous inquiéter ?
Il faut que j'y aille.
Je ne veux pas que vous risquiez votre vie.
Mais non. C'est promis.
Comprenez-moi. On Il besoin de moi.
Comprenez-moi.
Venez.
- Elle est partie hier.
En excursion ? Non. Définitivement.
Ah !
Mais où ? Je n'en sais rien.
Elle Il laissé une lettre pour vous.
Je ne vous en veux pas.
Vous n'êtes pas capable d'infidélité.
Tout est mieux ainsi.
Soyez heureux.
M. le maire, s'il vous plaît ?
M. le maire ?
M. le maire ? Oui.
M. François Patusset.
Vous voyez pas que la mairie est fermée ?
Fermée ? Pour cause de mariage.
On marie notre maire.
Vous êtes une amie ou une concitoyenne ?
Une amie.
Ben, il est chez lui. Il se prépare.
Il se prépare ? Oui. Pour la noce.
Il épouse Cécile, sa cuisinière.
Où est-ce, chez lui ? La 2e rue à droite,
juste en face de la gare. Il n'y à pas de gare.
Il y a un poteau avec un écriteau.
Arrêt facultatif. C'est la gare.
- Mais où est-il ?
Mais où est-il, bonne mère ?
- Qu'est-ce que tu cherches ?
Mon bouton de col !
Autant chercher une perle japonaise dans une corbeille d'huîtres.
Et toi, tu n'es pas encore prête ?
Pour une fois que tu te maries, tu pourrais être exacte.
Je le suis bien, moi.
Et ces fleurs ! Regarde-moi ça !
On m'envoie des fleurs alors que j'en ai plein le jardin.
Ça empeste ! Ça déborde !
J'ai l'impression que je vais assister à mon enterrement
et que je me marie avec ma propre veuve.
Et ces jalousies !
Ces jalousies qui sont toujours fermées !
Sous prétexte que le soleil mange les étoffes.
C'est le comble de l'avarice.
Comme s'il y avait un compteur à soleil !
Tu crois que je me marierais,
si le soleil m'avait pas tapé sur la tête ?
Alors pour ce que ça me coûte qu'il entre dans la maison !
Voilà ! Voilà… J'ai le col mais je n'ai pas le bouton.
Je me marie avec ma bonne, alors je n'ai plus de bonne.
Tu n'as pas vu ma fleur d'oranger ? Quoi ?
Ma fleur d'oranger. Où l'as-tu mise ?
À côté de ton bouton de col. Où il est ?
Je sais pas.
De quoi tu as l'air, avec ça ? Espèce de ramasse-poussière.
Tu es désirable, avec ça ? Ça t'apprendra à épouser ta bonne !
J'épouse ma bonne, mais sans les ustensiles.
Mais où il est, ce bouquet de fleur d'oranger ?
Voilà le bouton !
Voilà le bouton, mais où est la fleur d'oranger ?
On en achètera en allant à la mairie.
Il n'y en à plus. J'ai acheté la dernière.
Quelle idée de se marier en blanc
comme une jeune fille. J'y ai droit.
Tu le sais bien. Hélas.
Quoi, hélas ?
J'ai dit ça sans réfléchir.
Tu ne prends jamais la peine de t'écouter.
C'est toi qui dois m'écouter.
Tu préfères écouter ce que tu vas me demander.
Ah non ! Le soleil mange les étoffes.
Je veux voir clair chez moi.
On ouvrira quand il pleuvra. Dans 6 mois ?
Oui !
Je ne veux pas vivre dans une boîte de conserve !
Je ne veux pas que les voisins nous espionnent.
Quels voisins ? Il n'y à pas de voisins.
Et puis, je m'en fous, des voisins !
Ma vie est une cape transparente.
Et je suis le maître, ici ! Je suis le maître à mon bord !
Toujours les mêmes, ces sauterelles !
Ces quoi ? Sauterelles !
Tu ne m'aurais pas parlé comme ça hier.
Quand j'étais ta bonne. Tu l'es toujours.
Le soleil attire les mouches !
Tais-toi. Non !
Tu vas te taire ? Non !
C'est la dernière fois que je t'épouse.
Je me marie uniquement pour ne pas faire attendre le sous-préfet.
Ton sous-préfet, je lui dis crotte.
Ah bon ?
Tiens, sois gentille. Mets-moi la cravate.
Ça te reposera les idées, ça.
Au fond, je t'aime bien, tu sais.
Je crie comme ça, mais je ne le pense pas.
Vrai ?
Alors écoute, je peux bien te l'avouer,
moi aussi, j'aime bien le soleil.
Je baisse la jalousie pour avoir un sujet de conversation.
Tiens, attrape.
Ça y est. Attends, attends.
Là.
Dis, tu veux me faire un plaisir ?
Oh oui.
Dis-moi encore vous, comme hier, quand tu étais encore ma bonne,
que je profite de ces derniers instants.
Monsieur est content ? Très content.
Et je vous donne mon nom en guise de gages,
c'est toujours ça de gagné.
Dis, tu…
Oh, par exemple ! Quoi, par exemple ?
Christine ! Quoi, Christine ?
Ce serait trop long à t'expliquer.
C'est une femme pour laquelle je me suis un peu tué.
Mais pour comprendre ça, il faut avoir été jeune.
Bonjour, Christine.
Vous me reconnaissez ? J'ai pas changé.
Moi aussi, je vous reconnais.
À quoi ? À votre accent.
Vous avez un peu grossi.
J'avais raison quand je te disais que j'étais un fil.
Rentre.
Ma fiancée. Christine. Madame.
Mademoiselle. Oh, pardon.
On s'embrasse ? Oui.
Ris un peu. Rien qu'un peu, pour voir.
Quand tu ris comme ça, de ton rire à la bonne franquette,
je te reconnaîtrais à tâtons.
Je n'ai pas besoin de te voir ni de t'entendre pour te reconnaître.
Je ferme les yeux comme ça, là,
et je t'entends comme je veux en ce moment.
Tu me dis toutes les paroles que tu n'as jamais voulu me dire.
Oh, c'est épatant.
Maintenant, ça n'a plus d'importance.
Ça ne vous étonne pas de me voir ? Non.
Qui t'a dit que je me mariais ? Mais c'est…
Ma jeunesse.
Assieds-toi.
Ah ! Heureusement que tu es venue.
Autrement je pouvais pas épouser Madame.
Va t'habiller. Et dépêche-toi !
Oui ?
Comment trouves-tu ma fiancée ? Charmante.
Tu te moques de moi.
Comme femme, elle sera mieux que comme fiancée.
Ça, je le saurai dans 20 minutes.
Ça me fait drôle de te revoir.
Si j'avais su qu'il suffisait que je me marie pour te revoir,
je me serais marié plus tôt et des tas de fois.
Dire que j'ai été fou de toi !
Ça me paraît impossible, ente voyant. Tu es si mignonne.
Tu te rappelles ma déclaration ?
Je t'aime
Je t'aime à la folie.
Je me marie avec une autre, mais c'est toi que j'épouse.
Tu te souviens ?
Oui, je me rappelle. Vous étiez ambitieux.
Vous vouliez devenir député.
Je suis conseiller général.
Vous disiez : Je serai ministre.
Je suis maire.
Et je ferai fortune.
J'ai une petite rente.
Et aussi : J'aurai de nombreux domestiques.
Oui. Et j'épouse ma bonne.
Tu vois, je voulais faire une longue route.
Et puis, il y a eu le soleil.
Je me suis arrêté à moitié chemin.
Paresseux.
Et ton mari, il va bien ?
On m'a dit que c'était une espèce de lunatique.
C'était un lunatique.
Pardon, je ne savais pas.
C'est gentil d'être venue d'aussi loin
pour assister à cette cérémonie nuptiale.
Tu restes pour déjeuner ?
Si. Il y aura un monde fou, on va s'amuser.
Tiens, je voulais être aussi président de la République.
Je suis président de tout sauf de la République.
Je suis président des Boulistes indépendants,
président des Trompettes du 14 Juillet,
président de l'Association des anciens présidents…
Je suis quelqu'un dans un rayon de 50 km.
Alors, frivolité, ce mariage, c'est pour aujourd'hui ?
Qui est-ce ?
Ah !
Ça, c'est encore une de mes demi-réussites.
Mon fils.
Il vous ressemble.
Non. Fils adoptif.
J'ai pas pu avoir d'enfant avec ma première femme.
Alors j'ai adopté ce moustique.
Vous me le présenterez ? Non.
Il ne sera pas au mariage ? Non.
Pourquoi ?
Parce qu'il est à Paris.
Il[ travaille là-haut.
Il ne peut pas venir, ses affaires le retiennent.
Oui…
Il me donne bien de la satisfaction.
C'est un si bon petit.
Un si bon petit qui pourrait être mon vrai fils.
Il Il l'air intelligent. Oh, ça, il est malin.
Je l'aime bien.
Il viendra me voir pour les vacances.
Oui. Oh, ça…
Il me donne bien de la satisfaction.
Alors ? Poupée chinoise ?
Tu descends ou je me marie sans toi ?
Article 213 du Code civil…
Mais articule, bougre d'imbécile !
On dirait que tu récites ton chapelet.
Et puis tu m'énerves…
Donne-moi ça.
J'ai pas l'habitude …
Ben, regarde-moi et prends-en de la graine.
Oui, ça, je sais. Allez.
Article 214 :
La femme est obligée de vivre avec le mari
et de le suivre partout où il jugera bon de résider.
La femme doit suivre le mari partout.
Le mari est obligé de la recevoir et de lui…
Je le sais. Ça va bien, ça.
Monsieur François Patusset,
consentez-vous à prendre pour épouse
Mlle Cécile Gachery ?
Là, je réponds oui.
Oui !
Mademoiselle Cécile Gachery,
consentez-vous à prendre pour époux
M. François Patusset ?
Euh… Mon Dieu… Mon Dieu quoi ?
Oui ! Oui, oui !
Tu pouvais pas le dire de suite ?
Au nom de la loi, je déclare que M. François Patusset
et Mlle Cécile Gachery sont unis par le mariage.
Tu as compris ? Oui, oui.
Hé ! Un peu de silence, vous autres.
Allez, vas-y. Le discours. Quoi ?
Le discours ! J'en ai pas.
Tu n'as pas de discours ? Non.
Misère, va !
Heureusement que je pense à tout à l'improviste. Enfin !
Mes chers amis,
Votre mariage est pour nous une mise au point,
et pour la commune, un honneur.
En épousant Mlle Gachery, M. Patusset, notre maire bien-aimé,
Il voulu marquer sa sympathie agissante au prolétariat.
Le livret de mariage qu'il vous offre aujourd'hui
constitue le plus beau certificat.
Il vous congédie et, en même temps, il vous engage comme épouse
et peut-être comme mère.
Mère au féminin.
Qu'elle est donc sympathique, cette union du patronat
et des classes laborieuses.
Quant à vous, François Patusset,
vous à qui nous devons l'eau, le gaz et l'électricité,
Bon Dieu en quelque sorte communal,
nous vous remercions de consacrer à notre ville
un talent digne d'une plus grande cité.
Je bois à votre bonheur.
À la prospérité de notre ville, à la grandeur de la République
à laquelle je demeure attaché !
Bravo.
Et au dessert,
la société me fait la surprise d'une aubade.
Tu aimes ça ? Oh oui !
Arrange ta fleur. On dirait que tu es soûle.
Tu nous trouves vulgaires ? Non. Charmants.
Tu entends : charmants.
Je suis vulgaire. J'ai du ventre et des habitudes.
Pourquoi riez-vous ?
Pour rien.
Je pense au jour où je me suis jeté à l'eau pour toi.
Vous le regrettez ? Oh non !
Ça me fait un joli souvenir.
Tous les jeunes gens devraient se suicider au moins une fois.
Tant qu'on…
S'est pas tué pour une femme, on n'a pas été jeune.
Ça Il fini par une fluxion de poitrine.
Qu'est-ce qu'il y a ? Rien.
Je vois bien qu'il Il quelque chose. Fiche-moi la paix !
Qu'est-ce que tu viens faire ici ? Je viens pour ton mariage.
Je t'ai dit de ne pas revenir ici.
Tu penses encore à ça ? Si je pense encore à ça ?
Tu m'as volé, tu as volé les voisins,
tu m'as déshonoré dix fois.
Tu crois que j'ai passé l'éponge comme ça ?
Te souviens-tu pourquoi je t'ai foutu à la porte ?
Tu voulais mettre le feu chez Jacqueline.
Il ! m'avait battu.
Tu avais empoisonné ses chiens, petit salaud.
Je croyais qu'un jour comme aujourd'hui…
Ça va bien.
Qu'est-ce que tu fais à Toulon ? Je travaille.
C'est vrai, ça ?
Je t'ai demandé un sou depuis des mois ?
Alors ?
Et à quoi tu travailles ?
Dans les écritures. Au magasin de blanc.
Tu n'as plus de mauvaises pensées ? Puisque je suis là.
Tu le jures ?
Je le jure.
Je te pardonne, mauvais bougre.
Fais voir ta figure. Oui, t'as les yeux clairs.
Je te fais autant de confiance que tu m'as fait de chagrin.
Je ne suis pas ton père, mais je te voulais comme fils.
Petit salaud, va. Crapule, voyou.
Je suis content tout de même.
Mon mariage aura servi à quelque chose. Viens.
Non, j'ose pas.
Bras dessus, bras dessous avec moi.
Non, je veux pas. Allez.
Je suis juste venu pour te serrer la main.
Non, je repars.
Prête-moi 500 F.
Quoi ?
Prête-moi 500 F.
Tu as reconnu que je t'avais pas demandé un sou.
C'est pour ça que tu es là ?
C'est quoi, 500 F pour toi, aujourd'hui ?
Aujourd'hui ? Tu te maries.
Tu déjeunes entre ta femme et ta maîtresse.
Juste 500 F.
Qu'est-ce que tu racontes ? J'ai tout entendu.
Mais quoi, bon Dieu ? Tout à l'heure, chez toi :
Je me marie avec une autre, mais c'est toi que j'épouse.
Maître chanteur à présent ? 1 000 F.
Allez, fous le camp ! Fous le camp ou je t'assomme !
Fous le camp !
Tu veux que je raconte ça au dessert, comme monologue ?
Imbécile, fous le camp !
Si tu paies comptant. Qu'est-ce que c'est ?
Je l'ai pris il y a 20 minutes chez Allard.
J'ai profité de ce qu'il assistait à la noce.
C'est un bon jour, pour les visites particulières.
Tu as vidé toutes les maisons.
Allez, achète-moi ça.
Tu es honnête. Tu veux pas faire de tort à Allard ?
Rembourse.
Comme d'habitude. Tu avais raison.
Ton mariage aura servi à quelque chose.
Donne-moi ça. C'est 1 000 F.
Tu ne peux pas me dénoncer. Le fils que tu as choisi.
Donne-moi ça ou je fais un malheur.
Mais achète d'abord ce joli cadeau pour ta femme.
Ou pour l'autre.
C'est toi qui l'auras voulu ! Salaud !
Laisse-moi ! Laisse-moi ! Crapule !
Salaud !
Crapule !
Laisse-moi !
Laisse-moi !
Donne-moi ça !
Tiens. C'était pour blaguer.
Pour rire ? Crapule !
Salaud !
Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu as ?
Qu'est-ce que tu as ?
Heureusement que tu es là, ma grosse.
Range ta fleur d'oranger, on dirait que tu es folle.
Le docteur va vous recevoir. Merci, madame.
C'est fini, oui ? Allez, secoue-toi. Elle est revenue.
Qui ? La femme de ce matin.
Celle que t'as pas voulu recevoir.
T'as compris, oui ? Elle est revenue.
C'est sûrement Mme Léa qui l'envoie.
Ne fais pas l'andouille. Demande-lui 500 balles.
On n'est plus à Saigon.
Bon. J'y vais.
Mais le vent à tourné !
Tu voulais plus et maintenant tu veux bien ?
T'as réfléchi en dormant ?
Qu'est-ce que c'est que ça ? Pourquoi écris-tu aux Transports ?
Parce que j'en ai marre. De quoi ?
De toi.
De moi et de tout. Oh, chéri !
De tout ! Du sale métier que tu me fais faire.
T'es pas capable d'en faire d'autre.
J'ai été trop faible, mais ça va changer.
Je connais la chanson.
À partir de la semaine prochaine, fini.
Je vais voyager régulièrement.
Je ferai Marseille-Ajaccio
comme médecin de la compagnie.
C'est mon contrat signé que je leur retourne.
Sans blague ?
Je te verrai que 2 fois par semaine.
Du large ! Du large !
Je vais enfin pouvoir respirer.
Gagner 15 000 F par mois sur un rafiot
alors que tu peux gagner 10 fois plus sans te fouler.
C'est mon affaire.
Pauvre idiot, va.
T'as la frousse de la police ? T'as peur qu'on te dénonce ?
À la cuisine.
Voilà ce que j'en fais, de ton contrat.
Ramasse ! Non !
Ramasse ! Non !
Vous voyez comment il me maltraite ?
J'étais une artiste, moi, madame. À l'Alhambra de Conakry !
J'ai brisé ma carrière pour…
Entrez donc, madame.
Si j'avais 20 ans de moins, salaud… Fracas.
Je m'excuse de vous avoir fait assister à cette scène ridicule.
Entrez donc.
Asseyez-vous.
Tout n'est pas drôle, dans les ménages.
J'en ai vraiment par-dessus la tête.
N'en parlons plus.
Qui vous Il donné mon adresse ? Mme Léa ?
Bon. Bon.
Ne vous croyez pas obligée de… Puisque vous êtes venue me trouver,
je respecte votre discrétion.
Eh bien, nous allons voir ça.
Depuis quand vous êtes-vous aperçue de…
Veuillez vous déshabiller, madame.
Je ne suis pas venue pour une consultation.
Non ?
Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ?
Pourquoi êtes-vous là, alors ?
Pour vous revoir.
À quel propos ?
Vous ne me reconnaissez donc pas ?
Ah non ! Pas d'histoires !
Vous avez déjà eu affaire à moi ?
Ah ! J'y suis, en effet.
Je vous ai déjà soignée une fois à Saigon.
Mais il me semble me rappeler que tout s'était très bien passé.
Vous étiez la femme d'un attaché commercial à l'époque, non ?
Non. Non ?
Tiens !
Assez de devinettes ! J'en ai vu, des visages.
Des blancs, des noirs, des rouges, des jaunes…
Alors, qui êtes-vous ?
Vous aviez 19 ans, vous prépariez le PCN.
Et alors ?
C'est tout.
Vous m'avez connu étudiant ?
Nous avons dansé ensemble, autrefois. Vous m'étonnez beaucoup.
Je n'ai jamais pu apprendre un pas. Thierry…
Plaît-il ? Vous me reconnaissez vraiment pas ?
Non, madame.
Excusez-moi, mais… Christine.
Christine qui ? Christine de Guérande.
Christine…
Ah !
Vous n'avez pas changé. La preuve.
Mais vous non plus.
Ça ne se voit pas trop ? Quoi ?
Mon œil. Mais… Non, non.
J'ai perdu un œil en soignant un Nègre au fond de la brousse.
Une goutte de pus Il sauté, alors…
300 km à porteurs jusqu'à la côte, l'hôpital…
Ah, j'ai bien souffert. Pauvre ami.
Ami ?
Ce mot-là me fait un drôle d'effet. J'ai plus l'habitude,
vous comprenez ?
Pour vous, ça s'est bien arrangé ? Quoi ?
La vie.
Chacun Il sa part de tristesse.
Mais je ne me plains pas. Naturellement.
Quand vous vous comparez à moi, par exemple.
Grincements à l'extérieur.
Mais c'est vrai. Voilà où j'en suis.
Et même plus bas.
De dégringolade en dégringolade.
Ah, si vous saviez…
Vous ne pouvez pas croire que l'homme qui vous parle
est celui qui essayait de danser avec vous il y a...
Presque 20 ans.
Eh bien, c'est le même.
20 ans !
20 ans de malchance, de lâcheté.
Je suis résolu à en sortir.
Vous avez vu, je n'ai rien à vous cacher.
Je suis décidé à en sortir.
J'ai déjà essayé plusieurs fois. C'est pas si commode.
Mais je me suis juré d'en finir, ou alors…
Je disparais.
J'aimerais pouvoir vous aider.
Vous ne croyez pas si bien dire. Vous accepteriez ?
Quoi ? De l'argent ?
Tout de même pas. Ce n'est pas ce que je voulais dire.
J'ai des amis qui… Si je connaissais vos désirs,
je pourrais peut-être vous offrir une situation.
Je n'ai pas besoin de situation.
Je peux tout seul en trouver une qui me permette
de sortir de cet enfer.
Ce que je voudrais, c'est pouvoir me regarder sans dégoût.
Vous êtes là, vous me faites honte avec ma jeunesse.
Alors toutes ces années et ces années
d'angoisse, d'espoir, de rêves,
je voudrais pouvoir vous les dire dans un mot,
et je ne trouve pas ce mot.
Comprenez-vous, Christine ?
Vous pouvez me rendre la confiance que j'ai eue à 20 ans en moi-même.
Il ne me faudrait qu'un peu d'amitié.
Un peu d'amitié perdue, voilà.
Nous pourrions nous revoir. Bien sûr.
Nous écrire. Oui, souvent.
Je ne sais pas, moi, lire les mêmes livres.
AN, si je pouvais être moins triste.
Vous aussi, peut-être. Mais oui, Thierry.
Il y a longtemps que je ne m'étais senti un si bon courage.
Il me semble que maintenant tout va aller mieux.
Vous ne partez pas encore ? À la bonne heure.
Vous allez déjeuner avec moi. Non…
Gaby ! Je ne veux pas vous déranger.
Par exemple !
Madame déjeune avec nous.
Tu lui as dit le prix ? De quoi te mêles-tu ?
Madame n'est pas une cliente. C'est prêt ?
C'est prêt, c'est prêt… Commençons, on verra bien.
Vous ne voulez pas vous débarrasser, Christine ?
Jolie vue, n'est-ce pas ?
En enfer, ça doit être comme ça.
Il faut toujours qu'il se plaigne.
Vous excuserez le service. Je peux me rendre utile ?
Vous vous saliriez.
Voulez-vous vous asseoir, Christine ?
Tenez, Christine. Merci.
Oh ! C'est chaud !
Vous habitez Paris, madame ? Non.
Vous êtes de passage ? Oui.
Nous voulons déménager, mais c'est si difficile de trouver.
À Saigon nous avions un charmant bungalow.
Ça va, laisse Saigon tranquille.
Il y a longtemps que vous vous connaissez ?
Oui. Avant qu'il ne parte en colonie ?
Il était étudiant. Tu m'avais jamais parlé d'elle.
Je ne suis pas jalouse.
Il Il l'idée de s'embarquer médecin sur un paquebot.
À son âge,
capable comme il est. Ne l'ennuie pas avec ça.
Assez ! Qu'est-ce que vous en pensez ?
J'aime beaucoup la mer, les voyages…
Alors j'approuve. Moi aussi.
Mais sa santé m'inquiète. Vraiment ?
On peut bien le dire devant Madame.
Ces crises… Tais-toi ! Je n'ai plus de crises.
Vous ne buvez pas, Christine ?
C'est ce que je craignais.
Laisse-moi. Laisse-moi !
Admettez que ça lui arrive sur le paquebot.
Christine, allez-vous-en.
Oui, ça vaut mieux. C'est pas beau à voir.
Christine, je n'ai pas votre adresse.
Je vais vous l'écrire.
Allez-vous-en. Et le laisser comme ça ?
Je ne suis pas là, moi ?
Gémissements.
C'est affreux ! Ça ne fait que commencer.
Moi, j'ai l'habitude.
Tout ce qui arrive, c'est votre faute.
- Non ! C'est vous qui le martyrisez.
- À la porte ! Et plus vite que ça !
Si jamais tu refous les pieds ici, je te vire !
Ne partez pas !
Christine !
Christine, votre adresse !
On ne la reverra plus. J'ai mis les choses au point.
Allez, reste pas là.
Je t'en foutrais, moi, des amies d'enfance.
Tu t'es laissé prendre, hein ? Ça crève les yeux.
Allez, demande pardon.
Tiens, tu me fais mal.
Au secours ! Au secours !
Au secours ! Au secours !
Non, ne me fais pas de mal ! J'irai te la chercher !
Au secours ! Au secours !
Au secours ! À l'aide !
C'est ça, la mairie ? Oui.
Comme elle Il changé. C'est pas la même, c'est la nouvelle.
Et ça, c'est la place Saint-Pierre ? Oui.
Elle Il changé aussi. Comme la municipalité.
Oh, cette municipalité !
Si vous étiez d'ici, vous auriez les sangs retournés.
Ah, le salaud qui achète Le Phare.
Bonjour. Bonjour.
Au revoir.
Voilà mes clients ! Tous des constipés.
C'est à attraper une rage de dent.
Ça fait mal à l'estomac, de voir ça.
Vous êtes d'ici ? Oui.
Je vous ai jamais vue. Je suis née ici.
Vous êtes venue il y a longtemps ? Des années.
Vous avez changé aussi.
On n'a pas besoin de la municipalité pour ça.
Vous connaissez M. Fabien Coutissol ?
Tout le monde le connaît.
C'est lui qui me coiffe. Comment ?
C'est notre grand coiffeur. Il est rigolo.
Il fait des tours de cartes. Encore ?
Comment ça ?
Il avait déjà cette manie autrefois.
En voilà un qui n'a pas changé.
Où habite-t-il ? Un peu plus loin.
Ah ! OK !
Je vous prends un journal. N'importe lequel.
Le Phare ? Le Phare ou un autre… Au revoir.
Elle va se faire coiffer. Il y a coup de peigne et coup de peigne.
- Vous le connaissez ?
Choisissez une carte.
Regardez-la bien.
Ça y est ? Mettez-la dans le jeu.
Bonjour, madame.
Mettez-la dans le jeu.
Qu'est-ce que c'est ?
L'as de cœur.
Vous le connaissez, madame ? Un peu.
Vous m'étonnez, je suis l'inventeur de ce truc.
Oh !
Ça alors !
Mais c'est Monique… Non, c'est Marceline… C'est Mlle…
Mme Christine.
C'est ce que je voulais dire. Je n'ai pas oublié !
J'ai un pense-bête.
Christine, c'est vous !
Et à part ça, comment ça va, Christine ?
Qu'est-ce que vous devenez depuis la dernière fois ?
C'est ma fille.
Viens. Dis bonjour à la dame. Bonjour.
Bonjour, mon petit.
Chut. Vous allez voir.
Comment t'appelles-tu ? Christine.
Eh oui ! Elle est bien bonne, celle-là.
Je l'ai appelée Christine pour être sûr de me souvenir de vous.
Allez, file.
Au revoir. Au revoir, mon petit.
J'ai bien fait de ne pas vous aimer trop longtemps.
Pourquoi ?
Vous m'auriez aimé aussi, forcément.
On se serait mariés.
Ma femme, qu'est-ce qu'elle serait devenue ?
Vous dansez toujours ? Moi ? Plus que jamais.
J'ai toujours très bien dansé. Ça, c'est vrai.
Vous vous souvenez ? De quoi ?
Oh non, vous ne devez pas vous souvenir.
Le bal, quand vous aviez 16 ans.
Ça Il dû vous sortir de la tête. Mais non.
Je me souviens très bien.
De vous et des autres. Non !
Mais si, mais si.
Ça, c'est drôle.
Tenez, Pierre Verdier…
Ah oui, cet idiot !
Vous l'appeliez… Comment déjà ? Roger la Honte.
Non, non ! Pierre l'Indécis.
C'est la même chose.
Il était bête comme un livre. Un livre ?
Comme les livres que je lis.
Il Il dû choisir un métier de couillon.
Je veux dire, il était trop honnête.
Et Alain Regnault, le grand musicien ?
Celui qui composait des trucs que personne ne pouvait chanter ?
Vous savez pas ce qu'il Il fait ? Il est mort.
Pas d'une mort naturelle. Une sorte de suicide.
Il est entré dans les ordres. C'est ce que je disais.
Et ce type épatant, celui qui avait une grosse voix ?
Patusset. François Patusset.
Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
Il m'a dit qu'il partait à la conquête de l'or.
Bonjour, madame.
Pour moi, il est millionnaire en Amérique
ou roi de quelque chose avec des femmes autour de lui.
C'était un voluptueux, lui.
Et Thierry Raynal, vous l'avez vu dans le journal ?
Il Il tué sa maîtresse. On ne saura jamais pourquoi.
On ne sait pas ce qu'il est devenu.
Georges Audié, lui, il habite avec sa mère.
Comme c'est drôle.
Et Gérard ? Gérard Dambreval ?
Un grand garçon blond, intelligent,
un peu romantique. Pas remarqué.
Mais voyons, Gérard. Non, non. Aucun souvenir.
Papa, on peut aller jouer ?
Mais attention au tramway.
C'est encore à moi.
Ce bal, tout de même, nous donnerions cher pour le revivre.
Moi, j'y retourne très souvent. 10 fois par an.
Dimanche, il y a le bal des fonctionnaires.
Ça vous amuserait ? Oui.
C'est toujours la même salle, il y a les mêmes gens.
Vous viendrez avec moi ?
Avec vous. C'est trop gentil.
Je vous présente ma femme.
Albertine !
Elle vient.
Ce sera pour tout à l'heure.
Vous savez, j'en ai un nouveau. Quoi ?
Un nouveau tour de cartes.
Prenez une carte.
Regardez-la bien.
Ça y est ? Mettez-la dans le jeu.
Merci.
Battez-les.
Voilà. Ça y est ?
Merci.
Ah, il le faut.
Vous avez beau rire, mais il le faut.
L'as de carreau.
Vous voyez ? Rien n'a changé.
Je revois les grandes fenêtres, les longs rideaux de mousseline,
les lustres de cristal voilés, les flambeaux…
Je revois le tournoiement des crinolines.
C'est toujours aussi joli.
Il y a combien de temps que vous n'êtes venue ici ?
Tant que ça ? Venez.
La prochaine valse, mademoiselle ?
- Vous m'aviez promis cette danse.
- La prochaine est pour moi.
- Je vous retiens la prochaine.
Vous prendrez bien une coupe ?
Deux coupes.
Regardez à votre droite, le monsieur avec la moustache.
Non ? C'est l'épicier de la place.
Si, si. C'est un bal très chic.
Je te le défends. Mais, maman… Danse avec M. Robert.
Suzanne veut danser avec vous, mais elle n'ose vous le demander.
Avec plaisir.
Soyez gentil… Je le suis toujours.
Demandez à l'orchestre de jouer cette valse…
La Valse grise.
La Valse grise ?
Quelle drôle d'idée.
Enfin, c'est qu'un mauvais moment à passer.
Vous vous amusez ? Oui, madame, beaucoup.
Vous aimez danser ? Je ne sais pas encore.
C'est mon premier bal.
Quel âge avez-vous ? 16 ans.
16 ans ?
C'est joli, n'est-ce pas, ce bal ?
Tous ces habits, toutes ces robes blanches,
ces lustres, ces rideaux… Je m'en souviendrai toujours.
Croyez-vous ?
J'en suis sûre.
On va vous la jouer, votre Valse grise.
Alexandre ! Fabien ! Ta femme n'est pas là ?
Tu la connais, elle n'apprécie pas beaucoup la musique.
Elle danse toujours sur un autre air, mais on sait pas lequel.
On va en suer une petite ?
C'est ça, votre musique ? Oui.
C'est pas gai.
C'est plutôt la valse des neurasthéniques.
Tout de même, vous êtes épatante.
C'est rigolo, vous me rajeunissez.
Il me semble que papa nous surveille
comme la dernière fois, il y a... Chut !
Compris.
La musique est un aide-mémoire.
Tout ce que je vous ai dit ce soir-là me revient aujourd'hui.
Je vous disais : Je vous aimerai toute la vie.
Toute la vie…
Vous m'avez dit ça ? Oui.
En dansant, on est un peu bêtes.
Oh, arrêtons-nous. Vous êtes fatiguée ?
Je ne me sens pas très bien.
Excusez-moi, je vais rentrer.
, C'est dommage ! Écoutez, Christine…
Vous m'en voulez ? Pensez-vous !
Quand même, vous êtes rudement belle.
Attendez que je vous fasse le dernier.
Comment ? Vous allez voir.
Prenez une carte.
Regardez-la bien. Mettez-la dans le jeu.
Merci.
- Alain… Georges… Thierry…
Fabien… Rien.
Il ne me reste rien d'eux qu'un carnet de bal.
Ils ont tous trahi leur jeunesse.
Je suis partie pleine d'illusions et je reviens pleine de regrets.
La vie a changé mes bagages, mon pauvre Bremont.
Vous aviez trop misé sur votre passé.
Peut-être. Le passé n'a pas tenu les promesses de l'avenir.
J'ai perdu mes compagnons de bal en les retrouvant.
Ne regrettez rien.
Sans ce voyage,
vous auriez conduit durant toute votre existence
une farandole de fantômes.
La chaîne est enfin brisée.
La vie recommence. Elle fait semblant.
Il vous reste une dernière carte.
Peut-être gagnerez-vous.
- Une carte ? Atout cœur.
- Quoi ?
Gérard.
Je me suis enfin procuré son adresse.
Gardez-la, je ne veux pas la connaître.
Qu'au moins son image reste intacte.
Mais non. Libérez-vous de tout et de tous.
Et Gérard est peut-être resté fidèle à son propre souvenir.
Non, Bremont, non.
Je ne veux pas le revoir.
Savez-vous où il habite ? Je l'ai appris par hasard.
Il habite à quelques kilomètres d'ici, de l'autre côté du lac.
Sans le savoir, vous avez vécu pendant 15 ans en face de Gérard.
C'est drôle, n'est-ce pas ?
Nous étions faits pour ne pas nous rencontrer.
Monsieur Gérard Dambreval ?
Mon père ?
Voulez-vous me conduire jusqu'à lui ?
Oh !
Pardon !
Vous étiez de ses amies, madame ?
Je l'ai beaucoup connu autrefois.
C'était là, son jardin ? Oui, c'était.
Mon père était trop bon, trop généreux.
Et bientôt, je n'aurai même plus ce paysage pour me souvenir de lui.
Les nouveaux propriétaires arrivent demain.
Vous partez ?
Il le faut bien. Je suis seul au monde.
Comment vous appelez-vous ?
Jacques !
Tu es prêt ? Voilà, marraine.
Tu es très joli garçon. Tourne.
C'est charmant.
Es-tu content de venir à ce bal ? J'en ai rêvé toute la nuit.
J'ai jamais été dans un vrai bal.
Dès que j'ai été grand, papa est tombé malade.
Il me disait souvent :
Quand je serai guéri, je serai ton ami d'enfance .
Il faut être très heureux ce soir, pour lui faire plaisir.
Tu sais, un premier bal, c'est très important.
Presque aussi important qu'une première cigarette.
Pas davantage.
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