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On pourrait s'attendre que la révolution eût changé le sort de la femme. Il n'en
fut rien.
Cette révolution bourgeoise fut respectueuse des institutions et des
valeurs bourgeoises. Et elle fut faite à peu près exclusivement par les hommes.
Il est important de souligner que pendant tout l'Ancien Régime, ce furent
les femmes des classes trazailleuses qui connurent en tant que sexe le plus d
'indépendance. La femme avait le droit de tenir un commerce et elle possédait
toutes les capacités nécessaires à un exercice autonome de son métier. Elle
prenait part à la production à titre de lingère, blanchisseuse, brunisseuse,
revendeuse, etc.
Elle travaillait soit à domicile, soit dans de petites entreprises.
Son indépendance matérielle lui permettait une grande liberté de mœur.
La femme du peuple peut sortir, fréquenter les tavernes, disposer de son
corps à peu près comme un homme.
Elle est l'associée de son mari et son égal.
C'est sur le plan économique et non sur le plan sexuel qu'elle subit l
'oppression. Dans les campagnes, la paysanne prend une part considérable au
travail rural.
Elle est traitée en servante.
Souvent, elle ne mange pas à la même table que le mari et les fils.
Elle trime plus durement qu'eux et les charges de la maternité ajoutent à ses
fatigues. Mais, comme dans les antiques sociétés agricoles, étant nécessaire à l
'homme, elle en est aussi respectée.
Leurs biens, leurs intérêts, leurs soucis sont communs. Elle exerce dans la
maison une grande autorité.
Ce sont ces femmes qui, du sein de leur vie difficile, auraient pu s'affirmer
comme des personnes et réclamer des droits. Mais une tradition de timidité
et de soumission pesait sur elles.
Les cahiers des États généraux ne présentent qu'un nombre presque
insignifiant de revendications féminines.
Elles se bornent à ceci, que les hommes ne puissent exercer les métiers qui sont
l'apanage des femmes.
Et certes, on voit les femmes aux côtés de leurs hommes dans les manifestations,
les émeutes. Ce sont elles qui vont chercher à Versailles le boulanger, la
boulangère et le petit mitron.
Mais ce n'est pas le peuple qui a dirigé l'entreprise révolutionnaire et ce n'est
pas lui qui en a recueilli les fruits.
Quant aux bourgeoises, quelques-unes se rallièrent avec ardeur à la cause de la
liberté. Madame Roland, Lucille Desmoulances, Thérogne de Méricourt.
L'une d'elles influença profondément le cours des événements, Charlotte Corday,
lorsqu'elle assassina Marat.
Il y eut quelques mouvements féministes.
Olympe de Gouges proposa en 1789 une « Déclaration des droits de la femme »,
symétrique à la « Déclaration des droits de l'homme », où elle demande que tous
les privilèges masculins soient abolis.
En 1790, on retrouve les mêmes idées dans la motion de la pauvre Jacotte et
dans d'autres libelles analogues. Mais malgré l'appui de Condorcet, ses efforts
avortent et Olympe périt sur l'échafaud.
À côté du journal L'Impatient qu'elle avait fondé apparaissent d'autres
feuilles, mais leur durée est éphémère. Les clubs féminins fusionnent pour la
plupart avec les clubs masculins et sont absorbés par eux.
Quand le 28 brumaire 1793, l'actrice Rose Lacombe, présidente de la Société
des femmes républicaines et révolutionnaires, accompagnée d'une
députation de femmes, force l'entrée du Conseil général, le procureur Chaumette
fait retentir dans l'Assemblée des paroles qui semblent inspirées de Saint
-Paul et de Saint-Thomas.
Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur sexe, de se faire homme ?
La nature a dit à la femme « Sois femme ». Les soins de l'enfance, les détails
du ménage, les diverses inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux.
On leur interdit l'entrée du conseil et bientôt même celui des clubs où elles
faisaient leur apprentissage politique.
En 1790, on a supprimé le droit d'aînesse et le privilège de
masculinité. Filles et garçons sont devenus égaux, touchant la succession.
En 1792, une loi établit le divorce et par là détendit la rigueur des liens
matrimoniaux. Mais ce ne furent là que de minces conquêtes.
Les femmes de la bourgeoisie étaient trop intégrées à la famille pour
connaître entre elles une solidarité concrète. Elles ne constituaient pas une
classe séparée susceptible d'imposer des revendications.
Économiquement, leur existence était parasitaire.
Ainsi, tendu que les femmes qui, malgré leur sexe, auraient pu participer aux
événements en étant empêchées en tant que classe, celles de la classe
agissante étaient condamnées à demeurer à l'écart en tant que femmes.
C'est quand le pouvoir économique tombera aux mains des travailleurs qu'il
deviendra possible à la travailleuse de conquérir des capacités que la femme
parasite, noble ou bourgeoise, n'a jamais obtenues.
Pendant la liquidation de la Révolution, la femme jouit d'une liberté anarchique.
Mais quand la société se réorganise, elle est à nouveau durement asservie. Du
point de vue féministe, la France était en avance sur les autres pays.
Mais pour le malheur de la Française moderne, son statut a été décidé en
temps de dictature militaire.
Le code Napoléon, qui fixe son sort pour un siècle, a beaucoup retardé son
émancipation. Comme tous les militaires, Napoléon ne voit dans la femme qu'une
mère. Mais héritier d'une révolution bourgeoise, il n'entend pas briser la
structure de la société et donner à la mère la prééminence sur l'épouse. Il
interdit la recherche de la paternité.
Il définit avec dureté la condition de la fille mère et celle de l'enfant
naturel. Cependant, la femme mariée elle-même ne trouve pas de recours dans
sa dignité de mère.
Le paradoxe féodal se perpétue.
Filles et femmes sont privées de la qualité de citoyen, ce qui leur interdit
des fonctions telles que la profession d'avocat et l'exercice de la tutelle.
Mais la femme célibataire jouit de la plénitude de ses capacités civiles,
tandis que le mariage conserve le mendium.
La femme doit obéissance à son mari. Il peut la faire condamner à la réclusion
en cas d'adultère et obtenir le divorce contre elle. S'il tue la coupable prise
en flagrant délit, il est excusable aux yeux de la loi.
Tandis que le mari n'est susceptible d'être frappé d'une amende que s'il
amène une concubine au domicile conjugal. Et c'est en ce cas seulement
que la femme peut obtenir le divorce contre lui.
C'est l'homme qui fixe le domicile conjugal. Il assure les enfants beaucoup
plus de droits que la mère.
commerciale, son autorisation est nécessaire pour qu'elle puisse s
'obliger. La puissance maritale s'exerce avec rigueur à la fois sur la personne
de l'épouse et sur ses biens.
Pendant tout le XIXe siècle, la jurisprudence ne fait que renforcer les
rigueurs du Code, privant entre autres la femme de tout droit d'aliénation.
En 1826, la Restauration abolit le divorce.
L'Assemblée constituante de 1848 refuse de le rétablir. Il ne réapparaît qu'en
1884. Encore est-il très difficile à obtenir.
c'est que la bourgeoisie n'a jamais été plus puissante, et cependant, elle
comprend quelle menace implique la révolution industrielle. Elle s'affirme
avec une autorité inquiète.
La liberté d'esprit héritée du XVIIIe n'entame pas la morale familiale.
Celle-ci demeure telle que la définissent, au début du XIXe, les
penseurs réactionnaires que sont Joseph de Maistre et Bonal.
Ceux-ci fondent sur la volonté divine, la valeur de l'ordre et réclament une
société rigoureusement hiérarchisée.
La famille, cellule sociale indissoluble, sera le microcosme de la
société. L'homme est à la femme ce que la femme est à l'enfant, ou le pouvoir
est au ministre ce que le ministre est au sujet, dit Bonal.
Ainsi, le mari gouverne, la femme administre, les enfants obéissent.
Le divorce est bien entendu interdit et la femme est confinée au foyer.
Les femmes appartiennent à la famille et non à la société politique et la nature
les a faites pour les soins domestiques et non pour les fonctions publiques
dites encore bonales.
Dans la famille, que Le Play définit vers le milieu du siècle, ces
hiérarchies sont respectées.
D'une manière un peu différente, Auguste Comte réclame aussi la hiérarchie des
sexes. Il y a entre eux des différences radicales à la fois physiques et morales
qui, dans toutes les espèces animales et surtout dans la race humaine, les
séparent profondément l'un de l'autre.
La féminité est une sorte d'enfance continue qui éloigne la femme du type
idéal de la race.
Cette infantilité biologique se traduit par une faiblesse intellectuelle. Le
rôle de cet être purement affectif, c'est celui d'épouse et de ménagère,
elle ne saurait entrer en concurrence avec l'homme.
Ni la direction, ni l'éducation ne lui conviennent.
Comme chez Bonal, la femme est confinée dans la famille et dans cette société en
miniature, le père gouverne, car la femme est incapable de tout
gouvernement, même domestique.
Elle administre seulement et conseille. Son instruction doit être bornée.
Les femmes et les prolétaires ne peuvent ni ne doivent devenir des auteurs, pas
plus qu'ils ne le veulent.
Et Comte prévoit que l'évolution de la société amènera la suppression totale du
travail féminin à l'extérieur de la famille.
Dans la seconde partie de son œuvre, Comte, influencé par son amour pour
Clotilde de Vaux, exalte la femme jusqu'à en faire presque une divinité, l
'émanation du grand être.
C'est elle que, dans le temple de l'humanité, la religion positiviste
proposera à l'adoration du peuple.
Mais c'est seulement par sa moralité qu'elle mérite ce culte.
Tandis que l'homme agit, elle aime.
Pureté et amour la rendent ici supérieure au mal.
Elle est plus profondément altruiste que lui.
mais selon le système positiviste elle n'en reste pas moins enfermée dans la
famille le divorce lui est interdit et il serait même souhaitable que son
veuvage fût éternel elle n'a aucun droit économique ni politique elle n'est qu
'épouse et éducatrice d'une manière plus cynique balzac exprime le même idéal «
La destinée de la femme est sa seule gloire, sans de faire battre le cœur des
hommes », écrit-il dans « La physiologie du mariage ». La femme est une propriété
que l'on acquiert par contrat.
Elle est mobilière car la possession vaut titre, enfin la femme n'est à
proprement parler qu'une annexe de l'homme.
Il se fait ici le porte-parole de la bourgeoisie, dont l'antiféminisme
redouble de vigueur par réaction contre la licence du XVIIIe et contre les idées
progressistes qui la menacent.
ayant lumineusement exposé au début de la physiologie du mariage que cette
institution dont l'amour est exclu conduit nécessairement la femme à l
'adultère balzac exhorte l'époux à la tenir dans une totale suggestion s'il
veut éviter le ridicule du déshonneur Il faut lui refuser l'instruction et la
culture, lui interdire tout ce qui lui permettrait de développer son
individualité, lui imposer des vêtements incommodes, l'encourager à suivre un
régime anémien.
La bourgeoisie suit exactement ce programme.
Les femmes sont asservies à la cuisine, aux ménages, on surveille jalusement
leurs mœurs. On les enferme dans les rites d'un savoir-vivre qui entrave
toute tentative d'indépendance.
Par compensation, on les honare, on les entoure des plus exquises politesses.
la femme mariée est une esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône dit
balzac il est convenu qu'en toute circonstance insignifiante l'homme doit
s'effacer devant elle leur céder la première place au lieu de leur faire
porter les fardeaux comme dans les sociétés primitives on s'empresse de les
décharger de toute page pénible et de tout souci celle est délivrée du même
coup de toute responsabilité On espère qu'ainsi, dupées, séduites par la
facilité de leurs conditions, elles accepteront le rôle de mères et de
ménagères dans lequel on veut les confiner.
Et le fait est que la plupart des femmes de la bourgeoisie capitulent.
Comme leur éducation et leur situation parasitaire les mettent sous la
dépendance de l'homme, elles n'osent pas même présenter de revendications.
Celles qui ont cette audace ne rencontrent guère d'écho.
Il est plus facile de charger les gens de chênes que de les enlever si les
chênes donnent de la considération, a dit Bernard Shaw.
La femme bourgeoise tient à ses chaînes parce qu'elle tient à ses privilèges de
classe. On lui explique inlassablement, et elle sait, que l'émancipation des
femmes serait un affaiblissement de la société bourgeoise.
Libérée du mal, elle serait condamnée au travail.
Elle peut regretter de n'avoir sur la propriété privée que des droits
subordonnés à ceux de son mari. Elle déplorerait encore davantage que cette
propriété fût abolie.
Elle n'éprouve aucune solidarité avec les femmes des classes ouvrières. Elle
est beaucoup plus proche de son mari que des travailleuses du textile.
Elle fait sien à ses intérêts.
Cependant, ces résistances têtues ne peuvent empêcher la marche de l
'histoire.
L'avènement du machinisme ruine la propriété foncière, provoque l
'émancipation de la classe laborieuse et, corrélativement, celle de la femme.
Tout socialisme, arrachant la femme à la famille, favorise sa libération.
Platon, rêvant d'un régime communautaire, y promettait aux femmes
une autonomie analogue à celle dont elles jouissaient à Sparte.
Avec les socialismes utopiques de Saint-Simon, Fourier, Cabet, naît l
'utopie de la femme libre.
L'idée saint-simonienne d'association universelle exige la suppression de tout
esclavage, celui de l'ouvrier et celui de la femme.
C'est parce que les femmes sont comme les hommes des êtres humains que Saint
-Simon, et après lui Leroux, Péqueux, Carnot, réclament leur affranchissement.
Malheureusement, cette thèse raisonnable n'est pas celle qui trouve le plus de
crédit dans l'école.
Celle-ci exalte la femme au nom de sa féminité, ce qui est le plus sûr moyen
de la desservir.
Sous prétexte que l'unité sociale, c'est le couple, le père enfantin veut
introduire une femme dans chaque couple directeur, qu'il appelle le couple
prêtre. Il attend d'une femme messie l'avènement d'un monde meilleur, et les
compagnons de la femme s'embarquent pour l'Orient à la recherche de ce sauveur
femelle. Il est influencé par Fourier, qui confond l'affranchissement de la
femme et la réhabilitation de la chair.
Fourier réclame la liberté pour tout individu d'obéir à l'attraction
passionnelle. Il veut remplacer le mariage par l'amour.
Ce n'est pas dans sa personne, mais dans sa fonction amoureuse qu'il considère la
femme. Cabey promet lui aussi que le communisme icarien réalisera une
complète égalité des sexes, encore qu'il n'accorde aux femmes qu'une
participation restreinte à la vie politique.
En fait, les femmes ne tiennent qu'une place secondaire dans le mouvement saint
-simonien. Seul Claire Bazar, qui fonde et fait vivre pendant une brève période
le journal appelé La Femme Nouvelle, joue un rôle assez important.
Beaucoup d'autres petites revies paraissent à la suite, mais leurs
revendications sont timides. Elles demandent l'éducation de la femme plutôt
que son émancipation. C'est à élever l'instruction des femmes que s'attache
Carnot et à sa suite le Gouvet. L'idée de la femme associée, de la femme
régénératrice, se maintient à travers tout le XIXe. On la retrouve chez Victor
Hugo. Mais la cause de la femme est plutôt discréditée par ses doctrines
qui, au lieu de l'assimiler à l'homme, l'opposent à lui, lui reconnaissant l
'intuition, le sentiment et non la raison.
Elle est discréditée aussi par la maladresse de ses partisans.
En 1848, les femmes fondent des clubs, des journaux. Eugénie Niboyer édite La
Voix des femmes, journal auquel collabora Cabet.
Une délégation féminine se rendit à l'hôtel de ville pour revendiquer les
droits de la femme, mais elle n'obtint rien.
En 1849, Jeanne de Coin se présenta à la députation. Elle ouvrit une campagne
électorale qui sombra dans le ridicule.
Le ridicule tua aussi le mouvement des Vésuviennes et des Blumeristes qui se
promenaient en costumes extravagants.
Les femmes les plus intelligentes de l'époque restent à l'écart de ces
mouvements. Madame de Stal avait lutté pour sa propre cause plutôt que pour
celle de ses sœurs.
Georges Sand réclame le droit à l'amour libre, mais elle refuse de collaborer à
la voix des femmes.
Ses revendications sont surtout sentimentales.
Flora Tristan croit à la rédemption du peuple par la femme, mais elle s
'intéresse à l'émancipation de la classe ouvrière plutôt qu'à celle de son sexe.
David Stern, Madame de Girardin, s'associe cependant au mouvement
féministe. Dans l'ensemble, le mouvement réformiste qui se développe au XIXe est
favorable au féminisme du fait qu'il cherche la justice dans l'égalité.
Il y a une remarquable exception, c'est Proudhon. Sans doute à cause de ses
racines paysannes, il réagit violemment contre le mysticisme saint-simonien. Il
demeure partisan de la petite propriété et du même coup, il confine la femme au
foyer.
Ménagère ou courtisane, c'est le dilemme dans lequel il l'enferme.
Jusque-là, les attaques contre le féminisme avaient été menées par les
conservateurs qui combattaient aussi âprement le socialisme.
Le charivari, entre autres, trouvait là une inépuisable source de plaisanterie.
C'est Proudhon qui rompt l'alliance entre féminisme et socialisme.
Il proteste contre le banquet des femmes socialistes présidé par Leroux, il
fumeine contre Jeanne de Coin.
Dans l'ouvrage intitulé « La justice », il pose que la femme doit demeurer dans
la dépendance de l'homme.
Lui seul compte en tant qu'individu social.
Il n'y a pas dans le couple une association, ce qui supposerait l
'égalité, mais union.
La femme est inférieure à l'homme, d'abord parce que sa force physique n
'est que les deux tiers de celle du mâle, ensuite parce qu'elle est
intellectuellement et moralement inférieure dans la même mesure.
Sa valeur est dans l'ensemble 2 x 2 x 2 contre 3 x 3 x 3, soit les 8 vingt
-septièmes de celle du sexe fort.
Deux femmes, Madame Adam et Madame Déricourt, lui ayant répondu, l'une avec
fermeté, la seconde avec une exaltation moins heureuse, Proudhon rétorque par la
pornocratie ou la femme dans les temps modernes.
Cependant, comme tous les antiféministes, il adresse d'ardentes
litanies à la vraie femme, esclave et miroir du mal.
Malgré cette dévotion, il dut lui-même reconnaître que la vie qu'il lui imposa
ne rendit pas sa propre épouse heureuse. Les lettres de Madame Proudhon ne sont
qu'une longue lamentation.
Ce ne sont pas ces débats théoriques qui influent sur le cours des événements.
Plutôt, ils les reflètent avec hésitation.
La femme reconquiert une importance économique qu'elle avait perdue depuis
les époques préhistoriques parce qu'elle s'échappe du foyer et prend à l'usine
une nouvelle part à la production.
C'est la machine qui permet ce bouleversement car la différence de
force physique entre travailleurs mâles et femelles se trouve en un grand nombre
de cas annulés.
Comme le brusque essor de l'industrie réclame une main-d'œuvre plus
considérable que celle qui est fournie par les travailleurs mâles, la
collaboration des femmes est nécessaire.
C'est là la grande révolution qui transforme au XIXe le sort de la femme
et qui ouvre pour elle une ère neuve.
Marx et Engels en mesurent toute la portée et ils promettent aux femmes une
libération impliquée par celle du prolétariat.
En effet, la femme et le travailleur ont tous deux ceci de commun qu'ils sont des
opprimés, dit Beuble.
Et tous deux échapperont ensemble à l'oppression grâce à l'importance que
prendra à travers l'évolution technique leur travail producteur.
Engels montre que le sort de la femme est étroitement lié à l'histoire de la
propriété privée. Une catastrophe a substitué le patriarcat au régime de
droit maternel et a asservi la femme au patrimoine.
Mais la révolution industrielle est la contrepartie de cette déchéance et
aboutira à l'émancipation féminine. Il écrit « La femme ne peut être émancipée
que lorsqu'elle prend part dans une grande mesure sociale à la production et
n'est plus réclamée par le travail domestique que dans une mesure
insignifiante. Et ceci n'est devenu possible que dans la grande industrie
moderne qui non seulement admet sur une grande échelle le travail de la femme,
mais encore l'exige formellement. » Au début du XIXe, la femme était plus
honteusement exploitée que les travailleurs de l'autre sexe. Le travail
à domicile constituait ce que les Anglais appellent le « sweating system
». Malgré un travail continu, l'ouvrière ne gagnait pas assez pour subvenir à ses
besoins. Jules Simon dans « L'ouvrière » et même le conservateur Leroy Beaulieu
dans « Le travail des femmes » au XIXe, publié en 1873, dénoncent des abus
odieux. Ce dernier déclare que plus de 200 000 ouvrières françaises ne
gagnaient pas 50 centimes par jour.
On comprend qu'elles se soient hâtées d'émigrer vers les manufactures. D
'ailleurs, il ne leur resta bientôt hors des ateliers que les métiers d'aiguille,
le blanchissage et la domesticité, tous métiers d'esclaves payés à des salaires
de famine.
Même la dentelle, la bonnetterie, etc.
sont accaparées par l'usine. En revanche, il y a des offres d'emplois
massives dans les industries du coton, de la laine et de la soie.
Les femmes sont surtout utilisées dans les ateliers de filature et de tissage.
Les patrons souvent les préfèrent aux hommes.
Elles font du meilleur travail et moins payées. Cette formule cynique éclaire le
drame du travail féminin. Car c'est par le travail que la femme a conquis sa
dignité d'être humain. Mais ce fut une conquête singulièrement dure et lente.
Filature et tissage s'accomplissent dans des conditions hygiéniques lamentables.
À Lyon, écrit Blanqui, dans les ateliers de passementerie, quelques femmes sont
obligées de travailler presque suspendues à des courroies en se servant
à la fois de leurs pieds et de leurs mains.
En 1831, les ouvrières en soie travaillent l'été des 3h du matin jusqu
'à la nuit, l'hiver de 5h jusqu'à 11h du soir, soit 17h par jour.
Dans des ateliers souvent malsains où ne pénètrent jamais, dit Norbert Truquin,
les rayons du soleil. La moitié de ces jeunes filles deviennent poitrinaires
avant la fin de leur apprentissage.
Lorsqu'elles se plaignent, on les accuse de faire des grimaces, 57.
En outre, les commis abusent des jeunes ouvrières.
Pour en venir à bout, ils usaient des moyens les plus révoltants, le besoin et
la faim, dit l'auteur anonyme. De la vérité sur les événements de Lyon.
Il arrive que les femmes cumulent le travail agricole et celui de l'usine. On
les exploite cyniquement.
Marx raconte dans une note du Capital
Qu'il donnait la préférence aux femmes mariées et, parmi elles, à celles qui
avaient à la maison de la famille à entretenir parce qu'elles montraient
beaucoup plus d'attention et de docilité que devaient travailler jusqu'à l
'épuisement de leurs forces pour procurer aux leurs les moyens de
subsistance indispensables.
C'est ainsi, ajoute Marx, que les qualités propres de la femme sont
faussées à son détriment et que tous les éléments moraux et délicats de sa nature
deviennent des moyens de la servir et de la faire souffrir.
Résumant le capital et commentant Bebel, G. Derville écrit « Bête de luxe ou bête
de somme, voilà ce qu'est presque exclusivement aujourd'hui la femme.
Entretenue par l'homme lorsqu'elle ne travaille pas, elle est encore
entretenue par lui lorsqu'elle se tue à travailler.
» La situation de l'ouvrière était si lamentable que Sismondi, Blanqui,
demande qu'on interdise aux femmes l'accès aux ateliers.
La cause en est en partie que les femmes n'ont pas su d'abord se défendre et s
'organiser en syndicats. Les associations féminines datent de 1848 et
au début, ce sont des associations de production.
Le mouvement progressa avec une extrême lenteur, comme on le voit par les
chiffres suivants. En 1905, on compte 69 405 femmes sur une
totalité de 791 392 syndiqués.
En 1908, on compte 88 906 femmes sur une totalité de
957 120 syndiqués. En 1912, on compte 92
336 femmes sur une totalité de 1 064 413
syndiqués. En 1920, on compte 239 016 ouvrières et
employés syndiqués sur 1 580 967 travailleurs.
Et parmi les travailleuses agricoles, seulement 36 193 syndiqués sur 1
083 957, soit en tout 292 000 femmes syndiquées
sur un ensemble de 3 076 585 de travailleurs. C'est une
tradition de résignation et de soumission, un manque de solidarité et
de conscience collective qui les laisse ainsi désarmées devant les nouvelles
possibilités qui s'ouvrent à elles.
Il résulte de cette attitude que le travail féminin n'a été que lentement et
tardivement réglementé.
Il faut attendre jusqu'en 1874 pour que la loi intervienne. Et encore, malgré
les campagnes menées sous l'Empire, il n'y a que deux dispositions touchant les
femmes. L'une interdite aux mineurs le travail de nuit et exige qu'on les
laisse chômer le dimanche et les jours fériés. Leur journée de travail est
limitée à 12 heures.
Quant aux femmes de plus de 21 ans, on se borne à leur défendre le travail
souterrain dans les mines et les carrières.
La première charte du travail féminin date du 2 novembre 1892.
Elle interdit le travail de nuit et limite la journée d'usine. Mais elle
laisse la porte ouverte à toutes les fraudes.
En 1900, la journée est limitée à 10 heures.
En 1905, le repos hebdomadaire est rendu obligatoire.
En 1907, la travailleuse obtient la libre disposition de ses gains.
En 1909, on garantit des congés payés aux femmes en couche. En 1911, les
dispositions de 1892 sont reprises impérativement.
En 1913, on règle les modalités concernant le repos des femmes avant et
après l'accouchement, on leur interdit les travaux dangereux et excessifs. Peu
à peu, une législation sociale se constitue et le travail féminin s
'entoure de garanties d'hygiène. On exige des sièges pour les vendeuses, les
longues stations aux étalages extérieurs sont interdites, etc.
Le BIT a abouti à des conventions internationales concernant les
conditions sanitaires du travail féminin, les congés à octroyer en cas de
grossesse, etc.
Une seconde conséquence de l'inertie résignée des travailleuses, ce furent
les salaires dont elles durent se contenter.
Pourquoi les salaires féminins ont-ils été fixés à un niveau si bas ? C'est un
phénomène dont on a proposé diverses explications et qui tient à un ensemble
de facteurs.
Il est insuffisant de dire que les besoins des femmes sont moindres que
ceux des hommes, ce n'est là qu'une justification postérieure.
Plus tôt, les femmes, comme on a vu, n'ont pas su se défendre contre leurs
exploiteurs. Elles avaient à affronter la concurrence des prisons qui jetaient
sur le marché des produits fabriqués sans frais de main-d'œuvre.
Elles se faisaient concurrence les unes aux autres.
Il faut en outre remarquer que c'est au sein d'une société où subsiste la
communauté conjugale que la femme cherche à s'émanciper par le travail.
Liée au foyer de son père, de son mari, elle se contente le plus souvent d
'apporter dans le ménage un appoint.
Elle travaille hors de la famille, mais pour celle-ci. Et puisqu'il ne s'agit
pas pour l'ouvrière de subvenir à la totalité de ses besoins, elle est amenée
à accepter une rémunération très inférieure à celle qu'exige un homme.
Une quantité importante de femmes se contentant de salaires de rabais, tout l
'ensemble du salaire féminin s'est bien entendu aligné à ce niveau, qui est le
plus avantageux pour l'employeur.
En France, d'après l'enquête menée en 1889-1893, pour une journée de travail
égale à celle de l'homme, l'ouvrière n'obtenait que la moitié de la paie
masculine. D'après l'enquête de 1908, les plus hauts gains horaires des
ouvrières à domicile ne dépassaient pas 20 centimes l'heure et descendaient
jusqu'à 5 centimes. Il était impossible à la femme ainsi exploitée de vivre sans
aumône ou sans un protecteur.
En Amérique, en 1918, la femme n'a que la moitié du salaire masculin. Vers
cette époque, pour la même quantité de charbon extraite des mines allemandes,
la femme gagnait environ 25% de moins que l'homme.
Entre 1911 et 1943,
les salaires féminins en France se sont relevés un peu plus rapidement que ceux
des hommes, mais ils sont demeurés nettement inférieurs.
Si les employeurs ont accueilli avec empressement les femmes à cause des bas
salaires qu'elles acceptaient, ce même fait a provoqué des résistances du côté
des femmes. travailleurs masculins.
Entre la cause du prolétariat et celle des femmes, il n'y a pas eu une
solidarité aussi immédiate que Bebel et Engels ne le prétendaient.
Le problème s'est présenté un peu de la même manière qu'aux USA à propos de la
main-d'œuvre noire.
les minorités les plus opprimées d'une société sont volontiers utilisées par
les oppresseurs comme une arme contre l'ensemble de la classe à laquelle elles
se rattachent. Du même coup, elles apparaissent d'abord comme ennemies et
il faut une conscience plus profonde de la situation pour que les intérêts des
Noirs et des Blancs, des ouvrières et des ouvriers réussissent à se coaliser
au lieu de s'opposer les uns aux autres.
On comprend que les travailleurs mâles aient d'abord vu dans cette concurrence
à bon marché une menace redoutable et qu'ils se soient montrés hostiles.
ont été intégrées à la vie syndicale, qu'elles ont pu défendre leurs propres
intérêts et cesser de mettre en danger ceux de la classe ouvrière dans son
ensemble. En dépit de toutes ces difficultés, l'évolution du travail
féminin s'est poursuivie.
En 1900, on comptait encore en France 900 000 ouvrières à domicile qui
fabriquaient des vêtements, des objets de cuir et de peau, des couronnes
mortuaires, des sacs, des véreuteries, des articles de Paris, mais ce nombre a
diminué considérablement.
En 1906, 42% des femmes en âge de travailler, entre 18 et 60 ans, étaient
employées dans l'agriculture, l'industrie, le connerse, les banques,
les assurances, les bureaux, les professions libérales. Ce mouvement a
été précipité dans le monde entier par la crise. crise de main-d'œuvre de 14-18
et par celle de la dernière guerre mondiale.
La petite bourgeoisie, la bourgeoisie moyenne, se sont décidées à le suivre et
les femmes ont envahi aussi les professions libérales. D'après un des
derniers recensements d'avant la dernière guerre, on trouve que sur la
totalité des femmes de 18 à 60 ans, environ 42% travaillent en France, 37%
en Finlande, 34,2% en Allemagne, 27,7% aux Indes, 26,9% en Angleterre,
19,2% aux Pays-Bas, 17,7 aux USA.
Mais en France et aux Indes, c'est à cause de l'importance du travail rural
que les chiffres sont si élevés. Si on excepte la paysannerie, on trouve en
France en 1940 environ 500 chefs d'établissement, 1 million d'employés, 2
millions d'ouvrières, 1,5 million d'isolés ou de chômeuses. Parmi les
ouvrières, il y a 650 000 domestiques.
1,2 million travaillent dans les industries de transformation, dont 440
000 dans l'industrie textile, 315 000 dans le vêtement, 380 000 à domicile
comme couturière. Pour le commerce, les professions libérales, les services
publics, France, Angleterre et USA viennent à peu près au même rang.
Un des problèmes essentiels qui se posent à propos de la femme, c'est,
avons-nous vu, la conciliation de son rôle reproducteur et de son travail
producteur. La raison profonde qui, à l'origine de l'histoire, voue la femme
au travail domestique et lui interdit de prendre part à la construction du monde,
c'est son asservissement à la fonction génératrice.
Chez les femelles animales, il y a un rythme du rut et des saisons qui
assurent l'économie de leur force. Au contraire, entre la puberté et la
ménopause, la nature ne limite pas les capacités de gestation de la femme.
Certaines civilisations interdisent les unions précoces. On cite des tribus
indiennes où il est exigé qu'un repos d'au moins deux années soit assuré aux
femmes entre leurs accouchements.
Mais, dans l'ensemble, pendant de nombreux siècles, la fécondité féminine
n'a pas été réglementée.
Il existe, dès l'Antiquité 58, des pratiques anticonceptionnelles,
généralement à l'usage des femmes.
Potions, suppositoires, tampons vaginaux. Mais elles restaient le secret
des prostituées et des médecins. Peut-être ce secret fut-il connu de ces
romaines de la décadence à qui les satiristes reprochent leur stérilité.
Mais le Moyen-Âge les ignora, on n'en trouve aucune trace jusqu'au XVIIIe
siècle. Pour quantité de femmes, la vie était, en ces temps, une suite
ininterromplie de grossesses.
Même les femmes de mœurs faciles payaient par de nombreuses maternités
leur licence amoureuse.
À certaines époques, l'humanité a bien éprouvé le besoin de réduire le nombre
de la population.
Mais en même temps, les nations redoutaient de s'affaiblir. Dans les
époques de crise et de misère, c'est par le retard de l'âge du mariage chez les
célibataires que se réalisait un abaissement du taux des naissances.
La règle demeurait de se marier jeune et d'avoir autant d'enfants que la femme
pouvait emporter.
La mortalité infantile seule réduisait le nombre des enfants vivants.
Déjà au XVIIe, l'abbé de Pur proteste contre l'hydropysie amoureuse à laquelle
les femmes sont condamnées. Et Madame de Sévigné recommande à sa fille d'éviter
de trop fréquentes grossesses.
Mais c'est au XVIIIe que la tendance malthusienne se développe en France.
D'abord les classes aisées, puis l'ensemble de la population estiment
raisonnable de limiter, selon les ressources des parents, le nombre des
enfants. Et les procédés anticonceptionnels commencent à s
'introduire dans les mœurs.
En 1778, le démographe Moreau écrit « Les femmes riches ne sont pas les seules
qui regardent la propagation de l'espèce comme une duperie du vieux temps.
Déjà, ces funestes secrets inconnus à tout animal autre que l'homme, ont
pénétré dans la campagne. On trompe la nature jusque dans les villages.
La pratique du coitus interruptus se répand dans la bourgeoisie d'abord, puis
dans les populations rurales et chez les ouvriers.
Le préservatif, qui existait déjà en tant qu'antivénérien, devient un
anticonceptionnel qui se répand surtout après la découverte de la vulcanisation,
vers 1840.
Dans les pays anglo-saxons, le birth control est officiellement autorisé. Et
on a découvert de nombreuses méthodes permettant de dissocier ces deux
fonctions, naguère inséparable, fonction sexuelle, fonction reproductrice.
Les travaux de la médecine viennoise, en établissant avec précision le mécanisme
de la conception et les conditions qui lui sont favorables, ont suggéré aussi
les manières de l'éluder.
En France, la propagande anticonceptionnelle et la vente de PCR,
tampons vaginaux, etc.
est interdite. Mais le birth control n'en est pas moins répandu.
Quant à l'avortement, il n'est nulle part autorisé officiellement par les
lois. Le droit romain n'accordait pas de protection spéciale à la vie
embryonnaire. Il ne considérait pas le nasciturus comme un être humain, mais
comme une partie du corps maternel.
« Partus antequam edatur mulieris portio est vel viserum ». Au temps de la
décadence, l'avortement apparaît comme une pratique normale et le législateur,
quand il voulut encourager les naissances, n'osa pas l'interdire.
Si la femme avait refusé l'enfant contre la volonté de son mari, celui-ci pouvait
la faire punir. Mais c'était sa désobéissance qui constituait un délit.
Dans l'ensemble de la civilisation orientale et gréco-romaine, l'avortement
est admis par la loi.
C'est le christianisme qui a bouleversé sur ce point les idées morales, en
douant l'embryon d'une âme.
Alors l'avortement devant un crime contre le fœtus lui-même.
Toute femme qui fait en sorte qu'elle ne puisse engendrer autant d'enfants qu
'elle pourrait se rend coupable d'autant d'homicides, de même que la femme qui
cherche à se blesser après la conception, dit saint Augustin.
À Byzance, l'avortement n'entraînait qu'une relégation temporaire.
Chez les barbares qui pratiquaient l'infanticide, ils n'étaient blâmés que
s'ils avaient été perpétrés par violence, contre le gré de la mère.
On le rachetait en payant le prix du sang.
Mais les premiers conciles édictent contre cet homicide les peines les plus
sévères, quel que soit l'âge présumé du fœtus.
Cependant, une question se pose qui fut l'objet de discussions infinies.
À quel moment l'âme pénètre-t-elle dans le corps ? Saint Thomas et la plupart
des auteurs fixèrent l'animation vers le 40e jour pour les enfants de sexe
masculin et le 80e pour ceux du sexe féminin.
Alors se fit une distinction entre le fœtus animé et le fœtus inanimé. Au
cours du Moyen Âge, le livre pénitentiel déclare « Si une femme enceinte fait
périr son fruit avant 45 jours, elle subit une pénitence d'un an. Si c'est au
bout de 60 jours, de 3 ans. Enfin, si l'enfant est déjà animé, elle doit être
traitée en homicide.
» Cependant, le livre ajoute Il y a une grande différence entre la femme pauvre
qui détruit son enfant pour la peine qu'elle a à le nourrir et celle qui n'a
d'autre but que de cacher le crime de fornication.
En 1556, Henri II publia un édit célèbre sur le recel de la grossesse.
Le simple recel étant puni de mort, on en déduisit qu'à plus forte raison, la
peine devait être appliquée aux manœuvres abortives.
En fait, c'est l'infanticide que visait Lady, mais on s'en autorisa pour édicter
la peine de mort contre les auteurs et complices de l'avortement.
La distinction entre fœtus animés et inanimés disparut vers le XVIIIe.
À la fin du siècle, Beccaria, dont l'influence fut considérable en France,
plaida en faveur de la femme qui refuse l'enfant. Le code de 1791 excuse celle
-ci, mais punit ses complices de 20 ans de fer.
L'idée que l'avortement est un homicide disparaît au XIXe.
On le considère plutôt comme un crime contre l'État.
La loi de 1810 le défend absolument sous peine de réclusion et de travaux forcés
pour l'avorter et ses complices.
En fait, les médecins le pratiquent toujours quand il s'agit de sauver la
vie de la mère.
Du fait même que la loi est trop sévère, les jurés vers la fin du siècle cessent
de l'appliquer.
Il n'y avait qu'un nombre infime d'arrestations et on acquittait les 4
cinquièmes des accusés.
En 1923, une nouvelle loi prévoit encore les travaux forcés pour les complices et
auteurs de l'intervention, mais punit la femme seulement de prison ou d'une
amende. En 1939, un nouveau décret vise spécialement les techniciens. Aucun
sursis ne leur sera plus accordé. En 1941, l'avortement a été décrété crime
contre la sûreté de l'État. Dans les autres pays, c'est un délit sanctionné
par une peine correctionnelle.
En Angleterre, cependant, c'est un crime de félonie, puni par la prison ou les
travaux forcés.
Dans l'ensemble, codes et tribunaux ont beaucoup plus d'indulgences pour l
'avorter elle-même que pour ses complices.
Cependant, l'Église n'a en rien relâché sa rigueur. Le Code du droit canonique,
promulgué le 27 mars 1917, déclare « Ceux qui procurent l'avortement sans en
accepter la mère, une fois les faits qu'obtenus, encourt une excommunication
lato-sententio réservée à l'ordinaire.
Aucune raison ne peut être allégée, même le danger de mort couru par la mère.
Le pape a encore déclaré tout récemment qu'entre la vie de la mère et celle de l
'enfant, il faut sacrifier la première.
En effet, la mère étant baptisée peut gagner le ciel.
Curieusement, l'enfer n'intervient jamais dans ces calculs, tandis que le
fœtus est voué au limbe à perpétuité, 62.
C'est seulement pendant une courte période que l'avortement a été
officiellement autorisé.
En Allemagne, avant le nazisme, en URSS avant 1936.
Mais malgré religion et loi, il tient dans tous les pays une place
considérable. En France, on en compte chaque année de 800 000 à 1 million,
soit autant que de naissances.
Les deux tiers des avortés étant des femmes mariées, beaucoup ayant déjà un
ou deux enfants.
Malgré les préjugés, les résistances, les survivances d'une morale périmée, on
a donc vu se réaliser le passage d'une fécondité libre à une fécondité dirigée
par l'État ou les individus.
Les progrès de l'obstétrique ont considérablement diminué les dangers de
l'accouchement. Les souffrances de l'enfantement sont en train de
disparaître. Ces jours-ci, mars 1949, on a décrété en Angleterre que l'emploi de
certaines méthodes d'anesthésie était obligatoire.
Elles sont déjà généralement appliquées aux USA et commencent à se répandre en
France. Par l'insémination artificielle s'achève l'évolution qui permettra à l
'humanité de maîtriser la fonction reproductrice.
En particulier, ces changements ont pour la femme une immense importance.
Elle peut réduire le nombre de ses grossesses, les intégrer rationnellement
à sa vie au lieu d'en être l'esclave.
À son tour, la femme, au cours du XIXe, s'affranchit de la nature.
Elle conquiert la maîtrise de son corps.
Sous-straite en très grande partie aux servitudes de la reproduction, elle peut
assumer le rôle économique qui se propose à elle et qui lui assurera la
conquête de sa personne tout entière.
C'est par la convergence de ces deux facteurs, participation à la production,
affranchissement de l'esclavage de la reproduction, que s'explique l'évolution
de la condition de la femme.
Comme Engels l'avait prévu, son statut social et politique devait
nécessairement se transformer.
Le mouvement féministe, ébauché en France par Condorcet, en Angleterre par
Marie Wollstonecraft dans son ouvrage Vindication of the Rights of Women, et
repris au début du siècle par les Saint-Simoniens, n'avait pu aboutir tant
qu'il manquait de bases concrètes.
À présent, les revendications de la femme vont prendre tout leur poids.
Elles se feront entendre au sein même de la bourgeoisie.
Par suite du rapide développement de la civilisation industrielle, la propriété
foncière se trouve en recul par rapport à la propriété mobilière. Le principe de
l'unité du groupe familial perd de sa force.
La mobilité du capital permet à son détenteur, au lieu d'être possédé par sa
fortune, de la posséder sans réciprocité et de pouvoir en disposer.
C'est à travers le patrimoine que la femme est à substantiellement attachée à
l'époux, le patrimoine aboli, ils ne sont plus que juxtaposés et les enfants
même ne constituent pas un lien d'une solidité comparable à celui de l
'intérêt. Ainsi, l'individu va s'affirmer contre le groupe, cette
évolution est particulièrement frappante en Amérique où triomphe la forme moderne
du capitalisme. Le divorce va y fleurir et mari et femme n'apparaissent plus que
comme des associés provisoires.
En France, où la population rurale est importante, où le Code Napoléon a mis en
tutelle la femme mariée, l'évolution sera lente. En 1884, le divorce est
rétabli et la femme peut l'obtenir au cas où le mari commet l'adultère.
Cependant, sur le terrain pénal, la différence des sexes est maintenue. L
'adultère n'est en délit que s'il est péspétré par la femme.
Le droit de tutelle accordé avec restriction en 1907 n'est pleinement
conquis qu'en 1917.
En 1912, on a autorisé la recherche de la paternité naturelle. Il faut attendre
1938 et 1942 pour voir modifier le statut de la femme mariée. Alors, on
abroge le devoir d'obéissance, quoique le père demeure le chef de famille.
Il fixe le domicile, mais la femme peut s'opposer à son choix si elle apporte
des raisons valables.
Ses capacités sont accrues.
Cependant, dans la formule embarrassée « la femme mariée a pleine capacité de
droit », cette capacité n'est limitée que par le contrat de mariage et la loi,
la dernière partie de l'article conteste la première.
L'égalité des époux n'est pas encore réalisée.
Quant aux droits politiques, ce n'est pas centaines qu'en France, en
Angleterre, aux USA, ils ont été conquis.
En 1867, Stuart Mill faisait devant le Parlement anglais le premier plaidoirier
en faveur du vote des femmes qui a jamais été officiellement prononcé.
Il réclamait impérieusement dans ses écrits l'égalité de la femme et de l
'homme au sein de la famille et de la société.
À sa suite, les Anglaises s'organisent politiquement sous la conduite de Mrs.
Facette. Les Françaises se rangent derrière Maria de Rahems, qui, entre
1868 et 1861, étudie dans une série de conférences publiques le sort de la
femme. Elle soutient une vive controverse contre Alexandre Dumas'
fils, qui conseillait au mari trahi par une femme infidèle, Tula.
Ce fut Léon Richier qui fut le véritable fondateur du féminisme. Il créa en 1869
les Droits de la Femme et organisa le Congrès international du droit tenu en
1878. La question du droit de vote ne fut pas encore abordée. Les femmes se
bornèrent à réclamer des droits civils.
Pendant 30 ans, le mouvement resta très timide en France comme en Angleterre.
Cependant, une femme, Hubertine Auclair, ouvrait une campagne suffragiste.
Elle créa un groupement, le Suffrage des femmes, et un journal, La Citoyenne.
De nombreuses sociétés se constituèrent sous son influence, mais leur action ne
fut guère efficace.
Cette faiblesse du féminisme a sa source dans ses divisions intestines.
À vrai dire, comme on l'a déjà signalé, les femmes ne sont pas solidaires en
tant que sexe. Elles sont d'abord liées à leur classe.
Les intérêts des bourgeoises et ceux des femmes prolétaires ne se recouvrent pas.
Le féminisme révolutionnaire reprend la tradition saint-simonienne et marxiste.
Il faut noter d'ailleurs qu'une Louise Michel se prononce contre le féminisme
parce que ce mouvement ne fait que détourner des forces qui doivent être
tout entièrement employées dans la lutte des classes.
Par l'abolition du capital, le sort de la femme se trouvera réglé.
En 1879, le Congrès socialiste a proclamé l'égalité des sexes. Et dès
lors, l'alliance féminisme-socialisme ne sera plus dénoncée. Mais puisque c'est
de l'émancipation des travailleurs en général que les femmes attendent la
liberté, elles ne s'attachent que de manière secondaire à leur cause propre.
Au contraire, les bourgeoises réclament des droits nouveaux au sein de la
société telle qu'elle est et elles se défendent d'être des révolutionnaires.
Elles veulent introduire dans les mœurs des réformes vertueuses, suppression de
l'alcoolisme, de la littérature pornographique, de la prostitution.
En 1892 se réunit le congrès appelé Congrès féministe qui a donné son nom au
mouvement. Il n'en sort pas grand-chose.
Cependant, en 1897 passe une loi qui permet à la femme d'être témoin dans les
actes des tribunaux. Mais une doctoresse en droit qui prétend s'inscrire au
barreau est déboutée de sa demande.
En 1898, elles obtiennent l'électorat au tribunal de commerce, l'électorat et l
'éligibilité au Conseil supérieur du travail, l'admission au Conseil
supérieur de l'assistance publique et à l'école des Bezards.
En 1900, un nouveau congrès rassemble les féministes. Mais il n'aboutit pas
non plus à de grands résultats.
Cependant, pour la première fois en 1901, la question du vote féminin est
posée par Viviani devant la Chambre. Il propose d'ailleurs de limiter le
suffrage aux célibataires et aux divorcés.
À ce moment, le mouvement féministe gagne en importance.
En 1909, est fondée l'Union française pour le suffrage des femmes.
Dont l'animatrice est Madame Brunschwig, elle organise des conférences, des
meetings, des congrès, des manifestations.
En 1909, Buisson dépose un rapport sur une proposition de Dussossois accordant
aux femmes l'électorat aux assemblées locales.
En 1910, Thomas fait une proposition en faveur du suffrage féminin.
Renouvelée en 1918, elle triomphe en 1919 devant la Chambre, mais elle échoue
en 1922 devant le Sénat. La situation est assez complexe.
Au féminisme révolutionnaire, au féminisme dit indépendant de Madame
Braunschweig, s'est adjoint un féminisme chrétien.
Benoît XV, en 1919,
s'est prononcé en faveur du vote des femmes. Mais la paire Sertiange font une
ardente propagande en ce sens.
Les catholiques pensent en effet que les femmes représentent en France un élément
conservateur et religieux.
C'est bien ce que craignent les radicaux. La vraie raison de leur
opposition, c'est qu'ils ont peur d'un déplacement de voix s'ils permettent aux
femmes de voter.
Au Sénat, de nombreux catholiques, le groupe de l'Union républicaine et d
'autre part, les partis d'extrême gauche sont pour le vote des femmes.
Mais la majorité de l'Assemblée est contre.
Jusqu'en 1932, elle use de procédés dilatoires et se refuse à discuter les
propositions concernant le suffrage féminin.
En 1932 néanmoins, la Chambre ayant voté par 319 voix contre une l'amendement
accordant aux femmes l'électorat et l'éligibilité, le Sénat ouvre un débat
qui dure pendant plusieurs séances.
L'amendement est rejeté. Le compte-rendu paru à l'officiel est des plus
significatifs. On y trouve tous les arguments que les antiféministes ont
développés pendant un demi-siècle dans des ouvrages dont l'énumération même
serait fastidieuse.
En premier lieu viennent les arguments galants, du genre « nous aimons trop la
femme pour laisser les femmes voter ». On exalte à la manière de Proudhon la «
vraie femme » qui accepte le dilemme courtisane ou ménagère.
La femme perdrait son charme en votant. Elle est sur un piédestal, qu'elle n'en
descende pas. Elle a tout à perdre et rien à gagner en devenant électrice.
Elle gouverne les hommes sans avoir besoin de bulletins de vote, etc.
Plus gravement, on objecte l'intérêt de la famille.
La place de la femme est à la maison. Les discussions politiques amèneraient
la discorde entre époux.
Certains avouent un antiféminisme modéré.
Les femmes sont différentes de l'homme. Elles ne font pas de service militaire.
Les prostituées voteront-elles ? Et d'autres affirment avec arrogance leur
supériorité mâle.
Voter est une charge et non un droit. Les femmes n'en sont pas dignes. Elles
sont moins intelligentes et moins instruites que l'homme.
Si elles votaient, les hommes s'effémineraient. Leur éducation
politique n'est pas faite. Elles voteraient selon le mot d'ordre du mari.
Si elles veulent être libres, qu'elles s'affranchissent d'abord de leur
couturière. On propose aussi cet argument d'une superbe naïveté, il y a
plus de femmes que d'hommes en France.
En dépit de la pauvreté de toutes ces objections, il a fallu attendre jusqu'en
1945 pour que la Française acquière ses capacités politiques.
La Nouvelle-Zélande avait accordé à la femme dès 1893 la plénitude de ses
droits. L'Australie suit en 1908.
Mais en Angleterre, en Amérique, la victoire a été difficile.
L'Angleterre victorienne cantonnait impérieusement la femme au foyer.
Jane Austen se cachait pour écrire.
Il fallait beaucoup de courage ou un destin exceptionnel pour devenir George
Eliot, Émilie Brontë.
En 1888, un savant anglais écrivait « Les femmes, non seulement ne sont pas la
race, elles ne sont même la moitié de la race, mais une sous-espèce destinée
uniquement à la reproduction.
» Mrs. Fawcett fonde vers la fin du siècle le mouvement suffragiste, mais c
'est comme en France un mouvement timide. C'est vers 1903 que les
revendications féminines prennent une tournure singulière.
La famille Pankhurst crée à Londres la Women's Social and Political Union, qui
est alliée au Parti travailliste et qui entreprend une action résolument
militante. C'est la première fois dans l'histoire qu'on voit les femmes tenter
un effort en tant que femmes. C'est ce qui donne un intérêt particulier à l
'aventure des suffragettes d'Angleterre et d'Amérique.
Elles mènent pendant 15 ans une politique de pression qui rappelle par
certains côtés l'attitude d'un Gandhi.
Se refusant la violence, elles en inventent plus ou moins ingénieusement
des succès d'année.
Elles envahissent Albert Hall pendant les meetings du Parti libéral en
brandissant des bannières de calico où sont inscrits les mots « Vote for Women
». Elles pénètrent de force dans le cabinet de Lord Asquith, elles tiennent
des meetings dans Hyde Park ou à Trafalgar Square, elles défient dans les
rues en portant des pancartes, elles font des conférences.
Au cours des manifestations, elles insultent les policiers ou les attaquent
à coups de pierre de manière à susciter des procès. En prison, elles adoptent la
tactique de la grève de la faim.
des fonds, elles rassemblent autour d'elles des millions de femmes et d
'hommes. Elles émeuvent l'opinion si bien qu'en 1907, il y a 200 membres du
Parlement qui constituent un comité pour le suffrage des femmes.
Dorénavant, tous les ans, certains d'entre eux proposent une loi en faveur
du suffrage des femmes, loi qui est rejetée tous les ans avec les mêmes
arguments.
C'est en 1907 que le WSPU organise la première marche sur le Parlement à
laquelle prennent part quantité de travailleuses en châle et quelques
femmes de l'aristocratie. La police les refoule, mais l'année suivante, comme on
a menacé d'interdire aux femmes mariées le travail dans certaines galeries de
mines, les ouvrières de Lancaster sont appelées par le WSPU à tenir à Londres
un grand meeting.
Il y a de nouvelles arrestations, auxquelles les suffragettes emprisonnées
répondent en 1909 par une longue grève de la faim.
Relâchées, elles organisent de nouveaux cortèges, l'une d'elles montée sur un
cheval qu'on a badigeonné de châles, figure la reine Élisabeth.
Le 18 juillet 1910, jour où la loi sur le suffrage féminin doit être déposée à
la Chambre, un défilé de 9 km de long se déploie à travers Londres.
La loi rejetée, il y a de nouveaux meetings, de nouvelles arrestations.
En 1912, elles adoptent une tactique plus violente. Elles brûlent des maisons
inhabitées, lacèrent des tableaux, piétinent des plates-bandes, elles
lancent des pierres contre la police.
En même temps, elles envoient délégation sur délégation à Lloyd Gorge, à Sir
Edmund Gray. Elles se cachent dans Albert Hall et interviennent bruyamment
pendant les discours de Lloyd Gorge. La guerre interrompit ces activités.
il est très difficile de savoir dans quelle mesure cette action a hâté les
événements. Le vote fut accordé aux Anglaises d'abord en 1918 sous une forme
restreinte, ensuite en 1928 sans restriction.
Ce furent en grande partie les services qu'elles rendirent pendant la guerre qui
leur valurent ce succès. La femme américaine s'était d'abord trouvée plus
émancipée que l'européenne.
Au début du XIXe, les femmes ont dû prendre part au dur travail de pionnier
accompli par les hommes.
Elles ont lutté à leur côté, elles étaient beaucoup moins nombreuses qu'eux
et de ce fait, elles ont pris une valeur très haute.
Mais peu à peu, leur condition s'est rapprochée de celle des femmes du Vieux
Monde. La galanterie à leur égard s'est maintenue, elles ont gardé des
privilèges culturels et une position dominante à l'intérieur de la famille.
Les lois leur accordaient volontiers un rôle religieux et moral.
Mais les commandes de la société n'en demeuraient pas moins toutes aux mains
des mâles.
Certaines commencèrent vers 1830 à revendiquer leurs droits politiques.
Elles entreprirent aussi une campagne en faveur des Noirs. Le congrès anti
-esclavagiste tenu en 1840 à Londres leur étant été fermé, la cacresse
Lucretia Mott fonda une association féministe.
Le 18 juillet 1840, dans une convention réunie à Seneca Falls, elle compose un
manifeste où règne l'inspiration caquère et qui donne le ton à tout le féminisme
américain. L'homme et la femme ont été créés égaux, pourvus par le créateur d
'Inaliénable 3.
Le gouvernement n'est fait que pour sauvegarder ses droits.
L'homme fait de la femme mariée une morte civique. Il usurpe les
prérogatives de Jéhovah qui seul peut assigner aux hommes leur sphère d
'action. Trois ans plus tard, Madame Beecher Stowe écrit la case de l'oncle
Tom qui soulèvera l'opinion en faveur des Noirs.
Emerson et Lincoln appuient le mouvement féministe. Quand éclate la guerre de
sécession, les femmes y participent tardamment. Mais en vain réclament-elles
que l'amendement qui donne aux Noirs le droit de voter soit ainsi rédigé. Ni
couleur, ni sexe ne font obstacle au droit électoral.
Cependant, un des articles de l'amendement était ambigu.
Miss Anthony, grand leader féministe, en prend prétexte pour voter à Rochester
avec 14 de ses camarades. Elle fut condamnée à 100 dollars d'amende. En
1869, elle fonde l'Association nationale pour le suffrage des femmes.
Et cette même année, l'État du Wyoming accorde le droit de vote aux femmes.
Mais c'est seulement en 1893 que le Colorado, puis en 1896 l'Idao et l'Utah
suivent cet exemple.
Ensuite, les progrès sont très lents. Mais sur le plan économique, les femmes
réussissent beaucoup mieux qu'en Europe.
En 1900, il y a aux USA 5 millions de femmes qui travaillent, dont 1,3 million
dans l'industrie, 500 000 dans le commerce.
On en compte un grand nombre dans le commerce, l'industrie, les affaires et
toutes les professions libérales.
Il y a des avocates, des docteurs et 3373 femmes pasteurs. La fameuse Marie
Bakerady fonde la Christiane Salantis Church.
Les femmes prennent l'habitude de se réunir en club.
Ils groupent en 1900 environ 2 millions de membres.
Cependant, 9 États seulement ont accordé le vote aux femmes.
En 1913, le mouvement suffragiste s'organise sur le modèle du mouvement
militant anglais.
Deux femmes le dirigent, Miss Stevens et une jeune cacrasse, Alice Paul.
Elles obtiennent de Wilson l'autorisation de défiler en grand
cortège avec bannières et insignes.
Elles organisent ensuite une campagne de conférences, de meetings, des défilés,
des manifestations de toutes sortes. Des neuf États où le vote féminin est admis,
les femmes électrices se rendent en grande pompe au Capitole, réclamant le
vote féminin pour l'ensemble de la nation.
À Chicago, on voit pour la première fois des femmes s'assembler en un parti afin
de libérer leur sexe. Cette assemblée devient le parti des femmes.
En 1917, les suffragettes inventent une nouvelle tactique. Elles s'installent en
planton aux portes de la Maison Blanche, bannières en main et souvent enchaînées
aux grilles afin qu'on ne puisse les expulser. Au bout de six mois, on les
arrête et elles sont envoyées au pénitencier d'Oxaqua.
Elles font la grève de la faim et finissent par être libérées.
De nouveaux défilés entraînent des débuts d'émeute. Le gouvernement finit
par consentir à nommer un comité de suffrage à la Chambre.
Le comité exécutif du Parti des femmes tient une conférence à Washington.
À la sortie, l'amendement en faveur du vote féminin est présenté à la Chambre
et voté le 10 janvier 1918.
Reste à enlever le vote au Sénat.
Wilson, ne promettant pas d'exercer une pression suffisante, les suffragettes
recommencent à manifester.
Elles tiennent un meeting aux portes de la Maison-Blanche. Le président se
décide à adresser un appel au Sénat. Mais l'amendement est rejeté par deux
voix de majorité. C'est un congrès républicain qui votera l'amendement en
juin 1919.
Ensuite, pendant dix ans, se poursuit la lutte pour l'égalité complète des deux
sexes. À la sixième conférence des républiques américaines tenue à La
Havane, en 1928, les femmes obtiennent la création d'un comité interaméricain
des femmes.
1933, les traités de Montevideo élèvent la condition de la femme par une
convention internationale.
19 républiques américaines signent la convention accordant aux femmes l
'égalité de tous les droits. En Suède, existe aussi un mouvement féministe très
important. Au nom des vieilles traditions, les Suédoises revendiquent
le droit à l'instruction, au travail, à la liberté.
Ce sont surtout les femmes de lettres qui mènent le combat.
Et c'est l'aspect moral du problème qui les intéresse d'abord.
Puis, groupées en puissantes associations, elles gagnent les
libéraux, mais se heurtent à l'hostilité des conservateurs.
Les Norvégiennes en 1907, les Finlandaises en 1906 obtiennent le
suffrage que les Suédoises attendront encore pendant des années.
Les pays latins, comme les pays d'Orient, oppriment la femme par la
rigueur des mœurs encore plus que par celle des lois. En Italie, le fascisme a
systématiquement freiné l'évolution du féminisme.
Recherchant l'alliance de l'Église, respectant la famille et prolongeant une
tradition d'esclavage féminin, l'Italie fasciste a doublement asservi la femme,
au pouvoir public et à son mari.
La situation a été très différente en Allemagne.
En 1790, l'étudiant Hippel avait lancé le premier manifeste du féminisme
allemand. Au début du XIXe, avait fleuri un féminisme sentimental analogue à
celui de Georges Sand.
En 1848, la première féministe allemande, Louise Otto, réclamait le
droit pour les femmes d'aider à la transformation de leur pays.
Son féminisme était essentiellement nationaliste.
Elle fondait, en 1865, l'Association générale des femmes allemandes.
Cependant, les socialistes allemands réclament, avec Bebel, l'abolition de l
'inégalité des sexes.
Clara Zetkin entre en 1892 dans les conseils du parti.
On voit apparaître des associations ouvrières féminines et des unions de
femmes socialistes groupées en une fédération.
Les Allemandes échouent en 1914 à faire établir une armée nationale des femmes.
Mais elles participent ardemment à l'effort de guerre.
Après la défaite allemande, elles obtiennent le droit de vote et prennent
part à la vie politique.
Rosa Luxembourg lutte dans le groupe Spartacus aux côtés de Liebnerd et meurt
assassinée en 1919.
La majorité des Allemandes s'est prononcée pour le parti de l'ordre.
Plusieurs d'entre elles siègent Reichstag.
C'est donc à des femmes émancipées qu'Hitler a imposé à nouveau l'idéal de
Napoléon. Küche, Kirche, Kinder.
La présence d'une femme déshonorerait le Reichstag, a-t-il déclaré.
Comme le nazisme était anti-catholique et anti-bourgeois, il a donné à la mer
une place privilégiée.
La protection accordée aux filles mères et aux enfants naturels affranchit en
grande partie la femme du mariage. Comme à Sparte, elle dépendait de l'État
beaucoup plus que d'aucun individu, ce qui lui donnait à la fois plus ou moins
d'autonomie qu'à une bourgeoise vivante en régime capitaliste.
C'est en URSS que le mouvement féministe a pris le plus d'ampleur. Il s'est
ébauché à la fin du XIXe parmi les étudiantes de l'intelligentsia.
Elles sont moins attachées à leur cause personnelle qu'à l'élection
révolutionnaire en général.
Elles vont au peuple et luttent contre l'okrana selon les méthodes nihilistes.
Vera Zasulich exécute en 1878 le préfet de police Trepo.
Pendant la guerre russo-japonaise, les femmes, dans beaucoup de métiers,
remplacent les hommes.
Elles prennent conscience d'elles-mêmes et l'Union russe pour les droits de la
femme réclame l'égalité politique des sexes.
Au sein de la première Douma se crée un groupe parlementaire des droits de la
femme, mais qui n'a pas d'efficacité.
C'est de la révolution que viendra l'émancipation des travailleuses.
Déjà, en 1905, elles avaient largement participé aux grèves politiques de masse
déclenchées dans le pays.
Elles étaient montées sur les barricades.
En 1917, quelques jours avant la Révolution, à l'occasion de la Journée
internationale des femmes, le 8 mars, elles manifestent en masse dans les rues
de Saint-Pétersbourg en exigeant du pain, la paix et le retour de leur mari.
Elles prennent part à l'insurrection d'octobre. Entre 1918 et 1920, elles
jouent un grand rôle économique et même militaire dans la lutte de l'URSS contre
les envahisseurs.
Fidèle à la traduction marxiste, Lénine alliait l'émancipation des femmes à
celle des travailleurs. Il leur a donné l'égalité politique et l'égalité
économique. L'article 122 de la Constitution de 1936 pose que, en URSS,
la femme jouit des mêmes droits que l'homme dans tous les domaines de la
vie, économiques, officiels, culturels, publics et politiques.
Et ces principes ont été précisés par l'international communiste.
Elle réclame égalité sociale de la femme et de l'homme devant la loi et dans la
vie pratique, transformation radicale du droit conjugal et du code de la famille,
reconnaissance de la maternité comme fonction sociale, mise à la charge de la
société, des soins et de l'éducation des enfants et adolescents, lutte
civilisatrice organisée contre l'idéologie et les traditions qui font
de la femme une esclave.
Dans le domaine économique, les conquêtes de la femme ont été
éclatantes. Elle a obtenu l'égalité des salaires avec les travailleurs mâles et
elle a intensément participé à la production.
Par là, elle a pris une importance politique et sociale considérable.
Dans la brochure éditée récemment par l'association France-URSS, il est dit qu
'aux élections générales de 1939, il y avait 457 000 femmes députées aux
soviets de région, d'arrondissement, de ville et de village, 1480 aux soviets
supérieurs des républiques socialistes, 227 siégètes aux soviets suprêmes de l
'URSS. Près de 10 millions sont membres de syndicats. Elles constituaient 40% du
contingent des ouvriers et employés de l'URSS.
On a compté parmi les stakhanovistes un grand nombre d'ouvrières.
On sait quelle part la femme russe a pris à la dernière guerre.
Elles ont fourni un énorme travail jusque dans les branches de production
où prédominaient les professions masculines, métallurgie et mine,
flottage du bois, chemin de fer, etc.
Elles se sont distinguées comme aviatrices, parachutistes, elles ont
formé des armées de partisans.
Cette participation de la femme à la vie publique a soulevé un problème
difficile. C'est son rôle dans la vie familiale.
Pendant toute une période, on a cherché à l'affranchir des contraintes
domestiques. Le 16 novembre 1924, l'Assemblée plénière du Cominter a
proclamé que « la révolution est impuissante tant que subsiste la notion
de famille et les relations familiales ». Le respect accordé à l'union libre,
la facilité des divorces, la réglementation légale de l'avortement
assuraient la liberté de la femme en face de l'homme.
Des lois sur les congés de grossesse, des crèches, jardins d'enfants, etc.
allégeaient les charges de la maternité.
Il est difficile, à travers des témoignages passionnés et
contradictoires, de démêler quelle était sa situation concrète. Ce qu'il est sûr,
c'est qu'aujourd'hui, les exigences de la repopulation ont amené une politique
familiale différente.
La famille apparaît comme la cellule sociale élémentaire, et la femme est à
la fois travailleuse et ménagère.
La morale sexuelle est des plus strictes. Depuis la loi de juin 1936, qu
'a renforcée celle du 7 juin 1941, l'avortement est interdit. Le divorce à
peu près supprimé. L'adultère est condamnée par les mœurs.
Subordonnée étroitement à l'État comme tous les travailleurs, étroitement liée
à son foyer, mais accédant à la vie politique et à la dignité que confère le
travail producteur, la femme russe est dans une condition singulière qu'il
serait profitable de pouvoir étudier de près dans sa singularité, les
circonstances malheureusement me l'interdisent.
Dans la session qu'elle vient de tenir à l'ONU, la Commission de la condition de
la femme a réclamé que l'égalité des droits des deux sexes soit reconnue à
travers toutes les nations et elle a approuvé plusieurs motions tendant à
faire de ce statut légal une réalité concrète.
Il semble donc que la partie soit gagnée.
L'avenir ne peut que conduire à une assimilation de plus en plus profonde de
la femme à la société naguère masculine.
Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur cette histoire, nous voyons s'en
dégager plusieurs conclusions.
Et d'abord, celle-ci.
Toute l'histoire des femmes a été faite par les hommes.
De même qu'en Amérique, il n'y a pas de problème noir, mais un problème blanc,
de même que l'antisémitisme n'est pas un problème juif, c'est notre problème,
ainsi, le problème de la femme a toujours été un problème d'homme.
On a vu pour quelles raisons ils ont eu au départ avec la force physique le
prestige moral.
Ils ont créé les valeurs, les mœurs, les religions.
Jamais les femmes ne leur ont disputé cet empire.
Quelques isolés, Sapot, Christine de Pizan, Mary Wollstonecraft, Olympe de
Gouges, ont protesté contre la dureté de leur destin.
Et il s'est parfois produit des manifestations collectives. Mais les
matrones romaines se liguant contre la loi Opia ou les suffragettes anglo
-saxonnes n'ont réussi à exercer une pression que parce que les hommes
étaient tout disposés à la subir.
Ce sont eux qui ont toujours tenu le sort de la femme entre leurs mains, et
ils n'en ont pas décidé en fonction de son intérêt. C'est à leur propre projet,
à leurs craintes, à leurs besoins qu'ils ont huit égards.
Quand ils ont révéré la déesse mère, c'est que la nature leur faisait peur.
Dès que l'outil de bronze leur a permis de s'affirmer contre elle, ils ont
institué le patriarcat.
C'est le conflit de la famille et de l'État qui définit alors le statut de la
femme. C'est l'attitude du chrétien en face de Dieu, du monde et de sa propre
chair qui s'est reflétée dans la condition qu'il lui a assignée.
Ce qu'on a appelé au Moyen-Âge « querelle des femmes », ce fut une
querelle entre clercs et laïcs à propos du mariage et du célibat.
C'est le régime social, fondé sur la propriété privée, qui a entraîné la
tutelle de la femme mariée. Et c'est la révolution technique réalisée par les
hommes qui a affranchi les femmes d'aujourd'hui.
C'est une évolution de l'éthique masculine qui a amené la réduction des
nombreuses familles par le birth control et partiellement a franchi la femme des
servitudes de la maternité.
Le féminisme lui-même n'a jamais été un mouvement autonome. Ce fut en partie un
instrument aux mains des politiciens, en partie un épiphénomène, reflétant un
drame social plus profond.
Jamais les femmes n'ont constitué une caste séparée. Et en vérité, elles n'ont
pas cherché à jouer en tant que sexe un rôle dans l'histoire.
Les doctrines qui réclament l'avènement de la femme en tant qu'elle est chère,
vie, immanence, qu'elle est l'autre, sont des idéologies masculines qui n
'expriment aucunement les revendications féminines.
La majorité des femmes se résignent à leur sort sans tenter aucune action.
Celles qui ont essayé de le changer ont prétendu non s'enfermer dans leur
singularité et la faire triompher, mais la surmonter.
Quand elles sont intervenues dans le cours du monde, c'est en accord avec les
hommes, dans des perspectives masculines.
Cette intervention, dans l'ensemble, a été secondaire et épisodique.
Les classes où les femmes jouissaient d'une certaine autonomie économique et
participaient à la production étaient les classes opprimées et, en tant que
travailleuses, elles étaient encore plus esclaves que les travailleurs mâles.
Dans les classes dirigeantes, la femme était parasite et, comme telle, asservie
aux lois masculines. Dans les deux cas, l'action lui était à peu près
impossible.
Le droit et les mœurs ne coïncidaient pas toujours, et entre eux, l'équilibre
s'établissait de manière que la femme ne fut jamais contrairement libre.
Dans l'ancienne République romaine, les conditions économiques donnent à la
matronne des pouvoirs concrets, mais elle n'a aucune indépendance légale.
Il en va souvent de même dans les civilisations paysannes, et dans la
petite bourgeoisie commerçante, maîtresse servante à l'intérieur de la
maison, la femme est socialement une mineure.
Inversement, dans les époques où la société se désagrège, la femme s
'émancipe. Mais en cessant d'être vassale de l'homme, elle perd son fief.
Elle n'a qu'une liberté négative qui ne trouve à se traduire que par la licence
et la dissipation.
Ainsi, pendant la décadence romaine, la Renaissance, le XVIIIe siècle, le
directoire. Ou bien elle trouve à s'employer, mais elle est asservie. Ou
elle est affranchie, mais elle n'a plus rien à faire d'elle-même.
Il est remarquable, entre autres, que la femme mariée ait eu sa place dans la
société, mais n'y est jouie d'aucun droit.
Tandis que la célibataire, fille honnête ou prostituée, avait toutes les
capacités de l'homme.
Mais jusqu'à ce siècle, elle était plus ou moins exclue de la vie sociale.
De cette opposition du droit et des mœurs a résulté, entre autres, ce
curieux paradoxe. L'amour libre n'est pas défendu par la loi, tandis que l
'adultère est un délit.
Souvent, cependant, la jeune fille qui faute est déshonorée, tandis que l
'inconduite de l'épouse est considérée avec indulgence.
Quantité de jeunes filles du XVIIe à nos jours se mariaient afin de pouvoir
prendre librement des amants. Par cet ingénieux système, la grande masse des
femmes est étroitement tenue en lisière. Il faut des circonstances
exceptionnelles pour que, entre ces deux séries de contraintes, ou abstraites ou
concrètes, une personnalité féminine réussisse à s'affirmer.
Les femmes qui ont accompli des œuvres comparables à celles des hommes sont
celles que la force des institutions sociales avait exaltées au-delà de toute
différenciation sexuelle.
Isabelle la catholique, Élisabeth d'Angleterre, Catherine de Russie n
'étaient ni mâles ni femelles, des souverains. Il est remarquable que,
socialement abolis, leur féminité n'ait plus constitué une infériorité. La
proportion des reines qui eurent de grands règnes est infiniment supérieure
à celle des grands rois.
La religion opère la même transformation.
Catherine de Sienne, Sainte Thérèse, sont par-delà toute condition
physiologique des âmes saintes. Leur vie séculière et leur vie mystique, leurs
actions et leurs écrits s'élèvent à des hauteurs où peu d'hommes ont jamais
atteint. On est en droit de penser que si les autres femmes échouèrent à
marquer profondément le monde, c'est qu'elles étaient confinées dans leurs
conditions. Elles n'ont guère pu intervenir que d'une manière négative ou
oblique. Judith, Charlotte Corday, Vera Zasulich assassinent. Les frondeuses
conspirent. Pendant la Révolution, pendant la Commune, des femmes luttent
aux côtés des hommes contre l'ordre établi. À une liberté sans droit, sans
pouvoir, il est permis de se radire dans le refus et la révolte, tandis qu'il lui
est interdit de participer à une construction positive.
Tout au plus réussira-t-elle à s'immiscer par un chemin détourné dans
les entreprises masculines ?
Aspasie, Madame de Maintenon, la princesse des Ursins, furent des
conseilleurs écoutés.
Encore a-t-il fallu qu'on consentit à les écouter.
Les hommes exagèrent volontiers l'étendue de ces influences quand ils
veulent convaincre la femme qu'elle a la plus belle part.
Mais en fait, les voix féminines se tassent là où commence l'action
concrète. Elles ont pu susciter des guerres, non suggérer la tactique d'une
bataille. Elles n'ont guère orienté la politique que dans la mesure où la
politique se réduisait à l'intrigue. Les vraies commandes du monde n'ont jamais
été aux mains des femmes.
Elles n'ont pas agi sur les techniques ni sur l'économie, elles n'ont pas fait
ni défait des États, elles n'ont pas découvert des mondes. C'est par elles
que certains événements ont été déclenchés. Mais elles ont été prétextes
beaucoup plus qu'agents.
Le suicide de Lucrèce n'a eu qu'une valeur de symbole.
Le martyr demeure permis à l'opprimer.
Pendant les persécutions chrétiennes, au lendemain de défaites sociales ou
nationales, des femmes ont joué un rôle de témoins. Mais jamais un martyr n'a
changé la face du monde.
Même les manifestations et les initiatives féminines n'ont pris de
valeur que lorsqu'une décision masculine les a efficacement prolongées.
Les Américaines groupées autour de Madame Bechesto soulèvent violemment l
'opinion contre l'esclavage. Mais les vraies raisons de la guerre de sécession
ne furent pas d'ordre sentimental.
La journée des femmes du 8 mars 1917 a peut-être précipité la révolution russe.
Elle ne fut cependant qu'un signal.
La plupart des héroïnes féminines sont d'une espèce baroque.
Des aventurières, des originales remarquables, moins par l'importance de
leurs actions que par la singularité de leur destinée.
Ainsi, Jeanne d'Arc, Madame Roland, Flora Tristan, si on les compare à
Richelieu, à Danton, à Lénine, on voit que leur grandeur est surtout
subjective. Ce sont des figures exemplaires plutôt que des agents
historiques. Le grand homme jaillit de la masse et il est porté par les
circonstances. La masse des femmes est en marge de l'histoire et les
circonstances sont pour chacune d'elles un obstacle et non un tremplin.
Pour changer la face du monde, il faut y être d'abord solidement ancré.
Mais les femmes, solidement enracinées dans la société, sont celles qui lui
sont soumises.
À moins d'être désignées pour l'action par droit divin, et en ce cas elles se
sont montrées aussi capables que les hommes, l'ambitieuse, l'héroïne sont des
monstres étranges.
C'est seulement depuis que les femmes commencent à se sentir chez elles sur
cette terre qu'on a vu apparaître une Rosa Luxembourg, une Madame Curie.
Elle démontre avec éclat que ce n'est pas l'infériorité des femmes qui a
déterminé leur insignifiance historique, c'est leur insignifiance historique qui
les a vouées à l'infériorité.
Le fait est flagrant dans le domaine où elles ont le mieux réussi à s'affirmer,
c'est-à-dire le domaine culturel.
Leur sort a été profondément lié à celui des lettres et des arts.
Déjà chez les germains, les fonctions de prophétesse, de prêtresse revenaient aux
femmes. Parce qu'elles sont en marge du monde, c'est vers elles que les hommes
vont se tourner quand ils s'efforcent par la culture de franchir les bornes de
leur univers et d'accéder à ce qui est autre.
Le mysticisme courtois, la curiosité humaniste, le goût de la beauté qui s
'épanouit dans la Renaissance italienne, la préciosité du XVIIe, l'idéal
progressiste du XVIIIe amènent sous des formes diverses une exaltation de la
féminité. La femme est alors le principal pôle de la poésie, la
substance de l'œuvre d'art.
Les loisirs dont elle dispose lui permettent de se consacrer au plaisir de
l'esprit.
Inspiratrice, juge, publique de l'écrivain, elle devient son émule.
C'est elle souvent qui fait prévaloir un mode de sensibilité, une éthique qui
alimente les cœurs masculins et ainsi elle intervient dans son propre destin.
L'instruction des femmes est une conquête en grande partie féminine.
Et cependant, si ce rôle collectif joué par les femmes intellectuelles est
important, leurs contributions individuelles sont, dans l'ensemble, d
'un moindre prix.
C'est parce qu'elle n'est pas engagée dans l'action que la femme a une place
privilégiée dans les domaines de la pensée et de l'art.
Mais l'art et la pensée ont dans l'action leurs sources vives.
Être située en marge du monde, ce n'est pas une situation favorable pour qui
prétend le recréer.
Ici encore, pour émerger, par-delà le donner, il faut d'abord y être
profondément enraciné.
Les accomplissements personnels sont presque impossibles dans les catégories
humaines collectivement maintenues dans une situation inférieure. « Avec des
jupes, où voulez-vous qu'on aille ? » demandait Marie Bashkirtsev.
Et Stendhal, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le
bonheur du public.
À vrai dire, on ne naît pas génie, on le devient. Et la condition féminine a
rendu jusqu'à présent ce devenir impossible.
Les antiféministes tirent de l'examen de l'histoire deux arguments
contradictoires. 1.
Les femmes n'ont jamais rien créé de grand. 2. La situation de la femme n'a
jamais empêché l'épanouissement de grandes personnalités féminines.
Il y a de la mauvaise foi dans ces deux affirmations. Les réussites de quelques
privilégiés ne compensent ni excusent l'abaissement systématique du niveau
collectif. Et que ces réussites soient rares et limitées prouve précisément que
les circonstances leur sont défavorables.
Comme l'ont soutenu Christine de Pizan, Poulain de la Barre, Condorcet, Stuart
Mill, Stendhal, dans aucun domaine la femme n'a jamais eu ses chances.
C'est pourquoi aujourd'hui, un grand nombre d'entre elles réclament un
nouveau statut.
Et encore une fois, leur revendication n'est pas d'être exaltée dans leur
féminité, elles veulent qu'elles-mêmes comme dans l'ensemble de l'humanité, la
transcendance l'emporte sur l'immanence.
Elles veulent qu'enfin leur soient accordés les droits abstraits et les
possibilités concrètes sans la conjugaison desquelles la liberté n'est
qu'une mystification.
En Sinsat, cette volonté est en train de s'accomplir.
Mais la période que nous traversons est une période de transition.
Ce monde qui a toujours appartenu aux hommes est encore entre leurs mains.
Les institutions et les valeurs de la civilisation patriarcale en grande
partie se survivent.
Les droits abstraits sont bien loin d'être partout intégralement reconnus
aux femmes.
En Suisse, elles ne votent pas encore.
En France, la loi de 1942 maintient sous une forme atténuée les prérogatives de l
'EPO. Et les droits abstraits, nous venons de le dire, n'ont jamais suffi à
assurer à la femme une prise concrète sur le monde.
Entre les deux sexes, il n'y a pas aujourd'hui encore de véritable égalité.
D'abord, les charges du mariage demeurent beaucoup plus lourdes pour la
femme que pour l'homme.
On a vu que les servitudes de la maternité ont été réduites par l'usage,
avoué ou clandestin, du birth control.
Mais la pratique n'en est pas universellement répandue ni
rigoureusement appliquée.
L'avortement étant officiellement interdit, beaucoup de femmes ou
compromettent leur santé par des manœuvres abortives non contrôlées ou se
trouvent accablées par le nombre de leur maternité.
Les soins des enfants comme l'entretien du foyer sont encore supportés presque
exclusivement par la femme.
En France en particulier, la tradition antiféministe est si tenace qu'un homme
croirait déchoir en participant à des tâches naguères réservées aux femmes.
Il en résulte que la femme peut plus difficilement que l'homme concilier sa
vie familiale et son rôle de travailleuse.
Dans les cas où cet effort est exigé d'elle par la société, son existence est
beaucoup plus pénible que celle de son époux.
Considérons par exemple le sort des paysannes. En France, elles constituent
la majorité des femmes qui participent au travail producteur, et elles sont
généralement mariées.
La célibataire en effet demeure, le plus souvent, servante dans la maison
paternelle ou dans celle d'un frère ou d'une sœur.
Elle ne devient maîtresse d'un foyer qu'en acceptant la domination d'un mari.
Les mœurs et les traditions lui assignent, d'une région à l'autre, des
rôles divers.
La paysanne normande préside le repas, tandis que la femme corse ne s'assied
pas à la même table que les hommes.
Mais en tout cas, jouant dans l'économie domestique un rôle des plus importants,
elle participe aux responsabilités de l'homme, elle est associée à ses
intérêts, elle partage avec lui la propriété.
Elle est respectée et souvent c'est elle qui effectivement gouverne. Sa situation
rappelle celle qu'elle occupait dans les anciennes communautés agricoles.
Elle a souvent autant ou plus de prestige moral que son mari, mais sa
condition concrète est beaucoup plus dure.
Les soins du jardinage, de la basse-cour, de la bergerie, de la
porcherie lui incombent exclusivement. Elle prend part aux gros travaux, soins
des étables, épandage du fumier, semaille, labourage, sarclage, fenaison.
Elle bêche, arrache les mauvaises herbes, moissonne, vendange et parfois
aide à charger et décharger les chariots de paille, foin, bois, effagos,
litières, etc.
En outre, elle prépare les repas, tient le ménage, lessive, raccommodage, etc.
Elle assure les dures charges de la maternité et du soin des enfants.
Elle se lève à l'aube, nourrit la basse-cour et le petit bétail, sert le
premier repas des hommes, donne des soins aux enfants et s'en va travailler
au champ ou dans les bois ou au jardin potager.
Elle puise l'eau à la fontaine, sert le second repas, lave la vaisselle,
travaille de nouveau au champ jusqu'au dîner.
Après le dernier repas, elle occupe la veillée à raccommoder, nettoyer, égréner
le maïs, etc.
Comme elle n'a pas loisir de s'occuper de sa santé, même pendant les
grossesses, elle se déforme vite, elle est prématurément flétrie et usée,
rongée de maladies.
Les quelques compensations que l'homme trouve de temps à autre dans la vie
sociale lui sont refusées.
Il va en ville le dimanche et les jours de foire, rencontre d'autres hommes, va
au café, boit, joue aux cartes, il chasse, il pêche.
Elle reste à la ferme et ne connaît aucun loisir.
Seules les paysannes aisées, qui se font aider par des servantes ou qui sont
dispensées du travail des champs, mènent une vie qui s'équilibre heureusement.
Elles sont socialement honorées et jouissent au foisier d'une grande
autorité sans être écrasées de labeur.
Mais la plupart du temps, le travail rural réduit la femme à la condition de
bête de somme.
La commerçante, la patronne qui dirige une petite entreprise ont été de tout
temps des privilégiés.
Elles sont les seules à qui le code est reconnu depuis le Moyen-Âge des
capacités civiles.
L'épicière, la crémière, l'hôtelière, la buraliste ont une position équivalente à
celle de l'homme.
Célibataire ou veuve, elles sont à elles seules une raison sociale.
Mariées, elles possèdent la même autonomie que leur époux.
Elles ont la chance que leur travail s'exerce au lieu même où se trouve leur
foyer et qu'il ne soit généralement pas trop absorbant.
Il en va tout autrement pour l'ouvrière, l'employée, la secrétaire, la vendeuse
qui travaillent au dehors.
Il leur est beaucoup plus difficile de concilier leur métier avec le soin du
ménage. Courses, préparation des repas, nettoyage, entretien de vêtements
demandent au moins 3h30 de travail quotidien et 6h le dimanche. C'est un
chiffre considérable quand il s'additionne à celui des heures d'usine
ou de bureau.
Quant aux professions libérales, même si avocates, médecins, professeurs se font
un peu aider dans leur ménage, le foyer et les enfants représentent aussi pour
elles des charges et des soucis qui sont un lourd handicap.
En Amérique, le travail du ménage est simplifié par d'ingénieuses techniques.
Mais la tenue et l'élégance qu'on exige de la travailleuse lui imposent une
autre servitude et elle demeure responsable de la maison et des enfants.
D'autre part, la femme qui cherche son indépendance dans le travail a beaucoup
moins de chance que ses concurrents masculins. Son salaire est dans beaucoup
de métiers inférieurs à celui des hommes.
Ses tâches sont moins spécialisées et par temps moins bien payées que celles d
'un ouvrier qualifié.
Et à égalité de tâches, elle est moins rémunérée.
Du fait qu'elle est dans l'univers des mâles, une nouvelle venue, elle a moins
de possibilités de réussite qu'eux.
Hommes et femmes répugnent également à être sous les ordres d'une femme.
Ils témoignent toujours plus de confiance à un homme.
Être une femme, c'est sinon une tare, du moins une singularité.
Pour arriver, il est utile à une femme de s'assurer un appui masculin. Ce sont
les hommes qui occupent les places les plus avantageuses, qui détiennent les
postes les plus importants.
Il est essentiel de souligner comme ces femmes constituent économiquement deux
cartes. Le fait qui commande la condition actuelle de la femme, c'est la
survivance têtue dans la civilisation neuve qui est en train de s'ébaucher des
traditions les plus antiques. C'est là ce que méconnaissent les observateurs
hâtifs qui estiment la femme inférieure aux chances qui lui sont aujourd'hui
offertes ou encore qui ne voient dans ses chances que des tentations
dangereuses. La vérité est que sa situation est sans équilibre et c'est
pour cette raison qu'il lui est très difficile de s'y adapter.
On ouvre aux femmes les usines, les bureaux, les facultés, mais on continue
à considérer que le mariage est pour elle une carrière des plus honorables
qui la dispense de toute autre participation à la vie collective.
Comme dans les civilisations primitives, l'acte amoureux est chez elle un service
qu'elle a le droit de se faire plus ou moins directement payer.
Sauf en URSS 69, il est partout permis à la femme moderne de regarder son corps
comme un capital à exploiter. La prostitution est tolérée, 70, la
galanterie encouragée. Et la femme mariée est autorisée à se faire
entretenir par son mari.
Elle est en outre revêtue d'une dignité sociale très supérieure à celle de la
célibataire. Les mœurs sont bien loin d'octroyer à celle-ci des possibilités
sexuelles équivalant à celles du célibataire mâle. En particulier, la
maternité lui est à peu près défendue, la fille mère demeurant un objet de
scandale. Comment le mythe de Cendrillon ne garderait-il pas toute sa valeur ?
Tout encourage encore la jeune fille à attendre du prince charmant, fortune et
bonheur, plutôt qu'à en tenter seule la difficile et incertaine conquête.
En particulier, elle peut espérer accéder grâce à lui à une caste
supérieure à la sienne, miracle que ne récompensera pas le travail de toute sa
vie. Mais un tel espoir est néfaste parce qu'elle divise ses forces et ses
intérêts. C'est cette division qui est peut-être pour la femme le plus grave
handicap.
Les parents élèvent encore leur fille en vue du mariage plutôt qu'ils ne
favorisent son développement personnel.
Elle y voit tant davantage qu'elle le souhaite elle-même, il en résulte qu
'elle est souvent moins spécialisée, moins solidement formée que ses frères,
elle s'engage moins totalement dans sa profession.
Par là, elle se voue à y demeurer inférieure et le cercle vicieux se noue.
Cette infériorité renforce son désir de trouver un mari.
Tout bénéfice a toujours pour envers une charge, mais si les charges sont trop
lourdes, le bénéfice n'apparaît plus comme une servitude.
Pour la majorité des travailleurs, le travail est aujourd'hui une corvée
ingrate. Pour la femme, celle-ci n'est pas compensée par une conquête concrète
de sa dignité sociale, de sa liberté des mœurs, de son autonomie économique.
Il est naturel que nombre d'ouvrières, d'employés ne voient dans le droit au
travail qu'une obligation dont le mariage les délivrerait.
Cependant, du fait qu'elle a pris conscience de soi et qu'elle peut s
'affranchir aussi du mariage par le travail, la femme n'en accepte pas non
plus docilement la suggestion.
Ce qu'elle souhaiterait, c'est que la conciliation de la vie familiale et d'un
métier ne réclama pas d'elle d'épuisantes acrobaties.
Même alors, tant que subsistent les tentations de la facilité, de par l
'inégalité économique qui avantage certains individus et le droit reconnu à
la femme de se vendre à un de ses privilégiés, elle aura besoin d'un
effort moral plus grand que le mal pour choisir le chemin de l'indépendance.
On n'a pas assez compris que la tentation aussi est un obstacle et même
un des plus dangereux.
Ici, elle se double d'une mystification, puisqu'en fait, il y aura une gagnante
sur des milliers à la loterie du beau mariage.
L'époque actuelle invite les femmes, les oblige même au travail.
Mais elle fait miroter à leurs yeux des paradis d'oisiveté et de délices. Elle
en exalte les élus bien au-dessus de celles qui demeurent rivées à ce monde
terrestre. Le privilège économique détenu par les hommes, leur valeur
sociale, le prestige du mariage, l'utilité d'un appui masculin, tout
engage les femmes à vouloir ardemment plaire aux hommes.
Elles sont encore dans l'ensemble en situation de vassalité.
Il s'ensuit que la femme se connaît et se choisit, non en tant qu'elle existe
pour soi, mais telle que l'homme la définit.
Il nous faut donc la décrire d'abord telle que les hommes la rêvent, puisque
son être pour les hommes est un des facteurs essentiels de sa condition
concrète.
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