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Détrônée par l'avènement de la propriété privée, c'est à la propriété privée que
le sort de la femme est lié à travers les siècles. Pour une grande partie, son
histoire se confond avec l'histoire de l'héritage.
On comprend l'importance fondamentale de cette institution si l'on garde à l
'esprit que le propriétaire alienne son existence dans la propriété.
Il y tient plus qu'à sa vie même.
Elle déborde les limites étroites de cette vie temporelle, elle subsiste par
-delà la destruction du corps, incarnation terrestre et sensible de l
'âme immortelle.
Mais cette survivance ne se réalise que si la propriété demeure aux mains du
possesseur. Elle ne saurait par-delà la mort être sienne que si elle appartienne
à des individus en qui ils se prolongent et se reconnaissent, qui soient siens.
Cultiver le domaine paternel, rendre un culte au mans du père, c'est pour l
'héritier une seule et même obligation.
Il assure la survivance des ancêtres sur terre et dans le monde souterrain.
L'homme n'acceptera donc de partager avec la femme ni ses biens ni ses
enfants. Il n'arrivera pas à imposer totalement et pour toujours ses
prétentions. Mais au moment où le patriarcat est puissant, il arrache à la
femme tous ses droits sur la détention et la transmission des biens.
Il paraît d'ailleurs logique de les lui dénier.
Quand on admet que les enfants d'une femme ne sont plus siens, du même coup
ils n'ont aucun lien avec le groupe dont la femme est issue.
Par le mariage, la femme n'est plus désormais prêtée d'un clan à un autre,
elle est radicalement enlevée au groupe dans lequel elle est née et annexée à
celui de son époux.
Il l'achète comme on achète une tête de bétail ou un esclave, il lui impose ses
divinités domestiques.
Et les enfants qu'elle engendre appartiennent à la famille de l'époux.
Si elle était héritière, elle transmettrait donc abusivement les
richesses de la famille paternelle à celles de son mari.
On l'exclut soigneusement de la succession.
Mais inversement, du fait qu'elle ne possède rien, la femme n'est pas élevée
à la dignité d'une personne.
Elle fait elle-même partie du patrimoine de l'homme, d'abord de son père, puis de
son mari.
Sous le régime strictement patriarcal, le père peut condamner à mort dès leur
naissance ses enfants mâles et femelles. Mais au premier cas, la société limite
le plus souvent son pouvoir.
Tout nouveau-né mâle normalement constitué est admis à vivre, tandis que
la coutume de l'exposition des filles est très répandue.
Chez les Arabes, il y avait des infanticides massifs.
Aussitôt nés, les filles étaient jetées dans des fosses.
Accepter l'enfant femelle, c'est de la part du père un acte de libre
générosité. La femme n'entre dans ces sociétés que par une sorte de grâce qui
lui est concédée, et non légitimement comme le mâle.
En tout cas, la souillure de la naissance apparaît beaucoup plus grave
pour la mère quand l'enfant est une fille.
Chez les Hébreux, le Lévitique réclame en ce cas une purification deux fois
plus longue que s'il accouchait à mise au monde un garçon.
Dans les collectivités où existe la coutume du prix du sang, on n'exige qu
'une petite somme lorsque la victime est de sexe féminin. Sa valeur est par
rapport au mâle comme celle de l'esclave par rapport à l'homme libre.
Jeune fille, le père a tout pouvoir sur elle. Par le mariage, il les transmet à
l'époux dans sa totalité.
Puisqu'elle est sa propriété, comme l'esclave, la bête de somme, la chose,
il est naturel que l'homme puisse avoir autant d'époux ce qui lui plaît.
Seules des raisons économiques limitent la polygamie. Le mari peut répudier ses
femmes au gré de ses caprices. La société ne leur octroie à peu près
aucune garantie.
En revanche, la femme est asservie à une chasteté rigoureuse.
Malgré les tabus, les sociétés de droit maternel autorisent une grande licence
de mœurs. La chasteté prénuxiale est rarement exigée et l'adultère est
considéré sans beaucoup de sévérité.
Au contraire, quand la femme devient la propriété de l'homme, il la veut vierge
et il en exige, sous les peines les plus graves, une totale fidélité. Ce serait
le pire des crimes que de risquer de donner les droits d'héritage à un
rejeton étranger.
C'est pourquoi le pater familias a le droit de mettre à mort l'épouse
coupable. Aussi longtemps que dure la propriété privée, aussi longtemps l
'infidélité conjugale est considérée du côté de la femme comme crime de haute
trahison. Tous les codes, qui jusqu'à nos jours ont maintenu l'inégalité en
matière d'adultère, arguent de la gravité de la faute commise par la
femme, qui risque d'introduire dans la famille un bâtard.
Et si le droit de se faire justice à soi-même a été aboli depuis Auguste, le
code Napoléon promet encore l'indulgence du jury au mari justicier.
Quand la femme appartenait à la fois au clan paternel et à la famille conjugale,
entre les deux séries de liens qui s'enchevêtraient et même s'opposaient,
elle réussissait à conserver une assez grande liberté, chacun des deux systèmes
lui servant d'appui contre l'autre.
Par exemple, elle pouvait souvent choisir son mari d'après son caprice, du
fait que le mariage n'était qu'un événement laïque n'affectant pas la
structure profonde de la société.
Mais en régime patriarcal, elle est la propriété de son père, qui la marie à
son gré, ensuite rivée au foyer de l'épaule, plus que sa chose et la chose
du génos où elle a été introduite. Quand la famille et le patrimoine privé
demeurent sans contestation les bases de la société, la femme demeure aussi
totalement aliénée.
C'est ce qui s'est produit dans le monde musulman.
La structure en est féodale, c'est-à-dire qu'il n'est pas apparu d
'État assez fort pour unifier et soumettre les différentes tribus.
Aucun pouvoir ne tient pas en échec celui du chef patriarcal.
La religion qui s'est créée au moment où le peuple arabe était guerrier et
conquérant a affiché pour la femme le plus total mépris.
Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu
leur a donné la prééminence et aussi parce qu'il dote les femmes, dit le
Coran. Elle n'a jamais détenu ni pouvoir réel ni prestige mystique.
La bédouine travaille durement, elle manie la charrue et porte des fardeaux.
Par là, elle établit avec son époux un lien de dépendance réciproque.
Elle sort librement, à visage découvert.
La musulmane voilée et enfermée est encore aujourd'hui, dans la plupart des
couches de la société, une sorte d'esclave.
Je me rappelle, dans un village troglodyte de Tunisie, une caverne
souterraine où quatre femmes étaient accroupies.
La vieille épouse borgne et dentée, au visage horriblement ravagé, faisait
cuire des pâtes sur un petit brasier au milieu d'une acre fumée.
Deux épouses un peu plus gênes, mais presque aussi défigurées, berçaient des
enfants dans leurs bras.
L'une d'elles allaitait.
Assise devant un métier à tisser, une jeune idole, merveilleusement parée de
soie, d'or et d'argent, nouait des brins de laine.
En quittant cet entre-sombre, royaume de l'immanence, matrice et tombeau, j'ai
croisé dans le corridor qui montait vers la lumière le mâle vêtu de blanc,
éclatant de propreté, souriant solaire. Il revenait du marché où il avait causé
avec d'autres hommes des affaires du monde.
Il passerait quelques heures dans cette retraite qui était sienne au cœur du
vaste univers auquel il appartenait, dont il n'était pas séparé.
Pour les vieillards de flétrie, pour la jeune mariée vouée à la même rapide
déchéance, il n'y avait pas d'autre univers que la cave enfumée d'où elle ne
sortait qu'à la nuit, cimentieuse et voilée.
Les juifs de l'époque biblique ont à peu près les mêmes mœurs que les arabes.
Les patriarches sont polygames et ils peuvent répudier leur femme à peu près
selon leur caprice.
On exige sous des peines rigoureuses que la jeune épouse soit livrée vierge à son
époux. En cas d'adultère, elle est lapidée.
Elle est confinée dans les travaux du ménage, comme l'éprouve le portrait de
la femme forte.
Elle travaille la laine et le lin, elle se lève quand il est encore nuit, dans
la nuit sa lampe ne s'éteint pas.
Le pain de la paresse, elle n'en mange pas.
Même chaste et travailleuse, c'est une impure, on l'entoure de tabous.
Son témoignage n'est pas reçu en justice.
L'ecclésiaste parle d'elle avec le plus profond dégoût.
J'ai trouvé plus amère que la mort la femme dont le cœur est un piège et un
filet et dont les mains sont des liens.
J'ai trouvé un homme entre mille, mais je n'ai pas trouvé une femme entre
toutes. À la mort de son mari, l'usage sinon la loi demandait que la veuve
épousât un frère du défunt. Cette coutume du lévira se rencontre chez
beaucoup de peuples d'Orient.
Dans tous les régimes où la femme est en tutelle, un des problèmes qui se posent
est la situation faite aux veuves.
La solution la plus radicale, c'est de les sacrifier sur le tombeau de leur
époux. Mais il n'est pas vrai que même aux Indes, la loi n'est jamais imposée
de tels holocaustes.
Les lois de Manu admettaient que l'épouse survive à l'époux.
Les suicides spectaculaires n'ont jamais été qu'une mode aristocratique.
Il est beaucoup plus fréquent que la veuve soit mise à la disposition des
héritiers de son époux.
Le lévira prend parfois la forme de la polyandrie.
Pour prévenir les incertitudes du veuvage, on donne comme mari à une femme
tous les frères d'une famille, coutume qui sert aussi à défendre les gens
contre l'impuissance possible.
Il semble, d'après un texte de César, qu'en Bretagne, tous les hommes d'une
famille aient eu ainsi en commun un certain nombre de femmes.
Le patriarcat ne s'est pas partout établi sous cette forme radicale.
À Babylone, les lois d'Amourabi reconnaissaient certains droits à la
femme. Elle reçoit une part de l'héritage paternel et quand elle se
marie, son père lui constitue une dot.
En Perse, la polygamie est en usage.
La femme est tenue à une obéissance absolue envers le mari que le père lui
choisit dès qu'elle est nubile.
Mais elle est plus honorée que chez la plupart des peuples orientaux.
L'inceste n'est pas interdit, il existait de fréquents mariages entre
frères et sœurs.
Elle est chargée de l'éducation des enfants jusqu'à l'âge de 7 ans, quand il
s'agit des garçons, jusqu'à leur mariage en ce qui regarde les filles.
La femme peut recevoir une partie de l'héritage de son mari si le fils ne s
'en montre pas digne.
Si elle est épouse privilégiée, au cas où le mari meurt sans laisser de fils
adultes, on lui confie la tutelle des enfants mineurs et l'administration des
affaires. Les règles du mariage montrent clairement l'importance qu'a pour le
chef de famille l'existence d'une postérité.
Il semble qu'il y ait eu cinq formes de mariage.
1. La femme se mariait avec le consentement de ses parents, on l
'appelait alors épouse privilégiée.
Ses enfants appartenaient à son mari.
2. Quand une femme était enfant unique, le premier de ses enfants était remis à
ses parents pour leur tenir lieu de fille.
Ensuite, elle devenait épouse privilégiée.
3. Si un homme mourait célibataire, sa famille dotait et mariait une femme
étrangère, on l'appelait femme adoptée.
La moitié des enfants appartenait aux morts, l'autre moitié aux maris vivants.
4. Une veuve, sans enfant, remariée, s'appelait femme servante. Elle devait
la moitié des enfants du second lit aux maris morts.
5. La femme qui se mariait sans le consentement de ses parents ne pouvait
pas hériter d'eux avant que son fils aîné, devenu majeur, ne lui donna, comme
épouse privilégiée, à son père à lui.
Si son mari mourait avant, elle était regardée comme mineure et mise en
tutelle. Le statut de la femme adoptée et de la femme servante établit le droit
de tout homme à se survivre dans une descendance à laquelle ne leur attache
pas nécessairement un lien du sang.
Ceci confirme ce que nous disions plus haut, ce lien a été en quelque sorte
inventé par l'homme quand il a voulu s'annexer par de la sa vie finie une
immortalité terrestre et souterraine.
C'est en Égypte que la condition de la femme a été la plus favorisée.
Les déesses mères, en devenant épouse, ont gardé leur prestige.
L'unité religieuse et sociale, c'est le couple.
La femme apparaît comme alliée et complémentaire de l'homme.
Sa magie est si peu hostile que la peur même de l'inceste est surmontée et qu'on
n'hésite pas à confondre la sœur avec l'épouse.
Elle a les mêmes droits que l'homme, la même puissance juridique.
Elle hérite, elle possède des biens.
Cette chance singulière n'a rien d'en hasard.
Elle provient de ce que dans l'Égypte ancienne, le sol appartenait aux rois et
aux castes supérieurs des prêtres et des guerriers.
Pour les particuliers, la propriété foncière était seulement usufrutière.
Le fond de morant inaliénable, les biens transmis par héritage n'avaient que peu
de valeur et on ne trouvait aucun inconvénient à les partager.
Par l'absence du patrimoine privé, la femme gardait la dignité d'une personne.
Elle se mariait librement et veuve, elle pouvait se remarier à son gré.
Le mâle pratiquait la polygamie, mais bien que tous ses enfants fussent
légitimes, il n'avait qu'une seule épouse véritable, la seule qui fut
associée au culte et liée à lui également.
Les autres n'étaient que des esclaves privés de tout droit.
L'épouse en chef ne changeait pas d'état en se mariant.
Elle demeurait maîtresse de ses biens et libre de contracter.
Quand le pharaon Bocoris établit la propriété privée, la femme occupait une
position trop forte pour en être délogée.
Bocoris ouvrit l'air des contrats et le mariage même devint contractuel.
Il y a eu trois types de contrats.
L'un concernait le mariage servile.
La femme devenait la chose de l'homme, mais elle spécifiait parfois qu'il n
'aurait pas d'autres concubines qu'elle.
Cependant, l'épouse légitime était considérée comme l'égale de l'homme et
tous les biens leur étaient communs.
Souvent, le mari s'engageait à lui payer une somme d'argent en cas de divorce.
Cette coutume conduisit un peu plus tard à un type de contrat singulièrement
favorable à la femme.
Le mari lui consolait une créance factice.
Il y avait de graves pénalités contre l'adultère, mais le divorce était pour
les deux conjoints à peu près libre.
La pratique des contrats restreignit beaucoup la polygamie. Les femmes
accaparaient les fortunes et les transmettaient à leurs enfants, ce qui
amena l'avènement d'une classe plutôt cratique.
Ptolémée Philopater décréta que les femmes ne pourraient plus aliéner leurs
biens sans autorisation maritale, ce qui faisait d'elles d'éternelles mineures.
Mais même au temps où elles avaient un statut privilégié, unique dans le monde
antique, elles n'ont pas été socialement les égales des hommes.
Associée au culte, au gouvernement, elle pouvait jouer le rôle de régente, mais
le pharaon était mâle.
Les prêtres et les guerriers étaient mâles, elle n'intervenait dans la vie
publique que d'une manière secondaire. Et dans la vie privée, on exigeait d
'elle une fidélité sans réciprocité.
Les mœurs des grecs demeurent très proches des mœurs orientaux.
Cependant, ils ne pratiquent pas la polygamie. On ne sait pas exactement
pourquoi. En fait, l'entretien d'un harem a toujours été une lourde charge.
c'est le fastieux salomon ce sont les sultans des mille et une nuits les rois
les chefs les riches propriétaires qui peuvent s'offrir le luxe d'un vaste
sérail l'homme moyen se contentait de trois ou quatre femmes le paysan n'en
possédait guère au plus de deux d'autre part sauf en égypte où il n'y a pas de
propriété foncière particulière le souci de garder intacte le patrimoine amenait
à accorder au fils aîné des droits singuliers sur l'héritage paternel par
là s'établissait une hiérarchie entre les femmes la mère de l'héritier
principal étant revêtue d'une dignité très supérieure à celle des autres
épouses si la femme possède elle-même des biens si elle est dotée elle est
pour son mari une personne il lui est attaché par un lien religieux et
exclusif à partir de là sans doute s'est établie la coutume de ne reconnaître qu
'une seule épouse en vérité le citoyen grec demeurait agréablement polygame
puisqu'il pouvait trouver chez les prostituées de la ville et chez les
servantes du gynécée l'assouvissement de ses désirs nous avons des hétéras pour
les plaisirs de l'esprit dit desmostènes des paillages pour le plaisir des sens
et des épouses pour nous donner des fils la paillage remplaçait la femme dans le
lit du maître au cas où celle-ci était malade indisposée enceinte ou relevant
de couches De sorte que du gynécée au harem, la différence n'est pas grande.
À Athènes, la femme est enfermée dans ses appartements, tenue par les lois
dans une contrainte sévère et surveillée par des magistrats spéciaux.
Elle demeure pendant toute son existence dans une perpétuelle minorité.
Elle est sous la puissance de son tuteur, soit son père, soit le mari,
soit l'héritier du mari, soit, à défaut, l'État représenté par des fonctionnaires
publics. ce sont là ses maîtres et il dispose d'elles comme d'une marchandise
le pouvoir du tuteur s'étendant à la fois sur la personne et sur ses biens le
tuteur peut transmettre ses droits à son gré le père donne sa fille en adoption
ou en mariage le mari peut-en en répudiant son épouse la livrer à un
nouveau mari
La loi grecque assure cependant à la femme une dot qui sert à son entretien
et qui doit être lui interrestituée si le mariage est dissous. Elle autorise
aussi, en certains cas très rares, la femme à demander le divorce.
Mais ce sont les seules garanties que la société lui octroie.
Bien entendu, tout l'héritage est légué aux enfants mâles. La dot représente non
un bien acquis par filiation, mais une sorte de service qui est imposé au
tuteur.
Cependant, grâce à l'usage de la dot, la veuve ne passe plus comme une possession
héréditaire entre les mains des héritiers de son mari, elle retourne
sous la tutelle de ses parents.
Un des problèmes qui se posent dans les sociétés fondées sur l'agnation, c'est
le sort de l'héritage en l'absence de tout descendant mâle.
Les Grecs avaient institué la coutume de l'épicléra.
L'héritière devait épouser dans le genosse paternel son parent le plus âgé.
Ainsi, les biens que lui léguait son père étaient transmis à des enfants
appartenant au même groupe, le domaine demeurait la propriété du jeune os.
L'épicière n'était pas héritière, mais seulement une machine à procréer un
héritier. Cette coutume la mettait entièrement à la merci de l'homme,
puisqu'elle était livrée automatiquement au premier-né des mâles de sa famille,
qui se trouvait être le plus souvent un vieillard.
Puisque l'oppression de la femme a sa cause dans la volonté de perpétuer la
famille et de maintenir intacte le patrimoine, dans la mesure où elle
échappe à la famille, elle échappe donc aussi à cette absolue dépendance.
Si la société niant la propriété privée refuse la famille, le sort de la femme s
'en trouve considérablement amélioré.
Sparte, où prévalait un régime communautaire, était la seule cité où la
femme fut traitée presque à égalité avec l'homme.
Les filles étaient élevées comme les garçons, l'épouse n'était pas confinée
dans le foyer de son mari, celui-ci n'était autorisé qu'à lui faire de
furtives visites nocturnes. Et son épouse lui appartenait si peu qu'au nom
de l'eugénisme, un autre homme pouvait réclamer de s'unir à elle.
La notion même d'adultère disparaît lorsque disparaît l'héritage.
Tous les enfants appartenant en commun à toute la cité, les femmes ne sont pas
non plus jalousement asservies à un maître. Ou inversement, on peut dire que
ne possédant ni bien propre, ni descendance singulière, le citoyen ne
possède pas non plus de femmes.
Les femmes subissent les servitudes de la maternité, comme les hommes celles de
la guerre.
Mais sauf l'accomplissement de ce devoir civique, aucune contrainte ne restreint
leur liberté.
À côté des femmes libres dont nous venons de parler et des esclaves vivant
à l'intérieur du genosse, dont le chef de famille a la propriété absolue, on
rencontre en Grèce des prostituées. Les peuples primitifs connaissaient la
prostitution hospitalière, concession de la femme à l'hôte de passage, qui avait
sans doute des raisons mystiques, et la prostitution sacrée, destinée à libérer
au profit de la collectivité les mystérieuses puissances de la
fécondation. Ces coutumes existaient dans l'Antiquité classique.
Hérodote rapporte qu'au Vème siècle avant Jésus-Christ, chaque femme de
Babylone devait une fois dans sa vie se livrer à un homme étranger dans le
temple de Milita, contre une pièce de monnaie qu'elle remettait au trésor du
temple. Elle rentrait ensuite chez elle pour vivre dans la chasteté.
La prostitution religieuse s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui chez les
Almées d'Égypte et les Bayadères des Indes, qui constituent des castes
respectées de musiciennes et de danseuses.
Mais le plus souvent, en Égypte, en Inde, dans l'Asie occidentale, il y a eu
glissement de la prostitution sacrée à la prostitution légale, la classe
sacerdotale trouvant dans ce commerce un moyen de s'enrichir.
Chez les Hébreux même, il y avait des prostituées vénales.
En Grèce, c'est surtout au bord de la mer, dans les îles et les cités où
venaient beaucoup d'étrangers, qu'existaient des tancles où se
rencontrent les jeunes filles hospitalières aux étrangers, comme les
appellent pindards.
L'argent qu'elles reçoivent est destiné au culte, c'est-à-dire aux prêtres, et
indirectement à leur entretien.
En réalité, sous une forme hypocrite, on exploite, à Corinthe entre autres, les
besoins sexuels des marins, des voyageurs, et c'est déjà de prostitution
vénale. C'est Solon qui en fit une institution.
Il acheta des esclaves asiatiques et les enferma dans les dictériens situés à
Athènes, près du temple de Vénus, non loin du port.
La direction en était confiée à des pornotropos, chargés d'administrer
financièrement l'établissement.
Chaque fille touchait un salaire et l'ensemble des bénéfices revenaient à l
'État. Ensuite s'ouvrirent des capaileia, qui étaient des
établissements privés.
Un priap rouge leur servait d'enseigne.
Bientôt, outre les esclaves, des femmes grecques de basse condition s'y firent
recevoir comme pensionnaires.
Les dictérions étaient considérées comme si nécessaires qu'elles avaient été
reconnues comme lieux d'asile inviolables.
Cependant, les courtisanes étaient notées d'infamie, elles n'avaient aucun
droit social, leurs enfants étaient dispensés de les nourrir, elles devaient
porter un costume spécial d'étoffes bariolées ornées de bouquets de fleurs
et se teindre les cheveux en safran.
Outre les femmes enfermées dans les dictérions, il existait aussi des
courtisanes libres qu'on peut ranger en trois catégories. Les dictériades,
analogues aux femmes en carte d'aujourd'hui, les oulettrides, qui
étaient danseuses et joueuses de flûte, et les étayères, demi-mondaines, qui
venaient généralement de Corinthe, qui avaient liaison officielle avec les
hommes les plus notables de Grèce et qui jouaient le rôle social des femmes du
monde moderne.
Les premières se rencontraient parmi les affranchies ou les filles grecques de
basse classe.
Exploitées par les proxénètes, elles menaient une existence misérable.
Les secondes réussissaient souvent à s'enrichir grâce à leur talent de
musicienne. La plus célèbre fut Lamia, maîtresse de Ptolémée d'Égypte, puis de
son vainqueur, le roi de Macédoine, Démétrios Poliorcète.
Quant aux dernières, on sait que plusieurs furent associées à la gloire
de l'Arzaman.
Disposant librement d'elles-mêmes et de leur fortune, intelligentes, cultivées,
artistes, elles sont traitées comme des personnes par les hommes qui s
'enchantent de leur commerce.
Du fait qu'elles échappent à la famille, qu'elles se situent en marge de la
société, elles échappent aussi à l'homme.
Elles peuvent alors lui apparaître comme une semblable et presque une égale.
En Aspasie, en Frinée, en Laïs, s'affirme la supériorité de la femme
affranchie sur l'honnête mère de famille.
À part ces brillantes exceptions, la femme grecque est réduite à un demi
-tesclavage. Elle n'a pas même la liberté de s'en indigner.
Cet appel, si Aspasie est plus passionnément sapho, font entendre
quelques protestations.
Chez Homer subsistent des réminiscences de l'époque héroïque où les femmes
avaient quelques puissances.
Cependant, les guerriers les renvoient avec dureté à leurs appartements.
On trouve le même mépris chez Hésiode.
Celui qui se confie à l'isthame se confie à un voleur.
Dans la grande époque classique, la femme est résolument confinée dans le
gynécée. « La meilleure femme est celle dont les hommes parlent le moins »,
disait Périclès.
Platon, qui se propose d'admettre un conseil de matronne à l'administration
de la République et de donner aux filles une éducation libre, est une exception.
Il excite les railleries d'Aristophane. À une femme qui l'interroge sur les
affaires publiques, un mari répond dans l'Isistrata.
« Cela ne te regarde pas.
Tais-toi, sinon tu seras battu. Tisse ta voile. » Aristote exprime l'opinion
commune quand il déclare que la femme est femme en vertu d'une déficience, qu
'elle doit vivre enfermée dans son foyer et subordonnée à l'homme.
L'esclave est entièrement privé de la liberté de délibérer, la femme la
possède, mais faible et inefficace, affirme-t-il.
Selon Xénophon, la femme et son époux sont profondément étrangers l'un à l
'autre. Existe-t-il des gens avec qui tu t'entretiens moins qu'avec ta femme ? Il
y en a bien peu. Tout ce qu'on demande à la femme dans l'économique, c'est être
une maîtresse de maison attentive, prudente, économe, laborieuse, tome l
'abeille, une intendante modèle.
La condition modeste à laquelle la femme est réduite n'empêche pas les Grecs d
'être profondément misogynes.
Déjà au VIIe siècle avant Jésus-Christ, Archiloque écrit de mordantes épigrammes
contre les femmes.
On lit chez Simonide, d'Amorgos, « Les femmes sont le plus grand mal que Dieu
ait jamais créé. Qu'elles semblent parfois utiles, elles se transforment
bientôt en tracas pour leur maître.
» Et chez Hipponax, « Il n'y a que deux jours dans la vie où votre femme vous
réjouit, le jour de ses noces et le jour de son enterrement. » Ce sont les yeux
nains qui, dans les histoires de Milet, manifestent le plus de haine. On connaît
entre autres le conte de la matronne d'Éphèse.
Ce qu'on reproche surtout aux femmes à cette époque, c'est d'être paresseuses,
acariâtres, dépensières, c'est-à-dire précisément l'absence des qualités que l
'on exige d'elles.
« Il y a bien des monstres sur terre et dans la mer, mais le plus grand de tous
est encore la femme », écrit Ménandre. « La femme est une souffrance qui ne vous
lâche pas ». Quand, par l'institution de la dot, la femme eut pris une certaine
importance, on déplore alors son arrogance.
C'est un des thèmes familiers à Aristophane, et surtout à Ménandre.
J'ai épousé une sorcière avec une dot.
Je l'ai prise pour ses champs et sa maison, et cela, ô Apollon, est le pire
des mots.
Ô maudit soit celui qui inventa le mariage, et puis le second, le
troisième, le quatrième, et tous ceux qui les imitèrent.
Si vous êtes pauvre et que vous épousez une femme riche, c'est vous réduire à
être en même temps esclave et pauvre.
La femme grecque était tenue trop étroitement pour qu'on lui reprochait
ses mœurs.
Et ce n'est pas la chair qu'on vit les pentes en elle.
Ce sont surtout les charges et les servitudes du mariage qui pèsent aux
hommes. Cela nous l'a supposé que malgré la rigueur de sa condition, bien que
presque aucun droit ne lui fût reconnu, elle devait tenir au foyer une place
importante et jouir de quelque autonomie.
Vouée à l'obéissance, elle pouvait désobéir, elle pouvait accabler son
époux de scènes, de larmes, de bavardages, d'injures. Le mariage
destiné à asservir la femme était aussi pour le mari une chaîne.
Dans le personnage de Xanthippe se résument tous les grèves du citoyen
contre l'épouse mégère et contre les infortunes de la vie conjugale. C'est le
conflit de la famille et de l'État qui définit l'histoire de la femme romaine.
Les étrusques constituaient une société à filiation utérine et il est probable
qu'au temps de la royauté, Rome connaissait encore l'hexogamie liée au
régime de droit maternel.
Les rois latins ne se transmettaient pas héréditairement le pouvoir.
Ce qui est certain, c'est qu'après la mort de Tarquin, le droit patriarcal s
'affirme. La propriété agricole, le domaine privé, donc la famille, sont la
cellule de la société.
La femme va être étroitement asservie au patrimoine et partant au groupe
familial. Les lois la privent même de toutes les garanties qui étaient
reconnues aux femmes grecques.
Elle passe son existence dans l'incapacité et la servitude.
Bien entendu, elle est exclue des affaires publiques. Tout office viril
lui est rigoureusement interdit.
Et dans sa vie civile, elle est une éternelle mineure.
On ne lui refuse pas directement sa part de l'héritage paternel, mais par un
moyen détourné, on l'empêche d'en disposer. On la soumet à l'autorité d'un
tuteur. La tutelle a été établie dans l'intérêt des tuteurs eux-mêmes, dit
Caius, afin que la femme, dont ils sont héritiers présomptifs, ne puisse leur
ravir son héritage par testament ni l'appauvrir par des aliénations ou des
dettes. Le premier tuteur de la femme, c'est son père.
À défaut, les agnas paternels remplissent cette fonction.
Quand la femme se marie, elle passe dans la main de son époux. Il y a trois
formes de mariage, la conferratio, où les époux offrent à Jupiter Capitolin un
gâteau d'épautre en présence du flamen dialis, la coemptio, vente fictive par
laquelle le père plébéien mancipait sa fille au mari, et l'usus, résultant d
'une cohabitation d'une année.
Toutes trois sont avec Manu, c'est-à-dire que l'époux se substitue au
père ou au tuteur Zania.
Sa femme est assimilée à une de ses filles, c'est lui qui a désormais tout
pouvoir sur sa personne et sur ses biens.
Mais dès l'époque de la loi des douze tables, du fait que la Romaine
appartenait à la fois à l'agence paternelle et à l'agence conjugale, il
naissait des conflits qui sont à l'origine de son émancipation légale.
En effet, le mariage avec Manu dépouille les tuteurs Zania.
Pour défendre l'intérêt des parents paternels, on voit apparaître le mariage
Sine-Manu.
En ce cas, les biens de la femme restent sous la dépendance des tuteurs. Le mari
n'a de droit que sur sa personne.
Ce pouvoir même, il le partage avec le pater familias, qui garde sur sa fille
une autorité absolue.
Le tribunal domestique est chargé de régler les différents qui peuvent
opposer père et mari.
Une telle institution permet à la femme un recours du père au mari, du mari au
père. Elle n'est pas la chose d'un individu.
D'ailleurs, bien que l'agence soit extrêmement forte, comme le prouve l
'existence même de ce tribunal indépendant des tribunaux publics, le
père de famille, qui en est le chef, est avant tout un citoyen. Son autorité est
illimitée, il gouverne absolument épouse et enfant, mais ceux-ci ne sont pas sa
propriété. Plutôt, il administre leur existence en vue du bien public.
La femme, qui met au monde les enfants et dont le travail domestique embrasse
souvent des tâches agricoles, est très utile au pays et profondément respectée.
on remarque ici un fait très important que nous retrouvons tout au cours de l
'histoire. Le droit abstrait ne suffit pas à définir la situation concrète de
la femme.
Celle-ci dépend en grande partie du rôle économique qu'elle joue.
Et souvent même, liberté abstraite et pouvoir concret varient en sens inverse.
Légalement plus asservie que la grecque, la romaine est bien plus profondément
intégrée à la société.
À la maison, elle siège dans l'atrium, qui est le centre de la demeure, au lieu
d'être reléguée dans le secret du Guinnessé.
C'est elle qui préside au travail des esclaves, elle dirige l'éducation des
enfants et souvent son influence s'exercera sur eux jusque dans un âge
avancé. Elle partage les travaux et les soucis de son époux, elle est considérée
comme copropriétaire de ses biens. La formule du mariage « ubi tu gaius ego
gaia » n'est pas une formule creuse. On appelle la matronne « domina », elle est
maîtresse du foyer, associée au culte, non pas esclave mais compagne de l
'homme. Le lien qui l'unit à lui est si sacré qu'en cinq siècles, on ne compte
pas un seul divorce.
Elle n'est pas confinée dans ses appartements. Elle assiste aux repas,
aux fêtes, elle va au théâtre.
Dans la rue, les hommes lui cèdent le pas.
Consuls et lecteurs se rangent sur son passage.
Les légendes lui accordent dans l'histoire un rôle éminent. On connaît
assez celle des Sabines, de Lucrèce, de Virginie.
Coriolan cède aux supplications de sa mère et de son épouse.
La loi de Lucinus, qui consacre le triomphe de la démocratie romaine, lui
aurait été inspirée par sa femme.
C'est Cornélie qui forge à l'âme des Gracoques.
« Partout, les hommes gouvernent les femmes », disait Caton, « et nous, qui
gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent ». C'est le
conflit de la famille et de l'État qui définit l'histoire de la femme romaine.
Les étrusques constituaient une société à filiation utérine et il est probable
qu'au temps de la royauté, Rome connaissait encore l'hexogamie liée au
régime de droit maternel.
Les rois latins ne se transmettaient pas héréditairement le pouvoir.
Ce qui est certain, c'est qu'après la mort de Tarquin, le droit patriarcal s
'affirme. La propriété agricole, le domaine privé, donc la famille, sont la
cellule de la société.
La femme va être étroitement asservie au patrimoine et partant au groupe
familial. Les lois la privent même de toutes les garanties qui étaient
reconnues aux femmes grecques.
Elle passe son existence dans l'incapacité et la servitude.
Bien entendu, elle est exclue des affaires publiques. Tout office viril
lui est rigoureusement interdit. Et dans sa vie civile, elle est une éternelle
mineure. On ne lui refuse pas directement sa part de l'héritage
paternel, mais par un moyen détourné, on l'empêche d'en disposer. On la soumet à
l'autorité d'un tuteur.
La tutelle a été établie dans l'intérêt des tuteurs eux-mêmes, dit Caius, afin
que la femme, dont ils sont héritiers présomptifs, ne puisse leur ravir son
héritage par testament ni l'appauvrir par des aliénations ou des dettes.
Le premier tuteur de la femme, c'est son père.
À défaut, les agnas paternels remplissent cette fonction.
Quand la femme se marie, elle passe dans la main de son époux.
Il y a trois formes de mariage, la conferratio, où les époux offrent à
Jupiter Capitolin un gâteau d'épautre en présence du flamen dialis, la coemptio,
vente fictive par laquelle le père plébéien mancipait sa fille au mari, et
l'usus, résultant d'une cohabitation d'une année.
Toutes trois sont avec Manu, c'est-à-dire que l'époux se substitue au
père ou au tuteur Zania.
Sa femme est assimilée à une de ses filles, c'est lui qui a désormais tout
pouvoir sur sa personne et sur ses biens.
Mais dès l'époque de la loi des douze tables, du fait que la Romaine
appartenait à la fois à l'agence paternelle et à l'agence conjugale, il
naissait des conflits qui sont à l'origine de son émancipation légale.
En effet, le mariage avec Manu dépouille les tuteurs Zania.
Pour défendre l'intérêt des parents paternels, on voit apparaître le mariage
sine manu.
En ce cas, les biens de la femme restent sous la dépendance des tuteurs. Le mari
n'a de droit que sur sa personne.
Ce pouvoir même, il le partage avec le pater familias, qui garde sur sa fille
une autorité absolue.
Le tribunal domestique est chargé de régler les différents qui peuvent
opposer père et mari.
Une telle institution permet à la femme un recours du père au mari, du mari au
père. Elle n'est pas la chose d'un individu.
D'ailleurs, bien que l'agence soit extrêmement forte, comme le prouve l
'existence même de ce tribunal indépendant des tribunaux publics, le
père de famille, qui en est le chef, est avant tout un citoyen. Son autorité est
illimitée, il gouverne absolument épouse et enfant, mais ceux-ci ne sont pas sa
propriété. Plutôt, il administre leur existence en vue du bien public.
La femme, qui met au monde les enfants et dont le travail domestique embrasse
souvent des tâches agricoles, est très utile au pays et profondément respectée.
on remarque ici un fait très important que nous retrouvons tout au cours de l
'histoire. Le droit abstrait ne suffit pas à définir la situation concrète de
la femme.
Celle-ci dépend en grande partie du rôle économique qu'elle joue.
Et souvent même, liberté abstraite et pouvoir concret varient en sens inverse.
Légalement plus asservie que la grecque, la romaine est bien plus profondément
intégrée à la société.
À la maison, elle siège dans l'atrium, qui est le centre de la demeure, au lieu
d'être reléguée dans le secret du Guinnessé.
C'est elle qui préside au travail des esclaves, elle dirige l'éducation des
enfants et souvent son influence s'exercera sur eux jusque dans un âge
avancé. Elle partage les travaux et les soucis de son époux, elle est considérée
comme copropriétaire de ses biens. La formule du mariage Ubi tu Gaius ego Gaia
n'est pas une formule creuse. On appelle la matronne Domina, elle est maîtresse
du foyer, associée au culte, non pas esclave mais compagne de l'homme.
Le lien qui l'unit à lui est si sacré qu'en cinq siècles, on ne compte pas un
seul divorce.
Elle n'est pas confinée dans ses appartements. Elle assiste aux repas,
aux fêtes, elle va au théâtre. Dans la rue, les hommes lui cèdent le pas.
Consuls et lecteurs se rangent sur son passage.
Les légendes lui accordent dans l'histoire un rôle éminent. On connaît
assez celle des Sabines, de Lucrèce, de Virginie.
Coriolan cède aux supplications de sa mère et de son épouse.
La loi de Lucinus, qui consacre le triomphe de la démocratie romaine, lui
aurait été inspirée par sa femme.
C'est Cornélie qui forge à l'âme des Gracoques.
« Partout, les hommes gouvernent les femmes », disait Caton, « et nous, qui
gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent ». Peu à peu,
la situation légale de la Romaine s'adapte à sa condition pratique.
Au temps de l'oligarchie patricienne, chaque pater familias est au sein de la
République un souverain indépendant. Mais quand le pouvoir de l'État s
'affirme, il lutte contre la concentration des fortunes, contre l
'arrogance des puissantes familles.
Le tribunal domestique s'efface devant la justice publique. Et la femme
acquiert des droits de plus en plus importants.
Quatre pouvoirs limitaient primitivement sa liberté.
Le père et le mari disposaient de sa personne.
Le tuteur et la manus de ses biens.
L'État s'autorise de l'opposition du père et du mari pour restreindre leurs
droits. C'est le tribunal d'État qui jugera les cas d'adultère, de divorce,
etc.
De même, on détruit l'une par l'autre la manus et la tutelle.
Dans l'intérêt du tuteur, on avait déjà séparé la manus du mariage.
Ensuite, la manus devient un expédient que les femmes utilisent pour se
délivrer des tuteurs, soit en contractant des mariages fictifs, soit
en obtenant de leur père ou de l'État des tuteurs complaisants.
Sous la législation impériale, la tutelle sera entièrement abolie.
En même temps, la femme obtient un garant positif de son indépendance. Son
père est obligé de lui reconnaître une dot.
Celle-ci ne revient pas aux Agnats après la dissolution du mariage et elle n
'appartient jamais au mari.
La femme peut d'un instant à l'autre en exiger la restitution par un brusque
divorce, ce qui met l'homme à sa merci.
En acceptant la dot, il vendait son pouvoir, dit Platt.
Dès la fin de la République, la mère s'est vue reconnaître à l'égal du père
le droit au respect de ses enfants.
On lui accorde la garde de sa progéniture en cas de tutelle ou de
mauvaise conduite du mari.
Sous Adrien, un senatus consulte lui confère, quand elle a trois enfants et
que le défunt est sans postérité, un droit à la succession ab intesta de
chacun d'eux.
Et sous Marc Aurel s'achève l'évolution de la famille romaine. A partir de 178,
la mère a pour héritier ses enfants qui l'emportent sur les agnas. La famille
est fondée désormais sur la conjonctio sanguinis et la mère apparaît comme l
'égale du père.
La fille hérite comme ses frères.
Cependant, on observe dans l'histoire du droit romain un mouvement qui contredit
celui que nous venons de décrire.
Rendant la femme indépendante de la famille, le pouvoir central la reprend
lui-même en tutelle. Il la soumet à diverses incapacités légales.
En effet, elle prendrait une importance inquiétante si elle pouvait être à la
fois riche et indépendante.
On va donc s'efforcer de lui retirer d'une main ce qu'on lui a concédé de l
'autre. La loi Opia, qui interdisait aux Romains le luxe, fut votée au moment où
Hannibal menaçait Rome.
Le danger passé, les femmes en réclamèrent l'abrogation.
Caton, dans un discours célèbre, demanda qu'elle fût maintenue. Mais la
manifestation des matrones rassemblées sur la place publique l'emporta entre
lui.
Différentes lois, d'autant plus sévères que les mœurs se relâchaient davantage,
furent ensuite proposées, mais sans grand succès. Elles ne firent guère que
susciter des fraudes.
Seul triompha le senatus consulte vélien qui interdisait à la femme d'intercéder
pour autrui, la privant de presque toute capacité civile.
C'est au moment où la femme est pratiquement la plus émancipée qu'on
proclame l'infériorité de son sexe, ce qui est un remarquable exemple du
processus de justification mâle dont j'ai parlé.
Comme on ne limite plus ses droits en tant que fille, épose, sœur, c'est en
tant que sexe qu'on lui refuse l'égalité avec l'homme.
On prétexte pour la brimer l'imbécilité, la fragilité du sexe.
Le fait est que les matrones ne firent pas un très bon usage de leur liberté
neuve. Mais c'est qu'aussi, il leur fut interdit d'en tirer positivement parti.
De ces deux courants contraires, un courant individualiste qui arrache la
femme à la famille, un courant étatiste qui la moleste en tant qu'individu, il
résulte que sa situation est sans équilibre.
Elle est héritière, elle a droit à l'égal du père au respect des enfants,
elle teste, elle échappe grâce à l'institution de la dot à la contrainte
conjugale. Elle peut divorcer et se remarier selon son caprice. Mais ce n
'est que d'une manière négative qu'elle s'émancipe, puisqu'on ne lui propose
aucun emploi concret de ses forces.
L'indépendance économique demeure abstraite puisqu'elle n'engendre aucune
capacité politique.
C'est ainsi que, faute de pouvoir agir, les Romaines manifestent.
En 114, éclate le scandale des Vestales dont le collège est supprimé.
La vie et les vertus publiques leur demeurant inaccessibles, quand la
dissolution de la famille rend inutiles et périmées les vertus privées de
Naguère, il n'y a plus aucune morale qui se propose aux femmes.
Elles ont le choix entre deux solutions, ou s'entêter à respecter les mêmes
valeurs que leurs aïeuls, ou non plus reconnaître aucune.
On voit à la fin du 1er siècle, au début du 2nd, nombre de femmes qui demeurent
les compagnes et associées de leurs époux, comme au temps de la République.
Plotine partage la gloire et les responsabilités de Trajan.
Sabine se rend si célèbre par ses bienfaits que de son vivant des statues
la divinisent.
Soutiber, Sextia refuse de survivre à Émilius Carus et Passéa à Pomponus
Labès.
Pauline s'ouvre les veines en même temps que Sénèque.
Pline le jeune a rendu fameux le poété Nandolet d'Aria.
Martial admire en Claudia Ruffina, en Virginia, en Sulpicia, des épouses
irréprochables et des mères dévouées. Mais il y a quantité de femmes qui se
refusent à la maternité et qui multiplient les divorces. Les lois
continuent à interdire l'adultère.
Certaines matrones vont jusqu'à se faire inscrire parmi les prostituées afin de
ne pas être gênées dans leur débauche.
Jusque-là, la littérature latine avait toujours été respectueuse des femmes.
Alors les satiristes se déchaînent contre elles.
Ils s'attaquent d'ailleurs non à la femme en général, mais essentiellement à
leur contemporaine.
Juvenales leur reprochent leur luxure, leur goinfrerie, ils les blâment de
prétendre aux occupations des hommes.
Elles s'intéressent à la politique, se plongent dans des dossiers de procès,
discutent avec les grammairiens et les raiteurs, se passionnent pour la chasse,
les courses de chars, les scrims, la lutte. Le fait est que c'est surtout par
leur goût du divertissement et par leur vice qu'elles rivalisent avec les
hommes. Pour viser des buts plus hauts, elles manquent d'une éducation
suffisante, et d'ailleurs, aucune fin ne leur est proposée. L'action leur demeure
interdite. La Romaine de l'Ancienne République a une place sur Terre, mais
elle y est enchaînée faute de droits abstraits et d'indépendance économique.
La Romaine de la décadence est le type de la fausse émancipée qui ne possède,
dans un monde dont les hommes demeurent concrètement les seuls maîtres, qu'une
liberté vide, elle est libre pour rien.
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