Afrikaans
Akan
Albanian
Amharic
Arabic
Armenian
Azerbaijani
Basque
Belarusian
Bemba
Bengali
Bihari
Bosnian
Breton
Bulgarian
Cambodian
Catalan
Cebuano
Cherokee
Chichewa
Chinese (Simplified)
Chinese (Traditional)
Corsican
Croatian
Czech
Danish
Dutch
English
Esperanto
Estonian
Ewe
Faroese
Filipino
Finnish
French
Frisian
Ga
Galician
Georgian
German
Greek
Guarani
Gujarati
Haitian Creole
Hausa
Hawaiian
Hebrew
Hindi
Hmong
Hungarian
Icelandic
Igbo
Indonesian
Interlingua
Irish
Italian
Japanese
Javanese
Kannada
Kazakh
Kinyarwanda
Kirundi
Kongo
Korean
Krio (Sierra Leone)
Kurdish
Kurdish (Soranî)
Kyrgyz
Laothian
Latin
Latvian
Lingala
Lithuanian
Lozi
Luganda
Luo
Luxembourgish
Macedonian
Malagasy
Malay
Malayalam
Maltese
Maori
Marathi
Mauritian Creole
Moldavian
Mongolian
Myanmar (Burmese)
Montenegrin
Nepali
Nigerian Pidgin
Northern Sotho
Norwegian
Norwegian (Nynorsk)
Occitan
Oriya
Oromo
Pashto
Persian
Polish
Portuguese (Brazil)
Portuguese (Portugal)
Punjabi
Quechua
Romanian
Romansh
Runyakitara
Russian
Samoan
Scots Gaelic
Serbian
Serbo-Croatian
Sesotho
Setswana
Seychellois Creole
Shona
Sindhi
Sinhalese
Slovak
Slovenian
Somali
Spanish
Spanish (Latin American)
Sundanese
Swahili
Swedish
Tajik
Tamil
Tatar
Telugu
Thai
Tigrinya
Tonga
Tshiluba
Tumbuka
Turkish
Turkmen
Twi
Uighur
Ukrainian
Urdu
Uzbek
Vietnamese
Welsh
Wolof
Xhosa
Yiddish
Yoruba
Zulu
Stendhal ou le romanesque du vrai.
Si quittons l'époque contemporaine, je reviens maintenant à Stendhal, c'est qu
'au sortir de ces carnavals où la femme tour à tour se déguise en mégère, en
infe, en étoile du matin, en sirène, il est réconfortant d'aborder un homme qui
vit parmi des femmes de chair et d'os.
Stendhal a, dès l'enfance, aimé les femmes sensuellement.
Il a projeté en elles les aspirations de son adolescence.
Il s'imaginait volontiers sauvant d'un danger une belle inconnue et gagnant son
amour. Arrivant à Paris, ce qu'il voulait le plus ardemment, c'est « une
charmante femme, nous nous adorerons, elle connaîtra mon âme ». Vielli, il
écrit dans la poussière les initiales des femmes qu'il a le plus aimées.
« Je crois que la rêverie a été ce que j'ai préféré à tout », nous confie-t-il.
Et ce sont des images de femmes qui ont alimenté ses rêves.
Leurs souvenirs animent les paysages.
La ligne de rocher en approchant d'Arbois, je crois, et venant de Dol par
la Grande Route, fut pour moi une image sensible et évidente de l'âme de
Métilde. La musique, la peinture, l'architecture, tout ce qui la chérit,
il la chérit avec une âme d'amant malheureux. Qu'il se promène à Rome, à
chaque tournant de page, une femme surgit. Dans les regrets, les désirs,
les tristesses, les joies qu'elles ont suscité en lui, il a connu le goût de
son propre cœur.
C'est elle qu'il veut pour juge. Il fréquente leur salon. Il cherche à se
montrer brillant à leurs yeux.
Il leur a dû ses plus grands bonheurs, ses plus grandes peines. Elles ont été
sa principale occupation.
Il préfère leur amour à toute amitié, leur amitié à celle des hommes.
Des femmes inspirent ses livres, des figures de femmes les peuplent. C'est en
grande partie pour elle qu'il écrit.
Je cours la chance d'être lu en 1900 par les âmes que j'aime, les Madame Roland,
les Mélanie Gilbert.
Elles ont été la substance même de sa vie.
D'où leur est venu ce privilège ? Ce tendre ami des femmes, et précisément
parce qu'il les aime dans leur vérité, ne croit pas au mystère féminin.
Aucune essence ne définit une fois pour toutes la femme. L'idée d'un éternel
féminin lui semble pédante et ridicule.
Des pédants nous répètent depuis 2000 ans que les femmes ont l'esprit plus vif
et les hommes plus de solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les
idées et les hommes plus de force d'attention.
Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles
concluait ainsi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.
Les différences qu'on remarque entre les hommes et les femmes reflètent celles de
leur situation.
Comment les femmes ne seraient-elles pas plus romanesques que leurs amants ?
Une femme a son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains,
songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son
escadron, est mis aux arrêts s'il fait un faux mouvement.
De même, on accuse les femmes de manquer de bon sens.
Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est tout simple. Comme en
vertu de nos plats usages, elles n'en sont chargées d'aucune affaire dans la
famille, la raison ne leur est jamais utile.
Donnez à régler à votre femme les affaires avec les fermiers de deux de
vos terres. Je parie que les registres sont mieux tenus que par vous.
Si l'on trouve dans l'histoire si peu de génies féminins, c'est que la société
les prive de tout moyen de s'exprimer.
Tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public.
Dès que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre
talents les plus difficiles.
Le pire handicap qu'elles aient à supporter, c'est l'éducation dont on les
abrutit. L'oppresseur s'attache toujours à diminuer ce qui l'opprime.
C'est à dessein que l'homme refuse aux femmes leur chance.
Nous laissons œillaises chez elles les qualités les plus brillantes et les plus
riches de bonheur pour elles-mêmes et pour nous.
À dix ans, la fillette est plus vive, plus fine que son frère. À vingt ans, le
polisson est l'homme d'esprit et la jeune fille une grande idiote, gauche,
timide, ayant une peur d'une araignée.
La faute en est à la formation qu'elle a reçue. Il faudrait donner aux femmes
exactement autant d'instructions qu'aux garçons.
Les antiféministes, objectes que les femmes cultivées et intelligentes sont
des monstres. Tout le mal vient du fait qu'elles demeurent encore
exceptionnelles. Si elles pouvaient toutes accéder à la culture aussi
naturellement que les hommes, elles en profiteraient avec le même naturel.
Après les avoir mutilées, on les a servies à des lois contre nature.
Mariées contre leur cœur, on veut qu'elles soient fidèles, et le divorce
même leur est reproché comme une inconduite.
On voue à l'oisiveté un grand nombre d'entre elles alors qu'il n'y a pas de
bonheur hors du travail.
Cette condition indigne Stendhal, et il y voit la source de tous les défauts qu
'on reproche aux femmes.
Elles ne sont ni anges, ni démons, ni sphinxes, des êtres humains que des
mœurs imbéciles ont réduits à un demi-esclavage.
C'est précisément parce qu'elles sont des opprimés que les meilleurs d'entre
elles se garderont des tares qui enlaidissent leurs oppresseurs.
Elles ne sont en soi ni inférieures ni supérieures à l'homme, mais par un
curieux renversement, leur situation malheureuse les favorise.
On sait combien Stendhal est l'esprit de sérieux. Argent, honneur, rang, pouvoir
lui paraissent les plus tristes des idoles. L'immense majorité des hommes s
'alienent à leur profit.
Le pédant, l'important, le bourgeois, le mari étouffent en eux tout étincelle de
vie et de vérité.
Bardés d'idées toutes faites, de sentiments appris, obéissants aux
routines sociales, leur personnage n'est habité que par le vide.
Un monde peuplé de ces créatures sans âme est un désert d'ennuis.
Il y a malheureusement beaucoup de femmes qui croupissent dans ces mornes
marécages. Ce sont des poupées, aux idées étroites et parisiennes, ou bien
des dévotes hypocrites.
Stendhal éprouve un dégoût mortel pour les femmes honnêtes et l'hypocrisie qui
leur est indispensable.
Elles apportent à leurs occupations frivoles le même sérieux qui guinde
leurs époux.
Stupides par éducation, envieuses, vaniteuses, bavardes, méchantes par
loisiveté, froides, sèches, prétentieuses, malfaisantes, elles
peuplent Paris et la province.
On les voit grouiller derrière les nobles figures d'une madame de Rénal, d
'une madame de Chasteler.
Celle que Stendhal a peinte avec le soin le plus haineux, c'est sans doute Madame
Grandet, dont il a fait l'exact négatif d'une Madame Roland, d'une méthilde.
Belle, mais sans expression, méprisante et dénuée de charme, elle intimide par
sa célèbre vertu, mais ne connaît pas la vraie pudeur qui vient de l'âme.
Pleine d'admiration pour soi, imbue de son personnage, elle ne sait que copier
du dehors la grandeur. Au fond, elle est vulgaire et basse. Elle n'a pas de
caractère, elle m'ennuie.
pense M.
Lewen.
Parfaitement raisonnable, soucieuse de la réussite de ses projets, toute son
ambition est de faire de son mari un ministre.
Son esprit était aride.
Prudente, conformiste, elle s'est toujours gardée de l'amour. Elle est
incapable d'un mouvement généreux. Quand la passion se met dans cette âme sèche,
elle la brûle sans l'illuminer.
Il n'y a qu'à renverser cette image pour découvrir ce que Stendhal demande des
femmes. C'est d'abord de ne pas se laisser prendre au piège du sérieux.
Du fait que les choses prétendues importantes sont hors de leur portée,
elles risquent moins que les hommes de s'y aliéner.
Elles ont plus de chances de préserver ce naturel, cette naïveté, cette
générosité que Stendhal met plus haut que tout autre mérite.
Ce qu'il goûte en elles, c'est ce que nous appellerions aujourd'hui leur
authenticité. C'est là le trait commun à toutes les femmes qu'il a aimées ou
inventées avec amour.
Toutes sont des êtres libres et vrais.
Leur liberté s'affiche chez certaines d'une manière éclatante.
Angela Pietragroa, qu'atteint sublime, à l'italienne, à la Lucrèce Borgia, ou
Madame Azur, qu'atteint à la Dubarry, une des françaises les moins poupées que
j'ai rencontrées, fronde ouvertement les mœurs.
La miel se rit des conventions, des mœurs, des lois. La Sanseverina se jette
avec ardeur dans l'intrigue et ne recule pas devant le crime.
C'est par la vigueur de leur esprit qu'elle s'élève au-dessus du vulgaire.
Tel Menta, tel Mathilde Delamolle, qui critique, dénigre, méprise la société
qui l'entoure et veut se distinguer d'elle.
Chez d'autres encore, la liberté a une figure toute négative.
Ce qu'il y a de remarquable chez Madame de Chasteler, c'est son détachement à l
'égard de tout ce qui est secondaire.
Soumise aux volontés de son père et même à ses opinions, elle n'en conteste pas
moins les valeurs bourgeoises par cette indifférence qu'on lui reproche comme un
enfantillage et qui est la source de sa gaieté insouciante.
Clélia Conti se distingue aussi par sa réserve. Le bal, les amusements
habituels des jeunes filles la laissent froide.
Elle semble toujours distante, soit par mépris de ce qui l'entoure, soit par
regret de quelques chimères absentes. Elle juge le monde, elle s'indigne de sa
bassesse.
C'est chez Madame de Rénal que l'indépendance de l'âme est le plus
profondément cachée.
Elle ignore elle-même qu'elle est mal résignée à son sort.
C'est son extrême délicatesse, sa sensibilité à vif, qui manifeste sa
répugnance pour la vulgarité de son entourage.
Elle n'est pas hypocrite. Elle a gardé un cœur généreux, capable d'émotions
violentes, et elle a le goût du bonheur. Ce feu qui couve en elle, à peine en
sentons du dehors sa chaleur, mais il suffira d'un souffle pour qu'elle s
'embrasse tout entière.
Ces femmes, tout simplement, sont vivantes. Elles savent que la source des
vraies valeurs n'est pas dans les choses extérieures, mais dans les cœurs. C'est
ce qui fait le charme du monde qu'elles habitent. Elles en chassent l'ennui du
seul fait qu'elles y sont présentes avec leurs rêves, leurs désirs, leurs
plaisirs, leurs émotions, leurs inventions.
La Sainte-Séverina, cette âme active, redoute l'ennui plus que la mort.
Stagner dans l'ennui, c'est s'empêcher de mourir, disait-elle, ce n'est pas
vivre. Elle est toujours passionnée pour quelque chose, toujours agissante, gaie
aussi.
Inconsciente, puérile ou profonde, gaie ou grave, audacieuse ou secrète, toutes
refusent le lourd sommeil dans lequel l'humanité s'enlise.
Et ces femmes qui ont su préserver à vie leur liberté, dès qu'elles rencontreront
un objet digne d'elles, s'élèveront par la passion jusqu'à l'héroïsme. Leur
force d'âme, leur énergie traduisent la farouche pureté d'un engagement total.
Mais la seule liberté ne suffirait pas à les douer de tant d'attraits
romanesques. Une pure liberté, on la reconnaît dans l'estime, mais non dans l
'émotion. Ce qui touche, c'est son effort pour s'accomplir à travers les
obstacles qui la briment.
Il est chez les femmes d'autant plus pathétique que la lutte est plus
difficile. La victoire remportée sur des contraintes extérieures suffit déjà à
enchanter Stendhal. Dans les chroniques italiennes, il cloître ses héroïnes au
fond des couvents, il les enferme dans le palais d'un époux jaloux. Il leur
faut inventer mille russes pour rejoindre leurs amants, portes dérobées,
échelles de cordes, coffres sanglants.
Enlèvement, séquestration, assassinat, les déchaînements de passion et de
désobéissance sont servis par une ingéniosité où se déploient toutes les
ressources de l'esprit. La mort, les tortures menaçantes donnent encore plus
d'éclat aux audaces des âmes forcenées qu'il nous dépeint.
Même dans ses œuvres plus mûres, Stendhal demeure sensible à ce
romanesque apparent.
Il est la figure manifeste de celui qui naît du cœur. On ne peut les distinguer
l'un de l'autre non plus qu'on ne peut séparer une bouche de son sourire.
Clélia invente à neuf l'amour en inventant l'alphabet.
qui lui permet de correspondre avec Fabrice. La Sainte-Séverina nous est
décrite comme une âme toujours sincère, qui jamais n'agit avec prudence, qui se
livre tout entière à l'impression du moment.
C'est quand elle intrigue, quand elle empoisonne le prince et qu'elle inonde
Parme, que cette âme se découvre à nous. Elle n'est rien d'autre que l'équipée si
blime et folle qu'elle a choisi de vivre.
L'échelle que Mathilde Lamolle appuie à sa fenêtre, c'est tout autre chose qu'un
accessoire de théâtre. C'est sous une forme tangible son imprudence
orgueilleuse, son goût de l'extraordinaire, son courage
provoquant. Les qualités de ces âmes ne se découvriraient pas si elles n'étaient
entorées d'ennemis. Les murs d'une prison, la volonté d'un souverain, la
sévérité d'une famille.
Cependant, les contraintes les plus difficiles à vaincre sont celles que
chacun rencontre en soi-même.
C'est alors que l'aventure de la liberté est la plus incertaine, la plus
poignante, la plus piquante.
Il est manifeste que la sympathie de Stendhal pour ses héroïnes est d'autant
plus grande qu'elles sont plus étroitement des prisonnières.
Certes, il goûte les catins, sublimes ou non, qui ont une fois pour toutes
piétiné les conventions, mais il chérit plus tendrement Métilde, retenue par ses
scrupules et sa pudeur.
Lucien Leuen se plaît auprès de cette affranchie qu'est Madame de Aucuncourt,
mais c'est Madame de Chasteler, chaste, réservée, hésitante, qui l'aime à la
passion. Il admire l'âme intière de la Sanseverina qui ne recule devant rien,
mais il lui préfère Clélia, et c'est la jeune fille qui gagne le cœur de
Fabrice. Et Madame de Rênal, ligotée par sa fierté, ses préjugés, son ignorance,
est peut-être de toutes les femmes créées par Stendhal, celle qui l'étonne
le plus.
Il situe volontiers ses héroïnes en province, dans un milieu borné, sous la
coupe d'un mari ou d'un père imbécile.
Il lui plaît qu'elles soient incultes et même imbues d'idées fausses. Madame de
Rénal et Madame de Chasteler sont toutes deux obstinément légitimistes.
La première est d'esprit timide et sans aucune expérience, la seconde d'une
intelligence brillante mais dont elle méconnaît la valeur.
Elles ne sont donc pas responsables de leurs erreurs, mais plutôt elles en sont
les victimes, autant que les institutions et les mœurs. Et c'est de l
'erreur que jaillit le romanesque, comme la poésie naît de l'échec.
Un esprit lucide qui décide de ses actes en pleine connaissance de cause, on l
'approuve ou on le blâme sèchement, tandis que c'est avec crainte, pitié,
ironie, amour qu'on admire le courage et les ruses d'un cœur généreux cherchant
son chemin dans les ténèbres.
C'est parce qu'elles sont mystifiées qu'on voit fleurir chez les femmes des
vertus inutiles et charmantes, telles que leur pudeur, leur orgueil, leur
extrême délicatesse. En un sens, ce sont des défauts. Elles engendrent des
mensonges, des susceptibilités, des colères. Mais elles s'expliquent assez
par la situation où les femmes sont placées.
Celles-ci sont amenées à mettre leur orgueil dans les petites choses, ou du
moins dans des choses qui n'ont d'importance que par le sentiment.
parce que tous les objets prétendus importants sont hors de leur atteinte.
Leur pudeur résulte de la dépendance dont elles souffrent.
Parce qu'il leur est interdit de donner leur mesure dans des actes, c'est leur
être même qu'elles mettent en question.
Il leur semble que la conscience d'autrui, et singulièrement celle de
leur amant, les révèle dans leur vérité.
Elles en ont peur, elles tentent de lui échapper.
Dans leur fuite, leurs hésitations, leurs révoltes, dans leurs mensonges
même, s'exprime un authentique souci de la valeur.
Et c'est là ce qui les rend respectables. Mais ils s'expriment avec
maladresse, voire avec mauvaise foi. Et c'est là ce qui les rend touchantes et
même discrètement comiques.
C'est quand la liberté se prend à ses propres pièges et triche avec elle-même
qu'elle est le plus profondément humaine et donc, aux yeux de Stendhal, le plus
attachante. Les femmes de Stendhal sont pathétiques quand leur cœur leur pose
des problèmes imprévus.
Aucune loi, aucune recette, aucun raisonnement venu de dehors ne peut plus
les guider.
Il faut qu'elle décide seule.
Ce délaissement est le moment extrême de la liberté.
Clélia est élevée dans des idées libérales, elle est lucide et
raisonnable, mais des opinions apprises, justes ou fausses, ne sont d'aucun
secours dans un conflit moral.
Madame de Rénal aime Julien en dépit de sa morale, Clélia sauve Fabrice contre
sa raison. Il y a dans les deux cas le même dépassement de toutes les valeurs
reconnues. C'est cette hardise qu'exalte Stendhal.
Mais elle est d'autant plus émouvante qu'elle ose à peine s'avouer.
Elle en est d'en plus naturelle, plus spontanée, plus authentique.
Chez Madame de Rénal, la audace est cachée par l'innocence.
Faute de connaître l'amour, elle ne sait pas le reconnaître et elle lui cède sans
résistance. On dirait que pour avoir vécu dans la nuit, elle est sans défense
devant la fulgurante lumière de la passion.
Elle l'accueille, éblouie, fuse contre Dieu, contre l'enfer. Quand ce fait s
'obscurcit, elle retombe dans les ténèbres que gouvernent les maris et les
prêtres. Elle n'a pas confiance en ses propres jugements, mais l'évidence la
fout droit.
Dès qu'elle retrouve Julien, elle lui livre de nouveau son âme.
Ses remords, la lettre que lui arrache son confesseur, permettent de mesurer
quelle distance cette âme ardente et sincère avait à franchir pour s'arracher
à la prison où l'enfermait la société et accéder au ciel du bonheur.
Le conflit est plus conscient chez Clélia. Elle hésite entre sa loyauté à l
'égard de son père et son amoureuse pitié.
Elle se cherche des raisons. Le triomphe des valeurs auxquelles croit Stendhal
lui paraît d'autant plus éclatant qu'il est éprouvé comme une défaite par les
victimes d'une civilisation hypocrite. Et il s'enchante de les voir user de
ruses et de mauvaise foi pour faire prévaloir la vérité de la passion et du
bonheur contre les mensonges auxquels elle croit.
promettant à la madone de ne plus voir Julien et acceptant pendant deux ans ses
baisers, ses étreintes, à condition de garder les yeux fermés, est à la fois
risible et bouleversante. C'est avec la même tendre ironie que Stendhal
considère les hésitations de Madame de Chasteler et les incohérences de
Mathilde de Lamolle.
Tant de détours, de retours, de scrupules, de victoires et de défaites
cachées pour parvenir à des fins simples et légitimes, c'est pour lui la plus
ravissante des comédies. Il y a de la drôlerie dans ces drames parce que l
'actrice est à la fois juge et partie, parce qu'elle est sa propre dupe et
parce qu'elle s'impose des chemins compliqués là où il suffirait d'un
décret pour que le nœud gordien soit tranché.
Mais cependant, il manifeste le plus respectable souci qui puisse torturer
une âme. Elle veut demeurer digne de sa propre estime. Elle met son propre
suffrage plus haut que celui d'autrui et par là, elle se réalise comme un absolu.
Ces débats solitaires, sans écho, ont plus de gravité qu'une crise
ministérielle. Quand elle se demande si elle va ou non répondre à l'amour de
Lucien Leuen, Madame de Chasteler décide d'elle-même et du monde.
Peut-on faire confiance à autrui ? Peut-on se fier à son propre cœur ?
Quelle est la valeur de l'amour et des serments humains ? Est-il fou ou
généreux de croire et d'aimer ? Ces interrogations mettent en question le
sens même de la vie, celle de chacun et de tous.
L'homme dit sérieux est en fait futile parce qu'il accepte de sa vie des
justifications toutes faites.
Tandis qu'une femme passionnée et profonde révise à chaque instant les
valeurs établies, elle connaît la constante tension d'une liberté sans
appui, par là elle se sent sans cesse en danger, elle peut en un moment tout
gagner. ou tout perdre.
C'est ce risque assumé dans l'inquiétude qui donne à son histoire les couleurs d
'une aventure héroïque. Et l'enjeu est le plus haut qui soit, le sens même de
cette existence qui est la part de chacun, sa seule part.
L'équipée de Mina de Vangel peut en un sens paraître absurde, mais elle engage
toute une éthique.
Sa vie fut-elle un faux calcul ? Son bonheur avait duré huit mois. C'était
une âme trop ardente pour se contenter du réel de la vie.
Mathilde Delamolle est moins sincère que Clélia ou Madame de Chasteler. Elle
règle ses actes sur l'idée qu'elle se fait d'elle-même plutôt que sur l
'évidence de l'amour, du bonheur. Est-il plus orgueilleux, plus grand de se
garder que de se perdre, de s'humilier devant celui qu'on aime que de lui
résister ? Elle est seule aussi au milieu de ses doutes et elle risque
cette estime de soi, à quoi elle tient plus qu'à la vie. C'est l'ardente quête
des vraies raisons de vivre à travers les ténèbres de l'ignorance, des
préjugés, des mystifications, dans la lumière vacillante et fiévreuse de la
passion, c'est le risque infini du bonheur.
ou de la mort, de la grandeur ou de la honte qui donnent à ces destinées de
femmes leur gloire romanesque.
La femme est bien entendu ignorante de la séduction qu'elle dégage.
Se contempler soi-même, jouer un personnage, c'est toujours une attitude
inauthentique. Madame Grandet, se comparant à Madame Roland, prouve par là
même qu'elle ne lui ressemble pas.
Si Mathilde Delamaule demeure attachante, c'est qu'elle s'embrouille
dans ses comédies et que souvent elle est en proie à son cœur dans les moments
où elle croit le gouverner. Elle nous touche dans la mesure où elle échappe à
sa volonté.
Mais les héroïnes les plus pures n'ont pas conscience d'elles-mêmes.
Madame de Rênal est ignorante de sa grâce, comme Madame de Chasteler de son
intelligence.
C'est là une des joies profondes de l'amant à qui l'auteur et le lecteur s
'identifient. Il est le témoin par qui ses richesses secrètes sont révélées.
Cette vivacité que déploie loin des regards Madame de Renal, cet esprit vif,
changeant, profond, que méconnaît l'entourage de Madame de Chasteler, il
est seul à les admirer. Et même si d'autres apprécient l'esprit de la
Sanseverina, C'est lui qui peut naître le plus avant dans son âme.
Devant la femme, l'homme goûte le plaisir de la contemplation. Il s'en
énivre comme dans les paysages ou d'un tableau. Elle chante dans son cœur et
nuance le ciel.
Cette révélation le révèle à lui-même.
On ne peut comprendre la délicatesse des femmes, leur sensibilité, leur ardeur,
sans se faire une âme délicate, sensible, ardente.
Les sentiments féminins créent un monde de nuances, d'exigences, dont la
découverte enrichit l'amant.
Près de Madame de Renal, Julien devient un autre que cet ambitieux qu'il avait
décidé d'être. Il se choisit.
Si l'homme n'a pour la femme qu'un désir superficiel, il trouvera de l'amusement
à la séduire. Mais c'est le véritable amour qui transfigure sa vie.
L'amour à la Werther ouvre l'âme aux sentiments et à la jouissance du beau
sous quelque forme qu'il se présente, même sous un habit de bure.
Il fait trouver le bonheur même sans les richesses.
C'est un bout nouveau dans la vie auquel tout se rapporte et qui change la face
de tout.
L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects
sublimes comme une nouveauté inventée d'hier.
L'amour brise la routine quotidienne, chasse l'ennui, l'ennui en qui Stendhal
voit un mal si profond parce qu'il est l'absence de toutes les raisons de vivre
ou de mourir.
Laman a un bout et cela suffit pour que chaque journée devienne une aventure.
Quel plaisir pour Stendhal de passer trois jours cachés dans la cave de
Menta.
Les échelles de cordes, les coffres sanglants traduisent dans ses romans ce
goût de l'extraordinaire. L'amour, c'est-à-dire la femme, fait apparaître
les vraies fins de l'existence, le beau, le bonheur, la fraîcheur des sensations
et du monde.
Elle arrache à l'homme son âme et c'est par là qu'elle lui donne la possession.
L'amant connaît la même tension, les mêmes risques que sa maîtresse et se
prouve plus authentiquement qu'au cours d'une carrière concertée.
Quand Julien hésite au pied de l'échelle dressée par Mathilde, il met en question
toute sa destinée.
C'est dans cet instant-là qu'il donne sa vraie mesure.
C'est à travers les femmes, sous leur influence, par réaction à leur conduite
que Julien...
Fabrice, Lucien font l'apprentissage du monde et de même.
Épreuve, récompense, juge, ami, la femme est vraiment chez Stendhal
ce que Hegel en moment fut tenté d'en faire.
Cette conscience autre qui dans la reconnaissance réciproque donne au sujet
autre la même vérité qu'elle reçoit de lui.
Le couple heureux qui se reconnaît dans l'amour défie l'univers et le temps.
Il se suffit, il réalise. Mais ceci suppose que la femme n'est pas la pure
altérité. Elle est elle-même sujet.
Jamais Stendhal ne se borne à décrire ses héroïnes en fonction de ses héros.
Il leur donne une destinée propre.
Il a tenté une entreprise plus rare et qu'aucun romancier, je crois, ne s'est
jamais proposé.
Il s'est projeté lui-même dans un personnage de femme.
Il ne se penche pas sur la miel comme Marivaux sur Marianne ou Richardson sur
Clarisse Harlow. Il en épouse la destinée comme il avait épousé celle de
Julien. À cause de cela, même la figure de la miel demeure un peu théorique,
mais elle est singulièrement significative.
Stendhal a dressé autour de la jeune fille tous les obstacles imaginables.
Elle est pauvre, Paysanne, ignorante, grossièrement élevée par des gens imbus
de tous les préjugés, mais elle écarte de son chemin toutes les barrières
morales du jour où elle comprend toute la portée de ses petits mots, c'est
bête. La liberté de son esprit lui permet de reprendre à son compte tous
les mouvements de sa curiosité, de son ambition, de sa gaieté.
Devant un cœur si résolu, les obstacles matériels ne peuvent manquer de s
'aplanir. Le seul problème, ce sera pour elle de se tailler en un monde médiocre,
une destinée à sa mesure.
Elle devait s'accomplir dans le crime et la mort. Mais c'est aussi le sort
assigné à Gillian.
Il n'y a pas de place pour les grandes âmes dans la société telle qu'elle est.
Hommes et femmes sont logés à la même enseigne.
Il est remarquable que Stendhal soit à la fois si profondément romanesque et si
décidément féministe. D'ordinaire, les féministes sont des esprits rationnels
qui adoptent en toutes choses le point de vue de l'universel. Mais c'est non
seulement au nom de la liberté en général, c'est au nom du bonheur
individuel que Stendhal réclame l'émancipation des femmes.
L'amour, Nora.
pense-t-il, rien à y perdre. Au contraire, il sera d'autant plus vrai
que la femme étant pour l'homme une égale, pourra plus complètement le
comprendre. Sans doute certaines des qualités qu'on goûte chez la femme
disparaîtront, mais leur prix vient de la liberté qui s'y exprime. Celle-ci se
manifestera sous d'autres visages et le romanesque ne s'évanouira pas du monde.
Deux êtres séparés, placés en des situations différentes, s'affrontant
dans leur liberté et cherchant l'un à travers l'autre la justification de l
'existence, vivront toujours une aventure pleine de risques et de
promesses.
Stendhal fait confiance en la vérité.
Dès qu'on fuit la vérité, on meurt tout vif. Mais là où elle brille, brille la
beauté, le bonheur, l'amour, une joie qui porte en soi sa justification.
C'est pourquoi, autant que les mystifications disséruent, il refuse la
fausse poésie des mythes. La réalité humaine lucifie, la femme, selon lui,
est simplement un être humain. Les rêves ne sauraient rien forger de plus
énivrant.
L'absolu.
Can't find what you're looking for?
Get subtitles in any language from opensubtitles.com, and translate them here.