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2. L'amant de D. H. Lawrence ou l'orgueil phallique.
Lawrence se situe aux antipodes d'un monterlan.
Il ne s'agit pas pour lui de définir les rapports singuliers de la femme et de l
'homme, mais de les replacer tous deux dans la vérité de la vie.
Cette vérité n'est ni représentation ni volonté, elle enveloppe l'animalité ou l
'être humain à ses racines.
Lorenz refuse avec passion l'antithèse sexe-cerveau. Il y a chez lui un
optimisme cosmique qui s'oppose radicalement au pessimisme de
Schopenhauer. Le vouloir vivre qui s'exprime dans le phallus est joie. Et c
'est en lui que pensée et action doivent avoir leur source sous peine d'être
concept vide, mécanisme stérile.
Le pur cycle sexuel est insuffisant parce qu'il retombe dans l'immanence, il
est synonyme de mort.
Mais mieux vaut encore cette réalité mutilée, sexe et mort, qu'une existence
coupée de l'humus charnel.
L'homme n'a pas seulement besoin, tel hanté, de reprendre par moments contact
avec la terre, sa vie d'homme doit être toute entière expression de sa vérilité
qui pose et exige immédiatement la femme.
Celle-ci n'est donc ni divertissement, ni proie, elle n'est pas un objet en
face d'un sujet, mais un pôle nécessaire à l'existence du pôle de signes opposés.
Les hommes qui ont méconnu cette vérité, à Napoléon par exemple, ont manqué leur
destin d'hommes, ce sont des ratés.
Ce n'est pas en affirmant sa singularité, c'est en accomplissant sa
généralité le plus intensément possible que l'individu peut se sauver. Qu'il
soit mâle ou femelle, il ne doit jamais chercher dans les rapports érotiques le
triomphe de son orgueil, ni l'exaltation de son moi.
Se servir de son sexe comme de l'instrument de sa volonté, c'est là la
faute irréparable.
Il faut briser les barrières de l'ego, dépasser les limites même de la
conscience, renoncer à toute souveraineté personnelle.
Rien de plus beau que cette statuette représentant une femme en train d
'accoucher. Une figure terriblement vide, pointue, rendue abstraite jusqu'à
l'insignifiance sous le poids de la sensation ressentie.
Cet extase n'est ni un sacrifice ni un abandon.
Il ne s'agit pour aucun des deux sexes de se laisser engloutir par l'autre. Ni
l'homme ni la femme ne doivent apparaître comme le fragment brisé d'un
couple. Le sexe n'est pas une blessure.
Chacun est un être complet, parfaitement polarisé. Quand l'un est assuré dans sa
virilité, l'autre dans sa féminité, chacun réussit la perfection du circuit
polarisé des sexes.
L'acte sexuel est sans annexion, sans reddition d'aucun des partenaires, l
'accomplissement merveilleux de l'un par l'autre.
Quand Ursule et Bikrine enfin se sont trouvées, ils se donnaient
réciproquement cet équilibre stellaire qui seul peut s'appeler liberté.
Elle était pour lui ce qu'il était pour elle, la magnificence immémoriale de l
'autre réalité, mystique et palpable.
accédant l'un à l'autre dans l'arrachement généreux de la passion,
deux amants accèdent ensemble à l'autre au tout.
Ainsi, Paul et Clara, dans le moment de leur amour, elle est pour lui une vie
forte, étrange, farouche, qui se mêlait à la sienne.
C'était tellement plus grand qu'eux qu'ils étaient réduits au silence.
Ils s'étaient rencontrés et dans leur rencontre se confondait l'élan des
innombrables brins d'herbe, les tourbillons des étoiles.
Lady Chatterley et Mellors atteignent aux mêmes joies cosmiques. Se mêlant l
'un à l'autre, ils se mêlent aux arbres, à la lumière, à la pluie.
Lorenz a largement développé cette doctrine dans la défense de Lady
Chatterley. Le mariage n'est qu'une illusion s'il n'est pas durablement et
radicalement phallique, s'il n'est pas relié au soleil et à la terre, à la
lune, aux étoiles et aux planètes, au rythme des jours et au rythme des mois,
au rythme des saisons, des années, des lustres et des siècles. Le mariage n'est
rien s'il n'est pas basé sur une correspondance du sang, car le sang est
la substance de l'âme.
Le sang de l'homme et de la femme sont deux fleuves éternellement différents
qui ne peuvent se mélanger. C'est pourquoi ces deux fleuves entourent de
leur méandre la totalité de la vie.
Le phallus est un volume de sang qui remplit la vallée de sang de la femme.
Le puissant fleuve de sang masculin entoure dans ses ultimes profondeurs le
grand fleuve de sang féminin.
Pourtant, aucun des deux ne rompt ces barrages. C'est la communion la plus
parfaite et c'est un des plus grands mystères.
Cette communion est un miraculeux enrichissement, mais elle exige que les
prétentions de la personnalité soient abolies. Quand des personnalités
cherchent à s'atteindre sans se régner, comme il arrive ordinairement dans la
civilisation moderne, leur tentative est vouée à l'échec. Il y a alors une
sexualité personnelle, blanche, froide, nerveuse, poétique, qui est dissolvante
pour le courant vital de chacun.
Les amants se traitent en instruments, ce qui engendre entre eux la haine,
ainsi Lady Chatterley et Michaelis. Ils demeurent enfermés dans leur
subjectivité. Ils peuvent connaître une fièvre analogue à celle que donne l
'alcool ou l'opium, mais elle est sans objet.
Il ne découvre pas la réalité de l'autre, il n'accède à rien.
Lawrence eut condamné Costas sans recours. Il a peint en Gérard un de ses
mâles orgueilleux et égoïste et Gérard est pour une très grande part
responsable de cet enfer où il se précipite avec Gudrun.
Cérébral, volontaire, il se complète dans l'affirmation vide de son moi et se
rédit contre la vie.
Pour le plaisir de maîtriser une jument fougueuse, il la maintient à côté à une
barrière derrière laquelle un train roule avec fracas. Il ensanglante ses
flancs rebelles et s'énivre de son pouvoir.
Cette volonté de domination avilie la femme contre laquelle elle s'exerce.
Faible, la voilà transformée en esclave. Gérard se penche sur Minette.
Son regard élémentaire d'esclave violée dont la raison d'être est d'être
perpétuellement violée faisait vibrer les nerfs de Gérard. La seule volonté
était la sienne, elle était la substance passive de sa volonté. C'est là une
souveraineté misérable. Si la femme n'est qu'une substance passive, ce que
le mal domine n'est rien.
Il croit prendre, s'enrichir, c'est un leurre.
Gérard serre Gudrun dans ses bras.
Elle était la substance riche et adorable de son être à lui. Elle s'était
évanouie dans lui et il atteignait la perfection.
Mais dès qu'il la quitte, il se retrouve seul et vide. Et le lendemain, elle ne
vient pas au rendez-vous.
Si la femme est forte, la prétention mâle suscite en elle une prétention
symétrique.
Fascinée et rebelle, elle devient massachiste et sadique.
tour à tour.
Gudrun est bouleversée de trouble quand elle voit Gérard serrer entre ses
cuisses les flancs de la jument affolée. Mais elle est aussi troublée quand la
nourrice de Gérard lui raconte qu'autrefois elle pincait ses petites
fesses. L'arrogance masculine exaspère les résistances féminines.
Tendu qu'Ursule est vaincue et sauvée par la pureté sexuelle de Bikrine, comme
l'est dit Chatterley par celle du garde-chasse, Gérard entraîne Gudrun
dans une lutte sans issue.
Une nuit, malheureux, brisé par un deuil, il s'abandonne dans ses bras.
Elle était le grand bain de vie, il l'adorait.
Elle était la mère et la substance de toute chose.
L'émanation miraculeuse et douce de son sein de femme envahissait son cerveau
desséché et malade comme une lymphe guérisseuse, comme le flot calmant de la
vise même, parfait, comme s'il baignait de nouveau dans le sein maternel.
Cette nuit-là, il pressent ce qu'une communion avec la femme pourrait être,
mais c'est trop tard, son bonheur est vicié, car Gudrun n'est pas vraiment
présente. Elle laisse Gérard dormir sur son épaule, mais elle demeure éveillée,
impatiente, séparée.
C'est le châtiment de l'individu en proie à soi-même. Il ne peut, seul,
briser sa solitude.
En dressant les barrières du moi, il a dressé celles de l'autre. Il ne le
rejoindra jamais.
À la fin, Gérard meurt, tué par Gudrun et par lui-même.
Ainsi, aucun des deux sexes n'apparaît d'abord comme privilégié.
Aucun n'est sujet.
Pas plus qu'une proie, la femme n'est un simple prétexte.
Malraux remarque que pour Lorenz, il ne suffit pas, comme il suffit à l'hindou,
que la femme soit l'occasion d'un contact avec l'infini, à la manière par
exemple d'un paysage. Ce serait d'une autre façon en faire un objet.
Elle est réelle autant que l'homme.
C'est une communion réelle qu'il faut atteindre.
C'est pourquoi les héros approuvés par Lorenz réclament de leur maîtresse
beaucoup plus que le don de son corps.
Paul n'accepte pas que Myriam se livre à lui par un tendre sacrifice.
Bikrin ne veut pas qu'Ursule se borne à chercher dans ses bras le plaisir.
Froide ou brûlante, la femme qui demeure enfermée en soi laisse l'homme à sa
solitude. Il doit la repousser.
Il faut que tous deux se donnent corps et âme.
Si ce don s'est accompli, ils doivent se rester à jamais fidèles.
Lorenz est partisan du mariage monogame.
Il n'y a recherche de la variété que si l'on s'intéresse à la singularité des
êtres. Mais le mariage phallique est fondé sur la généralité.
Quand le circuit virilité-féminité s'est établi, aucun désir de changement n'est
concevable. C'est un circuit parfait, fermé en soi, définitif.
Don réciproque, réciproque fidélité, est-ce vraiment le règne de la
reconnaissance mutuelle ? Bien loin de là.
Lorenz croit passionnément à la suprématie mâle. Le mot même de mariage
phallique, l'équivalence qu'il établit entre sexuel et phallique, le prouve
tassé. Des deux courants de sang qui mystérieusement se marient, le courant
phallique est privilégié.
Le phallus sert de trait d'union entre les deux fleuves. Il conjugue les deux
rythmes différents en un courant unique.
Ainsi, l'homme est non seulement un des termes du couple, mais aussi leur
rapport. Il est leur dépassement.
Le pont qui mène à l'avenir, c'est le phallus.
Au culte de la déesse mère, Lorenz entend substituer un culte phallique.
Quand il veut mettre en lumière la nature sexuelle du cosmos, c'est non le
ventre de la femme, mais la virilité de l'homme qu'il évoque.
Il ne peint presque jamais un homme troublé par la femme, mais cent fois il
montre la femme secrètement bouleversée par l'appel vif, subtil, insignant du
mal. Ces héroïnes sont belles et saines, mais non capiteuses, tandis que ces
héros sont des faunes inquiétants.
Ce sont les animaux mâles qui incarnent le trouble et puissant mystère de la
vie. Les femmes en subissent le sortilège.
Celle-ci est émue par un renard, celle-là est éprise d'un étalon.
Gudrun défie fiévreusement un troupeau de jeunes bœufs, elle est bouleversée
par la vigueur rebelle d'un lapin.
Sur ce privilège cosmique se greffe un privilège social.
Sans doute parce que le courant phallique est impétueux, agressif, parce
qu'il enjambe l'avenir, Lorenz ne s'en explique qu'imparfaitement, c'est à l
'homme qu'il appartient de « porter en avant les bannières de la vie ». Il est
tendu vers des buts, il incarne la transcendance.
La femme est absorbée par ses sentiments, elle est toute intériorité.
Elle est vouée à l'immanence.
Non seulement l'homme joue dans la vie sexuelle le rôle actif, mais c'est par
lui que cette vie est dépassée. Il est enraciné dans le monde sexuel, mais il s
'en évade. Elle y demeure enfermée.
La pensée et l'action ont leur racine dans le phallus.
Faute de phallus, la femme n'a droit ni à l'une ni à l'autre.
Elle peut jouer le rôle de l'homme, et même brillamment, mais c'est un jeu sans
vérité. La femme est polarisée vers le bas, vers le centre de la Terre.
Sa polarité profonde est le flux dirigé vers le bas, l'attraction lunaire.
L'homme est au contraire polarisé vers le haut, vers le soleil et l'activité d
'urne. Pour la femme, la plus profonde conscience gît dans son ventre et dans
ses reins.
Si elle se tourne vers le haut, il vient un moment où tout s'écroule.
Dans le domaine de l'action, c'est l'homme qui doit être l'initiateur, le
positif. La femme est le positif sur le plan de l'émotion.
Ainsi, Laurence retrouve-t-il la conception bourgeoise traditionnelle de
Bonald, d'Auguste Comte, de Clément Vautel.
La femme doit subordonner son existence à celle de l'homme.
Elle doit croire en vous, au but profond vers lequel vous tendez.
Alors l'homme lui vouera une tendresse et une gratitude infinies.
Ah, douceur de revenir chez soi auprès de la femme quand elle croit en vous et
qu'elle accepte que votre dessein la dépasse.
On éprouve une gratitude insondable pour la femme qui vous aime.
Laurence ajoute que pour mériter ce dévouement, il faut que l'homme soit
authentiquement habité par un grand dessein. Si son projet n'est qu'une
imposture, le couple sombre dans une mystification dérisoire.
Mieux vaut encore s'enfermer dans le cycle féminin, amour et mort, comme Anna
Karenin et Vronsky, Carmen et Dan José, que se mentir comme Pierre et Natacha.
Mais sous cette réserve, ce que prône Laurence, c'est à la manière de
Proudhon, de Rousseau, le mariage monogame où la femme tire du mari la
justification de son existence.
Contre la femme qui souhaite renverser les rôles, Laurence a des accents aussi
haineux que Monterland. Qu'elle renonce à jouer les magnamatères, à prétendre
détenir la vérité de la vie.
Accapareuse, dévorante, elle mutile le mal, elle le fait retomber dans l
'immanence et le détourne de ses buts.
Laurence est bien loin de maudire la maternité. Au contraire, il se réjouit d
'être chère, il accepte sa naissance, il chérit sa mère.
Les mères apparaissent dans son œuvre comme de magnifiques exemples de la
vraie féminité.
Elles sont pur renoncement, absolue générosité.
Toute leur chaleur vivante est vouée à leur enfant.
Elles acceptent qu'ils deviennent un homme, elles en sont fières.
Mais il faut redouter l'amante égoïste qui veut ramener l'homme à son enfance.
Elle brise l'élan du mal.
La Lune, planète des femmes, nous attire en arrière. Elle parle sans cesse d
'amour, mais aimer pour elle, c'est prendre, c'est combler ce vide qu'elle
sent en elle. Cet amour est proche de la haine.
Ainsi Hermione, qui souffre d'une affreuse déficience parce qu'elle n'a
jamais su se donner, voudrait s'annexer Bikrin.
Elle échoue.
Elle essaie de le tuer et l'extase voluptueuse qu'elle éprouve en le
frappant est identique au spasme égoïste du plaisir.
Lawrence déteste les femmes modernes, créatures de celluloïdes et de
caoutchouc qui revendiquent une conscience.
Quand la femme a pris sexuellement conscience d'elle-même, la voilà qui
marche dans la vie agissant d'une façon toute cérébrale et obéissant aux ordres
d'une volonté mécanique.
Il lui défend d'avoir une sensualité autonome. Elle est faite pour se donner,
non pour prendre.
Par la bouche de Mellors, Lawrence crie son horreur pour les lesbiennes.
Mais il blâme aussi la femme qui a, devant le mâle, une attitude détachée ou
agressive. Paul se sent blessé et irrité quand Myriam caresse ses flancs en lui
disant « tu es beau ». Gudrun, comme Myriam, est en fraude quand elle s
'enchante de la beauté de son amant. Cette contemplation les sépare autant
que l'ironie des intellectuels glacés qui jugent le pénis dérisoire ou la
gymnastique mâle ridicule.
La recherche acharnée du plaisir n'est pas moins blâmable. Il y a une
jouissance aiguë, solitaire, qui sépare, elle aussi, et la femme ne doit pas se
tendre vers elle.
Lawrence a tracé de nombreux portraits de ces femmes indépendantes,
dominatrices, qui manquent leur vocation féminine.
Ursule et Gudrun sont de cette espèce. Au départ, Ursule est une accapareuse.
L'homme devrait se livrer à elle jusqu'à la lit.
Elle apprendra à vaincre sa volonté, mais Gudrun s'entête.
Cérébrale, artiste, elle envie férocement aux hommes leur indépendance
et leur possibilité d'action.
Elle tient à garder intacte son individualité.
Elle veut vivre pour soi-même, ironique, possessive. Elle restera à jamais
enfermée dans sa subjectivité.
La figure la plus significative, parce qu'elle est la moins sophistiquée, c'est
celle de Myriam.
Gérard est en partie responsable de l'échec de Gudrun. En face de Paul,
Myriam porte seule le poids de son malheur.
Elle aussi, elle voudrait être un homme et elle est les hommes.
Elle ne s'accepte pas dans sa généralité.
Elle veut se distinguer.
Aussi, le grand courant de la vie ne la traverse pas.
Elle peut ressembler à une sorcière ou à une prêtresse, jamais à une bacchante.
Elle n'est émue des choses que lorsqu'elle les a recréées dans son âme
leur donnant une valeur religieuse.
Cette ferveur même la sépare de la vie.
Elle est poétique, mystique, désadaptée.
Son effort exagéré se refermait sur lui-même.
Elle n'était pas maladroite et cependant elle ne faisait jamais le mouvement qui
convenait. Elle cherche des joies tout intérieures et la réalité lui fait peur.
La sexualité lui fait peur.
Quand elle couche avec Paul, son cœur se tient à part, dans une sorte d'horreur.
Elle est toujours conscience, jamais vie. Elle n'est pas une compagne. Elle
ne consent pas à se fondre avec son amant. Elle veut l'absorber en elle.
Il s'irrite de cette volonté. Il se met dans une colère violente quand il la
voit caresser des fleurs. On dirait qu'elle veut leur arracher le cœur.
Il l'insulte. Vous êtes une mendiante d'amour. Vous n'avez pas besoin d'aimer,
mais d'être aimé.
Vous voulez vous remplir d'amour parce qu'il vous manque quelque chose, je ne
sais quoi.
La sexualité n'est pas faite pour combler un vide.
Elle doit être l'expression d'un être achevé.
Ce que les femmes appellent amour, c'est leur avidité devant la force virile dont
elles souhaitent s'emparer.
La mère de Paul pense lucidement à propos de Myriam.
Elle le veut tout, elle veut l'extraire de lui-même et le dévorer.
La jeune fille se réjouit quand son ami est malade, parce qu'elle pourra le
soigner. Elle prétend le servir, mais c'est une façon de lui imposer sa
volonté. Parce qu'elle demeure séparée de lui, elle excite en Paul une ardeur
pareille à la fièvre, comme fait l'opium, mais elle est incapable de lui
apporter joie et paix.
Du sein de son amour, au secret d'elle-même, elle détestait Paul parce
qu'il l'aimait et la dominait.
Aussi, Paul s'écarte d'elle.
Il cherche son équilibre auprès de Clara.
Belle, vivante, animale, celle-ci se donne sans réserve, et les amants
atteignent des moments d'extase qui les dépassent tous deux.
Mais Clara ne comprend pas cette révélation. Elle croit qu'elle doit
cette joie à Paul lui-même, à sa singularité, et elle souhaite se l
'approprier. Elle échoue à le garder parce qu'elle aussi le veut tout à elle.
Dès que l'amour s'individualise, il se change en égoïsme avide et le miracle de
l'érotisme s'évanouit.
Il faut que la femme renonce à l'amour personnel.
Ni Mélorce ni Don Cipriano ne consentent à dire à leur maîtresse des mots d
'amour.
Teresa, qui est la femme exemplaire, s'indigne quand Kate lui demande si elle
aime Don Ramon.
« Il est ma vie », répond-elle. « Le don qu'elle lui a consenti est bien autre
chose que l'amour.
La femme doit, comme l'homme, abdiquer toute orgueil et toute volonté. Si elle
incarne pour l'homme la vie, il l'incarne aussi pour elle. »
Alors,
elle est appelée à l'ivresse débaquante.
Obéissant en aveugle à son amant, ne se cherchant pas entre ses bras, elle forme
avec lui un couple harmonieux, accordé à la pluie, aux arbres, aux fleurs du
printemps. De même, Ursule renonce entre les mains de Bikrim à son individualité
et ils atteignent à un équilibre stellaire. Mais c'est surtout le serpent
à plumes qui reflète dans son intégrité l'idéal de Lorenz.
Car Don Cipriano est un de ces hommes qui porte en avant les bannières de la
vie. Il a une mission à laquelle il est tout entier donné, si bien qu'en lui, la
virilité se dépasse et s'exalte jusqu'à la divinité.
S'il se fait sacrer Dieu, ce n'est pas mystification.
C'est que tout homme, pleinement homme, est un Dieu.
Il mérite donc l'absolu dévouement d'une femme.
Imbue des préjugés occidentaux, Kate d'abord refit cette dépendance. Elle
tient à sa personnalité et à son existence limitée. Mais peu à peu, elle
se laisse pénétrer par le grand courant de la vie. Elle donne à Cipriano son
corps et son âme. Ce n'est pas une rédition d'esclave.
Avant de décider de demeurer avec lui, Elle exige qu'il reconnaisse le besoin
qu'il a d'elle.
Il le reconnaît puisqu'en effet, la femme est nécessaire à l'homme.
Alors, elle consent à n'être jamais rien d'autre que sa compagne.
Elle adopte ses buts, ses valeurs, son univers.
Cette soumission s'exprime dans l'érotisme même.
Lorenz ne veut pas que la femme soit crispée dans la recherche du plaisir,
séparée du mal par le spasme qui la secoue.
Il lui refuse délibérément l'orgasme. Don Cipriano s'écarte de Kate quand il
sent en elle l'approche de cette jouissance nerveuse. Elle renonce même à
cette autonomie sexuelle.
Son ardente volonté de femme et son désir s'apaisaient en elle et s
'évanouissaient, la laissant toute douceur et soumission, comme les sources
d'eau chaude qui sortent de terre sans bruit et sont pourtant si actives et si
puissantes dans leur pouvoir secret.
On comprend pourquoi les romans de Lorenz sont avant tout des éducations de
femmes. Il est infiniment plus difficile pour la femme que pour l'homme de se
soumettre à l'ordre cosmique, parce que lui s'y soumet de façon autonome, tandis
qu'elle a besoin de la médiation du mal.
C'est quand l'autre prend la figure d'une conscience et d'une volonté
étrangère qu'il y a vraiment rédition.
Au contraire, une soumission autonome ressemble étrangement à une décision
souveraine.
Les héros de Lorenz ou bien sont condamnés au départ ou bien dès le
départ ils détiennent le secret de la sagesse.
Leur soumission au cosmos a été consommée depuis si longtemps et ils en
tirent tant de certitude intérieure qu'ils semblent aussi arrogants qu'un
individualiste orgueilleux. Il y a un dieu qui parle par leur bouche, Lorenz
lui-même.
Tandis que la femme doit s'incliner devant leur divinité.
Que l'homme soit un phallus et non un cerveau, l'individu qui participe à la
virilité garde ses privilèges.
La femme n'est pas le mâle, elle est même bonne, mais subordonnée.
C'est encore l'idéal de la vraie femme que Lorenz nous propose, c'est-à-dire de
la femme qui accepte sans réticence de se définir comme l'autre.
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