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Deuxième partie.
Histoire. Chapitre 1er.
Ce monde a toujours appartenu au mal.
Aucune des raisons qu'on en a proposées ne nous ont paru suffisantes.
C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de
la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la
hiérarchie des sexes s'est établie.
Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en
présence, chacune veut imposer à l'autre sa souveraineté.
Si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre
elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une
relation de réciprocité.
Si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la
maintenir dans l'oppression.
On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme, mais quel
privilège lui a permis d'accomplir cette volonté ? Les renseignements que
fournissent les ethnographes sur les formes primitives de la société humaine
sont terriblement contradictoires, et d'autant plus qu'ils sont mieux informés
et moins systématiques.
Il est singulièrement difficile de se faire une idée de la situation de la
femme dans la période qui précéda celle de l'agriculture.
On ne sait même pas si dans des conditions de vie si différentes de
celles d'aujourd'hui, la musculature de la femme, son appareil respiratoire, n
'était pas aussi développée que chez l'homme.
De durs travaux lui étaient confiés, et en particulier, c'est elle qui portait
les fardeaux.
Cependant, ce dernier fait est ambigu.
Probablement, si cette fonction lui était assignée, c'est que dans les
convois, l'homme gardait les mains libres afin de se défendre contre les
agresseurs possibles, bêtes ou gens.
Son rôle était donc le plus dangereux et celui qui demandait le plus de vigueur.
Il semble néanmoins qu'en de nombreux cas, les femmes étaient assez robustes
et assez résistantes pour participer aux expéditions des guerriers.
D'après les récits d'Hérodote, d'après les traditions concernant les Amazones
du Dahomey et beaucoup d'autres témoignages antiques ou modernes, il est
arrivé que des femmes prennent part à des guerres ou des vendettas sanglantes.
Elles y déployaient autant de courage et de cruauté que les mâles.
On en cite qui mordaient à pleines dents dans le foie de leurs ennemis.
Malgré tout, il est vraisemblable qu'alors comme aujourd'hui, les hommes
avaient le privilège de la force physique.
À l'âge de la massue et des bêtes sauvages, à l'âge où les résistances de
la nature étaient à leur maximum et les outils les plus rudimentaires, cette
supériorité devait avoir une extrême importance.
En tout cas, si robustes que fussent alors les femmes, dans la lutte contre
le monde hostile, les servitudes de la reproduction représentaient pour elles
un terrible handicap.
On raconte que les Amazones mutilaient leurs seins, ce qui signifie que, du
moins pendant la période de leur vie guerrière, elles refusaient la
maternité. Quant aux femmes normales, la grossesse, l'accouchement, la
menstruation diminuaient leur capacité de travail et les condamnaient à de
longues périodes d'impotence.
Pour se défendre contre les ennemis, pour assurer leur entretien et celui de
leurs progéniteurs, elles avaient besoin de la protection des guerriers et du
produit de la chasse, de la pêche, auquel se vouaient les mâles.
Comme il n'y avait évidemment aucun contrôle des naissances, comme la nature
n'assure pas à la femme des périodes de stérilité comme aux autres femelles
mammifères, les maternités répétées devaient absorber la plus grande partie
de leur force et de leur temps.
Elles n'étaient pas capables d'assurer la vie des enfants.
C'est là un premier fait lourd de conséquences. Les débuts de l'espace
humain ont été difficiles.
Les peuples collecteurs, chasseurs et pêcheurs n'arrachaient du sol que de
maigres richesses et au prix d'un dur effort.
Il naissait trop d'enfants eu égard aux ressources de la collectivité.
La fécondité absurde de la femme l'empêchait de participer activement à l
'accroissement de ses ressources, tandis qu'elle créait indéfiniment de nouveaux
besoins.
Nécessaire à la perpétuation de l'espèce, elle la perpétuait avec trop d
'abondance. C'est l'homme qui assurait l'équilibre de la reproduction.
Ainsi, la femme n'avait pas même le privilège de maintenir la vie en face du
mal créateur.
Elle ne jouait pas le rôle de l'ovule par rapport au spermatozoïde, de la
matrice par rapport au phallus.
Elle avait seulement une part dans l'effort de l'espèce à persévérer dans
son être, et c'est grâce à l'homme que cet effort aboutissait contrairement.
Cependant, puisque l'équilibre production-reproduction réussit toujours
à s'établir, fût-ce au prix d'infanticides, de sacrifices, de
guerres, hommes et femmes du point de vue de la survivance collective sont
également nécessaires.
On pourrait même supposer qu'à certains stades d'abondance alimentaire, son rôle
protecteur et nourricier est subordonné le mâle à la femme-mère.
Il y a des femelles animales qui puisent dans la maternité une complète
autonomie. Pourquoi la femme n'a-t-elle pas réussi à s'en faire un tiédestal ?
Même dans les moments où l'humanité réclamait le plus âprement des
naissances, le besoin de main-d'œuvre l'emportant sur celui des matières
premières à exploiter, même aux époques où la maternité a été le plus vénérée,
elle n'a pas permis aux femmes de conquérir la première place.
La raison en est que l'humanité n'est pas une simple espèce naturelle. Elle ne
cherche pas à se maintenir en tant qu'espèce. Son projet n'est pas la
stagnation, c'est à se dépasser qu'elle tend.
Les hordes primitives ne s'intéressaient guère à leur postérité. N'étant pas
rivées à un territoire, ne possédant rien, ne s'incarnant en aucune chose
stable, elles ne pouvaient se former aucune idée concrète de la permanence.
Elles n'avaient pas le souci de se survivre et ne se reconnaissaient pas
dans leur descendance.
Elles ne craignaient pas la mort et ne réclamaient pas d'héritier.
Les enfants constituaient pour elles une charge et non une richesse. La preuve, c
'est que les infanticides ont toujours été nombreux chez les peuples nomades et
beaucoup des nouveaux-nés qu'on ne massacre pas meurent faute d'hygiène
dans l'indifférence générale.
La femme qui engendre ne connaît donc pas l'orgueil de la création.
Elle se sent le jouet passif de forces obscures et le douloureux accouchement
est un accident inutile ou même important.
Plus tard, on accorda plus de prix à l'enfant. Mais de toute façon,
engendrer, allaiter, ne sont pas des activités, ce sont des fonctions
naturelles. Aucun projet n'y est engagé. C'est pourquoi la femme n'y trouve pas
le motif d'une affirmation hautaine de son existence.
Elle subit passivement son destin biologique.
Les travaux domestiques auxquels elle est vouée, parce qu'ils sont seuls
conciliables avec les charges de la maternité, l'enferment dans la
répétition et dans l'immanence. Ils se reproduisent de jour en jour sous une
forme identique qui se perpétue presque sans changement de siècle en siècle.
Ils ne produisent rien de neuf.
Le cas de l'homme est radicalement différent.
Il ne nourrit pas la collectivité à la manière des abeilles ouvrières par un
simple processus vital, mais par des actes qui transcendent sa condition
animale. L'homo faber est dès l'origine des temps un inventeur.
Déjà le bâton, la massue, dont il arme son bras pour gauler les fruits, pour
assommer les bêtes, sont des instruments par lesquels il agrandit sa prise sur le
monde. Il ne se borne pas à transporter au foyer des poissons cueillis au sein
de la mer.
Il faut d'abord qu'il conquière le domaine des eaux en creusant des
pirogues. Pour s'approprier les richesses du monde, il annexe le monde
même. Dans cette action, il éprouve son pouvoir.
Il pose des fins, il projette vers elle des chemins. Il se réalise comme
existant. Pour maintenir, il crée, il déborde le présent, il ouvre l'avenir.
C'est pourquoi les expéditions de pêche et de chasse ont un caractère sacré. On
accueille leur réussite par des fêtes et des triomphes. L'homme y reconnaît son
humanité. Cet orgueil, il le manifeste aujourd'hui encore quand il a bâti un
barrage, un gratte-ciel, une pile atomique.
Il n'a pas seulement travaillé à conserver le monde donné, il en a fait
éclater les frontières, il a jeté les bases d'un nouvel avenir.
Son activité a une autre dimension qui lui donne sa suprême dignité. Elle est
souvent dangereuse.
Si le sang n'était qu'un aliment, il n'aurait pas une valeur plus haute que
le lait.
Mais le chasseur n'est pas un boucher.
Dans la lutte contre les animaux sauvages, il court des risques.
Le guerrier, pour augmenter le prestige de la horde, du clan auquel il
appartient, met en jeu sa propre vie.
Et par là, il prouve avec éclat que ce n'est pas la vie qui est pour l'homme la
valeur suprême, mais qu'elle doit servir des fins plus importantes qu'elle-même.
La pire malédiction qui pèse sur la femme, c'est qu'elle est exclue de ses
expéditions guerrières.
Ce n'est pas en donnant la vie, c'est en risquant sa vie que l'homme s'élève au
-dessus de l'animal.
C'est pourquoi dans l'humanité, la supériorité est accordée non au sexe qui
engendre, mais à celui qui tue.
Nous tenons ici la clé de tout le mystère. Au niveau de la biologie, c'est
seulement en se créant à neuf qu'une espèce se maintient. Mais cette création
n'est qu'une répétition de la même vie sous des formes différentes.
C'est en transcendant la vie par l'existence que l'homme assure la
répétition de la vie.
Par ce dépassement, il crée des valeurs qui dénient à la pure répétition toute
valeur. Chez l'animal, la gratuité, la variété des activités mâles reste vaine
parce qu'aucun projet ne l'habite. Quand il ne sert pas l'espèce, ce qu'il fait n
'est rien.
Tandis qu'en servant l'espèce, le mâle humain modèle la face du monde. Il crée
des instruments neufs, il invente, il forge l'avenir.
Se posant comme souverain, il rencontre la complicité de la femme elle-même, car
elle est elle aussi un existant, elle est habitée par la transcendance. Et son
projet n'est pas la répétition, mais son dépassement vers un avenir autre.
Elle trouve au cœur de son être la confirmation des prétentions masculines.
Elle s'associe aux hommes dans les fêtes qui célèbrent les succès et les
victoires des mâles.
Son malheur, c'est d'avoir été biologiquement voué à répéter la vie,
alors qu'à ses yeux même, la vie ne porte pas en soi ses raisons d'être et
que ses raisons sont plus importantes que la vie même.
Certains passages de la dialectique par laquelle Hegel définit le rapport du
maître à l'esclave s'appliqueraient bien mieux au rapport de l'homme à la femme.
Le privilège du maître, dit-il, vient de ce qu'il affirme l'esprit contre la vie
par le fait de risquer sa vie.
Mais en fait, l'esclave vaincu a connu ce même risque, tandis que la femme est
originellement un existant qui donne la vie et ne risque pas sa vie.
Entre le mâle et elle, il n'y a jamais eu de combat.
La définition de Hegel s'applique singulièrement à elle.
L'autre, conscience, est la conscience dépendante pour laquelle la réalité
essentielle est la vie animale, c'est-à-dire l'être donné par une entité
autre. Mais ce rapport se distingue du rapport d'oppression parce que la femme
vise et reconnaît, elle aussi, les valeurs qui sont concrètement attentes
par les mâles.
C'est lui qui ouvre l'avenir vers lequel elle aussi se transcende.
En vérité, les femmes n'ont jamais opposé aux valeurs mâles des valeurs
femelles. Ce sont des hommes désireux de maintenir les prérogatives masculines
qui ont inventé cette division.
Ils n'ont prétendu créer un domaine féminin, règne de la vie, de l
'immanence, que pour enfermer la femme. Mais c'est par-delà toute spécification
sexuelle que l'existant cherche dans le mouvement de sa transcendance sa
justification. La soumission même des femmes en est la preuve.
Ce qu'elle réclame aujourd'hui, c'est d'être reconnue comme existant au même
titre que les hommes, et non de soumettre l'existence à la vie, l'homme
à son animalité.
Une perspective existentielle nous a donc permis de comprendre comment la
situation biologique et économique des hordes primitives devait amener la
suprématie des mâles.
La femelle est plus que le mâle en proie à l'espèce.
L'humanité a toujours cherché à s'évader de sa destinée spécifique.
Par l'invention de l'outil, l'entretien de la vie est devenu pour l'homme
activité et projet, tandis que dans la maternité, la femme demeurait rivée à
son corps.
C'est parce que l'humanité se met en question dans son être, c'est-à-dire
préfère à la vie des raisons de vivre, qu'en face de la femme, l'homme s'est
posé comme le maître.
Le projet de l'homme n'est pas de se répéter dans le temps, c'est de régner
sur l'instant et de forger l'avenir. C'est l'activité mâle qui, créant des
valeurs, a constitué l'existence elle-même comme valeur.
Elle l'a emportée sur les forces confuses de la vie. Elle a asservi la
nature et la femme.
Il nous faut voir à présent comment cette situation s'est perpétuée et a
évolué à travers les siècles.
Quelle place l'humanité a-t-elle faite à cette part d'elle-même qui s'est en son
sein définie comme l'autre ? Quel droit lui a-t-on reconnu ? Comment les hommes
l'ont-ils définie ?
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