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Le deuxième sexe par Simone de Beauvoir lu par Parliam Malony pour améliorer
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Préface de Benoît de Groult, il s'est écrit peu de bibles dans l'histoire de l
'humanité.
Un très petit nombre de livres en effet approche de la définition du
dictionnaire selon laquelle Bible signifie le livre par excellence, la
révélation, le message.
Or le deuxième sexe est un peu tout cela.
Et c'est ainsi qu'il a pu devenir le livre des femmes, le texte fondateur
dont en tout lieu, depuis 40 ans maintenant, le féminisme se réclame. C
'est en juin 1949 qu'apparaissait le premier tome de cet essai d'une audace
que nous mesurons mal aujourd'hui et qui prétendait répondre à la question, qu
'est-ce qu'une femme ?
et réécrire l'histoire des femmes à la lueur de la biologie et de la sociologie
mais en remettant en question les stéréotypes et le cortège d'affirmations
péremptoires proférés depuis des millénaires par les plus grands
penseurs.
Il n'ambitionnait rien moins que de mettre à bas les murailles des préjugés
et des tabous qui emprisonnaient les femmes dans une destinée figée et d
'explorer les chemins les plus secrets de leur liberté.
En cette même semaine de juin 1949 paraissait le premier numéro des Temps
modernes et Jean-Paul Sartre donnait sa fameuse conférence L'existentialisme est
-il un humanisme ? Qui fut la bataille d'Ernani des milieux intellectuels d
'avant-garde ? Les réactions furent délirantes, enthousiasme ou exécration.
Le snobisme s'en mêla.
Sartre et Beauvoir entraient vivants dans la légende de l'existentialisme qui
allait bientôt gagner l'étranger. Simone de Beauvoir a alors 37 ans.
Elle a déjà publié trois romans, dont l'Invité en 1943, un essai, Pyrrhus et
Cinéa, et fait jouer une pièce de théâtre, Les bouches inutiles.
Mais bien qu'elle ait conquis la notoriété par ses livres, on la surnomme
« Notre-Dame de Sartre » et on la considère d'abord comme la compagne du «
pape de l'existentialisme ». Il n'est jamais venu à personne l'idée de
considérer Sartre comme le compagnon de Simone de Beauvoir.
Fera-t-elle remarquer plus tard ? Avant elle bien sûr des femmes isolées,
héroïques comme Olympe de Gouges, hein, audacieuses comme Mary Wollstonecraft ou
Lucide. comme Virginia Woolf pour ne citer qu'elle, avait inventé le
féminisme en Europe avant même que le mot n'eût été créé.
Mais c'est Simone de Beauvoir la première qui allait rassembler ses
revendications éparses, ses mouvements d'idées vite étouffés, ses combats, ses
rêves aussi, pour leur donner une voix unique en même temps qu'une
justification historique et scientifique, comme celle qu'il avait
précédée, comme toutes les femmes qui osèrent s'écarter des chemins
traditionnels. Beauvoir s'est heurté à la réprobation des bien-pensants et à l
'hostilité virulente de ses confrères.
On la décrit à la fois comme une marginale hommeur dissolue.
Elle vit à l'hôtel avec Sartre sans être mariée et comme une cheftenne frigide à
l'esprit desséché. Le scandale aidant, 22 000 exemplaires du premier tome s
'enlèvent en une semaine.
En exergue, l'auteur avait placé l'affirmation bien connue de Pythagore.
Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme.
Et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme.
Et elle la faisait suivre de cette remarque de Poulain de la Barre. Tout ce
qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect car ils sont à
la fois juges et partis.
Traité de l'égalité des deux sexes, 1676, c'est donc une femme cette fois
qui va écrire un essai, qu'elle veut exhaustif, sur les femmes. La première
partie porte sur les faits et les mythes. Par le biais de la biologie, de
l'histoire et de la psychanalyse.
La seconde traite du mariage, de la maternité, de la maturité et enfin de la
vieillesse. Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce n'est pas d'une
revendication militante qu'est né ce livre, moins encore d'un quelconque
désir de revanche.
Beauvoir a brillamment réussi sa vie jusqu'ici, elle n'a aucun compte à
régler et, en cette période troublée de l'après-guerre, bien des questions
paraissent plus importantes que le féminisme.
Sur les raisons qui la décidèrent à aborder ce sujet, L'auteur s'est d
'ailleurs expliqué très franchement, à son habitude, dans le deuxième volume de
son autobiographie, La force de l'âge.
Une première question se posait.
Qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d'être une femme ? J'ai d'abord cru
pouvoir m'en débarrasser vite.
Je n'avais jamais eu de sentiment d'infériorité.
Ma féminité ne m'avait gêné en rien.
Personne ne m'avait jamais dit.
Vous pensez comme ça parce que vous êtes une femme.
Pour moi, dis-je à Sartre, Ça n'a pour ainsi dire pas compté.
Tout de même, vous n'avez pas été élevé de la même façon qu'un garçon.
Il faudrait y regarder de plus près. Je regardais et j'eus une révélation.
Ce monde était un monde masculin.
Mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n'y avais
pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon.
Je fus si intéressé que j'abandonnais l'idée d'une confession personnelle pour
m'occuper de la question féminine dans sa généralité.
Dès les premières lignes de son introduction, Beauvoir dénonce les
volumineuses sottises débitées pendant le dernier siècle et annonce son projet,
faire toute la lumière sur celle qui constitue, selon la formule de Freud, le
continent noir.
Avec cette franchise désarmante et ce courage de tout dire qui la caractérise,
elle s'étonne de découvrir après de 40 ans un aspect du monde qui crève les
yeux mais que personne ne voit.
Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu
'occupent dans l'humanité les mâles, écrit-elle.
Qu'il soit homme, cela va de soi.
Il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une singularité.
Un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est dans son
tort.
Et elle pose l'idée fondamentale qui va sous-tendre toute l'œuvre, une femme se
différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par rapport à elle.
Elle est l'inessentiel par rapport à l'essentiel.
Il est le sujet, il est l'absolu, elle est l'autre.
Elle avait d'ailleurs songé à appeler le deuxième sexe, l'autre, dès sa parution,
parce qu'il dérange le confort intellectuel des hommes et celui de bien
des femmes aussi, le livre va faire scandale.
C'est la première fois qu'une femme et une philosophe osent revendiquer, non
pas quelques droits pour quelques femmes, mais l'égalité absolue et
aborder les problèmes tabous de la liberté sexuelle, de la maternité et de
l'avortement, de l'exploitation ménagère.
etc.
Le livre est mis à l'index par le Saint-Office de Rome.
En France, il est très lu mais les Françaises n'ont pas vraiment pris
conscience de l'importance de la question féminine alors qu'aux États
-Unis, où le féminisme est déjà structuré, c'est un triomphe.
Deux millions d'exemplaires seront vendus en langue anglaise et le deuxième
sexe figure pendant un an en tête des ventes au Japon.
Il est traduit dans toutes les langues du monde, y compris l'arabe, l'hébreu,
le serbo-croate ou le tamil.
Simone de Beauvoir devient bientôt l'écrivain féministe la plus lue au
monde. La bande-annonce du livre portait ces mots.
La femme, c'est inconnu.
Ce qui apparaît comme un défi à tous ceux, philosophes ou romanciers, qui
prétendaient avoir tout découvert et tout dit sur la femme.
Preuve de l'impact de ces thèses, le livre va déclencher un véritable raz-de
-marée de grossièreté, de bassesse et de mauvaise foi.
Un nombre stupéfiant d'écrivains ne craignent pas d'exprimer leur horreur
névrotique devant le fait qu'une femme ose remettre en question toutes les
idées reçues et surtout parler du corps sans fausse pudeur, en un style simple
et précis.
À gauche comme à droite on se déchaîne, on feint l'indignation.
François Mauriac déclare « Nous avons littéralement atteint les limites de l
'abject » et il entreprend auprès du public une croisade pour déconsidérer l
'auteur.
Julien Gracq dénonce La stupéfiante inconvenance du ton du deuxième sexe.
Camus déclare que ce livre est « une insulte au mal latin » et Jeannette
Thérèse Vermeer chivoie « une insulte aux ouvrières ». Pierre de Boisdef et
Roger Nimier rivalisent de dédain pour « cette pauvre fille névrosée » et le
philosophe Jean Guitton se déclare « péniblement affecté de déchiffrer à
travers cette œuvre la triste vie de son auteur ». « On me reprocha mon indécence
», écrira Beauvoir. « On me déclara insatisfaite, glacée, pris à pic ».
nymphomane, lesbienne, 100 fois avortée et même mère clandestine.
Au nom de cette tradition polissonne qui fournit aux Français tout un arsenal de
dictons et de formules qui réduit la femme à sa fonction d'objet sexuel.
Beaucoup d'hommes déclarèrent que je n'avais pas le droit de parler des
femmes parce que je n'avais pas enfanté.
Et eux ? Faudrait-il interdire aux ethnologues de parler de tribus
africaines auxquelles ils n'appartiennent pas ?
Ces réactions paraissent d'autant plus consternantes qu'à aucun moment le
deuxième sexe ne peut être considéré comme érotique ou exhibitionniste,
encore moins pornographique. Dans la presse cependant certains reconnaissent
l'importance de l'événement.
Une femme appelle les femmes à la liberté.
Simone de Beauvoir, lieutenant de Sartre et experte en existentialisme, écrit
Paris Match, est sans doute la première femme philosophe apparue dans l'histoire
des hommes.
Il lui revenait de dégager de la grande aventure humaine une philosophie de son
sexe.
Grâce à ce qu'on appelle aujourd'hui les médias, Beauvoir entre aux côtés de
Sartre dans la mythologie parisienne.
D'innombrables photos la montrent, le plus souvent assise à une terrasse de
café de Saint-Germain-des-Prés, si simple qu'elle repose l'œil, ignorant
les fourreurs de haut luxe et les couturiers de la rue royale.
Elle ne se laisse impressionner ni par la gloire, ni par l'hostilité qu'elle
rencontre ou les lettres d'injure qu'elle reçoit.
L'homme qu'elle place au-dessus de tous les autres ne la juge pas inférieure à
eux.
Son estime lui suffit ainsi que celle de « la famille » composée du cercle d'amis
fidèles qui entourera Sartre et le Castor leur vie durant.
Ce qui surprend aujourd'hui quand on replace le deuxième sexe dans son
époque, c'est qu'il ne fait partie d'aucune vague féministe et n'est le
manifeste d'aucun mouvement.
Sa publication a précédé de 20 ans la naissance du MLF en France et de plus de
10 ans la parution au USA.
De la deuxième œuvre féministe importante du XXe siècle, La femme
mystifiée de Betty Friedan. A l'époque d'ailleurs, Beauvoir ne pensait pas
encore que la lutte des femmes pût être un combat spécifique.
Selon elle, l'avènement du socialisme mettrait automatiquement fin au sexisme
et instaurerait l'égalité.
Entre 1949 et 1969 elle devait changer d'avis, constatant que nulle part, et en
Russie soviétique pas plus qu'ailleurs, les femmes n'avaient obtenu les mêmes
droits et les mêmes libertés que les hommes. On raconte que Werther déclencha
une épidémie de suicide et René de Chateaubriand une épidémie de
mélancolie.
Le deuxième sexe aura, lui, déclenché une épidémie de liberté.
De liberté dans tous les domaines.
Peu de livres ont suscité à travers le monde une pareille prise de conscience
collective et incarné les aspirations avouées, réprimées ou inconscientes d
'une si large partie de l'humanité.
Même quand elles n'ont pas été lues, les œuvres de Simone de Beauvoir ont pénétré
les mentalités et impulsent encore une bonne part de ce que disent, font ou
écrivent les femmes d'aujourd'hui.
Ce phénomène est dû en partie au fait que chez elles l'écriture ne se séparait
pas de l'action, ni l'action de la morale.
Beauvoir n'a pas seulement été l'auteur de ses œuvres mais l'auteur de sa propre
vie et cette particularité lui a permis de dépasser les limites de la critique
littéraire pour atteindre à une stature universelle donnant à son œuvre ce
supplément d'humanité dont peu d'écrivains peuvent se prévaloir. Annie
Cohen-Solal, auteure d'une récente biographie de J.P.
Sartre, soulignerait justement l'importance de la personnalité de
Simone de Beauvoir dans l'appréciation de son œuvre.
À une époque où les jeunes filles se conformaient aux schémas établis parce
qu'elles ne trouvaient pas de modèle féminin auquel s'identifier, Beauvoir a
su se choisir un destin original.
Elle est devenue Simone de Beauvoir contre son milieu, contre sa famille,
avec et contre Sartre, dans la permanente recherche d'un territoire à
elle, à la fois autonome et mitoyen.
Elle est devenue Simone de Beauvoir contre l'opinion publique et le
candidaton.
Dans les mémoires d'une jeune fille rangée, Premier tome d'une
autobiographie qui est en même temps l'histoire d'un demi-siècle, vécue par
ceux que Bertrand Poirot d'Elpêche appelle « les deux intellectuels les
plus frémissants de ce siècle », elle raconte avec son implacable honnêteté l
'itinéraire d'une petite fille dans une famille bourgeoise ruinée, demoiselle du
court désir, mal dans sa peau, que tu es laide, ma pauvre fille, lui disait son
père, soulignant qu'en plus elle n'avait pas de dot, mais ayant déjà un culte
pour la littérature.
À 15 ans, Elle répondait sans hésitation à la question.
Que voulez-vous être plus tard ? Un écrivain célèbre. Mais elle savait que
sa carrière dépendrait entièrement de son intelligence et de ses études.
Jeune fille, elle renonce à toute coquetterie, se prive de sommeil pour
lire, étudie à table et s'impose l'héroïsme comme remède à la médiocrité
de sa vie. En 1926, elle passe avec mention, très bien, un certificat de
littérature puis de mathématiques générales plus un certificat de latin.
commence un roman, rond avec les idées conservatrices de sa famille, puis se
lance dans l'étude de la philosophie.
En 1929, elle est reçue deuxième à l'agrégation de philosophie, l'année où
Jean-Paul Sartre est reçu premier.
En fait, ils sont tous deux premiers, ayant eu le même nombre de points.
Mais il existait en 1929 une étrange discrimination.
Les filles, très peu nombreuses, étaient classées en surnombre et se voyaient
reléguées à un rang inférieur.
Mais Beauvoir n'avait pas encore développé de conscience féministe et ne
se choqua pas.
Elle a 21 ans et c'est la plus jeune agrégée de France.
Les normaliens autour d'elle, Raymond Aron, Nisan, Sartre, Merleau-Ponty, ont
quelques années de plus qu'elle. La même année, Jean-Paul Sartre, qui était très
conscient d'être le jeune Sartre, comme on dit le jeune Berlioz ou le jeune
Goethe, entre dans la vie de Simone de Beauvoir pour vivre avec elle le plus
singulier roman d'amour du siècle.
Elle restera sa compagne pendant plus de 50 ans et ces deux êtres hors du commun
connaîtront une entente intellectuelle qui durera aussi longtemps qu'eux-mêmes.
Il est souvent difficile à ces filles spirituelles de Simone de Beauvoir que
nous sommes toutes à des degrés divers, que nous le voulions ou non, de faire
une critique objective du deuxième sexe.
Pourtant Beauvoir elle-même a évolué au cours de sa vie et toujours refusé de se
placer sur un piédestal.
Au contraire, plus elle avança en âge, plus elle se rapprocha des féministes de
base et du militantisme quotidien, même dans ce qu'il a de plus ingrat.
Il serait donc injuste de la reléguer au rang des monuments devant lesquels on s
'incline mais qu'on ne visite plus.
À 75 ans, trois ans avant sa mort, vivait encore en elle la jeune fille, à
la curiosité barbare, aux exigences immodérées, prête à tous les bonheurs, à
tous les dévouements aussi, elle que l'on a si volontiers décrite comme
distante et sèche, Sans voir que sa timidité et une certaine gaucherie
expliquaient cette froideur apparente, il faut pourtant reconnaître que les
progrès de la science et l'évolution des mentalités à laquelle elle a contribué
précisément, ont rendu parfois caduques certaines des analyses du deuxième sexe.
Tel ou tel aspect de la condition féminine n'est plus vu, quarante ans
plus tard, avec le même regard.
Ainsi dans le chapitre des « Données de la biologie », Beauvoir résumait Dans ce
style net et cru qu'elle estimait dû à ce sujet après tant d'ouvrages timides
ou approximatifs, les inconvénients qu'il y avait pour un esprit à habiter
un corps femelle.
« Dix pages à vous faire dresser les cheveux sur la tête », écrira Nancy
Houston, « tant est vive l'évocation du cycle menstruel qui s'accomplit dans la
douleur et dans le sang, du travail fatigant de la grossesse qui exige de
lourds sacrifices, des accouchements douloureux et parfois mortels.
»
de toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément aliénée à l
'espèce et qui refuse le plus violemment cette aliénation.
C'est la femelle humaine qui se distingue le plus profondément de son
mâle. De même, le long chapitre intitulé « La mère » s'ouvre sur une brève
analyse de la contraception, suivie d'une quinzaine de pages sur l
'avortement, donnant en somme la priorité au refus de maternité.
Sur ce point, on lui a souvent reproché de s'être laissé influencer par ses
choix personnels.
On sait que pour elle l'individu doit l'emporter sur l'espèce, l'esprit sur le
corps et le choix sur la contingence.
Ce « destin féminin », cette aliénation à la biologie, elle les avait refusées
pour elle-même et il est possible que cette décision personnelle se soit
reflétée dans l'analyse plutôt négative qu'elle fait de la grossesse, de la
maternité et des rapports mère-enfant. Mais il ne faut pas oublier le climat
social qui régnait à cette époque.
Après guerre, on comptait encore autant d'avortements que de naissances en
France. de 800 000 à 1 million par an selon les estimations.
Ils étaient illégaux et par conséquent pratiqués dans l'angoisse de la
clandestinité, dans des conditions psychologiques humiliantes et
physiologiques désastreuses, et parfois mortelles.
L'obsession d'une grossesse non désirée faisait alors partie du paysage sexuel
de la plupart des femmes.
Le vote de la loi de Simone Veil légalisant l'interruption de grossesse a
dédramatisé le problème et fait diminuer significativement le nombre des
avortements, au point que l'on oublie aujourd'hui le poids de cette angoisse
qui compromettait l'épanouissement sexuel des femmes et souvent la vie
conjugale elle-même.
Le sombre tableau que traçait Beauvoir correspondait assez bien à la réalité
des années 40.
De même encore, en lisant les pages consacrées à la puberté et aux premières
règles, certains, certaines surtout, pourront être choqués de les voir
décrites d'une manière dramatique, comme un phénomène suscitant la honte et le
dégoût. Alors que les garçons accèdent avec joie à la dignité de mâle, la
souillure menstruelle précipite les filles dans une catégorie inférieure,
remarque Beauvoir.
Mais elle souligne avec insistance que la biologie ne constitue pas un destin
et que seul le contexte social confère au pénis sa valeur privilégiée et fait
de la menstruation une malédiction.
Dans une société sexuellement égalitaire, ajoute-t-elle, L'adolescente
n'envisagerait la menstruation que comme sa manière singulière d'accéder à sa vie
d'adulte.
Là aussi, on retrouve le reflet de son expérience personnelle.
Elle racontera plus tard dans ses mémoires la honte qui la consuma le jour
où son père apprit qu'elle avait eu ses premières règles.
« J'avais imaginé, écrit-elle, que la confrérie féminine dissimulait
soigneusement aux hommes sa tare secrète.
En face de mon père je me croyais un pur esprit.
J'eus horreur qu'il me considéra soudain comme un organisme.
Je me sentis à jamais déchu.
Comme on pouvait s'y attendre elle apportait le même jugement négatif sur
la ménopause, où la femme est brusquement dépouillée de sa féminité
épair, encore jeune, l'attrait érotique et la fécondité d'où elle tirait aux
yeux de la société et à ses propres yeux la justification de son existence et ses
chances de bonheur. Mais là encore il faut rappeler que jusqu'aux années 70,
la ménopause était considérée.
Malgré son cortège de troubles et de symptômes pénibles, comme un phénomène
normal et qu'il ne convenait pas de soigner, enfin il faut bien y venir.
On ne peut évoquer la grande œuvre de Beauvoir en se référer à la fameuse, à l
'incontournable petite phrase qui, d'un genre résumé, se fait cette chose, et
par exemple, le chien, le chien, le chien, le chien, le chien, le
chien,
Mais pour délivrer les femmes de l'implacable emprise du stéréotype, de
la notion mensongère de l'éternel féminin, il fallait inventer une formule
choc.
Paradoxalement, c'est peut-être de l'excès même de simplicité de son style,
de ce désir maintes fois exprimé chez elle de répudier toute affaiterie, toute
recherche du brillant, du sensationnel, qu'est née sous sa plume cette phrase
dont la violence dans la brièveté confine au génie.
On signifie difficilement plus en si peu de mots.
Il n'est pas douteux que le recul du féminisme dans les années 80 et un rejet
de ce militantisme honni auquel les femmes doivent pourtant des droits dont
elles n'imagineraient plus d'être privées ont desservi la mémoire de
Simone de Beauvoir.
Elle n'est pas encore à sa vraie place dans l'histoire des idées.
On s'obstine à la considérer comme une féministe, ce qu'elle n'était pas à l
'époque où elle écrivait le deuxième sexe, plutôt que comme une philosophe.
Michel Ledeuf, philosophe elle-même, a fort bien expliqué quelle formidable
résistance rencontrent les femmes pour entrer dans la communauté férocement
masculine des penseurs.
Parce qu'on cantonne les essais des femmes dans des rubriques spéciales, la
moitié des lecteurs potentiels se privent de solides lectures.
Or les études sur la condition féminine représentent un pan d'universel et non
un ghetto.
Tout en critiquant certains aspects de sa pensée, elle a rendu à Simone de
Beauvoir le plus bel hommage qu'elle eût souhaité.
Un livre qui apporte la fin d'une solitude et qui apprend à voir est plus
important que tous les manifestes.
Mais Beauvoir n'a pas seulement voulu apprendre aux femmes à voir, à se voir.
Dans les plus émouvantes pages du deuxième sexe, les dernières, elle a
jeté les bases de ce que pourrait être l'amour authentique, fondé sur la
reconnaissance réciproque de deux libertés.
Le jour où il sera possible à la femme d'aimer dans sa force et non dans sa
faiblesse, non pour se fuir mais pour se trouver, Non pour se démettre mais pour
s'affirmer, alors l'amour deviendra pour elle, comme pour l'homme, source de vie
et non mortel danger.
On peut se demander aujourd'hui, près de 50 ans après la publication de ce livre,
si Simone de Beauvoir n'a pas pesé plus profondément sur nos idées et nos
comportements que Sartre.
Elle a en tout cas contribué plus que tout autre à l'émergence d'une
conscience féminine capable de surmonter la fatalité de sa condition, ce qui est
le sens même de l'existentialisme.
De la jeune fille rangée à la philosophe du deuxième sexe ou à la sociologue du
courageux essai sur la vieillesse, s'est jouée une des plus belles aventures de l
'être humain, l'affirmation d'une pensée et d'une personnalité. L'une et l'autre
ont contribué à faire entrer les femmes dans leur histoire et par là même dans l
'histoire tout court. Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l
'homme, et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme.
Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car
ils sont à la fois juges et partis.
Introduction, j'ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme.
Le sujet est irritant, surtout pour les femmes, et il n'est pas neuf. La
querelle du féminisme a fait couler assez d'encre, à présent elle est à peu
près close.
N'en parlons plus.
On en parle encore cependant.
Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier
siècle aient beaucoup éclairé le problème.
D'ailleurs y a-t-il un problème ? Et quel est-il ? Y a-t-il même des femmes ?
Certes, la théorie de l'éternel féminin compte encore des adeptes. Ils
chuchotent. Même en Russie, elles restent bien femmes.
Mais d'autres gens bien informés et les mêmes aussi quelquefois soupirent. La
femme se perd. La femme est perdue.
On ne sait plus bien s'il existe encore des femmes, s'il en existera toujours, s
'il faut ou non le souhaiter, quelle place elles occupent en ce monde, quelle
place elles devraient y occuper.
Où sont les femmes ? Demandez récemment un magazine intermittent.
Mais d'abord, qu'est-ce qu'une femme ? Tota mulier in utero, c'est une matrice,
dit l'un.
Cependant, parlant de certaines femmes, les connaisseurs décrètent, ce ne sont
pas des femmes, bien qu'elles aient un utérus comme les autres.
Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il y a dans l'espèce humaine des
femelles. Elles constituent aujourd'hui comme autrefois à peu près la moitié de
l'humanité.
Et pourtant on nous dit que la féminité est en péril.
On nous exhorte, soyez femmes.
Rester femme, devenez femme.
Tout être humain femelle n'est donc pas nécessairement une femme.
Il lui faut participer à cette réalité mystérieuse et menacée qu'est la
féminité.
Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires ? Ou figée au fond d'un ciel
platonicien ? Suffit-il d'un jupon à froufrou pour la faire descendre sur
terre ? Bien que certaines femmes s'efforcent avec zèle de l'incarner, le
modèle n'en a jamais été déposé.
On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent emprunter au
vocabulaire des voyantes.
Au temps de Saint Thomas, elle apparaissait comme une essence aussi
sûrement définie que la vertu dormitive du pavot.
Mais le conceptualisme a perdu du terrain.
Les sciences biologiques et sociales ne croient plus en l'existence d'entités
immuablement fixées qui définiraient des caractères donnés tels que ceux de la
femme, du juif ou du noir.
Elles considèrent le caractère comme une réaction secondaire à une situation.
S'il n'y a plus aujourd'hui de féminité, c'est qu'il n'y en a jamais eu.
Cela signifie-t-il que le mot « femme » n'ait aucun contenu ? C'est ce qu
'affirment vigoureusement les partisans de la philosophie des Lumières, du
rationalisme, du nominalisme.
Les femmes seraient seulement parmi les êtres humains ce qu'on désigne
arbitrairement par le mot « femme ». En particulier les Américaines pensent
volontiers que la femme en tant que telle n'a plus lieu.
Si une attardée se prend encore pour une femme, ses amis lui conseillent de se
faire psychanalyser afin de se délivrer de cette obsession.
À propos d'un ouvrage, d'ailleurs fort agaçant, intitulé « Modern Woman » à
Lost Sex, Dorothy Parker a écrit « Je ne peux être juste pour les livres qui
traitent de la femme en tant que femme.
Mon idée c'est que tous, aussi bien hommes que femmes, qui que nous soyons,
nous devons être considérés comme des êtres humains. Mais le nominalisme est
une doctrine un peu courte. » et les antiféministes ont beau jeu de montrer
que les femmes ne sont pas des hommes.
Assurément la femme est comme l'homme un être humain.
Mais une telle affirmation est abstraite.
Le fait est que tout être humain concret est toujours singulièrement situé.
Refuser les notions d'éternel féminin, d'âme noire, de caractère juif, ce n'est
pas nier qu'il y ait aujourd'hui des juifs, des noirs, des femmes.
Cette négation ne représente pas pour les intéresser une libération, mais une
fuite inauthentique.
Il est clair qu'aucune femme ne peut prétendre sans mauvaise foi se situer
par-delà son sexe.
Une femme écrivain connue a refusé voici quelques années de laisser paraître son
portrait dans une série de photographies consacrées précisément aux femmes
écrivains. Elle voulait être rangée parmi les hommes. Mais pour obtenir ce
privilège, elle utilisa l'influence de son mari.
Les femmes qui affirment qu'elles sont des hommes n'en réclament pas moins des
égards et des hommages masculins.
Je me rappelle aussi cette jeune trotskiste debout sur une estrade au
milieu d'un meeting houleux et qui s'apprêtait à faire le coup de poing
malgré son évidente fragilité.
Elle niait sa faiblesse féminine. Mais c'était par amour pour un militant dont
elle se voulait légale.
L'attitude de défi dans laquelle se crispent les Américaines prouve qu'elles
sont hantées par le sentiment de leur féminité.
Et en vérité il suffit de se promener les yeux ouverts pour constater que l
'humanité se partage en deux catégories d'individus dont les vêtements, le
visage, Le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations
sont manifestement différents.
Peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles
destinées à disparaître.
Ce qui est certain, c'est que pour l'instant elles existent avec une
éclatante évidence.
Si sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme, si nous refusons
aussi de l'expliquer par l'éternel féminin, et si cependant nous admettons
que, fût-ce à titre provisoire, Il y a des femmes sur Terre, nous avons donc à
nous poser la question, qu'est-ce qu'une femme ? L'énoncé même du problème me
suggère aussitôt une première réponse.
Il est significatif que je le pose.
Un homme n'aurait pas idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu
'occupent dans l'humanité les mâles.
Si je veux me définir je suis obligé d'abord de déclarer, je suis une femme.
Cette vérité constitue le fond sur lequel s'enlèvera toute autre
affirmation.
Un homme ne commence jamais par se poser comme un individu d'un certain sexe. Qu
'il soit homme, cela va de soi.
C'est d'une manière formelle, sur les registres des mairies et dans les
déclarations d'identité, que les rubriques masculin-féminin apparaissent
comme symétriques.
Le rapport des deux sexes n'est pas celui de deux électricités, de deux
pôles. L'homme représente à la fois le positif et le neutre au point qu'on dit
en français, les hommes, pour désigner les êtres humains.
Le sens singulier du mot « vire » s'étant assimilé au sens général du mot
« homo ». La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination
lui est imputée comme limitation, sans réciprocité.
Je me suis agacé parfois au cours de discussions abstraites d'entendre des
hommes me dire « Vous pensez telle chose parce que vous êtes une femme », mais je
savais que ma seule défense, c'était de répondre « Je la pense parce qu'elle est
vraie », éliminant par là ma subjectivité.
Il n'était pas question de répliquer, et vous pensez le contraire parce que vous
êtes un homme, car il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une
singularité. Un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est
dans son tort.
Pratiquement, de même que pour les anciens il y avait une verticale absolue
par rapport à laquelle se définissait l'oblique, il y a un type humain absolu
qui est le type masculin.
La femme a des ovaires, un utérus.
Voilà des conditions singulières qui l'enferment dans sa subjectivité.
On dit volontiers qu'elle pense avec ses glandes.
L'homme oublie superbement que son anatomie comporte aussi des hormones,
des testicules.
Il saisit son corps comme une relation directe et normale avec le monde qu'il
croit appréhender dans son objectivité, tandis qu'il considère le corps de la
femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie. Un obstacle, une prison.
La femelle est femelle en vertu d'un certain manque de qualité.
disait Aristote.
Nous devons considérer le caractère des femmes comme souffrant d'une
défectuosité naturelle.
Et saint Thomas à sa suite décrète que la femme est un homme manqué, un être
occasionnel.
C'est ce que symbolise l'histoire de la Genèse où Ève apparaît comme tirée,
selon le mot de Bossuet, d'un « os surnuméraire » d'Adam.
L'humanité est mâle et l'homme définit la femme non en soi mais relativement à
lui. Elle n'est pas considérée comme un être autonome.
L'être relatif, écrit Michelet.
C'est ainsi que M.
Binda affirme dans le rapport Duriel, le corps de l'homme a un sens par lui-même,
abstraction faite de celui de la femme, alors que ce dernier en semble dénué si
l'on n'évoque pas le mal.
L'homme se pense sans la femme.
Elle ne se pense pas sans l'homme.
Et elle n'est rien d'autre que ce que l'homme en décide.
Ainsi on l'appelle, le sexe.
Voulant dire par là qu'elle apparaît essentiellement au mal comme un être
sexué. Pour lui, elle est sexe. Donc elle l'est absolument.
Elle se détermine et se différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par
rapport à elle.
Elle est l'inessentiel en face de l'essentiel.
Il est le sujet, il est l'absolu, elle est l'autre.
La catégorie de l'autre est aussi originelle que la conscience elle-même.
Dans les sociétés les plus primitives, dans les mythologies les plus antiques
on trouve toujours une dualité qui est celle du même et de l'autre.
Cette division n'a pas d'abord été placée sous le signe de la division des
sexes, elle ne dépend d'aucune donnée empirique. C'est ce qui ressort entre
autres des travaux de Granet sur la pensée chinoise, de ceux de Dumézil sur
les Indes et Rome.
Dans les couples Varunamitra, Ouranos Zeus, Soleil-Lune, Jour-Nuit, aucun
élément féminin n'est d'abord impliqué.
Non plus que dans l'opposition du bien au mal, des principes fastes et
néfastes, de la droite et de la gauche, de Dieu et de Lucifer.
L'altérité est une catégorie fondamentale de la pensée humaine.
Aucune collectivité ne se définit jamais comme une sans immédiatement poser l
'autre en face de soi.
Il suffit de trois voyageurs réunis par hasard dans un même compartiment pour
que tout le reste des voyageurs deviennent des autres vaguement
hostiles.
Pour le villageois, tous les gens qui n'appartiennent pas à son village sont
des autres suspects.
Pour le natif d'un pays, les habitants des pays qui ne sont pas le sien
apparaissent comme des étrangers.
Les juifs sont des autres, pour l'antisémite, les noirs pour les
racistes américains, les indigènes pour les colons, les prolétaires pour les
classes possédantes.
A la fin d'une étude approfondie sur les diverses figures des sociétés
primitives, Lévi-Strauss a pu conclure.
Le passage de l'état de nature à l'état de culture se définit par l'aptitude de
la part de l'homme à penser les relations biologiques sous la forme de
systèmes d'opposition.
La dualité, l'alternance, L'opposition et la symétrie, qu'elles se présentent
sous des formes définies ou des formes floues, constituent moins des phénomènes
qu'il s'agit d'expliquer que les données fondamentales et immédiates de la
réalité sociale.
Ces phénomènes ne sauraient se comprendre si la réalité humaine était
exclusivement un mythe sain basé sur la solidarité et l'amitié.
Il s'éclaire au contraire si suivant Hegel on découvre dans la conscience
elle-même une fondamentale hostilité à l'égard de toute autre conscience.
Le sujet ne se pose qu'en opposant.
Il prétend s'affirmer comme l'essentiel et constituer l'autre en inessentiel, en
objet. Seulement l'autre conscience lui oppose une prétention réciproque. En
voyage le natif s'aperçoit avec scandale qu'il y a dans les pays voisins des
natifs qui le regardent à son tour comme étranger.
Entre villages, plans, nations, classes, il y a des guerres, des polatches, des
marchés, des traités, des luttes qui ôtent à l'idée de l'autre son sens
absolu et en découvrent la relativité.
Comment donc se fait-il qu'entre les sexes cette réciprocité n'ait pas été
posée, que l'un des termes se soit affirmé comme le seul essentiel, niant
toute relativité par rapport à son corrélatif, définissant celui-ci comme l
'altérité pure ? Pourquoi les femmes ne contestent-elles pas la souveraineté
mâle ? Aucun sujet ne se pose d'emblée et spontanément comme l'inessentiel.
Ce n'est pas l'autre qui se définissant comme autre définit l'un.
Il est posé comme autre par l'un se posant comme un.
Mais pour que le retournement de l'autre à l'un ne s'opère pas, il faut qu'il se
soumette à ce point de vue étranger.
D'où vient en la femme cette soumission ? Il existe d'autres cas où, pendant un
temps plus ou moins long, une catégorie a réussi à en dominer absolument une
autre.
C'est souvent l'inégalité numérique qui confère ce privilège.
La majorité impose sa loi à la minorité ou la persécute.
Mais les femmes ne sont pas comme les Noirs d'Amérique, comme les Juifs, une
minorité. Il y a autant de femmes que d'hommes sur Terre.
Souvent aussi les deux groupes en présence ont d'abord été indépendants.
Ils s'ignoraient autrefois, où chacun admettait l'autonomie de l'autre, et c
'est un événement historique qui a subordonné le plus faible au plus fort.
La diaspora juive, l'introduction de l'esclavage en Amérique, Les conquêtes
coloniales sont des faits datés.
Dans ces cas, pour les opprimés il y a eu un avant.
Ils ont en commun un passé, une tradition, parfois une religion, une
culture.
En ce sens, le rapprochement établi par Bebel entre les femmes et le prolétariat
serait le mieux fondé.
Les prolétaires non plus ne sont pas en infériorité numérique et ils n'ont
jamais constitué une collectivité séparée.
Cependant, à défaut d'un événement, C'est un développement historique qui
explique leur existence en tant que classe et qui rend compte de la
distribution de ces individus dans cette classe.
Il n'y a pas toujours eu des prolétaires.
Il y a toujours eu des femmes.
Elles sont femmes par leur structure physiologique.
Aussi loin que l'histoire remonte, elles ont toujours été subordonnées à l'homme.
Leur dépendance n'est pas la conséquence d'un événement ou d'un devenir, elle n
'est pas arrivée.
C'est en partie parce qu'elle échappe au caractère accidentel du fait historique
que l'altérité apparaît ici comme un absolu.
Une situation qui s'est créée à travers le temps peut se défaire en un autre
temps. Les Noirs de Haïti entre autres l'ont bien prouvé.
Il semble, au contraire, qu'une condition naturelle défie le changement.
En vérité pas plus que la réalité historique la nature n'est un donné
immuable.
Si la femme se découvre comme l'inessentiel qui jamais ne retourne à l
'essentiel, c'est qu'elle ne perd pas elle-même ce retour.
Les prolétaires disent « nous ». Les noirs aussi.
Se posant comme sujet ils changent en « autres », les bourgeois, les blancs.
Les femmes sauf en certains congrès qui restent des manifestations abstraites ne
disent pas « nous », les hommes disent « les femmes » et elles reprennent ces
mots pour se désigner elles-mêmes. Mais elles ne se posent pas authentiquement
comme sujet.
Les prolétaires ont fait la révolution en Russie, les noirs à Haïti, Les
Indochinois se battent en Indochine.
L'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique.
Elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder.
Elles n'ont rien pris.
Elles ont reçu.
C'est qu'elles n'ont pas les moyens concrets de se rassembler en une unité
qui se poserait en s'opposant.
Elles n'ont pas de passé, d'histoire, de religion qui leur soit propre.
Et elles n'ont pas comme les prolétaires une solidarité de travail et d'intérêt.
Il n'y a pas même entre elles cette promiscuité spatiale qui fait des Noirs
d'Amérique, des Juifs des ghettos, des ouvriers de Saint-Denis ou des usines
Renault une communauté.
Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l'habitat, le
travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes
pères ou maris plus étroitement qu'aux autres femmes.
Bourgeoises, elles sont solidaires.
Des bourgeois et non des femmes prolétaires.
Blanches, des hommes blancs et non des femmes noires.
Le prolétariat pourrait se proposer de massacrer la classe dirigeante. Un juif,
un noir fanatique pourrait rêver d'accaparer le secret de la bombe
atomique et de faire une humanité tout entière juive, tout entière noire.
Même en songe la femme ne peut exterminer les mâles.
Le lien qu'il unit à ses oppresseurs n'est comparable à aucun autre.
La division des sexes est en effet un donné biologique, non un moment de l
'histoire humaine.
C'est au sein d'un mythe saint originel que leur opposition s'est dessinée et
elle ne l'a pas brisée.
Le couple est une unité fondamentale dont les deux moitiés sont rivées l'une
à l'autre.
Aucun clivage de la société par sexe n'est possible.
C'est là ce qui caractérise fondamentalement la femme.
Elle est l'autre au cœur d'une totalité dont les deux termes sont nécessaires l
'un à l'autre.
On pourrait imaginer que cette réciprocité eût facilité sa libération.
Quand Hercule file la laine au pied d'Ophale, son désir l'enchaîne.
Pourquoi Amphale n'a-t-elle pas réussi à acquérir un durable pouvoir ? Pour se
venger de Jason, Médée tue ses enfants.
Cette sauvage légende suggère que du lien qu'il attache à l'enfant la femme
aurait pu tirer un ascendant redoutable.
Aristophane a imaginé plaisamment dans l'Isistrata une assemblée de femmes où
celles-ci eussent tenté d'exploiter en commun à des fins sociales le besoin que
les hommes ont d'elles.
Mais ce n'est qu'une comédie.
La légende ?
qui prétend que les Sabines ravies ont opposé à leurs ravisseurs une stérilité
obstinée, raconte aussi qu'en les frappant de lanières de cuir les hommes
ont eu magiquement raison de leur résistance.
Le besoin biologique désir sexuel et désir d'une postérité qui met le mâle
sous la dépendance de la femelle n'a pas affranchi socialement la femme.
Le maître et l'esclave aussi sont unis par un besoin économique réciproque qui
ne libère pas l'esclave.
C'est que dans le rapport du maître à l'esclave, Le maître ne pose pas le
besoin qu'il a de l'autre.
Il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin et ne le médiatise pas.
Au contraire l'esclave dans la dépendance, espoir ou peur, intériorise
le besoin qu'il a du maître.
L'urgence du besoin fut-elle égale en tous deux joue toujours en faveur de l
'oppresseur contre l'opprimé.
C'est ce lui explique que la libération de la classe ouvrière par exemple a été
si lente.
Or la femme a toujours été, sinon l'esclave de l'homme, du moins sa
vassale. Les deux sexes ne se sont jamais partagés le monde à égalité. Et
aujourd'hui encore, bien que sa condition soit en train d'évoluer, la
femme est lourdement handicapée.
En presque aucun pays, son statut légal n'est identique à celui de l'homme et
souvent il la désavantage considérablement.
Même lorsque des droits lui sont abstraitement reconnus, une longue
habitude empêche qu'il ne trouve dans les mœurs leur expression concrète.
Économiquement, hommes et femmes constituent presque deux castes.
Les premiers ont des situations plus avantageuses, des salaires plus élevés,
plus de chances de réussite que leurs concurrentes de fraîche date.
Ils occupent dans l'industrie, la politique, etc.
Un beaucoup plus grand nombre de places et ce sont eux qui détiennent les postes
les plus importants.
Outre les pouvoirs concrets qu'ils possèdent, ils sont revêtus d'un
prestige dont toute l'éducation de l'enfant maintient la tradition.
Le présent enveloppe le passé, et dans le passé toute l'histoire a été faite
par les mâles.
Au moment où les femmes commencent à prendre part à l'élaboration du monde,
ce monde est encore un monde qui appartient aux hommes. Ils n'en doutent
pas, elles en doutent à peine.
Refuser d'être l'autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour
elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut
leur conférer.
L'homme suzerain protégera matériellement la femme lige et il se
chargera de justifier son existence.
Avec le risque économique elle esquive le risque métaphysique d'une liberté qui
doit inventer ses fins sans secours.
En effet, à côté de la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet,
qui est une prétention éthique, il y a aussi en lui la tentation de fuir sa
liberté et de se constituer en chose.
C'est un chemin néfaste car passif, aliéné, perdu, il est alors la proie de
volontés étrangères, coupée de sa transcendance, frustrée de toute valeur.
Mais c'est un chemin facile.
On évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée.
L'homme qui constitue la femme comme un autre rencontrera donc en elle de
profondes complicités.
Ainsi, la femme ne se revendique pas comme sujet parce qu'elle n'en a pas les
moyens concrets, parce qu'elle éprouve le lien nécessaire qui la rattache à l
'homme sans en poser la réciprocité, et parce que souvent elle se complaît dans
son rôle d'autre.
Mais une question se pose aussitôt.
Comme toute cette histoire a-t-elle commencé ? On comprend que la dualité
des sexes comme toute dualité se soit traduite par un conflit.
On comprend que si l'un des deux réussissait à imposer sa supériorité,
celle-ci devait s'établir comme absolue.
Il reste à expliquer que ce soit l'homme qui est gagné au départ.
Il semble que les femmes auraient pu remporter la victoire, ou la lutte
aurait pu ne jamais se résoudre.
D'où vient que ce monde a toujours...
appartenu aux hommes et que seulement aujourd'hui les choses commencent à
changer.
Ce changement est-il un bien ? Amènera-t-il ou non un égal partage du
monde entre hommes et femmes ? Ces questions sont loin d'être neuves.
On y a fait déjà quantité de réponses. Mais précisément le seul fait que la
femme est autre conteste toutes les justifications que les hommes ont jamais
pu en donner.
Elles leur étaient trop évidemment dictées par leur intérêt.
Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car
ils sont à la fois juges et partis.
a dit au XVIIe siècle Poulain de Labarre, féministe peu connu.
Partout, en tout temps, les mâles ont étalé la satisfaction qu'ils éprouvent à
se sentir les rois de la création.
« Béni soit Dieu notre Seigneur et le Seigneur de tous les mondes qu'il ne m
'ait pas fait femme », disent les Juifs dans leur prière matinale.
Cependant que leurs épouses murmurent avec résignation.
« Béni soit le Seigneur qu'il m'ait créé selon sa volonté ». Parmi les bienfaits
dont Platon remerciait les dieux, Le premier était qu'il les créait libres et
non-esclaves, le second homme et non-femme.
Mais les mâles n'auraient pu jouir pleinement de ce privilège s'ils ne l
'avaient considéré comme fondé dans l'absolu et dans l'éternité.
Du fait de leur suprématie ils ont cherché à faire un droit.
Ceux qui ont fait et compilé les lois étant des hommes ont favorisé leur sexe,
et les jurisconsultes ont tourné les lois en principe, dit encore Poulain de
Labarre.
Législateur, prêtre, philosophe, écrivain, Savants se sont acharnés à
démontrer que la condition subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et
profitable à la terre.
Les religions forgées par les hommes reflètent cette volonté de domination.
Dans les légendes d'Ève, de Pandore, ils ont puisé des armes.
Ils ont mis la philosophie, la théologie à leur service comme on a vu par les
phrases d'Aristote, de Saint Thomas que nous avons citées.
Depuis l'Antiquité, Satiristes et moralistes se sont conclus à faire le
tableau des faiblesses féminines.
On sait quels violents réquisitoires ont été dressés contre elles à travers toute
la littérature française.
Monterland reprend avec moins de verve la tradition de Jean de Mingue.
Cette hostilité paraît quelquefois fondée, souvent gratuite.
En vérité elle recouvre une volonté d'auto-justification plus ou moins
adroitement masquée.
Il est plus facile d'accuser un sexe que d'excuser l'autre, dit Montaigne.
En certains cas le processus est évident.
Il est frappant par exemple que le Code romain pour limiter les droits de la
femme invoque l'imbécilité, la fragilité du sexe, au moment où par l
'affaiblissement de la famille elle devient un danger pour les héritiers
mâles.
Il est frappant qu'au XVIe siècle, pour tenir la femme mariée en tutelle, on
fasse appel à l'autorité de Saint-Augustin, déclarant que « la femme
est une bestie qui n'est ni ferme ni étable ».
alors que la célibataire est reconnue capable de gérer ses biens.
Montaigne a fort bien compris l'arbitraire et l'injustice du sort
assigné à la femme.
Les femmes n'ont pas du tout tort quand elles refusent les règles qui sont
introduites au monde, d'autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans
elles.
Il y a naturellement brigue et riot entre elles et nous, mais il ne va pas
jusqu'à se faire leur champion.
C'est seulement au XVIIIe que des hommes profondément démocrates envisagent la
question avec objectivité.
Diderot entre autres s'attache à démontrer que la femme est comme l'homme
un être humain.
Un peu plus tard Stuart Mill la défend avec ardeur.
Mais ses philosophes sont d'une exceptionnelle impartialité.
Au XIXe siècle la querelle du féminisme devient à nouveau une querelle de
partisans. Une des conséquences de la révolution industrielle, c'est la
participation de la femme au travail producteur. A ce moment les
revendications féministes sortent du domaine théorique, elles trouvent des
bases économiques.
Leurs adversaires deviennent d'autant plus agressifs.
Quoi que la propriété foncière soit en partie détrônée, la bourgeoisie s
'accroche à la vieille morale qui voit dans la solidité de la famille le garant
de la propriété privée.
Elle réclame la femme au foyer d'autant plus âprement que son émancipation
devient une véritable menace. À l'intérieur même de la classe ouvrière,
les hommes ont essayé de freiner cette libération parce que les fêcheurs
appellent que c'est dangereux qu'en curent en tête autant plus qu'est-ce.
Pour prouver l'infériorité de la femme, les antiféministes ont alors mis à
contribution non seulement comme naguère la religion, la philosophie, la
théologie mais aussi la science, biologie, psychologie expérimentale,
etc.
Tout au plus consentait-on à accorder à l'autre sexe l'égalité dans la
différence.
Cette formule qui a fait fortune est très significative.
C'est exactement celle qu'utilise à propos des Noirs d'Amérique les lois Jim
Crow. Or, cette ségrégation soi-disant égalitaire n'a servi qu'à introduire les
plus extrêmes discriminations.
Cette rencontre n'a rien d'un hasard. Qu'il s'agisse d'une race, d'une caste,
d'une classe, d'un sexe réduit à une condition inférieure, les processus de
justification sont les mêmes.
L'éternel féminin, c'est l'homologue de « l'âme noire » et du « caractère juif
».
Le problème juif est d'ailleurs dans son ensemble très différent des deux autres.
Le juif pour l'antisémite n'est pas tant inférieur qu'un ennemi et on ne lui
reconnaît en ce monde aucune place qui soit sienne.
On souhaite plutôt l'anéantir.
Mais il y a de profondes analogies entre la situation des femmes et celle des
noirs. Les unes et les autres s'émancipent aujourd'hui d'un même
paternalisme et la caste naguère maîtresse veut les maintenir à « leur
place », c'est-à-dire à la place qu'elle a choisie pour eux.
Dans les deux cas, elle se répand en éloge plus ou moins sincère sur les
vertus du « bon noir » à l'âme inconsciente, enfantine, rieuse, du noir
résigné, et de la femme « vraiment femme », c'est-à-dire frivole, puérile,
irresponsable, la femme soumise à l'homme.
Dans les deux cas, elle tire argument de l'état de fait qu'elle a créé.
On connaît la boutade de Bernard Shaw.
L'Américain blanc, dit-il, en substance, relègue le noir au rang de sireur de
souliers. Et il en conclut qu'il n'est bon qu'à cirer des souliers.
On retrouve ce cercle vicieux en toutes circonstances analogues.
Quand un individu ou un groupe d'individus est maintenu en situation d
'infériorité, le fait est qu'il est inférieur.
Mais c'est sur la portée du mot « être » qu'il faudrait s'entendre.
La mauvaise foi consiste à lui donner une valeur substantielle alors qu'il a
le sens dynamique et guélien.
Être c'est être devenu, c'est avoir été fait tel qu'on se manifeste.
Oui. Les femmes dans l'ensemble sont aujourd'hui inférieures aux hommes, c
'est-à-dire que leur situation leur ouvre de moindres possibilités.
Le problème c'est de savoir si cet état de choses doit se perpétuer. Beaucoup d
'hommes le souhaitent. Tous n'ont pas encore des armées.
La bourgeoisie conservatrice continue à voir dans l'émancipation de la femme un
danger qui menace sa morale et ses intérêts.
Certains mâles redoutent la concurrence féminine.
Dans l'hebdo latin un étudiant déclarait l'autre jour Toute étudiante qui prend
une situation de médecin ou d'avocat nous vole une place.
Celui-là ne mettait pas en question ses droits sur ce monde.
Les intérêts économiques ne jouent pas seuls.
Un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs c'est que le plus humble
d'entre eux se sent supérieur.
Un pauvre blanc du sud des USA a la consolation de se dire qu'il n'est pas
un sale nègre. Et les blancs plus fortunés exploitent habilement cet
orgueil.
De même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu.
Il était beaucoup plus facile à M.
de Monterland de se penser un héros quand il se confrontait à des femmes, d
'ailleurs choisi à dessein, que lorsqu'il a eu à tenir parmi des hommes
son rôle d'homme, rôle dont beaucoup de femmes se sont acquittées mieux que lui.
C'est ainsi qu'en septembre 1948, dans un de ses articles du Figaro littéraire,
M. Claude Mauriac dont chacun admire la puissante originalité pouvait écrire à
propos des femmes.
Nous écoutons sur un ton, sikh, d'indifférence polie.
La plus brillante d'entre elles, sachant bien que son esprit reflète de façon
plus ou moins éclatante des idées qui viennent de nous.
Ce ne sont évidemment pas les idées de M.
Moriak en personne que son interlocutrice reflète, étant donné qu
'on ne lui en connaît aucune.
Qu'elle reflète des idées qui viennent des hommes, c'est possible.
Parmi les mâles même il en est plus d'un qui tient pour sienne des opinions qu'il
n'a pas inventées.
On peut se demander si M.
Claude Moriak n'aurait pas intérêt à s'entretenir avec un bon reflet de
Descartes, de Marx, de Gide plutôt qu'avec lui-même.
Ce qui est remarquable, c'est que par l'équivoque du nous il s'identifie avec
Saint-Paul, Hegel, Lénine, Nietzsche, et du haut de leur grandeur il considère
avec dédain le troupeau des femmes qui osent lui parler sur un pied d'égalité.
À vrai dire j'en sais plus d'une qui n'aurait pas la patience d'accorder à M.
Moriac un ton d'indifférence poli. J'ai insisté sur cet exemple parce que la
naïveté masculine y est désarmante.
Il y a beaucoup d'autres manières plus subtiles dont les hommes tirent profit
de l'altérité de la femme.
Pour tous ceux qui souffrent de complexes d'infériorité, il y a là un
liniment miraculeux.
Nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un
homme inquiet de sa virilité.
Ceux qui ne sont pas intimidés par leur semblable sont aussi beaucoup plus
disposés à reconnaître dans la femme un semblable.
Même à ceci cependant le mythe de la femme, de l'autre, est cher pour
beaucoup de raisons.
On ne saurait les blâmer de ne pas sacrifier de gaieté de cœur tous les
bienfaits qu'ils en retirent, ils savent ce qu'ils perdent en renonçant à la
femme telle qu'ils la rêvent. Ils ignorent ce que leur apportera la femme
telle qu'elle sera demain.
Il faut beaucoup d'abnégation pour refuser de se poser comme le sujet
unique et absolu.
D'ailleurs la grande majorité des hommes n'assument pas explicitement cette
prétention. Ils ne posent pas la femme comme une inférieure.
Ils sont aujourd'hui trop pénétrés de l'idéal démocratique pour ne pas
reconnaître en tous les êtres humains des égaux.
Au sein de la famille, la femme est apparue à l'enfant, au jeune homme comme
revêtu de la même dignité sociale que les adultes mâles.
Ensuite il a éprouvé dans le désir et l'amour la résistance, l'indépendance,
de la femme désirée et aimée.
Marié, il respecte dans sa femme l'épouse, la mère, et dans l'expérience
concrète de la vie conjugale elle s'affirme en face de lui comme une
liberté.
Il peut donc se persuader qu'il n'y a plus entre les sexes de hiérarchie
sociale et qu'en gros, à travers les différences, la femme est une égale.
Comme il constate cependant certaines infériorités dont la plus importante est
l'incapacité professionnelle, il met celle-ci sur le compte de la nature.
Quand il a à l'égard de la femme une attitude de collaboration et de
bienveillance, il thématise le principe de l'égalité abstraite. Et l'inégalité
concrète qu'il constate, il ne la pose pas.
Mais dès qu'il entre en conflit avec elle, la situation se renverse.
Il thématisera l'inégalité concrète et s'en autorisera même pour nier l'égalité
abstraite.
C'est ainsi que beaucoup d'hommes affirment avec une quasi bonne foi que
les femmes sont les égales de l'homme et qu'elles n'ont rien à revendiquer, et en
même temps, que les femmes ne pourront jamais être les égales de l'homme et que
leurs revendications sont vaines.
C'est qu'il est difficile à l'homme de mesurer l'extrême importance de
discrimination sociale qui semble du dehors insignifiante et dont les
répercussions morales, intellectuelles sont dans la femme si profondes qu'elles
peuvent paraître avoir leur source dans une nature originelle.
L'homme qui a le plus de sympathie pour la femme ne connaît jamais bien sa
situation concrète.
Aussi n'y a-t-il pas lieu de croire les mâles quand ils s'efforcent de défendre
des privilèges dont ils ne mesurent même pas toute l'étendue.
Nous ne nous laisserons donc pas intimider par le nombre et la violence
des attaques dirigées contre les femmes, ni circonvenir par les éloges
intéressées qui sont décernées à la « vraie femme », ni gagner par l
'enthousiasme que suscite sa destinée chez des hommes qui ne voudraient pour
rien au monde la partager.
Cependant nous ne devons pas considérer avec moins de méfiance les arguments des
féministes. Bien souvent le souci polémique leur ôte toute valeur.
Si la question des femmes Et si oiseuse c'est que l'arrogance masculine en a
fait une « querelle », quand on se querelle, on ne raisonne plus bien.
Ce qu'on a cherché inlassablement à prouver c'est que la femme est
supérieure, inférieure ou égale à l'homme.
Créée après Adam, elle est évidemment un être secondaire, on dit les uns, au
contraire, on dit les autres, Adam n'était qu'une ébauche et Dieu a réussi
l'être humain dans sa perfection quand il a créé Ève.
Son cerveau est le plus petit, mais il est relativement le plus grand.
Le Christ s'est fait homme.
C'est peut-être par humilité.
Chaque argument appelle aussitôt son contraire et souvent tous deux portent à
faux.
Si on veut tenter d'y voir clair il faut sortir de ses ornières.
Il faut refuser les vagues notions de supériorité, infériorité, égalité qui
ont perverti toutes les discussions et repartir à neuf.
Mais alors comment poserons-nous la question ? Et d'abord qui sommes-nous
pour la poser ? Les hommes sont juges et partis.
Les femmes aussi.
Où trouver un ange ? En vérité un ange serait mal qualifié pour parler, il
ignorerait toutes les données du problème.
Quant à l'hermaphrodite, c'est un cas bien singulier.
Il n'est pas à la fois homme et femme mais plutôt ni homme ni femme.
Je crois que pour élucider la situation de la femme, ce sont encore certaines
femmes qui sont le mieux placées.
C'est un sophisme que de prétendre enfermer Epiménide dans le concept de
crétois et les crétois dans celui de menteur.
Ce n'est pas une mystérieuse essence qui dicte aux hommes et aux femmes la bonne
ou la mauvaise foi.
C'est leur situation qui les dispose plus ou moins à la recherche de la
vérité.
Beaucoup de femmes d'aujourd'hui, ayant eu la chance de se voir restituer tous
les privilèges de l'être humain, peuvent s'offrir le luxe de l'impartialité.
Nous en éprouvons même le besoin.
Nous ne sommes plus comme nos aînés des combattantes. En gros nous avons gagné
la partie.
Dans les dernières discussions sur le statut de la femme, l'ONU.
N'a cessé de réclamer impérieusement que l'égalité des sexes achève de se
réaliser, et déjà nombre d'entre nous n'ont jamais eu à éprouver leur féminité
comme une gêne ou un obstacle.
Beaucoup de problèmes nous paraissent plus essentiels que ceux qui nous
concernent singulièrement, ce détachement même nous permet d'espérer
que notre attitude sera objective.
Cependant nous connaissons plus intimement que les hommes le monde
féminin parce que nous y avons nos racines.
Nous saisissons plus immédiatement ce que signifie pour un être humain le fait
d'être féminin.
Et nous nous soucions davantage de le savoir.
J'ai dit qu'il y avait des problèmes plus essentiels.
Il n'empêche que celui-ci garde à nos yeux quelque importance.
En quoi le fait d'être des femmes aura-t-il affecté notre vie ? Quelles
chances exactement nous ont été données, et lesquelles refusées ? Quels sorts
peuvent attendre nos sœurs plus jeunes, et dans quel sens faut-il les orienter ?
Il est frappant que l'ensemble de la littérature féminine soit animée de nos
jours beaucoup moins par une volonté de revendication que par un effort de
lucidité. Au sortir d'une ère de polémique désordonnée, ce livre est une
tentative parmi d'autres pour faire le point.
Mais sans doute est-il impossible de traiter aucun problème humain sans parti
pris. La manière même de poser les questions, les perspectives adoptées
supposent des hiérarchies d'intérêt.
Toute qualité enveloppe des valeurs.
il n'est pas de description soi-disant objective qui ne s'enlève sur un arrière
-plan éthique.
Au lieu de chercher à dissimuler les principes que plus ou moins
explicitement on sous-entend, mieux vaut d'abord les poser, ainsi on ne se trouve
pas obligé de préciser à chaque page quels sens on donne aux mots supérieur,
inférieur, meilleur, pire, progrès, régression, etc.
Si nous passons en revue quelques-uns des ouvrages consacrés à la femme, Nous
voyons qu'un des points de vue le plus souvent adoptés c'est celui du bien
public, de l'intérêt général.
En vérité chacun entend par là l'intérêt de la société telle qu'il souhaite la
maintenir ou l'établir.
Nous estimons quant à nous qu'il n'y a d'autre bien public que celui qui assure
le bien privé des citoyens.
C'est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous
jugeons les institutions.
Mais nous ne confondons pas non plus l'idée d'intérêt privé avec celle de
bonheur. C'est là un autre point de vue qu'on rencontre fréquemment.
Les femmes de harem ne sont-elles pas plus heureuses qu'une électrice ? La
ménagère n'est-elle pas plus heureuse que l'ouvrière ? On ne sait trop ce que
le mot bonheur signifie et encore moins quelles valeurs authentiques il
recouvre. Il n'y a aucune possibilité de mesurer le bonheur d'autrui et il est
toujours facile de déclarer heureuse la situation qu'on veut lui imposer.
Ceux qu'on condamne à la stagnation en particulier, on les déclare heureux sous
prétexte que le bonheur est immobilité.
C'est donc une notion à laquelle nous ne nous référerons pas.
La perspective que nous adoptons, c'est celle de la morale existentialiste.
Tout sujet se pose concrètement à travers des projets comme une
transcendance. Il n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d
'autres libertés.
Il n'y a d'autre justification de l'existence présente que son expansion
vers un avenir indéfiniment ouvert.
Chaque fois que la transcendance retombe en immanence il y a dégradation de l
'existence en « en soi », de la liberté en facticité.
Cette chute est une faute morale si elle est consentie par le sujet.
Si elle lui est infligée, elle prend la figure d'une frustration et d'une
oppression. Elle est dans les deux cas un mal absolu.
Tout individu qui a le souci de justifier son existence éprouve celle-ci
comme un besoin indéfini de se transcender.
Or, ce qui définit d'une manière singulière la situation de la femme, c
'est que, étant comme tout être humain, une liberté autonome, Elle se découvre
et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s'assumer comme l
'autre. On prétend la figer en objet et la vouer à l'immanence puisque sa
transcendance sera perpétuellement transcendée par une autre conscience
essentielle et souveraine.
Le drame de la femme, c'est ce conflit entre la revendication fondamentale de
tout sujet qui se pose toujours comme l'essentiel et les exigences d'une
situation qui la constitue comme inessentielle.
Comment dans la condition féminine peut s'accomplir un être humain ?
Quelles voies lui sont ouvertes ? Lesquelles aboutissent à des impasses ?
Comment retrouver l'indépendance au sein de la dépendance ? Quelles circonstances
limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser ? Ce sont là les
questions fondamentales que nous voudrions élucider.
C'est dire que nous intéressant aux chances de l'individu nous ne définirons
pas ces chances en termes de bonheur, mais en termes de liberté.
Il est évident que ce problème n'aurait aucun sens si nous supposions que paie
sur la femme un destin physiologique.
psychologique ou économique.
Aussi commencerons-nous par discuter les points de vue pris sur la femme par la
biologie, la psychanalyse, le matérialisme historique.
Nous essaierons de montrer ensuite positivement comment la réalité féminine
s'est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l'autre et quelles en
ont été les conséquences du point de vue des hommes.
Alors nous décrirons du point de vue des femmes le monde tel qu'il leur est
proposé. Et nous pourrons comprendre à quelle difficulté elles se heurtent au
moment où.
Essayant de s'évader de la sphère qui leur a été jusqu'à présent assignée,
elles prétendent participer aux médecins humains.
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