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Soyons un homme.
Rappelle-toi Bonaparte.
À ton âge, quand on lui demandait qui donc il se croyait, il répondait, un
homme.
Elle a connu.
Ta voiture, c'est la 8 ou la 10 chevaux ? La 10.
Qu'est-ce que je disais ? Allez, vas-y.
Tu es nouveau ? Je ne t'ai jamais vu. Oui, un second.
Moi aussi, tiens.
Comment tu t'appelles ? Georges de Sade.
Lucien de Rouvaix.
Penses-tu, Rouvaix tout court.
Tu étais déjà chez les pères avant ? Non, au lycée. Mes parents ont pensé. Eh
bien, mon petit père, si j'ose dire, ça va être plus dur.
5h30, lever, 6h, méditation, 6h20, messe, 7h, études, 7h30, petit déjeuner,
récréation, classe.
étude, récréation, classe, goûter, lecture spirituelle, coucher.
Ils t'ont mis là ? Oui, on est à côté.
Tu permets, c'était pas pour toi.
Pour ce soir, je vous le fais.
Vous apprendrez vite, mais pas difficile.
Merci, ma soeur.
Je te rejouerai ton argent à autre chose.
Il n'y a pas de raison.
Je ne peux quand même pas te gagner 20 sous pour une question de voiture, tu n
'y connais rien.
Je connais autant que toi.
Je garderai donc cet argent.
Et sachez qu'il me brûle les doigts.
Marc de Blagent.
Georges Sarr.
Sarr.
Le marquis de Sarr ? C'est mon père.
Ah oui, je vois très bien.
Tu feras en quoi, toi ? J'ai eu le prix d'excellente.
Moi aussi.
Ah bon ?
Alors il faudra que tu sois de l'académie.
Qu'est-ce qu'il faut faire ? Quatre compositions françaises à 16 sur 20.
Ça peut se trouver.
Ici, il n'y a que deux choses. La congrégation ou l'académie.
Remarque, je suis très pratiquant.
Mais les enfants de Marie, moi, ça me dégoûte.
C'est le refuge de ceux qui ne veulent pas se faire repérer.
L'académie, j'en suis depuis un an. Si tu veux, je te pistonnerai. Bien sûr que
je veux.
Tu en es, toi, de l'académie ? Mon cher, l'académie me dégoûte.
C'est le repère des pédants et des cuistres.
Dix-six.
T'as choisi ton professeur ? Non.
Qui as-tu eu, toi ? Le quatrième à gauche, le père Lauzon.
Eh bien, je le prendrai aussi.
Monsieur en sera content.
Restez purs comme vous l'êtes, ou pour le redevenir.
Par malheur, vous ne l'étiez plus.
Veillez et priez.
Priez, car c'est la prière qui sauve.
Veillez, car l'ennemi vous guette, cherchant qui dévorer.
Veillez sur vos amitiés.
Qu'elles ne soient jamais de ces amitiés particulières qui font trop de place à
la sensibilité.
Que vos amitiés soient des amitiés...
et des amitiés de l'art.
Demain, 5 octobre, est la fête de Saint Placide que son ami sauva de la mort
dans le lac de Soubiaco par une foi miraculeuse qui le porta au-dessus
des eaux.
Demandez à Saint Placide de saintes amitiés qui vous sauvent des périls.
Demandez-lui surtout de mériter comme lui l'ami suprême.
qui vous récompensera éternellement dans le ciel et à qui vous pourrez dire dès
ici-bas ce mot de l'imitation, tu es véritablement mon bien-aimé.
Qu'est-ce que tu appelles bien ? Je veux dire, il joue bien.
Oui, il joue bien, mais il n'est pas très bien.
Qu'est-ce que tu veux dire ? Mon vieux, ici, c'est comme partout. Il y a les
biens et les pas-biens.
Tu choisiras.
Qu'est-ce que c'est, les biens et les pas-biens ? J'appelle bien les purs et
pas-biens les impurs.
Et Ferrand serait dans les pas-biens ? Plutôt, oui.
Pourquoi ? Au mot d'un ouvert.
Je ne sais pas. Je demande à Ferrand.
Tu t'es fait mal ? Fais voir.
Non, sur rien.
Il est tout sale comme mouchoir.
Vous savez, Marquis, vos histoires de linge propre.
Tu
vois
ce sang ? Eh bien, c'est du sang à moi.
L'an dernier, Ferron et moi, nous avons échangé notre sang.
Ah oui ?
On se fait une petite entaille au bras et chacun avale le sang qui vient sur le
bras de l'autre.
Après ça, on est unis à la vie et à la mort.
Tu ne connais pas ? C'est assez répugnant, dis-moi.
Tu ne sais pas de quoi tu parles.
Ferron et Rouvaire.
Quoi ? Tu vas voir, je te dis. On a trouvé un truc formidable.
Ferron, Rouvaire, on vous demande à l'économat.
Mais mon père, j'ai pas fini ma version.
On vous demande votre présence, mais pas votre avis.
À la guerre !
Ami, te souvient-il de ce soir éclatant où les fleurs du jardin s'étoilaient
parmi l'ombre ? Nous avions de tennis fait des parties sans nombre, sveltes
dans nos costumes blancs. Le soleil se fanait, la brume était légère.
Nous écoutions en nous murmurer le désir.
Et nos anciens baisers de leurs chauds souvenirs parfumaient nos cœurs en
prière. Nous revenions tous deux par une sombre allée.
Amour, te souvient-il de cette soirée ?
C'était un poème d'amour, naturellement. Oui.
Et vous vous êtes complus à sa lecture.
Oui.
Avez-vous eu honte de ce plaisir ? Oui, maintenant encore.
Avez-vous montré ce poème à quelqu'un de vos camarades ? Non, mon père, à
personne. Bien.
Dans quel livre l'avez-vous lu ? Pas dans un livre.
Il était manuscrit.
Je ne vous demande pas comment ce poème est venu entre vos mains.
Mais je dois ajouter ceci, mon enfant, qui est grave.
Il ne suffit pas d'éviter ceux qui font le mal, il faut aussi en protéger les
autres. Vous n'aimez pas beaucoup le mot brebis galeuse, mais cet animal existe,
et c'est un fait que la brebis galeuse doit être écartée du troupeau.
Entendez-moi bien.
Je laisse à votre conscience et à votre cœur le soin de savoir qu'il s'agit d'un
mal très grave, qui puisse devenir redoutable pour d'autres, ou seulement d
'un simple incident.
ce que je souhaite de tout mon cœur, mais il ne m'appartient pas d'en
décider.
Priez Dieu pour qu'il vous éclaire.
Monsieur le Supérieur n'est pas là ? Il est sorti, il m'a dit de l'attendre.
Vous trouvez l'histoire de Saint Arcisius ? Il fut massacré à Rome pour
avoir refusé de livrer aux païens l'hostie qu'il portait.
Mais le père qui prêche la retraite ne l'a jamais cité parmi les martyrs
enfants.
Remarque judicieuse.
Tout simplement parce que cette très belle œuvre rajeunit à l'excès Saint
Arcisius. En réalité, il avait 20-25 ans quand il fut lapidé sur la voie à pieds
mûrs.
Monsieur le supérieur, j'ai pris la liberté de vous demander cette entrevue.
Mes parents m'ont prié de me rappeler à votre souvenir.
Ils ne savent sûrement pas à quel point vous êtes occupé. Je vous en prie, je
vous ai fait attendre.
Puisque l'image de Saint-Baptiste vous a séduit, il nous restera plus tard à s
'envoler dans le projet de carte.
C'est bien le moment de vous faire beau.
Mes enfants, un de vos camarades n'était plus en état de rester dans cette
maison.
Demain, il sera reconduit chez ses parents.
Sa faute est peut-être légère, mais elle ne peut se tolérer dans notre colère.
La licence de l'esprit, même si elle n'est pas dans les meurtres, est
incompatible avec des études sérieuses et avec une conscience de bon chrétien.
C'est vous que j'ai défendu en le chassant.
Pensez à lui avec émotion.
À lui qui pense à vous tous dans la solitude où il est retranché maintenant
par sa faute.
Sachez comprendre cette leçon et ne refusez pas vos prières à celui qui vous
l'a malheureusement donnée.
Julien.
Julien, écoute-moi.
Je ne peux pas comprendre.
Mais si, je comprends très bien.
Mais n'aie pas peur.
Je ne pense pas à moi.
Je pense à lui.
À moi aussi, d'ailleurs.
Pourquoi toi ? Il n'y a pas de raison.
Ne dis pas ça.
L'histoire d'André, c'est sûrement pour quelque chose de nous deux.
Qu'est-ce que tu en sais ? J'en suis sûr.
Il m'avait envoyé un poème et je ne le retrouve plus.
C'est sûrement ça.
Tu fais ton nom dessus ? Non.
André n'est pas un type à dénoncer.
André, tu es fou.
Alors ? André, non.
Mais il y a les autres.
Écoute, Lucien, moi je vais te dire une chose.
Tu n'as rien à craindre.
J'ai vu le supérieur.
Et en partant, il m'a dit que demain, nous lui servirions sa messe tous les
deux. Alors ? Il a dit ça ?
Et il a même ajouté « pour bénir votre amitié naissante ».
Je sais très bien.
À partir de ce soir, 10h35, je suis converti.
Je ne sais pas. Tu la prendras pendant les vacances. À dix ordines. À lui, à
toi. On t'affairera du piscine.
Ne bougez pas.
Faites tourner votre oeil.
En bas.
En haut.
Ah oui, je le vois.
Ne bougez pas.
Je bouge pas, c'est le train.
Je vous fais mal ? Non.
C'était un gros.
Faites une passe à votre camarade, allez.
Un animal ? Oui ! Célèbre ? Non, mais enfin un peu célèbre quand même.
Vivant ? Ça, aujourd'hui, on ne peut pas en être sûr.
Un animal peut-être célèbre et peut-être pas vivant.
Un vrai animal ? Oui ! C'est pas pégage ? Non ! Ça fait une réponse, tu as le
droit à trois. Je n'ai pas dit pégage. Je dis que ce n'est pas pégage. Oh non !
Combien de pattes ? Quatre.
Ça court vite ? Vite, enfin, ça dépend.
C'est pas une question, ça.
Demande des couleurs.
C'est l'agneau que je portais hier.
C'est le tour de Daniel.
Allez, Daniel, sors.
Tu connais mon frère ? C'est ton frère ? Je te présente le petit Alexandre qui
devient dragan.
Toi, je te présente l'héritier présomptif du marquisat de Sars et
autres territoires.
Collectionneur habituel des premières places et futur très prochain membre de
l'académie de Saint-Claude.
Non, ça a été plutôt raté.
Ma mère était malade et mon père ne supporte pas qu'elle soit malade. Alors
qu'est-ce que tu faisais, toi ? Bah rien, justement.
Il y avait mes frères et mes sœurs. Ils sont plus grands que moi.
Le dimanche d'entre Noël et du Jour de l'An, il y a eu polieux tout théâtre
avec la comédie française.
Avec la comédie française ? Franchement, il y en avait un de la comédie
française. Il était fameux, je te le dis.
Qu'est-ce qu'il a fait, ton frère, pour être puni ?
Il a fait l'idiot à la gare.
Il avait perdu son billet.
Il a dit au contrôleur qu'il l'avait donné à un pauvre.
Finalement, tu sais, je l'ai revu, André. Qu'est-ce que je t'avais dit ? Tu
avais raison.
Et qu'est-ce qu'il devient ? On l'a mis au lycée et il s'embête.
Et dès que je l'ai revu, j'ai été déconverti.
Bravo. C'est comme si les médailles et les scapulaires me dégringolaient le
long des jambes.
Ça ne t'étonne pas ? Non.
J'ai bien fait, non ? Vous avez très bien fait, mon enfant.
Et il était quelle heure ? 16h32.
Un abbé et un athée se battent. Ils tombent dans un fossé plein de boue. Qu
'est-ce qu'il en sort ? Qu'il en sort quoi ? Du fossé ? Oui, deux provinces de
la Grèce.
L'athée s'allie et l'abbé aussi.
Ah, c'est malin ! S'enlever la sienne.
n'osait tenir en sa présence des propos dissolus et lorsqu'il le voyait
approcher, il disait « Ne parlons plus de cela, voilà Bernardin, un homme de
qualité ayant fait une proposition déshonnête au milieu de plusieurs
écoliers.
Bernardin, l'enfant doux et aimable, transporté d'une sainte colère, lui
ferma la bouche d'un coup de poing si violent.
que toute la place en retentit. Voyons maître, il faut manger quand même.
Le noble libertin, devenu la risée des spectateurs, se retira confus, mais
cette correction l'engagea à s'amender.
Dans la suite, il chercha toutes les occasions d'entendre prêcher Saint
Bernardin, effondé en larmes pendant ses sermons.
de l'imitation de Jésus-Christ, j'ai une aimable nouvelle à proclamer devant
vous.
Votre camarade Georges de Sartre, élève de secours, vient d'être admis par l
'académie de notre collège à siéger parmi ses membres pour l'excellence
particulière des compositions françaises qu'il a remises à ses maîtres.
Georges de Sartre...
Non, mais non.
Vos colonnes ont l'air d'être plantées là, toutes seules.
Regardez, une colonne, ça n'est jamais fini.
Ça continue par l'arc, par la voûte.
C'est ça toute la différence avec la colonne grecque.
La colonne grecque a plus de personnalité, et justement parce que
dans l'architecture grecque, il n'y a pas de voûte.
Mais enfin, vous, on vous demande de dessiner une voûte, faites des colonnes
qui aillent avec.
À qui tu écris ? De Vigne.
Ah bon ? Tu lui écris même des vers, ma parole.
Oh, sur ce cœur, mon bien-aimé qui te cherchait, viens te poser avec douceur
comme un sachet, puis avec force comme un cachet.
Pas mal.
Dommage que ce soit Edmond Rostand.
Je ne t'ai pas dit que... Aucune importance, puisqu'il ne le sera pas.
D'ailleurs, je le signerai. Un plagiat et un faux.
C'est parfait.
Moi je trouve ça très courageux. Parce que suppose qu'on le trouve, je suis
tout simplement renvoyé.
Tu ne trouves pas qu'il y ressemble ? Énormément.
Pas du tout.
Je vous
félicite. Vous avez le goût très bon.
Ce n'est pas tellement commun à votre âge.
Le visage d'enfant ou d'ange.
Il n'y a pas de quoi.
Faites pitié avec vos russes de peau rouge.
Ecoute, je vais te dire un secret.
Si vous voulez vous voir tranquillement, il y a un endroit formidable.
Personne ne va jamais.
On s'y voyait tout le temps, André et moi.
On est ruinement tranquille ici.
Je vois ton cœur qui bat, là.
Il bat vite, tu as couru ? Non.
Il bat toujours aussi vite ? Parce que je vous ai écrit des verbes, moi aussi,
pour vous remercier.
Fais voir.
Moi, pour les vôtres, naturellement.
Je suis en quatrième.
Georges, merci pour vos vers charmants.
Je pense à vous tout le temps.
Je travaille bien pour ne pas redoubler la quatrième.
Ainsi, nous serions ensemble l'année prochaine.
Ce serait très beau, puisque vous m'aimez, que je vous aime.
Ils sont très, très jolis.
Non, non, il y a une rime qui ne rime pas.
Laquelle ? Puisque vous m'aimez et que je vous aime.
Il aurait fallu, puisque tu m'aimes et que je t'aime.
Eh bien oui, en effet.
Pourquoi ne l'as-tu pas écrit ? Parce que je ne vous ai pas tutoyé à l
'académicien.
Mais si, bien sûr, il faut me tutoyer. Je peux ? Vous pouvez.
Ce serait très beau puisque tu m'aimes et que je t'aime.
Tu n'étais jamais venue ici ? Non.
On est vraiment bien.
Oui.
On est tout seul.
C'est fait exprès pour nous.
Oui.
On y reviendra souvent ? Chaque fois.
Comment tu l'as trouvé, cet endroit ? C'est Lucien Rouvert.
Tu sais, celui qui est à côté de moi ? Il m'a dit qu'ici, personne ne nous
dérangerait. Vous lui avez parlé de moi ? Écoute, Lucien est un ami.
Un ami ? Et moi ? On n'a pas deux amis. On n'en a qu'un.
En général, faites un douloureux retour, mais pleurez et gémissez plus
particulièrement sur vos péchés de tous les jours.
Et si le temps vous le permet, confessez à Dieu en secret toutes vos faiblesses
et toutes vos misères.
Gémissez et affligez-vous d'être, si attaché encore au monde et à la terre,
si peu débarrassé de vos passions.
par la concupiscence, si peu attentif à veiller sur...
Vous voyez comme elle dort bien.
Ses yeux fermés contemplent les anges et sa bouche les respire.
Ne faites donc pas semblant de dormir, cher petit monsieur Rouvaix.
Qu'est-ce que ces deux inséparables peuvent bien avoir à se dire si tard ?
Il y a mon père, on bavardait.
Bien sûr, et de quoi ? Rien, des bêtises.
Les bavardages sur des bêtises s'arrêtent très vite. Quand on parle si
tard, c'est qu'il s'agit de choses plus sérieuses.
Vos lits s'étaient miraculeusement rapprochés ce soir.
Je l'avais remarqué.
Je remarque beaucoup de choses.
Mais puisque vous semblez si bien réveillés tous les deux, ne serions-nous
pas mieux chez moi pour parler un peu ?
Entrez.
Asseyez-vous.
Accrochez davantage.
Tout le monde dort à côté, mais il est inutile de les réveiller.
C'est quelque chose de très captivant que l'archéologie.
C'est ma profession dans le siècle, vous le savez, je crois.
Les cigarettes ont été confisquées par moi à l'un de vos camarades.
Ainsi, elles ne sortiront pas de notre grande famille.
Oui, une chose captivante, l'archéologie.
On reconstitue un temple d'après quelques fragments.
On déchiffre une inscription dont presque tous les mots sont effacés.
Allumer trois cigarettes ne vous fait pas peur ? Eh bien, moi, contrairement à
la plupart des hommes, j'applique ma science à la vie.
Ici, d'après un geste, d'après un coup d'œil, avec un rien, je reconstitue et
je déchiffre les secrets de chacun.
Vous connaissez la Grèce ? Non, mon père.
Vous la connaîtrez un jour, vous le méritez.
Vous verrez ce pays où est née la perfection, et qui est une autre
perfection lui-même.
La mer, le ciel, les pierres, la moindre source.
Une fois dans l'histoire du monde,
et pureté réunies.
Peut-il en aller de même chez les hommes ? Pourquoi pas ?
Pourquoi pas, en effet.
Mais la pureté est-elle votre souci majeur, votre souci de chaque jour ? Mon
père, j'ai un directeur de conscience pour ces questions-là.
Oh si, c'est le même.
Bien sûr, bien sûr.
Mais on ne dit pas tout à un directeur ordinaire.
Il vous tient quitte à bon marché.
Et on est content.
Pas content peut-être, mais rassuré.
Ah non, vous le savez aussi bien que moi. Le juste lui-même, dit l'écriture,
pêche sept fois par jour.
Et les enfants alors ? Les enfants qui ressemblent si peu à des justes.
Je sais que de pareils soins dépassent un peu les forces de garçons de votre
âge.
Il est nécessaire qu'un œil attentif et ami surveille vos cœurs.
Voulez-vous que je sois le surveillant de vos cœurs ? Si vous voulez, mon père.
Oui, mon père.
Demain matin, je dirai la messe au maître Hôtel. Et si vous le voulez, j
'aurai deux enfants de cœur, Lucien Rouvert et Georges de Sartre.
Je vous remercie.
Merci, mon père.
J'aurai donc le bonheur de vous donner la Sainte Eucharistie.
Je pense que vous voudrez vous préparer à cette communion par une confession
complète.
Pardonnez-moi, mon père.
Je servirai votre messe avec plaisir.
Mais la confession est inutile.
Je me sens en état de communier demain.
Vous refusez ? La preuve que nous n'avons pas grand-chose sur la
conscience, c'est que nous communions chaque matin.
Chaque matin.
La belle raison.
Même si je ne savais pas mieux que vous que vous faites de mauvaises
confessions, que vous racontez n'importe quoi.
On se moque des confesseurs, mais pas de moi. Vous entendez ?
Allez vous coucher.
Avec votre pureté.
Les enfants sont comme les chats. Ils se méfient toujours et n'aiment personne.
Mais on ne peut s'empêcher de les aimer.
Vous prierez beaucoup pour moi.
J'ai reconnu.
Mes cheveux étaient à la vande.
Il y a fois que les pérosomes en apparaissent à la vande.
Pourquoi ? Rien.
Il m'a dit que j'avais les cheveux trop parfumés.
Eh bien, hier, je suis allé me confesser chez lui, et il n'a pas remarqué que j
'en mets, moi aussi.
Il est un peu aveugle du nez, tu vois.
Je crois pas ça.
Il n'est pas bête.
Il reste en bas.
J'aime mieux.
Quoi, il t'a parlé de quelque chose ? Quand je dis qu'il n'est pas bête, c'est
qu'il m'a posé des tas de questions.
Pas bête, justement.
Des questions ? Tu la connais, l'oraison pour repousser les mauvaises pensées ?
Oui, pourquoi ? Il m'a dit de la lire tous les jours.
Mais pour qu'elle serve, il faut au moins avoir des mauvaises pensées.
Georges, est-ce que tu sais les choses qu'il ne faut pas savoir ? Oui, je le
sais.
Est-ce qu'elle t'intéresse ? Non, ces choses-là ne m'intéressent pas.
C'est vrai ? C'est vrai.
Je suis contente.
J'avais un peu peur, tu sais.
Et tes paroles ont été des caresses ?
Mes regards ont été des baisers.
Vous avez écrit ce billet ? Oui, mon père.
L'étrange littérature.
Vous allez pêcher ça ? Je l'ai copié dans un livre.
Ça m'étonnerait. Il n'a rien copié du tout.
Dans quel livre ? Mon copie-billet Maxime de La Rochefoucauld.
Laissez La Rochefoucauld tranquille, je vous prie. Et ne faites pas d'insolence.
Vous êtes le seul auteur de ce chef-d'œuvre.
Et nous prétendons entrer un jour à l'académie. Vous n'en prenez pas le
chemin.
À qui était destiné ce billet ? À personne.
Alexandre Mottier, vous appartenez à la congrégation.
Vous rendez-vous compte que ce que vous faites en ce moment est particulièrement
indigne d'un enfant de mari.
Je vous le demande de nouveau.
A qui était destiné ce billet ? A personne.
Ce mensonge a pour but de protéger un de vos camarades. Il est inutile.
Nous savons de qui il s'agit.
Et je veux entendre le nom de votre bouche.
Eh bien ? Vous ne pouvez pas le savoir, parce que c'est personne.
N'en parlons plus.
Après les vacances de Pâques, je demanderai à vos parents de vous garder
auprès d'eux.
Alexandre. Bon, d'ici là, en pénitence. À genoux. À genoux partout.
Je ne veux quand même pas rester à genoux pour l'éternité.
Si, forcément, puisqu'ils veulent que je te l'énonce. Alors, c'est plutôt m
'éternuer à moi-même.
Tu as mal au genou ? Encore assez, oui.
Mais les hommes étaient gages.
Ce qui me dégoûte, c'est qu'ils se mêlent de nos histoires.
Après tout, ces hommes-là, c'est nous qui les payons.
On a bien le droit d'écrire ce qu'on veut, ou qu'ils mettent ça à leur frais.
Tu sais ce que c'est ? Ils ragent parce qu'on leur en parle pas.
Ils sont jaloux. Attention.
Pour autre chose.
Le père Lozon, dans tout ça.
Lozon ? Je suis furieux.
Il paraît que je suis un grand pécheur, un grand menteur, une pierre de
scandale, même, il a dit.
Tu ne sais pas ce qu'il a encore inventé ? M'interdire la communion.
Non, mais il n'a pas le droit.
Penses-tu ? Pas du tout.
C'est ce que je lui ai dit.
Et que j'écrirai au pape.
Je ne sais pas s'il l'avait vu.
Mais lui, il ne me fait pas peur.
Les autres, un peu.
Peur ? J'ombre.
Écoute, Alexandre, moi, je vais réfléchir un peu.
Tu ne m'as même pas demandé ce qu'il y avait dans mon billet.
Pardon, oui.
Qu'est-ce qu'il y avait ? Il y avait... Si tes paroles ont été des caresses, mes
regards ont été des baisers.
C'est bien, non ? Très bien.
Et c'est grave, hein ? Oui, ça, oui.
Et s'il me renvoie, tu partirais avec moi ? Oui, sûrement.
Mais ils ne te renverront pas.
Rentrez.
Que faites-vous ici ? C'est mon père.
Excusez-moi.
J'ai quitté l'étude sous un faux prétexte.
Je mérite d'être puni, mais il fallait absolument que je vous parle.
Absolument ? Et pourquoi ?
Je sais qu'un de mes camarades est puni à cause de moi.
Alexandre Mottier.
Mon père, c'est à moi qu'il a écrit un billet.
Ah ! Suis-vous.
Voilà mon père.
Il m'a dit qu'il voudrait entrer à l'académie. Mais d'abord, quand l'avez
-vous rencontré ? Dans la cour.
Il était venu voir son frère, Maurice Mottier.
Je lui ai promis de l'aider pour l'académie.
Je lui ai même dit, bêtement, que ma conférence de l'autre jour, je la lirai
à son intention.
J'ai dû lui dire quelque chose comme, avec une voix caressante.
C'est bien possible.
Et voilà, il...
Il a pris ça au sérieux.
Je reconnais que ce sont des plaisanteries de mauvais goût.
Le petit a dû m'écouter mardi avec une espèce de... je sais pas, de... d
'intérêt, et puis m'écrire pour me remercier.
Enfin voilà, mon père, Alexandre Moitier ne veut pas dire mon nom, c'est naturel.
Mais moi, j'ai pensé que je vous devais la vérité.
On doit toujours dire la vérité.
Vous n'avez jamais reçu d'autres billets de cet enfant ? Moi ? Non, mon père.
S'il vous plaît, voulez-vous me montrer votre portefeuille ? Mais mon père, je n
'ai pas reçu de billets.
N'importe, ne vous offensez pas.
Un garçon de votre âge ne doit pas avoir de secret.
Une carte d'identité scolaire de l'an dernier au lycée.
Prospectus de voyage.
Mes parents voulaient aller en Écosse.
Finalement, on n'y est pas allés.
Une fiche de pesée dans une pharmacie.
C'est ma cousine.
Je pense.
C'est Saint-Fortuna, notre domaine.
Ah oui, mon père, c'est Anatole France. Je vois.
Tes œuvres sont à l'index.
Je suppose que vous le savez.
Je n'ai lu que le livre de mon ami.
Eh bien, restez-en là.
C'est bon.
Reprenez tout cela.
Je pense que toute cette histoire n'est qu'en frottillage.
De la part du jeune moitié, c'est assez naturel.
De la vôtre, c'est plus surprenant.
Alors, au moins, que la leçon vous serve.
Bornez-vous aux amitiés de votre âge.
Les jeunes imaginations prennent trop vite le mort aux dents.
Concluons, s'il vous plaît.
Premièrement, je vous félicite du scrupule qui vous a conduit ici.
Deuxièmement, vous êtes venu sans permission et je dois vous en finir.
Dimanche, vous serez consigné.
Merci, mon père.
C'est le mot que j'attendais.
Je vous attendis à l'infirmerie ? Je ne suis pas allé à l'infirmerie.
Et où étiez-vous ? Chez Monsieur le Supérieur.
Sans autorisation.
Vous serez donc consigné d'immense.
M. le Supérieur m'a déjà consigné.
Il ne me reste plus de dimanche avant Pâques. Eh bien, la consigne de M. le
Supérieur tombera aussi pour moi, mais pour un autre motif.
Pour avoir, si mes yeux ne m'ont pas trompé, parlé avec un enfant de la
division des petits.
Moi, j'aime plutôt mieux leur tenir tête.
Quoi ? Tu préfères arranger les choses ? Quand on peut.
Sans capituler, remarque bien.
Oh, je ne te reproche pas.
Et puis tu es plus grand.
Sûrement toi qui as raison.
Je crois, oui.
Je t'assure.
Sûrement.
Je suis très content.
Tu n'as pas l'air.
Non, je ne suis pas content.
Mais ça ne fait rien.
Je voudrais qu'on fasse l'échange du sang.
Comme ça, même si à corps on ne pense pas tout le temps la même chose, même si
on ne fait pas toujours pareil, ça ne fait plus rien.
Tu as raison.
Unis pour toujours, ça s'appelle.
Oui, je sais.
Tu ne l'as jamais fait.
Tu es fou, on ne le fait qu'une fois.
Non.
Laissez-moi dormir.
J'ai sommeil.
À votre âge, on se rendort vite.
Vous rêviez ? Je ne sais pas. Si vous rêviez, je sais à qui vous rêviez.
Je ne comprends pas.
Georges, mon ami, je ne suis ni un sot ni un aveugle, vous le savez.
Ce soir, au réfectoire, pendant que vous aviez l'honneur de faire la lecture,
voulez-vous me dire combien de yades vous avez échangé avec cet enfant ?
Ma parole, il vous envoyait des baisers en mangeant sa soupe.
Vous auriez dû comprendre qu'avec moi, on ne joue pas au plus fin.
Alors, pourquoi me cacher votre secret, puisque je le connais ? Non ?
Bon.
J'espère que votre jeu d'ami sera plus confiant.
Comment ça ? J'ai de bonnes raisons de penser que je serai désormais son
confesseur.
Je m'étonnerais.
Cela devrait vous rassurer.
Et non pas exaspérer cette méfiance que je comprends si mal.
Au moins, l'âme de cet enfant sera sous mon contrôle.
Et il sera sans doute mieux que sous le vôtre.
Il ne voudra jamais.
Ce n'est pas ce que son frère m'a dit.
Tu veux qu'on va chez lui ? Non.
Ah bon ? Il m'a parlé d'Alexandre.
Tiens.
Fais rire.
Hila !
Hila
!
Ouvrez, je vous leur donne.
Que fait chez vous cet élève ? Il m'a demandé de le confesser.
Retournez à votre lit.
Vous ne me reverrez pas après les vacances de Pâques.
Je quitte cette maison.
Je pense que vous savez pourquoi.
Oui, je le sais.
Je vous remercie de ne pas me mentir.
Je n'en ai aucune envie.
Tout ce que je voulais savoir.
Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ? Ne vous inquiétez pas.
N'ayez pas de remords.
Je vous en libère.
Je les prends pour moi.
Mais rappelez-vous, Georges, ce que je vous ai dit un jour, une nuit.
Il faut beaucoup prier pour moi.
Si vous en êtes dit.
C'est idiot ! Pourquoi elle est fermée, cette sœur ? Je ne sais pas.
On est bien ici, non ? Ça ne s'arrange pas du tout.
J'ai reçu une lettre. Les parents ne veulent pas aller en Bretagne cet été.
Et compte sur moi.
Tu me diras où vous allez, vous.
Mais je me sauverai pour qu'elles soient séparées. Mais non, bien sûr. En
attendant, c'est tromper en abstraite.
Tiens, donne-toi un peu de peigne et ne te mets pas en colère pour ça.
Non, c'est moi qui demanderai à mes parents d'aller là où vont les tiens.
On passera l'été ensemble, ça, je te le dis.
Tu jures ? J'ai besoin de jurer ? Non.
Comment tu as fait pour venir ? Je t'avais dit. Je me suis dormie de pied.
Qu'est-ce que tu fais ? Tu ne t'es pas fait mal, moi ? Non, mais c'était bien
imité.
Regarde, j'ai encore la marque.
Moi, presque plus.
À mon âge, on s'y triche plus vite.
Non, c'est pas ça.
C'est que moi, j'avais plus envie de la garder.
Non.
Non.
On est même encore mieux ici.
Oui, il n'y a de la place que pour deux.
Tu verras, on aura des vacances comme jamais.
Le 15 juillet.
Tu y penses ? Ton anniversaire ? Tout le temps.
Qu'est-ce que tu veux que je te donne ? Rien, justement.
Tu seras le seul.
Je me dirais, Alexandre m'a donné rien.
Tu as raison.
Je te donnerai rien.
Tu es gentil, merci.
Et l'an prochain, tu ne vas pas redoubler au moins ? Là, je vais
travailler, si tu savais.
J'en reviens pas.
Nous serons dans la même étude.
Je t'aiderai pour tes devoirs. Ça, je veux bien.
Et moi, je te ferai répéter ton piano.
Tu n'es pas plus fort que moi.
Si, ça prend le piano.
C'est du tabac égyptien.
Ça me reste du père de traîne, il avait voyagé là-bas.
Mais dis-donc, père de traîne, je t'ai jamais dit.
Dis quoi ? Il voulait que je le prenne comme confesseur.
Oui, je suis ça.
Et puis là-dessus, il est parti.
Tu sais pourquoi il est parti ? Non, on dit qu'il s'est discuté avec les
supérieurs.
Tu sais, le père de traîne, c'était une espèce de fou.
Ah ? Oui, tu l'aimais bien.
Non, ne parlons plus de lui, veux-tu ?
Bien sûr, il ne m'intéresse pas si tu ne l'aimes pas.
Tiens, donne-moi la tienne.
Je saurai à quoi tu penses.
Moi ? Je pense à toi.
Malheureux enfant.
Je dois aller trouver tes camarades.
Vous avez communié ce matin à Georges Lessard.
Et cet enfant... Passez-vous.
Vous allez mentir.
Allez.
Le rythme. Pardon.
Qui est là ? Personne, mon père. C'était une erreur.
Reprenez.
Qui
est
là ? Vous l'en voulez à ce piano, ma parole ?
Les
gars de... Nous en resterons là pour aujourd'hui.
Je ne vous fais pas mes compliments.
Mon père, je pourrais peut-être rester un peu ici pour travailler.
Si vous y tenez.
Mais vous ne ferez rien de bon.
Merci, mon père.
Ravaillez vos mains, c'est pareil. Oui, mon père.
Il est fou ! Je connais bien celui-là.
Tu veux vraiment le faire repérer ? Le repérer ? On l'est repéré.
Raison de plus, ce n'est pas le moment.
Tu n'es pas content que je sois venue ? Si, bien sûr.
Comment tu fais ? J'ai fait l'homme invisible.
On n'est peut-être pas tellement surveillés.
Oh, si.
Nos hommes ne pensent qu'à ça.
Seulement, ils surveillent mal.
Tu n'as rien su depuis ? Toi non plus ? Non, mais ça ne va pas
tarder. On est renvoyés, quoi.
Non, c'est pas ça, mais après.
Mais quoi, après ? Après, quand on aura été ramenés chez nos parents, on sera
bouclés. Et allons pour nous retrouver.
Bouclés ? Mais Georges, tout ça, ça ne compte pas pour nous.
On traverse les murs, on se retrouve, et puis on s'en va.
On va où ? Je ne sais pas, n'importe où.
Ça s'en va, pas tous les deux.
C'est pas beau ? C'est très beau.
Alors ? Tu as raison.
C'est toujours raison.
Toujours, c'est un mot merveilleux.
Au fond, ce n'est pas difficile de ne pas avoir peur.
Il suffit de ne pas avoir peur.
Vous parlez, mon père.
Je n'ai rien à entendre de vous. Allez.
Mon père, ne me condamnez pas sur des apparences.
Des apparences ? Vous osez appeler apparence ce que mes yeux ont vu.
C'est votre piété. Il n'a jamais été qu'apparence.
Mon père, je vous demande de m'entendre une dernière fois en confession.
Vous êtes parfaitement inutile.
Vous n'avez jamais fait que de mauvaises confessions.
Alors, laissez-moi au moins vous parler.
Écoutez-moi, je ne mens pas.
Je ne mens plus.
Oui, mon père, je vous ai menti tout le temps.
Oui, j'ai fait de mauvaises confessions.
Le petit Alexandre, je l'ai vu autant que j'ai pu.
Et en secret, et en cachet.
Je lui envoyais des billets, et lui aussi, parce que je le lui demandais.
J'ai eu de mauvaises pensées, mon père.
Oui, c'est vrai, ça m'est arrivé.
Je ne vous l'ai pas dit, j'ai eu tort.
Seulement, mon père, il y a surtout une chose.
C'est le plus important.
C'est que le petit Mottier n'y a jamais été pour rien.
Rien.
C'est le contraire.
Dès que je l'ai connue, elles sont parties, les mauvaises pensées.
J'avais trouvé l'amitié.
Et c'est ça qui m'a fait oublier tout le reste.
Punissez-moi, chassez-moi, ça m'est égal.
Non, ça ne m'est pas égal.
Pas égal du tout.
Mettez-vous à genoux, je vais vous entendre en confession.
Allez en paix.
Je ne vous demande qu'une chose.
Ne pas revenir ici l'an prochain.
Tu n'as pas réfléchi ? Tu n'as toujours rien à me dire ? Georges et moi, ça ne
me regarde personne.
Écoute-moi, mon petit.
Essaie de voir un peu plus loin.
J'aime bien ce collège.
Tu sais quel sagrin tu me ferais si j'étais obligé de ne plus t'y voir.
Et tes parents ? Tu voudrais leur faire cette peine ? Je ne veux faire de la
peine à personne.
Mais je n'y peux rien.
Es-tu sûre qu'en ce moment, au fond de ton cœur, tu n'es pas un peu malheureux
? Non, je ne suis pas malheureux.
Et George non plus.
Sais-tu que je vais être obligé de le faire renvoyer du collège ? Moi aussi,
alors. Non, pas toi.
Après ce qu'il m'a dit, toi, je voudrais te garder.
Qu'est-ce qu'il vous a dit ? Bien des choses.
Et entre autres...
Que toi, tu n'as rien à te reprocher.
Mais alors lui non plus.
Je sais ce qu'il m'a dit et je sais ce que j'ai à décider.
Il est possible qu'il vous ait raconté des choses pour qu'on te garde ici.
Mais je ne veux pas.
Et lui non plus.
Puisqu'on a décidé de ne plus se quitter.
Jamais.
Vraiment ? Tu crois ça ? Je ne le crois pas, je le sais.
Mais bon.
Dans ces conditions, cela devient une question de discipline.
Monsieur le Supérieur saura tout.
Allez, viens avec moi.
Oui, mon père.
Une bonne nouvelle, vos pères. Le cardinal va beaucoup mieux.
Il sera debout pour notre distribution des prix. Oh, j'en suis bien heureux.
Dieu soit loué.
C
'est
pas de malin, Alexandre. Si tu t'imagines que c'est par faiblesse, tu
te trompes.
Asseyez-vous.
Asseyez-vous.
Mangez, mangez.
L'autre jour, j'ai été très dur avec vous.
D'abord, vous le méritiez.
Et ensuite, il fallait vous soumettre à une épreuve.
Vous l'avez surmontée, comme je l'espérais.
Même après l'annonce de votre renvoi, vous avez repris avec zèle vos pratiques
religieuses. J'en suis heureux.
C'est grâce à vous, mon père.
Je considère donc comme réglé les questions qui nous divisaient.
Vous reviendrez au collège l'an prochain.
Oh, mon père ! Nous ne réjouissons qu'à demi.
Mangez, mangez.
J'ai autre chose à vous dire, hélas.
Celui qui vous avait suivi dans l'erreur ne vous a pas suivi dans le repentir.
Oh, non.
Alexandre ? Il a même pris une telle attitude de révolte ?
que me voici obligé de demander son exclusion.
Non, mon père, si vous le permettez, je ne peux pas accepter qu'il soit puni et
moi pardonné pour la même chose.
Oui, j'attendais de vous ce scrupule, mais je vous en dispense.
Entre vous deux, l'amitié n'est plus possible.
Faites-en le sacrifice, courageusement.
Vous m'en demandez trop, mon père.
Je vais vous demander plus encore.
George, il faut que vous m'aidiez.
Bien sûr, mon père.
Attendez, c'est difficile.
Une volonté vraiment satanique anime cet enfant.
Et j'ai besoin de vous pour vaincre sa rébellion.
Elle est entretenue par les sentiments qu'il vous porte, mais aussi et surtout
parce qu'il se trompe sur les vôtres.
George, mon enfant, je ne réduirai sa violence que si je lui prouve que tout
est bien fini entre vous. Et cela dépend de votre courage.
Je ne comprends pas, mon père.
Il faut que je puisse lui rendre en votre nom tous les billets et toutes les
lettres que vous avez reçues de lui.
Ce n'est pas possible, mon père. Je ne sais pas si c'est possible, mais je dis
qu'il le faut.
Mon père, peut-être si je le détruisais simplement.
Ne faites pas semblant de ne pas comprendre.
Il faut qu'il sache clairement, et par vous, que le passé est bien mort entre
vous deux.
Même si vous en souffrez, et justement parce que vous en souffrez.
Car enfin, vous avez été le premier coupable, n'oubliez pas.
Je n'aurai jamais le courage.
Vous l'aurez.
Il s'agit de sauver une âme.
Cet enfant, je le considérais comme mon fils spirituel.
Non seulement vous l'avez enlevé à son directeur et à ses parents, mais vous l
'avez enlevé à Dieu.
Vous avez l'obligation de le leur rendre.
Il vous a trop appartenu.
Un jour, vous me remercierez de vous avoir imposé cette épreuve.
Et cet enfant vous remerciera, lui aussi.
Car alors, il saura que vous l'avez vraiment aimé.
Demain, après la distribution des prix, vous aurez reçu tous les vôtres.
Nous nous rencontrerons tous les trois, chez moi.
Il faut lui rendre ses billets.
Je ne peux pas aller faire ça. Tu lui expliqueras les choses.
Il ne me pardonnera jamais.
Il faut que je lui parle d'abord.
Pas maintenant.
C'est là qu'il ne comprendrait pas.
En ce moment, Lozon travaille pour vous.
C'est lui qui a l'air de gagner, mais non.
Vous vous en sortez avec les honneurs de la guerre en attendant de recommencer.
Arrivé chez toi, tu lui feras une belle lettre, comme tu sais les écrire.
Une belle lettre d'académicien.
Il croit tout ce que tu lui dis.
Georges, qu'est-ce qui compte ? C'est dans l'histoire ou c'est le sang qu'on a
échangé ? Vous l'avez fait, oui ou non ? Oui.
Alors rien ne peut plus vous séparer, c'est un fait.
Classe de seconde.
Prix d'excellence, Georges de Sartre.
Prix de français.
Premier prix, Georges Bessard.
Très bien, vraiment.
Je félicite très vos parents.
Deuxième prix, Marc de Blagent.
Troisième prix, Christian Anquetin.
Tu as déjà vu le père Lauzon ? Oui, oui.
Ça n'a pas été bien long, ces adieux.
Si vous voulez, on peut partir.
Ah, te voilà !
On a encore un petit moment. Assieds-toi.
Je viens te parler, Alexandre.
Je viens te parler de Georges.
Tu ne l'as pas revu.
Vous savez bien que non.
Pourquoi ? Moi, je l'ai revu.
C'est pour ça qu'il faut que je te parle.
Je suppose que tu es toujours dans les mêmes sentiments.
Bon.
Mais maintenant, il y a une chose que tu dois savoir.
C'est que George s'est conduit tout à fait autrement que toi.
George ? Oui, George.
Lui, il a très profondément regretté cette amitié trop particulière et trop
secrète que vous avez eue.
Il faut que tu le saches, mon petit.
George a rompu.
Il a eu le courage de rompre.
avec un très malheureux passé.
Et pour que tu le saches bien clairement,
il m'a laissé pour toi ceci.
Ce sont les billets que tu lui as écrits.
Il n'a pas osé te les donner lui-même pour ne pas te faire cette peine, je
pense.
Ou peut-être il a manqué de courage.
Alors voilà, je le fais, moi.
Je l'ai demandé.
Mais Georges est parti.
En voiture.
Avec ses parents.
Je les ai vus.
Sois très raisonnable, Alexandre.
Georges est parti.
Il est parti sans te dire adieu. Il l'a fait exprès.
Il ne veut pas te revoir.
Et ça, il faut que tu le comprennes bien.
Georges, lui, il a compris.
C'est lui qui vous les a donnés ? Tu vois ? Il a écrit ton nom.
Alors, Alexandre, tu ne veux pas, toi aussi, te conduire comme un grand garçon
et me remettre les billets qu'il t'a écrits ? Pourquoi ? Il n'y a pas de
raison.
Chacun fait comme il veut.
Bon.
Oui, tu as raison.
Nous ne manquerons pas le train.
Aussi malheureux que vous soyez, vous ne l'êtes pas autant que moi.
Je l'aimais plus que vous ne l'aimiez.
Je ne l'ai pas assez aimé.
Sans ça, je ne vous aurais jamais rendu ces lettres.
Il n'a pas voulu les prendre.
Vous l'avez cru très calme jusqu'à cet horrible accident.
Mon père, vous savez très bien que ce n'est pas un accident.
Face au ciel que vous vous trompiez, Georges.
Moi, j'aime mieux la vérité.
Ça lui ressemble bien plus.
Et mieux comme ça.
Le prêtre que je suis n'a jamais été si cruellement troublé devant la mort.
La mort, pour nous, c'est une chose quotidienne.
Je devrais... C'est mon rôle.
Mais non, il ne m'a jamais été si difficile de l'accepter.
Au dernier moment, j'en suis sûr, Georges.
Il aura vu la vraie lumière.
Il a été pardonné.
Vous le pensez comme moi.
Je ne sais plus très bien ce que je pense, mon père.
En tout cas, moi, je n'accepte pas sa mort.
C'est la plus grande peine, de ne pas vouloir être consolé.
Je n'avais jamais compris ce que peut éprouver un père.
Un père.
Oui, un père, c'est ainsi.
C'est comme si tout à coup j'étais devenu plus jeune pour être vraiment
malheureux.
Ceux qui sont purs verront Dieu.
Moi, j'aimais Alexandre plus que sa pureté.
Je l'ai pris à Noël.
Le soir même, il servait à ma messe de minuit.
Rien encore n'avait passé dans ses yeux ni dans son cœur pour le troubler.
Rien.
Ni personne.
Je vous la donne.
Quand vous la regarderez, vous penserez à moi aussi.
Et vous saurez que je l'ai vraiment aimée.
Franchement, on aura lieu demain matin. Je laisse à votre conscience et à votre
cœur de ce qu'on a décidé, ce que vous ferez.
Et... Je vous laisse encore ceci.
Ce sont ces billets. Ils sont tels que vous les avez remis.
C'est une grande marque de confiance que je vous donne.
Je vous remercie.
Je vous dois la même confiance.
Mon père, c'est une dernière lettre que je lui avais écrite.
Hier, je ne savais pas encore en écrivant que je ne la reverrai plus
jamais.
Une lettre pour lui dire que je vous ai rendu ses billets par force, mais que je
le retrouverai cet été.
Je voulais la lui donner moi-même.
Celle-là, je voudrais que vous la lisiez, s'il vous plaît.
N'aie pas peur, Alexandre, et ne doute jamais de moi.
Cette lettre, j'aurai le bonheur de la porter jusque chez toi.
D'avance, je suis enivré par ce voyage.
Je verrai ta rue, ta maison.
Je te guetterai comme là-bas je te guettais dans la serre.
Sois sûr de moi, Alexandre, comme je suis sûr de toi.
Si tu n'as pas été l'ami de toutes mes années de collège, Tu seras celui de
toutes mes autres années.
Nous avons fait provision de joie assez pour remplir des livres et enchanter des
siècles. L'amitié qui nous est si chère est entre mes mains, après avoir été
dans les tiennes.
Je la garderai comme tu as su la garder.
Sache-le, si tu voulais l'ignorer encore.
Notre amitié s'appelle l'amour.
Tu n'es pas mort.
Tu n'as passé qu'un instant sur l'autre rive.
Tu n'es pas un dieu.
Tu es le garçon que je suis.
Tu respires en moi.
Mon sang est le tien.
Demain, Alexandre, c'est mon anniversaire.
Ce sera le premier anniversaire que nous aurons ensemble.
Tu seras là toujours, à tous mes anniversaires.
C'est pour toi que je vivrai toute ma vie.
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